‹ Turquie agonisante [par] Pierre LotiChapitre 8 sur 22 · XXX · texte numérisé non relu

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Pauvres Turcs 1 Les voici reniés même par les Juifs de Salonique; après l'ère de liberté et de paix dont ces réfugiés d'Espagne viennent de jouir sous la domination des Osmanlis et après les atrocités que les « libérateurs » leur ont fait endurer, il s'en est trouvé un capable d'écrire, à prix d'or

évidemment, dans je ne sais quelie petite feuille levantine, qu'il y aurait avantage et honneur pour eux tous à être enfin gouvernés par un peuple « vraiment civilisé » ! Ce serait à mourir de rire, si ce n'était si bas et pitoyable. Je crois tout de même et j'espère que ce Juif-là doit être exceptionnel*.

Pauvres Turcs! En ce moment où fonctionne la conférence de Londres, les attaques de la presse ont pris une petite forme narquoise, plus insultante encore. On s'amuse de leurs « moyens dilatoires » et on glorifie l'angélique patience des alliés. Moyens dilatoires! Mon Dieu, est-ce que tous les moyens ne sont pas bons, dans la détresse où les voilà tombés, par la fourberie des grandes nations chrétiennes I

1. Il était exceptionnel, en effet, ce triste juif bdiarié. Je constate à l'honneur de ses coreligionnaire» que tous sont restés fidèles de cœur à la Turquie.

Etil se trouve des journaux pour annoncer, sans la moindre indignation, que l'Europe, — cette Europe qui leur a menti de la façon la plus éhontée, cette Europe qui leur avait garanti le statu quo de leurs frontières, cette Europe qui, en vertu de ce même statu quo si fameux, leur eût interdit tout accroissement de territoire s'ils avaient été vainqueurs, — se verra obligée d'exercer sur eux une pression effective pour les décider adonner satisfaction aux justes revendications de la Bulgarie, en cédant Andrinoplel Justes, les revendications des Bulgares sur cette ville et cette province 1 C'est-à-dire qu'elles sont au contraire de la plus outrageante iniquité! « L'Europe, osent dire les alliés pour tenter d'excuser leur impudence, l'Europe doit nous savoir gré d'avoir fait halte, pour lui plaire, sur la route de Constantinople qui nous était ouverte après

la bataille de Lule-Bourgas. » Mais pardon, sur celte même route, si facile, à les entendre, ils oublient qu'un léger obstacle subsistait pourtant : les lignes de Tchataldja, contre lesquelles leur effort est venu se briser, en trois journées consécutives do défaites sanglantes.

Justes, les prétentions des Bulgares sur Andrinople I Mais d'abord, la place ne s'est pas rendue ; elle résiste magnifiquement comme jadis notre Belfort. Et puis, quand même cette ville, qui se meurt de n'avoir plus de pain à manger, — et qui voit passer chaque jour, comme par moquerie, sous ses murs et sur son propre chemin de fer, les wagons pleins de vivres envoyés à l'ennemi, — quand même elle tomberait, épuisée par la faim, est-ce que, pour la laisser à la Turquie, les pressions les plus effectives ne devraient pas s'exercer au contraire sur la Bulgarie et sur

l'ambition forcenée de son prince de hasard? Les Puissances, pour colorer leur complicité parjure dans les spoliations de l'empire ottoman, se sont appuyées sur le principe, très soutenable d'ailleurs, du groupement des nationalités et des races. Eh ! bien, non seulement Andrinople est l'ancienne capitale sacrée des Turcs, pleine de leurs souvenirs historiques et des tombeaux de leurs grands morts, mais elle est aujourd'hui une ville essentiellement musulmane, où les Bulgares ne constituent qu'une infime minorité, et tout le vilayet alentour est peuplé de musulmans pour plus des deux tiers. — Il est vrai, cette population turque des campagnes à laquelle Ferdinand de Cobourg promet sans rire une « situation privilégiée » sous sa domination future, ne sera plus bientôt qu'un charnier de cadavres, au train dont marchent les incendies et les

massacres ^ — Mais enfin, de quel droit en sacrifier les vaillants débris? Quelle étiquette humanitaire trouvera-t-on bien, pour faire passer ce vol d'une province, d'une province que la justice et le bon sens rattachent à la Turquie? Gomment ne pas bondir de dégoût devant ces pressions effectives à exercer sur la Porte 1 Puisse au moins la France s'écœurer devant une telle besogne et refuser d'y prendre part! Puisse une telle tache être épargnée à notre histoire nationale, qui jusqu'ici n'en avait jamais connu de pareille!

1. Les massacres, malgré l'armistice, à l'heure où j'écris, continuent encore dans le vilayet d'Andrinople! On sait aussi qu'à Salonique viennent d'arriver vingt mille paysans turcs fuyant devant les incendiei allumés dans leurs villages et mourant de faim.

vu

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