PRÉFACE V
Faire de la littérature ?
Vraiment !
Aussi l'idéal, maintenant, le notre, est-il de n'en jûus faire: d'échapper à la manie de la Phrase, à la préciosité maladive du Style, qui ne répond pas à V ingéniosité ou à la subtilité de la Pensée; de s1 efforcer, en un mot, vers la Sincérité persuasive, vers le Vrai suggestif, vers Vexpression de ce qu'on peut nommer « l'imaginaire réalité. »
C est-à-dire : évoquer le monde intérieur en même temps que son ombre, le monde que nous voyons; le faire, avec tonte la fidélité de l'aveu, avec V absolue confiance d'une confession, sans nulle restriction comme sans aucune faiblesse,
VI PKEFACE
de toute son ame ainsi qu'on dit vulyairement et justement.
Ce but, saura-t-on V atteindre*!
Aux pages qui suivent, si on ne Va pas fait (ou à peine), V excuse en sera (pue c'est un livre en partie récrit. Tel quel cependant, il ne déplaira pas, du moins on peut V espérer. Comme dans la vie même, le drame, qui perpétuellement avorte, y coudoie le comique inconscient, et le rire y secoue les pleurs. L époque ? De nos jours : mais n'y cherchez pas la moindre allusion.
Le milieu ? Celui de ces êtres, qui toujours charmeront le poète parce qu'ils se drapent (Voripeaux variés et que leioâme, comme leur vêlement, est omnico-
ÎMŒFACE VII
loreet pailletée, alors que sous l'irréprochable plastron glacé et dans le cercle étroit du faux-col élevé, toute une génération ne cache qu'une chêtive constitution, auquel répond un cerveau étriqué incapable même des plus pauvres idées.
Au reste, que ce livre intéresse ou non, il importe peu.
Il nest pas de «mauvaise foi ».
C est principalement ce quil y avait à déclarer au cours de cette préface écrite sans orgueil, comme sans modestie.
Chambre close, attiédie par les bouffées d'air d'un calorifère, et, les rideaux tirés, dans une obscurité souveraine. L'angle d'aucun meuble n'y saillait, avivé ne fûtce que d'une lueur, en sorte qu'on n'aurait pu induire, de quelque indice, les dimensions de la pièce. Mais, au milieu de l'ombre, il y eut comme un geste, puis un craquement ainsi que d'un meuble léger. Aussitôt des pieds posés à terre sur un tapis ; plusieurs pas assourdis, assurés cependant, en une direction d'eux sans doute bien connue; et alors, dès que les tentures de la fenêtre eurent bougé dans l'ombre tout à coup atte-
nuée par l'éclairage nocturne du dehors, la tache noire, au milieu de l'irruption lumineuse, d'une haute stature masculine.
— « Si tard! Déjà ! »
Ces syllabes furent murmurées avec une teinte d'étonnement. Puis l'homme se retourna, — un instant, dans le cadre de la fenêtre, l'énergique profil de sa face se découpa avec netteté, une ligne de lumière fila le long de son corps, — et rentra dans l'ombre de la chambre dont les murs se devinaient maintenant assez pour la faire apparaître haute et carrée. Le même craquement perçu tout à l'heure bruissa encore : c'était la paille tressée d'une chaise longue, dont les contours, vaguement, s'accusaient, criant sous le poids de l'homme qui venait à nouveau de s'y étendre.
Un soupir, suivi d'un bâillement. Quelques moments après, le frôlement d'une main tâtonnante sur la muraille et, soudain, la vive clarté, éclatant au centre de la chambre, d'une petite lampe électrique suspendue au plafond, sous un abat-jour de porcelaine, par un double fil tordu en minces hélices. Les murs, lavés d'une couleur vert d'eau, dressèrent instantanément dans la lumière leurs vastes surfaces planes, sur l'une desquelles un parallélogramme de clarté plus intense marquait le reflet de la glace d'une armoire en bois jaune et verni qui, avec une table et deux chaises, pareillement en pitch-pin, composait tout le mobilier : et ces meubles sommaires, comme aussi le tapis de linoléum havane, puis, dans un angle, la tablette d'un téléphone, trahissaient que la pièce, d'une propreté froide.
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était celle d'un hôtel modernement installé. Au surplus, une énorme malle en cuir, de celles qu'on nomme anglaises, l'aurait également dénoncé.
A terre, devant la chaise longue, un clair monceau de journaux à moitié dépliés et froissés, dont l'un se trouait de la tache carbonisée qu'un cigare encore allumé avait dû y faire, en tombant d'une main sans doute endormie. Cette particularité frappa évidemment celui qui en s'assoupissant l'avait causée, car, avec un regard où se lisait un « tiens, voilà comment on met le feu ! » il allongea le bras et prit la feuille; c'était un journal du matin dont le titre, précisément, avait été brûlé : mais, de chaque côté de la brûlure, des fils télégraphiques étaient représentés, et audessous, engros caractères, sur une ligne, s'imprimait cet avis qualificatif : « seul
JOURNAL RECEVANT DIRECTEMENT DES DÉPÊ- CHES du monde entier. » En tète d'une colonne, ce titre : INTERVIEW AVEC M. UKKO TILL, suivi de nombreux soustitres disposés en une pyramide renversée. L'homme parcourut des yeux l'article qui venait après, morcelé en nombreux paragraphes; mais il le fit avec des yeux qui relisent. Il sourit cependant, articula :
— « Pas mal, décidément, pas mal. »
Puis la feuille glissa de sa main. Alors il
s'étira, atteignit dans ce geste le bouton d'un timbre qui, lointainement, résonna.
Et très peu de temps après, des pas empressés se firent entendre, se rapprochèrent.La porte, ouverte, encadra l'obséquieuse silhouette d'un garçon d'hôtel :
— « Monsieur UkkoTill est réveillé?
« Que désire Monsieur UkkoTill? Voici les
« journaux du soir : presque tous repro- « duisent en partie l'interview de Mon- « sieur Ukko'Till, parue ce matin. Et puis « il y a en bas un monsieur qui veut « parler à Monsieur Ukko'Till. C'est un « journaliste. Il est venu trois fois cette « après-midi. 11 voulait absolument voir « Monsieur Ukko'Till. J'ai répondu que « Monsieur Ukko'Till faisait sa sieste.
« Maintenant il y a une heure qu'il « attend. Enfin voilà des cartes et des « lettres pour Monsieur Ukko'Till. »
— « D'abord quelle heure était-il? »
— « Cinq heures viennentde sonner. »
Sur cette réponse le domestique était
entré, avait refermé la porte derrière lui, et tendait un plateau surchargé de journaux, de cartes et de lettres à l'adresse d'Ukko'Till, qui, s'étantmis sur son séant, avait ouvert les enveloppes, parcouru les
lettres, jeté un coup d'œil sur les cartes et se levait enfin, dressant sa taille, plus haut que le garçon qui maintenant s'effaçait devant lui, de toute la tête.
Il alla vers l'armoire, s'inspecta complaisamment dans le miroir, boutonnant le gilet laissé pendant le sommeil ouvert sur une chemise de soie, effaçant quelques plis de la courte veste en les lissant de la paume de la main, tandis qu'un genou en terre le garçon mettait son zèle à le brosser.
— « C'est bon, c'est' bon; faites mon- « ter la personne qui m'attend. »
— « Bien, monsieur. »
Le garçon sortit. Seul, Ukko'Till alla vers la table, prit dans une boîte un gros cigare, l'alluma, et, le laissant aux lèvres, leva des deux mains le couvercle d'une cassette d'acajou aux angles de cuivre. Il
y prit un revolver de fort calibre, à la crosse d'ébène curieusement ouvragée, toute incrustée de riches métaux, témoignant que c'était là une arme d'un luxe coûteux, mais qui, de par le barillet de simple acier uni et luisant, devait être également un instrument de mathématique précision. Comme il se penchait pour mieux examiner le bijou destructeur, on frappa discrètement à la porte.
— « Entrez ! » fit-il sans détourner la tête; puis comme cette injonction restait sans réponse, il alla lui-même ouvrir, gardant d'une main le revolver, en un geste révélateur que ce n'était pas sans intention qu'il avait été chercher cette arme, mais qu'il prenait ainsi une pose affectée.
— « C'est bien à monsieur...? »
— « Parfaitement, » interrompit Ukko'Till.
Le visiteur reprit :
— « Oh, je vous aurais bien reconnu!
« D'ailleurs cette arme. . . vous ne la quit- « tez jamais, n'est-ce pas? Et puis vous « êtes très ressemblant sur les affiches. »
— « Ah, on a collé des affiches avec « mon portrait? » UkkoTill fit cette interrogation en la nuançant d'un feint étonnement.
— « Oui, cette après-midi. Votre « directeur fait vraiment bien les « choses. Il nous a justement envoyé « aujourd'hui plusieurs de vos photo- « graphies, dans vos différentes poses « de tir, naturellement les plus cu- « rieuses; vous savez, comme ça, en ar- « rière, et puis comme ça, et encore « comme ceci... »
Le reporter, se contorsionnant, mimait consciencieusement ses phrases.
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— « Nous les avons de suite exposées « dans notre salle des dépêches : il y a « foule devant, » ajouta-t-il.
— « Vous êtes journaliste? » demanda UkkoTill avec un sourire bienveillant.
Son interlocuteur se redressa, car il était petit, frêle, blond, rose, jeunet, semblable dans ses vêtements irréprochables à une fort jolie gravure de mode, puis tendil une carte. UkkoTill y lut le nom d'un reporter très connu, attaché à un grand journal, et s'inclinant :
— « C'est vous...? »
— « Non ; mais je suis son premier « secrétaire. »
De l'orgueil vernissait cette réponse.
— « Ah ! » fit UkkoTill, et d'une voix sèche : « Vous désiriez?... »
Le jeune homme sentit la différence de ton. Il balbutia :
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— « Le ministre l'a fait appeler... alors « j'ai été chargé... Une feuille du matin a « déjà publié... mais quelques détails « inédits... complémentaires... le passé « de M. Ukko'Till par exemple... »
— « Mon passé ? Mon passé ? » interrompit Ukko Till, « Pourquoi ? J'ai dit « tout ce que j'avais à dire à votre con- « frère. »
— « Cependant... »
— « Je ne vois rien d'autre qui puisse « intéresser le public. »
— « Un souvenir, si vous voulez... »
— « Un souvenir? Je n'ai pas de mé- « moire. Dites plutôt à votre journal « qu'on repasse me voir demain matin, « par exemple vers onze heures; d'ici là « je tâcherai de me rappeler quelque « chose; je préparerai une note. Adieu. « monsieur! »
Ukko'Till, qui n'avait pas refermé la porte sur le seuil de laquelle s'était passé ce court colloque, en poussa le battant sur le reporter éconduit. Seul à nouveau, il se reprit à inspecter l'arme qu'il avait gardée à la main, murmurant à différentes reprises avec une intonation où du dédain se mêlait à un semblant de soupçon :
— «Son secrétaire ! » et «Mon passé...? » L'inspection terminée, il alla vers une
porte qu'un bouton de cuivre dénonçait seul : la pièce suivante, plus petite, était aménagée en un cabinet de toilette tout saturé, dès l'entrée, des parfums les plus divers : sur la table de marbre des flacons nombreux, débouchés, et des boîtes de poudre de riz : puis, des serviettes humides, et, à terre, des jupons. Tout y décelait une récente présence féminine.
— «Mercedes, êtes-vouslà?» demanda
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Ukko'Till. Mais personne ne répondit. Il traversa le cabinet, ouvrit une porte qui faisait face à celle par laquelle il était entré, et pénétra dans une chambre à coucher où la lumière d'une lampe électrique mêlait sa blancheur à la jaune clarté de plusieurs bougies que deux glaces reflétaient à l'infini.
— « Mercedes, êtes-vous là? » répéta Ukko'Till sur le seuil de la chambre.
Même silence. Alors il entra. Un fier désordre splendidement éclairé. Des robes et du linge, des manteaux et des chapeaux de femme partout, sur les chaises, le divan, la table et le lit. Mais personne.
Un travesti étincelant de paillettes gisait à terre. 11 le ramassa avec un geste d'étonnement et sonna. Une femme de chambre, peu après, parut.
— « Madame est sortie ? »
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— « Oui, monsieur Ukko'Till, depuis « une demi-heure à peine. »
— « Elle ne vous a rien chargé de me « dire? »
— « Non, monsieur... »
— « Comment se fait-il que son cos- « tume de scène...? »
— « Le tailleur est venu cette après-midi ; « il en a apporté à Madame un nouveau « qui lui va à ravir... un costume espa- « gnol. Madame l'a essayé, puis elle est « sortie en voiture, sans doute pour aller « le faire voir à sa mère. Madame a pris « son grand manteau de fourrure.
— « C'est bien, merci. »
La femme de chambre se retira.
Ukko'Till déposa soigneusement sur un fauteuil le travesti, puis, un à un, il releva les vêtements épars, une chemise de fine batiste, des bas à jours, des petites bot-
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tines vernies ; enfin il ramassa le corset, tout de satin d'or pâle, et se plut à le fermer, afin de lui voir prendre la chère forme de la taille menue dont ses deux mains faisaient le tour, et celle des seins exigus que ses paumes pouvaient emprisonner complètement : avec dévotion il baisait cette élégante partie du luxe intime, de la jeune femme, qu'afin d'être plus souple elle négligeait de mettre chaque fois qu'elle se vêtissait d'un costume de scène. Mais un peu de la doublure de peluche vert mousse était décousue; il s'en aperçut, allait sonner pour la faire recoudre, lorsqu'il sentit sous son doigt introduit dans la fente un petit bout de papier plié en quatre. Une facture sans doute, cachée. Il sourit. Pourtant l'écriture était au crayon. Cela Fétonna. Fallaitil lire? Deux lignes seulement... ces mots :
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« Petite Loulou, à demain. Seulement « plus tôt qu'hier, n'est-ce pas? »
Tony.
UkkoTill pâlit : il laissa tomber le corset, qui, à terre, eut l'air d'une cuirasse d'or oubliée par une toute mignonne fée.
Et l'homme jura.
— « Xom de Dieu ! »
Il mit dans sa poche le papier maintenant froissé, et sortant de la chambre, traversant le cabinet de toilette, les portes jetées derrière lui avec fureur, revint dans la première pièce. Là il se sentit étouffer: le sang lui montait au visage, en effet. De blanc comme un linge qu'il avait été un instant, il était soudain devenu pourpre, les lèvres violacées. Lt il courut à la fenêtre, l'ouvrit toute grande, se pencha au dehors. Un air glacé le frappa à la face. C'était un soir bleu et
clair de décembre. Le froid le calma un instant. Il respira largement. Mais alors ses jambes flageolèrent, et il sentit que pour ne pas tomber il lui fallait se soutenir des deux mains contre l'appui de la fenêtre. — Comme devant ses yeux tout dansait dans de la lumière et du bruit ! Pourquoi, mais pourquoi ses pensées se mêlaient-elles aux maisons? Et les voitures qui tllaient, se croisaient, il ne savait plus si c'était sous son crâne ou dans la rue. Puis le brouhaha incessant qui lui battait les tempes, provenait-il des ilux du sans: ou des mille clameurs mêlées et condensées de la grande ville? Alors il fermait les yeux : des tentures d'écarlate clair strié de filigranes bleuâtres flottaient devant ses regards. Ensuite, l'ombre impénétrable. Tout à coup, un point lumineux, grandissant, grandis-
sant, en cercles concentriques d'un vert intense, grandissant jusqu'à l'infini, et... et. . . oh l'horrible, l'horrible vision ! transparaissant soudain dans ce halo d'apothéose! De nouveau, il relevait les paupières, vite, pour que s'effaçât l'obsédante image : nettement alors, en ses détails les plus minutieux, il percevait le vivant tableau auquel la fenêtre ouverte faisait un cadre : c'était, sur un fond de hautes maisons, estompées vers le ciel, le hall vitré de la grande gare devant laquelle était situé l'hôtel où il logeait.
Un large espace, tout blanc de lumière déchirée de place en place par les globes d'électricité criarde et, de minute en minute, par de vifs coups de sifflet; là, sur les infinies nervures des rails, enchevêtrées en un lacis où des lueurs bleues s'éveillaient, de longues masses d'ombre
tachetées de petites clartés filaient, régulièrement glissantes. Mais était-ce bien une gare? Pourquoi pas plutôt une serre monstrueuse? Oui, une serre où se déchaînait toute une éclatante flore de gigantesques orchidées éblouissantes, que, par ci, par là, piquaient de rouges vers luisants, s'éteignant puis se rallumant par instants. Des signaux. Ah ! si l'un d'eux n'était pas aperçu, si là, devant lui, il se produisait au moins un accident! Cet espoir prenait corps, devenait un désir, une volonté... Mais non, avec une précision mathématique tout se mouvait en sa présence : il n'aurait pas la joie de voir, de sentir d'autres souffrir ; il souffrirait seul. Était-ce assez absurde, assez inouï? Souffrir seul. Non. Non, cela ne se pouvait pas! Il ne le fallait pas. Cette pensée, de faire une excep-
tion à la joie indifférente des choses et des êtres qui vivaient sous ses regards, le torturait affreusement. Son égoïsme exigeait à cette heure qu'il partageât avec d'autres la douleur qui le tenaillait. Cette douleur, d'ailleurs, l'avait-il méritée ? Nullement, certes. Il avait beau chercher, s'accuser : aucun des reproches qu'il parvenait à se faire ne suffisait à expliquer la trahison dont il était victime. Tout ce que cette femme, — cette enfant! — avait souhaité, elle l'avait eu; il prévenait même ses secrets caprices.
Heureuse, elle pouvait, elle devait l'être: une reine, si jeune, après une obscure existence de misère sans doute, d'où il l'avait tirée ! Les journaux parlaient d'elle maintenant : son nom resplendissait à côté du sien sur toutes les affiches, et la foule l'applaudissait, l'adulait, lui faisait
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de triomphantes ovations ï Mais quel homme lui préférait-elle seulement? Un bouffon hideux, un fantoche méprisable, un pitre vil, — un clo\vn!
— « Pourquoi ? Pourquoi ? Pour- « quoi ? »
A haute voix, il répétait cette interrogation dont il semblait se marteler le cerveau, comme si, sous les coups réitérés de ce dissyllabe de métal, une réponse devait jaillir de sa tête endolorie. En vain.
Des pleurs de rage jaillirent de ses paupières brûlées de fièvre , et un sanglot, un seul, souleva sa poitrine. Par un effort de volonté, retenant son souffle, fixant ses regards, il comprima l'expansion delà souffrance, et, du revers de la main, ayant essuyé ses yeux, il prit dans un étui un nouveau cigare, car le premier il l'avait laissé tomber, là-bas, dans la chambre. . . et
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redevenu calme, maître de lui-même, l'alluma, puis se mit à fumer, les coudes à l'appui de la fenêtre, par lentes, larges, longues, lourdes bouffées.
Un carillon jeta dans l'air quatre notes légères que les six coups graves de l'heure suivirent. Automatiquement, Ukko'Till quitta la croisée qu'il referma avec soin ; alors il se dirigea vers le cabinet de toilette, hésita, un clin d'œil à peine, au seuil, ets'étant versé de l'eau sur les mains, les essuya méticuleusement : il eut l'air satisfait de les trouver si blanches, examina ses ongles qu'il avait nacrés et polis, et décrochant son pardessus, son chapeau, traversa la chambre à coucher, souffla les bougies, éteignit la lampe électrique, avec une affectation pour lui-même, de garder son calme habituel.
Il sortit.
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En bas, le chasseur de l'hôtel s'empressa près de lui :
— « Monsieur Ukko'Till n'attend pas « madame? Que faut-il dire à madame si « elle rentre? »
— « Si elle rentre?... Que je dîne à la « taverne, à côté, que j'y resterai jusqu'à « sept heures. Qu'après, je ferai un tour, « sur les boulevards. Et que je serai au « théâtre à huit heures précises.»
La devanture, une seule vitre voilée à mi-hauteur d'un rideau rouge intérieur que doublait de son bariolage une affiche de spectacles, et une porte dont le carreau dépoli ne laisse suinter qu'une lueur laiteuse , aurait été d'aspect assez discret, sans l'énorme lanterne disproportionnée qu'un bras de fer tendait jusqu'au milieu de l'étroite rue presque sombre, aux boutiques tôt fermées, une lanterne toute de cristal taillé à facettes, d'où les trois lettres du mot BAR étaient lancées en lumière sanglante de chaque côté, dans un resplendissement de fausses pierreries.
Un homme entra.
Dès le seuil, l'atmosphère du lieu, chaleur lourde et odeur acre, pénétrait la chair jusqu'aux moelles : l'air y flambait; le gaz, en papillons énormes, reflétait ses fulgurations ardentes dans la glace immense qui montait jusqu'au plafond, derrière le comptoir, dans toute sa longueur : un comptoir élevé, de chêne clair, garni de rampes en cuivre poli, recouvert d'une table de marbre blanc chargée, sur des étagères, de verres, de bataillons de bouteilles, d'une quantité de plats garnis de victuailles. Verres, bouteilles et plats que répétait et doublait ainsi le miroir qui leur servait de fond. Ce bar, étroit, se prolongeait en un couloir où de hauts escabeaux prenaient à eux seuls toute la place. Mais à l'extrémité, une porte à battant de hauteur d'homme laissait deviner, après elle, une salle plus vaste.
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Juchés chacun sur un escabeau, quelques consommateurs se faisaient servir par des lads en bras de chemises : ils se détournèrent vers le client qui refermait derrière lui la porte, firent : « Ho ! Tony ! » et lui tendirent la main, l'un après l'autre, en des shake-hands vigoureux.
— «It'scold, ... ça pince, texte et tra- « duction ! » clama le survenant d'une voix pleurarde. Il rejeta d'un coup de poing en arrière son chapeau rond.
Sa figure s'éclaira, petite, pâlotte, glabre, aux yeux chafouins, au nez retroussé.
— « Le pif me brûle : ce qu'il estrouge ! « Pauvre nose à moi ! »
Et il éclata de rire. Puis il fit une souple culbute qui l'assit sur le haut d'un escabeau inoccupé.
— « Un gin-gingerbeer » commanda-t-il :
« ce sacré apéritif a l'avantage, outre de « me racler le gosier et de me dilater « l'estomac, de m'apprendre encore l'an- « glais. Yes! Et puis le gaz qu'il contient « me rend plus léger, je crois. Qu'en « pense-tu, gros Bob, hein? »
Il donna sur le ventre de son voisin une formidable claque. Celui-ci, Bob, — ou plutôt Bob Archer, le roi de la lutte, champion du monde, venu pour la seconde fois d'Amérique en France où il n'avait pas encore trouvé son tombeur, n'en pensait rien, sans doute, puisqu'il ne répondit point; cependant il sourit, de la chiquenaude évidemment qu'il venait de recevoir, et, bombant le torse, s'attendait peut-être à quelques coups plus sérieusement portés : mais il n'en fut rien. Son interlocuteur était déjà fort gravement occupé à voir verser la bois-
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son qu'il avait commandée. Devant lui une vaste chope sans anse, à moitié remplie de gin; et le garçon, ayant repoussé d'un coup sec à l'intérieur d'une bouteille de verre épais un bouchon que les gaz comprimaient vers l'extrémité étroite du goulot, ce qui donnait une hermétique fermeture, vida vivement le liquide, qu'une brusque effervescence fitmonter jusqu'aux bords de la chope, et déborder en une aérienne mousse translucide, pour redescendre presque aussitôt.
D'une lampée, le consommateur en avala avidement la moitié.
— « Voilà qui réchauffe, » fit-il.
— « Tu es un ivrogne, maîtreLittle- « Tony ! » gémit une voix avinée, qui sortait d'une sorte de tas affalé, presque, sur le comptoir, devant deux bouteilles de porter déjà vides.
— «Tiens lie père Lesac qui se réveille! « Oh là là ! Pour lors, va falloir des- « cendre à la cave ! Un tonneau pour « papa Lesac ! Boum ! » hurla à pleine voix Little-Tony.
— « C'est toi qui payes ?»futla réponse. Tous se mirent à rire. Le père Lesac
— un surnom — était un vieil usurier, outrageusement riche, affirmait-on, qui prêtait à la petite semaine aux gens de cirque et aux forains sans engagement; mais s'il était avare, il était pour le moins aussi ivrogne. Saoul d'ailleurs à ne plus pouvoir se tenir sur ses jambes, il n'en continuait pas moins à l'aire ses « petites affaires », et ne perdait nullement sa lucidité pour les tripotages d'argent, au contraire.
— « Oui, je paye, papa Grippe-sou, et « tout à l'heure je te signerai un billet,
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« un joli billet sur papier timbré aux ar- « mes de la République, contre lequel tu « me verseras cinq louis. C'est convenu. « En attendant je te verse une fine ! »
— « C'est convenu, c'est convenu; « comme tu y vas, mon fils. Je n'ai pas « un rouge liard sur moi. ..parole! »
Un grand, sec, l'air d'un palefrenier, roulait une cigarette, le dos appuyé au comptoir; il jeta négligemment, en manière d'explication, à la demande d'emprunt du clown :
— « Ce que c'est que de courir lagueuse . »
— « Hein? tu dis, le Jockey? Fous moi « la paix, avec tes allusions saugrenues», glapit d'une voix rageuse Little-Tony, tourné subitement vers lui, avec un éclair du regard.
— « Bon ! tu te fâches. On se tait. » Le Jockey alluma sa cigarette en fai-
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sant des mines goguenardes. C'était un écuyer de haute école, comme le trahirent sa culotte de peau et ses bottes éperonnées, lorsqu'il eut écarté lelongcarrick quiTenveloppait. Tout en fumant, il reprit de la même voix traînarde :
— « Pas moins, son sait son histoire de « France ; avec ça que vous vous cachez, « les deux! Tout le monde en parle :
« c'est même le scandale du jour. Tu ne « lis donc pas les échos des journaux? »
D'une main nonchalante il tendit à son camarade une feuille pliée dont un entrefilet était encadré de crayon bleu.
— « Là! »
Little-Tony lisait :
« Un clown vraiment heureux cest ce « diable de L...-T...»
Dans son regard il y eut une stupeur
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mêlée, il est vrai, de vanité. Le Jockey, du coin de l'œil, l'épiait mauvaisement :
— « A ta place, « siffla-t-il, » moi je « me méfierais »
— « Peuh ! » répondit Little-Tony, et presqu'aussitôt d'une voix de dénégation feinte: « Tout ça, c'est des calomnies; il « n'y a rien de vrai. Rien de rien ! Ça « vient du petit Chose, le reportaillon, « ou peut-être — de toi ? » Le clown fixa son interlocuteur.
— « De moi? »
— « Parbleu! Est-ce que je ne t'ai pas « vu tourner autour de la petite depuis « quelques jours? Mais, des nèfles ! mon « vieux ; je suis là pour un peu ! »
— « Tu vois bien, tu l'avoues... »
— « Si on parlait d'autre chose, hein : « c'est un bon conseil! »
— « D'autre chose? Parlons alors
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« d'Ukko'Till : le patron vient de lui « faire dessiner une affiche, mais une « affiche ! As-tu vu? »
Et le Jockey alla vers la fenêtre, souleva le rideau d'andrinople, puis revint, tenant tendue devant lui l'affiche qu'on y avait épinglée.
Little-Tony la regarda: sur un fond dégradé, d'un bleu d'outre-mer au bord supérieur, virant jusqu'à un gris à peine bleuté au bas de l'affiche, une stature se découpait d'un homme qui, le bras tendu, armé d'un revolver, faisait feu vers une cible vivante, jeune femme gracieuse tenant entre ses doigts une carte à jouer percée dune balle en son centre. La tête de l'homme, dessinée en profil énergique, était recouverte d'un casque de liège blanc, tachant l'affiche crûment, et attirant les yeux non moins que ne le fai-
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saient les huit majuscules flamboyantes qui, jetées au-dessus, criaient Ukko'Till enlettres sanglantes, ombrées de vert.
— «Matin! » murmura Little-Tony, «ça « tape joliment à l'œil. Tudieu ! faut-il « qu'il soit emballé, Mons Forestier, pour « mettre de l'argent à ça : il n'en ferait « pas autant pour tout le monde, sûr. »
« — Mais celle de Bob Archer, le mois « dernier, n'était pas mal non plus ; » insinua le Jockey, en désignant du geste, au fond du couloir, de lumineuses colorations, « et celle d'Essy Rose donc! »
Little-Tony blêmissait : la jalousie, une jalousie de métier, mesquine, l'étreignait au cerveau... il cherchait à changer de conversation ; il balbutia:
— « Oui.., EssyRose. À propos, qu'est- « elle devenue, depuis qu'elle a rompu « son engagement? »
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— « Monsieur Little-Tony,» interrompit un garçon, « Madame Essy Rose est jus- « tement venue ce soir,... c'est-à-dire « cette après-midi : elle est au fond, dans « la salle, depuis quatre heures; je crois « qu'elle altend quelqu'un. »
Little-Tony saisit l'occasion :
— « Merci; j'ai précisément à lui par- « 1er. J'y vais. »
Et le clown se mit à descendre de son escabeau. Pour cela, il se renversa en arrière, passa les bras d'abord, puis la tête et le tronc qui la suivit entre le siège et le barreauplacéimmédiatementau-dessous, glissa lentement comme un serpent, sortit de l'autre côté, se courba alors pour passer entre le premier et le second barreau et venir ressortir enfin au ras du sol, d'où il se releva par un double saut périlleux exécuté sur les mains.
— « Hip, hip, hourrah ! » cria Bob Archer émerveillé, « thaïs the business! »
Mais Little-Tony avait déjà poussé la porte de la salle du fond, et la laissait se refermer en battant derrière lui.
Dans la salle, rectangulaire, au plafond de vitrage, — uneanciennecour, ainsi que le décelaient des fenêtres condamnées, le long des murs — la crudité verte d'un billard central absorbait presque tous les rayons tombant en cônes élargis de deux abat -jours, qui, seuls, suspendus au dessus de l'étendue de drap lisse, protégeaient des papillons palpitants de flamme jaune. Les autres becs de gaz n'étaient pas encore allumés, l'heure étant peu avancée, et la vaste pièce avec ses tables et ses divans déserts eût semblé, à première vue, totalement vide, n'étaient deux hommes taci-
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turnes très absorbes dans l'exécution minutieuse de carambolages compliqués, et qui suivaient jalousement du regard les billes dont le silence mobile ne s'interrompait que d'instants en instants par des chocs mats.
Little-Tony s'arrêta dès le seuil : il se sentait au cœur un dépit de ne pouvoir crier que oui, il était bien en effet l'amant de la Mercedes, de cette jeune femme autour de laquelle tant de désirs, tant de luxures, tant de passions gravitaient: et que c'était lui, lui seul, que parmi beaucoup elle avait choisi. Mais en même temps une rage lui crispait les poings, de se sentir épié par des jalousies envieuses. Aussi, une fois dans cette salle, se mit-il à considérer presque avec étonnement les deux graves joueurs de billard qu'il ne connaissait pas (peut-être des
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palefreniers de cirque, à en juger d'après leur mine), distrait un peu par la course des billes qui lui parurent se poursuivre et jouer à cache-cache, — sans arriver pendant quelques minutes, ni à savoir pourquoi il était là ni quel prétexte il avait pris pour y venir.
Mais le nom d'Essy Rose lui traversa la mémoire, subitement. Il eut un sursaut, jeta un regard circulaire et aperçut dans un angle obscur de la salle une masse indécise et confuse, vers laquelle il se dirigea.
Affalée plutôt qu'assise sur la banquette, une femme, vêtue de choses sans nom, la tête baissée soutenue de ses deux poings qui disparaissent dans une broussailleuse chevelure jaune débordant d'un feutre tout cabossé, qu'enlaidissait encore une plume déteinte, défrisée et cassée. Entre
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ses coudes posés sur le marbre sali de la table, une absinthe à moitiébue, qui, d'instant en instant, se troublait de cercles concentriques : à petits coups la femme crachait dans le verre, s'amusant sans doute à y faire des ronds, tel un enfant dans un seau.
Le clown s'assit devant elle, à califourchon sur une chaise. Mais il eut beau marquer sa présence par toutes sortes de cris d'animaux et de grognements, elle ne bougea pas, ne releva pas la tête. Seulement, les dents serrées, avec une prononciation anglaise fortement accusée, elle murmura entre deux longs jets de salive :
— « Je n'aurai jamais assez pour le « remplir ! »
Un désespoir nuançait cette constatation d'impuissance, si comiquement, que Little-Tonv s'esclaffa :
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— « Yeux-tuque je t'aide, dis? »proposa-t-il.
Mais Essy Rose n'entendait pas la plaisanterie et d'une voix courroucée, montrant cette fois son visage :
— « Vous êtes un sale, monsieur ; un « dégoûtant! Je ne boirai plus mainte- « nanti»
Et d'un geste brusque, repoussant son verre, elle le renversa, agrandissant la mare opaline qui tachait la table.
— « Grosse bête, va! »
Et Little-Tony prit aux poignets la jeune femme, la forçant à le regarder de façon qu'un peu de lumière éclairât son visage. Elle faisait la moue. Sous des mèches d'or fané ses yeux clairs de faïence bleue, très grands, mais que voilaient presque des paupières bouffies, semblaient regarder sans voir; un nez tout petit ; une
bouche aux pâles lèvres sensuelles, sans cesse entr'ouvertes, comme lasses, sur des dents fines et éblouissantes ; le teint blafard. L'air enfin d'une poupée qui serait aussi une prostituée.
— «Cane va donc pas mieux, les affaires, « à ce que je vois? » interrogea le clown.
— « Lâche-moi, tu me fais mal ! »
— « Bon! On n'est pas méchant... »
Essy Rose se débattait, s'arc-boutanten
arrière pour résister au clown qui l'attirait vers lui au-dessus de la table et voulait l'embrasser, feignant les poses que prennent les acteurs dans les duos d'amour; et au cours de cette lutte, où elle parvint enfin à se dégager de l'étreinte de l'homme, son corps, tout à l'heure si veule, se révéla, par l'ondulation de ses lignes, doué à la fois d'une particulière souplesse et d'une rare vigueur.
Mais, tandis que le clown riait, elle répétait ces deux mots seulement:
— « Sale homme ! Sale homme ! »
A ce moment la porte de la salle battit. Little-Tony se retourna :
— « Tiens, Rivoire! fit-il, et il se leva, cette fois très sérieux, tendant la main à un grand jeune homme qui venait d'entrer: haute stature; tête énergique et curieuse, les cheveux roux en brosse et une naissante moustache noire ; de mise et de manières simples.
— « Bonjour, Little-Tony. On m'avait « dit que vous étiez dans la salle, mais « je ne vous voyais pas dans le diable de « coin où vous vous êtes réfugié. »
— «Ah! vous venez bien, monsieur « Rivoire; j'étais justement en train « d'essayer d'interviewer une des plus « hautes personnalités de notre art, la
« célèbre... mais devinez, devinez qui! »
— « Ça? » désigna le jeune homme à mi-voix.
— «Parfaitement! Oui, cette personne « que vous voyez-là, vautrée dans de vi- « lains oripeaux dont un chiffonnier ne « voudrait pas, vous représente l'équili- « briste la plus parfaite qu'on ait jamais « vue ! »
Et Little-Tony, le bras tendu, la bouche en cœur, sur le ton des boniments de foire, continua :
— « Oui, monsieur! Et non seulement « elle a émerveillé les foules par son « talent, mais encore elle les a subjuguées « par sa beauté. Telle que vous la voyez, « elle a eu à ses pieds des millions d'ado- « rateurs, parmi lesquels on peut citer « des princes, des cochers, des banquiers, « des portefaix, un président de la repu-
« blique, deux cents sénateurs, je ne sais « combien de domestiques, des actrices, « des femmes du monde^un singe et moi- « même! Oui, monsieur! Vous paraissez « ébahi ? Il y a de quoi, en effet ; car « vous tous demandez quelle peut être « cette merveille? Vous ne la reconnais- « sez pas ? Et vous l'avez vue pourtant, « oui, bien des fois! Tout un hiver elle a « charmé Paris, aux Folies-Bergères... »
— « Essy Rose! » s'exclama le jeune homme.
— « Elle-même ! »
Les yeux du nouveau venu exprimaient un étonnement démesuré, de ne pas reconnaître, dans cet être assommé de débauche, celle qui, il s'en souvenait maintenant, l'avait, lui comme tant d'autres, émerveillé par sa grâce et sa souplesse. Ça? Essy Rose! La Reine de l'air,
la créature aux belles formes qui planait dans l'espace dompté, quasi nue, vêtue, semblait-il, de seule lumière que les paillettes de son maillot aux tons de chair accrochaient et reflétaient! Était-ce possible? Affaissée, avachie sur ce divan, il paraissait qu'elle fût privée des ailes invisibles qui jadis avaient dû lui donner sa légèreté miraculeuse: un oiseau, un vilain oiseau agonisant sur le sol, voilà ce qu'elle était maintenant !
Essy Rose, que peu à peu le ton des déclamations ironiques du clown avait tirée de la torpeur qui l'avait reprise, dès qu'elle eut été lâchée par Little-Tony, s'aperçut sans doute de la curiosité qu'elle suscitait.
— « Vous vous moquez toujours de « moi! » fit-elle d'un ton de désespoir.
— «Allons donc, ma petite Essy, nous « sommes trop bien élevés pour cela, et
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« M. Daniel Rivoire, un poète, que je te « présente, est au contraire tout prêt, « j'ensuis sûr, à te réserver une petite « place dans la prochaine édition de ses « Phénomènes Parisiens. »
— « Un écrivain? Un journaliste? » fit la jeune femme en désignantRivoire du doigt.
— « Oui, ma chère, il salit du papier; « mais très bien, tu sais, comme ton mon- « sieur Shakespeare, seulement dans un « autre genre. À propos, l'as-tu connu « Shakespeare... à Londres? »
Essy Rose n'écoutait plus les plaisanteries du clown, mais, s'adressant à Daniel Rivoire :
— «Alors vous êtes sans doute un ami « de Lorédan Trenn? »
— « Ça y est! Mon cher Rivoire, la voilà « sur son dada favori : vous n'y échappe- « rez pas, à l'histoire de ses amours]avec
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« le célèbre chroniqueur. Mais, au fait, « ça vous intéressera peut-être. »
— « Vous connaissez Lorédan Trenn, « dites? » répéta Essy Rose.
— « Parfaitement ; et même je vous ai « vue souvent avec lui, le soir, à la ter- « rasse du Café Italien; n'est-ce pas? »
La jeune femme eut dans les yeux un éclair de joie et d'orgueil.
— « Oui, oui ! J'étais jolie, j'étais belle, « alors. Pas comme maintenant. C'est le « chagrin, le chagrin, seul, qui m'a fati- « gué la figure : mais je suis jeune tout de « même, et il n'y a pas beaucoup de « femmes qui soient faites comme moi ! »
— « Oh ! » fit Lillle-Tony d'an air de doute comique.
— «Tu dis? Eh bien, regarde un peu! » Alors, se dressant, provocante, et d'une
main appuyée au mur, elle dégrafa de
l'autre, en un geste violent, le manteau qui la couvrait; comme elle n'avait pas de corsage, mais rien qu'une chemise de soie rouge, longtemps portée, sur le corps, sa poitrine saillit à l'air, belle, blanche, grasse; deux seins qui sursautaient lourdement à chacune des paroles qu'elle prononçait, et dont les bouts, élargis, semblaient de pâles roses s'effeuillant.
— « En as-tu vu souvent comme cela?
« Et vous? »
— € Bravo, Essy Rose ! Enfoncée, ma- « dame Phryné ! Tu n'as pas besoin « d'avocat, toi! » hurla le clown, délirant de joie.
Mais elle s'était rassise, chaste en son impudeur, et comme elle avait laissé son manteau entr'ouvert, les deux globes de chair se trouvèrent posés sur la table, semblables à de gros fruits mûrs.
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Cependant, simiesquement assis à croppetons sur sa chaise, songeant, semblait-il, à d'autres choses, le clown allongeait le bras, se prenait à caresser d'une main comme lasse et indifférente la rondeur élastique de cette gorge offerte,, avec le geste lentement gracieux et les regards vagues d'horizons ressouvenus d'un jeune singe malade: Essy Rose laissait faire — ne l'ayant peut-être seulement pas remarqué — et avachie de nouveau, les paupières lourdes, closes sur ses yeux, à peine un remuement aux lèvres, parlait, parlait, parlait, d'une voix monotone, empâtée, en longues phrases, dans un argot de cirque taché de jurons anglais.
Daniel Rivoire, curieusement, l'écoutait: elle lui racontait son arrivée à Paris, à dix-sept ans, il y avait près de deux
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années de cela, précédée d'une formidable réclame et de sa renommée naissante de gymnaste incomparable en même temps que àe professional beauty; elle expliquait, tantôt que le barnum qui l'avait amenée était son père, et tantôt elle avouait aussi qu'il avait été son amant, puis, se reprenant, affirmait qu'elle était vierge alors. Dès ses débuts aux Folies-Bergère, un succès sans cesse grandissant, une vogue inattendue, et une cour d'adorateurs empressés sur ses pas, parmi lesquels, plus assidu, plus généreux que tous, aussi plus spirituel, et lui plaisant, affirmaitelle, davantage, LorédanTrenn, directeur alors d'un journal qu'il venait de fonder et où il la glorifiait en des chroniques restées célèbres. Alors elle l'avait choisi, c'est-à-dire, laissait-elle entendre, son père l'avait agréé
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Little-Tony interrompait :
— « Moyennant finance ! » puis reprenait son occupation, à laquelle il paraissait décidément trouver quelque intérêt.
Elle continuait sans prendre garde, disait les folies de Lorédan Trenn, se souvenait entre mille excentricités que son caprice féminin avait exigées, des bains de Champagne qu'elle prenait revêtue d'une fine chemise de dentelle afin que même son amant ne pût se vanter de l'avoir vue nue, tandis qu'il assistait à cette intime toilette, enfiévré au point de boire parfois, au creux de sa main trempée dans la baignoire, ce nouveau philtre d'amour qui pétillait et grisait !
Little-Tony, inspiré sans doute par le récit, de son index trempé d'abord dans la mare d'absinthe qui salissait la table, avait humecté le bout des seins, dont les
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pointes, sous la titillation du toucher et la fraîcheur du liquide, se dressèrent, une perle irisée, qui tremblait, à chacune de leurs extrémités.
Cependant, poursuivait Essy Rose, elle s'était fâchée très vite avec Lorédan Trenn ; il avait d'autres maîtresses, ne les désavouait pas, au contraire, voulait qu'elle n'en fût pas jalouse. C'était immoral, très immoral.
— « Oui, mais elle ne vous dit pas, la « garce, » soufflait le clown à Daniel Rivoire « qu'elle trompait Lorédan Trenn « à... bouche que veux-tu ; elle avait des « nouveaux béguins tout le temps ! Les « bijoux qu'il lui donnait, des bagues « splendides ornées de pierres grosses « comme ça, elle te les fichait à des pale- « freniers, à des valets d'écuries ! Tenez, « le Jockey en sait quelque chose. Ce
« qu'il lui a mangé de l'argent ! C'est son « habitude, d'ailleurs, à cet homme. »
Et maintenant elle avait des rhumatismes: ça lui était venu un jour, elle ne savait comment.
— « Tiens! » expliquait en sourdine Little-Tony, « elle se grisait après cha- « que représentation à rendre des points « à la reine d'Angleterre — Her Majesty « — elle-même ! Et une nuit, comme « elle rentrait seule, elle s'est couchée « dans un ruisseau, tout bonnement. Des « chiffonniers l'ont trouvé là une heure « après, ils ont même manqué la mettre « dans leur hotte ! »
Enfin, achevait Essy Rose, malade, à l'hôtel, elle avait écrit à Trenn, et lui, qui avait dépensé pour elle des centaines de mille francs, il ne lui avait envoyé que cent francs. Oh les hom-
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mes! Tous pareils : des ingrats. Si elle avait su !
— « Cent francs de trop ! » opinait le clown; «tiens! voilà cent sous, pour payer « ton absinthe. »
Et Little-Tony se leva.
Une inquiétude s'emparait de lui, peu à peu. Daniel Rivoire s'en aperçut :
— « Qu'y a-t-il, Tony? vous attendez « quelqu'un qui ne vient pas? »
— « C'est ça — et ce n'est pas ça. On « devait venir me chercher. »
Essy Rose, fatiguée de causer, s'était allongée sur la banquette ; l'ivresse la dominait, et, la tète pendante, de la bave aux lèvres, elle râlait son sommeil de femme saoule.
— « Et dire que toutes... presque tou- « tes, en arrivent là, tôt ou tard, mon « cher M. Rivoire »
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— « M. Little-Tony, quelqu'un vous « demande, en voiture, à la porte. »
C'était un garçon qui criait cela dans la salle.
— « Ah ! Adieu ! »
Le clown sortit de la salle en courant ; mais, au seuil, il concluait brusquement ses théories pessimistes sur les femmes, qu'il allait sans doute longuement exposer, par cet aphorisme :
— << Voyez-vous, elles ressemblent aux « chaussures : Quand c'est neuf, ça fait « mal ; quand c'est vieux, ça boit. »
Un fiacre stationnait devantlebar, et à la portière ouverte se tenait, humble, triste, un mendiant; mais comme le clown venait de sauter dans la voiture, y causait déjà avec quelqu'un, cherchant dans son gousset de la menue monnaie pour le valet de pied de hasard, il s'aperçut qu a la fenêtre du cabaret, le coin du rideau rouge soulevé, une figure l'épiait, et il la reconnut, celle du Jockey. Pris soudain d'une violente colère, il tira si fort la portière pour la fermer, criant en même temps, par la vitre abaissée, au cocher de partir, que l'homme dont une main était
tendue, tandis que l'autre s'appuyait à la poignée extérieure, faillit rouler sous le véhicule démarrant au galop.
— « Où as-tu dis au cocher d'aller? » demanda de l'encoignure sombre une voix féminine.
— « Tout droit,... au diable! » fut la réponse d'un ton de mauvaise humeur.
— « Tu es fâché? Suis-je donc bien « en retard? »
— « Ça d'abord — d'au moins dix « minutes; — et puis, il y a ce maudit « Jockey qui se doute de quelque chose « et auquel je ferai son affaire. »
Un petit rire étincela dans l'ombre, feu follet sonore.
— « Grosse bête, va! Tony jaloux! Ah!
« elle est bonne, celle-là! Donne que je « t'embrasse pour la peine! »
Dansl'obscurité le clown égarasesmains,
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les enfonçant en de soyeuses fourrures, avant d'arriver jusqu'à la jeune femme qui, prise à la taille, jeta un grêle cri aigu.
— « Ta me fais l'effet d'un toutou java- « nais, dans ta pelisse: c'est touffu, touffu, « mais le petit animal est gros en tout « juste comme le poing! »
Et ce fut aussitôt, lèvres à lèvres, des baisers, des baisers et des baisers.
Puis, elle, d'une voix gaiement sérieuse :
— « Faites-vous donc faire un man- « teau doublé de chèvre du Thibet pour « être comparée à un vilain caniche; « c'est pour vous que je le porte, et aussi « ce costume tout neuf, qui me va à « ravir, — on vient de me l'essayer — et « que j'ai gardé pour te le faire voir. « Tiens. »
Elle sortit du fond de la voiture et se
pencha vers la portière: chaque fois que le fiacre passait dans la clarté des réverbères, elle apparaissait aux regards de Little-Tony, svelte en son costume masculin, hors de la pelisse qui lui glissait des épaules.
— « C'est de chez Landolif, mon petit: « il y en a pour quinze cents francs ; les « broderies sont tout en or, en vrai. Hein, « suis- je jolie? »
Little-Tony hochait la tête:
— « Drôle d'idée tout de même que « ce travesti: pourquoi en torero? »
— « Comment, tu ne comprends pas?
« Un costume espagnol, donc! Puisque « sur l'affiche mon nom est Mercedes. »
— « Tiens c'est vrai! Un fichu nom.
« C'est Forestier qui t'a baptisée ainsi?»
— « Oh! lui, il aurait trouvé plus bête « encore; il m'aurait appelée je ne sais
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« comment: Zizi-la-Cible, Ciblette, ou
« Ciboulette! Non, je dois mon pseudo « nyme à Ukko\ Figure-toi qu'un soir il « m'a avoué m 'avoir donné ce sur- « nom à. cause d'une ancienne... là-bas, « dans l'Amérique du Sud, une qu'il a « beaucoup aimée, paraît-il, et qui l'a « également fait... »
La jeune femme d'un geste drôle portait à son front ses deux petites mains dressées, écartant tous les doigts.
— « ...dix-cors, quoi! Ça doit tenir à « ce diable de nom, vois-tu, puisque moi « aussi... Si jamais j'étais marraine, « j'appellerai ma filleule autrement! Et « il parait qu'il s'est vengé. »
— « Il est tout à fait folâtre ton mon « sieur, avec ses confidences. Est-ce « qu'il te les a toutes nommées, ses an- « ciennes? Cale rend donc bavard de...?»
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— « Pas précisément. Au contraire.
« C'est curieux même. J'essaye souvent « de le faire causer, quand il se montre « tendre, pour savoir par exemple, d'où « il vient, son vrai nom: mais pas moyen. « Il est toujours sur ses gardes. Veux-tu « que je te dise? »
— « Quoi? »
— « Eh bien, il me semble comme ça « qu'il n'est pas catholique... il doit ca- « cher quelque chose, sûr. »
— « C'est peut-être un repris de « justice? »
— € Ah? Possible! Et à quoi ça se « reconnait-il ? »
— « Voilà le chiendent; à rien, ma « petite. Il doit être fait comme un autre, « hein? »
— « Fi, le vilain ! Tu me fais rougir... « Est-ce que je sais, moi ! »
UKKO TILL Ci
— « Fais donc pas l'enfant. Voyons, « est-il mieux que moi? »
— « Toi, je t'aime! »
— « Bien vrai? »
— « Tiens, tiens et tiens! C'est si bon « de t'embrasser. »
Les amants s etreignirent.
Le fiacre, maintenant, roulait doucement. Après quelques rues traversées de toute la vitesse que pouvait donner son cheval, le cocher, ne recevant aucune indication de direction de ses voyageurs, gagna les grands boulevards, et les remonta vers l'Arc-de-Triomphe. Sur le pavé de bois de l'Avenue des Champs-Elysées la voiture n'avait aucun cahotement.
Le temps passa.
— « Méchant Tony! Comme tu sais « bien que je ne peux pas te résister ! » soupira enfin la jeune femme.
Puis, après un nouveau silence:
— « Mais quelle heure est-il? Je vais « être en retard, et ce sera une scène... »
— « Une scène? C'est donc un ogre?
« Reste avec moi, alors: nous irons dîner « dans un coin, et de là tu iras directe- « ment au théâtre. Devant du monde il « n'osera rien te dire, et puis tu trou- « veras hien un prétexte, ton costume « par exemple, quelque chose à refaire. « Enfin, ce serait bien le diable si pen- « dant la représentation, vous ne vous « réconciliez pas. »
Alanguie, la jeune femme ne répondit point, se laissa prendre les mains et consentit, par son silence, à rester. Une indifférence de toutes choses l'envahissait. Le bien-être qu'elle éprouvait en ce moment même suffisait à son égoïsme de femme. Que lui importait, après
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tout, plus tard? Elle savourait l'instant présent. Les yeux mi-clos, elle s'amusait à voir, par la vitre légèrement embuée, se dérouler le paysage estompé de l'avenue. Le large pan de clair ciel nocturne qu'elle apercevait lui semblait elle ne savait quel magnifique morceau de soierie pâle et lumineuse, à laquelle la longue bordure d'arbres aux branches filigranées, dominant une infinité de troncs, aurait fait quelque frange richement brochée, tandis que dans le semis des imperceptibles étoiles le croissant lunaire était l'initiale d'un chiffre d'or.
Puis, comme la voiture obliquait, une masse colossale et noire, trouant géométriquement le clair-obscur de l'horizon, surgissait: c'était, sur ses quatre piliers qui semblent disproportionnés à l'entassement de gloire et de pierre qu'ils suppor-
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tent, rArc-de-Triomphe, immobile. Mais le fiacre contournait la place de l'Étoile, et alors le monument parut lentement pivoter sur lui-même, comme pour se montrer sous toutes ses faces. Enfin il glissa hors du cadre de la vitre. Maintenant, la jeune femme s'attentionnaitaux lueurs des réverbères qui, de loin, venaient vers la voiture, dénoncés d'abord par an halo laiteux, au centre duquel une tache de vive clarté dansante semblait quelque insecte qui bouge en une toile d'araignée lumineuse, et qui fuyaient ensuite, rapidement, en arrière.
Sa pensée se dédoublait : mentalement elle comptait les becs de gaz, comme si, de ce calcul, eût dépendu une grave solution. Et simultanément elle se disait qu'il n'y avait pas à dire, elle allait être fort mal reçue par Ukko'Till.
L'KlvO T1LL G!)
Trente et un, trente-deux, trente-trois, trente... C'était, en effet, la première fois que cela lui arrivait de ne pas rentrer pour le dîner. Il avait dû l'attendre ....neuf, quarante, quarante et un, quarante deux... s'emporter de ce retard inaccoutumé, la chercher peut-être, puis dîner seul.... cinquante-cinq, cinquante-six, cinquante-sept, cinq... Et tout à l'heure son visage ne la trahirait-il pas? Elle se souvenait bien, jadis, avoir, sans rougir, menti effrontément, à sa mère, au retour de ses fréquentes escapades — bien innocentes, pourtant ! — et n'avoir rien avoué, même sous les calottes... soixanteneuf, soixante-dix, soixante et onze... Mais ce n'était plus la même chose, aujourd'hui. 11 y avait bien des années qu'elle connaissait Tony, quoiqu'en somme, il n'y avait guère qu'une semaine,
... quatre - vingt - trois, quatre - vingt quatre... en tout cinq ou six rendezvous. Évidemment, personne ne devait s'en douter. Cependant! Il était si soupçonneux : oh ! s'il apprenait !
Oui, s'il apprenait ?
Elle eut un sursaut d'effroi.
— « Tu crois vraiment qu'il se ven- « gérait? »
Litlle-Tony répondait ainsi à l'instinctif mouvement de sa compagne, l'ayant perçu, si furtif qu'il eût été,, et, doué d'un sens divinatoire assez aigu, exaspéré encore par le silence, l'interprétant avec cette rare précision.
— « Oui! »
La jeune femme eut cette monosyllabique réplique, l'inquiétude, en sa petite tète, ayant déjà fait place à un autre sentiment, et aussi parce que la question du
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clown avait manqué lui faire perdre le fil de son addition.
En mettant les choses au pis, imaginait-r elle, Ukko'Till, violent et brutal comme elle le connaissait, la battrait, oui, mais elle s'enfuirait ; et à son âge, avec sa figure, elle ne serait pas embarrassée.
C'est-à-dire si, elle le serait ; seulement, à cause du choix. Voyons., qui prendrait-elle? Pas Daniel Rivoire, toujours correct, mais qui, sûr,, ne devait guère être riche, Et il lui en fallait un riche, très riche. Robert Schwein, le be#u Robert Schwein, le critique musical? Peut-être!
Ou Lorédan Trenn? Il était si. spirituel, celui-là; pas moyen de s ennuyer, avec lui, au moins, et il gagnait .beaucoup d'argent, disait-on. Maiptenant.il. y avait bien aussi le patron, qui la chauffait ferme, cet imbécile de Forestier; pour-
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tant, vrai ! il était trop bête ; après tout. . . Le fiacre s'était arrêté net. Little-Tony baissa la vitre, se pencha à la portière :
— « Nous voilà à la barrière; où « faut-il aller? » demanda le cocher du haut de son siège.
— « C'est bon; retournez. »
— « Mais il doit être très très tard, « alors! » s'écria la jeune femme. «Nous « n'aurons jamais le temps de dîner. Il « faut qu'il nous mène au théâtre! » .
— « Sais-tu quoi ?» fit le clown. «Nous « allons aller place de la Madeleine, chez « le pâtissier. Nous prendrons un bouil- « Ion, des gâteaux, un verre ou deux de « malaga. Ça nous tiendra lieu de dîner. « Et puis, après la représentation, tu « diras à ton Ukko' que tu as très faim ; « vous irez à la Brasserie, au faubourg, « et je vous y rejoindrai, comme par
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« hasard. Tu veux bien? A la dérobée « j'attraperai bien un baiser, dis, Lou- « lou? Un petit baiser, petit, petit, « comme celui-là, tiens. Même tu me « l'enverras du bout des doigts, à la « rigueur. »
— « C'est ça. » consentit Mercedes.
Little-Tony donna l'adresse de la pâtis-
rie au cocher.
— « Seulement, demain nous ne nous « verrons pas. Je t'enverrai un mot pour « fixer le prochain rendez-vous, chez toi, « probablement; c'est plus sûr et plus « commode, » reprit la jeune femme.
— « Comme tu voudras. »
Les amants bavardaient, s'entendant fort bien, très gais. Le fiacre, à une allure rapide, descendait déjà l'avenue des Champs-Elysées, croisant à chaque instant des voitures qui la remontaient
lentement. Mercedes, mutine et moqueuse, faisait remarques sur remarques, questionnait, n'attendait pas les réponses, éclatait de rire, prenait au cou son « petit homme », l'embrassait, le mordait; le clown s'amusait énormément, et, pour en témoigner, dans l'espace restreint de l'étroite voiture, évitant d'atteindre, ne fût-ce que d'un frôlement, sa maîtresse, se contorsionnait en mille poses baroques, faisait la grenouille, puis la roue, tournant sur lui-même, sans choir des coussins, à la grande joie de la jeune femme.
— « Est-il drôle, non, est-il drôle! » s'exclamait-elle.
Cependant la place de la Concorde approchait, lumineusement flambante.
— « Attention! Une tenue soignée est « de rigueur, » déclara Little-Tony.
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En effet, une clarté intense s'irruait dans la voiture, rendant leurs moindres gestes visibles du dehors. Ils prirent donc un maintien grave, jusqu'à l'arrêt du fiacre devant la pâtisserie.
— « Tiens, mon porte-monnaie, paye- « le ; car nous nous rendrons séparément « au théâtre. » souffla Mercedes en descendant de voiture.
Le clown obéit, puis tendit à sa maîtresse la petite bourse d'or tressé dont il s'était servi ; mais la garda, sur un geste que fit la jeune femme, comprenant qu'elle désirait aussi que le lunch fût à son compte.
Aussi eut-il un sourire d'orgueil, à cause de la sensation qu'il éprouvait « d'être sûrement aimé pour lui même ».
Dans la pâtisserie, peintures tendres, or clair et hautes glaces, ils furent s'asseoir, tout au fond, devant une petite table de marbre: elle, très digne, en son riche manteau scrupuleusement fermé, le dos tourné d'ailleurs à l'entrée, afin qu'on ne la reconnut pas; lui, très empressé, mais avec une retenue du meilleur ton. On eût dit un ridicule jeune premier de la Comédie-Française.
Une demoiselle prit la commande, les servit ausitôt.
Ils mangèrent, causant à voix basse :
— « On pourrait en effet te reconnaî-
« tre : ta jolie frimousse est chez cha- « que marchand de photographies, tes « succès sont innombrables; et tu sais, les « journalistes, il y en a partout main- « tenant : ils ont des yeux et des oreilles « de policiers. Tiens, j'ai oublié de te le « dire; regarde cet écho, dans un journal « de ce matin. »
Et Little-Tony tendit à Mercedes la feuille où un entre-filet était encadré au crayon bleu, celle-là même que le Jockey lui avait mise sous les yeux et qu'il avait gardée.
La jeune femme, qui d'abord avait souri, flattée de la constatation de sa notoriété, fit la moue en parcourant l'écho: elle n'entendait pas être compromise aussi bêtement: un regard mauvais tomba de ses yeux sur le clown ; elle eut l'air de dire — et elle pensa — « Ah zut, je
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veux bien coucher avec lui, mais que cela se sache ! » Puis elle le détailla : un gringalet, après tout, pas beau, pour canon, par exemple. Drôle, c'est possible, bon pour un béguin, un caprice. Mais qu'on aille croire qu'elle était pincée pour de vrai, et que cela fasse le sujet des échos, ça jamais. Elle ne le voulait pas. Et aussi, Ukko'Till pouvait avoir lu ces lignes.
Au fond, elle s'en moquait. Un peu plus tôt, un peu plus tard, il finirait bien par apprendre la vérité, et, d'avance, elle était résignée à la scène de colère qu'elle prévoyait. Mais à cet instant, furieuse de la teinte de fierté qu'elle avait cru percevoir dans la voix du clown, elle résolut de donner cette raison, la jalousie d'Ukko'Till, du mécontentement égoïste qu'elle montrait.
— « Nous voilà dans de jolis draps !
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« Pour le coup, s'il ne sait rien, ce ne « sera vraiment pas de sa faute. C'est au « moins toi qui t'es fait faire cette « réclame ! »
— « Moi? Oh! » protesta sourdement le clown.
— « Qui alors? Moi peut-être! En tout « cas ça nous coûtera cher ! »
— « Tu sais bien »
— « Oui, que tu es à mes ordres, que « tu me défendras. Mais malheureux, « d'une pichenette, il t'écraserait ! Et « pour sur, il me tuera aussi, après. Il « est si violent. Je le connais bien ! »
Peu à peu, s'échauffant, elle prit peur, sentant vaguement, qu'elle disait la vérité : qu'Ukko-Till, cet homme dont malgré toute sa ruse féminine elle n'avait pu connaître l'existence antérieure à leur liaison, dont le passé mystérieux cachait
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sans doute elle ne savait quelles ténébreuses histoires tachées peut-être de sang, n'accepterait pas si facilement une trahison auquel il n'était pas en droit de s'attendre. Elle le savait doué d'une énergie indomptable, d'une volonté que jamais elle n'avait pu fléchir, même en employant ses plus persuasives tendresses, ses calineries les plus suggestives. Et elle tremblait maintenant. Une sueur froide lui perlait au front :
— « C'est fini ; je n'ai plus ni faim « ni soif à présent. Et dire que chaque « fois c'est la même chose. Nous ne pou- « vons jamais passer une soirée sans « nous disputer, toujours par ta faute. « Tu sais, j'en ai assez. Après tout je « n'ai pas envie de me faire tuer pour* « toi, ah ! non, tu n'en vaux vraiment « pas la peine ! »
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— « Voyons, voyons, ma petite Lou- « lou, nous n'en sommes pas encore « là. »
Le clown essayait de la rassurer : mais lui-même n'en menait pas large. Non qu'il eût précisément peur, mais la perspective d'une explication quelconque — et probablement violente — n'était pas faite pour lui être agréable, loin de là. Puis, en son esprit, s'évoquait la stature d'UkkoTill, la largeur de ses épaules, et son regard, son dur et froid regard : tel enfin, que l'affiche collée en ce moment même sur tous les murs de la ville le représentait.
Cependant il ne fit rien paraître des sentiments qu'il éprouvait.
— « Avec tout cela, je vais arriver en « retard : je ne serai même pas prête « pour entrer en scène. »
Et Mercedes appela la servante, impatiemment.
Little-Tony paya. Puis ils sortirent.
Dehors, le clown héla un fiacre, y fit monter sa maîtresse et, en lui rendant sa hourse:
— « A ce soir, tout de même ; à la « Brasserie, hein ? »
Il questionnait sur le ton des petits enfants qui veulent se faire pardonner.
— « Oui, oui ! » fut la réponse.
Alors il jeta le nom du théâtre au
cocher, indiquant l'entrée des artistes, regarda la voiture s'éloigner, et prit, à pied, la même direction. Il avait le temps, étant, sur le programme, un des derniers numéros. En marchant il sifflottait, mais une inquiétude se trahissait sur son visage et il murmurait, hochant la tête :
— « Tout de même ! »
Sur les boulevards, malgré le froid, très vif, une lumineuse et bruyante animation car c'était l'heure d'avant les spectacles. Et, aux carrefours principalement, il y avait foule, le passage intercepté d'instants en instants par les voitures qui se croisaient. Une clameur vague, zébrée de claquements de fouets, tachetée de coups de sifflets, s'élevait, flottait, suscitant l'idée d'une tenture sonore perçue à peine par l'ouïe inattentive, dans l'atmosphère flamboyante de clartés où l'intensité laiteuse des lampes électriques atténuait, jaunissait les incendies de ces annonces en lettres de feu sur lesquelles un coup de vent, qui tentait de les éteindre, soufflait parfois jusqu'à ne plus laisser dans l'air complice qu'un léger bleuissement pâle.
Little-Tony musait.
Il s'arrêtait avec la foule, ne cherchait pas, en se faufilant, à traverser les encombrements de fiacres qui barraient le flux humain, et s'en allait ainsi dans sa marche intermittente h la fois indifférent et préoccupé.
Mais, comme à l'angle d'une large rue qui coupait le boulevard un embarras de voiture se prolongeait, semblait devoir durer plus longtemps que les autres, un éveil d'impatience le fit sortir de son état d'esprit, et, alors qu'il se haussait en cherchant avoir par dessus les têtes de la cohue ce qui causait cet arrêt, il eut, brusquement, les yeux éblouis par ces huit lettres de flammes : UkkoTill.
Ellesétaient disposés en un demi-cercle, au-dessus du nom du théâtre qui flambait en caractères plus petits, à chaque instant près de s'éteindre, tandis que
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les trois syllabes aux bizarres sonorités hurlaient à tous les regards leur réclame de feu, si ardente qu'un ouragan même n'eût pu, paraissait-il, la faire pâlir : « Ukko'ïill »
Inconsciemment, le clown murmura ce nom du bout des lèvres, comme s'il l'avait épelé ; mais, presque aussitôt, une grimace de dépit, et ces mots, jetés à haute voix en sorte qu'ils firent se retourner sur lui quelques passants stupéfaits :
— « Que le diable l'emporte ! »
En effet, il n'y pensait plus, ou presque plus, à ce satané homme : c'est-à-dire que, si une inquiétude lui était vaguement restée en l'esprit, à la suite des appréhensions dont Mercedes lui avait fait part, ses idées étaient tout autres pour l'instant. Et il fallait que cette annonce vînt, fortui-
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tement, fixer à nouveau sa pensée sur l'éventualité, possible après tout, (la jeune femme pouvait bien avoir raison), d'une brusque rupture entre elle et le shooter, qui d'une façon ou d'une autre — oh ! ce maudit Jockey ! — pouvait apprendre que sa maîtresse le trompait.
— « Tout de même... ça ne serait pas « drôle !» pensait Little-Tony.
Et il se mit à réfléchir.
Comment prendrait-il l'affaire, l'autre?
Au fond c'était là toute la question.
Loulou exagérait peut-être : les femmes, ça exagère toujours! Cet homme, il n'avait pas l'air si jaloux en somme, pas plus qu'un autre ; et puis, quoi? Qu'est-ce que cela pouvait bien lui faire, après tout, qu'elle le trompât? Ce n'était pas la première, n'est-ce pas?... ni la dernière fois, pour sûr! que cela lui serait arrivé, à
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Ukko'Till. Il devait y être habitué, comme tout le monde. Lui, Little-Tony, n'aimait pas ça, c'est vrai. Mais, enfin, il n'avait jamais pris la chose au tragique. Le Jockey? Oui; eh bien ! on lui jouera un mauvais tour,, ça c'était réglé comme du papier à musique, à ce palefrenier de malheur. Et d'abord, on emploiera toute son influence à l'empêcher d'être engagé par Forestier, on le débinera sans merci.
Mais encore, à bien prendre l'affaire, posément, calmement, ça valait-il vraiment la peine de se faire des ennemis? On est sceptique, que diable ! par le temps qui court, sceptique et pratique.
Or l'Anglais, ou l'Américain, — de quelle nationalité pouvait-il bien être, cet animal d'Ukko'Till ? — devait l'être, sceptique, et surtout pratique! La jeune femme faisait son affaire, n'est-ce pas ?
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pour ses exercices ; qu'est-ce qu'il pouvait demander de plus ?
Ainsi se rassurait Little-Tony ; Mais comme il continuait son chemin, suivant le bord du trottoir, afin d'être moins bousculé, une colonne Morris, à quelque pas de lui, dressa dans la lumière d'un réverbère, la grande afïîcne dont le Jockey lui avait complaisamment montré un exemplaire :
— « UkkoTill », criaient les grandes lettres rouges.
— «Encore! quelle réclame éhontée! »
grogna le clown.
11 pressa le pas, comme pour ne pas la voir, cette affiche, surtout afin de ne pas avoir été surpris à la contempler.
Mais, ainsi qu'une hantise, il en eut la vision qui le poursuivait maintenant. Il lui sembla qu'à la dérobée, le shooter, du
haut de cette affiche, lui avait jeté un regard féroce, et que c'était vers lui qu'il avait dirigé son revolver braqué. C'était absurde, décidément. 11 résolut donc de s'arrêter devant la prochaine colonne d'affiches, celle-ci, à l'angle de l'autre rue. De loin, il aperçut les huit lettres sanglantes; puis se dessina la stature du shooter, puis les traits de son visage se précisèrent. Une tête de brute, aux yeux mauvais, il n'y avait pas à dire, aux yeux inquiétants, qui ne vous quittait pas. Et Little-Tony, oubliant qu'il pouvait être vu, faisait l'expérience, se plaçait à gauche, puis à droite de l'affiche. C'était bien cette mobile fixité des regards qu'ont certains portraits, qui semblent du fond de l'encoignure obscure d'un cabinet de travail vous surveiller, toujours.
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Pour le coup, c'était trop bête ! EtLittle- Tony tentait, mais vainement, de se soustraire à l'envahissement de la peur.
— « Pensons à autre chose ! » s'enjoignit-il mentalement.
Et il reprit sa marche, en sifflottant. Ce fut l'air, trop fameux, du Toréador qui lui vint aux lèvres. Aussitôt s'évoqua la gracile sveltesse de Mercedes, et leur conversation de tout à l'heure .
Ukko'Till, avait-elle dit, se vengerait. Elle devait bien savoir ce dont il était capable, le Yankee. Une sueur froide glaça le clown dans le dos. Tout ça, ça allait mal finir, il le voyait clairement, maintenant. Quel ennui ! S'il avait su ! Ça lui coûtait cher, décidément. Il n'était pas plus lâche qu'un autre, bien sûr, mais enfin, après tout, on tient à sa peau. Et tout aussitôt l'idée d'un duel surgit. C'était Ukko'Till
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qui était l'offensé. Ce n'était que trop certain, cela. Alors, il avait le choix des armes. Une rencontre au pistolet. La mort, quoi, inévitable. Demain, peutêtre. Ces affaires-là sont toujours vite réglées. Un paysage des environs de Paris, avec des arbres sans feuillage. Les préparatifs : la distance mesurée, les armes chargées, tout cela en un clin d'œil. Le signal. La détonation, double. Mais Little-Tony tombe seul, un trou rouge, là, au milieu du front.
Il semble au clown qu'il n'est que le spectateur de la scène, que ce n'est plus de lui qu'il s'agit. Et c'est dans le dédoublement de sa personnalité qu'il puise la force de réfléchir à ce dénouement. Car, lorsqu'il revient à lui-même, il se dit, qu'après tout, on ne se bat pas en duel, entre gens de leur métier, entre cabots
enfin. Il y a bien des exemples pourtant, s'objecte-t-il. Au fond, peut-être tout cela se terminera-t-il par un pugilat. Certes l'autre était plus fort que lui, et un de ses coups de poing devait peser lourd. Mais lui, il était agile, et la savate n'avait guère de secrets qu'il ne connût. Enfin, si on ne se faisait pas tant de bile? L'inspiration du moment vaudrait sans doute mieux que tous ces raisonnements. On verrait.
Machinalement le clown était arrivé devant le théâtre, dont la large façade vitrée, flambait, multicolore, là-bas, au bout de la courte rue, qui, du boulevard, y conduisait.
La nature gouailleuse de Little-Tony, par un revirement soudain, reprenait le dessus. Il se sentait comme l'envie de se blaguer lui-même, à haute voix : peut-être
par un reste d'inquiétude, afin de se donner courage.
Précisément un camelot passait, criard:
— « Demandez l'programme ; avec le « portrait d'Ukko'Till, dix centimes, « deux sous ! »
Le clown l'arrêta :
— « Donne : une fois au moins, il « faut que je me paie sa tête ! »
Et il acheta la feuille, au centre de laquelle était collée une photographie :
UkkoTill y était représenté de face, l'air fat et souriant d'un garçon coiffeur.
Little-Tony, sous un réverbère, se mit à l'examiner ; et il parut y prendre plaisir, eut l'air tout à fait rassuré, enfin.
L'idée d'un mauvais tour à jouer au shooter, pour se venger des vilains moments qu'il venait de passer, germait-elle en la tête du clown ? Sa face glabre,
mobile comme celle de singes auxquels il ressemblait par plus d'un autre point d'ailleurs, — ayant, qui sait? le cerveau similairement conformé, — n'exprimait plus rien, en tout cas, qu'une gaieté presque exagérée.
Peut-être, après tout, ne pensait-il qu'à son art. La combinaison d'une suite de culbutes inconnues, la mise en œuvre d'une parade nouvelle, accompagnée d'un boniment bourré de calembours inédits, l'absorbait sans doute tout entier. Et il s'amusait sans doute des plaisanteries qu'il allait débiter tout à l'heure, sur la scène. Car son succès venait de ce que chaque jour il inventait quelque farce neuve : souvent il parodiait ainsi le fait du jour, l'actualité, faisant de claires allusions à telle ou telle personnalité : et alors, dans la salle, une
longue hilarité, quand le public comprenait.
C'était d'ordinaire ainsi, peu avant le spectacle, qu'il préparait sa scène. Or il allait être bientôt temps pour lui de se grimer, de s'habiller. Il se remit donc à marcher, pressant le pas, pour gagner l'entrée des artistes, gardant toujours à la main le programme. Et, inconsciemment peut-être, un sourire de contentement filant au coin de ses lèvres minces, il répétait à voix basse :
— «... Décidément, il faut que je me paie sa tête ! »
Copieusement, avec le calme doux et la sage gravité qu'il mettait en toute chose, Ukko'Till dina à la taverne où, avec Mercedes, il avait coutume de prendre, le soir, ses repas. Comme chaque jour, il s'assit à la petite table qui lui était réservée dans un box au fond de la salle, et, devant la nappe neigeuse où les cristaux des verres scintillaient glacialement, dans une joie d'hiver illuminé de soleil, ilparcourut rapidement, tout en mangeant, la collection de journaux étrangers que, dès son arrivée, on s'empressait de mettre à sa disposition.
Mais tandis qu'il ponctuait ses lectures superficielles de lentes bouchées et de larges rasades, son visage ne décelait aucune impatience, même lorsque ses yeux, quittant la feuille imprimée à laquelle une carafe servait de pupitre, se posaient un instant sur le couvert intact et la place vide, devant lui.
— « Madame ne viendra sans doute « pas, » répondit-il vers la fin du dîner à la muette interrogation du garçon, dont le service rapide marquait une déférence toute spéciale.
Sept heures sonnèrent, parmi le bruit des assiettes, le cliquetis des couverts et le tintement des verres, dans la salle odorante de cuisines diverses. UkkoTill se leva, et, salué jusqu'à terre par tout le personnel de l'établissement, tandis que des dîneurs attablés se retournaient
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sur son passage, curieux, et se chuchottant son nom, il gagna la sortie : avant de se rendre au théâtre, son habitude était de faire, à pied, par les rues, une courte promenade, et il n'y dérogea pas. En repassant devant l'hôtel, il n'eut même pas l'hésitation d'entrer, de savoir si sa maîtresse y était revenue, si elle avait laissé un mot à son intention. Il avait allumé un cigare gros et foncé, dont les feuilles fraîchement roulées et humides encore ne craquaient pas sous la pression des doigts, un cigare de fumeur dépravé; et toute son attention, il semblait l'apporter à ce que la cendre du londrès demeurât intacte aussi longtemps que possible : il prenait d'infinies précautions à le porter à ses lèvres, à en aspirer de lentes bouffées, et ce ne fut que lorsque, sous son propre poids, l'extré-
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mité d'un gris très pâle et velouté s'effondra, qu'une légère, presque imperceptible crispation nerveuse des coins de la bouche trahit le désagrément qu'il en éprouvait.
Alors il jeta le bout mâchuré du cigare et en ralluma un autre, désormais insoucieux, semblait-il. Cependant, à la vitrine d'un bijoutier il s'arrêta : sous l'éclat de réflecteurs électriques, des ruissellements de brillants extasiaient les passants noyés eux-mêmes en des cascades de lumières.
UkkoTill se mêla aux badauds, et comme il laissait errer ses regards d'un bijou à un autre, un solitaire, monté très simplement en bague, parut lui plaire. Le magasin était celui d'un joallier célèbre. Il jeta un coup d'œil sur l'enseigne, puis entra; demanda à examiner la pierre de plus près, la trouva d'un feu très riche,
s'enquit de sa valeur : quatre mille francs; fit mentalement un calcul, proposa ensuite, comptant, trois mille deux cents, et, sur l'acceptation presqu'immédiate du bijoutier qui reconnut un connaisseur au ton de l'offre, paya aussitôt en billets et en or. Puis il mit le bijou au petit doigt de la main droite, et le bras mi-tendu, d'un geste qui simulait l'index pressant une détente d'arme à feu, s'assura que la pierre ferait bien l'effet désiré. Satisfait sans doute, il continua sa promenade, se dirigeant maintenant vers le théâtre. Là-bas, sur le boulevard, la façade éclaboussait de lumière une large bande du trottoir et de la chaussée, où l'ombre des arbres se filigranait jusqu'aux maisons d'en face desquelles les rayons rejaillissaient aux carreaux des fenêtres, comme les eaux
d'un torrent ressautent aux angles de pierres lisses: et c'était en effet une chute d'irradiante clarté qui prenait source, derrière le vaste vitrage du hall, à d'énormes jets électriques.
Mais arrivé à une certaine distance, le shooter prit un passage et fit un détour pour gagner les derrières du bâtiment.
L'entrée des artistes donnait précisément sur la même rue que le bar où UkkoTill n'avait jamais mis les pieds, par raison d'étiquette : cela lui eût paru se compromettre que d'y être vu en compagnie de gens qu'il ne considérait pas comme ses égaux. Mais à l'instant où il passait sous la lanterne criarde, il fut salué de l'intérieur, la porte étant entr ouverte, par une longue silhouette qui, appuyée le dos au comptoir, semblait, tournée vers la rue, être aux aguets.
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11 inclina la tête sans s'arrêter :
— « Bonsoir, monsieur Ukko'Till; « monsieur Ukko'Till! »
Il se retourna.
Sur le seuil la longue silhouette était dressée :
— « Vous ne me reconnaissez pas? Le « Jockey, vous vous souvenez bien, au « cirque des frères Hengler's, à Londres? « Comment! L'année dernière, à cette « époque. Pardon de vous avoir arrêté, « mais j'ai vu tout à l'heure la personne « qui travaille avec vous; alors je me « suis permis... »
Ukko'Till, brièvement :
— « Vous dites? »
— « Que j'ai eu le très grand honneur « dapercevoir tout à l'heure Mlle Mer- « cédés : elle s'est arrêtée un instant ici, « en voiture. »
Alors le shooter :
— « Mais oui, je me rappelle votre « visage, sinon votre nom, un nom fran- « çais, n'est-ce pas? Accompagnez-moi « donc jusque chez Forestier, à deux « secondes de chemin. Nous causerons.
« Vous avez un engagement? »
— « Non, mais j'espère... Vous qui « avez de l'influence, tenez, si vous vou- « liez dire un mot! Je ne l'ai pas osé, « sans cela j'aurai prié Mlle Mercedes, « que j'ai connue toute enfant, pas plus « grande que cela, d'être mon intermé- « diaire auprès de vous. »
— « Il fallait oser. »
UkkoTill se tut; mais ses yeux fixaient l'homme qui marchait près de lui avec l'intensité d'une question qui exigeait une réponse.
— « C'est que .. votre amie était
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« pressée : elle a seulement fait deman- « der quelqu'un. »
Le Jockey parlait avec hésitation :
— « Quelqu'un de chez Forestier jus- « tement, dont le nom ne me revient pas, « un acrobate je crois. Voyons, quel est « son nom, à celui-là encore? Non je ne « me souviens pas. Mais peut être lui « a-t-elle donné une commission pour « vous? »
— « Little-Tony?» articula le shooter.
— « Oui, oui, c'est ce nom, » fut la réponse.
— « Ah! Et ils sont partis ensemble? »
— « Je ne sais pas: j'ai entendu la « voiture s'éloigner et le clown n'est pas « rentré. Il vous a cherché sans doute? »
— « Mais quelle heure était-il? »
— « L'heure? Dame! A l'apéritif, vers « cinq heures et demie. »
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Les deux, hommes étaient arrivés devant l'entrée des artistes. Arrêtés, face à face, ils se taisaient. Enfin l'un :
— « Monsieur Ukko'Till, vous avez « toujours été si... si bienveillant envers « moi que je me permettrais... Pouvez- « vous me rendre un service, un tout « petit service? Il y a quatre mois que je « suis sans engagement... et... voilà!
« Vous comprenez ; si vous pouviez me « prêter...? »
— « A votre aise, combien ? Tenez:
« deux cents, et, vous savez, ne vous « pressez pas pour me les rendre. Mais, « en revanche, votre avis sur... »
Le Jockey tendit la main, et, l'argent en poche, indifféremment :
— « Sur quoi ? »
■ — « Si vous aviez une maîtresse infi- « dèle, vous vengeriez-vous ? »
— « Évidemment : et même, étant cer- « tain de l'impunité, je tuerais ! »
— « Ah ! »
Ukko'Till regardait au fond des yeux de son interlocuteur : une dernière question lui brûlait les lèvres ; il ouvrit la bouche, puis se tut, une seconde seulement. Et alors, à voix basse, très vite :
— « Qui? La femme ou l'homme? »
Ukko'Till était sur le seuil et d'une
main poussait déjà la porte, comme s'il ne tenait déjà plus à entendre la réponse. Sans hésitation, au moment où il allait disparaître, le Jockey lui jeta :
— « L'homme ! »
La scène est obscure et vide : unique, une lampe à abat-jour tombe au bout d'un iil du haut des cintres insondables, telle une pâle araignée de lumière ; mais ce peu de lueur velue et dansante ne laisse voir qu'à peine des portants et des décors troués et déchirés de ci de là, tandis que les coins restent mystérieux, impénétrables, tendus d'ombre comme d'un voile derrière lequel se mouvraient des choses fantomatiques. — Seules scintillent par réflexion, enserrant de clartés nettes et cruelles celte nuit incertaine, les moulures dorées de l'avant-scène : on dirait
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les mâchoires de métal de la gueule formidable qu'est en effet cette baie immense, au fond de laquelle la salle invisible se devine circulaire.
Vers sept heures du soir le théâtre est d'ordinaire toujours aussi désert, — à moins qu'une répétition prolongée n'y ait laissé derrière elle du bruit et de la lumière — car ce n'est guère qu'un peu plus tard qu'arrive d'abord l'escouade des pompiers : dans la demi-obscurité, les casques qui bougent, attirent, par places, les rayons ; ensuite à travers l'ombre, des pas résonnent, des portes battent.
Soudain quelques lampes électriques percent méchamment les ténèbres de la salle, qui peu à peu apparaît, afin de sembler, toute recouverte encore de ses housses en toile bise, un amphithéâtre de pierre, mouvant au moindre courant d'air.
Mais alors, lentement, le rideau descend et efface cette vision.
Sur la scène, cependant, la lumière se fait plus vive et avec elle l'activité renaît. Un remue-ménage : des ordres, — cris ou sifflets, — des mâts, de grandes toiles remuées qui coupent l'espace, parmi les fils qui relient tout cet ensemble, noyé dans une âcreté de poussière. Malgré ce tohu-bohu apparent les manœuvres se font avec ordre et vite. Bientôt même le bruit s'apaise de ce côté du rideau, tandis qu'il va commencer de l'autre, comme un tout léger brouhaha qui s'élève, d'abord très vague, où de lointains éclats de voix et des appels jettent ensuite plusieurs notes perçantes. C'est la foule curieuse des spectateurs envahissant la salle peu à peu, avec une rumeur de houle qui tout à l'heure —
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pour occuper les minutes de l'attente — deviendra un tumulte rhythmiquement scandé d'impatience stupide, puis, dès les trois coups du régisseur, une longue clameur satisfaite.
Cependant la scène s'est vidée à nouveau, prête enfin pour le spectacle.
Seul, contre le rideau, les yeux à l'ouverture circulaire, un homme. Il est immobile. Lorsqu'une voix s'élève, soudain, impérieuse :
— « J'ai dit que je ne voulais per- « sonne sur la scène ! »
L'homme se retourna et, tout aussitôt, la voix se fit douce et se rapprocha :
— « Ah pardon! Comment, vous, monsieur « Ukko' ; d'ici jene vous avais pas re- « connu. »
C'est le directeur qui parle ainsi, tandis que sa fluette personne surgit d'entre
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le manteau d'arlequin et le décor et qu'il vient les mains tendues vers celui qu'il a tout d'abord interpellé si rudement :
— « Mon cher UkkoTill, ça va-t-il bien, « ce soir? Vous savez que les Hottentots « du Jardin d'Acclimatation sont dans la « salle : je les ai invités et j'ai fait passer « ce matin une note dans les journaux. « Aussi il y a un monde, un monde !
« Vous avez vu ? »
— « J'ai vu », répondit laconiquement UkkoTill, et il serra la main de son directeur.
UkkoTill portait ce soir, comme d'habitude, le classique et traditionnel costume de chasse, d'un drap brun, sur lequel tranchaient une large ceinture de cuir naturel et le casque en liège blanc qui le coiffait. La visière lui en descendait sur les yeux et les voilait de son ombre ;
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mais la lumière éclairait fortement le nez aux larges narines, les joues bien rasées et l'épaisse et longue moustache flave qui cache la bouche. — Ukko'Till,qui se prétend américain, a, en parlant un français correct, une prononciation étrangère qu'il accentue, semble-t-il, plutôt qu'il ne l'atténue. D'ailleurs, il s'exprime très facilement en anglais et sûrement il a dû vivre plusieurs années au Nouveau monde, s'il n'y est né. — Au reste, il a voyagé dans bien des pays, grâce à son métier, à son art, où on le reconnaît passé maître, étant le tireur le plus extraordinaire qu'il soit. Pour lui c'est un jeu que de lancer trois œufs en l'air et de les briser l'un après l'autre à coups de fusil, avant qu'un seul atteigne le sol, ou de casser une pipe au ras des lèvres d'un fumeur ! Son adresse et sa sûreté d'œil exigent de
plus remarquables et de plus dangereuses expériences : il ose dessiner le contour d'une mignonne main de femme posée à plat sur le mur, à vingt mètres de disJ tance, avec des balles de revolver ; et il enlève de même, le regard distrait, dirait-on, des bijoux d'acier dans la chevelure de sa compagne, tandis que celle-ci, insoucieuse, balance son charme et la peur anxieuse des spectateurs au rhythme d'une escarpolette !
Aussi, son renom est-il universel : à New-York, on l'a proclamé le champion national. Toute une légende s'est formée autour de lui et le précède, répandue par les journaux avant son arrivée dans les villes où il a des engagements payés à des prix fabuleux : on raconte sur lui une foule d'anecdotes plus ou moins incroyables, vraies cependant pour la plupart; entr'-
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autres, celle d'un duel à l'américaine qu'il eut avec un rival, tireur aussi habile que lui, et que, tout en galopant, il tua à la distance de six cents mètres, d'une balle à la tempe, à l'instant précis où son adversaire, penché sur le col de sa monture, relevait la tète pour le viser !
Hautain et fier, UkkoTill n'admet pas d'ailleurs qu'on doute de son adresse, n'en doutant pas lui-même.
— « Oui, oui, beaucoup de monde», reprit le directeur en jetant un coup d'œil par l'ouverture du rideau, « beaucoup de « monde en effet ; ça va bien. » Et il se frotta les mains :
— « On va nous applaudir joliment « ce soir. »
— « Vous croyez? Peut-être pas ! articula UkkoTill. « Mais je suis heureux « qu'il y ait une bonne salle, parce que je
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« ferai sans doute quelque chose de
« nouveau. Oui, quelque chose qu'on « n'aura jamais vu... d'extraordinaire « même... tout à fait. »
— « Vous ferez cela, mon cher mon- « sieur Till? » et les yeux interrogateurs de l'imprésario s'allumèrent d'une joie non dissimulée où flambait l'espoir d'une recette monstre. — ■ « Alors...
« nom d'un chien ! il aurait fallu me pré- « venir;... une note dans les journaux, « ce matin. — Parole d'honneur ! Il n'y a « rien que je ne fasse pour vous; mais « pourquoi ne pas m'avoir -prévenu, au « moins hier. Quel ennui! »
— « Non, c'était inutile, je vous remer- « cie. — C'est une chose que je ne recom- « mencerai pas, d'ailleurs ; vous verrez. »
Un sourire affina le visage d'Ukko'Till.
— « Mais, à propos, interrogea le direc-
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<; teur, comment va votre amie? Elle n'est « pas là. Serait-elle en retard ? »
— « Miss Mercedes? Je ne sais; j'ai dîné « dehors ; je suis venu seul au théâtre ; « je suis monté dans sa loge en arrivant: « elle n'y était pas. »
— « Sapristi! Et le public qui s'impa- « tiente! Vous entendez? Hein, quelle « salle! Mlle Mercedes, loge 17, n'est-ce « pas ? J'y vais voir, vous permettez? Si « elle est là je vous l'envoie, c'est en- « tendu. Et vous nous faites le... chose... « le truc nouveau... pas? »
Le loquace directeur s'en allait, toujours parlant : c'était un petit méridional encore jeunet, blondin, soigné, efféminé, ayant d'ailleurs (et la méritant), la plus détestable réputation : Forestier avait fait à Marseille, où on le connaissait bien, de louches affaires; s'était ensuite improvisé
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imprésario, avait organisé en province et à l'étranger quelques tournées malheureuses... pour les artistes qu'il avait engagés, et, n'ayant pas, malgré cela, réussi, était venu à Paris, sans le sou d'ailleurs, pour acheter un théâtre en faillite. On en trouve toujours. Il avait vite transformé celui dont il était devenu propriétaire en un endroit où tous les plaisirs se trouvaient réunis. Une sorte de jardin d'hiver de style mauresque précédait la salle : il y avait là des jeux de toutes sortes et des bars que tenaient des filles, presque jolies parfois, très décolletées toujours. D'ailleurs la clientèle ordinaire de l'établissement était surtout composée de femmes qui venaient là exercer leur métier, et dont certaines mêmes, grâce à leur renom, y avaient de gratuites entrées. Pour le
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moment l'endroit, nouvellement agencé, était à la mode, à la faveur d'une réclame effrénée, — par affiches bariolant les rues, promenées à dos d'hommes et en voitures,— comme aux premières pages des journaux boulevardiers, en des échos dithyrambiques grassement payés ; aussi Forestier se félicitait-il d'en avoir fait l'acquisition, avec l'argent d'une nouvelle dupe.
— «A tout à l'heure ! mon cher! » et le directeur disparut entre les décors: mais quelques minutes plus tard sa voix retentissait furieuse, trahissant sa présence mobile, ici, puis là : il jurait, sacraitT engueulait les machinistes d'abord, le régisseur ensuite, enfin une danseuse :
— « Toutes les mêmes, affirmait-il ; « propres à rien, pas même à lever un « homme ; si on les laissait faire, ces
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« bougresses-là, le théâtre ne serait « bientôt plus qu'un couvent, où l'on « n'entrerait qu'en se signant; oui, pas « autre chose î »
Et les amendes pleuvaient.
Ukko'Till, dédaigneusement, haussait les épaules : ce gringalet rageur, qui faisait si stupidement peser son autorité, lui paraissait tellement méprisable, à lui, qui d'un coup de pouce l'aurait collé au mur, impuissant! Mais la voix du directeur était devenue soudain aimable et presque mielleuse:
— « Wlt Mercedes ! On vous cherche, on « s'impatiente ; nous commençons par « les lutteurs, et c'est à vous tout de « suite après ; Ukko'Till vous attend déjà « sur la scène. »
Forestier continuait un instant encore, en suivant la comparse du shooter parmi
le dédale des décors, à raccompagner de ses phrases doucereuses :
— « Un vrai succès! chuchotait-il. Rien « d'étonnant, — j'en étais sûr — : quand « on est si jolie femme î »
Puis son ton de voix baissait, devenait un murmure lâche que de féminins éclats de rire cinglaient par intervalles. — Pris de ce stupre soudain qui le faisait redouter de toutes ses pensionnaires, même les plus faciles, le petit homme faisait tout bas des propositions tutoyantes : « Voyons, « pourquoi pas lui aussi? Il ne serait pas « méchant. Et puis, comme si on ne « savait pas qu'elle trompait Ukko' ! Avec « le clown, Little-Tony. Parfaitement. On « les avait vu. Qui ça? Lui-même, pardi ! « Alors, pourquoi pas lui? Demain, dans.
« son cabinet » et Forestier anhé-
lait, ses mains fourrageant quelqu'un qui
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devait être acculé contre un décor ébranlé parce poids.
— « Xon, non et non! » fut-il exclamé moqueusement.
Sur la scène Ukko'Till se retourna du côté d'où venait cette triple négation ; des pas légers faisaient maintenant sonner les planches; une porte s'ouvrit dans le décor du fond et une jeune femme, à l'embrasure, apparut. — Frêle, élancée, le corps aux lignes pures moulé en son travesti de torero, elle portait crânement la veste de velours cramoisi, très courte et sans basques, chamarrée d'or et brodée de sequins mêlés à des perles. Un maillot noir dessinait ses jambes musculeuses de jeune déesse-chasseresse, et, sous la toque toute grelottante de grelots, une résille métallique contenait les lourds cheveux bleus foncés. Figure adorable-
ment petite, presque sans front, où deux yeux ardents fulguraient, diamants noirs, près de braises rouges, les lèvres. C'était la senorita Mercedes.
— « Bonjour, Ukk' !» fit-elle.
Elle parlait avec l'accent délicieusement gouailleur des gamines de Paris, étant née à Montmartre et n'ayant jamais vu l'Espagne. — Son nom, le vrai, était Louise Pagot. Elle était fille unique et de hasard d'une bouquetière bien connue du Tout-Paris qui s'amuse, femme jadis galante tombée.... dans les fleurs , qui, le jour,tenaitau boulevard extérieur,en face le Cirque Fernando, une petite boutique, une échoppe plutôt, maigrement achalandée ; mais la marchande se promenait jusque fort tard dans la nuit de restaurant en restaurant et de brasserie en brasserie, chargée d'une brassée de ces
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bouquets banals confectionnés avec des fleurs pillées aux cimetières. Longtemps la mère emmena avec elle sa fille — dès que la petite fut en âge de plaire, — afin que l'enfant offrît, avec plus de cbance de succès qu'elle-même, sa cargaison tristement fleurie. — Puis, un soir, la gamine figura dans une pantomime, au cirque ; elle s'y plut, continua à faire partie des représentations, grandit dans les coulisses et les écuries, remplit des rôles de pages, apprenant un peu la danse et la pantomime, appelée du diminutif enfantin de Loulou ; et on la surnommait : Loulou Sans-Cœur, car longtemps on ne lui avait pas connu d'amant, dédaigneuse même d'une de ces liaisons si fréquentes, parce qu'elles sont sans danger, avec une camarade vicieuse : — «Les femmes, disait-elle, je ne les aime
« pas, elles me dégoûtent, et quant aux « hommes, ça regarde d'abord maman! »
Engagée plus tard par Forestier, Loulou devenait pourtant un jour la maîtresse d'Ukko'Till et, sous le nom de Mercedes, remplaça dans les exeicices du tireur un jeune garçon qui, jusque-là, s'y était prêté. Tout d'abord l'étonnement,au théâtre, fut grand : qu'était-il arrivé? comment la jeune fîlie s'était-elle éprise du shooter, bel homme évidemment, mais si brutal, si peu homme du monde ? Elle avait bien mal choisi, pensait-on ; un béguin inexplicable, pour une première fois surtout. Il y avait parmi les habitués des coulisses beaucoup mieux que lui.
Puis, par la suite, on jugea que la petite danseuse avait été peut-être très habile, ou du moins que sa mère l'avait été pour elle ; quelques bonnes amies jalouses
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fixaient même tout bas, dans les commérages des loges, la somme que la bouquetière avait exigée d'Ukko'Till pour lui livrer sa fille.
— « Bonjour, Lkko'! » répéta la jeune femme ; et d'un bond elle fut aux côtés du tireur, lui jetant les bras autour du cou.
Mais un rude et brusque mouvement d'épaules lui fit lâcher prise; elle chancela :
— « Eh bien qu'as-tu?Tu boudes, aujour- « dirai? Tu sais, les Hottentots du Jardin « d'Acclimatation sont dans la salle. As-tu « vu ? — Tiens ! les voilà, en face. Regarde « donc. Ils sont bien laids. Mais la belle « salle! »
— « Une belle salle, tant mieux I » grommela Ukko'; il avait rejeté en arrière son casque blanc et, d'une main, comprimait son front large, tandis que ses yeux fixaient
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la jeune femme, cruellement. Quoique lui tournant à ce moment le dos, un œil au trou du rideau, elle sentit ce regard, sans doute comme une brûlure qu'un fer rouge lui aurait fait à l'épaule, puisque brusquement elle se retourna:
— « Ukko' ! Ukko' ! cria-t-elle, qu'est- « ce qui te prend? »
Le tireur la regardait toujours, sans bouger de place, cependant que saisie d'effroi et presque magnétisée, elle s'immobilisait, comprenant vaguement maintenant quelle était la soudaine colère qui la couvait; mais elle n'osait penser, ni en rechercher par conséquent les causes, craignant de remuer, fût-ce le petit doigt de sa main, fût-ce en son cerveau terrifié la moindre idée. A peine respirait-elle. Soudain, Ukko'Till s'avança vers elle pendant qu'elle reculait, reculait, reculait
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jusqu'au premier portant; il la saisit au cou brutalement d'une main crispée et les yeux fixes, les dents serrées, lui parla dans le visage :
— « Ah! ah! Tu veux savoir ce que j'ai? « Tu ne le sais pas? Eh bien, ma petite « Loulou, tu vois, je suis content, parce « qu'il y a une belle salie ce soir. Oui ! « une belle salle, en effet, qui verra « quelque chose de nouveau... de très « nouveau. C'est bien Loulou que tu « t'appelles, n'est-ce pas? Eh bien, à « tout à l'heure. En attendant, va voir « ton clown! »
Sa voix avait changé de tonalité; l'accent étranger avait disparu, comme fondu dans sa soudaine colère.
D'un geste violent il la repoussa loin de lui.
Trois coups sonores retentirent.
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— « Allons, messieurs, en scène pour « la lutte, le public s'impatiente », glapit la voix du régisseur, et dans les coulisses Forestier tempêtait:
— « Voulez-vous vous dépêcher, tas « de feignants ! »
Mil
La gorge toute meurtrie et serrée, la senorita Mercedes s'enfuit à travers les décors, poussa une porte de fer qui retomba avec bruit derrière elle, prit un couloir obscur et fétide, monta sans s'arrêter par un escalier étroit, où elle fut bousculée à chaque marche, ouvrit brusquement une loge :
— «Onn'entrepas!»criaunevoixaiguë.
Mais elle était entrée, déjà.
C'était la loge de Little-Tony, le clown. Celui-ci, devant une toilette surchargée de fards et de flacons, était nu, tout à fait. Bicolore, bleue et rouge, une perruque
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à deux pointes se dressait, hirsute, sur son front; son visage était complètement maquillé de blanc, recouvert de pâte jusqu'à la naissance du cou; délicatement, avec un pinceau, le clown se dessinait sur le front et les joues des étoiles sanglantes et des croissants de sinople. Il tourna la tête :
— « Tiens, Loulou, et moi qui ne peux « pas t'embrasser ! » fit-il avec un chagrin comique de la voix. « Tu sais, « assieds-toi où tu pourras — moi, je n'ai « pas d'ordre. »
En effét^laloge était sens dessus-dessous; par terre les vêtements de ville, le chapeau rond, une canne traînant près d'une cuvette pleine d'eau sale ; les deux chaises étaient encombrées de chatoyants oripeaux, et d'autres costumes bariolés pendaient aux murs, retlétés par la glace,
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tout resplendissants dans la clarté des deux poires électriques qui éclairaient d'un trop plein de lumière l'exiguité de la loge. Des nuages de poudres, des odeurs mélangées à de la fumée de cigarettes flottaient, rendant l'air presque irrespirable. Le clown, cependant, continuait son maquillage, puis, s'étant reculé de la glace pour juger de l'effet obtenu, et se trouvant bien suffisamment laid sans doute — il choisit au portemanteau un costume, et enfila d'abord un pantalon effroyablement large, tout blanc, semé de dessins bizarres en couleur :
— « C'est gentil à toi d'être venue... » Mais la jeune femme l'interrompit :
« Il sait tout ; il veut me tuer! »
Little-Tony s'arrêta net :
— « Oh! là là, fit-il, qu'est-ce que tu « me racontes? »
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Sa voix avait pris tout à coup l'accent traînard des faubouriens; car, malgré qu'il portât un sobriquet britannique et ne se fit pas faute de baragouiner en un anglo-français bizarre les plaisanteries qu'il débitait sur la scène, il était, comme Mercedes, un parigot pur sang. Né à Clichy, il avait connu Louise toute jeune. Ensemble ils avaient joué dans une sexuelle promiscuité où ils s'étaient vite donnés l'un à l'autre,, sans pouvoir encore s'appartenir.
Plus tard la petite fille, que sa mère surveillait d'ailleurs, s'était reprise. Mais elle avait conservé pour le gamin, à peine plus âgé qu'elle, une grande tendresse, un amour bête, inconscient, quoique réel. Le garçon était entré au Cirque Fernando, où d'abord on l'employa aux écuries ; souple, musculeux, au reste intelligent
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il ne tarda pas à devenir, de simple palefrenier qu'il était, grâce aux conseils et à l'enseignement d'un vieux gymnaste, un acrobate que jalousèrent bientôt ses camarades. Survint un accident : il se rompit, au cours d'un exercice périlleux, le bras droit. Désormais incapable de disposer de toute sa force et de son entière agilité, il prit la profession de clown, fit montre d'un esprit inventif et original, et devint rapidement célèbre sous son nouveau surnom, exigé par le métier, de Little-Tony. Quand Forestier l'engagea pour faire partie de sa troupe, le clown avait revu Louise Pagot : celle-ci était alors au corps de ballet de l'Opéra, et, quoique jolie, danseuse médiocre, très peu remarquée encore. Même sa mère se désolait, prétendait qu'on ne ferait jamais rien de cette jeunesse, que
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c'était vraiment bien la peine de s'être saigné aux quatre veines pour lui donner une bonne éducation, puisque jamais cette petite dinde n'aurait quelqu'un de sérieux, si ça continuait. Forestier, sur les conseils du clown, l'engagea également; à la même époque l'imprésario venait aussi de signer avec Ukko'Till.
Ce dernier remarqua bientôt la jeune fille, comprit vite l'avantage qu'il y aurait pour lui de la faire servir à ses exercices, et comme, en outre, elle lui plaisait infiniment, il n'hésita pas à s'adresser à sa mère, en homme pratique et qui va droit au but, pour conclure l'affaire aux meilleures conditions possibles.
Loulou, en véritable enfant de la balle, se soumit docilement au marché dont elle était l'objet ; elle devint à la fois la
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maîtresse et la cible vivante de l'inimitable shooter ; hardie et inconsciente, d'ailleurs confiante en l'adresse infaillible d'Ukko', elle se prêta à ses plus dangereuses expériences; même avec une ingéniosité toute féminine, elle en inventa de plus effrayantes encore. L'homme, d'ailleurs, ne lui déplaisait pas, quoique férocement soupçonneux et jaloux. Aussi bien avait-il fort raison de l'être. Car le clown, furieux de s'être vu souffler une aussi désirable maîtresse, se souvenant aussi de leur liaison d'enfance et de ces premières caresses qui n'avaient pu aboutir, fît en secret une cour assidue à la jeune femme : il la pourchassa, la poussant dans les coins, l'empoignant à pleines mains, aux seins et au bas-ventre, la baisant aux lèvres goulûment : rieuse et consentante, la jeune
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femme se laissa vite persuader à des abandons plus complets. Et ce fut le reflet de leur liaison d'enfance : ils profitèrent des moindres instants, s'accouplant ici et là, au théâtre ou chez le clown, un peu partout. Seulement il fallait prendre des précautions multiples, à cause de l'autre, qui, un soir, s'il apprenait par malheur quelque chose, pouvait, pendant les exercices de tir, se venger en la tuant.
Or, ce cas, précisément, se présentait:
— « Es-tu bien sûre de cela ? reprit Little-Tony appuyé à la muraille.
— « Si j'en suis sûre ! Mais tiens, « regarde mon cou, je saigne : il m'a en- « foncé les ongles dans la chair, la brute, « il a manqué m'étrangler. — Aussi, cela « devait m'arriver. Je te l'ai bien dit tout à « l'heure. Et puis, pourquoi m'écrivais-tu? « Il a sans doute trouvé un de tes billets
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« dans la poche de ma jupe ; il fouille « partout. Toi, ça t'est bien égal ; qu'est-ce « que tu risques? Rien. Mais moi, il va me « tuer, pour sûr il va me tuer, dès mon « entrée en scène. » Loulou fondit en larmes:
— «Quel ennui que les femmes! » pensa le clown tout haut, puis, câlinement, comme pour atténuer sa phrase, il entoura d'un bras la taille de sa maîtresse, et avec un coin de serviette trempée dans l'eau savonneuse de la cuvette, il lui lava les écorchures saignantes qu'elle portait au cou:
— « Le sale animal en effet, que ton « Ukko' ! Est-ce qu'on arrange de la sorte « une jolie femme! 11 a marqué ses cinq « doigts dans la peau. Après tout, il n'est « certain de rien, même s'il a lu un mot de « moi où je t'aurais appelée « ma petite
« Loulou. » Çà s'écrit ces choses-là, entre « camarades, au théâtre. Voyons, con- « sole-toi, tout s'arrangera. Moi qui jus- « tement avais envie de t'aimer ! Veux-tu « que je t'aime, dis? »
Et délicatement, avec la houppe de cygne, Little-Tony poudrait de fraîcheur blanche le cou blessé de sa maîtresse.
— « Veux-tu ? »
Loulou ne répondit pas, se laissant aller cependant à l'enlacement de son amant, hargneusement indifférente.
A petits coups, le clown baisait la jeune femme sur la bouche, passant doucement sa langue sur les petites dents blanches écloses dans la pourpre saine d'une bouche d'enfant ; sa main agile avait lestement déboutonné le gilet du travesti, écarté la batiste fine de la che-
mise l te et caressait des seins exigus et fermes dont les pointes s'acéraient encore sous ses doigts. Quelques minutes s'écoulèrent— puis un même frisson parcourut le couple et le fit brusquement s'étreindre, s'unir, en un équilibre étrange sur le siège même où la jeune femme était venue sasseoir. Et tandis que celle-ci se renversait en arrière, et que son chignon, un peu défait, frôlait presque ainsi le plancher, ses mains mignonnes crispées, pour se retenir aux barreaux inférieurs de la chaise, le clown redressait au contraire son buste, la tête levée en une crainte de la salir avec son masque de plâtre : et c'était, reflété bizarrement par le miroir de la loge, un groupe à la fois charmant, monstrueux et ridicule.
Finalement le spasme les sépara, ils faillirent tomber. Mais le clown, d'un saut.
fut sur ses pieds; il vit qu'il était deminu, chercha une blouse qui fût pareille à son pantalon, l'endossa vite, et vint terminer sa toilette devant la glace. Tout en achevant son maquillage, il regardait derrière lui Mercedes. Lentement, sans rien dire, la jeune femme se rattachait. Maintenant ses yeux étaient secs; elle paraissait résignée.
Le silence continuait.
Little-Tony, ayant terminé sa figure, rangea les fards; puis il ramassa ses vêtements épars dans la loge, et les accrocha à des patères ; enfin il vida la cuvette dans un seau.
Mercedes se taisait toujours.
Little-Tony se mit à rouler une cigarette, fureta vainement pour trouver une boîte d'allumettes, eut l'air préoccupé d'un dérangement de sa perruque, ne
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voulant pas prendre, le premier, la parole. Mais la jeune femme, assise et immobile demeurait muette.
— « Ah ça ! » s'écria enfin le clown agacé, « est-ce que nous allons rester « ainsi muets, comme des chiens de « faïence, jusqu'après la représentation? « Que comptes-tu faire à présent?
— « Moi ? oh ! c'est bien simple ; « quand on sonnera tout à l'heure pour « Ukko'Till, je descendrai, et j'entrerai « en scène. »
— « Pour te faire tuer alors ? »
— « Peut-être; en tout cas, je l'au- « rais mérité, rien que parce que je me « suis donnée à toi plutôt qu'à un autre, à « toi qui n'a pas trouvé autre chose à faire ' depuis que je suis ici, que de...profi- « ter de moi, une dernière fois. Tiens, « veux-tu que je te dise? Tu me dégoûtes,
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« parce qu'au fond tu n'es qu'un lâche, toi « aussi ! »
La voix de Loulou Sans-Cœur sonnait, Apre et violente, avec des éclats de haine rageuse. Il y avait, dans ce timbre jeune et frais, comme des résonnances crapuleuses de vieille prostituée, aigrie par l'infortune. En même temps qu'elle parlait, la jeune femme se dirigea vers la porte; mais le clown se leva brusquement et y fut avant elle :
— « Un lâche, dis-tu, un lâche ! Eh « bien, par exemple ! D'abord, tu ne sor- « tiras pas d'ici, ou je cogne. Pour plus de « sûreté, je vais t'enfermer à clef : tu « crieras, mais quand on viendra t'ou- « vrir, j'aurai déjà fait ce que j'entends « faire. Allons, bas les pattes, et obéis- « sons. Un lâche, moi ? Tu vas voir cela. « pour un peu ! »
Litlle-Tony avait saisi Mercedes par les poignets; vivement, il l'entraîna dans l'angle opposé de la loge, la fît asseoir de force sur une chaise, et avant qu'elle ne se fût relevée, glissa par l'entrebâillement de la porte, la ferma derrière lui et retira la clef.
Quatre à quatre il descendit l'escalier.
En bas, dans le couloir, il entendait, chaque fois que la porte de fer s'ouvrait, des applaudissements continus : puis ce n'était plus qu'une rumeur indéfinissable. Quand il arriva dans les coulisses, les acclamations lui parvinrent mieux distinctes : c'était la fin des luttes ; sans doute Bob Archer, le champion d'Amérique, était aux prises avec un amateur, et Little- Tony, sachant que l'issue de ce match était, comme toujours, fixée d'avance, se surprit à sourire du naïf enthousiasme
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des spectateurs. Maintenant, très nettement, il percevait les bravo ! les hardi ! et les encouragements de toute espèce : puis un cri « l'Homme-masqué ! l'Hommemasqué ! » domina tous les autres. Des trépignements de victoire, des hurlements retentirent; littéralement la salle croulait. Il y eut plusieurs rappels.
Enfin la toile baissa pour tout de bon et la rumeur s'apaisa peu à peu. C'était l'entr'acte. Sur la scène, le remue-ménage commença: Les machinistes couraient, changeant les décors; des ordres se croisaient et par-dessus tout le bruit, la voix perçante de Forestier :
— «Dépêchez-vous, sacré nom de Dieu!»
Soudain le timbre résonne, longuement, tandis que le régisseur appelle de sa voix criarde :
— « En scène pour M. UkkoTill! »
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Mais le shooter y était déjà: sur une petite table on avait préparé ses revolvers et ses carabines: une à une, il chargeait lui-même chaque arme, l'examinait soigneusement, minutieusement, amoureusement.
— « Vous êtes prêt, mon cher? » vint lui demander Forestier.
— « Mais oui. »
— « Alors au rideau ! »
Les trois coups retentirent. — A ce moment même, Forestier aperçut sur la scène Little-Tony, un chapeau conique à la main ; il courut à lui :
— « Nom de Dieu, gueula-t-il, qu'estât ce que vous fichez là, vous? »
— « Moi? vous le voyez ; je viens « remplacer la senorita Mercedes. »
— « Vous... Vous? »
Le directeur, stupéfié de cette réponse
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inattendue ne trouvait pas une parole : évidemment le clown se moquait de lui, le regardant du coin de son œil malicieux et répétant :
— « Parfaitement: je viens remplacer mademoiselle Mercedes. »
Et, justement, le rideau se levait.
Un instant encore, Forestier, ne comprenant pas, était resté planté, bouche bée, entre deux décors:
— « Vous foutez-vous de moi....? »
avait-il enfin commencé, prêt à rudoyer vertement le clown ; mais tout à coup il se rappela ce que le shooter lui avait annoncé au commencement de la représentation:
« Je ferai sans doute quelque chose de « nouveau, quelque chose qu'on n'aura « jamais vu — d'extraordinaire, tout à fait, » avait dit Ukko'Till, et à mesure que ces paroles lui revenaient en mémoire, un sourire satisfait détendit peu
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à peu sa face jaune de petit homme rageur, qu'une crispation de colère subite avait rendue vilainement grimaçante.
Il se frotta les mains^fit claquer la langue, et, passant près d'une danseuse qui se trouvait dans les coulisses malgré l'ordre formel par lequel Faccès en était défendu aux personnes n'ayant rien à faire en scène, il ne se fâcha pas, au contraire, lui fourra simplement une main au tutu, ce que la jeune femme toléra avec complaisance, quoique stupéfaite de la bonne humeur inaccoutumée de son directeur.
Même elle crut devoir en profiter, fit un sourire pâmé, des regards alanguis, se prêtant de son mieux, les jambes molles, à cette caresse brutale, et ne protestant, qu'à peine, du bout des lèvres, par un « Oh, monsieur, si on nous voyait! » contre la lubricité de Forestier.
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Lui continuait, les yeux brillants, et lâchant à mi-voix, les dents serrées, des mots sales et des plaisanteries ignobles à l'oreille de la danseuse : la tiédeur acre qui montait du corsage décolleté très bas exaspérait son rut bestial, et de temps en temps il mordait la jeune femme à la nuque, dans les frisons d'or léger qui ciselaient une ombre blonde sur la blancheur d'un cou délicat.
Soudain, un vacarme. La porte de fer qui donnait sur le couloir menant aux loges venait de retomber, repoussée d'une main impatiente.
— « Nom de Dieu ! » sacra Forestier, et plantant là sa facile conquête, il courut à travers les décors, bousculant machinistes et pompiers, secouant avec fureur par une épaule le régisseur qui se trouvait malencontreusement sur son passage:
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— « Qu'est-ce qui fait tout ce tapage? » hurla-t-il, si fort que de la salle sa voix s'entendit; mais tout de suite il s'apaisa : il venait en effet d'apercevoir Mercedes, qui, un œil collé contre un trou fait dans le décor, regardait avidement sur la scène. Forestier s'approcha:
— «Est-ce que vous entrez maintenant?
« Little-Tony vous a précédé sur la « scène », murmura-t-il.
Mais la jeune femme n'entendait pas.
Forestier reprit :
— « M. Ukko nous a promis quelque « chose de nouveau, je ne vois pas « encore... et vous? Est-ce que vous « savez de quoi il s'agit ? » Puis comme sa nouvelle question restait encore sans réponse il saisit à deux mains Mercedes par la taille, la baisa au cou brusquement ; mais d'un mouvement sec des hanches et
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des épaules, il fut repoussé et dut lâcher prise.
Pour si peu il ne se déconcerta pas:
— « Grande bête! » fit-il, et passant les bras sous ceux de la jeune femme, il lui prit, dans ses paumes mi-fermées, les seins. Cette fois, Mercedes se retourna, l'air d'être très fâchée :
— « Fichez-moi donc la paix, espèce « d'idiot! Puisque je vous ai déjà dit que « vous me dégoûtiez, et que je ne vous « céderai jamais... à Y œil. Non, mais vous « ne vous êtes donc jamais vu dans une « glace, avec vos yeux chassieux et votre « moustache jaune qui pleure sur votre « bouche ! Et puis si vous croyez que « vous sentez bon ! »
Forestier eut un demi-geste de colère, la main levée, mais presqu aussitôt retenue.
— « Ah bien oui ! Essayez donc un peu: « est-ce que vous tenez seulement sur vos « pattes... Vieux pourri ! Vous ne voudriez « pas être mon amant de cœur peut-être? « Tenez si vous étiez raisonnable, vous « m'augmenteriez plutôt de quinze louis, « autrement il n'y aura jamais rien de « fait entre nous.
— « Eh bien ! c'est entendu, venez les « chercher, chez moi, demain, » souffla Forestier, « mais en attendant, laissez- « moi vous embrasser. »
Mercedes haussa les épaules, tendit les lèvres, avec une moue de dégoût non dissimulé, à son directeur qui y mit des baisers nombreux : et, par un raffinement bébête, il s'ingénia à suivre le rhythme de valse lente que jouait à ce moment dans la salle l'orchestre accompagnant les exercices. Mais la musique s'arrêta
tout à coup, et la voix de Little-Tony, nasillarde, retentit en longues périodes grotesques et emphatiques.
Mercedes, vivement, se mit à regarder de nouveau par la déchirure de la toile, et elle parut suivre avec anxiété ce qui se passait sur la scène. Ses deux mains convulsives serrèrent les lattes qui soutenaient le décor et un tremblement nerveux la parcourut des pieds à la tête. Puis, soudain, d'un mouvement elle se retourna :
— « Monsieur Forestier ! monsieur « Forestier, cria-t-elle. Il faut empêcher « cela à tout prix ! »
— « Quoi donc ? »
Et l'imprésario jeta à son tour un regard au trou du décor :
— « Mais je ne vois rien d'extraordinaire: » ajouta-t-il.
— « Imbécile que vous êtes ! Regardez-
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« donc, regardez-donc I Ukko' va luer « Little-Tony ; il va le tuer sûrement ! »
Etla jeune femme, affolée, se mit à courir de gauche, de droite, cherchant une issue qui pût mener sur la scène, lorsque tout à coup une détonation sourde ébranla les toiles.
Mercedes y répondit par un grand cri.
Dès son entrée en scène, un revolver à la main, Ukko'Till était venu saluer le public; et, du coup, la claque partit, entraînant de véritables applaudissements, car le tireur avait un énorme succès personnel.
Mais, derrière lui, parut, faisant d'inimaginables mines et de folles grimaces, feignant de viser avec une arme imaginaire qu'il aurait eu peine à soulever, d'un geste qu'il termina en un pied de nez, le clown Little-Tony.
La salle éclata de rire. — Stupéfait de cette inattendue hilarité, Ukko'Till se
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retourna, et une soudaine colère lui monta avec un flot de sang au cerveau ; son visage s'empourpra. — Le clown, fort irrespectueusement, lui tirait maintenant la langue, et le public se figurant, grâce au naturel parfait de la scène, qu'un spectacle nouveau allait se préparer, applaudit une seconde fois furieusement, secoué lui aussi d'une belle gaieté. Cependant Ukko'Till s'était remis de son premier étonnement : calmement, il dévisageait son rival, ne le quittait pas du regard, essayant sans doute de pénétrer ses desseins. Little-Tony, lui, semblait on ne peut plus folâtre. Les jambes démesurément écartées, il se balançait cocassement sur ses hanches, faisait le gros dos, mettait sa tête sous l'un et l'autre bras, puis essayait en vain de se coiffer avec son chapeau conique, don-
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nant à entendre, par une mimique effrénée, qu'il ne le pouvait pas à cause dune paire de cornes invisibles, mais démesurées, qu'il devait avoir au front. — En même temps, il examinait du coin de l'œil UkkoTill, malicieusement. Le shooter, tranquille en apparence, s'était approché de sa petite table et là. ayant choisi un revolver de plus fort calibre que celui qu'il avait tout d'abord pris, vérifia scrupuleusement les charges, et, le mettant en main, attendit.
Alors Little-Tony se mit à quatre pattes : il arriva dans cette posture jusqu'à l'avantscène, par sauts et par bonds, semblable à quelqu'animal douloureusement grotesque, puis, lorsqu'il fut près du trou du souffleur, il se redressa. — La musique jouait en sourdine une vague valse dont le clown avait suivi et souligné les rhythmes
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par ses contorsions ridicules. Allongeant alors le bras, il fit signe au chef d'orchestre d'arrêter ses musiciens et en même temps aux spectateurs qu'il avait à leur parler. j
Les accords cessèrent.
Un grand silence se fit dans la salle, et. Little-Tony, grimpant sur le pupitre du chef d'orchestre comme a une tribune, s'y jucha dans une attitude comique d'orateur.
— « Mesdames, Messieurs et mes petites « babies, » commença- t-il en sa langue bizarre, mêlée de mauvais anglais et d'argot parisien, le tout prononcé avec un accent indéfinissable, « vous savez « que je suis un type very rigolo, indeedî « Eh bien, je vais vous conter une « history plus drôle que moi! Ouvrez « donc les veux, les oreilles et le bou-
I KKO TILL 1 61
« che: les yeux pour me voir, les oreilles « pour m'entendre, et /e bouche pour me « crier... bravo! bravo! Vos hands, vous « pouvez les ouvrir aussi pour m'applau- <; dir. La history, la voici. Hum! hum! « broum ! Je mouche my nose auparavant « et je tousse. Andnow, écoutez:
« Il y avait une fois un shooter qui
< aimait very, very much, une lady très
< jolie, oh y est très jolie. Il tirait sur « cette lady devant le public sans la « toucher jamais, car il l'aimait very « much. Mais aussi il était very much <• jaloux! Il était jaloux d'un clown qui « aimait also la lady et... \&lady aimait
le clown] c'est pourquoi la lady et le « clown firent le .shooter, comment dire ? « ohsho/cing /... cocu, yes. Alors le sho- « oter voulant tuer la lady, indeed le « clown s'est mis à la place de la lady
pour être tué par le shooter. Yes!
« Or le shooter, c'est mister Ukko'Till; « la lady, c'est la senorita Mercedes, « dont le clown, Little-Tony, myself, « moi-même, a pris ce soir la place.' « Et comme cela peut vous faire très « plaisir, very much pleasure, d'assister « de vos places, confortably, à une exé- « cution capitale, mister Ukko'Till me « tuera devant vous, indeed !
Et, en manière de péroraison à cette allocution baroque, Little-Tony fit en arrière un double saut périlleux sur place, saluant ensuite gauchement le public, tandis que des salves d'applaudissements éclataient de toutes parts.
Cependant Ukko'Till n'avait pas bougé ; . lorsque la salle se fut calmée, gardant toujours de la main droite le revolver qu'il avait choisi, il prit de la main gau-
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che trois billes de couleurs différentes, 1rs jeta ensemble en l'air, et saisissant ensuite, de cette même main, un autre revolver, les fit voler en éclat l'une après l'autre avant qu'aucune d'elles ne fût retombée sur le sol. Il avait coutume de commencer ainsi chacun de ses exercices pour se faire l'œil et la main, et s'assurer de sa merveilleuse adresse et de son incomparable sûreté. Mais, d'ordinaire, il lançait d'une main les trois billes et tirait de l'autre. Aujourd'hui, tranquillement, il avait innové, devant le public, une manière plus difficile de les abattre, en y appliquant la méthode du jeu des osselets. — Et un murmure d'admiration consciente fit frissonner les spectateurs. Cependant la musique, très douce et très lente, avait repris. Le clown, se disloquant en mesure, sauta du pupitre du chef
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d'orchestre, traversa la scène dans toute sa longueur, sans cesser de présenter gravement son derrière au public : une énorme lune rouge, avec des yeux, un nez et une bouche d'un bleu clair, était cousue sur le fond de sa culotte flottante, et le rire reprit, convulsif, invincible, secouant toute la salle, du parterre au paradis. — La petite table recouverte d'armes près de laquelle se tenait UkkoTill était placée du côté cour; Little-Tony était arrivé du côté jardin, contre le manteau d'arlequin. — Là, tout d'une pièce, il se retourna vers la salle, montrant sa figure ahurie, les joues gonflées, faisant comprendre, avec des gestes inénarrables, qu'elle ressemblait, comme deux gouttes d'eau, à ce qu'il leur avait fait voir à l'instant même. — Et il prolongeait encore ce manège, surveillant
sournoisement UkkoTill en coulant un regard vers lui, dans l'espoir de surprendre chez cet homme un mouvement, un clin d'impatience!
Mais Ukko'Till gardait son impassibilité coutumière.
Alors simplement, sans ostentation, cessant ses grimaces, une résolution inébranlablement prise, les bras tombant, le clown fit face au tireur et attendit, tenant une minuscule plume claire, de colombe ou de perdrix, en équilibre sur son nez. Mais, pour tenir cet équilibre instable, il était obligé de faire osciller lentement la tête sur les vertèbres du cou, de sorte qu'il se fit tout à coup parmi le public, remarquant que le tireur s'apprêtait à abattre cette plume mobile, un silence de mort.
Ukko'Till avait pour habitude de tirer
rapidement et sans viser, du moins en apparence. — Mais cette fois il braqua le canon de son revolver : ce ne fut d'ailleurs qu'une seconde. Seulement des années, des années et des années défilèrent dans l'esprit des deux hommes pendant cette infiniment minime parcelle de temps.
Little-Tony, lui, se voyait au front un large trou noir qui saignait très peu ; et par un bizarre enchaînement d'idées, il se souvint, à ce moment précis, du jour où il tomba du haut d'un trapèze et se cassa le bras. Il était resté étourdi de la chute et on lavait cru perdu. Tout à l'heure on le verra pareillement étendu sur le dos, immobile; mais cette fois il sera bien mort, mort pour de vrai. Le repos final : cela devait ressembler au sommeil. Lui qui dormait si bien ! En une vision, il revoit le logement qu'il occupe,
la chambre à coucher et le lit large où il aime à s'étendre. Dans cette chambre Loulou est venue, dans cette chambre et dans ce lit. — Loulou Sans-cœur. — Oh oui! sans cœur; car il mourait pour elle qui ne valait pas la mort d'un chien, la gueuse. C'est qu'il la connaissait ! Certainement elle l'oublierait vite. Dès demain peut-être ! Cependant elle savait bien, elle aussi, qui il était, lui, et que, pour elle, il ferait toujours toutes les bêtises; elle l'avait traité de lâche cependant ! Si du moins elle le voyait mourir. Non, il allait être tué devant un public stupide et qui ne comprendra pas.
Seulement elle sera sauvée ainsi ! — Pour lui, qu'importe ? Un clown, c'est peu de chose ! Est-ce que ça compte ! Bien sur on le plaindra, mais nul ne le vengera. — On parlera de maladresse. — EL tout sera dit.
Ukko'Tillsongeaitdesoncôté:qu'il tenait son rival au bout de son arme infaillible.
Enfin !
Une joie immense dilatait sa poitrine, gonflait son cœur, lui montait au cerveau comme un vin qui serait l'océan !
Voilà dix ans passés il avait tenu ainsi, un instant, — pas même ! — son adversaire d'alors. C'était dans cette prairie du Far- West ; quelle belle étendue verte et lisse! L'homme était armé comme lui, et il fuyait sur un cheval rapide. — Mais la balle l'avait atteint, et ce rival, pour s'être démasqué, oh ! si peu ! avait roulé la tempe transpercée, sur le sol sonore ! Aujourd'hui celui qu'il haïssait était là devant lui, désarmé, immobile, à une vingtaine de pas à peine, et il le visait déjà depuis un quart de seconde. C'était un homme mort. Lui échapper, il ne le pou-
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vait plus. Trop tard ! Rien ne lui arracherait cette proie . Tant pis si l'imbécile s'était livré .lui-même, jouant beau jeu, le défiant ! Lui, il allait se venger d'abord, sûrement, sans danger — il prétexterait ensuite un malaise soudain, — une maladresse. — Et tout sera dit.
Ainsi, à cet instant suprême, les cerveaux des deux hommes communiaient finalement en une même pensée.
Le silence.
Une détonation martèle l'air, — et tout aussitôt, un cri le déchire, un cri de femme, poussé dans la coulisse.
Little-Tony était debout.
« — Recommencez, recommencez donc, « monsieur! Puisque vous m'avez man- « quel » cria-t-il sans quitter sa place, à Ukko'Till :
— « Je ne manque jamais, et c'est bien
« cette petite plume que je voulais abat- « tre au ras de votre vilain nez, monsieur « le clown », fit tranquillement le shooter déposant son arme encore fumante.
Dans la salle on ne comprenait pas:
— « Qu'y avait-il? Qu'est-ce? Est-il « blessé? »
Ces queslionsse croisaient, restaient sans réponse et le brouhaha s'accentuait, avec le mécontentement d'une attente déçue.
Cependant sur un ordre du régisseur, lequel avait suivi l'altercation des deux hommes, le rideau s'était baissé.
Quelques minutes après il fut relevé et sur la scène parut l'habit noir de ces sortes d'occasion. On demandait pardon au public; la personne qui servait d'habitude aux exercices de M. UkkoTill avait été en retard. Alors, Little-Tony avait voulu le remplacer. Mais M. UkkoTill,
le sympathique shooter, se refusait à continuer ses tirs avec le clown, craignant que son nouveau sujet ne fit un mouvement. Il pouvait le blesser, et croyait ne pas devoir recommencer. On doit éviter les accidents. On faisait donc des excuses aux spectateurs et on les priait d'attendre, de ne pas s'impatienter.
Aussitôt le rideau baissé, Ukko'Till s'était approché vivement du clown rentré dans les coulisses et, l'ayant saisi par le bras, le secoua rudement; en même temps, il lui parlait à voix basse, scandant ses phrases :
— « Ah çà, monsieur le clown, vous vous « moquez de moi! Vous m'avez fait cocu « et cela ne vous- a pas suffi : vous êtes « venu vous placer en face de moi, par « bravade, pour que je vous tue ! Cela « pouvait arriver, en effet. — Supposez
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« que j'aie été un imbécile, comme vous; « que je n'aie pu garder mon sang-froid ; « que je me sois emballé ! J'aurais tiré « sur vous? Mais alors, moi, je passais « pour un maladroit, vous me déshono- « riez ! Et c'était peut-être bien là votre « intention, n'est-ce pas? Nous nous re- « trouverons, quand vous voudrez, pour « peu que vous y teniez encore, mais pas « sur la scène : là, je ne dois jamais « manquer. Jamais, vous entendez? — « A bientôt, monsieur ! »
Et il lâcha le clown stupéfait, en lui imprimant une secousse tellement brusque et rude que le malheureux Little-Tony alla crever un décor. C'est que le tireur venait d'apercevoir, dans un coin, peureuse et lâche, Mercedes :
— « Toi aussi, lui sitïla-t-il à l'oreille, « car déjà on les entourait — tu t'es
UKKO T1LL 1 7 :i
« figurée que j'allais te tuer en scène ! — « Ne crains rien, je te ferai ton affaire et « pas plus tard que tout à l'heure ; * comme une chienne, je te tuerai comme « une chienne, entends-tu? — Seulement, « encore une fois, pas ici. Allons ! viens « maintenant, suis-moi. »
Terrifiée, ayant tout de même au cœur une inconsciente admiration pour l'homme qui la maîtrisait, la fille passa devant UkkoTill, semblable, en effet, à une chienne battue.
Dans les couloirs, la voix du régisseur glapissait :
— « Allons, messieurs, de la place; en « scène pour le ballet, mesdemoiselles! »
Soudain, un juron formidable retentit.
C'était Forestier, hurlant :
— « Qu'est-ce qui m'a foutu un pareil « idiot! Vous voulez donc que le public
« démolisse tout ici? La senorita Mercedes « est là — vous lui marquerez vingt francs « d'amende*(a manqué son entrée). — Et « M. UkkoTill va recommencer ses exer- « cices. Vous m'entendez ? — Au ri- « deauî »
Quand Little-Tony, abasourdi encore de sa chute, se releva, il entendit déjà sur la scène les détonations successives du shooter. Anxieusement, il vint coller un œil contre une déchirure du décor et aperçut la Mercedes, balancée sur un léger trapèze, prenant part, comme de coutume, aux exercices d'Ukko'Till, en apparence aussi insoucieuse, avec aux lèvres le même sourire]stéréotypé à la foule, et, en merci de chaque salve d'applaudissements, la même gracile inflexion de tète, le même petit geste mutin et si blanc de la main.
Rien, rien, pas le moindre signe d'an-
goisse sur son visage peint! Et le clown se prit à maudire ces fards, ces poudres et ces crèmes, qui font un masque impénétrable aux figures des comédiens et sous lesquels l'âme ne transparaît plus : ni la joie ni la douleur, ni l'espérance ni Teffroid ne sont trahis par ces traits figés , et la jeune femme, qu'il avait vu tout à l'heure se réfugier dans ses bras tremblante et peureuse, livrait le charme souple de son corps aux regards du public haletant de luxure, avec le calme habituel de tous les soirs. 11 se prit à penser . l'aurait-elle joué par hasard? se serait-elle entendu avec le tireur, pour se débarrasser de lui, en lui donnant un avant-goût de la mort? Après tout, elle en était bien capable ! N'était-ce pas « Sans-Cœur » qu'on l'avait surnommée?
Et ce sobriquet de coulisses, n'au-
rait-elle pas tenu à le mériter? Elle lui avait semblé toute changée, dans la voiture, avant la représentation : peutêtre bien encore avait-elle un autre amant ! — mais alors quelle bêtise de ne pas le lui dire, à lui, un ami d'enfance, qui ne se serait pas fâché, comprenant ces caprices. Oui ce devait être cela; elle avait pris un amant; seulement qui? Forestier... elle avait meilleur goût; Lorédan Trenn ?... il ne venait plus guère au théâtre, et puis un journaliste! Ah! le Jockey, cette rosse de palefrenier qui les épiait toujours, l'espèce de mouchard.... pour ça non, par exemple, il le lui défendait bien. Tous,, oui ! tous, mais pas ce souteneur décavé; jamais! Il se chargeait de lui régler...
— « Eh bien qu'est-ce que vous faites- « là? »
Littlc-Tony se retourna; c'était le directeur qui l'interrompait ainsi, et Forestier était précisément accompagné du Jockey.
— « Dites donc, ne vous gênez plus, « détériorez mon- matériel maintenant, « déchirez-moi des décors tout neufs, « pour exercer votre métier de jaloux : « ce n'est pas assez de les crever comme « tout à 'heure en recevant une correc- « tion méritée.,.
— « Vous dites Répétez si vous « osez? »
Une colère s'emparait du clo^vn de se voir traiter ainsi devant l'homme haï qu'il supposait son rival. Soit que Forestier eût deviné ce sentiment, soit qu'il ne voulut pas paraître céder, il ricana.
— « Nierez-vous avoir reçu?...
— « Pas plus, en tout cas, que vous*
L'KKO TILL 1 7 9
« ne nierez avoir attrapé ce soufflet! » riposta Little-Tony littéralement exaspéré, en joignant le geste à la parole.
La giffle formidable retentit comme un coup de battoir sur la face blême de Forestier qui, surpris, n'avait pu éviter la main à la fois leste et pesante du clown, mais qui ne parut pas en être plus interdit pour cela.
— « Vous avez de la chance », fit-il seulement, « qu'il y ait eu un témoin de « l'affaire, — monsieur, ici présent! »
C'est que Forestier n'en était pas au premier affront de ce genre, loin de là : le nombre de claques qu'il avait reçues était légendaire; aussi, tandis que le poète Daniel Rivoire prétendait que le sire était « gifflable et bottable à merci », le chroniqueur Lorédan Trenn qualifiaitil plaisamment la figure du pusillanime
directeur de « Au Rendez-vous des claques fidèles ».
— « Il est entendu, n'est-ce pas, »
ajouta l'imprésario « que votre engage- « ment est résilié de droit dès demain « matin : ce sera ainsi tout bénéfice pour « moi; ce soir vous avez déjà manqué me « faire rendre la recette, avec le tour « imbécile que vous avez voulu jouer à « Ukko'Till; demain, il vous prendrait « peut-être une autre fantaisie... Sans << compter vos mouvements de mauvaise « humeur... Et, justement, Monsieur me « propose un truc d'équitation absolu- « ment nouveau qui remplacera à mer- « veilles vos pantalonnades. Entre nous, « vous n'êtes pas assez inventif: toujours « les mêmes, vos clowneries. »
Et comme le régisseur montrait à ce moment sa personne craintive :
UKKO TILL 1 SI
— « Marquez donc à M. Little-Tony « l'amende d'usage pour avoir détérioré « un décor. »
— « Un décor î T'appelles ton sale « museau un décor? Mince de décoration « alors ! » gouailla en pirouettant sur ses talons le clown redevenu très gai, devant la couardise de son directeur :
— « Oh la! la! la! la! »
Son rire et ses quolibets parvenaient encore sur la scène, alors qu'il .avait déjà franchi la poKe de fer, et que celle-ci était retombée derrière lui avec fracas.
— « Bon débarras ! » crut devoir murmurer alors le Jockey, pour faire sa cour au directeur.
— « Heu, heu! »
Forestier se rappelait maintenant que le clown devait paraître après le ballet : il allait falloir faire au public une seconde
i 8 2 L'KKO T1LL
annonce, pour expliquer la suppression de ce numéro qui obtenait toujours un gros succès d'hilarité ; les spectateurs, déjà indisposés par l'incident de tout à l'heure, allaient peut-être se fâcher... Aussi se tiraillait-il les moustaches, très perplexe, ne sachant à quelle résolution s'arrêter. Puis tout à coup, prenant son parti, il s'adressa au Jockey :
— « Dites-donc, mon bon, rendez-moi « un service... Allez trouver Little-Tony « dans sa loge. Dites-lui... ce que vous « voudrez, quoi... S'il l'exige... que je « lui fais des excuses... Vous comprenez, « les affaires et la recette avant tout, « n'est-ce pas? Et je compte sur votre dis- « crétion, cher ami?»
Le Jockey faisait la moue: un instant il s'était vu débarrassé de son rival, et, en quelque sorte, vengé de ses imperti-
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nences. Et voilà que c'était lui qui devait aller le prier de revenir ! C'était trop fort ! Il crut devoir tenter des objections :
— « Monsieur Forestier, vous n'y pen- « sez pas... »
Mais précisément Little-Tony réapparaissait dans les coulisses.
— « Eh! là-bas, espèce de filou, » glapit-il, « j'espère que tu vas me régler, et « de suite. Je n'ai jamais eu confiance « en ta vilaine personne ; ce n'est pas « aujourd'hui que je commencerai.
« Allons, houste ! La monnaie, ou je « fais du potin ! »
Forestier, prudemment, se recula de quelques pas, mettant le Jockey entre lui et le clown; puis, se sentant en une sûreté relative :
— « Voyons, voyons... entre honnêtes
1 8 A L'KKO TILL
« gens! Ces... choses-là ne se font jamais « en public; dans mon cabinet, j'aurais « compris. Enfin! Précisément je char- « geais monsieur de vous dire... Tenez, « c'est oublié, n'est-ce pas? Une poignée « de main. »
Et il s'esquiva, en serrant vaguement au passage la main que Little-Tony ne lui tendait pas. Puis, tout à fait hors de portée de son peu commode pensionnaire, il lui cria :
— « Bonne chance, hein, dans votre « parade? Ça va être votre tour après « ces demoiselles. Ne manquez pas votre « entrée surtout ! »
— « Décidément, » pensa le clown tout haut, « il est encore plus crapule que je « ne le croyais. »
Et il ajouta:
— « Vous vous valez, toi et lui. »
L'KKO TILL 185
Le Jockev eut une grimace souriante qui voulait protester :
— «Tu exagères... Mais toi-même.
« quel farceur tu fais ! Pas plus tard que « tout à l'heure, au bar, tu me jurais « quela Mercedes n'était pas ta maîtresse. « Bon; je t'ai cru sans te croire : tu avais « l'air si sincère ! Mais voilà que je « passe ici pour dire un mot à Fores- « tier de ma nouvelle machine, tu sais!... « avec deux chevaux en liberté; je le « cherche en bas, on me dit qu'il est en « haut, aux loges des danseuses. Alors je « monte : en passant devant ta loge j'en- « tends une voix qui appelle et des coups « de poings contre la porte; je vais cher- « cher le régisseur pour faire ouvrir... »
— « Ah! c'est toi qui... » interrompit Little-Tony.
— « Voyons, mets-toi à ma place; tu
« en aurais fait tout autant, conviens-en. « Mais pourquoi diable l'avais-tu enfer- « niée dans ta loge, la Mercedes? Elle « est descendue sans rien vouloir nous « dire. Ah! Tu es un heureux gredin! »
Le clown, ramassé sur lui-même, se consumait de rage ; cet homme qui le raillait, il aurait voulu sauter sur lui, le piler, le réduire à néant. Mais c'était un nouveau scandale. Puis autre chose : les exercices d'Ukko'Till tiraient à leur fin, et, après les rappels d'usage, il savait que Mercedes quittait la scène la première, le shooter ne laissant à personne le soin de ranger ses armes; aussi, quelque insensé que fût ce désir, quelque risque qu'il pût courir à le réaliser, il voulait à son passage lui dire un mot, savoir quelque chose...
Après tout, si Ukko'Till la suivait, cela
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importait peu; et si le tireur, l'apercevant, venait à lui, il se tenait maintenant sur ses gardes et ne se laisserait plus rudoyer ; même,, il ne faudrait pas qu'on le touchât du bout des doigts, carilse trouverait en état de légitime défense, et alors, tant pis !
La figure du clown devint si mauvaise, à la pensée qui lui traversa le cerveau, que le Jockey, qui du coin de l'œil l'observait, crut agir prudemment en s'éloignant sans mot dire. Little-Tony, les regards aiguisés de haine, fouilla l'ombre autour de lui ; il cherchait quelque chose qui, le cas échéant, put lui servir d'arme, et il arrêta sa vue sur un de ces blocs de plomb qui servent à fixer des portants.
Soudain, après une dernière série de détonations, le timbre du régisseur résonna, au moment du baisser de la toile.
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Alors, des bravos et des rappels successifs; enfin, la chute définitive du rideau.
Presqu'aussitôt la Mercedes parut dans la coulisse :
— « Où est Forestier ? » cria-t-elle dune voix fébrile, et la sueur, une sueur de peur, délayait son maquillage : « Où « est Forestier? J'ai à lui parler, de « suite ! >^
— « Je vais vous le chercher, madame, « si vous le permettez. »
Le Jockey s'interposait ainsi, puis s'empressait, appelant au fond de la scène : — « Monsieur Forestier, monsieur Forestier! »
— « Loulou ! » commença Little-Tony à voix basse : il s'était glissé sans bruit tout près d'elle entre deux portants, et posant sa main sur le bras de la jeune femme, l'avait arrêtée au passage.
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— « Toi ! . . . Vous ! » siffla-t- elle. « C'est « trop fort, par exemple! Qu'est-ce que « vous me voulez encore? »
— « Mais... mais...
— « Ah! non assez : vous êtes ridi- « cule! »
— « Ridicule ?... »
— « Parfaitement ! »
— « Ridicule? Pourquoi? »
— « Pourquoi?... Parce que... Parce « que, mon cher, il fallait te faire tuer ï »
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— « Par ici, senorita Mercedes, par « ici, » et le Jockey, maigre et obséquieux, s'effaçait dans le couloir obscur, étroit, devant la jeune femme, continuant: « M. Forestier est dans son cabinet « directorial, il m'a prié de vous faire « passer par son entrée personnelle; car « il y a du monde dans le bureau d'at- « tente. »
Et, tout bas, l'écuyer suppliait :
— « Puis-je vous rendre un service? Je « suis à votre disposition pour tout ce « que vous voudrez. Si vous saviez... »
Mercedes, toutes ses mignonnes dents montrées, eut un léger rire méchant :
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— « ... comme je vous aime! IN 'est-ce « pas? Et allez-y la musique ! Quelle ren- « gaine ! Vous n'avez pas d'autre phrase à « la bouche, vous autres hommes. Non, « ce que vous êtes agaçants, mais aga- « çants! — Peut-on entrer, Forestier? »
Elle frappait de son petit poing fermé la porte du cabinet directorial, et l'ébranlait sous des coups répétés.
Un bruit de pas empressés derrière la mince cloison, et, presqu'aussitôt, dans l'entre-baillement, la figure radieuse de l'imprésario :
— «Comment donc, chère, chère amie ! »
Elle se glissa vite par l'ouverture, mais
avant que la porte fût refermée, elle adressa au Jockey un gentil 'signe de tête avec un « Merci et sans rancune! » de sa plus douce voix. Puis:
— « Ah! mon petit Forestier, mon
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« petit Forestier, si tu savais comme je « suis malheureuse ! »
En même temps elle s'appuya familièrement, d'une main, l'insidieuse, à l'épaule du petit homme subjugué, tandis gué, de l'autre se cachant le visage, elle feignit sangloter.
Forestier sentait tout contre lui ce souple corps aux lignes félines, presque nu sous le travesti masculin, crânement porté, qui ajoutait, à tout ce que la jeune femme avait de charmeur, le piment d'une sensation vicieuse: et puis, elle venait pour la première fois de le tutoyer, si câline! Une bouffée d'orgueil bête monta à son cerveau étroit et l'emplit entièrement : et cette fumée obscurcissait encore son pauvre esprit. Se redressant, se rengorgeant, il prit un air ridiculement protecteur, cajola de 'ses doigts lascifs
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la chevelure parfumée de Mercedes, appuyant contre son plastron l'exquise et vile tête de la fourbe enchanteresse.
— « Mais je suis là, chérie » roucoula-t-il.
— « 11 veut me tuer ; sauve-moi ! » et avec une volubilité persuasive, d'adorables mouvements de tête, des gestes mignardement courroucés, elle détailla une longue histoire, toute enchevêtrée d'incidents, pleine d'invraisemblables contradictions, dont tout autre que l'imbécile qui les écoutait se fût vite aperçu ; mais lui, bouche bée, ne prêtant d'ailleurs qu'une très vague attention au récit de la jeune femme, le ponctuait automatiquement, par réguliers intervalles, avec des « oui, oui! », des « certainement! » des « tu as raison ! » qui témoignaient de la plus aveugle crédulité.
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— « Alors, tu comprends, » finissaitelle, « j'en ai assez; d'autant plus que je « n'ai jamais eu ça » — l'ongle rose du pouce de sa main droite claqua sous la blancheur entr'aperçue de ses dents exiguës, aiguës, parmi l'ensanglantement cruel des lèvres — « avec ce vilain singe « de Little-Tony; un clown! S'il était joli « garçon encore: mais avec sa face de « voyou! Tiens, veux-tu que je te dise? « Eh bien, pour moi, ce garçon finira « mal. Oui, très mal! Je sais ce que je « dis. C'est un sournois. As-tu remarqué « ces regards en dessous? Et cet air d'en « avoir deux? J'ai vu des photogra- « phies d'assassins, celle de Chose, Ma-
« chin Gamahut par exemple : c'est
« étonnant ce qu'il lui ressemblait, à ton « clown !
« Mais, en attendant, c'est Ukko'Till qui
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« me fait le plus peur. Il est violent, lui, « emporté, et je neveux pas rentrer avec « lui ce soir. Ah ! mais non ; sûr il me « donnerait un mauvais coup. Aussi tu « m'emmènes, n'est-ce pas, mon petit? Et « voilà: ce sera tout de suite, au lieu de « demain que je serai à toi, toute à toi, « heureux polisson ! D'ailleurs, flûte ! j'en « ai assez de lui servir de cible, à cet « espèce de sauvage. Est-ce qu'on sait « seulement d'où il vient? Ça doit être un « Peau-rouge déguisé? En tout cas je « m'en vais lui écrire de suite que, n, i, << ni, c'est fini. Tiens, sur ton bureau. « Toi^envoie une note dans les journaux: « un prétexte quelconque : que je suis « malade... que... qu'un prince russe m'a « enlevée — c'est ça qui fait de la réclame! « — Et puis, ajoute que je serai remplace cée définitivement par.... oh! la bonne
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« idée ! Par Liltle-Tony ! La tète qu'ils « feront tous deux! »
L'espiègle éclata de rire; elle en voulait également aux deux hommes de l'horrible peur qu'elle venait d'avoir, et son rire, à la pensée de leur faire une méchanceté, devenait rageur et féroce, semblait vouloir mordre. Aussi, avec l'air de n'y pas tenir, elle insinua :
— « Je pourrais bien la faire, cette « note, hein? »
Mais Forestier refusa : il en chargerait le secrétaire et comme UkkoTill devait venir tout à l'heure, toucher son cachet, il le préviendrait, habilement. En attendant il allait sonner et faire dire à l'habilleuse d'apporter ici la pelisse de Mercedes ; puis il irait faire un tour sur la scène, tandis qu'elle s'enfermerait dans son cabinet; et il recevrait le shooter à côté, dans le
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bureau d'attente; ou bien même il le préviendrait en allant lui rendre visite dans sa loge. Ensuite on s'en irait, en passant par cette petite porte-là qui donnait sur la salle : une voiture les attendrait au contrôle
— « Comme je vais t'aimer, toi! »
s'écria théâtralement la jeune femme, en jetant avec un beau geste étudié ses deux bras au cou de Forestier; et, toute frissonnante, elle se pâma, la tête renversée, aux yeux mi-clos, aux lèvres entrouvertes, les seins dressés sur la poitrine battante, en un spasme délicieusement simulé.
Lorsqu'après la triple ovation que le public enthousiaste avait coutume de lui faire, Ukko'Till eut vu tomber définitivement le rideau, écran de toile flottante derrière lequel les rumeurs de la salle s'atténuaient peu à peu, vacillantes, ainsi que s'éteignent des lueurs, il s'occupa d'abord de ses armes, et comme le garçon d'accessoires s'emparait de la table où elles étaient étalées, la transportant dans la loge du shooter, il le suivit, lui enjoignant de faire attention, de prendre garde à un faux pas, jusqu'à ce que le tout fût à l'abri. Alors il congédia l'homme,
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en lui donnant le pourboire habituel, et ferma sa porte au verrou, afin d'éviter les visites et les félicitations des importuns qui venaient d'ordinaire lui témoigner leur admiration à sa sortie de scène. 11 laissa retomber encore une lourde tenture, et, inattentif désormais aux heurts comme aux appels, qui ne lui parvenaient qu'assourdis d'ailleurs, il procéda au nettoyage de ses armes, délicate besogne dont il ne confiait à personne le soin et qu'il accomplissait méticuleusement, tous les jours, sitôt ses exercices terminés. Il démontait chaque pièce, l'essuyait, la graissait, la visitait afin de s'assurer qu'elle était bien intacte, la remettait ensuite en place. Ce travail accompli, il rangea dans la cassette d'acajou, où chacune s'encastrait exactement, ses chères armes, et l'ayant fermée à double tour,
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la minuscule clef d'acier dans la poche de son gousset, avant d'avoir quitté son costume de scène ou de s'être même essuyé les mains tachées de poudre et graisseuses, il sortit afin d'aller toucher chez Forestier, ainsi qu'il avait l'habitude de le faire, les cinq cents francs qu'il touchait par soirée. C'était là toute la confiance dont il voulait bien honorer son directeur. Il aurait pu exiger d'être payé d'avance, prétendait-il. Mais, dans le couloir, il rencontra le secrétaire du théâtre :
— « M. Forestier m'envoie vers vous « afin que vous ne vous dérangiez pas... »
Et le secrétaire tendit au shooter une enveloppe. Ukko'Till ne s'étonna pas.
Une attention délicate de Forestier, pensa-t-il ; il crut seulement devoir ouvrir l'enveloppe et compter les cinq billets de
cent francs devant celui qui les lui avait apportés :
— « Le compte y est, je vous « remercie. »
Mais le secrétaire reprit :
— « J'ai aussi une commission à vous « faire de la part de Mlle Mercedes : elle « m'a prié de vous dire de ne pas l'atten- « dre ce soir. Sa mère est venue la cher- « cher. »
— • « Vous dites? Sa mère? »
— « Parfaitement; une vieille dame, « très respectable. Et Mlle Mercedes a « ajouté qu'elle vous enverrait un mot. « Des affaires de famille, je crois : un « proche parent qui vient de mourir.
« Elle m'a dit... de prévenir aussi M. Fo- « restier dans le cas où il lui serait im- « possible de prendre part demain soir à « vos exercices. Notre directeur espère
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« qu'ils auront lieu tout de même, « car il a quelqu'un sous la main. Seu- « lement une répétition, demain dans « l'après-midi, serait peut-être néces- « saire. C'est pourquoi... »
— « Bien, je verrai. »
UkkoTill tourna les talons; il rentra dans sa loge, s'y enferma de nouveau, et se mit à sa toilette. Il quitta d'abord son costume de scène^puis, ses mains lavées, d'une serviette enduite de vaseline, il s'essuya le visage légèrement couvert de fard.
Tout à coup, il éclata en sanglots.
11 pleura.
Il pleura, sans parvenir à maîtriser ses larmes, comme un enfant ; car il se sentait tout petit dans la grande main de la douleur.
Souffrir, souffrir encore: toujours, jus-
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qu'à ce que fussent abolies toutes autres sensations, jusqu'à ce qu'il ne sût même plus pourquoi il souffrait : et sa pensée peu à peu s'immobilisait, stagnait. Comme un liquide en un vase de verre incolore, elle prenait cette translucidité tranquille qui ne trahit aucune cristallisation... Ainsi passèrent des minutes, peut-être des heures ; puis, grâce à quelle cause inconnue, sous quelle influence, quel choc, une lente effervescence : et bientôt, de même que ces longues aiguilles qui prennent naissance au sein des solutions cristallisables, quelques idées ténues d'abord.
Que peut-être bien il avait mérité cette trahison... qu'une raison latente, si infime fût-elle, devait exister : égoïsme dont sans doute il ne s'était pas rendu compte, brusquerie qu'il n'avait évidemment pas remarquée. Mais les torts qu'il se don-
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nait, par cela même qu'ils étaient, au fond, excusables, ne faisaient que rendre plus cruel, plus lâche à ses yeux l'abandon dont il était victime. Et songer qu'elle n'avait pas même essayé de nier, de se défendre ! Qu'elle avait avoué, par son silence d'abord, par sa fuite maintenant, être en effet coupable. Sans même tenter d'obtenir un pardon qu'il lui eût peut-être, l'imbécile, accordé ! Il fallait donc croire ce qu'il osait à peine se permettre de penser, que pendant ces premiers mois heureux, elle avait fait semblant de l'aimer, la misérable? C'était donc possible, ne pas aimer et donner l'illusion de l'amour? Pouvait-on faire semblant de vivre? Un mort avait-il jamais eu l'air d'être vivant? Dérision ! Avoir été aveugle à ce point, s'être laissé tromper par un parfum falsifié de jeunesse et de
sincérité, et ne pas avoir senti l'odeur de charogne de cette âme déjà pourrie! Oh la vile créature, l'infâme prostituée! Mais quelle injure trouver qui ne fût pas, lui semblait-il, presque un compliment, appliqué à cette fille sans cœur?
L'injurier? Non! Elle était trop méprisable décidément pour mériter qu'il s'indignât contre elle : une femme pareille pouvaitinspirer du dégoût, — de la colère, jamais. Et s'il sentait, malgré tout, une rage sourde l'envahir, c'était, maintenant il le comprenait bien, d'avoir cédé à il ne savait quel sentiment, un sot orgueil, peut-être un élan d'inconsciente pitié, en ne se vengeant pas, froidement, sans courir aucun risque, sur le complice qui était venu le braver et qu'il avait tenu à sa merci ! Le drôle avait donc bien compté sur sa générosité? Avait-il lu au
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fond de son cœur...? Mais lui-même, il avait hésité ! C'est inconsciemment qu'il n'avait pas tué : et il y avait eu quatrevingt-dix neuf chances contre une pour qu'il le fit. Quelle était donc la raison qui l'avait poussé à faire grâce? Celle dont il s'était vanté, son amour-propre de tireur adroit? Quelle plaisanterie! Son amourpropre? Il en faisait bon marché. Quoi donc! C'était... ah, maintenant, il la savait cette raison. Elle était plus humaine et plus ridicule, et c'est pourquoi ce devait être la vraie, la seule. Oui, il n'avait pas tué, il n'avait pu assouvir sa vengeance par... habitude, simplement! Parcette habitude, qui était devenue sa vraie nature aujourd'hui, l'essence même de son être, comme son nom, à cette heure, était UkkoTill. Autrefois, le clown eût payé cher sa forfanterie !
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Autrefois !
Dans la brume du souvenir le passé transparaissait vaguement, si vaguement. . . Et comme, de l'estuaire àla source, on remonte un fleuve dont le cours vous a transporté à travers le déroulement d'horizons toujours divers, comme on retourne en amont, en sorte qu'on revoit successivement, d'abord les paysages récents, puis ceux d'hier, puis ceux de l'avant-veille,et ainsi de suite, de proche en proche, jusqu'aux rives déjà oubliées, de même, il se rappela, l'un après l'autre, chaque événement de sa vie tumultueuse, aux flots pressés.
Récemment : ses succès et ses triomphes, depuis l'humble début à San-Francisco, dans une taverne, où son adresse attirait chaque soir la foule, et dont le patron l'avait engagé pour un an, à la
suite d'un pari, proposé et tenu, que d'un bout de la salle à l'autre, il percerait, au centre, d'une balle de revolver, un as dans la main d'un joueur qui s'obstinait à lever très haut au-dessus de sa tête chaque carte qu'il abattait. Pari qu'il avait gagné. Et cette justesse du coup d'œil, cette précision de tir, il les avait dus à son métier de chasseur de buffles, ayant contracté, dès son arrivée dans l'Amérique du Nord, un engagement avec une société dont le but était la préparation des viandes conservées. Il venait alors de Terre-Neuve, où l'avait débarqué, peu de temps auparavant, sur le French-Shore, un cotre de pêche, dont le patron l'avait accepté comme passager, moyennant cinq cents francs pour la traversée ; et ils étaient partis, au printemps, d'Audiern, là-bas à l'extrémité du Finistère. Il avait vécu
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trois mois environ dans la petite ville bretonne, à l'hôtel, en touriste, fuyant Paris, se cachant. Ce Paris qui l'acclamait aujourd'hui, ce Paris où il était né, où il avait passé son enfance orpheline, maladive, à peine instruite..., jusqu'à l'adolescence misérable et le vol, un soir, dans la chambre soudain obscure à cause de la lampe renversée, et la vieille hôtelière surprise, à moitié assommée, en train de compter la recette de la journée. — Le garni où il avait demeuré, avec ses chambres d'une propreté douteuse, ses meubles Empire dépareillés, dès son arrivée dans la capitale, il avait voulu y revenir, le revoir, poussé encore, après tant d'années, par cette curiosité inconsciente, fatale, qui ramène le criminel sur le lieu du crime ; n'était-il pas si changé maintenant qu'on n'aurait pu le recon-
naître? C'était, là-bas, dans le quartier
de la Halle aux blés Mais la rue même
avait disparu. Ah, qu'il aurait bien voulu revoir cependant le cabinet meublé où il avait habité, et la glace au tain abîmé sur laquelle, avant de s'enfuir, avec ce cynisme audacieux des précoces malfaiteurs qui ont besoin de se vanter de leur crime, il avait signé son nom
Son nom? Lequel? Le premier de tous ceux que, successivement, il avait porté : celui... qu'il avait même oublié!
Mais peut-être... enfermant les yeux, en ne pensant à rien... en écrivant distraitement...
Et il ôta de son doigt le diamant qu'il venait d'acheter dans la soirée : puis les paupières closes, après un peu d'hésitation, d'un geste rapide, celui d'un somnambule, il grava sur le miroir:
« Jules Moret. »
Aussitôt, un sursaut le saisit, comme s'il s'éveillait d'un cauchemar ; et, très haut, il cria en se retournant :
— « Qui a prononcé ce nom? »
Une voix intérieure lui répondit bien: « Ta conscience » mais il ne l'écouta pas.., eut seulement un mauvais rire, et secoué de sa torpeur, termina sa toilette avec tranquillité.
Peu d'instants après, il quittait sa loge.
Il se fît ouvrir par le régisseur la petite porte qui, des coulisses, donnait sur la salle, et se mêla à la foule des spectateurs. Une rumeur de fanfare emplissait l'air, zébrée par le ruissellement d'un jet d'eau. La foule hésitante circulait parmi des massifs de feuillage, des petites tables el des chaises, dans une interminable promenade lente et régulière. Mais un timbre retentit : il se produit dans ce remous humain un courant, et des filles se dirigent vers le fond, suivent les couloirs de côté où de multicolores affiches crient leur réclame, préconisent des
pilules, conseillent des corsets, vantent milles choses. La foule devient plus dense à mesure qu'elle approche, et il y a de longs coudoiements qui englobent et portent chacun, malgré soi, vers la balustrade qui enserre, d'une rampe recouverte de velours rouge, le parterre. On vient de tendre, avec des câbles qui s'entre-croisent, un large filet dont les mailles quadrillent Fair, minusculement. Et voici que sur la scène une jeune femme se silhouette, en maillot de satin et d'or. Elle bondit, s'élève en un clin d'oeil jusqu'aux cintres, et là, sur un trapèze, charme l'espace de ses mobiles poses, si gracieuses qu'elles semblent naturelles: la gymnasiarque voltige et plane ; brusquement elle reste pendue d'un pied à la barre, son autre jambe se replie, flexible, autour du cou, et se mêle aux bras: ainsi au bout d'un
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fil ténu, on dirait une chatoyante araignée, et c'est sa toile, qui sous elle s'étend. En sourdine, l'orchestre rhythme les mouvements de cette fille aérienne.
Un coup de cymbale, brusque. Puis un sursaut d'admirative épouvante. La jeune femme s'est laissée choir. Mais la voici déjà debout au centre du filet, et des applaudissements, qui de toutes parts éclatent, diminuent et redoublent tour à tour, saluant cette audace gracieuse et souple.
Cependant, malgré le spectacle, on cause et en rit dans la salle, dans le jardin ; c'est un va-et-vient incessant le long de l'escalier qui mène au premier étage formant galerie, où les bars s'achalandent de filles provocantes. Et les promeneurs marchandent, discutent ; des langages différents se mêlent ; on parle
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anglais, communément, des palefreniers et des lords, des jockeys et des commerçants graves de la cité ; puis le roumain domine, mêlé d'espagnol ; plus rares des sons allemands pointent, cà et là. Et parmi ces hommes de toutes nations, se glissent une à une, ou deux par deux, des femmes plus diverses encore : toilettes discrètes ou tapageuses, figures fardées outrageusement ou visages voilés, chevelures rousses, noires, blondes, châtaines, brunes, poudrées, étalage de chairs où tous les goûts peuvent se satisfaire, n'ayant que l'embarras du choix. Même de louches jeunes hommes, frisés, parfumés, vêtus à la dernière mode, finement chaussés, le monocle à l'œil ou au doigt, marchent d'une manière équivoque, avec des sourires :.ux lèvres et aux yeux. Et toute cette
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foule interlope, gravement des familles austères, le papa, la maman et leurs enfants, filles et garçons, la traversent, laissant derrière elles comme des sillons de vertus imbéciles. Mais voici que lareprésentation touche à sa fin : en baisser de rideau, se jouait une pantomime exécutée par des clowns anglais, une pantomime échevelée, brutale, grossière, où pleuvent innombrables des coups, parmi la chute et l'enfoncement de tous les meubles, dans un charivari de cris suraigus que ponctuent des détonations, si bien qu'on avait peine à suivre du regard les poursuites, les disparitions, les cabrioles dont était traversé ce bouleversement bruyant.
L'orchestre accompagnait, précédait plutôt, comme pressé d'en finir, cette mimique effrénée qui se démenait sur la
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scène : et c'était une succession d'airs sans suite, un pot-pourri d'ineptes refrains, de valses archi-connues, de marches populaires, de morceaux d'opéra trop célèbres, le tout joué à grand renfort de cuivres, et hop, hop, au galop!
Insipide musique, pareille à quelque eau tiède coulant à flots pressés sur des dalles, qu'elle lave : ainsi dans le cerveau d'Ukko'Till fluaient les notes.
Une indifférence absolue l'envahissait; il fit plusieurs fois le tour de la salle, de son pas méthodique et mesuré. Des têtes se retournaient sur son passage : on le reconnaissait. Il n'y faisait pas attention, n'avait même plus de dédain pour cette foule méprisable de filles et d'imbéciles, et, les mains derrière le dos, allait, heureux de ne penser à rien.
Cependant le spectacle étant terminé,
UKKO'TILL 3 I !»
l'orchestre entonnait une marche. Pour éviter la cohue, il monta au premier étage, se promena dans les galeries. Les filles des bars aussi s'apprêtaient à partir, servant, revêtues déjà de leurs manteaux, quelques clients attardés.
Tout à coup il tressaillit.
Là-bas à l'extrémité, sur une petite estrade, un groupe de musiciens : des Tziganes en leur uniforme rouge, chamarré d'or. Et debout, isolés, semblait- il, du milieu qui les entouraient, les yeux perdus dans du vague, l'archet fébrile en main, ils jouaient.
Ukko'Till écoutait cette mélodie : et voici que la plainte sauvage des violons, qui se prolongeait, suraiguë, lui traversa lame.
Sur de hautes notes, l'air, mélancolique et navrant, s'élevait, planait, palpitait, tel un oiseau atteint que sa blessure mor-
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telle va précipiter sur le sol, tout à l'heure. Et de sourds accords présageaient cette chute. Ah ! Douleur ! Amour ! Douleur d'aimer, amour de douloir ! Encore ! L'affreux souvenir s'évoquait à nouveau. Cet air étrange, cet air bizarre, il suscitait tout cela : l'aveu, la passion, l'extase et la trahison ! Tout cela, tout cela! Oh! les horribles, les chers violons! Et ces hommes vêtus de sang, tout rouges : les misérables!
UkkoTill tournoyait sur lui-même.
L'oubli! l'oubli!...
Il fit deux pas, tomba sur une chaise.
— « Monsieur UkkoTill ! »
C'était une fille de bar : elle avait reconnu le shooter et, très fière qu'il se fût assis à son comptoir, ôtait, arrachait plutôt le chapeau qu'elle avait déjà sur la tète, s'empressait:
TKKO TILL 2 î 1
— « Que désirez-vous, monsieur Ukko'- « Till? »
Lui, presque hagard, la fixa : une blonde, très grasse, trop décolletée, jolie si l'on voulait. Il dit, à mi-voix brève :
— « Du Champagne, vite, et glacé!... » Et en même temps il tirait de sa poche
un billet, le chiffonnait sans en. regarder la valeur et le jetait sur le comptoir.
La fille fit résonner un timbre; un garçon accourut, elle commanda. Mais une femme s'approchait, emmitoufflée :
— <s Viens-tu, Carola? Je suis prête. »
— « Impossible, ma chère! »
Et tout bas :
— « Tu ne le reconnais donc pas?
« C'est UkkoTill ; pense donc ! »
— « Oh ! Tu as de la veine ! »
— « Sûr; et moi qui justement n'avais « rien fait ce soir ! »
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— « Eh bien, à tout à l'heure, à la « brasserie. »
— « Mais non : attends un peu, je « vais te présenter, nous trinquerons « ensemble. »
Et d'un ton protecteur:
— « Permettez-moi de vous présenter « une amie, monsieur UkkoTill; elle peut « s'asseoir avec nous, n'est-ce pas? »
Il fit un geste qui disait oui.
Le garçon avait apporté le Champagne, deux bouteilles, mais n'en déboucha qu'une, sur un signe de la fille : celle-ci, les coupes pleines, en tendit une à Ukko'Till qui la vida d'un trait, les dents claquantes, en sorte que le verre mince se brisa en éclats.
— ss Vous êtes blessé ? »
— « ISon ; encore ! »
Il dit cela d'une voix noire et se
renversa sur sa chaise, portant la main à sa gorge :
— « Oh ! »
La fille, inquiète, le regardait, n'osant plus faire un mouvement ; mais sa compagne s'approcha:
— « Tu vois bien qu'il étouffe. »
Et d'une main adroite elle fit sauter le col de chemise d'Ukko'Till dont la bouche ne proférait plus qu'un son rauque.
— « Quelqu'un, quelqu'un! Ah! mon « Dieu il se trouve mal ! »
L'établissement était déjà plongé dans une mi-obscurité; il n'y avait plus personne en bas, si ce n'est le régisseur, qui, voyant encore de la lumière au premier étage, y monta, furieux:
— « Cinq francs d'amende à cha- « cune ! »
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— « Mais c'est monsieur Ukko'Till « qui s'est évanoui ! »
— « Monsieur Ukko'Till ? »
Le régisseur paraissait abruti : il venait de reconnaître le shooter. Mais déjà le garçon avait apporté une carafe, et avec son mouchoir, la fille mouillait les tempes du shooter.
Le régisseur demanda enfin :
— « Le médecin? Où est le médecin? »
Quelqu'un répondit :
— « Bon, vous savez bien où il a « coutume de faire son service, au Cercle « à côté, en jouant. »
C'était Little-Tony, gouailleur à son habitude, qui, resté tard sur la scène, venait voir, machinalement attiré par le bruit et la lumière.
— « Qu'on aille le chercher, vite ! » Le garçon partit.
LKRO T1LL 22 5
Little-Tony se pencha et, à son tour, reconnut UkkoTill:
— « Il est saoul! » ricana-t-il.
— « Mais non, il n'a bu qu'un verre « de Champagne ! »
— « Peuh Î.Sans compter ce qu'il boit « chaque soir dans sa loge, tout seul, avant « et après ses exercices : du brandy, du « gin, et le reste ! Vous l'avez bien vu « tout à l'heure : ce bruit qu'il a fait « pour une plaisanterie innocente ! Il est « saoul, vous dis-je! »
— « Pas du tout ; je sais peut-être « bien ce que c'est qu'un homme saoul, « Dieu merci ! J'en ai assez vu dans ma « vie! » répliquait la fille. « Il a un coup « de sang. »
Le régisseur hochait la tête, très ennuvé :
— « Eh bien ce médecin ? »
226 LKKO TILL
Le garçon revenait en courant: le médecin était bien au cercle, oui, mais il avait dit qu'il ne pouvait pas venir ; qu'il tenait la banque avec une sacrée veine; que d'ailleurs son service était terminé à onze heures et demie ; qu'il n'avait pas à intervenir pour des accidents quelconques survenus après la représentation ; qu'enfin il ne se dérangerait pas pour vingt-cinq mille francs, étant en passe d'en gagner au moins trente et quelques mille.
— « Que faire alors ? » demanda le régisseur.
On ne répondit pas : peu à peu cependant le petit groupe s'était accru de deux ou trois machinistes, de quelques garçons, du caporal des pompiers, descontrôleurs.
Et tous se regardaient les uns les autres, silencieusement, en cercle autour d'Ukko'Till.
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La fille dit enfin :
— « Il faut le transporter à la phar- « macie du coin. »
— « C'est ça, c'est ça », reprirent plusieurs voix, mais personne ne se présenta pour le faire, chacun chuchotant un prétexte, désirant, à cause de l'heure avancée, rentrer chez soi.
Alors Little-Tony sortit du cercle, s'approcha, puis sans dire un mot, saisit à bras le corps Ukko'Till et l'emporta comme un enfant.
Sans faire une seule halte, chargé de cet être sans mouvement, Little-Tony se dirigea vers la pharmacie située, heureusement, tout près du théâtre, et qui, la seule à Paris, reste ouverte toute la nuit.
En passant devant le miroir d'une devanture de boutique le clown s'aperçut, plus frêle et plus chétif sous ce poids qu'alourdissait encore l'inertie, et, un instant, ses jambes fléchirent, tellement lui parut gigantesque, dans le groupe qu'ils formaient ainsi à eux deux, la taille de l'homme qu'il portait.
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Et il eut le sentiment qu'il était ridicule.
Par bonheur, la sortie du spectacle s'étant déjà effectuée, la foule écoulée, on avait éteint les lampes électriques de la façade : aussi la rue, silencieuse désormais, demeura presque déserte sur le court trajet que fît le clown, suivi seulement du régisseur et des deux fdles du bar, dont l'une, avec une infinie et maternelle précaution, soutenait entre ses mains petites et pâles la tête d'Ukko'Till, ballante sur l'épaule de Little-Tony.
— « L'air, ça va le ranimer, pour « sûr », prétendait sa compagne qui, sur sa poitrine décolletée, ramenait mal, d'un geste inconscient, une pelisse de velours, en sorte que des blancheurs rondes s'illuminaient au passage, près de chaque réverbère
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Mais l'autre hochait la tête sans répondre.
Cependant, à l'angle de la rue, la pharmacie guettait, avec ses cruels bocaux multicolores qu'on croirait les yeux de quelque énorme félin. Et le groupe est successivement baigné de lueurs rouges, oranges, bleues et vertes, puis s'arrête un instant devant la porte où ne tarde pas à se former un attroupement de curieux :
— « Qu'y a-t-il? »
— « Un accident? Où est-il arrivé? »
— « Il a reçu un coup. »
— « Un coup de couteau... »
— « Il saigne... Je l'ai vu. »
— « Non, il est tombé; alors la voiture.... »
— « Allons, messieurs, laissez le pas- « sage libre » .
Ce sont deux sergents de ville accourus du carrefour voisin, dont l'un garde maintenant l'entrée, tandis que l'autre pénètre dans la pharmacie, s'enquiert de ce qui est arrivé.
Little-Tony a suivi le pharmacien dans l'arrière -boutique ; sur une civière qui s'y trouve, prête à toute éventualité, il a déposé le shooter, et UkUoTill, ainsi étendu, lui paraît encore plus colossal : certes non, il ne l'aurait jamais cru si grand que cela !
Un aide s'empresse, et tandis que le clown soulève la tête d'Ukko'Till, s'efforce de verser un cordial entre ses lèvres violacées ; en même temps le pharmacien s'est penché, a pris la main de l'homme, lui a tâté le pouls, puis approché l'oreille de la poitrine.
— « Allons, il n'y a plus rien à faire ! »
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Litlle-Tony le regarde, ne comprenant pas:
— « Vous dites? »
— « Cet homme est mort. Une con- « gestion. Il a dû faire une grave impru- « dencc. Boire froid ayant très chaud, « par exemple. — C'est un lutteur, sans « doute? »
Little-Tony n'écoute plus, ne répond pas. 11 contemple fixement le cadavre.
Non, ce n'est pas possible! Et il le mesure du regard : une taille exceptionnelle, surhumaine, absolument.
Le régisseur dit :
— « C'est M. Ukko'Till. »
L'agent s'est rapproché : il tire un carnet de sa poche, interroge le régisseur. Puis quelques mots brefs : il va envoyer son camarade au poste voisin.
Deux porteurs vont venir. En même
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temps le commissaire sera prévenu. Alors on transportera le corps à l'hôtel où UkkoTill demeurait.
Little-Tony ne bouge pas : la surprise qu'il éprouve le rend incapable d'une pensée. Et aucun sentiment ne se dresse en son cerveau, pas même celui de la satisfaction qu'on a d'être débarrassé de son ennemi.
Enfin il semble secouer sa torpeur et, à voix basse, très liasse, il murmure:
— « Ah !.. . pauvre type ! Pauvre « type ! »
Il se détourne pour essuyer une grosse larme ; puis voyant qu'il n'est utile à rien, que personne ne s'occupe de lui, il s'en va, soudain désespéré, sans savoir pourquoi, et sanglote toujours :
— « Pauvre type! »
Dehors, un froid dur, qui tenaille le clown jusqu'aux moelles. Le collet du pardessus relevé, les mains dans ses poches, Little^Tony marche droit devantlui, sans pensée. Il va : nulle notion de temps ou d'espace ne s'infiltre en son* cerveau:
Des rues et puis des rues, ou peut-être toujoursla même rue. Deux seules choses extérieures lui sont perceptibles : c'est qu'il fait nuit et qu'il fait froid. Seulement cela reste une perception confuse à ce point qu'il ne sait plus très bien s'il ne voit pas le gel obscur et s'il ne sent pas la ténèbre légère. Puis aussi ces deux sen-
salions se mêlent, deviennent indistinctes Tune de l'autre, en sorte qu'il n'aurait pu comprendre, son esprit eût-il été capable de raisonnement, qu'il pût faire nuit sans faire froid, ou faire froid sans faire nuit.
Or tout à coup l'ombre s'éclaircit et, avec la clarté, une tiédeur le fit frissonner ; des couleurs lumineuses : rouge, orange, bleu et vert, l'éblouirenl.
Il s'arrêta.
Il parut se souvenir. Oui, oui !Ah c'était les bocaux cruels de la pharmacie. Mais comment, comment y était-il revenu?
Il avait marché tout droit en sortant de là. Voyons la pharmacie, et puis... et puis, celui qui était mort maintenant, l'autre, le shooter :
— « Pauvre type ! »
Ces deux mots prononcés à haute voix produisirent l'effet de deux pierres qui
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tombent dans la torpeur d'un lac. Il y eut comme de grandi cercles à la surface de son esprit et il s'aperçut qu'il était devant la brasserie où Mercedes lui avait donné rendez-vous, à la sortie du théâtre. Inconsciemment ses pas l'y avaient-ils donc conduit ? C'étaient des vitraux multicolores qui flambaient devant lui; au traversées rumeurs suintaient.
Il s'avança : peut-être y était-elle ?
Mais non : il se rappelait maintenant ses mauvaises paroles au sortir de la scène. Elle n'avait pas dû venir. Cependant il s'approcha du vitrage, tenta de voir, n'aperçut que des groupes confus et comme des ébauches de gestes. Alors au moment où la porte s'ouvrait devant des consommateurs nouveaux, il les suivit, entra.
Tout de suite, au fond de la salle, il la
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vit. Elle était là ! ?soire, sa chevelure piqué de l'or d'un seul bijou émergeait hors la blancheur soyeuse de la pelisse rejetée sur le dossier de la chaise. Et en face, se penchant sur la table, Forestier, avec sa figure bête, plus bête de la fierté qui s'y exprimait. Autour du couple un groupe s'était formé, des journalistes, des acteurs, et tous les regards convergeaient sur la jeune femme ; elle, jolie et gaie riait, tournait la tête, saluait, jasait, vidait d'un geste délicat des petits verres, heureuse véritablement, et quasi royale !
Little-Tony, bousculant le monde sur son passage, sans s'inquiéter des remarques déplaisantes qu'on lui adressait, parvint jusqu'à la table où trônait sa maîtresse. La rage l'étranglait: sa main gauche crispée saisit la frêle nuque de
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l'insoucieuse perverse et la secouant, il l'injuria :
— « Ris donc, drôlesse ! Tu le peux : « UkkoTill est mort maintenant. Mais « ris donc, avec cette crapule !
Et sa main droite, d'un geste violent, désignait Forestier.
Tous s'étaient levé : « UkkoTill était « mort? Qu'est-ce que cela voulait dire ? »
Mais il était fou, ce Little-Tonv !
Et dans la stupéfaction de la brutale nouvelle, on laissait le clown s'enfuir.
S'enfuir ! Mais où ?
Vers quel oubli clément aux souffrances et aux désespoirs ?
Voici que dans son cerveau enfiévré, il semblait à Little-Tony qu'un fleuve de lave brûlante s'irruait, un fleuve dont les vagues débordées charriait, comme des épaves éparses, tous ses souvenirs, les plus
graves et les plus futiles, ainsi qu'en une inondation on voit côte à côte flotter un cercueil arraché de la tombe et un tonneau vide sur lequel, réfugié, un chat miaule comiquement !
Des heures, des heures, il marcha, voulant échapper au milieu qui le tenait, sortir de cette ville infâme. Les rues, les boulevards, les ponts, et maintenant un faubourg désolé qu'il ne connaissait pas, tout blême sous la clarté du petit jour que les lanternes encore allumées salissaient de mouchetures jaunes.
Assommé de fatigue, ils'appuya contre un niur, ferma les yeux, eut la sensation d'un repos délicieux. Mais du bruit, bientôt, le tira de cet ensommeillement. C'était, en face lui, un mastroquet qui ouvrait; un garçon à moitié endormi, enlevait les volets, tout grelottant de froid.
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Liltle-Tony traversa la rue: il entra dans le cabaret, s'assit sur une banquette poussiéreuse, devant une longue table en bois* où des cliaises étaient encore empilées, et d'une voix pâle, commanda une absinthe.
Le patron, un gros homme, l'aspect d'un hercule, qui au comptoir essuyait des verres avec le geste de récurer des casseroles, vint retirer les chaises et d'un air méfiant examina son matinal client. Le cIoyii s'en aperçut-il ? D'un geste las il tendit une pièce d'or au marchand de vin, ne ramassa pas la monnaie que l'autre lui rapporta en même temps qu'un verre aux trois quartsplein d'un trouble liquide verdàtre,mais, les deux coudes sur la table, la tîte lourde en ses mains, se mit àpleurer silencieusement.
Des rouliers, d'instants en instants,
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avec un bruit de sabots, entraient; ils venaient devant le zinc vider un petit verre, serraient la main au patron, disaient deux ou trois phrases banales, puis s'en allaient.
Le jour peu à peu grandissait, un jour clair, ensoleillé, joyeux. En face le mastroquet, le mur, contre le quel Liltle-Tony s'était arrêté, jetait une grande ombre allongée, d'un lilas clair, sur la chaussée blanche de gel.
A la lin, le clown releva la tête, montra sa face bouffie, bouleversée, avala d'un seul trait l'absinthe pure, et, comme effrayé ou honteux, se leva, sortit, titubant.
Dehors il eut une hésitation : où iraitil? Et puis où était-il ? 11 regarda à gauche, à droite; une rue de banlieue, aux maisons peu élevées, et personne. Devant lui le mur bas, omnicolore sous la lèpre
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des affiches et là, juste en face, ce nom, ce nom qui le hantait, ce nom maudit, en énormes lettres de sang : UKKOTILL.
Au-dessous, se silhouettait la haute stature du shooter, tel que devant lui il l'avait vu, lorsque, la veille, il s'était trouvé au bout de son revolver braqué.
Cette scène s'évoquait peu à peu, de nouveau, là sur la muraille, s'y déroulait. 11 se voyait lui même, en son costume bariolé, se contorsionnant dans des poses bizarres pour garder en équilibre sur son nez la courte plume qu'il y avait placée. Et l'autre visait longuement, toujours!
Mais le coup ne partait, pas, jamais. Puis voici que tandis que lui même grandissait, grandissait, couvrait à lui seul toute l'affiche, il ne pouvait comprendre pourquoi le corps du shooter diminuait, s'atténuait, semblait devenir une ombre, la
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sienne. Disparaîtrait-il complètement, enfin? Non, il était toujours là, il demeurait toujours visible derrière lui, s'entêtait avec la ténacité des êtres de rêve, à le poursuivre. Et aussi, au lieu de son nom qu'il aurait voulu voir s'inscrire en syllabes triomphantes au-dessus de l'image qui le représentait, toujours, implacables, ineffaçables comme les caractères d'une épitaphe, saignaient les lettres de ce nom qui le poursuivrait [sans cesse désormais : UKKOTILL.