‹ Ubu enchaîné précédé de Ubu Roi Alfred Jarry 1900Chapitre 15 sur 73 · PÈRE UBU, MÈRE UBU, CAPITAINE BORDURE · texte numérisé non relu

PÈRE UBU, MÈRE UBU, CAPITAINE BORDURE

Père Ubu

Non, je ne veux pas, moi ! Voulez-vous me ruiner pour ces bouffres ?

Capitaine Bordure

Mais enfin. Père Ubu, ne voyez-vous pas que le peuple attend le don de joyeux avènement ?

Mère Ubu

Si tu 41e fais pas distribuer des viandes et de l’or, tu seras renversé d’ici deux heures.

Père Ubu

Des viandes, oui ! de l’or, non ! Abattefc trois vieux chevaux, c’est bien bon pour de tels sagouins.

Mère Ubu

Sagouin toi-même ! Qui m’a bâti un animal de cette sorte ?

U B U HO I

Père Ubu

Encore une fois, je veux m’enrichir, je ne lâcherai pas un sou.

Mère Ubu

Quand on a entre les mains tous les trésors de la Pologne.

Capitaine Bordure

Oui, je sais qu’il y a dans la chapelle un immense trésor, nous le distribuerons.

Père Ubu

Misérable, si tu fais ça !

Capitaine Bordure

Mais, Père Ubu, si tu ne fais pas de distributions le peuple ne voudra pas payer les impôts.

Père Ubu

Est-ce bien vrai ?

Mère Ubu

Oui, oui !

Père Ubu

Oh, alors je consens à tout. Réunissez trois

UBU ROI

millions, cuisez cent cinquante bœufs et moutons, d’autant plus que j’en aurai aussi !

( Ils sortent.)

SClhVE VII

La cour du palais pleine de peuple.

PÈRE UBU couronné, MÈRE UBU, CAPITAINE BORDURE, LARBINS chargés de viande.

Peuple

Voilà le Roi ! Vive le Roi ! hurrah !

Père Ubu (Jetant de l'or).

Tenez, voilà pour vous. Ça ne m’amusait guère de vous donner de l’argent, mais vous savez, c’est la Mère Ubu qui a voulu. Au moins promettez-moi de bien payer les impôts.

Tous

Oui, oui !

Capitaine Bordure

Voyez, Mère Ubu, s’ils se disputent cet or.

Quelle bataille !

UBU ROI

Mère Uuu

Il est vrai que c’est horrible. Pouah ! en voilà un qui a le crâne fendu.

Père Ubu

Quel beau spectacle ! Amenez d’autres caisses d’or.

Capitaine Bordure

Si nous faisions une course.

Père Ubu

Oui, c’est une idée. (Au Peuple .) Mes amis, vous voyez cette caisse d’or, elle contient trois cent mille nobles à la rose en or, en monnaie polonaise et de bon aloi. Que ceux qui veulent courir se mettent au bout de la cour. Vous partirez quand j’agiterai mon mouchoir et le premier arrivé aura la caisse. Quant à ceux qui ne gagneront pas, ils auront comme consolation cette autre caisse qu’on leur partagera.

Tous

Oui ! Vive le Père Ubu ! Quel bon roi ! On

U B U ROI

n’en voyait pas tant du temps de Venceslas.

Père Ubu (à la Mère Cbu, avec joie).

Ecoute-Ies ! ( Tout le Peuple va se ranger au bout de la cottr.)

Une, deux, trois ! Y ôtes-vous ?

Tous

Oui ! oui !

Père Ubu

Partez ! ( Ils partent en se culbutant. Cris et tumulte.)

Capitaine Bordure Ils approchent ! ils approchent !

Père Ubu

Eh ! le premier perd du terrain.

Mère Ubu

Non, il regagne maintenant.

U B U ROI

Capitaine Bordure

Oh ! il perd, il perd ! fini ! c’est l’autre !

(Celui qui était deuxième arrive le premier.)

Tous

Vive Michel Fédérovitch ! Vive Michel Fédérovitch !

Michel Fédérovitch

Sire, je ne sais vraiment comment remercier Votre Majesté...

Père Ubu

Oh ! mon cher ami, ce n’est rien. Emporte ta caisse chez toi, Michel ; et vous, partagez-vous cette autre, prenez une pièce chacun jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus.

Tous

Vive Michel Fédérovitch ! Vive le Père Ubu !

Père Ubu

Et vous, mes amis, venez dîner ! Je vous ouvre aujourd’hui les portes du palais, veuillez faire honneur à ma table !

UBU ROI

Peuple

Entrons! Entrons! Vive le Père Ubu ! c’est le plus noble des souverains !

(Ils entrent dans le palais. On entend le brait de l'orgie qui se prolonge jusqu'au lendemain. La toile tombe.)

Page 1