Stendhal, De V Amour, p
» moi que ma pensée, et je m'indignais qu'on pùl » me la ravir ou me la surprendre contre ma vo- » lonté... Ma tète seule fermentait ; je ne désirais pas » de jouir, je yon\^\% sai^oir \ le désir de m'instruiri» » m'en suggéra les moyens. » Ces deux orgueils s'ajoutant l'un à l'autre achevaient d'isoler ceux qu'ils possédaient au-dessus de leurs semblables et même au-dessus de leurs pairs. Ils permettaient aux méchants non seulement de se reposer sur leur supériorité de caste, mais encore de se prévaloir de leur supériorité d'esprit. A travers ce double voile, des scélérats même sensibles peuvent s'examiner sans horreur et jouer paisiblement avec l'honneur et le cœur de leurs victimes, user leur finesse et tromper leur ejmui à inventer tranquillement de subtiles tortures, être féroces froidement, et sans é|)rouver d'autre trouble que le promeneur, qui foule aux pieds un insecte, ou que le boucher, qui tranche et qui taille dans la chair sanglante et palpitante. Ils en arrivent, par amourpropre d'artistes, ji faire le mal pour le mal et à user de leur pouvoir pour se prouver leur puissance. Après tout, comme dit M"'" de Merteuil :
Les sots sont ici-bas pour nos menus plaisirs.
Ainsi s'expliquent la sérénité d'esprit, la précision d'anal\se dont l'auteur des Liaisons n'a pas craint de noircir encore la furieuse vanité de ses héros. C'est le dernier terme de la méchanceté humaine.
Pour l'honneur de notre pays, hàtons-nous d'ajouter que de pareils traits étaient exceptionnels dans la noblesse française de 1782. C'étaient là les germes moibides qui minaient une société décomposée, mais trop vigoureuse encore, trop saine et trop enrichie d'idéîil et d'honneur héréditaires, pour en res-
sentir communément les funestes effets. Avec le microscope de l'analyste, Laclos avait aperçu ces germes. Son imagination logique a reconstitué la maladie.
Oui, c'est bien là le sens et la portée de ce livre terrible et singulier. Quand une épidémie couve dans une grande cité, que déjà les symptômes s'annoncent, qu'elle a fait ses premières victimes, un théoricien vigilant recueille avec une âpre attention et note avec un sang-froid tragique le caractère et les effets du mal nouveau. Se débarrassant des données accessoires ou accidentelles, négligeant les phénomènes qui atténuent le mal, Tenrayent ou le dénaturent, il va droit à la cause et Tisole ; ainsi procèdent les savants, pour obtenir ce que, dans leur hautaine et féconde indifférence, ils appellent un beau cas. 11 est alors aisé aux praticiens de donner l^alarme, de signaler le danger commun partout où il se présente, de Tapercevoir sous tous les masques qu'il emprunte et dans tous les replis oii il se dissimule. Ainsi a procédé Laclos, en dénonçant, dans une société qui s'était enfermée dans ses salons pour s'occuper d'amour, les ravages mortels d'une vanité monstrueuse. Voyez, disait-il, le poison que renferme votre cœur ; il s'insinue dans vos meilleurs sentiments comme dans les pires et corrompt toutes vos actions. Prenez garde; vous êtes tous en voie de devenir des Valmont ou des Merteuil.
L'épidémie se propagea bien plus que Laclos n'aurait pu croire ; la vanité furieuse devint le mal endémique de la France et, quand toutes les places furent devenues accessibles à tous, elle mit en délire tous les Français, jusqu'au fond des arrièreboutiques. C'est alors qu'un observateur, non moins pénétrant, Stendhal, en étudia les ravages dans un
cœur plébéien. Les Liaisons dangereuses et le Rouge et le Noif'y voilà deux documents admirables sur l'Ancien Régime et le Nouveau, qui sont la suite naturelle Tun de Tautre. Si profonde était l'empreinte dont la vie de cour avait marqué la classe dominante du pays que le caractère de la nation tout entière en fut historiquement modifié ^ C'est la vanité de Versailles qui, par des ondes d'imitation, se propagea dans toutes les classes. C'est elle, qui, en 1789, se retourna contre ses auteyrs et Mirabeau déclarait, un an plus tard, qu'en dehors de l'égalité civile, il ne voyait dans les nouvelles réformes qu'un déplacernent de vanité. « Qu'est-ce qui a fait la Révolu- » tion, disait iSapoléon, la vanité. Qu'est-ce qui la » terminera? Encore la vanité. La liberté n'est qu'un » prétexte. » C'est donc par cette voie d'imitation que la haine implacable et le froid cynisme du grand seigneur aimable passèrent dans l'âme plus rude du fils avide de l'artisan. Julien Sorel et le Vicomte de Valmont, tous deux peuvent se donner la main par dessus la tourmente révolutionnaire, Tun paré des grâces perfides des salons, l'autre se couvrant du masque spécieux de l'hypocrisie politique. Leur allure a changé comme leur habit, mais leur âme est pareille et ils sont frèresl La vanité est sortie des salons, où l'amour seul était sa carrière ; plus neuve et plus vorace au grand air du dehors, elle s'est répandue dans les camps et dans les assemblées, creusant toujours les cœurs d'une âpre et insatiable soif de supériorité. Les nouveaux gouvernants firent de la politique à peu près comme
1. Tocqueville fait la même remarque au sujet du goût des idées générales, qui n'est entré dans l'esprit français qu'au xviii* siècle, quand les hommes de lettres devinrent les principaux hommes politiques du pays. (Ane. Jiég. et Rév. p. 217.)
leurs prédécesseurs faisaient Tamour. Toutefois la Tanité s'ennoblissait quand elle tournait au profit du bien public. Les jeunes généraux de Tan II, grimpant à l'assaut sous les yeux de l'Europe, puisaient un peu de leur héroïsme dans le cœur de Valmont. Le désir de parvenir procédait du désir de paraître et l'auteur du Rouge et le Noir aurait pu retrouver chez l'auteur des Liaisons dangereuses l'origine des passions de la démocratie. - — ^
[Ces observations suffiront peut-être à indiquer ce l qu'il faut penser de la moralité des Liaisons dan- » gereuses. Pour des gens corrompus ou qui cherchent à se corrompre, il en est peu d'aussi dangereux : il contient tout l'arsenal de la séduction ^ . Les amateurs * d*anatomie morale et les curieux d'histoire psychologique se contenteront de dire que l'œuvre est vraie et faite d'après nature. Les quelques passages licencieux, d'ailleurs voilés, qu'on y rencontre ne sauraient changer son caractère de gravitéTi'ifftptittenr ékiit la manie du temps ct-MontesqTttett y sacrifiait }«:<tprc dans- V Esprit "xtes-Lais^u^ manuscrit des L/«wa/i5 montre que Laclos a recule* devant quelques traits trop audacieux. Mais il n'est pas un seul de ces traits qui n'ajoute aux caractères. Valmont avoue-t-il, de la manière qu'on sait, une infidélité passagère à M"* de Tourvel, c'est que Laclos veut opposer sa conduite à la sincère confession dans laquelle, après une erreur des sens, s'humilie le tendre Saint-Preux. Valmont prend-il plaisir à raconter dans le détail la séduction de Cécile Volanges, c'est qu'il faut enlever à sa lâcheté l'excuse même de l'entraînement. De quelle horreur M™** de
1. Stendhal écrivait, vers 1832, que ce livre était devenu « le bréviaire des provinciaux ». {Vie de Henri Brulard p. 250.)
Merleuil ne couvre-t-elle pas elle-même son rôle de confidente par ses impudiques aveux ? Si l'auteur n'a voulu d'autres voiles à la vérité que les plis savants d'un style merveilleusement tissé, on ne peut lui reprocher du moins ni une circonstance inutile, ni un mot qui choque ; aussi bien les sentiments sont trop prononcés pour qu'on s'arrête aux situationsTl Laclos a donc peint le vice tel qu'il est ; Stendhal, en précurseur du romantisme, ne s'est pas retenu d'envelopper son héros d'une trompeuse auréole. Il a mis au cœur du petit menuisier de Verrières cet honneur aristocratique, dont les généraux de Napoléon avaient fait un panache plébéien. 11 chérissait secrètement en Julien ce type de l'homme énergique et sans scrupules, dont il admirait chez Danton la grossière ébauche et chez Bonaparte le portrait accompli. Jusqu'au pied de la guillotine, il a paré d'un charme étrange, etgui éblouit encore les naïfs, cette âme de laquais. \Laclos a bien mieux vu et plus courageusement, que la moralité prend une âme toute entière et l'abandonne pareillement. 11 n'a pas laissé à Valmont l'ornement de son fragile honneur. Ce gentilhomme vole et ment ; c'est un escroc, peut-être un assassin; il est bien hideux et fait peur. De même il a refusé à M"" de Merteuil cette pi:étendue force d'âme qu'il fut convenuTlprès 1789,[dliidmirer chez les grands coquinl^Sonesprit clair n'a pas connu l'extase stendhalienne devant les beaux crimes. « Partout, écrivait-il à M"* Riccoboni, » 011 naîtra une femme avec des sens actifs et un )) cœur incapable d'amour, quelque esprit et une » âme vile, qui sera méchante et dont la méchan- » ceté aura de la profondeur sans énergie^ là » existera M™*" de Merteuil.... ))\Laclos enfin a montré avec une admirable logique Tisolement des
méchants, qui ne doivent compter ni sur le bénéfice d'une alliance, ni sur le refuge de Tamitié ; deux complices en perfidies sont condamnés à se haïr et à se perdre ; c'est la seule morale qu'on puisse déduire du spectacle de ce monde.
Si les considérations qui précèdent ont convaincu du sérieux moral de cette profonde et terrible étude, elles n'auront pas dissipé l'impression pénible qui s'en dégage. C'est qu'il est dans l'art une loi de beauté qu'on ne peut transgi*esser sans manquer à la vérité. La vie se présente à nous comme un mélange de bien et de mal; elle doit rester telle quand elle se réfléchit et se condense dans un livre, comme dans un miroir. Laclos, procédant plutôt à la manière des savants qu'à celle des romanciers, a isolé le vice qu'il voulait dénoncer et n'a fait apparaître la vertu que pour en montrer les lamentables défaillances. C'est encore que le bien et le mal sont contagieux par nature et que rien ne vaut pour inspirer la vertu que d'en présenter le spectacjeT) Rousseau avait raison de transporter les Parisiens en Suisse pour leur apprendre à aimer. Clarisse, opposant à Lovelace une volonté égale, n'émeut pas mais réconforte, et Diderot, après avoir lu ses lettres, déclarait éprouver les mêmes sentiments qu'à la fin d'une journée employée à faire le bien. [C'est enfin qu'il y a au fond du cœur humain une boue fangeuse, que peuvent seuls remuer sans souillure ceux dont l'austère mission est d'être les médecins des âmes^U eût fallu, dans cette fin de siècle, la grande voix d'un Bossuet ou d'un Bourdaloue pour courber les fronts d'épouvante, eiLjaisant apparaître du haut de la chaire la figure de\Valmont et de M"* deMerteuil. C'était à eux d'humilier la nature, en la montrant aussi gangrenée dans sa fleur exquise que dans sa racine sauvage.
(^e nVst qu'au nom de Dieu qu'on a le droit d'outrager l'humanitéT]
Pour un arfîlleur, et qui ne se piquait pas d'austérité, la tentative témoignait bien de quelque outrecuidance. Le pauvre Laclos en fut cruellement puni; il resta Thomme d'un seul livre et demeura jusqu'à sa mort « l'infernal auteur des Liaisons dangereuses ». Seul un méchant avait pu comprendre le mal à ce degré ! Seul un perfide et un débauché avait pu démêler ainsi les trames jusqu'alors inexprimables de la débauche et de la perfidie ! On répandit qu'il avait peint dans Valmont sa propre image, et chacun s'en tint assuré. En effet, il avait beaucoup rêvé à M*"* de Tourvel. Sans doute il avait pensé se peindre dans le chevalier Danceny, entrant dans le monde à vingt ans, naïf et généreux, mais cruellement détrompé par l'amour d'une Volanges et l'amitié d'une Merteuil ou d'un Valmont ^ Peutêtre aussi sa colère témoignait-elle de quelque disgrâce encore cuisante. Pour avoir mis M*"' de Merteuil au ban de l'humanité, peut-être avait-il souffert d'une inhumaine. Heureux en amour, eût-il été si implacable le poète, qui écrivait si joliment :
Le souvenir de ce qu'on aime Est au moins l'ombre du bonheur.
Mais qui pouvait comprendre que son livre était avant tout l'œuvre de sa rancune ambitieuse, servie
1. M"* de Merteuil dit de Dnnceny (lettre 123) : « \\ n'a que les grdces de la jeunesse et non la frivolité » (lettre 53). « Je ne connais personne de plus bète en amour. » (lettre 38). « Ce g-arçon là fait pourtant de fort jolis vers ; mon Dieu ! que les gens d'esprit sont bêtes. » Cf. le conte le Bon choix p. 19 de ce livre. Danceny, en écrivant à Cécile Volanges (lettre 47) se sert de cette expression « talisman de l'amour », qu'on retrouve plusieurs fois employée à dessein dans les lettres de Laclos et de sa femme.
par une observation profonde? Qui pouvait l'entcndre, après chaque lettre du vicomte et de la marquise, s'écrier comme Figaro : « Tandis que moi morbleu, sincère et méritant, l'amour et la fortune m'ont fui, car je ne suis pas né grand seigneur » ? Sa froideur même l'accusait, et son dédain silencieux parlait contre lui. Dès qu'apparaissait « ce grand » homme maigre et jaune vêtu de noir », on croyait voir le redoutable persécuteur de M"® de Tourvel. Cette réputation, qui le précédait partout en dehors de son cercle intime, abreuva sa vie d'amertume. Pour lui les visages humains s'étaient assombris et les cœurs s'étaient fermés désormais. Aucune protestation n'eût été entendue ; aucune révolte n'était possible. Ses partisans même, — et c'étaient tous les ennemis de la cour, — regardaient avec défiance cet allié trop profond. S'il n'eut écrit qu'un libelle, il aurait sans peine passé pour vertueux ; mais son inconscient génie l'avait emporté bien plus loin que son but; en flétrissant quelques séducteurs, il avait insulté l'amour même ; il avait commis un crime de lèse-humanité. L'oflense était si profonde que nous la sentons toujours et que le scandale a duré. Aussi la vengeance des hommes abattit sur lui sa lourde main et grava sur son front téméraire le nom maudit de Valmont. C'est ainsi qu'il conserve encore pour nous un renom criminel. Persévérer dans cette opinion serait commettre la même injustice, que de prêter a Racine le caractère de -Séron ou à Richardson les vices de Lovelace.