AVANT-PROPOS DE L'ÉDITEUR. XIII
l’illusion d’imaginer que la chose môme qui arrive pourrait n’arriver pas comme elle arrive. Des penseurs encore plus hardis, formant de faits et d’hypothèses déguisées la chaîne et la trame entières de l’histoire, et lisant dans le passé l’avenir, ont fixé le sort de l’humanité future. Par malheur, ces grands écrivains, ces illustres professeurs et ces constructeurs du destin, que nous avons applaudis dans la naïveté de notre jeunesse, ces hommes à l’esprit démesurément ouvert, savaient on ne peut mieux pourquoi chaque événement était ce qu’il avait dù être, y compris l’événement d’hier; mais ils ne savaient pas pourquoi, et comment et quel serait, même en gros, celui de demain. Cette inexplicable lacune de leur méthode de prévision les ‘a mis dans la triste alternative de se prosterner devant le présent, qui fut pour eux l’objet d’une négation ou d’une improbation anticipée quand il était futur; ou de condamner des faits actuels, inévitables suivant eux, dont ils sont obligés de présenter la justification sitôt qu’ils les trouvent inscrits dans le passé. Chacun sait comment de fâcheux déboires éprouvés par cette philosophie de l'histoire a ruiné le crédit de nos professeurs et faux prophètes, avant môme que nous fussions plongés dans les derniers malheurs où leur science tâche vainement de se reconnaître.
Toutefois l’esprit du fatalisme historique est vaincu,
mais ne se rend pas. Dans l’état actuel d'opiniâtreté des doctrines et de délabrement des idées, nous avons pensé que YUchronie d’un moine du xvi' siècle pourrait n’être pas un complet anachronisme parmi nous. Ce n’est pas que nous nous fassions la moindre illusion. Nous n’ignorons ni la puissance des habitudes intellectuelles, ni la difficulté de faire bien accueillir des hommes la responsabilité que leur apporterait la croyance en l'efficacité de leurs volontés libres, au lieu de la commode placidité de l’optimisme : ce ne serait rien moins que la rénovation définitive du genre humain, l’avénement d’un nouvel homme , mieux nommé que celui dont nul n’a encore vu la lace, le nouvel homme de l’Évangile. L’Uchronie n’aspire pas si haut. Mettons quelle ne soit pas vraiment un signe des temps , un tout petit commencement de quelque chose de grand ; n’y voyons qu’une conviction, une direction d’esprit toute personnelle, aujourd’hui comme il y a trois siècles. Examinons alors ce fait curieux. Puisse-t-il nous faire penser. C’est tout au moins une mise en demeure adréssée aux partisans nouveaux, sérieux, trop peu résolus peut-être, d’une liberté humaine, réelle dans le passé qu’elle a fait et qu’elle aurait pu ne pas faire, et grosse d’un immense avenir, dont sa propre affirmation doit être le point capital.