‹ Un acte de désespoir [microforme]Chapitre 3 sur 3 · SO · texte numérisé non relu

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nos deux marinsn’auraient pas songé à prendre cette précaution.

Hs perdirent.tout même leurs cent livres en billets de banque; à peine si leur house renfermait deux ou trois sovveraîn et quelques couronnes : c'était du pain pour quinze jours.

Kean et Kemble se sont bien souvent tordus de désespoir devant le public anglais; mais la pantomime désolante de ces deux acteurs fut vaincue par les conclusions de nos deux pauvres marins. Dès qu’une parole put arriver aux lèvres caavéreuses de Célestin, il s’écria :

—Tonnerre de sort! (il était de Marseille) faut-il avoir été maudits au berceau! Nous sautons,'sur l'Orient à Aboukir, on nous pêche et on nous envoie aux galères de Plymouth! bien! Nous échappons. À Trafalgar, on nous coule bas avec Pinfernal ! on nous repêche et on nous envoie à Kingstown! encore mieux!

Nous ramons dix ans sur les pontons, nous faisons vingt chefs-d'œuvre avec nos doigts, nos dents et du mauvais bois avar.

té; cette fois nous touchons à la fortune. Voilà que l'enfer nous envoie un échantillon de ses chaudières et nous brûle vifs!

Mäalédiction !

En parlant ainsi, Célestin traversait !le ‘pont de Saint:Stephens ; sous ses pieds grondait la rivière de Liffey, que la fonte

nee 2 a

des neiges avait considérablement grossie:

Le marin lança un coup d'œil d’à-plomb sur les eaux jaunâtres et torrentielles, et le même regard fatal rebondit sur le visage de Xavier.

—Je te comprends! dit Xavier; nous sommes destinés à périr dans l’eau douce.

Embrassons-nous, et ainsi soit-il.

—Que je sois damné si je recule! dit Célestin.

Et il s’élanca sur le parapet de Ste:

phens-Bridge. Xavier fit le même bond.

Ils croisèrent fortement les bras sur la poitrine, comme pour s'expliquer à eux:

mêmes l’énergique résolution de ne pas.

nager comme de francs loups de mer qu'ils: étaient, et ils se précipitèrent tête première dans la Liffey.

Le bruit affreux que fit cette double:

chute de deux grands corps réveilla en sursaut uñe meute de chiens de Terre- Neuve, qui depuis fort peu de temps avaient commencé leur service à la tête du: port. Lord O’Calligham, célèbre philanthrope Irlandais, était. le fondateur de ce corps de garde de chiens sauveurs, et ce. jour-là précisément la meute terre neuvienne faisait son début, Les agiles ani maux arrivèrent au fond de la Liffey en même temps que Célestin et Xavier. Les

deux marins se sentirent saisi aux basques

de leurs.habits par des gueules vigoureu:

ses; mais, comme leur projet de suicide était irrévocable, ils luttèrent contre leurs sauveurs avec une incroyable énergie.

Hommes et chiens remontèrent subitement à la surface des eaux; la rivière écumait sous ces convulsions précipitées de pattes, de bras et de pieds. Déjà deux chiens, plus exercés au sauvetage que les autres et plus acharnés sur les deux marins, allaient porter la peine de leur zèle et n’exhalaient plus de leurs gosiers que des cris étouffés semblables à ceux de l’agonie, car ils avaient avalé plus d’eau bourbeuse qui n’en faut à dix chrétiens pour se noyer, lorsque Célestin et Xavier, touchés subitement de compassion en faveur de ces deux pauvres bêtes agonisantes, les entrainèrent avec eux à la nage vers la rive de la Liffey et les sauvèrent de la mort.

Eux aussi se sauvèrent du même coup, par mégarde et sans le vouloir. La Fa à accourue, témoin de cette scène, donna son admiration aux chiens et sa pitié aux deux marins. Le shériff Edmund Tacker!, vieillard de soixante et dix ans, fit un petit discours de circonstance aux étrangers sauvés des eaux, et les conduisit processionnellement à l’église catholique de Saint-Patrick.

Célestin et Xavier jouissaient du bénéfice d’une seconde vie. Ils étaient morts

une fois et ils ressuscitaient. Ces deux Lazares de la marine française avaient acquis à Dublin, surtout parmi le peuple, une juste célébrité, à cause de leur suiciée avorté qui annonçait en eux un rare courage et une énergique organisation.

Cette illustration, conquise dans les eaux.

de la Liffey, était pourtant assez stérile pee eux ; elle ne leur rendait ni leur Jeau musée brûlé, ni la grande fortune qui était au bout de cent exhibitions. Le shériff leur avait dit:

--Travaillez, mes enfants, gagnez votre pain, et vous retrouverez encore le bonheur.

Au fond, le shériff avait raison. A l’âge de trente ans, dans quelque position que ce soit, il y a toujours du pain au bout de deux bras. Mais Célestin et Xavier s’étaient placés, par un raisonnement faux, en dehors du devoir commun. Ils souffraient et travaillaient depuis l’âge de dix ans; ils s'étaient énervés dans l’immobilité

nonchalante du ponton; les chefs-d’œu-

vre sortis de la pointe de leurs doigts n’avaient pu donner aucune énergie à leurs musCules ; ce travail de broderie les avait, au contraire efféminés et rendus impropres aux ouvrages virils. Ensuite, ils étaient arrivés, en marchant de la conjecture à la conviction, à se persuader que l'incendie de leur musée n'était pas un

événement de hasard, mais un crime combiné par jalotsie ou vengeance au préjudice de deux Français : de sorte qu'ils croyaient voir leur incendiaire ennerni dans chaque passant. Ces deux malheureux, après avoir jeté une fois leur vie au fond de la Liffey, et croyant n’avoir plus aucun devoir à remplir sur la terre, et aucune punition humaine à redouter, combinèrent un plan infernal contre cette ville de Dublin qui les avait tués par l’eau et le feu.

— Ecoute, Xavier, disait Célestin; j'ai eñtendu conter à bord, dans mon enfance, l'histoire de M. Roux, négociant de Marselle. M. Roux avait à se plaindre des Anguis, comme nous. C'était un riche particulier qui prêtait de l'argent à Louis XVT ; il ne connaissait pas sa fortune ; il aurait mis, pendant un quart d'heure, des zéros à là suite d'un 1, sans donner le compte de ses richesses. TL avait une flotte de vingt vaisseaux marchands et je ne sais combien de corsaires. M.

Roux, voyant que Louis XVI restait tranquille, déclara la guerre, lui Roux, au roi de la Grande-Bretagne, Sa lettre, qui annonçaitles hostilités, commençait ainsi Mor roux Ier, À Geonces EI. C'étaitenrisle Roux fer commença par faire beaucoup de de mal aux Anglais; mais le roi d'Éspagne et Louis XVIintervinrent entre les

deux puissances belligérantes. et le traité de paix fut signé.

—Je connaissais cette histoire, dit Xavier, voyons où cette histoire doit-elle nous mener.

—Tu ne le comprends pas, mon ami?

—Parle toujours, mon Provençal.

Eh bien! nous allons faire comme mon compatriote Roux 1er. Nous déclarons la guerre à Dublin.

—Déclarons.

—Nous avons un antécécant; notre position est meilleure que celle de Roux 1er; nous sommes dans le cœur de notre ennemi.

—Dans ses entrailles.

—Et si notre ennemi nous refuse nos contributions de guerre, nous le faisons sauter comme il nous à fait sauter à Aboukir ; cela est juste, Xavier, n'est-ce pas ?

—Célestin, du premier coup j'ai approuvé ton plan, hier quand tu me l'as indiqué sans développement.

—"e te le développerai. Xavier.

— Moi, pour y mettre quelque chose, je réduis ce plan à sa véritable expression en le moralisant. Nous louons, dis-tu, un premier étage à Sakeville-street. |

—Oui...

—Bien ! nous montons le vaisseau le Sakeville et nous allons nous battre contre

le vaisseau le Dublin. Ce sera un combat naval sur terre.

—C'est cela. |

—A quand donc la déclaration des hoctilités, Célestin? |

—Quand nos batteries seront prêtes... A demain. pe |

Oui, à demain : je brûle de faire mon

uart à bord du Sakeville, à l'ancre entre

eux maisons ; je crains d’avoir le mal de terre ; je n'ai jamais navigué sur le continent. As-tu le pied terrestre, toi ?

—Xavier, on s’habitue à tout, quand on est mort une fois dans sa vie comine nous deux. Écoute,tu as approuvé mon plan, il faut le résumer en quelques mots. | |

—Avec nos achats faits en détail, çà et là, dans Dublin, nous avons un baril de poudre anglaise, première qualité; voilà la base de notre affaire.

Nous avons loué un premier étage à Sakeville-Street entre les bureaux de la poste et la belle manufacture de Richard Schwab; c’est une position superbe ; nous ‘enons le centre du plus riche quartier de Dublin ; nous sommes en mesure d’incendier toute la correspondance de l’Irlande, quelques millions d’étoffes, et tout Sakeville Strert par ricochet, corps et biens. | ù di

La nuit de demain, nous affichons aux

non ntre 1] de onti-

sand mine mor!

[ques

quatre coins de Dublin un ; RE ainsi conçu ; ilest adressé AUX HaË ANTS :

«Les deux matins noyés et sauvés de « la Liffey déclarent la guefre à la ville « dé Dublin. 1 |

« Ils sont logés Sukevtlle-Stréet, 27, entre « Post-Office et Ta manufacture de Rithard ‘ Schwab.

« Le plancher de leur chambre contient «uñ baril de deux cents livres de poudre, «prêt à sauter dans les cas suivants :

«1oSi les hommes de police font la «moindre tentative pour entrer dans la «chambre à poudre. :

«20 Si l’on arrète l’un des deux marins, «celui qui se promènera dans DapErs «lorsque l’autre tiendra la mèche ailu- «mée sur le baril. À

« 30 Si l’on n’apporte pas aux deux ma- « rins toutes choses nécessaires à leur ex- «istence et à leurs amusemñents, lorsqu'ils

«les demanderont. “ie

«40 Si les voisins s’écartent de leurs «maisons comme pour les isoler, et les «menacer ainsi de quelque attentat de la «police. |

«9° Les deux marins promettent sur «l’honneur de protéger nuit et jour la «ville et les propriétés des habitants de «Dublin, si les habitants de Dublin se « comportent bien à l'égard de deux infor-

«tunés, honorablement connus dans la « capitale de l'Irlande.

« 60 L’un des deux marins fera chaque «jour dans Dublin sa promanade de midi , «à cinq heuræ; tous les citoyens sont ivi- «tés à veiller sur lui; si à cinq heures et «demie il n’était pas rentré, son camara- « de laisse tomber la mêche sur le baril, d: Sakeville saute comme l’Orient à Abau- «kir.

« Signé : CÉLESTIN et XAVIER. »

Lorsque leurs dispositions furent prises et tout habilement calculées, Xavier sortit au milieu de la nuit avec une centaine de copies de cette proclamation, et il la placarda partout. Au lever du soleil.

le shériff recut une lettre des deux amis

ar laquelle il était invité à se rendre sure-champ chez eux, dans l’intérêt de la ville de Dublin.

A cette heure, Dublin n’avait pas encore ses yeux assez ouverts pour lire la proclamation des deux marins.

E | Le shériff, qui savait que ces deux en- | ragés Français étaient capables de toutes les folies, oublia son rang, et se rendit à l'invitation. Il fut reçu dans la chambre à poudre avec une grande politesse de onton. Célestin lui présenta ur: siége et ui dit : * —Mon hcnnorable shériff, prenez la

con TUE la peine de lire cet exemplaire de la proclamation que nous avons affichée aux quaue tre coins de Dublin.

di Le shériff regarda Célestin, prit le pavi- f pier, mit ses lunettes, et lut en faisant un et bond sur sa chaise à chaque article.

ra- —Honorable shériff, dit Célestin, vous ril, connaissez maintenant notre petite affaire aut- aussi bien que nous; il me reste à vous présenter notre palladium ; c’est une sainte-barbe à domicile qui est là devant vous, à fleur de plancher; un petit volcan de ses poche...n’ayez pas peu: et ne criez pas!

sOT- .. au moindre cri, mon shériff, nous sauntai- tons par-dessus les cloches de Saint-Paet il trick. Regarder Xavier qui rapproche la leil. mèche...une mèche qui brûle toujours, amis mon shériff ; c’est le feu de Vesta. Les sur- vestales ont changé de sexe seulement.

e la Que dites-vous de l’idée, shériff ?

Le vieux magistrat, immobile de surenCo- prise et d’effroi, regardait le cercle menapro- çant et noir fortement sceilé dans le plan- | cher.

x en- Célestin prit une poignée de grains de toutes poudre et la présentant au shérif.

rendit — Voyez, dit-il c’est d’une qualité supéambre . rieure ; jugez de notre Vésuve domestise de que par l'échantillon. Emportez cela chez ége et 1 vous pour le faire analyser par vos chi- * mistes ; ils vous diront si c’estde la graine nez la . d’oignon. Maintenant, nous vous rendons

à votre liberté, monsieur le shérif.

RER er qu > :

Le viellard se leva sans oser faire paraître sur sa figure le moindre sentiment qui pôt blesser deux ennemis terribles, et sans prononcer une parole ; car il ne pouvait parler que pour flétrir, en digne magistrat, le crime de ces projets incendiaires. Célestin et Xavier le conduisirent juge l’escalier, l’un l’obligeant de

rendre l'échantillon de poudre dans une

oîte. l’autre lui présentant la méme allumée comme une sentinelle présente les armes à son chef. |

Quelques heures après, il était facile de voir ge la proclamation avait produit son effet. Aux environs du monument de Nelson, et devant le palais des postes, la foule de tous les jours était réduite à quelques groupes inquiets. Les constables inondaient Sakeville, mais en affectant de ne rien avoir d’hostile et de menaçant dans leur attitude. Dans le lointain, on apercevait le shériff qui s'était arrêté hors de la portée de l’éruption, et qui semblait, par ses gestes, recommander la prudence à ses interlocuteurs.

À midi, Célestin, en costume de marin de ve et la cocarde française à son

chapeau goudronné, sortit hardiment sur

le pavé Sakeville ; et, quand il fut au milieu de cette rue d’une largeur immense, il se retourna pour échanger des saluts avec Xavier quise montra un instant à la croisée, sa mèche allumée à la main.

x Célestin marcha droit au shérif, et lui it :

—La pièce est commencée, cela marche bien ; Dublin sera sage, et nous serons reconnaissants.

—Monsieur, dit le shérif, le service de la poste souffre beaucoup; les boutiques ne s'ouvrent pas dans Sakeville-Street : voyez, il y a de l'inquiétude. |

—Eh ! de quoi s’inquiète-t-on, honorable shériff? nos intentions sont pures. Il fallait s'inquiéter lorsque la main d’un criminel incendia notre musée, et nous réduisit à l'indigence. Aujourd’hui, que Dublin fasse son devoir, et tout ira bien.

Je vais commander notre déjeuner à l’hôtel du monde. Il va sans dire, shériff, qu’à la moindre douleur d’entrailles, nous vous accusons d'empoisonnement, et Sakeville saute en cent millons de morceaux.

Tout est prévu, shérif, tout, même la ‘entative d’empoisonnement.

— N'ayez point de crainte, Monsieur.

—De crainte! bah! c’est à Dublin de trembler ! De crainte! vous moquez-vous de moi ?...Depuis ma naissance à bord de

l’Indien, je passe ma vie à mourir : j'ai vu

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l'enfer à ciny ou six reprises, comme je vous vois.

—Mais, Monsieur, ajouta le shériff avec une voix douce et persuasive, renoncez à cette abominable folie !...à..

—Shériff, n’ajoutez pas un mot, ou je fais un signe et nous sautons par-dessus les nuages.

Puis, s'adressant à la foule qui l’environnait, le marin ajouta :

—Messieurs, je vous ordonne de vous retirer, j'ai besoin d'air ; laissez-moi seul.

En un cliu d'œil la foule avait disparu ainsi que le shériff.

Célestin ressentit un juste sentiment d'orgueil en voyant avec queile facilité une de ses paroles jetait la consternation dans le peuple de Dublin. D’un pas majestueux, il s’achemina vers l’hôtel de Greamesh, et il demanda d’une voix maritime et provençale qu'on lui servit à déjeuner.

Toute la domesticité des deux sexes, le land-lord en tête accourut aux ordres de Célestin ; on lui servit trente plats sur une table, et des vins d'Oporto, de Sherry et de Claret. Le repas terminé, il fit un choix dans les plats intacts, les mit dans une corbeille, et appelant le land-lord, àl lui dit :

—Monsieur, ceci est pour mon frère Xavier, c’est son déjeuner ; maintenant,

donnez tout ce que j'ai laissé à ces groues de pauvres femmes qui ont assisté par es croisées à mon déjeuner.

Le maître de l'hôtel s'inclina en faisant un signe très-expressif d’obéissance aux volontés du baril de poudre voisin, représenté par le marin français.

Célestin fit le signal convenu avant d'ouvrir la porte de la chambre volcanique, et Xavier approcha la mèche allumée du baril de poudre. Célestin referma la porte à triple tour, et déposa les rovisions sur une table.

—Serre-moi les mains, Xavier, dit-il en s'asseyant : tout marche bien ; la machine est admirablement bien montée ; Dublin est à nous... .Quel déjeuner je viens de dévorer chez Greamesh! quels vins! quels domestiques charmants ! Déjeune, déjeu-

ne à ton tour, mon ami; j'ai commandé notre diner pour sept heures... |

—Et le shériff? le shériff, dit Xavier en découpant un rumpsteake au jambon.

—Le shériff a peur ; il nous connaît, tout Dublin nous connaît, Xavier; on sait que nous sommes gens à mettre le fait après le menace. La police est embarassée ; elle ne trouve rien. En rentrant

J'ai rencontré un monsieur qui m’a abordé poliment et m’a dit: Au nom de Dieu capitaine, n'oubliez pas de rentrer à cinq heures.—Quel intérêt avez-vous à cela ?

lui ai-je demandé. — Je suis Richard Schwab, votre voisin. — Ah! je comprends, lui ai-je dit! eh bien ! soyez tranquille, je serai sage ; mais que Dublin soit sage aussi ? M. Richard m'a répondu de la sagesse de Dublin. |

—Parbleu! s'’écria Xavier, si Dublin nous vexe, nous l’enverrons promener dans la lune. |

—Oh ! il sait bien. Vraiment, je suis enchanté de Ia vie qui s'ouvre devant nous. J'ai cent projets dans la tête...

D'abord, je vais demander en mariage la fille de Richard Schwab, notre voisin.

—Ah ! mon Dieu ! Célestin !..…

—Et je te marie, toi aussi, du même coup; je te donne la fille de M. Greamesh, une rousse charmante qui a douze mille livres de dot, cent mille écus !..….

—Mais que nous importe la dot, Célestin ! nous sommes emprisonnés ici pour toute la vie ; comment jouir d’une dot ?

—Et! qui connaît l'avenir! Prenons toujours la dot si elle se présente. Demain je demande miss Schwab pour moi, et miss Greamesh pour toi...

—Et si l’on nous refuse ?

— Nous sautons...c'est la réponse à tout Nous ne sauterons qu'une fois. Demain je me fais meubler deux chambres nuptiales par le premier tapissier de Dublin, Nous aurons deux noces superbes...

—Où donc ?

—Où ? chez Greamesh : dans des salons magnifiques. Toi tu passeras le premier, moi le second ; il faut toujours que l’un de nous deux garde ce volcan. Nous invitons à nos noces toute la haute société de Dublin ; nous dansons jusqu’au jour ; nous dévorons dans un festin et dans un bal cent mille francs...

—Et qui paiera ?

—Parbleu ! Schwab et Greamesh, nos beaux-pères, paieront.

—C'ést juste, Célestin ; mais après, comment tout cela finira-t-il ? U.

—Ah! qui sait? Cela ne finira peutêtre pas. Il n’est pas nécessaire que cela finisse. Cela commencera tous les jours, j'ai même le projet de me faire nommer maire de Dublin, et toi préfet du département de l'Irlande. En attendant de donner un essor fabuleux à notre ambition, commençons par les choses aisées ; marions-nous : lorsque nous aurons des enfants, nous les établirons avantageusement dans les trois royaumes.

Cette conversation fut interrompue par un fracas tumultueux de musique angaise qui remplissait Sakeville-Street.

1élestin ouvrit et ferma la porte, toujours avec les précautions d'usage, et descendit dans la rue, où il ne manqua pas’ de rencontrer son voisin Richard qui semblait attaché à tous ses mouvements.

—Qu'est-ce que cela? demanda vivement Célestin à M. Schwab.

—C'est le festival de Dublin qui passe, répondit poliment M. Richard.

—Et où va-t-il ce festival cenragé ?

—AÀ Town-Hail.

—Et que va-t-elle faire à Town-Hall, cette musique de damnés ?

—Elle va accompagner trois cents choristes qui chanteront le Greal-hod et la Création de Hændel

—Monsieur Richard Schwab, allez dire à ce festival que j'aime la musique, et que je veux entendre le Great-God et la Création, sous ma croisée, là, ce soir avant le coucher du soleil.

—Capitaine, dit Richard, nous allons tâcher de vous arranger cela...

—Comment ? vous hésitez !

— Non, non, rien n’est si aisé, je vais voir le shériff. Nous vous apporterons le festival.

Célestin remonta chez lui et annonça à Xavier le concert du soir qu'il venait de recommander à M. Richard.

—Ce sera un beau triomphe, lui dit-il, si nous avons cette armée de musiciens.

Et il se mit à la croisée pour entendre le festinal.

ne heure avant le coucher du soleil, on vit poindre à l'extrémité de Sakeville M. Schwab triomphant ; il servait d’avant-

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garde au festival. L'armée des exécutant:

défila dans cette rue, la plus large de toutes les rues de l’univers, et se rangea en bataille devant Post-Ofice. Une symphonie servit d'ouverture ; chaque musicien, selon l’usage, joua son air favori, avec cette noble indépendance qui caractérise l’artiste anglais. Ensuite trois cent gueules se précipitèrent sur Hændel et le déchirérent sans nitié.

Célestin, du haut de sa croisée, remercia les choristes et les musiciens, et dans sa munificence de roi, il ordonna à Greamesh de désaltérer toute cette armée avec la brasserie de Luxton.

Greamesh s’inclina.

Cependant il était aisé de voir que Greamesh se contraignit violemment pour ne pas laisser échapper un violent désespoir.

A neuf heures du soir, la nuit étant fort sombre à cause d'un orage du commencement de l'été, Célestin ne put résister à l’envie de sortir, mais dans le plus grand incognito, pour entendre les conversations qui se tenaient à leur sujet dans les promenades publiques. Il y avait beaucoup de monde à Phæœnix-Park. Le marin 5e glissa ténébreusement dans les groupes et sa curiosité eut lieu d’être satisfaite. On ne parlait que de la mise en état de siége,de Dublin par les deux marins français.

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h Dès ouvriers de Richaïd Schwab, dès À | emploÿés de Posi-Office, des convives habi-

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tués de Gréamesh, tous plus immédiate- k ment intéressés que les autres citoyens à

cétte étrangé affaire, se faisaient remarquer par la violence de leurs propos.

—Il n’est pas juste, disait-on dans ce groupe, que deux ou trois personnes ri- | ches payent pour toute la ville. Voilà (1 cette fol:e du festival qui à pris encore à deux cents livres dans la bourse de M.

(à Greamesh. — D'autres voix disaient : Si ces fantaisies de marins se prolongent, 4 Greamesh et Richard sont ruinés en huit he jours.—C'est évident.—Et que voulez-vous | qu'on fasse !—-On a écrit hier au gouver- | nement—Belle ressource ! Le gouverne-

É ment ne fera rien.—Il enverra des trou- 1h pes.—Eh ! ils se moquent bien des troubi pes ! Le plus fâcheux, c’est qu’il se forme h : à Dublin un parti pour ces deux marins.

| à —Un parti ?—Oui, les pauvres sont pour . eux. Ce soir, les musiciens, ivres de porter ét d'ale, ont crié : Howra for Celestin ! et c'était Greamesh qui payait!.. Oh!

cela ne peut pas durer.—Entendez, en- ë tendez donc ! les choristes du festival ont À composé un chanson.

. À La naiade du houblon est tarie : “1 : iHoura pour Célestm ?

La foule courut vers la procession qui

qui

traversait Phœnix-Pärk, Célestin se retourna etse vit face à face avec M Richard. de : ns . —Ah! je ne vous quitte pas, lui dit M.

Richard à voix basse.

—Prenez garde, monsieur Richard ; ne jouez pas le rôle de mon änge gardien, prenez garde! |

—Capitaine, rentrez, rentrer, 1l est tard ; votre àmi fera quelque mauvais coup.

—$Soyez tranquille, mon ami a mes ins.

tructions...A propos, monsieur Richard, il faut que vous me donniez un conseil ; prenez mon bras ét causons en bons voi:

Sins.

—Cüpilaine, je serai charmé de vous donner un conseil. nes . —Oi, chemin faisant, donnez-moi un cobseil...Ad’ai envie de me marier; qu'en pensez-vous ? ne

—Mais..…capitaine...jé pense...

..—Vous comprenez, monsieur Richard, que nous ne pouvons pas vivre, Xavier et moi, dans cet isolement ; nous àvons des devoirs à remplir envers la société...

—Eh bien ! je prusé que si vous avez au Cœur quelque amour de jeunesse...

Non, monsieur Richard, non, et tous nos amours de jeunesse sont pauvres :

aujourd'hui nous avons des prétentions ; nous visons aux héritières. Le beau sexe est superbe à Dublin ; nous avons fait notre choix.

—Ah ! dit M. Richard d’une voix étouffée, vous avez fait un choix ?...…

—Deux choix Croyez-vous que les familles consentiront à nous établir ?...

—Mais pourquoi pas ? dit le voisin d’une voix tremblante. N'êtes-vous pas braves jeunes gens ?..…..

—C'est que nous disons...

M. Richard tomba dans une profonde réverie, et après avoir gardé quelque temps le silence, il dit à Célestin.

—Écoutez, capitaine, vous m'avez demandé un conseil. je veux vous donner un conseil d'ami; me le permettez-vons ?

—Donnez, mon voisin.

—Vous allez vous préparer une vie d'enfer, croyez-le bien ; Dublin vous doit une réparation, il vous le fera, j'en suis garant. La société d'assurances, M. Greamesh, l’administration des postes et moi, nous ferons un sacrifice ; nous vous enrichirons d’un seul coup, et nous vous mettrons sur le chemin de France avec deux cent mille francs dans votre portefeuille et la liberté.

Célestin s'arrêta, et, fixa ses yeux dans les yeux de M. Richard.

—Mon voisin, dit-il après une longue pause, quand nous aurons cette fortune en portefeuille et que nous aurons éteint notre mèche, comme des imbéciles, on nous pendra.

Oh! s'écria M Richard,'ne craignez rien ;, cent notables de. Dublin, le shérif en tête, et moi, nous jurerons sur l'Écris ture sainte qy’on ne vous fera ançune violence et qu'il vous sera permis de revoir votre pays avec votre fortune et votre liliberté.

-+-Gela demande réflexion, mon voisin

Écoutez, voici un terme moyen...vous donnerez: 200,000 fr. à mon -ami Xavier ; il partira, et j'attendrai à Dublin qu'il soit arrivé en France; toujours sans «juitter, noi, le baril de poudre. De cette manière au moins, vous ferez un heureux, et: il n'y en aura qu'un de rendu: :

il n'y en aura point,

FANS ma proposition, voisin ?

Qui, :

Eh bien ! j'accepte Ja vôtre. Occupez:

vous:de l'affaire sur le champ.

—À la minute, capitaine ; le sol brûle ; il n’y a pas de nuit. A l'aube, ; je vous attends chez Greamesh.

— Adieu, mon voisin.

— Bonne nuit, Capitaine ; vous me ver rez avant le soleil.

Célestin tomba bientôt dans les bras de son ami, lui conta son entrevue avec le voisin, et ils exécutèrent à deux une ronde de réjouissance autour du volcan.

À l'aube, les cent notables, les 200,000 fr., le shériff et la Bible étaient dans la

ue " mur

marraine

maison de Célestin, Xavier descendit, recut le serment et: les billets de banque, et partit pour Kingstown dans la chaise’ de poste de M: Richard.

; Célestin gardait le volcan.

Xavier, en ‘artivant ‘à Calais, éciivit une lettre à son ami, en lui disant qu'il l'ättendait, l'œil fixé sur la Manche! Célestin sortit hardiment, la tettre de Xavier à la main, étsa mèche’ éteïnte!- Le petiple l'accompagha sur la route de Kingstown aux.cris mille sois répétés de Houra for Celestint

En ce motméñt, Xavier et Célestin vi vent dans le coin le plus fertile du départementdes Bouches-du:Rhône ; : ils : sont membres de Ha Société d'agriculture, et les premiers agronomes du Midi. Célestin a inventé ün'! semoir mécanique, et mérité une médaille d'or à à la der nière exposition.

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