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Un abbé dans les salons (1708-1775)

Il ij'y a plus de salons; ces foyers ae la grâce et de l'esprit français se sont éteints. La vie coule trop vite de nos jours, et l'on est trop occupé de la satisfaction des intérêts matériels, pour donner une grande place, la première place, aux plaisirs de la conversation et de la bonne société. Où rencon-

trerons-nous ces gens oisifs, à qui l'oisiveté ne pèse pas, et qui jouent avec la vie? Il faut, pour les retrouver, remonter au XVIII"'^ siècle, siècle étrange et brillant où tout se faisait par le monde et pour le monde.

Taine l'a dit : a L'enfant poudré et pomponné s'exerce à y faire convenablement son entrée; le jeune garçon baise les mains des demoiselles avec des grâces de petit maître; la jeune fille s'exerce à l'art difficile de la révérence. La vie pour eux n'est qu'une grande soirée de gala, où chacun s'efforce d'être aussi aimable, aussi séduisant que possible. » Du matin au soir on se promène, on lit, on joue la comédie. Tous les passetemps sont bons quand on est entouré d'une compagnie agréable. Les avocats, les gens de robe, figures austères par vocation, ne croient point déroger en se mêlant à la fête générale; ils font des vers, du parfilage à côté des dames; ils possèdent les mille petits talents de société et y joignent parfois celui de cuisiniers émérites.

La religion même devient mondaine. Alors apparaissent les abbés de cour, musqués et libertins, indulgents confesseurs de leurs belles pénitentes. Parmi eux une physionomie bizarre se détache, et mérite, semble-t-il, une étude à part; c'est celle de l'abbé Voisenon. Il est le type accompli de l'abbé de cour, entouré et fêté comme le fut Bernis, faisant des vers comme lui, indispensable comme lui à toutes les parties de plaisir de ces heureux désœuvrés.

Claude-Henri de Fusée de Voisenon naquit au château de Voisenon près de Melun, le 8 juillet 1708. Il était d'une constitution faible et déHcate, et il passa sa vie à être mourant d'un asthme, et à s'en remettre l'instant d'après. C'est un fait qu'un jour à la campagne, se trouvant à l'article de la mort, les domestiques l'abandonnèrent pour aller chercher les sacrements à la paroisse. Dans l'intervalle le mourant se trouve mieux, se lève, prend une redingote et son fusil, et

sort par une porte de derrière. Chemin faisant il rencontre le prêtre qui lui porte le viatique avec la procession; il se niet à genoux comme les autres passants et poursuit son chemin. Le bon Dieu arrive chez lui avec les prêtres et ses domestiques; on ne trouve pas le malade, qui, pendant qu'on le cherchait dans toute la maison , tirait des lapins dans la plaine ^ Son manque de santé ne l'empêche pas d'être gai et sémillant; Voltaire ne l'appelle pas pour rien « son cher abbé Greluchon. » Mais le surnom qui le peint le mieux, c'est celui dont l'avait baptisé le marquis de Polignac : « petite poignée de puces. )) On voit le prestolet s'agitant, courant de toutes parts, piquant et mordant tout sur son passage de sa langue au dard acéré. Ce n'est pas qu'il soit précisément méchant, mais il faut amuser, il faut plaire, et le monde ne craint pas la médisance.

^ Grimm.

Ajoutez à cet esprit naturel de l'instruction et du goût pour la poésie. A peine avait-il onze ans qu'il adressa des épîtres à Voltaire. Celui-ci lui répondit : a Vous aimez les vers; je vous le prédis, vous en ferez de charmants, soyez mon élève, et venez me voir. » De là naquit l'amitié de Voisenon pour Voltaire, amitié qui ne fit que croître avec les années. Quelques poésies légères, quelques pièces de théâtre écrites avec esprit, le firent admettre dans la meilleure société dont il devint bientôt l'indispensable ornement. La vocation ecclésiastique l'effraya d'abord, et il refusa Tévêché de Boulogne : « Comment, dit-il au ministre, comment veulent-ils que je les conduise, lorsque j'ai tant de peine à me conduire moi-même. » On lui donna l'abbaye du Jard qui n'exigeait ni résidence, ni devoir sérieux. Ainsi toutes choses étant réglées à sa satisfaction, il n'eut plus à s'occuper que de couler une existence aussi douce que possible, et c'est ce qu'il fit.

L'abbé de Voisenondevintbientôtl'homme à la mode; se mettant bien en cour par des petits vers à M'"^ de Pompadoiir, il gagnait la protection des grands, et la foule des courtisans s'empressait autour de lui. Il vécut alors dans un véritable tourbillon. Malgré la délicatesse de son estomac, il trouvait m.oyen de faire à peu près huit repas par jour, et nous n'avons qu'un sujet d'étonn^ment, c'est qu'il ait pu résister si longtemps à un pareil régime. Il était de tous les soupers, de toutes les réunions, de toutes les fêtes, ne craignant point de prendre quelque indic^estion, pourvu que ce fût en bonne compagnie. « Je m'intéressais beaucoup à Mademoiselle de Lussan, nous dit-il, je lui trouvais des goûts conformes aux miens.

Elle aimait la dépense, et surtout la bonne chère. Elle gagnait trois fois la semaine des indic^estions avec toute la ^^aieté possible, et j'étais son partenaire. » Et il termine ainsi son récit : a Deux ans après la mort de la

Serre, son amant, elle gagna une indigestion pour laquelle son chirurgien lui fit prendre un bain, ce qui fut cause que ce fut sa dernière. » Voilà bien l'homme du XYIII""^ siècle, plaisantant même avec la mort.

Après les fatigues d'une journée occupée à composer des petits vers, et à se soigner consciencieusement, l'abbé s'en allait rendre ses devoirs à ses amis : le duc de Choiseul, le duc de Noailles , J^>1™^ de Pompadour , M'"^ de Graffigny. Il est l'oracle du bon goût et de la bonne compagnie; on l'entoure, on le presse, et il sait répondre à tous. Le voyez-vous au milieu de ce cercle de femmes d'esprit avec sa figure de singe et ses yeux pétillants de malice? Il lance des épigrammes, il lit quelque poésie, il en fait surtout pour ces grands seigneurs qui ne connaissent pas le mécanisme de la rime.

C'est le poète en titre pour toutes les galanteries, pour tous les divertissements : couplets de comédie, couplets pour les anniver-

saires, couplets de baptême. Aussi, en 1772, Bachaumont écrit-il : « On se communique sous le manteau des petits vers polissons de M. Tabbé de Voisenon à M™^ la marquise de Pompadour; ils ont été présentés au nom de M. le maréchal prince de Soubise, qui avait fait présent à cette dame d'un anneau de diamants. Il y a des vers du môme abbé sur M^^^ Marquise, maîtresse de M. le duc d'Orléans. Tout cela est charmant et marqué au coin de la plus fme galanterie. »

Ainsi poussé par de puissants protecteurs, notre abbé devait rapidement arriver à l'Académie française. Il avait pourtant un rival, et un rival sérieux dans la personne de Marmontel; mais la faveur des grands l'emporta sur le mérite littéraire, et Tauteur des H^ontes floraux se retira à la vue de son compétiteur. Nous voyons par les mémoires du temps combien Ton s'occupait alors de l'abbé de Voisenon: il n'écrit pas une lettre, il ne dit pas un bon mot, que tout Paris n'en

soit informé. Il lut élu à l'Académie, et on était si prévenu de cet événement, qu'à l'instant où l'Académie était encore assemblée, il se répandit une quantité de portraits de l'abbé avec son nom, et cette phrase : Elu à l'Académie Française, le 4 décembre 1762. Mais impossible de songer à faire son discours dans le tourbillon de la capitale; il n'avait pas un instant de solitude et de tranquillité; on venait le consulter de tous côtés, lui lire des comédies, l'inviter, Tencenser. Par bonheur il se souvint qu'il était abbé du Jard, et le 15 décembre, nous lisons toujours dans le Journal de Bachaumont : « L'abbé de Voisenon trop célébré, trop fêté à Paris, va se renfermer dans son abbaye pour travailler à son discours. Il a demandé trois jours pour cet important ouvrage. Toute la cour doit se trouver à cette cérémonie, et surtout les femmes les plus élégantes. . . » Inutile après cela d'ajouter que ledit discours eut le plus grand succès. Voi-

senon avait le beau sexe de son côté, et quelques fadeurs qu'il eût pu débiter, on l'aurait applaudi. L'engouement pour lui était tel qu'on décida, pour célébrer les fêtes de la paix en 1763, de représenter en feu d'artifice, le Temple de la vraie Gloire, comme l'abbé de Voisenon l'avait décrit dans son discours. Tels étaient alors le prestige et la puissance de l'esprit.

Les soirées à la cour n'étaient point, cependant, la seule distraction de notre abbé. Il aimait les, lettres et se plaisait dans la compagnie d'hommes tels que^Ioncrif, Vadé, Crébillon fils. Le chevalier d'Orléans et le Grand prieur se joignaient à eux, et la joyeuse confrérie dînait tantôt chez le comte

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de Caylus, tantôt chez M"^ Ouinaut du FrcDe. C'était alors un feu continuel de bons mots et d'épigrammes, où le langage poissard jetait ses expressions pittoresques et railleuses. Saint-Lambert y mêlait parfois la note poétique, et Duclos son ironie jalouse. ]y^me d'Épinay prit part à quelques-uns de ces dîners qui avaient alors une véritable célébrité. Il ne fallait pas être prude pour y assister. On ne sait jamais où peut entraîner une discussion animée entre gens légers et spirituels. A peine le dessert servi , ^^ue Quinaut renvoyait sa jeune nièce et tous les doQiestiques : a Voilà le moment, déclarait-elle, où les coudes sur la table on dit tout ce qui vous vient en tête, et alors les enfants et les valets sont incommodes. » On retrouve dans les mémoires de M™^ d'Épinay le récit de deux de ces soirées, et nous croyons que M'^^ Ouinaut avait raison de n'y point laisser assister une fillette de douze à treize ans. Mais on comprend néan-

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moins l'attrait de pareilles réunions, rù l'on entendait les hommes les plus distingués de l'époque rivaliser de grâce et d'éclat. Le repas fini, Ton se mettait à l'œuvre, autour de la table : chacun, sans se rien communiquer payait son écot en composant une histoire, et l'on faisait en un jour un recueil qu'on livrait au public et qui était rempli de gaieté.

Après les repas littéraires venaient les repas ecclésiastiques, et ce n'étaient pas les moins gais de tous. Si l'on s'amusait dans les couvents, si, comme nous le rapporte M™^ de Genlis, on y donnait bals et comédies, les archevêques, évoques et abbés ne vivaient point dans la solitude et l'austérité. « Chez l'évéque héréditaire de Strasbourg, à Saverne, dit un livre de l'époque, on trouvait en tout temps, de vingt à trente femmes des plus aimables de la province, et souvent ce nombre était augmenté par celles de la cour et de Paris. î) Aussi, voyons-

nous souvent notre joyeux petit abbé participer à des fêtes de ce genre; foin des sermons pour ce jour-là! Le bréviaire, momentanément oublié, s'endormait dans sa poche. C'était l'heure des galanteries, et surtout celle des récits graveleux, gracieusement et finement racontés pour chatouiller l'oreille de ces grandes dames. Nous lisons dans les poésies de Voisenon, des titres comme celui-ci : "-Chanson faite à tahle, chez Tallè de ^aint-^ierre, a ^valon, où étaient plusieurs jolies femmes. Il fallait bien les divertir un peu, et les lois de la chevalerie étaient positives sur ce point. Nous devons rendre cette justice à notre abbé, que jamais il n'y a failli. A la suite d'un bon dîner, comment terminer la soirée sinon par une comédie ? L'amour des spectacles était si invétéré alors qu'il n'y avait rien de surprenant à voir une soutane dans les couHsses. Nous y retrouvons Voisenon, toujours glorieux et toujours adulé. Il connut les émotions du jeune

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auteur à la première représentation : il fut couvert d'applaudissements, et là, comme ailleurs, ce fut son esprit qui le sauva. Ses pièces n'avaient ni intrigue, ni mouvement, mais les traits brillants y abondaient et faisaient patienter le public.

Après le succès au théâtre, les comédies de salon eurent leur tour; mais on le suivait de préférence dans sa loge, à cause de son jugement fin et malicieux. A la représentation de la comédie du Cercle , par Poinsinet, pièce dont quelques scènes écrites du ton de la bonne compagnie en sont la peinture, quoique cet auteur ne la fréquentât guère : « Ah le fripon ! dit Voisenon, à ce sujet, il a écouté aux portes \ »

Au reste. Voltaire lui-même venait parfois consulter son cher Greluchon. La comtesse de Turpin prétend qu'un jour, après lui avoir lu ^iérope, il lui demanda ce qu'il

1 Notice biographique, par la comtesse de Turpin. Paris, 1781.

pensait de cette tragédie. L'abbé de Voisenon, dans l'enthousiasme et les yeux humides de pleurs, lui répondit, en l'embrassant, que c'était une de ses meilleures pièces et qu'il lui garantissait le succès le plus éclatant.— «Eh bien, lui dit Voltaire, les comédiens viennent de la refuser! » — « Les barbares! » s'écria l'abbé. — Aussitôt, il courut à leur assemblée, leur fit sentir mille beautés qu'ils n'avaient point aperçues; enfin, il les fit rougir de leur jugement et les força à le révoquer. Cette anecdote a été contestée ; mais ce qu'il y a d'incontestable , c'est la lecture faite par Voltaire à son ami de plusieurs autres de ses pièces : a Je me trouvai unjour chez Voltaire avec Racine fils, » nous raconte Voisenon; «il nous lisait sa tragédie d'r^ilzire, Racine crut y reconnaître un de ses vers, et répétait toujours entre ses dents: Ce vers-là est à moi! Cela m'impatienta; je m'approchai de M. de Voltaire en lui disant : Rendez-lui son vers, et qu'il s'en aille 1 D

Si, comme le prétend le comte de Lauraguais, Voisenon avait encore plutôt des penchants que des goûts, et s'il était trop faible pour avoir des passions.... il ne s'en montrait pas moins fort épris de M""^ Favart, la fameuse actrice, et son nom ne saurait être séparé du sien. A cette époque, pareille aventure semblait très naturelle et l'abbé ne se faisait point faute de voltiger de fleur en fleur.

Prenant et quittant les plus belles.

Ses aventures galantes étaient connues de tout le monde, et ce n'est pas pour rien que Voltaire l'appelle dans ses lettres : a X^^-^"

aimable et trh-inchgne prêtre » ou « mon cher éveque de ^iontrouge, )) du nom de la résidence du duc de la Vallière qui ne passait pas pour y mener une vie des plus canoniques. Le voilà donc adonné à toutes les jouissances," oubliant entièrement ses paroissiens et ses pauvres pour ne songer qu'à l'entière réalisation de ses désirs. Mais soudain comme un coup de foudre l'asthme venait torturer ce corps chétif et délicat ; soudain aussi le remords envahissait son âme. Il se souvenait de sa vocation sainte, de ses devoirs relisjieux abandonnés depuis si lono;temps, et la peur de mourir impénitent le torturait nuit et jour.

(( On trouvait de'cidément qu'il avait été trop loin; soigné, caressé, un peu pressé, il s'ennuya bientôt à tel point qu'il se confessa aussi publiquement qu'on le voulut ^ » « Ce n'était pas du menu, disait-il, le cas était si

"" ^ Lettres de Laurag^uais. f^^

gros qu'on me refusait net l'absolution .Mon confesseur me déclara ne me la donner qu'après m'étre engagé à distribuer aux pauvres autant d'années de mes bénéfices, que j'en avais passé sans avoir récité mon bréviaire! » C'était un terrible homme aussi, ce confesseur; on ne pouvait rien lui celer! Avait-Oii mis à part une faute légère, au fond du cœur il allait la chercher. — C'est en vain que l'abbé cherche à se justifier, en vain qu'il affirme que dans la semaine sainte (( quand les bois oubliaient les hivers » il se rendait à l'église :

Malgré la foule extrême Que la fin du carême Attirait en ce lieu, Je puis bien jurer Dieu Qu'au milieu de la presse, Et non point à l'écart, J'allais avec Favart, La pauvre pécheresse, Prendre toujours ma part De la sainte tristesse!

Mais le confesseur restait inflexible. Aussi notre abbé continue : a Que faire? ma foi, j'écris au pape, je me prosterne aux pieds du Saint-Père. Comment n'aurait-il pas eu provision d'indulgence, depuis qu'il n'en vend plus. »

Bref, il obtint l'absolution, à condition de donner à son confesseur 2,000 ccus h distribuer aux pauvres, et de dire sans manquer et tous les matins son bréviaire. Lauraguais dit à ce propos : « La rigueur de cette indulgence pénétra l'abbé de Voisenon de respect pour elle. » Il s'y soumit, et perdant beaucoup crut y regagner bien davantage : aussi pour rien au monde il n'eût manqué à dire son bréviaire. Allait-on le prendre chez lui pour souper ensemble et coucher à Montrouge, son vieux laquais de comédie ne manquait pas de dire : M. l'abbé a-t-il mis son bréviaire dans son sac de nuit ? Avait-il oublié le matin de le prendre, et son laquais le soupçonnait-il de coucher où

il soupait, le domestique de la maison arrivait en riant et disait : « Monsieur l'abbé, votre laquais vous envoie votre bréviaire ; vous le trouverez dans votre bonnet que voici.» Et chacun, s'arrachant le paquet, s'empressait de défaire l'enveloppe du bréviaire, et puis tout le monde, en s'écriant : Le voilà! ne finissait plus de rire. »

Quelques-uns de ses contemporains ont prétendu qu'il marquait par un couplet de chanson l'endroit où s'arrêtait sa lecture. Rien ne nous surprendrait d'un tel homme, qui n'avait pas assez de lorce pour renoncer à ses vices et pas assez de courage pour affronter la justice suprême.

Il passa sa vie à jouer en tremblant, cherchant à se raffermir par ses bons mots. Aussi, comme le dit encore Lauraguais, l'habit ecclésiastique, si auguste lorsqu'il était porté par un Bossuet ou par un Fénelon, sans être tout à fait une mascarade, n'était plus qu'une livrée à laquelle on s'était habitué.

Avec de telles inconséquences, comment l'abbé de Voisenon n'a-t-il pas été la risée de tous? Un de ses contemporains nous l'explique d'un mot : « Avec moins d'esprit, de grâce et de gaieté, il eût été accablé de ridicule, tandis qu'il fut toujours recherché des meilleures sociétés. » Nous ne pouvons donc pas le juger sainement, car nous n'avons pas, comme ceux qui l'ont connu, été étonnés, éblouis, charmés par cette conversation d'un attrait indicible. C'était, suivant l'expression d'un de ses auditeurs, « un feu d'artifice continuel. » Il montrait les admirables ressources de cette langue française qui restera toujours sans rivale la langue des salons et de la bonne société. Il a su, par

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sa grâce, se faire pardonner ses fautes et ses indécisions. Bien plus, le peu de consistance qu'on a reproché à son caractère ajoutait infiniment à Tagrément de son esprit. Libertin ou dévot, il fut toujours aimable, et par là même, il appartient essentiellement à son siècle.

Grimm a dit de lui : « M. Tabbé de Voisenon est incontestablement une des plus aimables créatures que l'on puisse rencontrer dans la société. » Voltaire écrivait à Dupont de Nemours, qui lui avait envoyé un livre sur la richesse de l'État : « Vous avez bien fait de dédier à M. l'abbé de Voisenon vos réflexions touchant l'argent comptant du royaume, cela me fait croire qu'il en a beaucoup. Vous ne pouvi-^z pas mieux égayer la situation qu'en adressant quelque chose de si sérieux à l'homme du monde le plus gai. Je vous réponds que si le roi a autant de millions que l'abbé de Voisenon dit de bons mots, il est plus riche que les empereurs de la Chine et des Indes. »

DANS LES SALONS. l'J

Il savait se tirer d'affaire quoiqu'il arrivât. Le prince de Conti, croyant avoir à se plaindre de lui, témoigna son mécontentement devant quelques personnes, qui en informèrent l'abbé. Il courut à son audience pour se justifier. Mais, dès que le prince l'aperçut, il se détourna pour l'éviter : « Ah ! mon prince, s'écria Voisenon, je suis satisfait; je vois que vous ne me traitez point en ennemi. » Pourquoi donc? demanda son Altesse. « C'est que, reprit-il, vous ne lui avez jamais tourné le dos. » — a Mon cher abbé, lui dit le prince en lui tendant la main, il est impossible de vous bouder, et même de le feindre ^ »

Ce fut encore son esprit qui lui fît essuyer en plaisantant les calomnies, et força les rieurs à se mettre de son côté. Un écrivain qui avait composé une satire contre lui, eut Teffronterie de l'engager à la lire , en le

^ Notice biographique, par M^e de Turpin.

priant de lui en dire son avis. Après cette lecture, pendant laquelle l'abbé n'avait marqué ni surprise, ni humeur : « Monsieur, dit-il au satirique, il y a bien des fautes dans cet ouvrage, permettez-moi de les corriger. Il s'approcha de son bureau, effaça, polit, aiguisa plusieurs traits, en ajouta de nouveaux, et rendant avec le même flegme la satire à Tauteur : « Je la crois très bien à présent, lui dit-il; vous pouvez la faire courir, elle me fera du tort 2. »

Spirituel, il le fut jusqu'à la fin. Il eut cette suprême coquetterie des seigneurs de son temps, de vouloir mourir avec grâce. Nul trouble à l'approche de ses derniers moments. Il s'était retiré dans le château de ses pères, il allait les rejoindre à son tour, et il s'agissait de ne pas trembler à l'heure solennelle. On l'entourait encore; des amis lui rendaient visite, Voltaire lui écrivait des

2 Notice biographique par M^e de Turpin.

lettres charmantes. Il connut pourtant la tristesse en perdant M""^ Favart : « Je lui étais attaché depuis vingt ans, écrit-il, Taniitié la plus tendre nous unissait. Il est impossible d'être plus aimable, plus constamment gaie, d'avoir un esprit plus à soi, des idées aussi riantes, une âme aussi élevée et des talents aussi variés. Elle faisait la consolation de mes jours.... elle plaçait sans cesse son enjouement entre la vieillesse et moi, elle jouissait de la santé la plus fraîche, et moi, depuis cinquante années mon tombeau est ouvert. Elle n'avait que quarante-quatre ans, j'en ai soixante-quatre. Je me flattais qu'elle me fermerait les yeux, et j'ai fermé les siens. Chaque jour de ma vie n'est plus qu'un supplice continué. »

Mais ces heures de découragement ne duraient pas longtemps; une heureuse plaisanterie faisait envoler au loin toutes ces lugubres pensées, et la vie revêtait des couleurs moins affligeantes. Comme Rabelais, il vou-

lut finir par un bon mot. Lorsqu'on apporta le cercueil de plomb qu'il avait commandé : (f Voilà la seule redingote que tu ne seras pas tenté de me voler » dit-il à son domestique. Il s'éteignit dans les bras de son frère, le 22 novembre 1775.

Je n'engagerai personne à lire les œuvres complètes de l'abbé de Voisenon. Ces cinq gros volumes font songer involontairement à un mot de lui; étant malade il répondit à son médecin effrayé de trouver encore chez lui la moitié d'une potion qu'il lui avait ordonné de boire : ce Qu'y faire ? vous voulez que j'avale une pinte, et je ne tiens qu'une chopine; ce n'est pas ma faute! » — Le zèle de la comtesse de Turpin, biographe et dis-

ciple de notre abbé, lui a fait recueillir jusqu'à ses moindres écrits, mais n'a pas ajouté un rayon à sa gloire éphémère. La Harpe a dit avec beaucoup de finesse que Voisenon, au milieu des volumes de ses œuvres, avait l'air d'un papillon écrasé dans un in-folio. Il reste pourtant quelques pages de lui qui ne manquent pas d'un certain intérêt rétrospectif: les portraits littéraires sont toujours lus par les curieux. Ces esquisses, le plus souvent ennuyeuses par leur afféterie, renferment parfois des mots véritablement trouvés et des anecdotes piquantes. Il avait l'expression juste et heureuse. Chamfort nous en rapporte une qui a bien son mérite, à savoir que : (( Henri IV fut un grand roi, et Louis XIV le roi d'un grand règne. » — Mais où rencontrerons-nous quelque chose qui peigne mieux le caractère de notre écrivain, qui nous le fasse connaître plus intimement, plus profondément? Il n'a pas laissé de mémoires : par bonheur il a écrit quelques lettres.

Accompagnant la duchesse de Choiseul dans un voyage aux Pyrénées, à Cauterets, il se trouva séparé de ses amis Favart, et surtout de M""^ Favart, sa chère petite nièce Pardine, comme il l'appelle. Si l'absence est le plus grand des maux, une correspondance régulière la fait paraître moins amère et Favart nous a conservé dans ses mémoires les lettres que l'abbé écrivait, soit à lui, soit à sa femme.

Aucune circonstance ne pouvait mieux nous servir : où le caractère se dévoile-t-il mieux que dans le commerce épistolaire?

On s'abandonne lorsqu'on cause avec un ami; on est forcément soi : le masque tombe, l'homme apparaît. Aussi croyonsnous éclairer un peu l'originale figure de Voisenon eu reproduisant quelques fragments de ses lettres. Si nous les examinons sous le rapport du style, nous reconnaîtrons que ce style est exactement l'image de l'individu : abandonné, incorrect, mais plein de -

trait et d'esprit, et si cet esprit n'est pas très primesautier on ne peut lui refuser pourtant ni la grâce, ni l'enjouement, ni le charme.

Sa correspondance nous intéresse à un double point de vue; d'abord à un point de vue général. Elle photographie la vie d'alors. Elle nous raconte ces voyages interminables à travers la province, les réceptions dans les petites et les grandes villes avec leurs incidents comiques ou sérieux. Voisenon excelle dans ces narrations vives et piquantes : « Nous passâmes hier par Tours, dit-il ; Madame la duchesse de Choiseul y reçut tous les honneurs dus à la gouvernante de la province. Le mail était bordé des deux côtés par 17 compagnies de 50 hommes chacune; Messieurs de ville avaient fait dresser un café très orné au milieu de l'allée; les dames y descendirent et y trouvèrent des rafraîchissements de toute espèce : chocolat, café à la crème, thé et des glaces de toutes les sortes. Je mangeai gaillardement, ti

je remontai en chaise aidé par le bras de Monsieur de Sinfrais. Il y eut un maire qui vint haran^^uer Madame la duchesse. M. Sinfrais pendant la harangue, s'était posté précisément derrière, de sorte que son cheval donnait des coups de tête dans le dos de l'orateur, ce qui coupait les phrases en deux parce que l'orateur se retournait; après, il reprenait le fil de son discours : nouveaux coups de tête du cheval, et moi de me pâmer de rire.

« A deux lieues d'ici nous avons eu une autre scène. Un ecclésiastique a fait arrêter le carrosse et prononcé un discours pompeux adressé à Monsieur Poissonnier en l'appelant : mon prince. Monsieur Poissonnier a répondu qu'il était plus, que tous les princes dépendaient de lui et qu'il était médecin : « Comment! vous n'êtes pas Monsieur le prince de Talmont, a dit le prêtre? d — Il est mort depuis deux ans, a répondu Madame la duchesse? — « Mais qui est donc

dans ce carrosse? » — « Cest Madame la duchesse de Choiseul. s> — Aussitôt il a commencé par la louer sur l'éducation qu'elle donnait à son fils. — « Je n'en ai point, Monsieur. » — Ah! vous nen avez point, j'en suis fâche. Eh bien, si j'avais su que ce fût vous, je vous aurais préparé une harangue exprès : ce sera pour une autre fois. » — « Ensuite, il a tiré sa révérence. Le bon Dieu le conduise. »

Plus loin, il arrive à Bordeaux, où le maréchal de Richelieu les reçoit dans sa belle frégate, bien vernie, et « bien musquée surtout, » et leur offre des repas splendides. Puis nous le voyons approcher de ces Pyrénées qu'il ne contemple pas sans un certain effroi. Les habitants du pays n'ont point du tout l'air de bergers d'opéras; ils sont vêtus d'un habit couleur de suie, ont, au lieu de chapeau une grosse toque de la même étoffe que l'habit; leur visage paraît brûlé; on croit vraiment être avec des sujets de M. Belzébuth,

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Ces gens à figure démoniaque remportent sur des chaises de paille pour lui faire gravir la montagne. La frayeur le prend :

« Comme mes porteurs allaient très vite à cause de la légèreté de ma personne, je me trouvai seul au milieu d'eux. J'eus grand peur qu'ils ne me dévalisassent et ne me jetassent comme une plume dans le torrent. Je leur disais qu'il fallait attendre M'''^ la duchesse; mais ils me répondaient que je n'avais encore rien à craindre, à une demiheure de là ils me posèrent à terre et me dirent qu'ils allaient me demander quelque chose. Je leur promis de leur accorder tout ce qu'ils voudraient : c'était la préférence pour me porter pendant tout le temps que je resterai ici. Je leur donnai bien vite ma parole et un écu de gratification outre leur paiement. Aussitôt ces drôles-là dansèrent en me portant de façon que j'avais toutes les peines du monde à me tenir sur ma pauvre chaise; ils chantèrent io lihero, io cantero,

Bans les salons. ^7

10 saltero. Ils veulent me porter un jour sur le haut d'une montagne pour me faire tuer un ours et une biche; ce sera la première fois que Ton aura couru une biche en chaise à porteur. »

C'est après ces péripéties qu'il arrive enfin à bon port, et qu'il nous décrit un séjour au XVIII°^^ siècle dans une station thermale. La journée est entièrement occupée par les bains, par les repas et par les visites. Le soir on joue la comédie ; on construit à grands frais un théâtre dans ces lieux si peu civihsés; on s'efforce de se faire un petit Paris loin de Paris. Le choix des costumes, les répétitions, les mille soucis qui précèdent la représentation absorbent jusqu'au dernier instant. On est au sein d'une nature sublime, l'idée ne viendrait pas de l'admirer. Ces rochers suspendus au-dessus de l'abîme, ces profondeurs vertigineuses des précipices, effraient ces êtres élevés sous des lambris dorés. Ils aiment le joli, l'élégant, le gra-

deux, ils ne comprennent pas le grandiose ; ils préfèrent infiniment un gentil décor d'opéra à toutes les montagnes du monde. S'ils s'étendent sur le gazon après s'être copieusement repus, ce n'est point pour contempler la vue, c'est pour faire des mots, pour jouer des charades, pour improviser des discours académiques.

Dans un autre ordre d'idées, les lettres de Voisenon nous captivent aussi; elles nous font connaître l'homme tout entier. C'est là que nous le voyons étaler son égoïsme de vieux garçon et son incurable gourmandise. Il n'a trouvé qu'une distraction à Cauterets : il passe sa journée chez le pâtissier; il prétend que c'est la meilleure maison de l'endroit. Bientôt sur sa réputation un second pâtissier vient s'y établir. « Tous les jours il y a une émulation et un combat entre ces deux artistes. Je mange et juge, dit-il, c'est mon estomac qui paie les dépens. Je vais au bain, je retourne au four. Ces eaux-ci sont

merveilleuses, miraculeuses pour les personnes qui se conduisent bien. Il n'y a pas jusqu'à deux bossus qui sont arrivés depuis quinze jours pour aplanir leur bosse. Je les examine toutes les après-midi, je crois réellement qu'ils acquerront l'égalité des épaules, celle qui était plate devient aussi grosse que l'autre. »

Il peut répéter avec le Médecin malgré lui : « Quand j'ai bien mangé et bien bu, je veux que tout le monde soit content dans ma maison. » Lorsqu'il nous a assez longtemps entretenu de sa personne et de ses petites misères, il veut bien songer à celles des autres, il se sent le cœur plein d'amour pour sa chère nièce; il lui parle de son affection, il l'amuse de ses récits. Un conseiller de la cour de Paris fit une cantatille sur lui à propos d'un pâtissier nommé Antoine qu'il avait abandonné pour un autre, et la pâtisserie de l'autre lui faisait mal. « Le poème, écrit-il, est intitulé Jintoine ven^é ou XzJnfi"

délité -punie. Jélyote l'a mis en musique charmante, il l'exécute au clavecin et s'accompagne lui-même, on me met sur la sellette comme un justicier, et l'on place à mes côtés M. l'évêque de Soissons qui a l'air de m'accuser. »

Voltaire n'endurait pas la plaisanterie d'une manière si patiente. Il écrivit lettre sur lettre à Voisenon au sujet d'un écrit injurieux pour eux deux, intitulé : Xettre a un théologien. Il jeta feu et flamme, s'indigna, s'emporta. Notre abbé, au contraire, ne s'émut pas le moins du monde. Il avait, pour le moment, « une femme adorable à ses côtés; elle faisait des vers charmants, elle jouait de la harpe mieux que David : avec une semblable amie, on devait se moquer de tous les théologiens! » Et, lorsque Voltaire, indigné de cette indifférence, lui écrivit de nouveau, il lui répondit avec beaucoup de sagesse : « Je vous jure que je ne « veux aucun bien à celui qui m'a loué, ni

« aucun mal à celui qui m'a déprimé. J'ai, « sur cet article, la sensibilité la plus apa- « thique. Mon divin ami, on mérite les in- « jures ou on ne les mérite pas : si on les « mérite, il faut les souffrir; si elles sont (( exagérées, le temps les détruit, ou vous « rend plus qu'on n'a voulu vous ôter. »

Voisenon ne cache point ses vices, il ne s'en repent pas : ce sont des faiblesses toutes naturelles. Il en souffre, mais il faudrait souffrir bien davantage pour s'en corriger.

Sa vie est un tissu de contradictions.

Tantôt il s'ébat, il gambade dans son bain comme un enfant, il y joue avec les robinets, il danse des rondes avec l'éveque de Soissons, sans aucun souci de la gravité de son caractère et de son habit; tantôt il prend la plume et écrit une lettre toute édifiante au fils de son ami Favart, à propos de sa première communion : « Vous devez (.( faire jeudi l'action la plus importante de « votre vie; c'est de celle-là que dépendent

« toutes les autres. Si vous demandez à « Dieu la grâce de vous approcher digne- « ment de la Sainte-Table, il vous en inspi- « rera Tesprit, il animera votre foi, il vous a rendra chrétien, etc.... » Quoi qu'il en soit, nous sommes en présence d'un homme doué d'un vrai talent. Chose digne de remarque, dans deux de ses lettres, il nous fait des descriptions de la nature. Je ne dis pas qu'il la comprçnne, mais il l'a regardée, il en parle, et c'est un fait exceptionnel à cette époque.

Enfin, il nous a laissé un souvenir littéraire : une lettre que nous placerons ici comme un dernier hommage rendu à cet écrivain du reste assez justement tombé dans l'oubli. Cette lettre nous semble, par sa simplicité, par sa grâce, pouvoir rivaliser même avec celles de M""^ deSévigné; c'était, du moins, l'avis de cet esprit fin et délicat, qui se nommait Léon Gozlan.

Voisenon, ce.... avril 1766.

Mon cher neveu,

Depuis jeudi je m'engraisse d'ennui et j'éprouve que rien ne rend plus imbécile que de s'ennuyer. Ma tête ressemble à un terrain sablonneux où rien ne peut venir: c'est le jardin de Belleville; il n'y pousse que des lilas, et c'est ma petite nièce qui est le lilas, à l'exception qu'elle s'y maintient toujours en fleur et que les lilas de Belleville passent au bout de quinze jours. J'ai la visite de mes moines, il y en avait un très sourd qui est mort; mais ceux qui entendent et ne comprennent point sont restés. Je me promène les après-dîner. Il fait un froid excessif; cependant tout mon lois nest (juun tapis de hoU" quets jaunes et de violettes. Ils semblent dire à mon neveu : « Venez, venez, afin de nous chanter! » et à ma nièce : « Venez, venez, afin de nous parer! » Vous êtes de bien

mauvaises gens de n'être pas venus passer quelquesjours avec nous. Ma belle-sœur me charge de vous en faire des reproches, aussi bien que de votre silence à son égard. Je ne la vois qu'à dîner ; je rentre à la fin du jour, je prends mon chocolat, et je suis dans mon lit à neuf heures au plus tard....

J'eus, hier, un spectacle bien triste, mon bon ami, et qui me fit pleurer. Nous avons, dans le village, une Jeannette fort jolie. Son mari est mort avant-hier ; je trouvai l'enterrement le soir. La bière était dans une charrette, et la petite femme se précipitait sur son mari en faisant des cris affreux : « Ah! « pauvre Jeannette ! disait-elle, pauvre Jean- « nette! que vas-tu devenir? Quoi! mon cher « homme, tu n'es plus avec ta femme, je (( ne te verrai donc plus! et mes pauvres en- « fants, qu'en ferai-je? Ah! mon pauvre cher « homme! » Je n'ai jamais réellement vu une douleur aussi violente, aussi sincère, aussi communicative.

Restons sous l'impression de cette note douce et attendrie et terminons ici notre étude. Tel fut Voisenon, tel fut cet homme à la fois superstitieux et esprit fort, croyant et hâbleur, lisant son bréviaire par devoir, enfreignant par indolence et faiblesse les principes de la morale la plus élémentaire. S'il est l'expression même de son temps, il en est aussi le produit.

Quelle autre époque en effet eût transformé en abbé ce gentilhomme plus avide de bonnes fortunes que de pratiques sérieuses, et plus friand de dîners exquis que porté aux œuvres charitables? Quelle autre époque en eût fait un académicien, un historiographe du roi de France, et surtout, — car il le fut, — un agent diplomatique, un ministre plénipotentiaire!

Il suffisait alors de plaire, et de provoquer les applaudissements par une conversation fine et galante. Voisenon l'a su. Ses

heureuses réparties lui ont tenu lieu de style et de caractère: il a été l'ornement et la joie des salons, et au XVIII™^ siècle c'était la suprême ambition de toute âme bien née.

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