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416 LE r.ÉNÉRAL CHODERLOS DE LACLOS
idée ». Les puissances coalisées contre la Républiqiit-. après avoir vainement tenté d'empêcher par la guerre son établissement, tenteront, d'après lui, de la renverser par la paix. Dans cette coalition redouiabh*, Laclos ne comprend pas seulement les nations étrangères en lutte avec la France, mais aussi « la fouir plus ou moins grande des malveillants qui habitent ) encore le sol de la République : cette véritablf puissance, non moins forte, non moins active, peut- ) être non moins dangereuse qu'aucune autre, portant à la fois l'étendard de la révolte dans la Vendée et le drapeau du patriotisme dans Paris,
> fanatisant le peuple des campagnes par la religion,
> et celui des grandes communes par l'athéisme, \i\ prêchant le royalisme et toutes ses distinctions oppressives, ici l'égalité absolue et toutes ses chimères désorganisatrices, tour à tour fauteur du despotisme et de l'anarchie, tous deux en eflVt également favorables à l'unique but qu'elle se propose, la continuation ou même, s'il est permis
) de parler ainsi, le perfectionnement des abus. »
Ce sont ces ennemis intérieurs qui ont été le< provocateurs et les agents de l'étranger. Sans doute, ils arguent des excès de la Révolution. La philosophie, qui, depuis un siècle, répandait en France les idées de la liberté et d'égalité, ne lui promettait, dans \c calme de sa méditation, qu'une révolution régénératrice des vertus et du bonheur du peuple. Mais la philosophie est impuissante par elle-même à réaliser ses desseins. « C'est aux passions qu'appartiennent ce> » grandes entreprises, » La philosophie sème los germes, les passions les fécondent. Seules, elles peuvent « calculer sans effroi les malheurs inévitables » qui doivent précéder la félicité qu'elles envisagent. » Ainsi s'expliquent « cette foule d'événements impre-
» VUS, qui, si souvent, ont fait rétrograder la Révo- » lution, au moment où elle semblait toucher à son » terme, et que les imaginations faibles et supersti- » lieuses auraient pu prendre pour les jeux cruels » d'un génie capricieux et malfaisant».
L'ancien régime avait rendu la Révolution nécessaire. « Le mauvais état de nos finances et Tinquié- » tude qui s'ensuivait, tant sur la dette publique que » sur la progression effrayante des impôts, l'abus » scandaleux de la faveur et de l'intrigue, qui ne » laissait parvenir aux places que des gens ineptes ou » mal famés, une immoralité profonde que la Cour » ne prenait plus même le soin de cacher, au dedans » des opérations de finance désastreuses, au dehors » des traités de commerce humiliants et désavanta- » geux, toute considération politique perdue chez l'é- » Iranger, une police intérieure tantôt faible, tantôt » tyrannique et toujours inquisitoriale, tous ces maux » et toutes ces fautes avaient rendu presque una- » nime le désir d'une révolution. » l
Chacun la désirait, mais personne n'en prévoyait la marche. Tout le monde s'entendait pour déplacer le pouvoir, bien peu voulaient le remettre à sa véritable place, en le rendant au peuple. Voilà Tessence môme de la Révolution, voilà ce qui la distingue de toutes les autres et la rend la seule «juste et raisonnable». Ses ennemis ne sont pas seulement, comme on l'a prétendu, l'aristocratie religieuse et nobiliaire, dont les vaines imprécations sont demeurées impuissantes et qui, même en Vendée, n'a pu soulever « qu'un « ramas obscur d'agents subalternes soudoyés et gui- ») dés par une puissance ennemie et tout prêts à de- » venir capitaines de voleurs, dès qu'ils ne pourront » plus être chefs de révoltés »..Non, les vrais ennemis de la Révolution, ce sont tous les gens qui vivent
d'abus, depuis les empereurs et les rois jusqu'aux derniers sbires de Robespierre, tous ceux qui craignent les conséquences d'institutions sages, assises sur la souveraineté populaire : à Textérieur, l'effet irrésistible de cet exemple chez les autres peuples: à l'intérieur, la cessation des injustices, des faveurs et des spoliations. Entre la Révolution et les puissances coalisées contre elle, c'est un combat à mort. Or, toutes ces puissances ont un égal intérêt à une paix générale, «sous la réserve tacitement convenue » entre elles de recommencer la guerre dans un » court délai, qu'on peut évaluer à trois ou quatre » années ».
Voici comment Laclos, reprenant les idées qu'il avait déjà développées à la tribune des Jacobins, établit cette démonstration. La France fait la guerre sur ses capitaux, tant en hommes qu'en argent; les puissances étrangères n'ont fait qu'outrepasser plus ou moins leurs revenus ordinaires. Celles-ci ne possèdent que des armées de métier, que rien n'exalte, ni ne refroidit. Les Français combattent pour leur propriété, leur liberté, leur vie. L'intérêt pei*sonneI s'unit à la valeur française, pour transformer nos soldats en héros. Les ressources particulières à un gouvernement révolutionnaire et la centralisation de tous les pouvoirs dans une Convention nationale achèvent d'établir leur invincible supériorité. Supposons une paix de trois ou quatre années et la guerre recommençant à nouveau. Les puissances étrangères, guéries de leur épuisement passager, auront réparé leurs finances et recruté leurs armées. La France n'aura pu cicatriser encore « les plaies profondes faites » par le robespierrisme ». Elle n'aura plus les avantages d'un gouvernement révolutionnaire ; ses immenses capitaux auront pris une autre destination ; l'en
thousiasme guerrier aura disparu ; « c'est alors, c'est » dans ces circonstances orageuses, que les intrigants » et les fripons, relevant la tête au bruit de nos mal- » heurs, et se ralliant de nouveau aux puissances » coalisées, tenteront avec plus de confiance que » jamais d'égarer une partie du peuple, encore trop » peu instruit, de la dégoûter de la liberté, en la lui » montrant comme une suite de privations et de maux, » et réussiront peut-être, sinon à renverser la répu- » blique, du moins à y causer de nouveaux troubles » et à éloigner pour une longue suite d'années en- » core Fétat de puissance, de splendeur et de félicité » que la France doit naturellement attendre de sa » révolution».
Est-ce à dire que Laclos se refuse à toute négociation en vue de la paix? Non, mais il veut que les négociateurs ne traitent qu'en considération de la guerre, à laquelle l'épuisement de nos adversaires mettra seul un terme. La France est une grande place dans un territoire ennemi ; les fortifications militaires, d'où dépend sa sécurité, sont tracées sur la carte. Ce sont les limites mêmes que la nature impose à sa prospérité économique : le Rhin, les Alpes et les Pyrénées, complétés par les deux mers. Dans ces limites, nous aurons toujours sur l'ennemi l'avantage d'une campagne. A cette condition, Laclos consent à une paix générale sur le continent. Quant à l'Angleterre, « nous avons bien d'autres intérêts à )) démêler. Nos limites vis-à-vis d'elle sont à régler » sur toutes les mers et dans toutes les colonies, et j) je ne vois ni dignité, ni prospérité pour la France » tant qu'elle laissera l'Angleterre, que la nature a » placée pour être tout au plus une puissance de » second ordre^ être la dominatrice des mers et y » exercer envers toutes les puissances un despotisme
» avilissant et ruineux ». Il ne faut pas cesser de la combattre « vigoureusement ».
Ainsi parlait Tancien diplomate, qui, naguère à Londres, s'efforçait, avant Talleyrand,-de conclure une alliance avec TAngleterre, prêchait à son pays la modération et caressait des rêves de paix perpétuelle, emportés par un grand orage, dont il sortait meurtri et content. Cet ex-général, sans argent et sans place, qui vient à peine d'échapper à la mort, ne saurait être comparé aux pourris du Directoire, aux terroristes repus, qui veulent la guerre, toujours la guerre, pour écarter l'armée qu'ils craignent et perpétuer l'ère des rapines, dont ils profitent. Comme Barthélémy, comme Carnot, il veut donner au pays ses limites naturelles et « restreindre nos projets d'a- » grandissement à ce qui est nécessaire pour porter » au maximum la sûreté de notre pays*.» Les passions qui l'animent ne sont pas intéressées, maïs nationales. Il veut affermir les conquêtes de la Révolution par celles de nos armées. Les conditions qu'il pose aux négociations de paix sur le continent sont à peu près celles, qui furent consacrées par les traités de Bâlc, de Campo-Formio et de Lunéville.
Avec l'Angleterre, la France, d'après lui, compte comme ennemis redoutables l'Autriche, qu'il faut abattre par tous les moyens, et la maison de Bourbon, « qu'il ne faut pas confondre avec les Etiîts qu'elle gouverne». La Russie est trop éloignée pour nous nuire ; il suffit de lui retirer, au profit de la Suède, du Danemark et des États-Unis, notre clientèle commerciale et de soutenir contre elle la Turquie, notre fidèle alliée. 11 faut prendre à la Sardaigiu' son île, la Savoie et le comté de Nice, et la fortifier