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Un amant de Marie-Antoinette

Le nom du héros de ces pages est célèbre et familier. Il a couru les ruelles les plus élégantes et les alcôves les plus dissolues ; l'homme qui le porta a été le Don Juan des femmes de son époque, V Apollon au petit pied de quelques douzaines de Dianes de haut ton. En un mot, c'est de Lauzun, du « beau Lauzun », du « divin Lauzun », du Lauzun de Marie-Antoinette et de la cour galante de France qu'il s'agit ici. Un tel nom est sympathique : on n'a jamais marchandé la sympathie aux vainqueurs des femmes. Plus que tout autre le duc de Lauzun la mérite et d'ailleurs pour la gagner, point de meilleur avocat que lui-même. Ce

qu'il a laissé de mémoires constitue le plus chaleureux et le plus élégant des plaidoyers de ce genre. On en pourra aisément juger par les pages qui suivent.

C'est, qu'en effet, en Lauzun s'incarne tout ce siècle frivole, élégant, jouisseur et blasé pour qui la Révolution sera un terrible et sanglant réveil. Il est le type, le symbole de ces viveurs de grande allure dont la race est perdue, et qui, au charme de la personne alliaient brillamment les impertinences de l'esprit. Il descendait, par son père, de l'illustre maréchal duc de Biron, et, par sa mère, d'une souche moins fameuse, les Crozat du Chàtel. C'est le 13 avril J747 qu'il naquit. Sans être prolixe dans les détails de sa jeunesse, il en avoue assez dans ses mémoires pour nous dispenser d'y insister ici. On l'y voit, dès son jeune âge, poussé dans un milieu sans morale, voire sans scrupules, jeté au centre de la corruption royale. Dès lors ce qu'il advint et la suite de sa brillante carrière n'ont, en vérité, de quoi surprendre personne. On lira plus loin l'extrême fantaisie qui présida à son éducation. On verra ensuite les fruits qu'elle porta. Ils ne pouvaient être meilleurs et de ce que notre morale contemporaine peut y trouver de parfaitement blâmable, de tout à fait détestable, le « divin » Lauzun tira tout son charme. Les victimes de ce charme, victimes peu pitoyables, à la vérité, il s'est chargé lui-même de nous les dénombrer, de conter par le menu les amoureuses aventures de ces passades, et d'étaler, tout crûment, leur intimité, à peine voilée, devant le public. Ne nous en plaignons

pas. Ce cynisme de grand ton, cette outrecuidance allègre et détachée, nous a valu un admirable document sur les mœurs de ce siècle gangrené, le témoignage du contemporain le moins suspect. Qui donc aurait pu s'en plaindre ? Aucune de ces victimes consentantes et bénévoles, assurément, et à peine celle qui, sur son jeune front, posa, le matin du 4 février 1766, la couronne fermée de la princesse de Lauzun. On le croirait à peine : l'étonnant débauché dont nous publions les confessions, se maria, prit femme, — et une fois n'est pas coutume, — légitimement.

De sa personne élégante et touchante, M. Barrière dit avec justesse en une page attendrie :

« Qui donc avait épousé M. de Lauzun, et pourquoi ce mariage fut-il encore moins heureux que toutes les unions du temps ? Sa femme était M[ie Amélie de Boufflers, jeune personne douce, timide, aimante. Sa grand' mère était cette personne trop galante qui, duchesse de Boufflers avant d'arriver, par un second mariage, au rang de maréchale et de duchesse de Luxembourg, avait, dans sa jeunesse, motivé ce couplet célèbre :

Quand Boufflers parut à la cour,

On crut voir la mère d'amour ;

Chacun s'empressait à lui plaire

El chacun l'avait à son tour.

« Ce couplet, souvent redit, honore faiblement la maréchale. Si quelque chose la réhabilite un peu, c'est l'éducation que reçut d'elle .l/iue de Lauzun. Aussi

Mm& Neckcr a-t-elle écrit dans ses mélanges : « La « grande considération dont jouit Mme de Lauzun, dans « un âge encore tendre n'est pas due à la seule vertu ; « c'est à une pureté intérieure, c'est au caractèrede ses «pensées qui se peint dans tous ses mouvements, et « dont sa physionomie est l'image, qu'elle doit Ves- « time et les égards dont elle est entourée... Mma de « Lauzun rougit dès qu'on la regarde, et rougit encore « de s'être aperçue qu'on la regardait. . . »

«L'éloge est complet et touchant. Assurément on ne trouvera rien à dire de semblable du duc de Lauzun: il rougissait peu. A peine comprendrait-on de nos jours ce rôle d'homme à bonnes fortunes, et cette suite ou cette complication d'aventures galantes qui constituaient alors une existence, un emploi, donnaient une célébrité, et que M. de Lauzun révèle avec la plus impudente candeur. On pense bien que nous ne détaillerons point ici les amoureuses prouesses de M. le duc : comment les nombrer ? Autant compter les arbres d'une forêt, les fleurs de la prairie, les flots qui touchent le rivage, les oiseaux qui traversent l'air ! Ces aventures ont fait et feront toujours le succès du livre. Les succès de l'auteur des Mémoires eurent une cause à part.

« .1/. de Lauzun porta, de son temps, un trait dislinctif dans l'immoralité, qu'on décorait du nom de galanterie, et qui, de vieille date en France, prend, de règne en règne, le caractère du prince et de l'époque : grossière jusqu'à l'obscénité sous François Ier et son

fils ; mêlée sous Charles IX et Henri III aux poignards, aux poisons, aux cruautés des guerres religieuses ; sans mesure, mais gaie, courtoise, et l'on peut dire presque nationale, sous Henri IV ; plus contenue sous son fils, le pieux et mélancolique Louis XIII; autorisée sous Louis XIV de l'exemple de toute la majesté du trône, s' associant à l'orgie sous la Régence; appelant aux derniers jours de Louis XV la prostitution dans Versailles, et sachant du moins après Louis XV éviter V éclat et respecter, dit-on, les convenances. Quelles convenances et quel respect! Ces mémoires en donneront une idée.

«M. de Lauzunjl faut en convenir, introduisit une innovation dans ces mœurs; il créa le libertinage romanesque. La passion devait servir de prétexte ou d'excuse aux désordres. On cédait à la violence de ses sentiments, et la preuve c'est qu'ils inspiraient des dévouements inaccoutumés. On trouvait dans Versailles des lettres écrites avec du sang. Un seigneur d'un beau nom, surpris par le guet sur le balcon d'une femme, se laissait conduire en prison comme voleur pour ne pas trahir en lui l'amant; et dans les Mémoires de 3/me je Genlis on voit que le chevalier de Custine se déguisait en mendiant pour la suivre, en coiffeuse pour avoir de ses cheveux, et sur un mot d'elle courait faire fort bravement la guerre en Corse. — Pour plaire à Mm°de Genlis sans doute ! — Non, mais pour lui faire accroire qu'il désirait lui plaire et cacher par là le secret d'un autre amour. »

A ceci, qu'ajouter l ? Bien. Ces lignes disent ce que fut le mariage de Lauzun et ce qu'il fut lui-même. Mais le côté volontiers laissé dans V ombre est celui qui touche aux rapports de Lauzun avec Marie-Antoinette. Par quelle suite de circonstances il fut admis à la cour de Louis XVI, comment il fut de l'intimité de la reine, tout cela l'avantageux personnage nous le conte minutieusement et ce serait assurément le répéter que de le dire ici. D'ailleurs, peu importe, la question se résume brutalement en ceci : Lauzun at-il été l'amant de Marie-Antoinette ? On l'a affirmé, on en a douté. C'est dans la nature des choses. Cependant on peut se prononcer pour l'affirmative et croire qu'en effet, le « divin » Lauzun eut de la fille de Marie-Thérèse ce qu'il lui plut d'en obtenir. La preuve, Lauzun lui-même l'administre à travers les réticences dont il enveloppe ses explications. « Lisez-les! s'est -nu écrié, et dites s'il est possible après cela de ne pas croire à la pureté de ces relations! » C'est précisément l'opinion contraire qui se dégage de la lecture attentive des Mémoires de Lauzun. Pour tout esprit sans pré' venlion, le doute n'est-il pas possible : oui, Lauzun a été l'amant de Marie-Antoinette. Car de deux choses Vune : ou Lauzun a dit la vérité, et dans ce cas la cause est jugée sans plus; ou Lauzun a menti, et alors

1. Bibliothèque des Mémoires relatifs h Vhisloire de France pendant le XVIII' siècle, avec avant-propos et indices par M. F. Barrière, 1862.

toutes les autres affirmations de son ouvrage doivent être récusées. Or, ces affirmations ont été contrôlées, examinées, confrontées, et toutes sont apparues exactes. Dès lors pourquoi celles qui touchent à Marie- Antoinette ne le seraient-elles pas ? Au surplus, c'est au lecteur impartial d'en juger.

Cette brillante phase de la carrière amoureuse et mondaine de notre héros eut de terribles lendemains. En quelques lignes concises, M. Barrière les résume fort bien :

« On touchait au moment fatal où ces inexcusables désordres allaient recevoir un châtiment terrible. Député à l'Assemblée constituante, M. de Lauzun y compta parmi les amis de M. le duc d'Orléans. Les idées nouvelles trouvèrent en lui un approbateur ; mais on ne peut penser qu'alors il tînt à proscrire la monarchie. Le 1 0 août la renversa. Les années qui suivirent furent aussi funestes au duc qu'a la duchesse de Lauzun. Tout s'assombrit pour le duc quand, mettant loyalement son épée au service de la patrie, soit dans les Alpes, soit dans la Vendée, il y subit la haine qu'on portait aux anciens noms ainsi qu'aux talents militaires. Plus il rencontre de mauvais vouloir ou d'inertie, plus il met de constance à les vaincre. Vains efforts! On le dessert, on le dénonce, on l'accuse. Conduit à Paris et condamné d'avance, Lauzun sourit en recevant son arrêt de mort. « Très calme toute cette « journée et le matin de la suivante, il dormit et man- « gea bien; son visage n'était point altéré. Toujours

« impassible, il garda sa sérénité. Lorsque l'execu- « leur vint le prendre, il commençait une douzaine « d'huîtres .'Citoyen, dit-il, permets-moi d'achever; « puis lui offrant un verre : Prends ce vin, ajouta-t-il, « tu dois avoir besoin de courage au métier que tu « fais. Et il se livra. »

« S'il mourut, comme tant d'autres, quand il pouvait encore servir longtemps la France, ceux qui l'empêchèrent d'être utile ne purent l'empêcher de se montrer, un peu tard, repentant, juste et généreux. En apprenant, lorsqu'il était encore général, que la duchesse de Lauzun, sa femme, était arrêtée, il écrivit en sa faveur à la Convention et obtint une première fois sa liberté ; mais arrêtée de nouveau plus tard, elle périt sur Véchafaud six mois après son mari, le 2 7 juin 1794. »

Telle fut la fin de ce brillant amoureux, et c'est ainsi que dans sa chute il entraîna la plus douloureuse et la plus tendre des victimes.

De l'intérêt d'un tel témoignage, le lecteur a pu juger par les rapides lignes de cet avant-propos. Personne, nu surplus, ne l'a jamais contesté et le succès l'a consacré. En effet, les mémoires de Lauzun ont eu plusieurs éditions, sept au moins, et des contrefaçons diverses, or, toutes, toutes sans distinction, sont épuisées et quelques-unes sont absolument introuvables.

Dès lors, en les rééditant ici, nous demeurons fidèles au programme que nous nous sommes tracé. Nous faisons entrer dans notre collection une œuvre rare, un document de choix, qui, brillamment, vient compléter cette série à laquelle la faveur du public et des curieux n'a pas manqué.

Ma vie a été semée d'événements si bizarres, j'ai dès mes premières années été témoin de faits si importants, que j'ai cru pouvoir laisser ces Mémoires après moi, aux gens qui me sont chers. Ils ne sont écrits que pour eux, et il me serait bien difficile d'y mettre l'ordre nécessaire à un ouvrage destiné à être jugé par le public. Je ne me piquerai que de vérité; je reviendrai souvent sur mes pas ; ma narration n'aura guère plus de suite que ma conduite n'en avait autrefois, et l'on me verra successivement galant, joueur, politique, militaire, chasseur, philosophe, et souvent plus d'une chose à la fois.

Je dois parler à ceux qui me liront du caractère de mon père. M. le duc de Gontaut, mon père, était un très parfait honnête homme, d'un cœur compatissant et charitable, d'une dévotion franche et qui ne s'étendait pas plus loin que lui-même. Il n'avait pas infiniment d'esprit, et moins encore d'instruction; mais un sens juste et droit, un prodigieux usage du monde et de la cour, un très bon ton, une manière noble et agréable de s'exprimer, une grande gaieté naturelle, beaucoup d'éloignement pour l'intrigue, et

une ambition mesurée en avaient fait un homme aimable et recherché. Une blessure considérable, qu'il reçut à la bataille de Dettingen lui fut un prétexte honnête de quitter le service. Lieutenant général, il se fixa à la cour, devint ami intime de Mme de Châteauroux, et par conséquent admis dans la familiarité du roi.

Les soins assidus qu'il lui rendit pendant la maladie dont elle est morte augmentèrent encore sa faveur, et bientôt après celle de Mme de Pompadour, il fut aussi bien avec elle qu'avec la précédente. L'usage bienfaisant qu'il fit de son crédit le fit généralement aimer, et je n'ai guère vu d'hommes qui eussent moins d'ennemis. Ce fut donc à la cour et, pour ainsi dire, sur les genoux de la maîtresse du roi que se passèrent les premières années de mon enfance. L'embarras de me trouver un bon gouverneur engagea mon père à en confier le soin à un laquais de feu ma mère, qui savait lire et passablement écrire, et que l'on décora du titre de valet de chambre pour lui donner de la considération. On me donna d'ailleurs les maîtres les plus à la mode de toutes espèces; mais M. Roch (c'était le nom de mon mentor) n'était pas en état de diriger leurs leçons et de me donner les moyens d'en profiter. Il se contenta de me communiquerses talents pour l'écriture, auxquels il mettait beaucoup de vanité, et y réussit assez bien, ainsi qu'a m'apprendre à lire haut plus couramment et plus agréablement qu'on ne fait ordinairement en France. Ce petit talent me

rendit presque nécessaire à Mma de Pompadour, qui me faisait continuellement lire et écrire pour elle, et quelquefois même pour le roi. Nos voyages à Versailles en devinrent plus fréquents, et mon éducation plus négligée J'étais d'ailleurs comme tous lesenfants de mon Age et de ma sorte: les plus jolis habits pour sortir, nu et mourant de faim à la maison. On me fit entrer à douze ans dans le régiment des gardes, dont le roi me promit la survivance, et je sus à cet âge que j'étais destiné à une fortune immense et à la plus belle place du royaume, sans être obligé de me donner la peine d'être un bon sujet.

M. le comte de Stainville et mon père avaient épousé les deux sœurs, (je suis fils de l'aînée, morte en couches de moi). Ce mariage les avait intimement liés, et le crédit de mon père près de Mme de Pompadour avait successivement fait nommer son beau-frère ambassadeur à Rome, à Vienne, l'avait fait faire duc, cordon bleu et enfin ministre des Affai-

res étrangères, où les grâces de son esprit et ses talents lui acquirent bientôt un empire absolu sur elle, et peu après sur le roi. M. le duc de Choiseul avait une sœur chanoinesse de Remiremont, qui n'avait pour toute fortune que sa prébende, mais qui joignait à tous les agréments de son sexe le caractère d'un homme propre aux grandes choses et aux grandes intrigues; il la prit chez lui. Mme de Choiseul était laide, mais de ces laideurs qui plaisent généralement; on pouvait avec raison l'appeler une femme désirable. Elle ne fut pas longtemps sans vouloir gouverner son frère, et vit bien que le plus sûr moyen de prendre de l'empire et d'empêcher celui d'une maîtresse était d'en faire son amant. Mais pour soutenir ce rôle sans danger il fallait une consistance, un état, et elle n'en avait point. 11 fallut donc chercher un mariage et un mari qui convinssent également à son amour-propre et à sa sûreté. Elle jeta les yeux sur M. le duc de Grammont, homme sans caractère, sans moyen de rien faire, interdit depuis quelques années, et passant sa vie dans une petite maison près de Paris avec des musiciens et des filles publiques les moins recherchés. Rien ne pouvait mieux convenir à M'ue de Choiseul, puisque rien ne serait plus aisé que de remettre M. le duc de Grammont où elle l'avait pris dès qu'elle en serait embarrassée: mon père s'en mêla, on leva l'interdiction, et le mariage se lit.

J'avais quatorze ans alors; j'étais un assez joli en-

fant. Mme la duchesse de Grammont me prit dans la plus grande amitié, dans l'intention, je crois, de se former tout doucement un petit amant, qui fût bien à elle et sans inconvénient : son crédit, ou plutôt son empire sur M. le duc de Ghoiseul augmentait tous les jours. Mme la duchesse de Ghoiseul, qui aimait éperdument son mari, fut jalouse de cette excessive tendresse, et en quelques mois les deux belles-sœurs furent entièrement brouillées. Mon père, avec sa modération ordinaire, trouva moyen de ne point prendre de parti et d'être également bien vu des deux côtés. J'eus le bonheur de suivre son exemple ; mais j'avouerai à ma honte que je suivis mon penchant, et donnai dans mon cœur toute préférence à Mme la duchesse de Grammont, qui m'en sut très bon gré. Dans ce temps elle me mena à Ménars, chez Mme de Pompadour. M1'8 Julie, femme de chambre, qui avait toute sa confiance, et qui était déjà devenue un personnage fort important, crut que ce que sa maîtresse gardait pour elle pourrait fort bien lui convenir aussi, et me destina à l'honneur d'être mis dans le monde par elle; elle me fit beaucoup de caresses et d'agaceries inutiles, car j'étais très innocent; elle me mit un jour la main sur sa gorge: tout mon corps brûlait encore, plusieurs heures après, mais je n'en étais pas plus avancé. Je n'avais cependant pas de plus grand plaisir que de la rencontrer et d'être avec elle; mon occupation fut remarquée par M. Roch, qui en devina facilement le sujet, et avec adresse, sans af-

fectation, m'interdit tout commerce avec M"9 Julie ; j'en fus vivement affligo. Un événement plus intéressant me la fit oublier, ou du moins fut pour moi une forte distraction. M. le duc de Choiseul, devenu ministre de la Guerre par la mort de M. le maréchal de Bellisle, fit passer lieutenant général au service de France, M. le comte de Stainville, son frère cadet, officier de réputation et pour lors major général au service de l'empereur. Il n'avait rien ; mais la faveur de son frère et les bienfaits du roi lui assuraient un mariage avantageux ; on pensa à Mlle de Clermont-Reynel, qui joignait une grande fortune à une figure charmante, et qui n'avait pas quinze ans. Tout fut réglé pendant que M. de Stainville était encore à l'armée; l'hiver vint. On lui envoya ordre de revenir, et on le maria six heures après son arrivée à Paris.

Je vis Mme de Stainville pour la première fois le jour de ses noces, et elle me fit une impression qui depuis ne s'est que difficilement effacée. J'en devins tout de suite passionnéimnt amoureux, et on en fit des plaisanteries, qui le lui apprirent : elle en fut touchée; mais elle était trop étroitement gardée par M"9 la duchesse de Choiseul, sa belle-sœur, qui s'en était chargée, pour que cela eût encore aucun danger. Mme de Grammont, qui n'aimait pas son frère cadet, et qui craignait que la jeune femme ne plût trop à M. le duc de Choiseul, qui en avait l'air occupa, n'était pas fâchée de lui donner un amanl; ce

l'nU» de la BalUUe

La chute de la Bastille D'après une gravure tic /'Alninmirli de la Révoli

La reine Marie-Antoinette d'après une médaille frappée en 1793

n'était pas un obstacle à ses desseins sur moi, qu'elle pensait devoir lui revenir quand il lui plairait, et cela semblait prévenir un attachement dont la perte de son crédit eût été la suite indispensable. Elle protégeait donc nos amours naissantes, et nous faisait souvent venir chez elle ensemble.

Mmo de Stainville me dit un jour à dîner, chez Mm3 de Ghoiseul, qu'elle dînerait le lendemain chez Mme de Grammont, et que nous pourrions y passer la journée. J'en i'us comblé de joie ; mais M. Roch, qui le découvrit, et dont les mœurs sévères ne se démentaient jamais, voulut le lendemain matin, qui était un dimanche, me l'aire aller à la messe. Je refusai, nous nous disputâmes ; il me menaça de mon père, que je craignais beaucoup ; je cédai avec un chagrin mortel ; il me mena à la messe aux Petits-Pères, où, suffoqué de colère et de tristesse, je m'évanouis ; je perdis entièrement connaissance, et lorsque je la reprisse me trouvai couché sur les marches de l'église, entouré de vieilles femmes, qui pour me donner plus d'air avaient déboutonné mes culottes. On me ramena à la maison, où je revins assez défait. Je dis que j'étais malade, et l'on m'obligea à me coucher. Mme la duchesse de Grammont vint me voir, et Mm° de Stainville. Je lui contai mon histoire; elle en rit, fut chez mon père, lit gronder M. Roch, et obtint la permission de me guérir et de m'emmener dîner chez elle. Ce jour fut un des plus heureux de ma vie. Je le passai tout entier avec ma jeune maî-

tresse, et presque toujours tête à tête. Elle me montrait combien elle était touchée de ma tendresse, et m'accordait toutes les innocentes faveurs que je lui demandais, et je n'en connaissais point d'autres. Je baisais ses mains ; elle me jurait qu'elle m'aimerait toute sa vie ; je ne désirais rien au monde. Une longue coqueluche lui fît garder sa chambre pendant près de six mois. L'entrée m'en fut interdite ; je ne la vis que rarement, et jamais sans Mm9 de Ghoiseul. Les médecins lui ordonnèrent les eaux de Gotterets; on l'y mena au printemps, et elle revint en très bonne santé, au commencement de l'hiver. Elle alla beaucoup dans le monde avec MmB la duchesse de Ghoiseul ; elle dansait à merveille. Elle eut le plus grand succès à tous les bals, fut entourée, admirée de tous les gens à la mode ; elle rougit d'avoir un enfant pour amant, me rebuta, me traita durement, prit du goût pour M. de Jaucourt;je fus jaloux, choqué, désespéré, mais je n'y gagnai rien.

Mon père, dans ce temps, arrangea mon mariage avec MUede Boufflers, petite-fille et héritière de MmaIa maréchale de Luxembourg, son amie intime, et par conséquent un très grand parti. J'en fus fâché, parce que ce n'était pas l'avis de Mme la duchesse de Grammont, qui détestait, avec quelque raison, Mme la maréchale de Luxembourg, et m'en dit beaucoup de mal. On voulut me faire voir la personne que je devais épouser ; il fut arrangé que j'irais à un bal d'après-midi, chez Mme la maréchale de Mirepoix ;

que M"e de Boufflers y dînerait; que j'arriverais de bonne heure, et la verrais. J'y fus en effet mené à quatre heures, et j'y trouvai une jeune personne charmante, qui me plut infiniment, et que je pris pour elle. Je me trompais malheureusement, et c'était de Mlle de Roth. Je reconnus mon erreur avec d'autant plus de chagrin, que Mll° de Boufflers, qui sortit de la chambre à coucher de Mm0 la maréchale de Mirepoix, ne gagnait pas à la comparaison. Mme la princesse de Beauvau était à ce bal avec Mllede Beauvau. 11 est difficile de réunir plus de grâces, plus d'esprit naturel et plus d'agrément ; j'en sentis tout le prix. Je rencontrai MUa de Beauvau à tous les bals ; je la vis souvent chez Mm° la duchesse de Grammont, avec qui sa mère était intimement liée. Je cherchai à lui plaire ; elle recevait mes soins sans répugnance ; elle me convenait bien mieux à tous égards que M1'0 de Boufflers. Je désirai l'épouser : j'en parlai à Mme de Grammont, de qui je fus fort approuvé. J'eus le courage de le dire à mon père, qui me reçut très mal, me dit que sa parole était engagée, et qu'il voulait la tenir. Je me promis bien cependant de ne pas me laisser marier malgré moi. L'attachement que je marquai à Mme la princesse de Beauvau lui plut. En partant pour un assez long voyage, qu'elle fut obligée de faire en Lorraine, elle eut la bonté de réassurer qu'elle désirait autant que moi le succès de mes projets, et qu'il ne tiendrait pas à elle qu'ils ne réussissent. Mlle de Beauvau elle-même voulut bien me

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faire espérer de s'occuper quelquefois de moi pendant son absence. Ce voyage fut long ; et comme il était prêt à finir, Mme la princesse de Beauvau eut la petite vérole et en mourut.

Mlle de Beauvau revint à Paris au bout de quelques mois, et fut mise au couvent de Port-Royal. J'avais sincèrement regretté Mme de Beauvau ; sa perte n'avait rien changé âmes intentions ; je voulus connaître celles de sa fille. Je lui fis remettre secrètement, à son couvent, une lettre que je vais rapporter ici tout entière :

« Je n'ai osé, mademoiselle, troubler votre douleur « parla mienne: vous lui rendrez justice, en pensant « que j'ai perdu autant que vous. Mon père veut me « marier, mademoiselle ; mais plus je sens combien « l'alliance de Mlle de Boufflers m'honore, et tout ce « qu'elle vaut, plus je suis convaincu que nous ne « nousconvenonspas.il n'existe qu'un bonheur pour « moi, mademoiselle: l'espérance de pouvoir contri- « buer au vôtre ; je mets un prix inexprimable à la « tenir de vous. Je n'ose engager mon père à faire « des démarches auprès de M. le prince de Beau- « vau, sans savoir si ce n'est pas vous déplaire. Il « s'agit d'un lien éternel, et il me semble que vous « pouvez m'accorder ou me refuser la permission « que je vous demande, sans manquer aux plus « exactes bienséances. J'attends votre réponse, ma- « demoiselle, avec bien plus de trouble et d'impa- « tience que s'il s'agissait simplement de ma vie. Je

« suis, avec le plus profond respect, mademoiselle, « votre très humble et très obéissant serviteur.

« Le comte de Bipon. »

La gouvernante de Mi;e de Beauvau reçut ma lettre, la lut avant de la lui remettre. « Je ne devrais « peut-être pas vous remettre cette lettre, lui dit- « elle ; mais elle contient des choses si importantes « pour vous, que non seulement je crois devoir vous « la montrer, mais vous donner même la liberté d'y « répondre ». Mlle de Beauvau recacheta ma lettre, et me la renvoya sans un seul mot de réponse ; je fus blessé d'un procédé que je ne méritais pas ; il me détermina à promettre à mon père de consentir au mariage qu'il désirait ; j'y mis la condition qu'il serait relardé de deux ans et que j'aurais sur-le-champ ma liberté.

Je pris du goût pour une petite actrice de la comédie de Versailles, âgée de quinze ans, nommée Eu-

génie Beaubours, encore plus innocente que moi, car j'avais déjà lu quelques mauvais livres, et il ne me manquait plus que l'occasion de mettre en pratique ce qu'ils m'avaient appris. J'entrepris d'instruire ma petite maîtresse, qui m'aimait de trop bonne foi pour ne pas se prêter à tous mes désirs. Une de mes camarades nous prêta sa chambre, ou, pour parler plus vrai, un petit cabinet où elle couchait, et qu'un lit et deux chaises remplissaient entièrement. Une énorme araignée vint troubler notre rendez-vous : nous la craignions tous deux mortellement ; nous n'eûmes ni l'un ni l'autre le courage de la tuer. Nous prîmes le parti de nous séparer, en nous promettant de nous voir dans un lieu plus propre, et où il n'y aurait pas de monstres aussi effrayants. Mon père apprit nos liaisons, en fut alarmé, je ne sais pourquoi, et dans la semaine même fit éloigner la mère et la fille, sans que je pusse les revoir avant leur départ. Je ne sus pas qu'il y eût aucune part, et crus n'avoir à me plaindre que de Mme Beaubours ; quelques jours suffirent pour me consoler, et mon cœur resta sans occupation.

J'attirai bientôt après l'attention de Mme la comtesse d'Esparbelle, cousine de Mme de Pompadour, mignonne, jolie et galante ; je fus enfin flatté de la distinction avec laquelle elle me traitait, et j'en devins amoureux. Un jour que le roi soupait dans les cabinets à Fontainebleau, avec Mm0 de Pompadour et fort peu de monde, je soupai dans la ville avec

Mm8 d'Esparbelle et Mmo d'Amblimont, autre cousine de Mm0 de Pompadour. Mme d'Amblimont fut écrire dans sa chambre après souper. Mme d'Esparbelle, sous prétexte d'avoir la migraine, se coucha: je voulus discrètement m'en aller ; mais elle me dit de rester, et me pria de lui lire une petite comédie, nommée Heureusement, que nous avions jouée ensemble; et depuis elle m'appelait son petit cousin. «Mon « petit cousin, me dit-elle, au bout de quelques mi- « nutes, ce livre m'ennuie ; asseyez-vous sur mon « lit et causons ;cela m'amusera davantage. » Elle se plaignait du chaud, et se découvrait beaucoup. La tête me tournait, j'étais tout feu ; mais je craignais de l'offenser ; je n'osais rien hasarder ; je me contentais de baiser ses mains et de regarder sa gorge avec une avidité qui ne lui déplaisait pas, mais qui n'eut pas les suites qu'elle était en droit d'en attendre. Elle me dit plusieurs fois d'être sage, pour me faire apercevoir que je l'étais trop. Je suivis ses conseils à la lettre. Elle souffrait cependant que je la couvrisse de caresses et de baisers, et espérait vainement que je m'enhardirais. Quand elle fut bien sûre de mon imbécillité, elle me dit assez froidement de m'en aller ; j'obéis sans répliquer, et ne fut pas plus tôt sorti que je me repentis de ma timidité et me promis bien de mieux proiiter du temps si l'occasion s'en présentait encore. Je fus quelques jours après au bal de l'Opéra. Une assez jolie fille, appelée M"e Desmarques, m'agaça vivement; elle me pa-

rut charmante ; elle avait formé la plupart des jeunes gens de la cour, et voulut bien se charger de mon éducation, et me ramena chez elle, où elle me donna de délicieuses leçons, dont on a vu plus haut que j'avais grand besoin : elle les continua pendant quinze jours, au bout desquels nous nous séparâmes. Je voulus lui donner de l'argent ; elle le refusa, en me disant que je l'avais payée dans une monnaie si rare à trouver, qu'elle n'avait besoin d'aucune autre. Je revis Mme d'Esparbelle à Versailles ; je lui donnai le bras un soir, en sortant de chez Mme de Pompadour, après souper. Elle voulut me renvoyer dès que je fus dans sa chambre : « Un moment, lui dis-je, « ma belle cousine, il n'est pas tard : nous pourrions « causer. Je pourrais vous lire, « si je vous ennuie. » Mes yeux brillaient d'un feu qu'elle ne leur avait pas encore vu. « Je le veux bien, me dit-elle ; mais « à condition que vous serez aussi sage que vous « l'avez été la première fois : passez dans l'autre « chambre ; je vais me déshabiller ; vous rentrerez « quand je serai couchée. » Je revins en effet au bout de quelques minutes. Je m'assis sur son lit sans qu'elle m'en empêchât. « Lisez donc, me dit-elle. — « Non ; j'ai tant de plaisir à vous voir, à vous regar- « der, que je ne pourrais voir un mot de ce qui est « dans le livre. » Mes yeux la dévoraient ; je laissai tomber le livre ; je dérangeai, sans une grande opposition, le mouchoir qui couvrait sa gorge. Elle voulut parler, ma bouche ferma la sienne. Au point

du jour elle me fit sortir avec le plus grand mystère. Le lendemain, je fus éveillé par le billet suivant : « Comment avez-vous dormi, mon aimable petit cou- « sin ? avez-vous été occupé de moi ? désirez-vous me « revoir? Je suis obligée d'allerà Paris pour quelques « commissions de M^e de Pompadour ; venez pren- « dre du chocolat avec moi, avant que je parte, et « surtout me dire que vous m'aimez. »

Cette attention me charma et me parut imaginée pour moi. Je me sus bien mauvais gré de n'avoir pas prévenu Mm0 d'Esparbelle; je me donnai à peine le temps de m'habiller, et je courus chez elle. Je la trouvai encore dans son lit, et je me conduisis de manière à prouver que j'étais tout reposé de la dernière nuit : j'étais enchanté. La personne de Mme d'Esparbelle me plaisait beaucoup, et mon amour-propre était infiniment flatté d'avoir une femme. J'étais assez honnête pour ne pas le dire ; mais on me faisait un plaisir inexprimable de le deviner, et à cet égard elle me donnait toute satisfaction, car elle me traitait de manière à montrer la vérité à tout le monde, Une cocarde où elle avait brodé son nom, que je portais à la revue du roi, publia mon triomphe, qui ne fut pas de longue durée, car elle prit dans le courant de l'été M. le prince de Condé. Je m'en affligeai, je me choquai, je menaçai; le tout inutilement. Elle m'envoya mon congé dans toutes les formes conçu en ces termes :

« Je suis fâchée monsieur le comte, que ma con-

« duite vous donne de l'humeur. Il m'est impossible « d'y rien changer, et plus encore de sacrifier à vo- « tre fantaisie les personnes qui vous déplaisent. « J'espère que le public jugera des soins qu'elles « me rendent avec moins de sévérité que vous. J'es- « père que vous me pardonnerez, en faveur de ma « franchise, les torts que vous me croyez. Beaucoup « de raisons, qu'il serait trop long de détailler, m'o- « bligent à vous prier de rendre vos visites moins « fréquentes. J'ai trop bonne opinion de vous pour « craindre de mauvais procédés d'un homme aussi « honnête.

« J'ai l'honneur d'être, etc. »

Je demandai un dernier rendez-vous, qu'on m'accorda sans difficulté. Mme d'Esparbelle me parut d'une tranquillité qui me confondit. «Vous avez voulu « me voir, me dit-elle : en pareil cas, tout autre « vous aurait refusé ; mais j'ai cru devoir quelques « couseilsà l'intérêt qu'inspire toujours une ancienne « connaissance. Vous êtes, en vérité, d'une enfance « rare : vos principes, votre façon de voir n'ont « pas le sens commun. Croyez-moi, mon petit cou- « sin, il ne réussit plus d'être romanesque; cela rend « ridicule, et voilà tout (1). J'ai eu bien du goût pour

(1) Mme d'Esparbelle avait quelques raisons de me faire ce reproche ; on m'avait laisse lire beaucoup de romans pendant toute mon enfance, et cette lecture a tellement influé sur mon caractère, que j'en ressens encore les effets. Ils ont été souvent à mon désavantage; mais si je me suis exagéré mes pro-

« vous, mon enfant ; ce n'est pas ma faute si vous « êtes persuadé que cela ne devait jamais finir. Que « vous importe, si ce goût est passé, que j'en aie pris « pour un autre ou que je reste sans amant; vous « avez beaucoup d'avantages pour plaire aux femmes : « profitez-enpourleurplaire,etsoyez convaincu quela « perte d'une peut toujours être réparée par une autre : « c'est le moyen d'être heureux et aimable. Vous êtes « trop honnête pour me faire des méchancetés; elles « tourneraient plus contre vous que contre moi. « Vous n'avez point de preuves de ce qui s'est passé « entre nous : l'on ne vous croirait pas; et on vous « croirait, jusqu'à quel point croyez-vous donc que « cela intéresse le public? S'il a su que je vous avais « pris, il ne s'est pas attendu que je vous garderais « éternellement. L'époque de notre rupture lui est « parfaitement indifférente. D'ailleurs la mauvaise « opinion et la défiance des autres femmes me ven- « géraient de vous si vous étiez capable de mauvais « procédés. Les avis que je vous donne doivent vous « prouver que l'intérêt et l'amitié survivent aux sen- « timents que j'avais pour vous.» J'étais embarrassé, et je faisais une assez sotte figure : des protestations, quelques compliments passablementgauches...

près sentiments et mes propres sensations, je dois du moins à mon caractère romanesque un éloignement pour les perfidies et les mauvais procédés avec les femmes, dont beaucoup de gens honnêtes ne sont pas exempts.

Elle me tira d'embarras en sonnant ses femmes de chambre pour l'habiller. Je restai encore un moment, et je sortis.

Je me consolai au bout de quelque temps de mon infortune, et restai sans occupation sérieuse. Ensuite je trouvai une très jolie petite fille, chsz une femme célèbre par ses talents pour en procurer. Jeune, douce, novice encore, elle me prit.

La médiocrité de mes propositions ne lui répugna pas ; elle se contenta d'un très petit appartement au troisième étage, fort mincement meublé. Je n'eus qu'à m'en louer, pendant quelques mois que dura notre liaison. Elle ne parut jamais mécontente de son sort, ni désirer plus d'argent que je ne pouvais lui en donner. Au retour d'un voyage de huit jours à la campagne, j'arrivai chez elle le soir ; elle n'y était plus, et la servante me remit le billet ci-joint :

« Je ne vous quitte pas sans peine, mon bon ami,

30 UN AMANT DE MARlE-ANTOlNETTE

« et je suis bien fâchée que vous ayez à vous plain- « dre de mes procédés ; j'espère cependant que vous « m'excuserez de n'avoir pas refusé un sort avanta- « geux que vous n'êtes pas assez riche pour me c faire. Je vous avoue que la certitude d'être dans la « misère et l'ignominie si je vous perdais m'effraye. « Adieu, mon bon ami, je vous assure que malgré ce « que je fais je vous aime, je vous regrette de tout « mon cœur, et que Rosalie ne vous oubliera ja- « mais. »

Rosalie était une enfant charmante, je fus fâché de la perdre ; mais je ne lui sus pas mauvais gré de m'avoir sacrifié à une fortune assurée, car je ne la soupçonnais pas de m'avoir trompé. J'aurais seulement désiré qu'elle eût assez de confiance en moi pour ne pas me cacher ses projets. Je courus pendant quelque temps les filles, comme tous les jeunes gens de mon âge, sans me fixer à aucune. La mort de Mme de Pompadour fut la première époque intéressante de ma vie ; mon attachement pour elle et sa tendre amitié pour moi me rendaient sa perte irréparable ; je me liai pendant sa maladie avec M. le prince de Guémené, d'une amitié que rien n'a pu altérer et qui durera certainement autant que nous. Une forte maladie de poitrine, qui dura plus d'un an, m'empêcha de songer à autre chose qu'à ma santé , jusqu'à ce qu'elle fût rétablie.

M. le prince de Tingry-Montmorency se remaria en 1765, à MUe de Laurens, grosse fille, forte, fraîche,

d'environ vingt ans, et qui en paraissait trente;bonne personne, gaie et aimant le plaisir. Vivant beaucoup avec M. le chevalier de Luxembourg, neveu de M. de Tingry, j'allais beaucoup chez ses parents, et j'eus occasion de voir souvent Mme de Tingry ; je lui plus et je m'en aperçus ; elle me convenait assez, et rien ne m'était plus commode que d'être devenu le maître d'une parfaitement bonne maison. Mm9 de Tingry n'avait pas infiniment d'esprit, et encore moins d'usage du monde. Il n'était pas bien difficile de pénétrer ce qu'elle pensait, et le goût qu'elle avait pour moi fut bientôt remarqué de tout le monde. Je la suivis à la campagne, où nous jouâmes la comédie ; je fis valoir ses talents, et je fus dans la plus grande faveur ; elle fut cause d'une plaisanterie que je ne rapporterais pas si elle n'avait fait le plus grand bruit.

M. le marquis de Gèvres avait une maison de campagne à Fontainebleau, dans laquelle il avait donné un très vilain appartement à Mmela duchesse d'Havre ; Mme de Tingry ne pouvant lui persuader d'être galant et de donner le sien, nous dit qu'il ne fallait pas le laisser entrer chez lui ; nous fûmes l'attendre le soir au sortir de la maison où il soupait ; nous arrêtâmes la chaise, nous l'enlevâmes ; nous le mîmes dans un cabriolet et nous le menâmes au milieu de la forêt de Fontainebleau, où nous lui conseillâmes fort affectueusement de faire les choses de bonne grâce et de céder son appartement à Mma d'Havre : il

n'y voulut pas consentir ; nous continuâmes notre chemin en l'assurant que nous voyagerions jusqu'à ce qu'il nous eût donné la marque d'amitié que nous lui demandions ; nous prîmes des chevaux frais, à une poste appelée Bouron, à deux lieues de Fontainebleau ; il voulut se révolter, mais nous persuadâmes facilement aux gens de la maison que c'était un de nos parents devenu fou que nous menions en Provence, au château de Saint-Cyprien,où il devait être enfermé. Gela prit de telle sorte, qu'au bout dune demi-heure les postilleurs prétendaient l'avoir vu courir sur le râtelier dans l'écurie. A un quart de lieue de la poste, il nous p romit tout ce que nous voulûmes, et nous le ramenâmes. L'expédition était composée de M. le duc d'Havre, du marquis de Royan, frère du chevalier de Luxembourg, de M. le prince de Guémené et de moi ; deux étaient dans le cabriolet avec M. de Gèvres, et le reste à cheval. Nous n'étions pas mal ensemble quand nous nous séparâmes de lui, mais son valet de chambre l'assura qu'il devait se trouver grandement offensé, et il engagea M. le duc de Trèmes, son père, à s'en plaindre au roi.

Grondé en deux heures de temps par tous les gens qui avaient quelques droits sur moi, je crus n'avoir rien de mieux à faire que d'aller à Paris attendre les suites de cet événement. Quelques heures après y être arrivé, je reçus une lettre de mon père qui me mandait qu'il était décidé qu'on nous mettrait tous

à la Bastille l, et que je serais probablement arrêté pendant la nuit. Je voulus, du moins, finir gaiement, et je priai à souper quelques jolies filles de l'Opéra, pour attendre l'exempt sans impatience. Voyant qu'il n'arrivait pas, je pris courageusement le parti d'aller à Fontainebleau, chasser avec le roi ; il ne me parla pas pendant toute la chasse : ce qui établit tellement notre disgrâce, qu'on nous refusa la révérence au retour. Je ne me rebutai pas; je fus le soir à l'ordre ; le roi vint à moi : « Vous êtes tous, me dit-il, « de bien mauvaises têtes, mais de bien drôles de « corps; venez-vous-en souper et amenez M. de Gué- « mené et le chevalier de Luxembourg. » Tout changea, et nous retrouvâmes le lendemain toute la considération que nous avions trois jours auparavant ; nous gardâmes le secret à Mma de Tingry qui ne fut pas citée, ce qui aurait pu l'embarrasser. Elle me traita un peu moins bien ; elle commença à m'ennuyer ; je me retirai doucement, et nous fûmes ensemble assez froidement. Mme la duchesse de Grammont reprenait quelques desseins sur moi, et en était assez vivement occupée. Mme de Stainville devenait de jour en jour plus jolie, et M. le duc de Ghoiseul

(1) Ce qui rendait notre situation plus critique était l'état de M. le Dauphin, très dangereusement malade et presque à ses derniers moments, temps à la vérité peu propre à faire une mauvaise plaisanterie ; mais le roi n'aimait pas assez son fils pour en être choqué ni même pour nous punir par bienséance.

s'en apercevait : nous étions froidement ensemble ; je n'avais pas oublié le mépris avec lequel elle m'avait traité, et elle remarquait que je ne le méritais plus et que j'étais devenu un assez joli garçon, lorsque M. de Stainville prit une maison dans le faubourg Saint-Germain et la laissa aller seule.

L'occupation et les soins de Mme la duchesse de Grammont n'échappèrent pas à Mme de Stainville; elle me marqua plus d'intérêt. Elle me fit dire un jour qu'un violent mal de tête l'empêchait d'aller dîner chez M. le duc de Choiseul et l'obligeait de rester chez elle. Je fus dans la soirée savoir de ses nouvelles par pure politesse, ne comptant pas entrer. On me dit qu'elle y était, et je la trouvai seule. Elle me reçut à merveille. Nous causâmes quelque temps de choses indifférentes. Elle me parla ensuite de Mmode Tingry et de la publicité de son goût pour moi. « Vous allez, me dit-elle, jouer un grand rôle et rien « au monde n'est glorieux comme la conquête de « Mme de Grammont. — Je ne sais ce que vous vou- « lez dire, lui répondis-je,un peu embarrassé; vous « savez que depuis longtemps Mma de Grammont me « marque de l'amitié, et vous ne pouvez lui supposer « d'autres sentiments. — Je vous demande pardon de « mon indiscrétion, reprit-elle ; je m'en aperçois. « L'idée des chagrins que m'aurait causés cet évé- « nement, et de l'importance dont il eût été pour mon « bonheur si je l'avais mis dans vos mains, et si vos « promesses de ne jamais changer m'avaient persua-

« dée, m'est trop souvent revenue dans la tête pour « n'en pas parler presque involontairement.— Il est « assez plaisant que vous me reprochiez ma légèreté, « et que vous ayez oublié que vous avez cru m'aimer « et que vous m'avez dédaigneusement abandonné, « tandis que je ne me trompais pas sur mes propres « sentiments, quand je voyais combien il était diffi- « cile de cesser de vous adorer. — Je conviens que « j'ai eu quelques torts avec vous; je pourrais cepen- « dant alléguer pour ma justification ma jeunesse, « la force des préjugés de l'âge où j'étais et la crainte « de tous les obstacles qui paraissaient s'élever con- « tre nous ; mais j'aime mieux convenir de bonne foi « que je me suis mal conduite, que je ne vous voyais « pas des mêmes yeux, et que je vous croyais moins « digne de mon attachement. » Il s'en fallait bien que Mme de Stainville ne fût devenue entièrement indifférente et qu'elle eût perdu les droits qu'une première passion a toujours sur le cœur: son discours m'embarrassa. « Ehbien,luidis-je,que nous importe, « ce que je devienne, et qu'une autre femme mette du « prix à un cœur que vous avez méprisé ?N'avez-vous « pas un amant, et m'avez-vous épargné aucun des « tourments que votre goût pour M. de Jaucourt m'a « causés? — Je ne vous nierai pas mes liaisons avec « M. de Jaucourt, monsieur de Biron ; il n'est plus « rien pour moi ; il a trop perdu à vous être comparé; « je vous ai plus d'une fois regretté. J'ai souvent « voulu vous le dire : vos différentes bonnes fortu-

« nés m'ont arrêtée. Je ne vous voyais pas d'attache- « ment sérieux; j'espérais reprendreun jour sur vous « mes anciens droits, perdus par ma faute; mais je « l'avoue, ma belle-sœur m'inquiète et m'effraye. « Vous voyez l'opinion que j'ai de vous par ma fran- « chise: ayez-en autant avec moi. Ètes-vous amou- « reux de Mm0 de Grammont? Le soin de votre for- « tune seule vous attache-t-il à elle? » Je ne pus répondre sur-le-champ: il se passait en moi d'étranges mouvements. Je ne pouvais nier que je fusse flatté de plaire à Mme de Grammont et de disposer d'une personne déjà célèbre, aux pieds de laquelle était toute la cour. D'un autre côté, jamais Mme de Stainville ne m'avait paru si jolie ni si aimable. C'était choisir que de répondre: je rompis enfin le silence. « Je vous ai trop aimée pour ne pas trouver du plai- « sir à vous faire lire dans mon âme. Mm3 de Gram- « mont a de grands droits sur ma reconnaissance ; « aucune preuve ne m'eût coûté il y a une heure ; « mais je ne sens que trop qu'une ancienne plaie « n'est pas encore fermée, et qu'elle vient de se rou- « vrir. Je voudrais n'être pas ingrat, et pouvoir ce- « pendant vous prouver que rien ne m'est cher comme « vous. — Je ne veux pas, me dit-elle, en me tendant « la plus jolie main du monde, que vous soyez ingrat ; « mais je veux me charger du soin de modérer les < preuves de votre reconnaissance. De l'amitié, des « égards, de la déférence, voilà ce que je permets « pour ma belle-sœur ; tout le reste m'appartient.

« Je serai discrète et prudente. Je veux voir, sans « exception, tout ce qu'elle vous écrira et savoir « absolument tout ce qu'elle vous dira. Je ne serais « pas si exigeante et si curieuse si j'étais moins ten- « dre. » Tout ce que la jeunesse peut réunir de grâces et de charmes, les yeux de Mme de Stainville me l'offraient. Mme de Grammont fut sacrifiée : nous étions trop amoureux l'un de l'autre, ma maîtresse et moi, pour être aussi difficiles à pénétrer que nous le pensions. Mme de Grammont ne tarda pas à s'apercevoir de ce qui se passait. Elle avait trop d'esprit pour en rien marquer : elle se contenta de me traiter froidement et de prendre sa pauvre petite bellesœur dans une aversion dont elle lui a donné jusqu'au dernier instant de sanglantes marques.

De retour àParis,Mmede Stainville me dit un jour: « Nous sommes quittes, mon ami ; vous avez un rival « tout-puissant, mais pas assez cependant pour vous « être préféré. M. le duc de Ghoiseul est venu mettre « ce matin à mes pieds son hommage et son crédit. « Malgré mes réponses froides et sévères, il a été « pressant. J'ai fait ce qu'il fallait pour lui ôter toute « espérance, et j'espère en être débarrassée. » Elle se trompait: loin de se rebuter, ses persécutions augmentèrent. Il devint jaloux de moi, il voulut exiger d'elle de ne plus me voir. Elle répondit avec fermeté que, soit qu'il me crût son amant ou son ami, rien ne changerait ses sentiments et ne la ferait renoncer à moi. M. de Stainville devint aussi jaloux de moi,

lui défendit absolument de me voir, et me fit fermer sa porte. Une petite loge que nous avions secrètement à la Comédie-Italienne fut le seul lieu où nous pussions nous rencontrer, encore n'était-ce pas sans danger. Ses gens l'adoraient. J'avais toujours été honnête et magnifique avec eux : ils m'aimaient aussi beaucoup. Son suisse dit à sa femme de chambre qu'il me ferait entrer la nuit, si elle voulait, par une petite porte de l'écurie, sans que personne ne pût rien savoir. La proposition fut acceptée avec joie, et n'eut, à plusieurs reprises, aucune suite fâcheuse. Une fois cependant nous pensâmes être surpris, et voici comment. Mme de Stainville était partie le soir pour Versailles, en disant qu'elle y resterait deux ou trois jours. J'en avais été averti sur-le-champ, et j'étais arrivé dès que j'avais cru tout le monde couché dans la maison. Ma toilette n'avait pas été longue, et j'avais été dans un moment dans lesbras et dans le lit de ma maîtresse : nous jouissions des plus délicieux plaisirs avec une parfaite sécurité, lorsqu'on frappa fortement à la porte de la rue. Sa femme de chambre entra précipitamment tout effarée. « Tout est perdu, dit-elle ; « c'est M. le comte 1 II n'y a plus moyen de traverser « la cour; descendez vite dans le jardin : on vous « fera sortir comme on pourra. » Je sautai du lit en chemise, et descendis l'escalier qui donnait dans la garde-robe, lorsque j'aperçus M. de Stainville qui le montait. Je ne perdis pas la tête, heureusement, et j'éteignis la seule lumière qui l'éclairait. Il passa si

près de moi, que son habit frôla ma chemise, et que je m'aperçus qu'il était brodé. Je gagnai sans accident le jardin, où je pensai geler ; car le jour commença à paraître sans que personne vînt à mon secours. Je pris mon parti ; je passai par-dessus le mur du jardin, quoiqu'il fût fort élevé ; mais en descendant dans la rue je fus arrêté par le guet à cheval, qui me prit pour un voleur. Cent louis, que je promis et que j'envoyai chercher chez moi avec des habits, me procurèrent la liberté, et me firent promettre le secret qui fut en effet bien gardé. Quelques semaines après, nous fûmes surpris par un de ses laquais, d'une manière peu équivoque. De l'argent, des promesses et des menaces nous tirèrent encore d'affaire. Il demanda son congé le lendemain, et j'eus soin de le faire sortir de Paris tout de suite.

Le temps fixé pour mon mariage arriva. Use fit le 4 février 1766, et mon père s'applaudit de m'avoir donné une femme qui ne m'aimait ni me convenait, comme s'il avait uni deux amants qui l'eussent vive-

ment désiré. Je fus, après la messe, chez Mme la duchesse de Choiseul, où je dînai. Mme de Stainville y vint. Nous cherchâmes vainement à cacher notre tristesse. Elle sortit de bonne heure ; je lui donnai la main pour monter dans son carrosse : cela n'était pas trop prudent, mais si nécessaire à tous deux, que je ne pus m'en empêcher. « Mon ami, me dit-elle en < s'en allant, je n'ai pas pu supporter plus longtemps « l'insultante joie de M. de Choiseul. Il espéra que « vous allez vous attacher au maussade enfant qu'on « vous a fait épouser et que je serais trop heureuse de « lui revenir ; mais j'aimerais mieux la mort. Dites- « moi que vous ne changerez pas, car il m'aeffrayée. » Je n'eus pas le temps de lui répondre ; mais un regard luipeignitbiencequise passait dans mon cœur. Je vivais fort honnêtement, et même fort attentivement avec ma femme, qui me montrait un éloignement choquant pour quelqu'un qui eût eu moins d'amourpropre que j'en avais. J'étais trop juste pour exiger du goût d'une femme qui ne m'en inspirait pas.

Mme de Stainville m'occupait uniquement et paraissait tous les jours à moi davantage. Les moyens de nous voir étaient difficiles, n'osant pas approcher de chez elle le jour. Elle me manda un matin de venir sur-le-champ lui parler et de passer par la petite porte du jardin; j'arrivai avec empressement : « M. le duc de Choiseul m'a fait demander un ren- « dez-vous, me dit-elle : je veux que vous entendiez « notre conversation, et que vous puissiez juger par

UN AMANT DE MARIE-ANTOINETTE 4l

« vous-même de la manière dont nous sommes en- « semble ; cachez-vous dans cette armoire grillée où « sont mes robes, et ne remuez pas. J'étais à peine « dans mon armoire, que M. de Choiseul entra. J'a- « vais grande envie, grand besoin de vous voir seule, « ma chère petite sœur! j'ai bien des choses intéres- « santés à vous dire, et importantes pour vous et « pour moi. Personne ne vous aime comme moi, ma « chère enfant, et ne désire plus vous le prouver ; « jugez donc combien je dois être affligé et choqué « de la manière froide et indifférente dont vous me « traitez, et combien elle doit me donner à penser. — « Je ne sais, mon frère, répondit-elle, de quoi vous « vous plaignez; je suis très fâchée que ma conduite « vous déplaise, mais je n'ai pas à me reprocher « de ne pas avoir pour vous tous les sentiments que « je vous dois. — Pour cela non, reprit-il avec ar- « deur, car je suis fort amoureux de vous, et rien ne « manquerait à mon bonheur et au vôtre si vous « vouliez. — Que dirait monsieur votre frère s'il vous « entendait, interrompit- elle en souriant?— Je sais « bien que ce n'est pas mon frère qui vous arrête: oui, « ma chère petite sœur, si vous n'avez pas d'amant, « vous coucherez avec moi (et il voulut l'embrasser); « elle se recula. — Je n'ai point d'amant, monsieur, « je n'en veux pas avoir. — Vous reviendrez, ma « belle enfant, de cette belle résolution (en s'appro- « chant encore); et il voulut mettre la main sur sa « gorge. — Je vous prie de croire (avec un peu d'hu-

« meur) que si je me donnais à un homme, au moins « je l'aimerais. — Ne faites pas plus longtemps la « vertueuse, madame la comtesse, vousavez eu M. de « Jaucourt, et vousavez présentement M. de Biron ; « prenez garde au dernier avis que je veux bien vous « donner, car je ne souffrirais pas patiemment que « vous vous souviendrez de ce jour et vous vous en « repentirez tous deux. — Un moment de réflexion, « mon frère, vous ramènera à la raison; et je ne puis « avoir certainement rien de malhonnête à craindre « de vous. — Ne vous faites pas un ennemi impla- « cable d'un homme qui vous aime à la folie, si vous « voulez qui fera tout ce qui pourra vous plaire, et à « qui rien n'est plus aisé que de perdre un rival aussi « peu digne de lui (et il voulut oser plus qu'il n'a- « vait fait encore; elle se leva avec colère). — Vous « êtes tout puissant, monsieur, je ne l'ignore pas; « mais je ne vous aime ni ne puis vous aimer, « M. de Biron est mon amant, j'en conviens, puisque « vous m'y forcez; il m'est plus cher que tout; et ni « votre pouvoir tyrannique, ni tout le mal que vous « pouvez nous faire, ne nous fera renoncer l'un à « l'autre (il se leva en fureur). — Songez, madame, « que rien ne vous préservera de ma vengeance si « cette conversation n'est point ensevelie dans le « profond silence. » Et il sortit. M'»edc Slainville me tira de ma prison, m'embrassa : « Je ne sais, mon « cœur, me dit-elle, quelles seront les suites de tout « ceci; mais nous en voilà débarrassés, et c'est tou-

« jours un bonheur. Avec de l'amour et du courage, « on peut toujours se moquer de tout. » M. de Ghoiseul apprit, je ne sais comment, que j'avais tout entendu, et en fut dans une rage qu'il dissimula, mais dont les effets furent terribles.

Sortant seul à pied, une nuit, de chez Mme de Stainville, un homme caché derrière une pierre, près du Palais-Bourbon, se leva et me donna un furieux coup de bâton qui, heureusement, fut en partie paré par la corne de mon chapeau et tomba sur mon épaule. Je mis l'épée à la main et portai à cet assassin un coup qui entra assez avant, autant que je pus le juger. Deux autres hommes sortirent des pierres et vinrent au secours du premier. Un carrosse, derrière lequel étaient plusieurs laquais avec deux flambeaux, les mit en fuite et me tira d'affaire. Je suivis le carrosse jusqu'à l'autre côté du Pont-Royal. Je fus le lendemain conter mon aventure à M. de Sartines, alors lieutenant général de police ; il me dit que c'étaient probablement des ivrognes, et me conseilla de n'en point parler. Tant d'obstacles, tant de dangers ébranlèrent M019 de Stainville. Nous commençâmes à nous voir plus rarement. Son goût pour moi diminua, et en quelques mois je ne fus plus que son ami ; mais l'ami le plus tendre et presque autant qu'aucun amant puisse l'être. Sa perte me fut moins sensible, y ayant été préparé par degrés.

Je retrouvai ma petite maîtresse de Versailles, Eugénie ; je ne voulais pas d'abord la reprendre, par

égard à Mme de Biron, à qui je cherchai à plaire de la meilleure foi du moude, mais inutilement ; ses manières froides et dédaigneuses me rebutèrent enfin tout à fait. J'établis Eugénie à Rouen, et comme j'étais fort leste et fort allant, j'allais l'y voir deux fois par semaine. L'hiver rendant ces voyages fréquents incommodes, je la mis dans une assez vilaine maison à Passy. Le roi me fit duc dans ce temps, et, pour ne prendre ni le nom de mon père, ni de mes oncles, on m'appela le duc de Lauzun.

Je soupai une fois chez Mme la maréchale de Luxembourg, avec Mme la vicomtesse de Cambise, sœur de M. le prince d'Hénin, avec qui j'étais assez lié. Une taille élégante, de l'esprit, des talents, de la grâce, beaucoup d'art et de coquetterie en faisaient une femme agréable. J'étais déjà assez à la mode pour qu'elle ne dédaignât pas de me plaire. J'eus assez de succès près d'elle, et dès le premier moment nous prîmes le ton de la plaisanterie. De garde à Versailles, où je m'ennuyais excessivement, le désœuvrement m'engagea à faire une visite à Mme de Boisgelin, monstre de laideur, mais assez aimable, et aussi galante que si elle eût été jolie; nous parlâmes de Mmo de Cambise. « Faisons-la venir, me dit-elle ; « écrivez-lui un mot, j'ai beaucoup de raisons de « croire qu'elle a envie de vous, et elle viendra. » II n'y avait que l'excès de l'extravagance et de la fatuité qui pût excuser ce que je fis. J'écrivis sur un morceau de papier :« M. de Lauzun ordonne à Mmede

« Cambise de venir lui tenir compagnie à Versailles, « où il est de garde et où il s'ennuie à mourir. » A mon grand étonnement, elle arriva quatre heures après le départ démon billet. On peut juger qu'après tant d'empressement les arrangements ne furent pas longs entre nous.

Oh! pour le coup je fus affiché, et rien ne fut plus plaisant que ma manière de vivre. J'étais d'une manière fort honnête et même recherchée avec Mme de Lauzun ; j'avais très publiquement Mme de Cambise, dont je me souciais fort peu; j'entretenais la petite Eugénie, que j'aimais beaucoup; je jouais gros jeu, je faisais ma cour au roi, et je chassais très exactement avec lui. Beaucoup de gaieté, d'activité et peu de sommeil, me donnaient le temps de fournira tout. Sans entrer dans de plus grands détails, je suis si absolument changé, que je crois avoir acquis le droit de dire que j'étais fort aimable ; un caractère aussi fait pour la société était pour réussir, et m'avait fait prendre dans la plus grande amitié par M. le prince de Conti, qui ne pouvait, pour ainsi dire,se passer de moi, et m'admettait dans son intérieur le plus intime.

Je n'avais pas cessé de voir Mme de Stainville. Une absence assez longue qu'elle avait faite en suivant son mari, en Lorraine, où il commandait, avait guéri sa jalousie. Moins empressé, j'étais naturellement devenu moins suspect, et d'ailleurs nous ne faisions plus d'imprudence. Je continuais cependant de prendre à elle le plus vif intérêt. La trouvant un jour baignée

de larmes et dans l'état le plus déplorable, je la pressai tellement de me dire ce qui causait ses peines, qu'elle m'avoua en sanglotant qu'elle aimait Glairval et qu'elle l'adorait. Elle s'était dit mille fois inutilement tout ce que je pouvais lui dire contre une inclination si honteuse, et dont les suites ne pouvaient qu'être funestes. J'entrepris de la ramener à la raison : je la prêchais, je la persuadais de renoncer à lui ; elle me donnait des paroles qu'elle ne tenait pas J'étais douloureusement affligé de voir se perdre une personne qui m'était aussi chère. Je fus trouver Clairval : je lui fis sentir tous les dangers qu'il courait, et tous ceux qu'il faisait courir à Mma de Stainville. Je fut content de ses réponses : elles furent nobles et ■nsibles : « Monsieur, me dit-il, si je courais seul •< des risques, un regard de Mm9 de Stainville a payé « ma vie; je me sens capable de tout supporter pour « elle sans me plaindre ; mais s'il s'agit de son bon- « heur, de sa tranquillité, dites-moi le plan de con- « duite que je dois suivre, et soyez sûr que je ne m'en « écarterai pas. » 11 ne tint pas mieux ses promesses. On commença à avoir quelques soupçons de leur intrigue. M. le duc de Choiseul et M1"9 de Grainmont firent l'impossible pour en apprendre quelque choss par moi. Je lui fus fidèle; et ni caresses ni menaces ne purent rien tirer de moi. Je cherchais à l'effrayer de l'affreux orage qui se formait sur sa tête, sans qu'elle changeât de conduite. Elle déposa seulement ses papiers entre mes mains.

Tel était l'état des choses, lorsque lady Sarah Bunbury, avec son ami sir Charles Bunbury, arrivèrent à Paris. J'étais alors de service à Versailles, et ne les vis pas des premiers. Je crois devoir à ceux qui me liront quelques éclaircissements relatifs à cette charmante femme.

Lady Sarah Lenox était sœur du duc de Richemont ; elfe est grande ; sa taille est un peu forte, ses cheveux du plus beau noir et parfaitement bien plantés; le sein d'une blancheur éclatante et de la fraîcheur d'une rose. Des yeux pleins de feu et de physionomie annonçaient les grâces séduisantes et naïves de son esprit. Le roi d'Angleterre en avait été passionnément amoureux, et avait voulu l'épouser ; mais il n'aurait pas eu le courage de surmonter tous les obstacles qui s'y opposaient, et elle avait épousé un simple baronnet du comté de Suffolk. Lady Sarah était bonne, sensible, tendre, franche et même emportée,mais malheureusement coquette et légère. J'étais de service à Versailles depuis quelques jours lorsqu'elle arriva : et j'avais entendu parler vingt fois de ses succès à Paris, lorsque je la vis au Temple pour la première fois, à mon retour de Versailles. J'arrivai au milieu du concert. M. le prince deConti vint à moi avec sa bonté ordinaire, me mena à lady Sarah : « Je « vous demande vos bontés, milady, lui dit-il, pour « mon Lauzun ; il est bien fou, bien extravagant, bien « aimable ; il vous fera les honneurs de Paris mieux « que personne ; permettez-moi de vous faire les

« siens. Je suis caution du désir qu'il a de vous « plaire. »

Une révérence honnête, quelques mots prononcés entre ses dents, furent la seule réponse de ladySarah. J'écoulais peu la musique : je m'approchai de toutes les femmes que je connaissais. Mmo de Cambise m'appela vingt fois, me parla bas, ne négligeait rien pour que tout le monde fût bien convaincu que j'avais l'honneur de lui appartenir. Les jeunes gens m'entourèrent. Mon avis sur la dernière venue était intéressant pour eux à savoir : le plus grand nombre l'attendait pour fixer le sien, ou du moins pour le dire. Je commençais à être fort à la mode ; et sans me piquer d'être un excellent original, je dois convenir que j'avais beaucoup de copies sans qu'il y en eût une de bonne. « Elle n'est pas mal, dis-je, mais « je ne vois pas qu'il y ait de quoi tourner la tête. Si « elle parlait bien français et qu'elle vînt de Limo- « ges, personne n'y prendrait garde. » On rit gêné-

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