‹ Turgot [microform]Chapitre 12 sur 17 · LETTRES SECRÈTES DISGRACE DE TURGOT — SA RETRAITE — SA MORT · texte numérisé non relu

LETTRES SECRÈTES DISGRACE DE TURGOT — SA RETRAITE — SA MORT

Quelle impression le roi a-t-il ressentie de cette journée? il est difficile de le savoir. Turgot Tavait-il fatigué en exigeant de lui ce nouveau et si considérable effort. Toujours est-il que c'est à partir de ce moment que les influences de tous les adversaires de Turgot se firent sentir avec une force croissante qui devint bientôt irrésistible.

La reine était parvenue à dominer complètement le roi, et elle en donna bientôt une dernière preuve il propos de ce même comte de Guines en faveur duquel elle avait déjà fait intervenir une fois le roi malgré l'avis unanime du Conseil. La fin était proche.

M. de Vergennes et Turgot avaient insisté vivement auprès du roi, au moment où les affaires d'Amérique commençaient à les préoccuper, pour être autorisés à rappeler de Londres le comte de

Guines. Ils le considéraient, à juste titre, comme peu propre à conduire des affaires délicates. Le roi s'était rendu à leurs raisons et avait même écrit au comte de Vergennes qu'il lui donnait tous pouvoirs pour changer l'ambassadeur. La reine, fort irritée de cette résolution, avait attribué à Turgot, plus encore qu'à Vergennes, la disgrâce de son favori. Elle ne pouvait pas faire rendre au comte de Guines l'ambassade qu'on venait de lui retirer, mais elle lui fit donner le titre de duc, avec une lettre de félicitations signée par le roi. « Je rends justice à votre conduite, lui écrivit Louis XVI, et je vous accorde les honneurs du Louvre avec la permission de porter le titre de duc. Vous pouvez montrer cette lettre. » Le comte de Mercy écrit à Marie-Thérèse : « Dans l'affaire du comte de Guines le roi se trouve dans une contradiction manifeste avec lui-même par des lettres écrites de sa main au comte de Vergennes et au comte de Guines, lettres entièrement opposées l'une à l'autre; et il se compromet et compromet tous ses ministres aux yeux du public, qui n'ignore pas non plus que tout cela s'opère par la volonté de la reine et par une sorte de violence exercée de sa part sur le roi. Le contrôleur général, instruit de la haine que lui porte la reine, est décidé, en grande partie par cette raison, à se retirer; le projet de la reine était d'exiger du roi que le sieur Turgot fût chassé, même envoyé à la Bastille le même jour que le comte de Guines serait déclaré duc ; et il a fallu les représentations les plus fortes et les plus in-

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stantes pour arrêter les effets de la colère de la reine, qui n'a d'autre motif que celui des démarches que Turgot a cru devoir faire pour le rappel du comte de Guines. » Depuis le lit de justice, les ennemis de Turgot exultaient; ils savaient le roi fatigué, et personne ne doutait plus de la chute du contrôleur général. Le mot de Trudaine à la veille de l'envoi des édits au Parlement se réalisait. « Soyez sûr, avait-il écrit à Turgot, qu'il n'y a pas un conseiller au Parlement qui ne regarde l'envoi des édits comme la fin de votre ministère. Si ce malheur arrivait, je crois que l'autorité du roi serait perdue pour tout son règne. »

Le parti Choiseul ne cachait plus sa joie. « Le Turgot se dissout », disait Mme du Deffant dans une lettre à la duchesse de Choiseul. et quand elle apprit « la nouvelle du Turgot », comme elle dit, elle écrivit : « Que d'événements , que de surprises et, je puis ajouter, que de joie et de plaisir; ce qui m'en a fait le plus, je l'avoue, c'est le triomphe de M. de Guignes ». La duchesse de Choiseul lui répondit : « J'ai été, comme vous, transportée de joie du triomphe de M. de Guignes; je trouve que la disgrâce des deux ministres, qui l'a accompagné, le fait ressembler aux triomphateurs romains qui traînaient leurs esclaves à leur suite. » Le 1" juin 1776, Galiani écrivait à

Mme d'Epinay: « Par l'arrivée du beau-frère de l'ambassadeur j'avais appris le changement du ministère, et je n'avais appris rien de plus que ce que je savais lorsqu'on créa contrôleur général M. Turgot.

De grâce , relisez cette lettre que je vous écrivis alors . » La prophétie contenue dans la lettre qu'il rappelle avait été en effet vraiment singulière et faisait le plus grand honneur à sa perspicacité. Voici en effet le passage auquel il fait allusion, qu'on peut lire dans la lettre qu'il avait adressée de Naples à Mme d'Épinay le 17 septembre 1774. « Enfin M. Turgot est contrôleur général. Il restera trop peu de temps en place pour exécuter ses systèmes; l'administration des finances ressemblera à la Cayenne de son frère. Il punira quelques coquins; il pestera; il se fâchera; voudra Aiire le bien; rencontrera des épines, des difficultés, des coquins partout. Le crédit diminuera; on le détestera; on dira qu'il n'est pas bon à la besogne; l'enthousiasme se refroidira; il se retirera ou on le renverra et on reviendra une seconde fois de l'erreur d'avoir voulu donner une place telle que la sienne, dans une monarchie telle que la vôtre, à un homme vertueux et très philosophe. » On a parlé d'intrigues subalternes; entre autres de celles du marquis de Pezay, qui avait réussi à attirer l'attention du roi et lui avait remis des notes sur le budget des recettes et dépenses tel que Turgot l'avait préparé. On prétend que les notes en question avaient été rédigées pour M. de Pezay par Necker lui-même et qu'elles présentaient les choses avec beaucoup d'habileté sur un ton très défavorable au contrôleur général. On disait « qu'il n'était pas bon à la besogne », pour parler comme l'abbé Galiani. Il y eut aussi une affaire de lettres supposées et inter-

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ceptées par le cabinet noir. Dupont de Nemours la rapporte longuement.

Toutes ces manœuvres secondaires ont pu avoir quelque effet et contribuer à aigrir l'esprit du roi, mais l'opposition de la reine, la démission de Malesherbes qui survint à ce moment, et les lettres singulièrement dures et passablement hautaines que Turgot écrivit au roi pour combattre l'influence de Maurepas et pour lui demander de donner à Malesherbes un successeur ami des réformes, expliquent très suffisamment la crise finale.

Dans une monarchie absolue comme celle de Louis XVI, tout aussi bien que dans un gouvernement parlementaire, comme les gouvernements modernes, les crises ministérielles se produisent toujours sur des questions de confiance. Turgot avait perdu la confiance du roi, aucun arrangement ministériel ne pouvait la lui rendre. Il ne s'agissait plus de faire entrer dans la combinaison tel ou tel personnage, pour s'appuyer sur lui dans la lutte contre les privilégiés. Le parti du roi était pris, et c'était tout : de même qu'un ministre parlementaire ne peut rien faire pour se maintenir quand la majorité des Chambres a pris son parti de lui retirer sa confiance, Turgot n'avait de même rien à faire, parce que le roi ne voulait plus de lui; il aurait été mieux inspiré s'il avait envoyé sa démission en même temps que Malesherbes. Au lieu de se retirer, Turgot, dont le roi depuis quelque temps évitait l'entretien, écrivit a Louis XVI quatre lettres secrètes, pour ainsi dire

en forme de mémoires, sur lesquelles il y en a deux qui sont heureusement parvenues jusqu'à nous. L'abbé Soulavie en avait parlé dans son histoire diff*use et confuse; il avait affirmé que, dans l'une d'elles, Turgot avait dit au roi « une vérité dure, terrible, épouvantable; il marque à ce jeune prince né craintif et timide que la destinée des princes faibles est celle de Charles I®^ ou de Charles IX ». A en croire Soulavie, il aurait vu ces lettres dans les papiers de Louis XVI; celle où il est question de Charles V' aurait été placée par le roi « dans une enveloppe cachetée du petit sceau royal grand comme une centime, avec cette inscription de sa main : Lettres de Turgot ». L'assertion de Soulavie n'avait jamais été prise très au sérieux par les historiens de Turgot, quand M. de Larcy en découvrit, en 18G8, dans les mémoires de Very, le texte entier. C'est un document si curieux et qui jette tant de lumière sur les derniers jours du ministère de Turgot que nous en transcrirons plus loin un certain nombre de passages. Une découverte plus récente est venue d'ailleurs lever tous les doutes qu'on aurait pu avoir sur l'existence des lettres en question et sur l'authenticité de celle que M. Larcy a publiée. M. le marquis Turgot a trouvé dans les archives du château de Lantheuil un papier qui avait servi de chemise à un dossier, dont il ne restait plus rien ; mais sur cette chemise Malesherbes avait écrit de sa main les observations qui suivent : « Cette liasse contient quatre lettres écrites par M. Turgot au roi dans le

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temps qu'il fut question du choix de mon successeur. M. Turgot écrivait au roi avec le zèle que le ministre le plus dévoué au service du roi doit avoir, et avec la confiance qu'on a pour l'ami le plus sûr.

« Il lui dit, dans les termes les plus clairs, ce qu'il pensait de ceux qui sont à la tête de l'administration et des sujets propres à remplir la place vacante. Et quand il parle même de ses amis, il ne croit pas devoir dissimuler au roi les défauts qu'il leur connaît.

« La vertu la plus austère règne dans ces quatre lettres; mais, d'une part, il serait très fâcheux, pour ceux dont il parle, qu'on sût ce qu'il a dit au roi dans cette confiance intime; et rien n'est certainement plus contraire aux intentions de M. Turgot que de laisser, par écrit, des notes de ce qu'il a cru devoir dire au roi seul.

« Moi qui en parle, je n'y ai aucun intérêt personnel, car il me loue sans restriction. Ce n'est pas qu'il ne me connût sûrement des défauts, car j'en ai beaucoup; mais, comme j'allais sortir de place, l'intérêt du service du roi n'exigeait pas qu'ils lui fussent dits; aussi ils ne l'ont pas été. Mais il y a plusieurs personnes nommées au nom de qui je réclame le secret le plus absolu, quoiqu'ils ne m'en aient point chargé, parce qu'ils ne savent pas ce qui est dit d'eux, et ceux pour qui je ne me mêle pas de réclamer, n'ont pas un moindre droit pour demander à la famille la suppression de ces pièces. De plus la famille de M. Turgot ne peut y avoir

aucun regret, car ce ne sont pas des mémoires de M. Turgot établissant au roi ses principes d'administration, qui sont bien précieux à conserver. Il y a dit seulement sur la nécessité de maintenir l'autorité ce qui a été dit par tout le monde, et sur l'application de ces principes, qui est le sujet de ses longs mémoires, il ne disait que le caractère des personnes, ce qui ne mérite pas d'être conservé.

« J'espère que les lettres mêmes, écrites au roi, seront ensevelies dans le plus profond oubli. Si le contraire arrive, ce ne sera pas la faute de Turgot, ni de sa famille; mais ils ne doivent pas se reprocher d'y avoir contribué par la conservation des minutes. J'exhorte même M. le marquis Turgot à renoncer à les lire lui-même; je lui répète qu'il ne fait en cela aucun sacrifice, et moi qui ne les ai lues que sept ou huit jours après en avoir été chargé, je voudrais à présent ne les avoir jamais lues, tant je crains que, si les secrets du ministre au roi sont un jour divulgués, on m'en accuse. J'ajoute que, ce secret étant celui du roi comme celui du ministre, c'est une marque de respect qu'on doit au roi, de les brûler si cela se peut, en présence de quelqu'un qui puisse le lui certifier. »

Les pièces que renfermait cette chemise sont évidemment les minutes des lettres que Soulavie a vues en 1793, et qui sont aujourd'hui perdues. Les minutes renfermées dans la liasse dont l'enveloppe seule a été retrouvée dans les archives de Lantheuil ont sans doute été brûlées, comme le demandait Malesherbes.

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La copie d'une des quatre lettres avait été probablement envoyée à Very par Turgot lui-même, qui avait voulu lui faire savoir dans quels termes il avait insisté pour qu'on le choisît en remplacement de Malesherbes et qu'on lui donnât le ministère de la maison du roi.

Une autre a été copiée par Soulavie et insérée par lui dans ses Mémoires historiques, en annexe, parmi les pièces justificatives. Elle a trait à la requête d'un sieur Chanvallon qui poursuivait la revision d'un procès et cherchait à compromettre le président, frère de Turgot, et Turgot lui-même. C'était une trame de Sartine, et Turgot la dénonçait au roi.

« L'année passée, M. de Sartine m'instruisit de toutes les démarches, me demanda, pour ainsi dire, mon consentement, que je n'avais garde de refuser, voulut que, malgré moi, j'assistasse au rapport particulier que M. Chardon lui fit chez lui de toute l'affaire, et aujourd'hui tout se passe mystérieusement et n'éclate que malgré M. de Sartine. Ce n'est plus moi qu'on avertit d'avance. On sait pourtant que je ne suis pas homme à demander contre qui que ce soit un déni de justice ; mais c'est M. de Choiseul qu'on prévient avant son départ pour Chanteloup. Pourquoi donc cette différence? Il est aisé de l'expliquer : l'année dernière l'arrivée de M. de Malesherbes dans le ministère, les bontés que Votre Majesté m'avait marquées, ne donnaient pas l'espérance de me renverser, et l'on voulait me gagner, ou du moins paraître désirer mon amitié. Cette

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année, la retraite de M. de Malesherbes, la réunion plus décidée de tous les partis contre moi, mon isolement absolu, l'inimitié assez connue de M. de Miro ménil et son influence sur M. de Maurepas tout persuade que je ne tiens qu'à un fil. Il faut le rompre et ourdir secrètement une nouvelle trame qui ramène sur la scène une ancienne affaire oubliée qui donne lieu a publier des mémoires diffamants, d'abord en simples manuscrits, sauf à les faire imprimer par la suite; qui consume mon temps à défendre mon frère ou moi-même, et qui au moins annonce mon discrédit : voilà. Sire, pourquoi la conduite de M. de Sartine en 1776 est si différente de la conduite de M. de Sartine en 1775. »

L'autre lettre, celle dont l'abbé de Very a eu la copie, portait également la date du 30 avril 1776 Le caractère en est si singulier, elle jette un jour si nouveau sur les relations personnelles de Turgot avec le ro,, qu'elle mérite d'être soigneusement méditée. « Sire, je ne veux point dissimuler à Votre Majesté la plaie profonde qu'a faite à mon cœur le cruel silence qu'elle a gardé avec moi, dimanche dernier après ce que je lui avais marqué avec un si grand détail dans mes lettres précédentes sur ma position sur la sienne, sur le danger que courent son autol me et la gloire de son règne, sur l'impossibilité on je me verrai de la servir si elle ne me donnaît du secours. Votre Majesté n'a pas daigné me repondre.... J'ai bravé la haine de tous ceux qui gagnent a quelques abus. Tant que j'avais l'espérance

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que Votre Majesté m'estimât et de faire le bien, rien ne m'a coûté. Quelle est aujourd'hui ma récompense? Votre Majesté voit l'impossibilité où je suis de résister à ceux qui me nuisent par le mal qu'ils me font et par le bien qu'ils m'empêchent de faire, en croisant toutes mes opérations, et Votre Majesté ne me donne ni secours ni consolation. Gomment puis-je croire que vous m'estimiez ni que vous m'aimiez. Sire, je ne l'avais pas mérité, j'ose le dire —

« Votre Majesté m'a dit qu'elle avait encore besoin de réflexion et qu'elle manquait d'expérience. Vous manquez d'expérience, Sire. Je sais qu'à vingt-deux ans et dans votre position, vous n'avez pas la ressource que l'habitude de vivre avec des égaux donne aux particuliers pour juger les hommes; mais aurezvous plus d'expérience dans huit jours, dans un mois? et faut-il attendre pour vous déterminer que cette expérience tardive soit arrivée?...

« Je vous ai peint tous les maux qu'avait causés la faiblesse du feu roi, je vous ai développé la marche des intrigues qui avaient, par degrés, avili son autorité. J'ose vous prier de relire cette lettre et de vous demander si vous voulez courir le risque des mêmes dangers , je dirai même de dangers plus grands.

« Louis XV avait à quarante ans la plénitude de son autorité, il n'y avait point alors de chaleur dans les esprits. Aucun corps n'avait essayé ses forces; et vous. Sire, vous avez vingt-deux ans, et les parlements sont déjà plus animés, plus audacieux, plus

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liés avec les cabales de la cour, qu'ils ne l'étaient en 1770 après vingt ans d'entreprises et de succès Les esprits sont mille fois plus échauffés sur toutes sortes de matières, et votre ministère est presque aussi divise et plus faible que celui de votre prédécesseur. Songez, Sire, que, suivant le cours de la nature, vous avez cinquante ans à régner, et pensez au progrès que peut faire un désordre qui en vin^t ans est parvenu au point où nous l'avons vu. Ohl Sire, n'attendez pas qu'une pareille expérience vous soit venue et sachez profiter de celle d'autrui

« Sire, je dois à M. de Maurepas la place que Votre Majesté m'a confiée; jamais je ne l'oublierai; jamais je ne manquerai aux égards que \e lui dois mais je dois mille fois davantage à l'État et à Votre Majesté. Je ne pourrais sans crime sacrifier les intérêts de l'un et de l'autre. Il m'en coûte horriblement pour vous dire que M. de Maurepas est vraiment coupable s'il vous propose M. Amelot (pour remplacer Malesherbes), ou du moins que sa fuiblesse vous serait aussi funeste qu'un crime volontaire....

« Quoi qu'il en soit, Sire, il m'est si démontré que je ne pourrai pas rester seul et isolé, comme je le suis, que quand mon devoir ne m'obligerait pas à vous d,re toute la vérité, je ne pourrais avoir aucun .nteret a vous la taire. Si je vous déplais en vous la disant, je supplie Votre Majesté de me le dire ou de me 1 écrire. Je ne veux point altérer votre confiance en M. de Maurepas; il la mérite à beaucoup

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d'égards, par son expérience, par ses lumières, par sa grande habitude des affaires, par sa prodigieuse mémoire, par son amabilité, par son attachement réel au bien et à votre personne.

« Mais, Sire, en êtes-vous à savoir à quel point M. de Maurepas est faible de caractère, à quel point il est dominé par les idées de ceux qui le voient. Tout le monde sait que Mme de Maurepas, qui a infiniment moins d'esprit, mais beaucoup plus de caractère, lui inspire habituellement toutes ses volontés. Les opinions publiques font aussi sur lui une impression incroyable pour un homme d'esprit, qui, avec ses lumières, doit avoir une opinion par lui-même. Je l'ai vu changer dix fois d'idées sur le lit de justice, suivant qu'il voyait ou M. le garde des sceaux, ou M. Albert, lieutenant de police, ou moi. C'est cette malheureuse incertitude, dont le Parlement était fidèlement instruit, qui a tant prolongé la résistance de ce corps. Si l'abbé de Very n'avait pas contribué à fortifier son ami, je ne serais point étonné qu'il eût tout abandonné et conseillé à Votre Majesté de céder au Parlement. C'est cette faiblesse qui lui fait adopter avec tant de facilité les cris des gens de la cour contre moi ; c'est elle qui m'ôte presque toute force dans mon département....

« N'oubliez jamais, Sire, que c'est la faiblesse qui a mis la tête de Charles 1" sur un billot; c'est la faiblesse qui a rendu Charles IX cruel; c'est elle qui a formé la ligue sous Henri III, qui a fait de Louis XIII, qui fait aujourd'hui du roi de Portugal,

des esclaves couronnés, c'est elle qui a fait tous les malheurs du dernier règne.

« On vous croit faible. Sire, et il est des occasions où j'ai craint que votre caractère n'eût ce défaut; je vous ai pourtant vu, dans d'autres circonstances plus délicates, montrer un vrai courage.

« Vous l'avez dit. Sire, l'expérience vous manque; vous avez besoin d'un guide. Il faut à ce guide lumière et force. M. de Maurepas a la première de ces qualités, et il ne peut avoir la seconde s'il n'a lui-même un appui. Il ne le sent pas, il le craint même; je le vois par le choix qu'il a en vue et par le peu d'efforts qu'il a faits pour vous déterminer en faveur de l'abbé de Very. Je vois qu'il craint précisément ce qui lui donnerait de la force. II ne sent pas qu'après m'avoir isolé, après avoir dégoûté Votre Majesté de moi, et m'avoir forcé à vous quitter, tout l'orage dirigé maintenant contre moi viendra fondre sur lui, et qu'il finira par succomber en entraînant dans sa chute votre autorité, ou peut-être après l'avoir perdue.... Voilà, Sire, où vous en êtes; un ministère faible et peu uni, tous les esprits en fermentation, les parlements ligués avec toutes les cabales, enhardis par une faiblesse notoire (Votre Majesté a vu, dans une lettre que je lui ai confiée, l'expression bien naïve de leurs pensées), des revenus au-dessous de la dépense, la plus grande résistance à une économie indispensable, nul ensemble, nulle fixité dans les plans, nul secret dans les résolutions de vos conseils; et c'est dans ces circonstances qu'on propose à Votre

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Majesté un homme sans talent, qui n'a d'autre mérite que la docilité à qui? non pas à celui de vos ministres qui montre quelque force dans le ministère, mais à M. le garde des sceaux, qui, par ses insinuations, augmente encore les dis}>ositions à la faiblesse. C'est dans ces circonstances que Votre Majesté peut n'être pas frappée des dangers que je lui ai montrés avec tant d'évidence !

« En vérité. Sire, je ne vous conçois pas; on a eu beau vous dire que j'étais une tête chaude ou chimérique, il me semble cependant que tout ce que je vous dis ne ressemble pas aux propos d'un fou. Il me semble même que les opérations que j'ai faites, malgré les cris, malgré les résistances qu'elles ont éprouvées, ont réussi précisément comme je les avais anoncées, et, si je ne suis pas un fou, si les dangers que je vous ai fait voir ont quelque chose de réel. Votre Majesté ne peut pas, sans se manquer à ellemême, s'y livrer par complaisance pour M. de Maurepas

« Je vous supplie de réfléchir encore avant de vous déterminer à un choix qui sera mauvais en lui-même et funeste par les suites.... Si enfin j'ai le malheur que cette lettfe-ci m'attire la disgrâce de Votre Majesté, je la supplie de m'en instruire elle-même. Dans tous les cas je compte sur son secret. »

Le roi ne répondit pas plus à cette lettre qu'aux premières du même genre que Turgot lui avait écrites le même jour ou les jours précédents. Il lui fallait choisir entre Maurepas et Turgot, et son choix était

fait d'avance. Il ne pouvait pas être ramené par le dernier effort que faisait Turgot en lui écrivant avec tant de rudesse. Loin de là! Il a dû même y voir une tentative pour s'emparer de sa volonté et pour gouverner en le mettant lui-même, pour ainsi dire, en dehors du gouvernement.

Le 30 avril, le jour même où il faisait remettre au roi, sans doute par M. d'Angivilliers, cette quatrième et dernière lettre, Turgot écrivait à Very sans lui parler encore de la démarche suprême qu'il venait de tenter, et le priait de venir à Paris pour agir sur l'esprit de son vieil ami Maurepas et le porter à choisir le successeur de Malesherbes parmi les amis des réformes. Dix jours plus tard, le 10 mai, il lui écrivait que tout était consommé et que le successeur de Malesherbes était bel et bien Amelot.

Il espérait cependant avoir encore le temps de rédiger un plan pour réformer la maison du roi. « Le plan ne sera sûrement pas adopté et je demanderai ma liberté. »

Le lendemain, 11 mai 1776, nouvelle lettre : « Le marquis de Noailles est ambassadeur en Angleterre, M. de la Vauguyon en Hollande, M. de Guines a le brevet de duc, par conséquent blanc comme neige. »

Enfin, le 12 mai, son collègue Bertin lui remettait de la part du roi l'ordre de résigner ses fonctions. Maurepas lui écrivait : « Si j'avais été libre. Monsieur, de suivre mon premier mouvement, j'aurais été chez vous. Des ordres supérieurs m'en ont empêché; je vous supplie d'être persuadé de toute

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la part que je prends à votre situation. » Turgot, en lui répondant, commence sa lettre par ces mots : « Je reçois, Monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire; je ne doute pas de la part que vous avez prise à l'événement du jour, et j'en ai la reconnaissance que je dois ». Le surlendemain, 14 mai, il écrivait à Very : « Votre vieil ami m'a fait renvoyer sans attendre que je demandasse ma retraite ».

Le 18 mai, après en avoir fait demander la permission au roi, Turgot lui écrivit une lettre, que Dupont de Nemours a publiée et qui forme un digne pendant à celle par laquelle il acceptait, deux ans auparavant, la place de contrôleur général. Il y fait allusion aux quatre lettres secrètes dont nous avons parlé. « La démarche que j'ai faite et qui paraît vous avoir déplu, vous a prouvé qu'aucun motif ne pouvait m'attacher à ma place, car je ne pouvais ignorer le risque que je courais, et je ne m'y serais pas exposé si j'avais préféré ma fortune à mon devoir. Vous avez vu aussi, dans mes lettres, combien il m'était impossible de servir utilement dans cette place, et par conséquent d'y rester, si vous m'y laissiez seul et sans secours. »

En parlant de « sa démarche », on a cru que Turgot faisait une allusion à son intervention dans l'affaire du comte de Guines, mais il ne peut plus aujourd'hui rester aucun doute; la démarche qui a déplu, c'est la correspondance. L'envoi des quatre lettres avait profondément blessé le roi.

Turgot se retira aussitôt après sa disgrâce chez

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la duchesse d'Enville au château de la Roche-Guyon; puis il rentra à Paris. Il passa les cinq années qui lui restaient à vivre, dans l'étude des sciences et la culture des lettres. Le reproche universel qu'on lui adressait d'avoir perdu son influence par la raideur de son caractère *, en un mot « par sa maladresse », l'affectait beaucoup. Il en parla au docteur Priée dans la grande lettre qu'il lui écrivit le 22 mars 1778. « Je vous dois un double remerciement, dit-il, 1° de votre ouvrage...; 2° de l'honnêteté que vous avez eue de retrancher l'imputation de maladresse que vous aviez mêlée au bien que vous disiez d'ailleurs de moi dans vos observations additionnelles. J'aurais pu la mériter, si vous n'aviez eu en vue d'autre maladresse que celle de n'avoir pas su démêler les ressorts d'intrigues que faisaient jouer contre moi des gens beaucoup plus adroits en ce genre que je ne le suis, que je ne le serai jamais et que je ne veux l'être. Mais il m'a paru que vous m'imputiez la maladresse d'avoir choqué grossièrement l'opinion générale de ma nation, et à cet égard je crois que vous n'aviez rendu justice ni à moi ni à

1. « Mon cher el illustre philosophe, je suis chargé de vous faire tenir l'exemplaire ci-joint des fameux édits de M. Turgot. Vous les connaissez, et par conséquent vous l'estimez. Vous savez sa chute, et vous nous plaindrez, car quoiqu'il ne connût pas assez le monde et les affaires, qu'il eût dans son opinion une opiniâtreté et ime froidure peu propres à les faire adopter, qu'il crût beaucoup trop aisé de renverser toutes les choses établies et de choquer tous les préjugés reçus pourvu qu'on ait raison, cependant il n'a été nullement regretté ». (Lettre de Suard à Hume, 28 mai 177G).

ma nation, où il y a beaucoup plus de lumière qu'on ne le croit généralement chez vous, et où peut-être il est plus aisé que chez vous-même de ramener le public à des idées raisonnables. »

L'opinion qu'avait exprimée le docteur Price passait alors pour une sorte d'axiome. Jusqu'à sa mort et au delà , Turgot a été considéré comme ayant échoué faute d'avoir su se dominer et pour n'avoir pas su conquérir, en raison des aspérités de son caractère, la bienveillance de ceux dont il avait besoin pour réussir.

Ce jugement, quoiqu'il ait été rendu pour ainsi dire à l'unanimité par les contemporains de Turgot, doit être revisé par la génération issue de la Révolution, parce que les collaborateurs et les amis, les adversaires et les ennemis du grand ministre, ont confondu sa cause personnelle avec celle de ses doctrines, et ne se sont pas aperçus que les fautes de caractère qu'on lui impute et qui ont amené sa chute, ont été, quinze ans plus tard, une des principales raisons du triomphe définitif de ses idées.

On sait aujourd'hui, pour avoir pratiqué pendant de longues années les gouvernements d'opinion, que le renversement d'un ministre sur une question de principe a le plus souvent pour conséquence de créer un parti qui relève son programme et de donner à ce parti la force de réaliser plus tard, quand les circonstances sont devenues plus favorables, les réformes qui avaient paru compromises par la chute même du ministre.

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La démocratie, qui a fait la Révolution française, n'a certainement pas eu besoin de se rappeler Tur-' got pour détruire les privilèges et pour passer soi niveau égalitaire sur la société française; mais elle a été, on ne saurait en disconvenir, influencée au plus haut degré par le souvenir de Turgot dans toutes les questions économiques et financières et surtout le jour où elle a consacré le principe de la liberté du travail, qui contrariait les aspirations de certains de ses chefs et dont il paraissait à quelquesuns qu'on pouvait se passer sans renier son amour pour l'égalité.

Après être sorti des affaires, Turgot se consacra presque tout entier d'abord à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, qu'il présida comme vicedirecteur en 1777, et ensuite aux études littéraires qui l'avaient passionné dans sa jeunesse. Il avait beaucoup d'amis, il aimait à les voir, quoiqu'ils fussent les « larrons de son temps », comme il disait après Bacon. Il recherchait avec avidité les livres de science qui paraissaient dans toute l'Europe. Il faisait de la haute géométrie avec l'abbé Bossut, de la chimie avec Lavoisier et de l'astronomie avec Rochon. Gondorcet le tenait au courant de tout ce qui se passait à l'Académie des sciences.

Quand Franklin vint à Paris, à la fin de 1776, il le vit fréquemment; il s'entretint avec lui de la constitution des difi'érents États américains. Il écrivit même exprès pour lui un mémoire sur les impôts de consommation. Il fit aussi passer un jour à Sar-

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tine, sans la signer, une note sur le troisième voyage de découvertes du capitaine Cook, proposant qu'on assimilât son bâtiment à ceux des puissances neutres. « Le capitaine Cook, disait-il, est vraisemblablement en chemin pour revenir en Europe. Son expédition n'ayant pour but que les progrès des connaissances humaines, intéressant par conséquent toutes les nations, il est digne de la magnanimité du roi de ne pas permettre que le succès en puisse être compromis par les hasards de la guerre. » Sartine fit approuver cette note par le roi, mais ni le roi ni Sartine n'ont jamais su que l'idée généreuse à laquelle ils se sont associés, émanait du ministre en disgrâce.

Pendant les premiers temps de sa retraite, Turgot souffrait avec beaucoup d'impatience qu'on revînt sur les belles réformes qu'il avait entreprises. En apprenant qu'il était question d'abroger ses édits sur la suppression des jurandes et des corvées, il voulut écrire à Maurepas. Il commença même une lettre, mais il ne l'a pas achevée. Pouvait-il espérer qu'on écouterait encore celui qu'on avait éloigné du pouvoir pour ne pas être fatigué de ses plaidoyers en faveur des réformes? La lettre inachevée a été retrouvée dans ses papiers; elle est à Lantheuil.

« Malgré tout ce que j'avais entendu dire. Monsieur, depuis mon éloignement du ministère, du projet qu'on vous attribuait , d'engager le roi à revenir sur la suppression des corvées et sur celle des jurandes, je n'avais jamais pu me. persuader que

RETRAITE DE TURGOT

vous persistassiez à vouloir le réaliser. Il m'est inconcevable que vous ayez seulement pu en avoir l'idée; il n'y a cependant plus moyen de douter que vous n'ayez déjà consulté le Parlement sur les nouveaux édits qui doivent révoquer ceux qui ont fait l'objet du dernier lit de justice. Il vous paraîtra certainement étrange que j'imagine de vous écrire à cette occasion; ce (n'est) pas de moi que vous attendez des conseils et je ne dois pas présumer que les miens vous fassent changer d'avis; les réflexions même que j'ai à vous présenter sont si simples, si grossièrement évidentes qu'il paraît moralement impossible qu'elles ne (se) soient pas présentées à vous; mais plus elles sont naturelles et palpables, plus elles sont conformes à la ftiçon de penser que je vous ai toujours connue, plus je dois croire que quelque motif extraordinaire vous a fait fermer les yeux à leur évidence. Je veux donc essayer de vous rappeler à vous-même, à ce que vous avez mille fois pensé et dit, à ce que vous devez au public, au roi, à votre propre réputation, d'opposer votre conscience à la passion, qui, permettez-moi de vous le dire, vous déguise jusqu'à votre propre intérêt. Pardonnez-moi cette franchise. Monsieur; mon intention n'est point de vous blesser par des vérités dures ; mais vous me connaissez assez pour juger que je ne puis voir sans un sentiment très douloureux détruire un très grand bien auquel j'avais eu le bonheur de contribuer, que la volonté du roi avait soutenu contre les obstacles qu'on y avait opposés, et que je devais croire solide-

TURGOT

ment affermi. Je suis sensible sans doute à cet intérêt; j'ose l'être encore à l'honneur du roi, qui peut être compromis par un changement si prompt, et qui doit m'être cher, comme citoyen et comme ayant eu part à sa confiance et à ses bontés. »

La lettre se terminait là, et n'a point été continuée. Turgot eut la douleur de voir supprimer ses édits. S'il avait vécu dix ans de plus, il aurait eu la joie de les voir do nouveau et pour toujours reprendre leur place dans le code de nos lois; mais sa santé était chancelante et ses attaques de goutte se renouvelaient incessamment. Il n'avait plus que quelques mois à vivre. La poésie occupa ses derniers jours. Il avait terminé sa traduction du quatrième chant de Y Enéide en vers métriques. II faisait en vers rimes des traductions d'Horace. Dupont de Nemours raconte que pendant sa dernière maladie Turgot lui dicta la traduction en vers de l'ode Mqiiam mémento.

Un même torrent nous entraîne; Un môme gouffre nous attend.

Nos noms jetés confusément S'agitent dans l'urne incertaine.

Tôt ou tard le sort les amène Et désigne à chacun son tour, Pour passer l'onde souterraine Dont le voyage est sans retour.

Turgot mourut à Paris le 18 mars 1781 avec la fermeté d'âme d'un homme dont Malesherbes a pu dire qu'il avait le cœur de l'Hôpital et la tête de Bacon. Il fut inhumé d'abord dans l'église des Incu-

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