‹ Un acteur caché du drame révolutionnaire, le général Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, 1741-1803, d'après des documents inéditsChapitre 63 sur 168 · La Fayette, Il^fp. 858.J · texte numérisé non relu

La Fayette, Il^fp. 858.J

la nation, « qui étaient inséparables ». En exécutant ces ordres, ajoutait-il, « je vais m'efforcer d'obtenir la » continuation de la confiance dont Votre Majesté » m'honore et de conserver Testime de mes compa- » trio tes. »

Montmorin lui remit ses instructions ; elles sont datées du 43. C'était un chef-d'œuvre des bureaux. Il fallait flatter le duc, tout en le découvrant, et le faire admettre à Londres, sans alarmer les puissances; d'où ce mémoire, qui se précisait dans ses parties et s'annulait dans son ensemble ; pompeux et déférent dans la forme, on n'y rencontrait qu'ironies et insinuations; il débutait majestueusement par un affront et, pour finir, tendait négligemment un appât qu'il entourait aussitôt d'impossibilités.

« Les troubles qui agitent depuis quelque temps » le royaume, disait ce mémoire, fixent nécessai- » rement l'attention de toutes les puissances, et Ton » ne saurait se dissimuler que la plupart d'entre » elles les voient avec une secrète joie... Parmi les » puissances qui viennent d'être indiquées, il faut » distinguer la Grande-Bretagne ; on sait combien la » force et les ressources de la France l'offusquent: )) on sait que le désir de l'affaiblir est le premier )) mobile de sa politique; on doit conclure delà,. » que la Cour de Londres envisage avec la plus » grande satisfaction nos embarras intérieurs et » qu'elle fait des vœux pour qu'ils soient prolongés, » et pour qu'en fin de cause ils ébranlent la masse » de puissance qui rend la France le premier empire » de l'univers.

« Il résulte de ces vérités que nous ne saurions » surveiller la Cour de Londres avec trop de vigilance, » et que nous ne devons rien omettre pour démêler » ses véritables intentions. Telle est la commission

» importante que le roi confie au zèle, aux lumières » et au patriotisme de son cousin le duc d'Orléans. »

Bref on renvoyait le duc aux Anglais, comme un traître à ses complices. Toutefois on le remerciait de sa grande bonne volonté, en lui laissant respectueusement l'initiative de ce départ peu héroïque. « Sa Ma- MJesté a reçu avec sensibilité l'offre que ce prince » lui a faite de s'en charger; elle regarde cette offre » comme une nouvelle preuve de l'attachement qu'il » a pour sa personne, comme de son dévouement .) pour les intérêts de l'Etat; et elle se persuade d'au- » tant plus qu'il la remplira avec succès, qu'il a formé » des liaisons intéressantes non seulement avec plu- » sieurs personnes qui sont dans le ministère, mais » encore avec les principaux membres de l'opposition.»

Le mémoire passait ensuite à un autre objet, les Pays-Bas autrichiens, où les défenseurs des anciennes franchises, et le parti démocratique venaient de se coaliser pour soulever le peuple contre Joseph II. Ils avaient, au mois d'octobre, rassemblé une petite armée insurrectionnelle et faisaient appel aux puissances voisines, Prusse, Angleterre et Hollande, ainsi qu'à la France. « Le but de la Cour de Londres » doit être ou de réunir les Pays-Bas à la confédé- » ration des Provinces-Unies, ou d'en former une M république indépendante, ou enfin de les sou- » mettre h un prince étranger à la maison d'Autriche. » Si les provinces belges doivent changer de domina- » tion, le roi aimera de préférence qu'elles aient un » souverain particulier ; mais la difficulté sera dans » le choix. M. le duc d'Orléans concevra de lui- » même, que le Roi doit désirer d'y influer, et qu'il » importe à Sa Majesté que le prince sur qui il tom- » bera lui soit agréable. M. le duc d'Orléans sen- » tira sûrement d'autant plus combien cette matière

» est délicate et combien elle exigera de dextérité » de sa part, que, d'un coté, les vues que la Cour de » Londres pourra manifester, détermineront on » l'opposition du roi ou son assentiment et, deTautro, » qu'il est possible que le résultat tourne îi Tavantagre » personnel de M. le duc d'Orléans K »

Voilà ridée dont se flattait l'ingéniosité de La Fayette et de Montmorin ! Si le duc d'Orléans aimait les révolutions, qu'il s'occupât de celle de Bruxelles et, puisqu'il haïssait, « l'Autrichienne », on lui proposait la dépouille de l'Autriche. Cet espoir s'empara de l'esprit du Prince et sans doute détermina son départ.

Je crois, dit M'°° EUiot, « qu'il consentit à cette idée » et même la désira vivement». Montmorin se hâtait d'ailleurs de se prémunir contre tout essai de prendre au sérieux cette suggestion. Le roi se réservait de faire connaître ses intentions, quand il aurait acquis des éclaircissements sur celles de la Cour de Londres. Il ne fallait pour le moment que sonder les dispositions des ministres anglais. D'ailleurs il y avait deux bases essentielles à la négociation : le consentement de l'empereur notre allié et un dédommagement pour son sacrifice. C'était aux Anglais à faire les premières ouvertures. Enfin le duc était engagé à concerter toutes ses démarches avec l'ambassadeur de France à Londres.

Pour l'aider dans cette tâche difficultueuse, il fut entendu qu'il emmènerait avec lui Laclos et Clarke. Laclos, dont son maître ne pouvait plus se passer, était naturellement le personnage d'importance'. On

1, Archives des Affaires Etrangères.

2. Voici le portrait que Rivnrol traçait, quelques mois après, de Laclos dans le Petit dictionnaire fies grands hommes de la Révolu^

ne sait quelle fut son attitude après le 6 octobre. Il est assez probable qu'il jugea prudent pour, luimême de s'éloigner quelque temps. C'était lui qui soufflait au duc ces projets de quadruple alliance dont, au dire de Mirabeau, celui-ci s'efforçait par avance de couvrir sa fuite.

Le départ eut lieu le 14, à cinq heures du matin. Quelques heures après, Mirabeau s'acheminait vers r Assemblée, prêt à prendre la parole. En entrant dans la salle, il reçut un message du duc de Biron, qui le mettait au courant de la résolution finale de son ami. Les passe-ports avaient été accordés sans débats; la nouvelle était connue d'avance. Le Président Fréteau s'était borné à lire la lettre du Prince avec un billet de Montmorin. Il renonça donc à la parole, mais sa colère et son mépris éclatèrent en paroles imprudentes et brutales. Passant froidement ; la lettre de Biron à ses voisins. « Tenez lisez, dit-il, » il est lâche comme un laquais, c'est un j... f... qui » ne mérite pas la peine qu'on s'est donné pour « lui » ; et il ajouta, en termes tout crus, qu'en scélératesse ce n'était qu'un eunuque et qu'il avait le désir, sans la puissance.

Les députés ignoraient que le duc était depuis longtemps sur la route de Boulogne-sur-Mer. Il y arriva le 16, de fort bon matin, et descendit avec sa suite, au Lion d*oi\ Comme il attendait l'heure de

iion. Paris 1790. — « Laclos, le confidenl, le conseiller, l'ami peul- » être du Duc d'Orléans. C'est lui qui débrouille ses sentiments, qui Ti enrante tous ses projets, qui dissipe toutes ses craintes ; en un mot, j> c'est lui qui en a fait un moment l'idole et l'espoir du peuple. A M quel degré de gloire il aurait élevé ce grand prince, s'il eût pu le yt persuader sans l'effrayer ! Mais on apprend à jouer toutes les A grandes qualités, excepté le courage, et le malheureux Laclos n'a » pu même donner le sien à son élève. Il reste donc inutilement atta- » ché à safortuneetil répond seulement à la nation de ses aumônes. »

la marée pour s'embarquer, une émotion que les royalistes attribuèrent à des manœuvres de Laclos, se répandit dans la ville. Son départ parut au peuple une vengeance de la Cour et sa mission une véritable lettre de cachet. Toute la France avait les yeux sur l'Assemblée Nationale, dépositaire de la souveraineté nouvelle ; on pensa qu'elle avait été trompée et que cet exil avait lieu à son insu. Une foule considérable se réunit sur le port pour empêcher l'embarquement et le duc d'Orléans fut arrêté, comme Louis XVI lui-même devait l'être à Varennes. Il envoya Clarke et Laclos à la municipalité avec ses passe-ports, qui furent trouvés en règle. « A l'ins- » tant même, dit le procès-verbal des autorités, » trois mat(;lotes, déléguées par les femmes de la Beu- » rière vinrent nous témoigner, en présence des deux » envoyés de Son Altesse, que le peuple n'en souffri- » rait point le départ, le regardant comme le père du » peuple et dans la crainte d'être privé d'un protec- » teur puissant.» On décida enfin que Clarke se rendrait à Paris, porteur de lettres pour le Roi et le Président de l'Assemblée Nationale; il serait accompagné de deux officiers municipaux, désignés par le peuple comme députés, et qui s'assureraient des intentions de l'Assemblée K Les députés de Boulogne arrivèrent le 49 au matin h Paris ; la Commune et l'Assemblée certifièrent immédiatement les passe-ports.

L'opinion publique, comme l'avaient prévu La Fayette et Montmorin, se soulevait contre le prince fugitif, hier encore si populaire. 11 n'avait annoncé son départ que par une insignifiante circulaire. M'"'' de Genlis rédigea une courte note pour les journaux. Les admirateurs patentés du Palais-Royal étaient dans la

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