‹ Turquie agonisante [par] Pierre LotiChapitre 18 sur 22 · GRAND VIZIR AT · texte numérisé non relu

GRAND VIZIR AT

le !6 février 1913.

Cher monsieur,

Tandis que l'Europe entière et la presse salariée avaient pris le parti de fermer les yeux sur les atrocités et les tueries organisées par les alliés balkaniques, votre noble voix s'es^

fait entendre pour prendre la défense des opprimés.

Je vous remercie chaudement pour cette belle tâche que vous avez assumée au nom de l'humanité.

J'aime à espérer qu'il se trouvera en France de nobles cœurs qui, se souvenant de l'amitié séculaire des deux nations, ne tarderont pas à imiter votre bel exemple et unir leurs efforts aux vôtres pour arrêter l'extermination systématique de la population paisible des provinces occupées par les alliés.

Agréez, cher monsieur, avec l'expression de mes sentiments de profonde reconnaissance, l'assurance de ma très haute considération.

Le Grand Vizir,

MAHMOUD CHEVKET.

NOTES COMPLEMENTAIRES 249

Réponse de Pierre Loti :

Altesse,

Combien profondément je suis touché de la lettre que vous avez bien voulu m'écrire. Rien ne pouvait m'être plus précieux qu'un tel témoignage de reconnaissance.

Ma voix cependant n'a eu que bien peu de pouvoir, hélas ! pour flétrir comme il eût fallu tant de crimes hypocrites, commis au nom do la Croix. Mais que faire, quand on a contre soi le gouvernement de son pays, presque toute la presse — et presque toute l'opinion, préparée de longue main par d'habiles calomnies !

Au moins, aurai-je affirmé à vos compatriotes qu'il leur reste, chez nous, l'inébranlable sympathie € documentée » de tous ceux qui les connaissent, qui ont vécu en Orient et qui gavent la vérité. Peut-être en même temps

aurai-je quelque peu servi mon pays, dans la mesure de ma force, en proclamant que tous les Français, grâce à Dieu, ne sont pas avec ceux qui souscrivent à l'extermination sans merci d'une noble race vaincue.

Avec mes remerciements, veuillez agréer, je vous prie, Altesse, l'hommage de ma respectueuse considération.

Document communiqué au Gil Blas par M. Robert Duval.

Le sous-gouverneur de l'île de Lemnos porte à la connaissance de la Sublime-Porte que des événements d'une excessive gravité se sont produits récemment.

Les autorités militaires hellènes procèdent actuellement, dans les villages de Lera et de Strati, à la revision des procès ayant acquis

force de loi depuis vingt ou trente ans, et prononcent à l'heure actuelle des sentences arbiliaires en faveur des Grecs, à la seule fin de terroriser les musulmans, que l'on extermine après les avoir battus de verges et fouettés au sang. Ceux qui ont pu échapper à ces massacres se sont vus dans la douloureuse nécessité d'abandonner leurs foyers pour sauver leur propre existence.

Le cheikh des derviches à Serrés, Aghiagh effendi, informe en outre ses supérieurs qu'après l'occupation de cette ville par les Bulgares, des milliers de musulmans ont été massacrés, plusieurs hommes et femmes contraints par des violences à embrasser la foi orthodoxe, nombre déjeunes filles enlevées et expédiées en Bulgarie, des maisons pillées et saccagées, les cimetières et les mausolées profanés et les objets précieux s'y trouvant, enlevés.

D'autre part, le préposé des fondations pieuses de l'île de Mitylène fait savoir au ministère compétent que tous les mausolées et les

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tombeaux musulmans ont été pillés et saccagés par les soldats hellènes. Le chef de la communauté musulmane à Chio a déclaré également aux autorités impériales du vilayet d'Aïdin que les mêmes profanations ont été commises froidement dans rile, après l'occupation grecque.

En outre, le gouverneur de Lemnos informe, dans un rapport, la Sublime Porte que les fonctionnaires ottomans, ci-dessous mentionnés, ont été assassinés de la manière la plus féroce par les officiers et les soldats grecs dans le port de Moundouros :

Assaf bey, greffier de justice; Salin effendi, commandant du port; Mahmoud effendi, fermier de la dîme; Chukri effendi, notable de Moundouros; Hussein effendi, facteur; Remzi effendi, greffier; Ahmed effendi, fonctionnaire de la Banque agricole; enfin, Ibrahim effendi, notable de Lemnos, assassiné par méprise à la place de son frère.

Ledit gouverneur ajoute qu'il tient aussi d'une source privée et authentique que douze

autres personnes notables et fonctionnaires dans les îles avoisinantes de Lemnos ont été également conduits au port de Doundouros et lâchement assassinés en même temps que les malheureux ci-haut mentionnés.

On parlera encore des atrocités turques!...

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