‹ Turgot [microform]Chapitre 6 sur 17 · PHILOSOPHE ÉCRIVAIN · texte numérisé non relu

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très contradictoires. Il est certain que Turgot est désigné, dans quelques actes de la maison de Sorbonne, comme diacre parisien; mais, ce qui est non moins certain, c'est que, dans d'autres actes tout aussi authentiques, on se contente de le classer parmi les simples acolytes. Dans le premier cas, il aurait reçu les ordres; dans l'autre cas, il serait resté libre. D'autres écrivains n'y mettent pas tant de recherche ; ils le trouvent trop occupé et imaginent difficilement qu'il eût pu partager son temps entre les occupations graves qui remplissaient déjà sa vie, et les mille soins du ménage et des enfants. Enfin, se croyant menacé par une goutte héréditaire, et persuadé que dans sa famille on mourait à cinquante ans, Turgot aurait craint peut-être — c'est une troisième version — d'associer une femme et des enfants à une existence aussi précaire que la sienne. Quoi qu'il en soit, Turgot ne se maria pas; il laissa à la belle Minette la liberté d'épouser Helvetius, et resta jusqu'à sa mort son ami le plus dévoué.

Chez Quesnay, il a vu Mirabeau l'ami des hommes, Dupont de Nemours, Bandeau et les Économistes. C'est également chez le maître des Économistes qu'il a rencontré Adam Smith, vers 1762, quand le célèbre écrivain, qui n'était pas encore connu pour ses travaux économiques, vint pour la première fois en France avec le jeune duc de Buccleugh. Morellet dit dans ses Mémoires • « M. Turgot, qui aimiit la métaphysique, estimait beaucoup le talent d'Adam

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Smith j nous le vîmes plusieurs fois. » Dupont de Nemours rapporte aussi cette rencontre et parle d'Adam Smith, de Turgot et de lui-même comme ayant été « condisciples chez Quesnay ».

Avec Gournay, enfin, Turgot a connu les deux Trudaine, Albert qui fut depuis intendant du commerce et lieutenant général de police à Paris, et tous ces hommes de talent, administrateurs courageux qui défendaient les doctrines libérales auprès des conseillers d'État et des ministres du jour, presque tous de l'école de Colbert.

Il a été reçu chez la marquise du Deffant, mais il n'eut jamais d'intimité avec elle. Il l'abandonna très vite, pour suivre Mlle de Lespinasse lorsque, se retirant de chez sa protectrice, elle fonda, à son tour, une société et un salon. Il avait d'ailleurs peu de goût pour l'ami de la marquise, le duc de Ghoiseul, qui devait devenir plus tard son plus redoutable adversaire. Il passait déjà, et non sans raison, comme hostile aux parlements, quoiqu'il y eût des parents et des amis personnels, auxquels il resta toujours fidèle. Il accepta, en 1754, de faire partie d'une Chambre royale, c'est-à-dire d'une sorte de commission instituée après l'exil des membres d'une des cours du Parlement, pour juger à sa place les affaires de son ressort; ce qui le brouilla définitivement avec les parlementaires et avec le parti Ghoiseul.

Il était d'ailleurs, par principe, comme nous l'avons fait remarquer plus haut, un homme de gou-

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vernement, et son respect pour l'autorité du roi l(j tenait à l'écart de toutes les oppositions.

Mme du Hausset raconte dans ses Mémoires que dînant un jour chez Quesnay à Paris, elle y trouva « un jeune maître des requêtes d'une belle figura; qui portait un nom de terre que je ne me rappelle pas (celui de Brucourt), mais qui était fils di ./ prévôt des marchands Turgot. On parla beaucoup d'administration, ce qui d'abord ne m'amusa pas; ensuite il fut question de l'amour des Français pour leur roi; M. Turgot prit la parole et dit : « Gel « amour n'est point aveugle, c'est un sentiment pro- « fond et un souvenir confus de grands bienfaits. « La nation et, je dirai plus, l'Europe et l'humanité « doivent à un roi de France (j'ai oublié le nom) la « liberté; il a établi les communes et donné à une mul- « titude immense d'hommes une existence civile.... » Je priai M. Quesnay d'écrire ce qu'avait dit le jeune Turgot, et je le montrai à Madame (de Pompadour). Elle fit à ce sujet l'éloge de ce maître des requêtes et, en ayant parlé au roi, il dit : « G'est une bonne race. » Les économistes avaient, il faut bien le reconnaître, une tendance souvent excessive à s'appuyer sur l'autorité. Pour réaliser leurs idées, quelquesuns d'entre eux auraient préféré un despote honnête homme, près duquel ils auraient pu faire prévaloir leur système, à un gouvernement plus libre, soumis à des influences sur lesquelles il aurait fallu agir séparément. Turgot n'allait pas si loin, mais il n'était pas partisan de ce qu'on appelait déjà « la balance

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des pouvoirs » ou « l'équilibre des forces » et autres combinaisons imaginées en vue de tempérer le pouvoir du chef de l'État. Il craignait que les obstacles qu'on voulait opposer au mal ne devinssent des entraves au bien. Il voulait que le Prince pût exercer, pour protéger la liberté des individus, ce qu'on a appelé de nos jours, en abusant souvent du nom et de la chose, les droits de l'Etat. Il ne confondait pas cependant les droits de l'Etat ou du Prince avec ceux que certains philosophes prétendaient appartenir à la société. « On s'est beaucoup trop accoutumé dans les gouvernements, disait-il, à immoler toujours le bonheur des particuliers à des prétendus droits de la société. On oublie que la société est faite pour les particuliers. » Il considérait toute autorité qui s'étend au delà du nécessaire comme une tyrannie; mais il n'eut jamais une idée très claire de ce que nous désignons aujourd'hui par le nom de garanties politiques. Il croyait trop aisément que les attributions consultatives de certaines assemblées locales, et la publicité étendue donnée à leurs délibérations sous forme de vœux, pouvaient tenir lieu des libertés politiques et suffisaient à garantir les droits des citoyens.

Par D'Alembert, Turgot entra à l'Encyclopédie et lit la connaissance personnelle de Voltaire. C'est en 1760 qu'il accomplit le pèlerinage des Délices. « Vous aurez bientôt, écrit D'Alembert à Voltaire, une autre visite, dont je vous préviens : c'est celle de M. Turgot, plein de philosophie, de lumières, de

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connaissances et fort de mes amis, qui veut aller vous voir en bonne fortune. Je dis en bonne fortune, car, propter metumjudœorum, il ne faut pas qu'il s'en vante trop, ni vous non plus. »

Voltaire répondit à D'Alembert, après avoir reçu la visite de Turgot : « Je suis encore tout plein de M. Turgot. Je ne savais pas qu'il eût fait l'article Existence; je n'ai guère vu d'homme plus aimable ni plus instruit, et, ce qui est rare chez les métaphysiciens, il a le goût le plus fin et le plus sûr. »

Quoique Turgot ait été tout à fait séduit par Voltaire, sa passion n'était pourtant pas aveugle et elle subit quelques éclipses : d'abord quand Voltaire prit pour de la prose les vers métriques de l'abbé de Laage; plus tard, aussi, quand le patriarche de Ferney fit paraître sa spirituelle diatribe contre l'impôt unique sous le titre de l'Homme aux quarante écus. Du côté de Voltaire, il y eut plus de constance; il ressentit la destitution de Turgot en 1776 comme un malheur personnel. « Je ne vois plus que la mort devant moi, écrit-il à La Harpe, depuis que M. Turgot est hors de sa place. Je ne conçois pas comment on a pu le renvoyer. Ce coup de foudre m'est tombé sur la cervelle et sur le cœur. »

Deux ans après, en 1778, quand il vint à Paris, où il fut reçu comme un triomphateur, il voulut voir Turgot.

« Nous avons été témoins en 1778, dit Condorcet, de l'enthousiasme mêlé d'une vénération tendre et

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profonde que le nom, que la vue de M. Turgot excitaient dans cet illustre vieillard. Nous l'avons vu, au milieu des acclamations publiques, accablé sous le poids des couronnes que lui prodiguait la nation, se précipiter au-devant de M. Turgot d'un pas chancelant, saisir ses mains malgré lui, les baiser et les arroser de ses larmes en lui criant d'une voix étouffée : « Laissez-moi baiser cette main qui a signé le salut du peuple ».

Turgot écrivit en 1755 pour V Encyclopédie cinq articles, qui parurent en 1756 : Étymologie, Existence, Expansibilité, Foires et Marchés, Fondations. Il avait formé le projet d'y faire insérer encore d'autres articles, comme Mendicité, Inspecteurs, Hôpital, Immatérialité; mais, l'autorisation ayant été retirée à la publication de l'œuvre des philosophes, il ne crut pas compatible avec sa qualité de magistrat d'y collaborer plus longtemps.

La publication de l'article Existence fut un véritable événement littéraire et philosophique. Le monde des gens de lettres et des encyclupédistes avait été frappé de la précision et de la clarté du style, de la nouveauté et de la profondeur des idées. Un écrivain, un philosophe semblait s'être révélé. Une impression semblable se produit encore aujourd'hui sur ceux qui, pour la première fois, lisent ce morceau remarquable. Cousin l'admirait beaucoup et lui a ait une place à part dans l'œuvre })hilosophique du xviii® siècle.

a Comme métaphysicien, dit-il, Turgot appar-

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tient à l'école de Locke, ainsi que tous les hommes de son siècle, ainsi que Hutcheson et Smith, avec lesquels il a tant d'analogie; mais, comme eux, il a su échapper à tous les vices de cette école, grâce à l'étendue et à la pénétration de son intelligence, grâce surtout à la noblesse de ses sentiments et de son caractère. Dans une lettre à Condorcet sur le livre de Y Esprit, il fait justice de la triste et absurde morale d'Helvetius.... Mais la trace la meilleure qui subsiste de sa métaphysique est l'article Existence. »

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