‹ Turcs et MonténégrinsChapitre 103 sur 163 · Miloutinovitj, p · texte numérisé non relu

Miloutinovitj, p

avaient amené les Turcs jusqu’au cœur du Banat de Temesvar? Craignit-il que ses alliés européens ne lui manquassent de parole, et, après s'être servi de lui contre le Sultan, ne lui enlevassent le pouvoir? Eut-il connaissance du traité secret signé depuis déjà dix ans, qui assurait aux Monténégrins, en cas de succès, une portion de son pachalik? Toujours est-il qu’il changea subitement de résolution et qu'il décida d’employer la trahison pour se débarrasser de ses amis de Vienne et rentrer en grâce auprès du Divan.

Le commandant des forces autrichiennes au Tsernogore envoya, dans le mois de mai 1788, un agent nommé Brongnard auprès de Kara-Mahmoud, pour régler les derniers détails de sa coopération militaire. Brongnard, accompagné du capitaine Benet, du lieutenant Schœnpflug et d’un prêtre slave nommé Debayala, après avoir pris à Raguse le costume turc, se rendit à Scutari , où il fut reçu en grande pompe , au bruit des salves d’artillerie. Le pacha se montra plein de zèle pour l’alliance du César d’Autriche, signa un traité, distribua des cadeaux aux officiers impériaux et leur remit de belles armes pour l’Empereur. En retour, l’envoyé autrichien lui offrit de riches présents et 50,000 ducats comme subside pour ses préparatifs de guerre. Le 20 juin, Brongnard , après avoir pris congé de Mahmoud, gagna, suivi d'une escorte nombreuse d’ Albanais, l’embouchure de la Moratcha. Déjà il était embarqué sur le lac de Scutari et il s’éloignait du rivage, lorsque, rappelé par quelques musulmans qui avaient, disaient-ils, une lettre à lui re-

mettre de la part du vizir, il revint sans méfiance sur ses pas. Mais cet incident cachait une odieuse embûche. Saisis, dès qu’ils eurent mis pied à terre, Brongnard et ses compagnons furent massacrés, et leurs têtes, ainsi que leurs papiers, les cadeaux qu’ils avaient reçus, et les lettres qu’ils portaient à Vienne, furent rapportés au pacha , qui se hâta de les envoyer à la Porte, comme gages de son repentir *.

Ravis de n’avoir pas ce redoutable ennemi de plus à combattre et de le voir se réconcilier avec le Sultan dans un moment si critique, les membres du Divan accordèrent à Mahmoud un pardon complet pour ses révoltes passées, et reconnurent la légitimité de toutes ses usurpations de pouvoir.

La perfidie du vizir de Scutari renversait les plans d’opérations de l’Autriche dans cette partie de l’Orient et réduisait le rôle des officiers envoyés au Tsernogore à une très-faible diversion, qui occupât les forces de l’Albanie supérieure et les empêchât de se joindre à l’armée turque de Servie. Cependant, malgré ce changement des choses, Voukasovitj voulut agir immédiatement. Prenant avec lui les seuls Monténégrins, il vint mettre le siège devant la forteresse de Spouje, alors moins démantelée et mieux armée qu’elle ne l’est auj ourd’hui. Le manque d’artillerie et d’approvisionnements fit traîner l’entreprise en longueur, et à la fin du mois

1. Srbski Lietopis, 1844, part, iv, p. 1-3. — Cyprien Robert, t. Il, p. 195. — Soldatenfreund de Vienne pour 1853. — Andritj, p. 58. — Hecquard, p. 443.

PIERRE 1er

d’août le colonel autrichien battit en retraite. Diverses particularités de la conduite de Voukasovitj persuadèrent les Monténégrins qu’il les trahissait. Les têtes se montèrent et bientôt la foule des Tsernogortses cerna l’envoyé de l’Empereur et ses compagnons dans le village de Zagaratj, où elle les retint prisonniers. Apprenant ce malencontreux incident, le vladika se hâta d’envoyer à Zagaratj son frère Sa va, qui jouissait d’une grande popularité dans la Montagne, pour délivrer Voukasovitj et empêcher une collision qui pouvait devenir sanglante. Il fut obéi; mais l’officier de l'armée impériale, dégoûté de la mission qu’il avait acceptée et se sentant toujours l’objet de la défiance populaire , se hâta de s’embarquer à Cattaro, d’où il gagna Venise et l’Autriche *.

Au commencement de l’année 1789 , on vit arriver à Risano le lieutenant général russe, comte Marko lvelitj, chargé par l’Impératrice d’insurger les chrétiens de l’Herzegovine et de les diriger dans la guerre. L’envoyé moscovite , à peine débarqué , fit partir son neveu, le comte Pierre Ivelitj , pour le pays de Nikchitj , afin d’y préparer une entreprise contre la citadelle d’Onogoschto, qui domine toute cette région et commande les communications entre l’Herzegovine et le Monténégro. L’entreprise était fort difficile; car la for-

1. Deux journaux de Vienne, 1’^ ustria en 1845 et le Soliiatenfreund en 1853, ont raconté longuement la mission de Voukasovitj. Mais ces relations, dans lesquelles nous avons dû puiser, se taisent avec intention sur les causes véritables de l’insuccès du colonel autrichien.

ET KAKA-MAHMuUI) DE SCUTAR1. 225

teresse , située sur un sommet inexpugnable et parfaitement armée, aurait demandé pour être prise un siège en règle, et on n’avait ni artillerie, ni soldats accoutumés aux travaux de tranchées. Les habitants du district de Nikchitj, particulièrement ceux du gros village chrétien deTrébiès, avaient beaucoup souffert en 1 71 2, lorsqu’ils s’étaient déjà levés à la voix de Pierre le Grand, et, dans le cas d’un insuccès, ils étaient assurés de voir ravager par les Turcs leurs villages situés en plaine et sans défenses naturelles. Cependant ils n’hésitèrent pas à prendre encore les armes et à attirer sur eux toutes les colères des Ottomans. Leur serdar, Malischa Boutchitj, vint à Risano s'entendre avec le comte Ivelitj et le vladika Pierre, et la guerre fut décidée.

Le 17 août, le régent civil du Tsernogore, Ioko Radonitj, sortit des frontières avec 2,000 Monténégrins et vint camper dans un bois auprès de Pieschivats. Le lendemain il opéra sa jonction avec les gens de Trébiès et marcha contre Onogoschto. Peut-être aurait-on pu enlever la forteresse en profitant du premier moment de surprise des Turcs. Mais on perdit un temps précieux à délibérer et à poursuivre quelques musulmans dans les villages de la plaine, et le soir vint avant qu’on eût donné l’assaut. La garnison turque ayant appris dans la nuit par des espions qu’il n’y avait pas un soldat russe dans le camp chrétien, mais seulement des insurgés mal armés et une poignée de Monténégrins , fit une sortie vigoureuse à la pointe du jour. Attaqués à l’improviste dans leur camp, qui n’était pas assez soigneusement gardé , les soldats de Radonitj et de

Boutchitj furent mis en déroute et poursuivis jusqu’à Pieschivats par l’ennemi, qui, dans son retour, brûla Trébiès. Encore aujourd’hui cette bourgade, jadis florissante, ne s’est pas relevée de ses ruines, et l’emplacement en est marqué par un amas de décombres. Après l’échec que nous venons de raconter, les Monténégrins, renonçant à l’attaque d’Onogoschto, rentrèrent chez eux, et les malheureux Trébiésans, désormais sans patrie, se dispersèrent dans les districts de Stoubitsa , Povii , Biélopavlitj et de la Moratcha , où ils s’associèrent comme Ouscoques à tous les combats des habitants chrétiens, jusqu’en 1804 , année où la Russie , qui leur promettait depuis quinze ans de les indemniser des pertes subies par eux à son appel , leur offrit asile dans ses états. Pendant la guerre de 1807 à 1811 avec la Porte, ils formèrent dans les rangs de l'armée russe un corps particulier qui se distingua beaucoup sur le Danube et dans la Servie

Au mois d’octobre de la même année 1789, les Turcs prirent à leur tour l’offensive du côté de l’Albanie. Leur armée fut battue complètement et laissa beaucoup de morts sur le champ de bataille, car jusqu’alors, si les Monténégrins avaient été écrasés quand ils se hasardaient à descendre dans les plaines, dans leurs montagnes ils devenaient presque toujours invincibles. Le résultat de cette victoire, gagnée le 16 octobre, fut que les Tsernogortses enlevèrent presque sans coup férir toutes les tours fortifiées que les Turcs occupaient dans

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