‹ Un acteur caché du drame révolutionnaire, le général Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, 1741-1803, d'après des documents inéditsChapitre 60 sur 168 · Mémoires de Condorcet, U, p · texte numérisé non relu

Mémoires de Condorcet, U, p

avec une grosse cocarde à son chapeau, souriant, une liadine à la main, suivi de la populace et acclamé par la foule aux cris de « Vive le Roi d'Orléans » ; le duc de Biron raccompagnait. 11 ne se montra ni à TAssemblée, ni aux côtés du Roi. Quant à Laclos, toujours mystérieux, toujours invisible, pour la première fois on le voit, ou, du moins, on Tentrevoit. « Ima- » ginez, » dit Taine, décrivant la foule des femmes qui marchaient sur Versailles, « que Chamfort et Laclos » ont envoyé leurs maîtresses ». Pour Laclos, Thypo- Ihèse est fausse ; c'était un époux tendre et rangé. Mais M. de Ternay, qui le connaissait pour Tavoir vu plusieurs fois dans la tribune des suppléants à l'Assemblée, croit l'avoir distingué à Versailles, dans les appartements, « vêtu d'un habit brun et conver- » sant avec différents groupes du monde ; il était » alors 5 heures environ de l'après-midi du lundi 5 ». Rulhière déclara également avoir entendu dire que « M. de Laclos, officier d'artillerie, s'était rendu à » Saint-Denis pour attendre M. le duc d'Orléans et » partir avec lui^ » Mais ce prince n'était pas homme

1. Procédure du Chdtelel. Dépositions du comte d'Absac de Ternay «t de Rulhière. — H est probable que Laclos, qui connaissait la vanité de La Fayette, fit luire à ses yeux l'espoir de la régence pour lui-même, afin de le déterminer à marcher sur Versailles. Il espérait que cette marche de l'armée parisienne déterminerait la fuite <}u Roi, en ne compromettant que son général. La régence fut proposée à La Fayette, le 5 au matin, dans la salle du Comité de police, présidée par l'abbé Fauchet, qui était gagné au parti d'Orléans* Cf. La Fayette. Mémoires^ II, p. 337. — M. de Stoel écrivait le 22 octobre à Gustave III, en signalant la participation du duc d'Orléans aux journées des 5 et 6 octobre : « Un moment d'audace le rendrait ^ maître du royaume. Dans celle-ci, la peur l'a fait fuir. M. de la " Touche, son chancelier, le duc de Biron, son ami, M. de Sillery, ^ son capitaine des gardes, et surtout M. de Laclos, qui appartient ^ au duc d'Orléans, auteur d'un fameux roman intitulé les Liaisons » dangereuses^ chef-d'œuvre d'intrigues, dont il s'amusait avant de ^ le mettre en action, suscitaient le complot. »

i quitter M'°' de Buffon pour tenter un coup dv force. Rivaroldisaitironiquementqu'ilétait « le prince » le plus sage qui ait encore paru dans une insurrec- » tion » et Ducrest, « qu'il aurait toujours peur de ne » pas avoir les filles de TOpéra dans son parti. » Le Roi d'ailleurs aurait tout subi plutôt que de se mettre sous la tutelle de son cousin ; la Reine eût préféré la mort à cette humiliation. Tous deux furent ramenés à Paris en prisonniers, mais sauvés de la faction d'Orléans. La fronde du Prince avait échoué. Laclos, après un an de la plus folle intrigue, n'avait réussi qu'à précipiter pour toujours dans un insondable abîme son malheureux prince.

Comme les frondeurs de 1789 ne se guidaient que sur les précédents du passé, c'est encore ainsi que la Cour les jugea. Habituée comme eux h user de manœuvres souterraines et de corruption, incapable d^' comprendre la force nationale qui venait de se lever en France, cherchant à ses côtés les nouveaux meneurs de la populace, c'est au duc d'Orléans, à ses rancunes, à son ambition, à son or, à ses agents, qu'elle attribua tous ses malheurs. La Révolution n'avait ni plan, ni guide ; elle s'avançait, aveugle et formidable, comme une force de la nature; il eut fallu, pour la comprendre, soupçonner la démocratie près du trône, et connaître la psychologie des foules au milieu des salons. Le « parti Orléanais » offrait seul les caractères d'une faction ; il avait un passé, un but, des moyens. Le Roi et la Reine, d'accord en cela avec La Fayette, crurent sincèrement qu'il était cause de tout. Ils étaient également convaincus que les Anglais favorisaient et soudoyaient le duc d'Orléans.

La croyance en cette alliance secrète était générale en Europe. Staël et Mercy en faisaient part à

leurs gouvernements. L'appel à Tétranger n'était-il pas la tradition des frondeurs ? Pitt était pacifique et réformateur ; la Révolution le débarrassait d'un voisin redoutable. Le sort de Louis XYI ne le touchait pas plus que celui de Charles l" n'avait touché Mazarin. 11 avait à se venger de la guerre d'Amérique. L'ambition du duc d'Orléans et l'or des Anglais, telles étaient, pour M*"" Campan, les deux causes de la Révolution française. « N'allez pas à Paris tel » jour, lui disait la Reine, les Anglais ont versé de >» l'or, il y aura du bruit ». Elle lui disait encore : « Je » ne prononce pas le nom de Pitt, sans que la petite » mort ne me vienne dans le dos ». Elle envoyait des émissaires en Angleterre, et leurs récits lui semblaient « sinistres ». Tippoo-Sahib ayant fait demander à Louis XVI son appui contre les Anglais, celui-ci refusa et dit à Bertrand de Molleville : « Ceci res- > semble beaucoup à Taffaire d'Amérique, à laquelle » je ne pense jamais sans regrets. On abusa dans » cette occasion un peu de ma jeunesse et nous en » portons aujourd'hui la peine. La leçon est trop ji forte pour être oubliée ». Le Ministre des Affaires étrangères, Montmorin, cherchait vainement des preuves ; ses agents secrets ne cessaient de l'avertir à la fois des agissements de l'ambassadeur d'Angleterre, le duc de Dorset, et de ceux du duc d'Orléans. « Ce que je puis vous assurer, de science cer- » taine, « lui écrivait le 44 août, l'ambassadeur de » France à Londres, » c'est que, dès les premiers ») moments que les troupes ont reçu l'ordre d'appro- » cher de Paris, et beaucoup avant leur arrivée, » M. le duc de Dorset a assuré à la cour que c'était » une fausse démarche et que ces mêmes troupes, si » elles étaient employées, se déclareraient pour le » peuple de préférence au Roi. Cet esprit du duc de

» Dorset peut assurément faire croire qu'il avait des » données extrêmement positives. » L'accusation d'avoir soudoyé les gardes françaises et les autre> régiments du Roi était précisément une des plus ^répandues contre le duc d'Orléans. Malgré l'abondance de la récolte en Angleterre, la Chambre des Communes refusa d'autoriser l'importation des blé> en France où régnait la disette ; or tout le monde répétait que le duc d'Orléans spéculait sur la cherté des grains ^

Ce prince passa donc à la fois pour le chef de tous les factieux et pour le complice des ennemis de la France. Le mépris, qu'il inspirait déjà, se changea en exécration. Le tendre amant d'Agnès de Buffon apparut comme un monstre d'infamie. Le viveur aimable et nonchalant de Monceau et du Raincy prit un masque d'énergie criminelle. N'availil pas pour conseiller l'auteur des Liaisons dangereuses ? C'est Laclos en effet, c'est ce terrible ambitieux qui l'avait lancé sur la voie fatale, dont le dernier terme devait être le régicide et la guillotine. Décidément « l'homme noir » avait bien « travaillé » son prince. On disait couramment qu'il avait été pour lui « la plus dangereuse des liaisons. >»

1. Se sentant compromis, le duc de Dorset écrivit au Président de l'Assemblée pour lui dénoncer un prétendu complot formé pour brûler Brest. H déclara à Louis XVI que l'argent, qu'on disait sortir de chez lui, était adressé par des négociants anglais pour le com]»te de négociants frani^ais. Louis XVI se plaignit à Georges III de son ambassadeur, qui, devant la rumeur publique, dut quitter Paris. (V. la corr. du député Jean-Félix Faydel, publiée dans /a Quinzaine du 1°' octobre 1904). Le Club des Noirs était soudoyé par l'Angleterre et publiait le journal VObaervateur, dirigé par Gabriel Feydel, que nous retrouverons aux côtés de Laclos. Faydel reçut, par erreur, plusieurs lettres adressées à Gabriel Feydel par un club anglai:*, qui se disait depuis 40 ans en rapports avec les révolutionnaires, français.

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