‹ Un acteur caché du drame révolutionnaire, le général Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, 1741-1803, d'après des documents inéditsChapitre 38 sur 168 · Tallcyrand, op. cit · texte numérisé non relu

Tallcyrand, op. cit

de la Convention pénétrèrent en 1793 dans le Palais- Royal, ils y découvrirent des cabinets secrets qui contenaient tout l'appareil d'une savante débauche. Cédons la parole à M. de Talleyrand. «Ma tâche ne » sera que trop remplie, déclare-t-il, en disant que » tous les goûts, tous les caprices, toutes les bizar- » reries, dont les sens, d'abord impérieux, ensuite indi- » gents, ont besoin pour être assouvis ou excités, » furent mis en usage par M. le duc d'Orléans. » L'évêque d'Autun était un habitué des fêtes du Palais-Royal. C'est merveille d'entendre le ton grave et mélancolique dont il jugea, sous la Restauration, cet hôte complaisant, grâce auquel il connut « la » douceur de vivre. » Le prince fut, d'après lui, la victime d'un système de philosophie « connu par » ses sectateurs sous le nom de désabusement ». Le Duc d'Orléans se moquait bien de la philosophie, et Talleyrand lui-même n'en avait cure. Les mœurs du Palais-Royal étaient courantes à la cour, pratiquées par les uns, regardées par les autres avec indulgence. La société du duc d'Orléans, dit le prince de Ligne, « jusque un an avant la Révolution était » composée de tout ce qu'il y avait de mieux en )) hommes». Charles X, qui en fut longtemps, ressemblait alors à s'y méprendre à Philippe-Egalité, et Talleyrand pensait plus justement en disant qu'un tableau de la vie de ce dernier « donnerait exacte- » ment les traits et la couleur du règne faible et » passager de Louis XVI. » Au milieu d'une noblesse de salon, cet homme, dont on a fait un monstre, présentait le type accompli du prince homme du monde ; il avait toutes les grâces, tous les vices et tout l'aveuglement de ses semblables, et si son éducation fut plus négligée, c'est que ce futur régicide était né prince français.

Une des singularités les plus remarquées du duc avait été de faire, en 1781, de M™* de Genlis, déjà gouvernante de sa fille depuis 1777, le gouverneur de ses trois fils, qui s'appelaient, en 1789, les ducs de Chartres, de Montpensier et de Beaujolais. M"" de Genlis habitait avec ses élèves un petit pavillon du couvent de Bellechasse * et y offrait le spectacle d'une studieuse et austère retraite qui contrastait avec le luxe et la dissipation de la Cour. Il faut reconnaître que ce choix fut heureux, sinon éclairé. M™** de Genlis était une éducatrice originale et supérieure. Abandonnant l'étiquette, les langues anciennes et les sports de parade, qui faisaient jusque-là le fonds de l'éducation des princes, clic éle\a les enfants d'Orléans pour la vie pratique et les nourrit de connaissances utiles. Chacun d'eux avait son petit jardin qu'il cultivait ; on parlait anglais en dînant, italien en soupant et allemand en jardinant. C'est en jouant de petites pièces, qu'elle composait, ou en regardant des images, qu'ils apprenaient l'histoire et la géographie. Dans les hôpitaux, dans les fabriques, elle leur donnait de continuelles leçons de choses. Par une gymnastique raisonnée, ils durcissaient et assouplissaient leur corps. M"* de Genlis était connue du public par une foule d'ouvrages relatifs à l'éducation 2. Elle possédait tous les

1. Ce pavillon, situ*' rue Saint-Dominique, vient d'être démoli.

2. Le plus célèbre et non le moins « vertueux » était Adèle et Théodore qui porut en même temps que les Liaisons dangereuses, M"" de Genlis roconte à ce sujet dans ses Mémoires (III, pp. 178-179) une anecdote assez piquante. Rulhière avait adressé les deux ouvrog^cs à un de ses amis, auquel il faisoit tenir les livres eu » vogue. « Voulant envoyer le mien le premier, dit-elle, il profita d'une occasion plus prompte. » Mais Rulhière se trompa et la lettre qui annonçait Adèle et Théodore fut accompagnée des Liaisons dangereuses. Cette erreur mit M"* de Genlis « au désespoir. )> Elle ne

talents et prétendait à un savoir encyclopédique. Bien qu'elle s'inspirât de Rousseau, comme éduca- Irice, elle avait déclaré la guerre aux. philosophes et n'avait pas craint de s'ériger en théologienne. Rivaroi rappelait malicieusement une «mère de l'Eglise». Cette femme ambitieuse ne bornait point là ses desseins. Quand Laclos entra au Palais-Royal, elle ne gouvernait pas seulement ses élèves, mais bien leur père, et, depuis longtemps, toute la maison. Aussi bien elle avait su asseoir sur des bases solides sa domination jalouse et elle était d'un caractère à savoir la défendre.

Félicité Ducrest de Saint-Aubin, née en 1746, près d'Autun, d'une famille obscure et pauvre, était, comme Laclos, une parvenue de la petite noblesse, accourue toute jeune à Paris avec les dents aiguës, le cœur avide, armée de cette incroyable vitalité qui dormait en ce temps-là dans la province française. Sa petite enfance avait été misérable et rude comme celle d'une enfant du peuple. Cependant on nourrissait dans le château délabré de sa famille un extrême orgueil nobiliaire. Elle avait la mine gentille et les façojis délurées d'une petite comédienne; on rhabillait en amour, comme dans un travesti de Versailles, et elle courait les champs avec de petites ailes qu'on ne lui retirait qu'à l'église. Sa facilité à tout apprendre touchait au prodige et sa soif de domination était insatiable. Avec ce tempérament, une femme devient pédante et enseignante. M"® de Saint-Aubin commença fort jeune cet apostolat, qui ne cessa qu'à son dernier soupir. Elle était née pédagogue ; avec un verbe intarissable, tantôt insi-

pourait supporter l'idée qu'on Tait crue un instant l'auteur de « rinfâme ouvrage de Laclos. »

nuante, tantôt impérieuse, toujours persuasive, petite fille elle enseignait d'un balcon les enfants de son village ; elle eût enseigné toute sa province. Un fermier général, M. de la Popelinière, la recueillit avec sa mère et Tamena à Paris, à peu près comme M"® de Boulainvilliers recueillit Jeanne de la Motte. M. de la Popelinière avait l'humeur galante. 11 trouvait M"* Ducrest à son goût et disait en regardant la fille : « Quel malheur qu'elle n'ait que » treize ans ! » Comme elle jouait de la harpe merveilleusement et dansait à ravir, la jeune Félicité se produisit dans les soirées. On la payait vingt livres le cachet « quand elle ne dépassait pas minuit ». Un jeune et bouillant capitaine de vaisseau, Brûlart, comte de Genlis, qui voguait sur des mers lointaines, vit par hasard son portrait, fut conquis, accourut à Paris. Félicité avait quinze ans à peine. Elle devint « tant bien que mal » comtesse de Genlis, puis marquise de Sillery, à la grande fureur de tous les Brûlart. Mais la jeune femme, sentant bien que la famille de son mari pouvait seule lui ouvrir les rangs de la bonne société, mit « tous ses moyens en » jeu.... Elle se montra complaisante, attentive, » gaie sans gaucherie, et elle sut même donner à » une complaisance continue, une nuance de sensi- » bilité^ ».

Cette ingénue admirable parvint à plaire à l'oncle de son mari, le M** de Puysieulx, « l'un des hommes » les plus ennuyés de son temps ». Sa faveur naissait; elle commença d'écrire et se mit en devoir d'enseigner ses contemporains. Sa production litté-

1. Talleyrnnd, op. cit. Il fnit de M"* de Genlis un portrait méchant, mais bien spirituel. Cf. Texccllent article de la Biographie Michaud, dont j'ai maintes fois vérifié la rigoureuse exactitude.

raire qui s'étend jusqu'à Tannée de sa mort, enl830^ est immense ; elle égale presque celle de Voltaire. Au premier examen, son style simple, naturel, coulant ressemble aussi à celui de Voltaire ; mais Fauteur de Candide trempait sa plume dans l'acide ; M"® de Genlis semble écrire avec de l'eau. Son bavardage est à présent insupportable ; il n'est alimenté que par sa vanité. Comme elle ne parlait que d'elle, elle parlait sans cesse. La postérité sourit, s'ennuie et ne l'écoute plus. C'est qu'elle avait autrefois d'autres arguments pour se faire entendre et que les charmes de sa figure étaient encore plus piquants que ceux de son esprit.

Yjrae (!(. Genlis avait une tante M™* de Montesson, qui avait réussi, étant devenue la maîtresse du vieux duc d'Orléans. La nièce s'introduisit après la tante au Palais-Ro\al, sut intéresser à son sort la jeune duchesse de Chartres, dont la bienveillance détruisit les dernières oppositions de société, qui la gênaient encore, et devint sa dame d'honneur. Le duc de Chartres avait alors trente ans à peine et M"° de Genlis vingt-six. Elle fut trouvée charmante, se laissa prendre avec célérité, et tantôt souple, tantôt ardente, toujours experte, s'empara puissamment du cœur de son amant. .Nous avons quelques pièces de ce petit romand La police de Louis XV interceptait les lettres du prince et de sa maîtresse, sans doute pour en distraire Tennui du vieux roi. On en trouve de fort significatives dans leur banalité amoureuse. La « mère de l'Eglise » est bien tendre, bien brûlante ; elle ne voile rien de ses charmes et se montre coquette à souhait: « Je suis extrêmement à

1. A. E. France 319. Ce iont des copies provenant, selon toute apparence, da « cabinet noir ».

» la mode. Le Chevalier m'aime réellement; je suis w en grâce avec le Vicomte et TAbbé me soigne. » Mais jusque dans son délire, qui n'est pas toujours feint, elle demeure enseignante et dominatrice. Le prince est « son enfant » ; elle corrige ses lettres, lui apprend le dessin, dirige ses goûts; elle réussit à être toujours présente et ce n'est que vérité quand elle écrit : « Vous êtes mon bien, vous êtes à moi, j'en » dispose. » Ne pouvant épouser le fils, comme « sa chère tante », qu'elle détestait, avait fait du père, M"*' de Genlis s'était bien juré de ne point devenir maîtresse en titre et affichée. Elle prévoyait plus loin et visait plus haut. Certes « le plus affreux » sacrifice » serait de céder aux instances de son mari ; « cependant, déclarait-elle, si je suis forcée » d'accepter la loi qu'on veut m'imposer, vous con- » naissez mes résolutions ; elles sont inébranlables. » Je n'aurai plus auprès de vous d'autres droits et » d'autres titres que ceux que donne l'amitié. » Aussi, quand le volage amant aura porté sa flamme k M*"® de Cambis, il restera toujours pour elle « l'ami » et « l'enfant » : le Comte de Genlis * sera capitainejdes gardes; le marquis Ducrest, son frère, deviendra chancelier avec cent mille livres de traitement et elle-même, songeant à l'avenir, s'emparera des enfants d'Orléans. Du couvent de Bellechasse, ce sera toujours l'austère « gouverneur », comme jadis la maîtresse experte, qui commandera au Palais-Royal.

« M. le duc d'Orléans, dit Talleyrand, se montrait » parfois dans le monde, mais comme un ennemi » qui cherche des victimes... M"* de Sillery, pour

1. Il prit, & la mort de son père, le nom de Marquis de Sillery, mais sa femme conserya celai qu'elle ayait illustré.

» éviter Je scandale de la coquetterie, a toujours » cédé aisément », Ne dirait-on pas que ces traits sont empruntés à Valmont et à M'°® de Merteuil ^ . Par une bizarre rencontre et comme par une vengeance de la destinée, dans ce moment où tous les hommes ardents cherchent en tAtonnant leur poste de combat, Laclos s'enferme dans les rangs mêmes de ces grands seigneurs, qu'il avait si cruellement flétris. Ce sont ses victimes qui l'attirent. C'est sur les roués du Palais-Royal qu'il va fonder ses espérances et édifier ses grands desseins. Après avoir tracé d'eux une terrible image, il pouvait maintenant les regarder à son aise. Sans doute, il dut s'avouer qu'il les avait beaucoup noircis et vantés tout ensemble. A la mode des révolutionnaires qui, dans leurs pamphlets, faisaient de Louis XVI un tigre altéré de sang et de Marie- Antoinette une Frédégonde, il leur avait prêté dans le mal sa propre énergie de lutteur. Le duc d'Orléans était un Valmont bien veule, bien inconsistant et M™® de Genlis, presque aussi fine que M™* de Merteuil, utilisait du moins l'amour pour des desseins plus solides. Est-ce rancune de s'être retrouvée dans le caractère de M™® de Merteuil, jalousie d'auteur, hypocrisie calculée, est-ce plutôt par crainte d'un pareil observateur et d'un rival aussi artificieux que l'ancienne maîtresse du duc d'Orléans redouta si fort l'auteur des Liaisons dangereuses avant même de l'avoir vu ?

« J'eus dans ce temps, écrivit-elle longtemps » après, en abordant avec prudence et discrétion » l'époque de la Révolution, toutes les espèces de

1. Ce font les soins antérieurs, dit M*"* de Merteuil, qui livrent es secrets des femmes.

Uk LE GÉNÉRAL CHODERLOS DE LACLOS

» mécontentements: M. le Duc d*Orléans me fit la » proposition la plus étrange ; il me dit que M. le » Vicomte de Ségur lui avait demandé une place de » Secrétaire des Commandements auprès de M. le » Duc de Chartres pour M. de Laclos, auteur des M Liaisons dangereuses ; je restai confondue. » Après un moment de silence, je répondis que s'il » donnait cette place à un tel homme, je quitterais » le lendemain Téducation de ses enfants.... M. le » Vicomte de Ségur eut le manque de pudeur et » d'esprit de venir tout exprès à Bellechasse, pour n me reparler en faveur de M. de Laclos: il me dit» » entre autres choses, que M. de Laclos était l'un de » mes plus grands admirateurs et que, m je vou~ » lais bien y réfléchir, je trouverais un grand fonds^ » de morale dans son roman : je lui répondis ce qui » était vrai, que je venais de le lire pour la première » fois, que non seulement je le trouvais exécrable » par les principes, mais qu'il me paraissait un fort » mauvais ouvrage sous les rapports littéraires*. »

Ce fut donc en dépit des efforts de M"* de Genlis^ et sans doute après une résistance désespérée, que Laclos entra au Palais-Royal. On devine quelle fut la rencontre de cet homme à l'abord froid, aux traits énergiques, aux yeux pénétrants et de cette femme prétentieuse et maniérée, au nez retroussé, aux lèvres fines, dont le regard aimable et insinuant devenait si facilement dominateur. D'instinct, ces deux bons joueurs s'étaient reconnus, redoutés, détestés et leur premier coup d'œil dût être celui du défi. La rivalité de Laclos et de M"*' de Genlis remplira désormais l'histoire du « parti Orléanais ».

On croira facilement que les projets politiques du

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