CHAPITRE IX
CONCLUSION : DIFFICULTÉ DE CONCILIER LE PRINCIPE DE LA. LIBERTÉ DU TRAVAIL AVEC CELUI DE LA LIBERTÉ d'aSSOCIA- TION — LETTRE DE TURGOT AU DOCTEUR PRICE
Il y a deux sortes d'écoles qui réclament aujourd'hui le rétablissement des corporations par l'application, sans restriction ni réserve, de la liberté d'association : la première est l'école radicale socialiste, et la seconde, l'école économique catholique.
Ces deux écoles font intervenir l'État dans les questions de travail, en étendant ses attributions au delà de la limite que les économistes considèrent comme naturelle ; mais l'école radicale socialiste est plus portée à recommander les corporations fermées, et l'école catholique les corporations ouvertes. Pour l'une comme pour l'autre, Turgot est le grand ennemi. C'est lui qu'il faut abattre. Les uns lui reprochent d'avoir aboli les privilèges des ouvriers, les autres de n'avoir pas respecté leur liberté.
L'école économique catholique française procède du socialisme chrétien allemand, qui est né en Prusse après 1848, et qui prétendait avoir trouvé la solu-
tion du problème social dans l'union de l'Église, se manifestant sous mille formes de bienfaisance' avec l'Etat pénétrant, par l'impôt et l'organisation d une quantité de services locaux, dans la vie intime de la nation. Le socialisme chrétien allemand combattait avec autant d'ardeur l'école économique libérale d'Adam Smith et de J.-B. Say que l'école politique libérale qui d'Angleterre a répandu le système du gouvernement parlementaire et représentatif sur toute la surface de l'Europe.
Plusieurs branches en sont sorties. M. de Bismarck prétend y rattacher le socialisme d'État. Il a dit un jour au Reichstag : « Ce n'est pas du socialisme que nous faisons, c'est, si vous le voulez, du christianisme sans phrases; il s'agit de donner aux gens, non pas des discours creux, mais quelque chose de réel ».
Les catholiques autrichiens s'en sont inspirés. En 1875 la réunion populaire de la Basse-Autriche déclarait dans une résolution solennelle que « la question sociale ne pouvait être résolue que par l'autonomie législative des corporations dans leurs affaires propres et sous la protection d'un gouvernement chrétien ». Le prince de Lichtenstein, parlant au nom du parti, a demandé et obtenu la reconstitution de corporations obligatoires pour la petite industrie. La loi des petites industries a été votée en 1883; mais on a remis à une autre loi la formation de corporations régionales pour les établissements de la grande industrie.
Les catholiques français sont entrés dans la même
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voie que les catholiques autrichiens, et la longue résidence du comte de Chambord en Autriche n'a pas été étrangère à leur évolution. Il faut dire cependant qu'ils ont fait un progrès incontestable si on les compare aux catholiques d'Autriche. Les corporations dont ils demandent l'institution seraient libres, ouvertes, ne comporteraient pas de monopole, et seraient constituées par une application très large du droit d'association.
Le grand crime de Turgot à leur sens a été, non pas d'avoir supprimé des associations anciennes dans lesquelles s'étaient glissés évidemment beaucoup d'abus intolérables, mais d'avoir empêché la reconstitution de nouvelles associations qu'on aurait organisées sans esprit de monopole et uniquement pour protéger ceux qui s'y seraient affiliés.
L'industrie familiale a péri, disent-ils, avec les corps de métiers. La grande industrie, qui l'a remplacée, est venue prendre possession du siècle, traînant après elle un cortège de misère : le paupérisme, la grève, la lutte des classes, la désorganisation de la famille et le reste. Tout le mal est venu, ajoute-t-on, non pas de l'abolition de corporations abusives et dégénérées, mais de l'oppression d'une loi jacobine, copiée sur l'article 14 de l'édit de Turgot : « Défendons pareillement à tous maîtres, compagnons, ouvriers et apprentis desdits corps et communautés, était-il dit dans cet article quatorze, de former aucune association ni assemblée entre eux sous quelque prétexte que ce puisse être. »
Quand on dit de l'industrie familiale qu'elle a péri parce que la liberté du travail a isolé l'ouvrier et parce qu'elle a permis aux patrons d'agrandir leurs ateliers, d'absorber tout le travail dans d'immenses usines et tout le commerce dans des magasins colossaux; quand on parle de ces extensions comme si elles étaient la cause de tous les malheurs de notre siècle, on exagère doublement : d'abord parce qu'on représente le xviii« siècle et son industrie familiale très inexactement et sous un jour beaucoup trop favorable; ensuite parce qu'on attribue en premier lieu à la liberté du travail des effets qu'elle n'a pas produits et en second lieu au temps présent des vices qui ne lui sont pas propres.
On peint le xviii« siècle comme s'il n'avait connu m la misère, ni les luttes de classes, ni les difficultés ouvrières, ni les grèves; comme si la moralité des familles ouvrières y avait été très supérieure à celle des ouvriers de nos jours; comme si les ouvriers avaient toujours été des frères et les apprentis toujours des fils, pour les maîtres vertueux qui les employaient et qui n'étaient pas encore tourmentés de cette âpreté pour le gain qui caractériserait nos industriels modernes.
La vérité est que la condition des classes laborieuses, sous l'ancien régime, n'était ni plus heureuse ni plus morale qu'aujourd'hui. Il n'est pas douteux, pour ceux qui ont étudié l'histoire des ouvriers, que depuis un siècle les progrès de leur bien-être ont été immenses et que ceux de leur mora-
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lité, quoique moins rapides, sont loin d'avoir été nuls. Les ouvriers du xix* siècle sont dans un état de prospérité beaucoup plus grand et dans un état de moralité sensiblement supérieur, et n'ont rien à envier, à ce point de vue, aux ouvriers du temps passé.
On dit que c'est la liberté du travail qui a désorganisé le travail de la famille et qui a fait naître la grande industrie : on se trompe. Il est vrai que l'industrie a cherché à suivre le mouvement des besoins , et que la liberté l'a mise en état d'y satisfaire. Elle a dû étudier, pour y arriver, les conditions du bon marché et s'y soumettre. Mais si l'industrie familiale a disparu, ce n'est pas du fait de la liberté du travail , c'est par l'impossibilité où elle s'est trouvée de produire à bon marché. Peut-on désirer la reconstitution de l'industrie familiale au prix d'un rehaussement factice dans la valeur de toutes les choses les plus nécessaires à l'existence, ajouté au relèvement naturel et progressif des charges d'une vie plus intensive ? Si on ne reculait pas devant une semblable conséquence, est-il possible d'espérer qu'on pût y réussir? Évidemment il n'y faut pas songer. La réussite est impossible.
Toutes les discussions sur l'excès de la production, sur l'obligation qui s'impose aux industriels de travailler en grand pour diminuer sur chaque produit le poids des frais généraux, sont en réalité d'un autre ordre que les discussions économiques.
Leur objet véritable est l'accroissement des besoins le goût du luxe, les progrès de la civilisation, les destinées de l'humanité.
Ceux qui regrettent les développements de la grande industrie, regrettent que l'humanité ait des besoins croissants. Ils voudraient l'arrêter dans cette voie et condamnent les moyens que l'industrie emploie pour satisfaire à l'accroissement des besoins Mais n'est-il pas oiseux de chercher à refaire 1 espèce humaine, n'est-il pas utopique de croire qu on peut refuser à l'humanité, parce qu'on les jugerait mutiles ou dangereuses pour la moralité les satisfactions qu'elle exige .P De pareilles discus^ sions nont guère de valeur pratique; elles n'empechent pas l'humanité de marcher en obéissant à des lois naturelles qu'on ne peut pas abroger dans une Chambre de députés. Les nouvelles écoles sont faibles quand elles s'en prennent à la liberté du travail, quand elles croient trouver dans la suppression de la liberté un remède aux difficultés ouvrières de notre temps. Elles risquent à chaque instant de tomber dans les utopies de l'organisation du travail, et 11 leur sera difficile d'y rallier l'esprit public sous un régime de discussion et de liberté politique Elles sont plus fortes quand elles ne demandent que e droit commun et la liberté. Mais de quelle liberté s agit-il ? Ne faut-il pas prendre des précautions contre 1 oppression possible des individus par des associations qui seraient libres de tout faire. Turbot ne considérait pas comme un serviteur éclairé de la
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liberté celui qui donnait le nom de liberté au droit de tout imposer aux autres pourvu que la majorité y consentît. C'est ce qu'il écrivait au docteur Price dans la lettre qu'il lui adressait le 22 mars 1778 :
« Gomment se fait-il que vous soyez à peu près le premier parmi vos gens de lettres qui ayez donné des notions justes de la liberté et qui ayez fait sentir la fausseté de cette notion rebattue par presque tous les écrivains républicains, « que la liberté consiste « à n'être soumise qu'aux lois », comme si un homme opprimé par une loi injuste était libre. Gela ne serait pas même vrai quand on supposerait que toutes les lois sont l'ouvrage de la nation assemblée; car enfin l'individu a aussi ses droits, que la nation ne peut lui ôter que par la violence et par un usage illégitime de la force générale. Quoique vous ayez eu égard à cette vérité, que vous vous en soyez exj)liqué, peutêtre mériterait-elle que vous la développassiez avec plus d'étendue, vu le peu d'attention qu'y ont donné même les plus zélés partisans de la liberté. »
Il semble qu'on ne puisse finir de parler de Turgot plus dignement qu'en répétant ces nobles et coura geuses paroles.