‹ Un acteur caché du drame révolutionnaire, le général Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, 1741-1803, d'après des documents inéditsChapitre 12 sur 168 · A. G., Dossier Laclos · texte numérisé non relu

A. G., Dossier Laclos

» ce livre ». Alors, dans une Suisse lointaine, sa baguette magique avait fait apparaître aux yeux des blasés et des libertins, tout un monde de rêve, enflammé par la passion et prosterné dans le devoir, les fils et les filles d'une nature ardente et ingénue, un Saint-Preux séducteur et désolé, une Julie coupable et sublime; en traits de feu, il avait peint un étrange et impossible combat d'amour et de sacrifice ; il avait édifié un paradoxe fou d'amour délirant, de générosité surhumaine et d'immolation finale. Comme un grand vent parmi les feuilles mortes, ces pages fougueuses avaient soulevé les âmes légères et sèches dans une grandiose envolée. « Toutes les femmes s'enivrèrent du livre et de » l'auteur ». A son tour, Laclos écrivit sur une feuille blanche : « J'ai vu les mœurs de mon siècle et j'ai » composé ce livre ». Mais cette fois la scène ne serait plus en Suisse : il la transportait à Paris. Il n'évoquerait plus, en poète, les rives enchanteresses, d'un paradis perdu, mais il ferait apparaître, en historien documenté, l'enfer abominable où se complaisait un siècle sensible. Ce serait un effrayant réquisitoire. Rien n'arrêterait son audace. Ses mains vengeresses déchireraient tous les voiles, pénétreraient dans les plaies béantes et s'enfonceraient jusqu'aux racines gangrenées. Clarisse Harlo^ve partageait avec la Nouvelle Héloïse l'admiration du siècle. Rousseau l'appelait le chef-d'œuvre de tous les temps et Diderot le comparait à l'Evangile. De grandes dames se convertissaient à sa lecture. Les plus insensibles avaient donné des larmes à une enfant de dix-sept ans maudite et outragée par sa famille, trompée, souillée, traînée sur les routes et dans les bouges par son persécuteur, mais déjouant tous ces pièges par son inflexible douceur et jusque dans les bras

de la mort faisant resplendir, à côté du génie du mal, la radieuse image de la Vertu. Eh bien ! Laclos allait montrer un Lovelace de Versailles, c'est-àdire un coquin paré de toutes les grâces, et si accompli qu'il triompherait des \ertus les plus hautes, un coquin fêté, envié par tous les hommes, adulé, recherché par toutes les femmes, au milieu desquels il trouverait une complice aussi méchante et une rivale supérieure en perversité. Pour forger ces Ames froides et brillantes comme Tacier poli, il frapperait sur Tenclume d'un bras fait pour des luttes, il les tremperait au feu rouge de ses colères, au feu sombre de ses rancunes ; il emplirait le brasier, pour Talimenter, du dossier de leurs infamies. Enfin, Tœuvre achevée, il la couvrirait d'un masque alléchant pour que ses victimes s'y prennent à la glu. Aux passions, qu'il avait étudiées en province, il donnerait un vernis parisien et parlerait le langage du grand monde avec l'agréable affectation d'un homme qui le connaissait peu, mais le devinait bien. Alors il jetterait son œuvre h la face du siècle, comme le miroir doré de ses vices et de sa décrépitude, et, dans un grand scandale, il connaîtrait enfin l'ivresse du succès C'est ainsi que le capitaine de Laclos, ne pouvant canonner les bateaux anglais, lança sur Paris son boulet rouge.

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