LA CHAMBRE ROYALE
Après avoir quitté l'état ecclésiastique, Turgot dirigea ses vues vers un office de maître des requêtes. Plusieurs années d’exercice préalable dans la magistrature étant exigées, il rechercha un poste d’Avocat du roi au Châtelet, avec l’espoir de vaincre sa timidité naturelle en s'accoutumant à parler en public; aucun titulaire ne consentit à lui céder sa charge.
Il accepta le 5 janvier 1762 d’être substitut du Procureur général au Parlement. Le 3o décembre suivant, il entra comme Conseiller à l’une des Chambres des Requêtes du Palais. Le 28 mars 1753, il fut nommé maître des requêtes ; les délais réglementaires avaient été
considérablement abrégés en sa faveur1.
A cette date, les querelles entre le clergé moliniste et le Parlement étaient dans leur plein2. Elles avaient recommencé en 1 7 5 1 à 'occasion de la révocation, par l’Archevêque de Paris, de la Supérieure et de l’Econome de l’Hôpital général; elles étaient devenues très vives en 1 7Ô2, à la suite de refus de sacrements à des jansénistes parle curé de Saint-Etiennedu-Mont.
Le ministère avait cru préparer l’apaisement en nommant une Commission, procédé habituel aux gouvernements faibles ; le clergé moliniste avait continué à s’agiter, Le curé de Saint-Médard priva de communion deux sœurs de la communauté de Sainte-Agathe ; c'était une sorte de provocation à laquelle le Parlement répondit en prescrivant de saisir le temporel de l’Archevêque de Paris et en convoquant les Pairs en assemblée générale. Le lloi défendit la convocation et, un mois environ avant la nomination de Turgot à une place de
1. Son frère aîné, par exemple, avait fait quatre ans de stage.
2. Journal de Barbier; Mémoires de d’Argenson ; Flammermont, Remontrances du Parlement de Paris; Glasson, Le Parlement de Paris; etc.
maître des requêtes ordonna, à la Cour, par lettres du 23 février 1763, de surseoir à toutes poursuites et procédures relatives aux refus de sacrements.
La Cour tint les lettres pour non avenues et prépara des remontrances dont la présentation au Roi fut toutefois retardée jusqu’au mois d’avril. Louis XV refusa de les recevoir. La Cour décida qu’elle resterait assemblée jusqu’à ce que le Roi l’eut entendue favorablement et procéda sans désemparer à l’examen des affaires de refus de sacrements.
Alors des mesures de répression sévères furent prises contre les Chambres des Enquêtes et des Requêtes; quatre conseillers furent réveillés à quatre heures du matin et expédiés dans des prisons d’Etat; quatorze furent envoyés dans leurs terres; d’autres furent exilés dans des localités diverses.
LaGrand’Cbambre, composée de conseillers âgés, parvenus péniblement à leur situation et peu désireux de perdre les vacations et les épices qui constituaient leur revenu, persista néanmoins, par esprit de corps, dans la conduite suivie par les cours assemblées, et ne
siégea que pour la forme. Le 1 1 mai, elle fut exilée à Pontoise.
Quand les vacances arrivèrent, la Chambre des Vacations n'était pas désignée; le Gouvernement en institua une d’office avec six Conseillers d’Etat et vingt Maîtres des requêtes1; Turgot fut I un d’eux.
La Chambre fut installée aux Grands-Augustins, mais ne put fonctionner; les avocats et les procureurs ne se présentèrent pas devant elle et firent cause commune avec le Parlement.
A la rentrée, les membres de la Grand’- Chambre furent envoyés à Soissons. et des lettres patentes du n novembre iy53 instituèrent « pour connaître de toutes les affaires de la compétence du Parlement » une Chambre royale, composée de dix-huit Conseillers d’Etat et de quarante Maîtres des requêtes; Turgot fut, cette fois encore, désigné pour en faire partie.
La Chambre royale siégea au Louvre et fut divisée en deux sections; l’une civile et de police; l’autre, criminelle. Elle fonctionna
i. L. P. du 18 septembre 1753, dans Isambert, Anciennes lois françaises.
difficilement; le Châtelet refusa de la reconnaître, bien que des ordres formels d'obéissance lui eussent été adressés, ainsi qu’à tous les tribunaux inférieurs ; dans le sein même de la Chambre, il y eut des divisions et de l’obstruction. Néanmoins, la section civile expédia un assez grand nombre d’affaires. Beaucoup de ses décisions portent la signature de Turgot1. Rien ne permet de croire qu’il ait été plus zélé ou moins zélé que ses collègues; pourtant vingt ans plus tard, quand il fut ministre, on raconta que les Parlementaires ne lui avaientjamais pardonné la condescendance qu'il avait montrée en 1753 pour le pouvoir et qu'ils s’étaient vengés de lui, en l'empêchant d’obtenir la charge de Président à mortier que son frère aîné, le marquis de Sousmons. avait voulu lui céder-.
Or, c’était vrai ; Messire Turgot, marquis de Sousmons, ayant en 1763 perdu son fils unique et souffrant de la goutte dont il avait été atteint de bonne heure, voulut faire passer sa charge sur la tête de son frère, alors intendant de Limoges, et ne put y parvenir. Il