PÈRE UBU, MÈRE UBU, CAPITAINE BORDURE
Père Ubu
Non, je ne veux pas, moi ! Voulez-vous me ruiner pour ces bouffres ?
Capitaine Bordure
Mais enfin. Père Ubu, ne voyez-vous pas que le peuple attend le don de joyeux avènement ?
Mère Ubu
Si tu 41e fais pas distribuer des viandes et de l’or, tu seras renversé d’ici deux heures.
Père Ubu
Des viandes, oui ! de l’or, non ! Abattefc trois vieux chevaux, c’est bien bon pour de tels sagouins.
Mère Ubu
Sagouin toi-même ! Qui m’a bâti un animal de cette sorte ?
U B U HO I
Père Ubu
Encore une fois, je veux m’enrichir, je ne lâcherai pas un sou.
Mère Ubu
Quand on a entre les mains tous les trésors de la Pologne.
Capitaine Bordure
Oui, je sais qu’il y a dans la chapelle un immense trésor, nous le distribuerons.
Père Ubu
Misérable, si tu fais ça !
Capitaine Bordure
Mais, Père Ubu, si tu ne fais pas de distributions le peuple ne voudra pas payer les impôts.
Père Ubu
Est-ce bien vrai ?
Mère Ubu
Oui, oui !
Père Ubu
Oh, alors je consens à tout. Réunissez trois
UBU ROI
millions, cuisez cent cinquante bœufs et moutons, d’autant plus que j’en aurai aussi !
( Ils sortent.)
SClhVE VII
La cour du palais pleine de peuple.
PÈRE UBU couronné, MÈRE UBU, CAPITAINE BORDURE, LARBINS chargés de viande.
Peuple
Voilà le Roi ! Vive le Roi ! hurrah !
Père Ubu (Jetant de l'or).
Tenez, voilà pour vous. Ça ne m’amusait guère de vous donner de l’argent, mais vous savez, c’est la Mère Ubu qui a voulu. Au moins promettez-moi de bien payer les impôts.
Tous
Oui, oui !
Capitaine Bordure
Voyez, Mère Ubu, s’ils se disputent cet or.
Quelle bataille !
UBU ROI
Mère Uuu
Il est vrai que c’est horrible. Pouah ! en voilà un qui a le crâne fendu.
Père Ubu
Quel beau spectacle ! Amenez d’autres caisses d’or.
Capitaine Bordure
Si nous faisions une course.
Père Ubu
Oui, c’est une idée. (Au Peuple .) Mes amis, vous voyez cette caisse d’or, elle contient trois cent mille nobles à la rose en or, en monnaie polonaise et de bon aloi. Que ceux qui veulent courir se mettent au bout de la cour. Vous partirez quand j’agiterai mon mouchoir et le premier arrivé aura la caisse. Quant à ceux qui ne gagneront pas, ils auront comme consolation cette autre caisse qu’on leur partagera.
Tous
Oui ! Vive le Père Ubu ! Quel bon roi ! On
U B U ROI
n’en voyait pas tant du temps de Venceslas.
Père Ubu (à la Mère Cbu, avec joie).
Ecoute-Ies ! ( Tout le Peuple va se ranger au bout de la cottr.)
Une, deux, trois ! Y ôtes-vous ?
Tous
Oui ! oui !
Père Ubu
Partez ! ( Ils partent en se culbutant. Cris et tumulte.)
Capitaine Bordure Ils approchent ! ils approchent !
Père Ubu
Eh ! le premier perd du terrain.
Mère Ubu
Non, il regagne maintenant.
U B U ROI
Capitaine Bordure
Oh ! il perd, il perd ! fini ! c’est l’autre !
(Celui qui était deuxième arrive le premier.)
Tous
Vive Michel Fédérovitch ! Vive Michel Fédérovitch !
Michel Fédérovitch
Sire, je ne sais vraiment comment remercier Votre Majesté...
Père Ubu
Oh ! mon cher ami, ce n’est rien. Emporte ta caisse chez toi, Michel ; et vous, partagez-vous cette autre, prenez une pièce chacun jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus.
Tous
Vive Michel Fédérovitch ! Vive le Père Ubu !
Père Ubu
Et vous, mes amis, venez dîner ! Je vous ouvre aujourd’hui les portes du palais, veuillez faire honneur à ma table !
UBU ROI
Peuple
Entrons! Entrons! Vive le Père Ubu ! c’est le plus noble des souverains !
(Ils entrent dans le palais. On entend le brait de l'orgie qui se prolonge jusqu'au lendemain. La toile tombe.)