‹ Un amateur d'âmesChapitre 1 sur 1 · IL A ÉTÉ TIRÉ · texte numérisé non relu

IL A ÉTÉ TIRÉ

Cinquante exemplaires numérotés à la presse SUT papier de Chine.

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Une première version de ce petit ouvrage avait paru en octobre 1893 et puis dans le volume Du Sang, de la Volupté et de la Mort; nous publions aujourd'hui un texte moins indigne, peut-être, en tout cas plus nourri. L'auteur est retourné sur les lieux qu'il avait décrits, pour redoubler ses sentiments et collationner ses images.

» E paysage de Tolède et la rive du Tage sont parmi les choses les plus ardentes et les plus tristes du monde.

Qui les fréquente n'a que faire de considérer le grave jeune homme, le Pensieroso de la chapelle Médicis; il peut aussi se dispenser de la biographie et des Pensées de Biaise Pascal. Du sentiment même qui est réalisé dans ces grandes œuvres solitaires, il sera rempli, s'il s'abandonne à l'âpreté tragique de ces magnificences délabrées sur ces hautes roches.

Un tel fond de paysage nous ramène de

force à une vue générale de la nature et à cette philosophie d'ensemble qu'il est nécessaire de conserver, quand on se livre à la volupté de saisir des finesses de sentiment.

Tolède sur sa côte, et tenant à ses pieds le demi-cercle jaunâtre du Tage, a la cou-

leur, la rudesse, la fière misère de la sierra où elle campe et dont les fortes articulations donnent, dès l'abord, une impression d'énergie et de passion. C'est moins une ville, chose bruissante et pliée sur les commodités de la vie, qu'un lieu significatif pour l'àme. Sous une lumière crue qui donne à chaque

arête de ses ruines une vigueur, une netteté par quoi se sentent affermis les caractères les plus mous, elle est en même temps mystérieuse, avec sa cathédrale tendue vers le ciel, ses alcazars et ses palais qui ne prennent vue que sur leurs invisibles patios.

Ainsi secrète et inflexible, dans cet âpre pays surchaufle, Tolède apparait comme une image de l'exaltation dans la solitude, un cri dans le désert.

'est sur les rudes pentes qui cerclent ' l'horizon de Tolède et encaissent à

pic le Tage, que Delrio avait relevé les ruines d'une maison de plaisance mauresque, l'un de ces cigarrales fameux où Tirso de Molina réunit des causeurs analogues à ceux qui devisaient, sous les yeux de Boccace, dans la villa Palmieri entre Fiesole fleurie et Florence empestée.

Des bâtiments d'un ton orange, un patio avec de beaux puits aux margelles dégradées de marbre, quelques lauriers difficilement entretenus dans ces ravins brûlants, une atmosphère de parfums exprimés par le soleil

sur la solitude, la mort et la beauté, voilà quel était son domaine sous ce ciel où jamais ne passe une vapeur.

Delrio poussait jusqu'à la passion la curiosité de toutes les énergies. C'est ainsi qu'avec un certain mépris de soi-même, il jouissait d'un mot juste et fort de Napoléon à Sainte-Hélène : « J'ai eu l'art de tirer des hommes tout ce qu'ils peuvent donner. » Dans cette déclaration, il reconnaissait celui qui sut créer des individus. Il croyait entrevoir qu'il est quelque méthode sûre pour donner des passions à des cerveaux. C'est peut-être une fausse conception. Pour agir, l'essentiel ne serait-il pas

la collaboration des circonstances? Mais il tenait à son idée simpliste pour la sensation puissante d'envisager le développement historique comme déterminé par des volontés.

Avec cette ardeur pour l'empire, il n'avait su s'employer qu'à restituer de l'âme aux vieilles pierres.

Le secret de son impuissance était qu'il tendait à tout examiner du point dé vue de l'éternité; il ne considérait les choses qu'en leur développement, et il lui était impossible d'exagérer les hommes et les faits du jour comme il le faut pour agir sur leurs contemporains.

Des torrents de poésie s'amassaient en lui, d'autant qu'il ne les utilisait pour la roue d'aucun moulin. Parmi ces ruines et tant de folles énergies qu'elles évoquent, assez rassuré sur ses intérêts pour en avoir de l'insouciance, il s'abîmait en des rêveries auxquelles il ne savait point fournir d'autre objet que soi-même.

Par son caractère d'éternité, son aspect hors des siècles, Tolède, sur qui ne marquent plus les années, tant elle est vieille, ni les événements, tant elle est légendaire, contentait profondément cette imagination contractée. Cette exaltante Tolède, voilà la complémentaire désignée pour un être dégoûté au point que, dans les arts, seuls l'eussent éveillé les violents raccourcis de Pascal et de Michel-Ange, qui eurent, eux aussi, l'âme solitaire et tendue.

Il avait offert à un ermitage, son voisin sur ces roches décharnées et dont le vent du Tage chaque soir lui apportait les sonneries, des cloches du même timbre que possédaient celles qui avaient sonné durant son enfance.

Non point qu'il gardât dans cette patrie élue un souvenir pieux de son village de France!

mais c'était curiosité et complaisance à l'égard du petit garçon qu'il avait été. « Celui-là, pensait-il, n'avait encore rien ajouté à sa na-

ture sincère. A fleur de peau, je laissais i?oir alors cette part essentielle que je ne puis plus

retrouver en moi et sur laquelle il faut agir pour émouvoir profondément un être. »

Parfois des hautes terrasses de son domaine, il considérait un nageur perdu tout en bas dans les flots jaunâtres et rapides du Tage, pauvre bonhomme s'efTorçant et pareil tout entier à une pince de homard qui s'ouvre et se ferme. « Brave petit être, se disait-il, comme il est touchant quand il fait son travail âpremcnt et tout seul comme une bête!

Il n'est prince ou génie qui ne doive se démener des quatre pattes, s'il tombe à l'eau.... Voilà le geste instinctif! Il veut se conserver!... A quel sentiment faire appel, dans la vie de civilisation, qui soit aussi constant chez les individus que le sens de la conservation? Sur quelle base prendre un appui dans les âmes désintéressées pour les dominer? )»

i 'est au. milieu de ces préoccupations de machinisme moral qu'il en vint à songer à une fille que son père avait eue d'un amour adultère.

Sa sœur! et dans sa dix-neuvième année ! Ce souvenir épandit en lui un sentiment de fraîcheur et de volupté. II désira se l'attacher parce qu'il la devinait formée selon son cœur.

I ouTE petite, elle avait dû partir pour l'Egypte avec sa mère chassée pour ses déportements. Orpheline maintenant, elle vivait chez des parents à Dresde. Elle accepta de quitter la terrasse de Bruhl pour la sierra tolédane.

Pe tout son voyage, comme elle le dit par la suite, elle retint seulement que des pleurs sans cause lui montaient aux yeux quand le train traversait des villes violemment éclairées sous l'immense silence de la nuit.

Simone n'était pas une beauté parfaite, mais un teint mat, une peau délicate faite pour le contact des perles, un regard triste et un peu perdu dans le rêve, une légère' moiteur dans sa main de petit enfant qui cherchait et pressait les doigts de son frère pour lui demander protection, composaient un ensemble de douceur, de gaucherie et de grâce, attendrissant comme la jeunesse même. .

Cette petite fille très cérémonieuse, très roide , avec de ;randes révérenes, dans des rotes évaséesetclaies, pour qui la îomprenait mal, 'était la perfecion glacée d'une rès jeune femme lans quelque céémonie d'appaat, mais là-desous s'essayait à alpiter un cœur susceptible des plus beaux désordres.

Enfant, elle

avait pleuré

quand on faisait des plaisanteries contre le

pape. Sa religion s'était beaucoup déve-

loppée à être contredite par les protestants.

Toute cette petite morale d'enfant de Marie n'est médiocre que si nous la croyons intéressée, hypocrite, mais il y a des cœurs où de tels sentiment ont été posés de naissance et si profondément qu'ils deviennent une parfaite sincérité et de la vraie poésie.

Sans doute sa mère, inquiète de ses égarements, avait tenté d'adoucir Dîeu par les minuties de sa dévotion, et de l'enfant de son péché avait fait un ex-voto.

Ce temps-là fut le plus heureux de la vie de DelrJo.

Comme on le savait hospitalier et oisif, et par cette francmaçonnerie qui relie les cosmopolites, nul voyageur de quelque intérêt ne traversait l'Espagne sans une lettre pour la villa de Tolède, et bien peu s'y présentaient qui ne fussent retenus quelques jours. Sa sœur auprès de lui, il put recevoir plus aisément des femmes, société dont il avait le goût.

En outre Simone, qui avait le scrupule de toutes les choses délicatement ordonnées,

entreprit de réformer le train de cette vie.

Des hommes sont toujours sensibles à la règle que leur propose une jeune beauté. D'une maison ouverte jusqu'à paraître une hôtellerie, elle fit une petite cour. Elle sut baisser les voix et mettre autour de Delrio une atmosphère de politesse qui laissait plus de valeur à ses magnifiques contemplations. En détruisant les désordres de la spontanéité dans le détail de la vie, on ajoute de l'intensité aux sentiments rares : on les dégage. C'est ainsi que sur un monument de grands espaces plans laissent mieux chanter le motif architectural.

Dans l'origine, Delrio, parce qu'il aimait la volupté, avait songé à s'installer une vie en Lombardie, qui est presque la douceur viennoise, sur les lacs Majeur ou de Côme; mais les jardins aux syllabes chantantes, Melzi, Sommariva, Guilia et le vieux port de Pallanza eussent moins contenté son âme que ces pentes, pauvres et fortes de style comme

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les sentiments qui faisaient son ressort.

Depuis les cigarrales de Molina détruits, les côtes de Tolède où de maigres ânes pâturent les branches dures et sèches d'un genêt fortement parfumé (le zetama macho), s'étaient refusées à porter des roses. Simone convainquit deux ou trois plants de réapparaître. En poliçant tout autour d'elle, cette sœur dispensa son frère de rien regretter : sous cette lumière aride, sur ces montagnes d'une vigueur presque cruelle, elle lui fut un jeune jardin.

Elle était toujours vêtue de jaune et de violet, coufeurs violentes qu'il préférait à toutes et dont les combinaisons le baignaient d'un plaisir sensuel. Par une bizarrerie d'imagination, il l'avait priée de ne porter comme lingerie que de rudes et grossières toiles î il lui plaisait que cette façon de ciliée atténué ie liât constamment, dans l'esprit de la jeune fille, à une gêne d'ordre si intime.

LN AMATEDH D'AMES.

Tout le jour il s'occupait de son côté, mais vers six heures, il aimait à l'accompagner.

Le déclin du jour l'émouvait ; les fleurs se colorent, les contours s'accusent, tout s'avive

et prend la parole. Il avait fait dessiner dans la montagne une allée en terrasse sur la vallée du Tage et sur Tolède. Le plus doux et 1« plus âpre des balcons , sur un pays noble et désert comme la mer, mais immobile

autant qu'un cimetière. Souvent ils allaient s'asseoir sur un des bancs disposés là, et son grand plaisir, c'était de lui demander ses impressions d'enfance, alors que petite elle fuyait avec sa mère dans ce rose pays d'Egypte.

Elle était faite pour la conversation des anges, tant elle apportait de sincérité et de sérieux dans l'énumération de ses sentiments. Nul de ses mots ne déformait sa pensée. Elle exprimait parfois des sensations qu'on peut dire mauvaises, mais cela se trahissait naturellement à la surface de ses paroles, comme les couleurs changeantes d'une gorge de pigeon; elle n'y mettait pas d'intention et, à bien examiner, ce n'était jamais des choses basses ni injustes. Aussi Delrio comprit assez vite qu'auprès de cette belie petite sœur l'ironie et la méfiance étaient de lourdes inconvenances. Il prit le parti de ne jamais l'interroger, car la plupart de ses questions n'avaient pour elle aucun sens. Exactement,

il s'en tenait à la respirer, et quand elle avait dit de certaines choses très spéciales que lui ressentait aussi, il l'embrassait.

Tout en bas, à leurs pieds, des cavaliers, si petits à cette distance, mais très nobles quand même, traversaient le pont Saint- Martin sous les hautes portes. Le tintement des mulets venait jusqu'à eux, chaque grelot détaillant sa note avec netteté dans l'air sec et chaud. On distinguait, dans cette lumière incomparable du soleil déclinant, des voyageurs étrangers avec leurs guides entre les doigts, et il y avait entre l'inquiétude vers le bonheur de ces pauvres errants et la magnificence éternelle de ee cirque un contraste dont le sentiment confus animait ce couple silencieux... lumière! splendeur sur la pauvreté de cette antique métropole ! transparence qui supprime les distances, en sorte que, placés hors Tolède, ils vivent toujours au milieu !

Sitôt le soleil incliné, comme il s'emplit,

ce paysage, d'une tristesse déchirante!...

Un soir, à VAve Maria, qu'elle avait ses yeux bleus plus grands ouverts et ses lèvres pâlies par la mélancolie du crépuscule, un mot vint aux lèvres de son frère : « ma Pia ! »

Si douloureuse et secrète, elle évoquait pour lui les vers mystérieux du Dante. Égalait-il ce cirque de Tolède, en sublime de désolation, le mont expiatoire où le grand poète rencontra celle qui disait : « Souviens-toi, je suis la Pia. Sienne m'a faite, la Marenne m'a défaite. 11 le sait celui qui plaça l'anneau du mariage à mon doigt! »>

' E milieu qui cultivait les sentiments jusqu'à l'excès était précieux à la jeune fille, mais en même temps la détruisait. Elle s'y faisait et s'y défaisait.

Delrio la caressait et la consolait, jusqu'à ce qu'elle eût sous les paupières des larmes qu'il baisait avec une telle compassion que son propre cœur se brisait délicieusement.

« Il me semble, lui disait-i!, que j'ai plus de plaisir à te presser dans mes bras que n'en eut notre père à te donner la vie. »

Sur le lac Majeur, dans l'étroite Isola Bella, les Borromées ont accumulé les splendeurs et les curiosités de la végétation de tous les climats. Là, sous un bois de lauriers, exquis par sa nuit éfégante et sa fraîcheur, mon pas lit lever vingt colombes, mais si lourdes que j'eusse pu les prendre dans ma main. Qui n'aurai ent-cl le s pas touché, demi-ivres ainsi des parfums accumulés sur ces terrasses trop étroites par tant d'arbres de tous les climats I Une telle atmosphère, composée malgré la nature, n'est point respirable. S'y prêter, c'est perdre la notion des réalités. De là le sansdéfense des vierges nourries dans les temples.

Cette petite fille pure était tout à la fois choquée, comme d'un cynisme, d'une certaine indiiTércnce que cet amateur d'âmes montrait à l'égard des abstractions, des principes, et attendrie de la sympathie qu'elle lui voyait pour ses minuties sentimentales d'être tout jeune :

« Mon frère, lui disait-elle, il y a des minutes où je ne vous estime pas, et puis à d'autres instants, je vois bien que vous êtes meilleur que moi ! »

Elle était étourdie par tant de sentiments, cultivés sur cette étroite terrasse et si peu faits pour être réunis. Ses petites pensées alourdies peu à peu s'cfTarouchaiont moins, et Deirio la prenait toute dans sa main.

La Pia avait un peu d'anémie, comme beaucoup de jeunes filles romanesques. On lui conseilla de prendre de l'exercice. La ter-

rasse de San Juan de tos Reyes est le seul coin de cette ardente Tolède où l'on trouve encore de l'ombre à neuf heures du matin. Elle la prit pour but et venait s'y asseoir. Des enfants sans mouchoirs ni chemises voltigeaient autour de la jeune fille comme des mouches sur un morceau de sucre. Et des grandes personnes, scandalisées qu'ils obtinssent des piécettes, leur criaient en passant d'une voix gutturale :

« Hombre ! »

Cette vieille église de los Reyes, tendue à l'extérieur des chaînes portées chez les Barbaresques par des prisonniers chrétiens, fut un cimetière des grands d'Espagne, et notre Soultj l'injurieux, y mit une écurie. Toutefois si Conchita, Conception, Dolores et ce tas de petits garçons qui passent leur temps à guider les étrangers, à guetter les hirondelles et à lapider les ânes, se réunissent toujours dans cette ombre, ce n'est pas en commémoration des tombes de soudards que foulèrent

des chevaux de soudards, mais parce que le parvis domine l'abattoir.

L'abattoir, dans les villes pauvres, supplée

au cirque des taureaux. Pour faire entendre à la Pia ce qu'était ce grand bâtiment à ciel découvert où leurs yeux, jamais fatigués, plongeaient là-bas, là-bas, ils lui tapaient sur la nuque avec une familiarité gentille et

faisaient on même temps le geste de mourir ou plutôt de dormir, avec la langue soudain hors la bouche; — ce qui intéressait ses nerfs en la dégoûtant un peu. Enfin, elle parut comprendre! Pour la confirmer, et par modestie, ils lui disaient en se frappant, tous, leurs ventres : « Il toro para nosotros » et, en lui désignant le sien : « La vacca para usted. »

La misère dépeuple ces ruines magnifiques. Pour s'entêter à exister et à se développer, les petits habitués de. la terrasse de les Reyes doivent avoir une merveilleuse vitalité. Ils maintiennent Tolède, ils sont une parcelle importante de l'énergie espagnole.

De !à, chez ces guides tout à fait ignorants, un instinct très sûr des points caractéristiques de leur cité. Ils voulurent que la Pia vît la prison.

Tolède, sans cesser d'ailleurs d'être fière, glisse jusqu'au fleuve avec ses décombres amoncelés, avec les débris de ses palais éven-

très et délités. Sur ce sol ruineux et vers le le bas de ce ravin mouvant s'élève le sombre édifice. Les cachots sont flanqués d'une cour dont les hauts murs permettent cependant que des points les plus élevés de la ville le regard effleure les têtes des prisonniers.

Les enfants exigèrent que la Pia séduisît le gardien; ils négocièrent, elle fournit la monnaie. Tous alors s'engagèrent dans un étroit passage ménagé sur la crête des murs, et entre deux vertiges, ayant à droite le gouiFre du Tage, à gauche la fosse des prisonniers, ils gagnèrent une audacieuse guérite de pierre où veille un gendarme. Ainsi perchés, ils ne se lassaient pas de regarder les voleurs et les assassins assis dans leurs ordures, autour d'une fontaine, gens rudes, ramassés dans les campagnes, et d'une odeur espagnole un peu forte pour les narines d'une étrangère.

Un abattoir, une prison, sous une splen-

deurde lumière qui impose partout !e silenc«, voilà bien la ville espagnole essentielle.

La Pia s'attacha plus spécialement une petite fille qui suivait la bande avec tous ses trésors : une boîte d'allumettes anglaises et une paire de souliers fortement ressemelés, à propos desquels elle avait le sourire d'un orgueil qui ne peut se contenir. A la passion qu'elle montrait de ces puissants brodequins, la Pia reconnut combien cette petite était voluptueuse. Le troisième jour, elle apprit qu'ils n'étaient pas à l'enfant, mais qu'on lui permettait de se les mettre aux mains un petit instant chaque matin. C'était un orgueil de reflet! Et voilà pourtant l'unique sentiment d'une qualité d'humanité abordable qu'à dixneuf ans la Pia rencontrait, dans le silence de ces espaces pétrés qu'elle pouvait contempler aux seuls instants où le soleil passe derrière un nuage orageux.

Los jeunes gens assez nombreux qui fréquentaient chez Delrio, Espagnols ou plus souvent étrangers, considéraient la Pia comme un gentil bibelot, rz^'-^^xi^ et, selon leur degré d'es-

thétisme, se satisfaisaient de sa grâce, de son luxe, mais tous lui déplurent, sauf un.

Ce privilégié avait une petite âme jolie, de qualité très pure, en même temps plus prompte à juger les autres qu'à les comprendre. Il avait vingt-quatre ans; à trentecinq, nul doute qu'il ne devînt de ces gens

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qui, d'une parfaite bonne foi, conçoivent toujours comme juste ce qui est conforme à leurs intérêts. Avec de la fortune, il n'avait ni talent à mettre en valeur, ni ambition à satisfaire; d'où son souci de la vertu.

Au résumé , rien ne vivait en lui, sauf cette petite agitation vers le bonheur par la tendresse qu'on ressent toujours à son âge.

Deirio jugeait médiocre la substance intellectuelle de cet adolescent, mais il pensait qu'on pourrait mieux le nourrir : il le retint volontiers à Tolède, comme un sujet chez qui^ à l'occasion, développer quelque passion.

Pour l'instant, une âme assez indigente, mais de qui tous les mouvements témoignaient cette grâce intérieure parfaitement exprimée par le regard des jeunes gens de Raphaël ou du Pinturicchio. Très jeune et tel qu'un beau fruit, il éveillait une sensualité que comprendront ceux qui furent parfois tentés, en présence d'un adolescent, d'admettre un troi-

sième sexe, où l'on classerait encore les jeunes animaux.

Pour ce Lucien, la Pia adoucissait ses jugements. A lui aussi, quand il était petit, on avait appris de jolies manières! 11 avait, comme elle, le goût des parures, s'intéressait aux pantalons fleuris, aux vestes de brocart perlé, aux légères babouches, àces atours de parade qu'elle vêtait parfois pour s'accorder avec Santa Maria la Blanca, la plus pure perle tolédane, enfouie au quartier juif. Synagogue divine pour la netteté de ses arabesques, de ses rosaces, de ses arcs mauresques et byzantins, et dans laquelle un tableau fait voir une vierge étendue et qui nous dit sur son rouleau ; « Au bord du Jourdain, je suis, rêvant. »

Il participait avec un grand sérieux aux gentils amusements où la guidait cette vague croyance à l'âme des objets, qui ne meurt jamais chez les petites filles élevées dans les contes d'Andersen. Cependant leur inexpé-

rience les empêchait de distinguer ce qu'il y a d'intéressant même chez les moindres êtres; ils s'accordaient pour traiter les hôtes de Delrio de « barbares ». Par là, ils voulaient signifier des étrangers avec qui leur sensibilité ne pouvait prendre contact. Froissement, malaise, puérilités qu'on remarque chez tous les adolescents fortement doués pour sentir, et qui faisaient à ces deux jeunes gens un lien secret en même temps qu'une solitude morale.

LaPia avait pour son frère de la confiance et un regard tendre, mais elle manquait d'intensité. On l'eût dite embarrassée de ouillard. Née pour le le que lui souhaitait ilrio, elle n'en faisait s les gestes. Elle n'était pas encore quelqu'un avec qui il pût être sincère.

Il pensa la développer, lui donner le dernier coup de pouce en lui montrant l'Espagne qui est le pays le plus effréné du monde. Dans leurs mœurs, les Espagnols ne vont

pas chercher midi à quatorze heures; sous un ciel de couleur violente, ils se conforment à leurs sensations. C'est un pays pour sauvage qui ne sait rien ou pour philosophe qui de tout est blasé, sauf d'énergie. L'Italie est moins simple, plus composée : dans sa douceur tu peux sommeiller; ici tout est brusque et d'un accent qui mord.

Au nord, les Espagnes sont sécheresse :

fécondes, abondantes, quand même, leur aridité étant faite de sensibilité contractée. Au midi, c'est un fleuve irrésistible de sensualités; — mais qui craindrait de s'y souiller? il nous emporte dans le sens de la nature.

Dans ce pays double, toute mollesse et puis rien que ressort, la lutte est éternelle des Castillans contre les Maures, contre l'enchantement d'Andalousie. Long effort, puissant contraste d'où sortit le génie ascétique de sainte Thérèse, des dramaturges, de tous les artistes et des maisons royales d'Espagne ! Delrio en espérait beaucoup pour la Pia, m^

géant cette opposition violente aussi efficace, comme excitant moral, qu'en thérapeutique

les douches à jets alternés , brûlants et glacés.

« Je ferai son âme plus souple et plus forte, se disait-il. A ses dons célestes de mélancolie et de grâce, j'ajouterai, dans un âge où toutes les impressions s'incorporent avec nous, la gravité et l'ardeur des maîtres sublimes vers qui je la mène par la main. »

Pour plaire à la jeune fille, Delrio mit Lucien du voyage. Les femmes de chambre de la Pia emportaient ses matelas, ses draps de lit, hors desquels elle ne pouvait dormir. La petite caravane remonta d'un trait au nord; Delrio voulait exalter sa sœur dans les âpretés de CastiUe avant de la fondre dans la mollesse d'Andalousie.

lui montra, comme le lieu de l'ascétisme, ta réalisation en granit de l'état d'âme imposé au génie castillan par la conception catholique de la mort.

Monté sur un rocher de cette sombre sierra à laquelle fut imposé l'énorme monastère, d'une régularité si douloureuse dans cet horizon convulsé, quel voyageur n'a" subi le

despotisme de ce paysage dénué d'espérance!

Mais la plupart, réagissant contre la contraction de leur âme, retournent très vite à la misérable auberge, en bouflbnnant sur l'humeur mélancolique des maçons de Philippell.

Vains efforts pour renier le tremblement de leur être sous la prise du génie castillan!

Ce roi qui installa sa toute-puissance dans un caveau met sous nos yeux que « la grandeur de l'homme est grande en ce qu'il se connaît misérable ».

Penché sur l'immense Escurial que d'un tertre il dominait, Delrio s'abandonnait au vertige du gouffre ascétique; il cédait à l'empire catholique de la douleur. Un crucifié en détresse, déchiré par les fouets, les outrages et les terreurs impose ses couleurs à la terre; et pour ébranler les ondes profondes de notre conscience, les cordes de l'idéal, rien ne vaut des beautés de léproserie. Ce paysage, tourmenté par de sombres passions et qui supporte Je monastère royal comine une dalle

écrasante de granit bleuâtre, lui semblait exactement la composition de lieu que présenterait à son imagination, pour la fixer, un Pascal qui médite.

Peu m'importe le fond des doctrines !

C'est l'élan que je goûte. Les ascètes d'Espagne ou de Port-Royal appelaient vivre pour l'éternité ce que nous appelons s'observer, comprendre le néant de la vie. Ces états élevés seraient-ils perdus aujourd'hui?

Tout le jour, Deirio essaya de communiquer ces réflexions à la Pia, tandis qu'ils circulaient à travers les cours lugubres, sous des voûtes glacées où manque l'air. Ainsi tombés brusquement, du sans-eff'ort de leur terrasse de Tolède, dans un formidable caveau scellé au milieu des sierras pour transmettre à l'éternité le tête-à-tête d'un despote et de Dieu, ils s'y trouvaient perdus comme des enfants dans la Somme, le Code et la Géométrie. Malaise d'âme pourtant plutôt que

physique! Ce qui les oppressait, c'était moins cet impassible et monochrome labyrinthe que toute la conception de vie, la méthode morale, l'éthique qu'il symbolise. Bleu granit éternel, lignes inflexibles qui resserrent l'âme de telle sorte que, ne dépensant rien en gestes, ne perdant rien au dehors de son ardeur, elle soit toute tassée et brisante, comme une cartouche de dynamite placée dans la roche et qui ne peut s'évader qu'en rompant du côté du ciel !

A l'église, centre du monument, toujours ils reviennent, et quand la Pia, à travers les grilles des chapelles latérales, essaye de distinguer les richesses accumulées sur les ossuaires, ou, le long des couloirs, examine quelques portraits, sévères, mais qui, du moins, la rattachent à l'humanité dans cet épais brouillard d'ennui et d'ombre mortuaire, Delrio lui dit ; « Quel contresens! des curiosités particulières ne doivent pas dé-

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tourner nos esprits dans cette caserne de l'abstraction. Tu risques d'amoindrir ce milieu, prodigieux parce qu'il nous met hors le temps et nous donne un sentiment détaché de tout accident individuel. »

Il approuva que sous ces voûtes pleines de pensées indéfinissables il n'y eût d'objet à noter que deux groupes de statues royales, par Leone Leoni, plus grandes que nature, somptueuses comme des lingots d'or et si puissantes d'expression qu'à fixer leurs visages on croit entendre leurs aveux ou, mieux encore, derrière soi, dans l'ombre, le chuchotement de leurs valets de chambre.

De l'or sur des charniers, c'est tout le divertissement que doit off'rir à l'imagination l'Escurial.

Petite âme, esclave frémissante de ses sensations, la Pia défaillait de fatigue et de peur mêlées. Moins pour respirer cependant que pour s'évader de cette philosophie, où

la mort dépouille même son romanesque, elle s'approchait des fenêtres. Derrière leurs barreaux, elle voyait le bassin , de l'Infante, auge misérable, avec des pivoines dans de sombres haies plus domptées encore que la pierre. Sous ces voûtes implacables, rien n'est donc à attendre que des jeux de sa pensée !

C'était trop de contrainte, elle parut défaillir. Il la prit, l'entraîna et quand ils atteignirent sur les terrasses, sous un étroit promenoir de granit sévère, un étang encadré de pierres et que rasaient des hirondelles, elle pleura. Elle trouvait enfin, dans ce tragique implacable, quelque chose qui s'abaissât jusqu'à la mélancolie.

Puis, à la nuit, dans la triste auberge, après le dîner silencieux d'accablement, quand elle se fut couchée et qu'elle le laissait, comme il avait coutume chaque soir, jouer avec ses doigts et ses bagues :

— Ne partons pas, disait-elle, prise d'une

UN AMATEUR D'AHES. 49

sorte de folie du gouffre. C'est ici que je vois le mieux comment tu m'es seul au monde.

— Brusquons, répondit-il. Tu sentiras plus violemment encore, notre douloureux bonheur de l'Escurial, quand de cette discipline nous passerons à l'épanouissement d'Andalousie.

Deux jours après ils étaient à Grenade,

Leurpremière nuit, ils ne purent dormir, tant bruissaient sous . leurs fenêtres entr'- ' ouvertes la ville entière qui cherche la fraîcheur sur l'Alameda. Delrio vint frapper à la porte de sa sœur, et, petite forme blanche qui s'habille dans l'obscurité, elle le rejoignit. Ils sortirent. Tous deux étaient émus du bonheur de vaguer dans cette demi-nuit parfumée et dans ces lieux qu'elle abordait pour la première fois.

Parmi les figuiers, les magnolias, les chênes

UN AMATEUR D'AMES. Si

verts, les pistachiers et les lauriers fleuris, l'Orient enfin se nuança et la jeune lumière prodigua ses eifets. Le manque de sommeil, qui n'est pas une souffrance dans ces pays légers, les alanguissait et faisait leur corps plus sensible aux délices de la nature.

Grenade est bâtie sur les extrémités de trois collines qui se détachent de montagnes élevées et neigeuses. Ses maisons et d'admirables arbres couvrent leurs pentes, qui s'abaissent pour mourir au seuil de cette immense plaine de verdure bénie, sa vega.

Cette ville basse est moderne, peuplée de ces hommes de cercle qui sont pareils dans tout le Midi d'Espagne, de France ou d'Italie, importants, fats, demi élégants, et quand on aura signalé le perron de la Cartuja où s'étagent les mendiants, les infirmes, comme un des plus étonnants pourrissoirs humains, et puis reconnu l'insignifiance de l'école de peinture grenadine, visible à la

cathédrale, on connaîtra l'essentiel. Tout l'attrait demeure dans l'ancienne Grenade, dont les ruelles délabrées serpentent pour escalader les côtes de l'Alhambra et de l'Albaycin, où elles se font sous la lumière un pittoresque vis-à-vis.

Quand fut

passé le gros du

jour, la Pia, Lu-

t Delrio visitèrent

ibra. Ce n'est pas

jle monument, c'est

tout un quartier de la ville.

On y trouve, sous d'immenses ombrages, une

église, des hôtels, des masures, des ruines

qui survivent aux rois maures, leur palais

d'été et le Généralife, ce Trianon mauresque,

très fin, très nu dans ses jardins et parmi

ses fontaines où fond la neige des sommets qui closent un horizon toujours serein.

Des petits jardins de l'AIhambra, ils prirent d'incomparables points de vue sur l'immense plaine qui réjouit Grenade. Les plis de la terre et les montagnes d'Andalousie se développent comme d'admirables draperies. Tout est douceur, agrément dans la Vega. L'air qui vient des neiges éternelles par-dessus des vergers tropicaux apporte plus de fraîcheur et de trouble que ne ferait le souffle du jeune amour de toutes les Espagnoles qui ont quinze ans. La Pia se livrait à ces magnifiques espaces, au delà de ses forces nerveuses, sinon de son goût de la volupté.

Ses yeux se fatiguèrent avant que la lumière eut cessé de réjouir son cœur, et baissant ses paupières elle tendait les mains pour saisir encore de la clarté.

Le charme de Grenade n'est point compliqué : c'estde posséder les plus beauxarbresdu

Nord et des eaux vives sous un soleil africain. Son nom attire l'univers, mais elle n'est qu'une tente dans une oasis, et, sous un parasol délicieusement brodé, un des plus mois oreillers du monde.

Nice décor fragile, ni ce bien-être sensuel ne peuvent toucher profondément les âmes, qu'à la longue pourtant ils sauraient engourdir. Aussi Delrio, soucieux d'utiliser toutes les vertus de cette station, et pour que le paysage prît un sens complet dans l'âme de la jeune fille, excitait le guide à leur raconter tant d'incidents mêlés de délices et de peur qui tachèrent ces dalles de sang et d'amour.

Depuis la porte d'Elvire jusqu'à celle de Bivarambla, il voulait que tous les lieux de l'Alhambra prissent dans l'imagination de son amie leur sens grand et naïf, et que par leurs légendes ils s'animassent de dames morisques et de chevaliers sarrasins en jupons verts, manteaux rouges, éperons d'or, larges étricrs d'argent, montés sur des cavales baies et

sur des genêts tout fiers de leurs harnais et de leurs plumes. Le Romancero s'étend à toute l'Andalousie et pénètre dans Ubéda, la Guardia, Andujar, Baeça, Jaen, Riofrio, Alhama, Quesada, Cacorba, villes pauvres et précieuses, bijoux de fer, cris ardents et sauvages qui frappent fort sur l'âme et la caressent. La chute de Grenade est aussi fameuse que la chute de Troie; la romance qui fait soupirer se fixe dans la mémoire des hommes qu'elle amuse comme la tragédie qui les affermit. El rey Chico, le petit roi Boabdil, lâche, traître et assassin, est pour nous caché k demi par les branches tombantes de ce laurier-rose sous lequel il se déroba, un jour que ses soldats mouraient bravement pour sa cause. Nous lui sommes indulgents et nous le parons, parce qu'on l'avait surnommé Zogoibi, lo malencontreux, et qu'il était né sous une mauvaise étoile. En regardant la porte par où il quitta l'Alhambra et dont il demanda, pour suprême faveur, qu'elle fût à

jamais murée, en descendant le chemin qui va du côté de Saint-Antoine-le-Vieux et qu'il fit construire pour fuir au camp des chrétiens sans rencontrer ses Maures, on se dit que ce roitelet méprisable pour tant tenir à l'existence avait dû connaître d'incomparables voluptés.

Afin de compléter cette atmosphère du plus pur romantisme, Delrio signalait à sa petite sœur le portrait de Marie de Neubourg, un peu bouffie, à la façon d'Autriche, et qui du doigt désigne une fleur entre ses seins décolorés par le temps. Cependant la Pia respirait, elle-même, une rose thé qui sentait les étangs et contenait de la tristesse.

A tous les visiteurs, les guides, les jardiniers offrent des bouquets ; dès le soleil couché et quand les parasites s'éloignent, ces treilles immenses sont toutes dépouillées de leur gloire, mais dans leur solitude mystérieuse, à l'heure où la lune magique visilc l'Alhambra, tandis que les Anglais mangeurs

de viande tapent sur les pianos des hôtels et se disent les uns aux autres Beautiful!

les roses reprennent courage et pensant toujours que Lindaraja a besoin de leur essence, au matin, par milliers, elles s'épanouissent. Le loyalisme et la prodigalité des rosiers de la Bétique sont inlassables.

Les trois voyageurs finirent la journée par une promenade en voiture au col d'Alhendin où l'on perd de vue Grenade quand on va vers l'Alpujarra. Les Arabes l'appellent Fedj- Allak-Akbar, en souvenir des paroles que Boabdil prononça quand, jetant d'ici un dernier regard sur ses palais perdus, il s'écria : « Dieu est grand ! » puis versa des larmes.

Les Espagnols le nomment « El ultimo sospiro del rey moro ». La mère du fugitif l'insulta : « Tu fais bien de pleurer comme une femme ce que tu n'as pu défendre comme un homme ». Mais un vizir lui disait : « Considérez, seigneur, que l'adversité rehausse la

SS UN AHATEUH D'AHES.

gloire de ceux qui la supportent avec fermeté. — Hélas ! répondit-il, quelle infortune a jamais égalé la mienne! » Vers 1851, en démolissant de vieilles maisons arabes à Tlemcen, on trouva un seuil de porte en marbre onyx que couvrait l'épitaphe du petit roi. Sa pierre tombale par mépris était foulée aux pieds des musulmans qui ne lui pardonnèrent pas l'islamisme écroulé en Espagne.

La lâcheté et les malheurs de ce voluptueux émouvaient la sympathie de Pia, parce qu'elle se croyait faible, elle aussi, et que pour supporter de pareilles angoisses elle aurait demandé du chloroforme.

Cette journée de tout le voyage parut être la plus au goût de la jeune fille. Elle n'y trouvait rien d'impérieux et qui la contraignit à penser dans un âge où l'on préfère céder à son cœur.

Une après-midi , ils visitèrent les pentes décharnées de l'Albaycin où des trous creusés dans le roc abritent, parmi les nopals gigantesques, le peuple décharné des tziganes.

Cette nation errante, , quel romanesque elle a mis dans le monde !

Sur le passage de ses filles tombe au rang de simple bêtise qixon ne peut pas aimer ce qu'on n'estime pas. Elles dansent, des haillons pailletés sur les reins, et avec des yeux de braise, long fendus, qui ne disent point s'ils sont amis ou ennemis.

Par toutes les routes de l'Europe, elles

éveillent, dans l'àme des simples, une sensualité analogue à cette rêverie tendre et' impure amassée par les peintres et par les poètes autour d'Hérodiade qui est une fleur et un aromate.

Au seuil des cavernes apparurent des mendiants demi-nus, de tous sexes. Six petitesfilles marchaient à reculons devant les trois visiteurs et, de leurs mains appliquées sur leurs bouches un peu épaisses, en sers en à la Pii nita ( la, » Be me un Un peu dée de I qui agi

UN AMATECR D'AMES. 61

leurs doigts sur sa robe, la Pia voulut se réfugier dans une église; mais, avec précipitation, sur le parvis délicieux de fraîcheur, l'aînée de la bande, qui pouvait bien avoir huit ans, organisa une extraordinaire danse, où des libertés de jeunes animaux dévoilaient des hanches presque de femme. Fantaisie déroutante, ces enfants avides dansant un zorongo comme des hérétiques, dans ce demi-jour religieux! Mais la "chose sinistre et le signe inoubliable, c'était, sur ces pupilles trop brillantes, le clignement de paupières qu'elles lançaient à Delrio et à Lucien et qui déjà sous la petite fille révélait la vieille entremetteuse... Puis, indéfiniment à travers les sentiers, ces mauvaises enfants obsédèrent les trois jeunes gens de leurs cris, de leur tournoiement, les pieds nus sur les cailloux brûlants, la main toujours tendue, et, pour signifier qu'elles partiraient si on leur faisait un cadeau, elles mêlaient à leur demande l'apostrophe que si

souvent leur avaient lancée tant de voyageurs agacés : « Cinq centimes etallez-vous-en ! .. . Cinq centimes et allez-vous-en! )>

C'était six heures du soir, au déclin d'une journée triomphante de splendeur; mais la nature, quand elle atteint à cette magnificence, nous fait trop sentir son implacable indifférence pour nos misères; elle exagère notre solitude. En outre, ce battement affreux de la paupière chez l'enfant gitane anonyme de Grenade avait révélé à la jeune femme d'une façon voilée, mais suffisant à lui serrer le cœur, les désordres du désir et les humiliations qu'entraînent certaines parties confuses de notre sang.

Peu de jours après, comme la Pia remontait la vallée du Genil, non loin du lieu mémorable où le dur vainqueur reçut la clef

des mains du petit roi Boabdil, cinquante voix d'enfants, sur la côte opposée, célébraient la Vierge très pure de leurs voix aigrelettes. Une procession se déroulait au long du quartier des gitanes. La Pia reconnut ses petites mendiantes. En vain, d'une voix officielle, crientelles dans la montagne : « Maria... Ora pro nobis. Maria», l'écho répète »( Merito, senora, cinco centesimos ».

conipagnait pas les deux jeunes gens. Dans les cours et sur les terrasses plantées de l'Alhambra, il sentait une atmosphère de courtoisie, mais rien qui né-

UN AHATEUn D'AMES. 65

cessite chez le visiteur un état d'âme sublime. Il avait l'impression de se promener dans un bijou. Cette qualité de beauté attache l'âme aux minuties. Il préférait passer quelques instants du matin et du soir à l'AIameda, sous un magnolier en fleurs.

Un jour, dès neuf heures, quand commence à se dissiper la fraîcheur, les deux jeunes gens le rejoignirent sous cet admirable bouquet, luisant et splendide de force, qui exhale les parfums unis de la rose, de la jonquille et de l'oranger. Auprès du banc où il se plaisait était une musique tirée par un âne oriental qu'accompagnaient un bon chien et deux petits garçons, l'un tournant la manivelle de l'orgue et l'autre les oreilles de la bête. Et comme Lucien et la Pia s'amusaient de le voir si heureux, il leur dit :

— Ma petite sœur, ces enfants et ce chien, cette chanson dans cet air lumineux, ces fleurs splendides, tout cela me donne un

66 UN AMATEin D'AMES.

plaisir sans souillures, une pureté dans la volupté analogue au sentiment que j'ai de votre tendre amitié. Ma satisfaction est complète si dans vos yeux, où je craindrais de distinguer des pleurs, je trouve un peu de la gravité de cet Escurial que sans doute vous avez déjà oublié.

Silencieuse, la Pia s'assombrit, parce qu'il admettait l'oubli des choses confuses qu'ils avaient senties en commun.

Le jour du départ, la Pia et Lucien rejoignirent les voitures en poussant devant eux le petit âne couvert des plus belles branches du magnolia, en sorte qu'il était comme un fagot de tulipes, comme une boule mouvante et embaumée :

— Mon maître, dirent-ils, nous avons coupé une à une les fleurs que vous préférez, celles du magnolier qui sont les plus enivrantes et les plus puissantes, et nous vous les apportons en symbole de la domina-

lion et de la flamme qui sont en vous.

I! reconnut qu'ilsladmiraient, mais qu'une certaine pureté morale les privait encore des attendrissements subtils, par où la religion de la douleur se prolonge dans les plaisirs mondains. Pourquoi donc avoir tranché une chose admirable! Il eût aimé que le fil de ses souvenirs demeurât lié dans Grenade à quelque chose d'heureux et non à un arbre humilié.

Les pulpes blanches des larges fleurs qu'ils emportaient se tâchèrent de mort. La souffrance fit éclore en les violentant quelques corolles. Ces masses somptueuses ainsi défaites et carnées donnaient la plus triste impression d'accablement et de désastre.

Ils firent deux journées de voiture pour mieux

68 UN AMATELIl D'AMES.

s'associer à ce pays par la fatigue ; ils se proposaient de prendre à Jaen le chemin de fer pour Tolède.

Au sortir de Grenade, leurs mules parées de toutes les sonnailles d'Espagne firent lever un essaim de mouches de dessus les mendiants du perron de la Cartuja. Les grandes chaleurs de juillet commençaient; à cette époque les neiges fondues ruissellent avec un redoublement de force sur la ville et ses vergers paradisiaques, où les figuiers aux feuilles vernies, le modeste olivier, la vigne, tous les arbres fruitiers se mêlent aux grands végétaux des régions torrides et même aux cannes à sucre. Des tours vermeilles de l'Alhambra, cette verte vega qu'entourent des montagnes bleues semble une émeraude enchâssée dans un saphir.

La sierra d'Elvira, quand ils la gravirent, leur présentait des pentes rouges ravinées, mises en poussière par le soleil et que couvraient les rameaux traînants du câprier.

Dans les interstices des roches, sous un cie! ardent, des agaves tendaient leurs tiges immobiles et bleuâtres, la sauge et les cistes exhalaient leur odeur forte. Les chevaux reposèrent à la venta del Zegri d'où la vue embrasse les masses de la sierra Nevada, fraîches, limpides et géantes. Au bout du défilé de puerto Carretero, ils trouvèrent pour la nuit un méchant gîte dans la petite ville de Campillos de Arenas. Le lendemain, par une interminable vallée rocheuse où parfois des lignes d'énormes lauriers-roses ombragent un ruisseau pur et furieux, où plus souvent les seuls fenouils et les genêts se plaquent en taches rares sur les côtes ardentes, ils gagnèrent Jaen la Mauresque, presque égale à Grenade, toute blanchie à la chaux et disposée comme une conque sur les pentes d'une grande montagne fauve qu'escaladent de vieux murs terribles et verdoyants. Une troisième étape, et la Pia serait tombée malade.

De la sueur sur un front délicat, des lèvres desséchées qui avouent souffrir de la soif, le laisser-aller d'un jeune corps qui cherche à sommeiller en voiture, tout ce désordre de la nature chez un être encore mystérieux et sur un visage dont les beaux yeux jamais ne se dorèrent des lueurs suspectes du désir, c'est assez pour nous troubler et porter notre imagination vers les secrets de la beauté.

Tous trois rentrés à Tolède, Deirio dut s'absenter pour ses affaires. Afin que la Pia ne devînt pas une Belle au bois dormant, et

pour redoubler des soins sous lesquels déjà naissait une âme, il choisit cinq ou six pièces, les plus romanesques du Théâtre espagnol, et pria Lucien de les lire et relire à leur amie, dans t'ombre parfumée des cours intérieures ou en face de Tolède, aux heures favorables du soir, quand une jeune femme sent le vide de son cœur et de ses mains.

Elle aima le Rufian heureux, de Cervantes, espèce de Don Juan dissolu et criminel qui se convertit et devient un tel saint qu'à Mexico, vingt ans plus tard, appelé au lit de mort d'une courtisane, sa maîtresse jadis, il lui cède formellement ses vertus, ses bonnes œuvres, et assume les péchés dont elle était couverte, de façon qu'elle monte au ciel et qu'il doit recommencer une vie de remords et de pénitence; — la Reine Mwte, par Louis Vêlez Guevara, d'une tristesse émouvante dans cette petite maison de Portugal, où parmi les fleurs et les grands arbres se développe la naïve sensualité d'une jeune

femme qu'un vieillard cruellement condamne à une mort dont il pleure avec elle; — le Médecin de son honneur, par Galderon, où Mencia inofTensivc et destinée au malheur fait une figure si touchante sous le berceau de son jardin, la nuit, parmi ses femmes qui jouent de la guitare, tandis qu'hélas ! s'approchent le jaloux et le débauché dont elle mourra ; — Persévérer jusqu'à la mort, de Lope de Vega, histoire du jeune Mazias impétueux et tendre et d'une constance immortalisée dans le proverbe Enamorado coma Mazias, qui aima sa maîtresse malgré tous les obstacles et môme quand, à travers la porte, la première nuit qu'elle eut épousé son rival, il entendit leurs soupirs mêlés; — enfin, le Damné pour manque de foi, de Tirso de Molina, où l'on enseigne implicitement à mépriser les actes et à n'attacher d'importance qu'à l'exaltation intérieure, car on y voit un anachorète, après dix ans de pénitences et de macération, perdre tout à coup la grâce et

pour ce tomber dans la damnation , tandis qu'un bandit souillé de viols, de blasphèmes et d'assassinats obtient le pardon par un cri de foi à l'article de la mort.

Ces brûlants récits amoureux et catholiques intéressaient la Pia sans jamais déconcerter sa raison, car elle avait un cœur qui battait aussi vite que le cœur de ces hommes et de ces femmes, et son imagination, comme la leur, franchissait rapidement cinq ou six associations d'idées pour atteindre à des impressions extrêmes. D'où tenait-elle ce sentiment d'abandon, de soumission à la destinée qui, sous le nom de doctrine de la grâce, est dans le cerveau espagnol une survivance évidente du fatalisme oriental? Elle le satisfaisait avec ces dramaturges. Peut-être aussi ses vingt ans n'étaient-ils pas assoupis au point qu'elle échappât à l'éveil de ses sens.

Simone un jour pourra être Psyché qui s'éveille et qui allume un flambeau pour considérer l'Amour nu et endormi. Mouvement

sensuel et qui pourtant ne suscite aucune répulsion parce que nous n'y voyons qu'un geste souple et aisé.

Un soir, après de telles lectures, assis devant leur ermitage et contemplant, sans jamais l'épuiser, la montagne de Tolède, contractée de passion sous un ciel silencieux qui, hors elle, accable tout, ces enfants eurent une irrésistible envie d'aller de leur solitude vers ces beautés, de s'y mêler, de participer à la volupté d'où leurs cœurs étaient gonflés de se sentir exilés.

En traversant le pont du Tage, ils s'arrêtèrent pour respirer la fraîcheur qui monte de ses boues, puis lentement gravirent le caillou aigu des ruelles, vers la cathédrale.

De cette haute terrasse, c'est toujours le même sublime qui jamais ne rassasie les âmes, car en même temps qu'elles s'en remplissent il lesdiïateà l'infini. Le sol, la pierre, la végétation, à Tolède, désolent par leur mi-

76 UN AMATEUH D'AMES.

sère, mais tel est leur style qu'il supprime chez le spectateur toute imagination vulgaire. Et puis en bas, voici le fleuve, comme un lourd serpentement de fièvre, et les ruines du faubourg d'Antéquerula, aussi bouleversantes pour l'imagination, dans cette chaude nuit, que les cris et l'odeur des hyènes dans les cimetières d'Orient!

Apreté de Castille où passe un long soupir d'Andalousie ! Sur cette ville à la fois maure et catholique, les parfums qui montent delà sierra se marient à l'odeur des cierges échappée des églises. Les sensations de l'Escurial et de l'AIhambra gonflaient à la fois le sein de la Pia, et de leur mélange équivoque, loin de s'affaiblir, elles prenaient la puissance, la tristesse des passions combattues.

Que serait-ce si, dans ces dédales où chaque linteau porte une inscription contre la peste et les nuages, la Pia s'aventurait de nuit et quand une lune sépulcrale ajoute au

rent vers deux heures du

matin, tandis que leurs chants terribles se levaient, fortifiés par l'orgue, derrière leurs funèbres murailles. Plus loin des plaintes divines sortaient de Santo Domingo el Real, des carmélites, où sainte Thérèse souffrit de névralgies....

La Pia et Lucien entrèrent dans la cathédrale qui est le lieu du monde le plus somptueusement meublé.

Certains esprits, dans leurs agitations, semblent tenir perpétuellement sous leurs yeux une large dalle de cuivre que j'ai foulée dans la cathédrale de Tolède et qui porte cette seule inscription : « Hic jacet pulvis, cinis et nihil. Ci-gît, poussière, cendre et rien. » Elle fît battre mon cœur plus qu'aucune phrase des poètes. Le temple, et par la voix du mort qui n'a plus intérêt à mentir, avouait donc la grande vérité secrète, et la gravait sur une dalle pour que tout le monde, dernier raffinement, marchât dessus !

Suis-je sûr, dans cet amas de splendeurs où

se tourne toujours mon désir, que l'accent sublime et qui magnifiait Tolède pour que j'en fusse à jamais amoureux, n'est pas fait de ces trois mots arides : pulvis, cînis, nikil, ramassés par ma jeunesse qui ne fut qu'une longue rêverie?

Il serait difficile à une petite créature de ne pas s'affaisser quand elle s'agenouille sur une telle pierre de vérité. Heureusement la Pia, pour ses visites solitaires, avait trouvé dans le Transparent, derrière le retable de la Capella Mayor, des petites marquises en marbre blanc, vêtues de longs vêtements de nuit, — les sœurs d'une sainte Thérèse du Bernin qu'on voit à Sainte-Marie de la Victoire dans Rome — et ses sœurs aînées à elle-même. Il lui semblait qu'elle vivait dans leur familiarité et qu'elles s'amusaient devant elle à se déshabiller. Ces personnes, les seules du genre churri gueresque qu'on trouve dans ce grave édifice, lui furent souvent un appui; grâce à leur présence, comme

une infante entourée de ses dames s'accommode de l'Escurial, la Pia supporta la grandeur, la hauteur et la profondeur du lieu.

Aujourd'hui que Lucien l'assiste, elle peut se passer de ces gracieuses protectrices; elle va tout droit à la pierre privilégiée où sont empreints les pieds de la Vierge. Devant les saphirs, les rubis et les perles dont les feux vacillent, sous la lueur des lampes perpétuelles, elle s'agenouille pour se livrer à la sensation d'être un objet si humble parmi ces magnificences, une pauvre petite perle perdue dans le vaste monde.

Or, comme le temps passait, Lucien

souffrit en distinguant que, parmi ces choses d'un goùl somptueux, il était déplacé, tandis que son amie paraissait une des mille pierreries qui collaborent à la gloire de ce soleil de beauté : par exemple, une des petites turquoises qui verdissent à la cheville de Marie. Se rapprochant d'elle, il lui dit : « Ma reine, vous me méprisez! » Dans ce mouvement il vit qu'elle avait son visage couvert de larmes, ce dont il fut bouleversé au point qu'il appuya ses lèvres sur les lèvres de la jeune fille, et sans qu'elle cessât d'être vierge, ces deux enfants misérables défaillirent embrassés.

Mais tout à coup le sentiment de son véritable amour la réveilla. Elle sentit d'une manière confuse et avec désespoir qu'elle s'était égarée de sa véritable destinée ; ce frisson, que toutes les Espagnes justifiaient ou nécessitaient, elle ne l'eût ressenti avec une pleine convenance que dans les bras de son frère et véritable maître.

sa UN AMATEUR D'AHES.

Quinze jours, elle demeura, sans perdre la force de souffrir, dans des ténèbres molles et mornes. Tous ses membres lui semblaient morts, mais son esprit veillait; elle se sentait engourdie de paralysie sauf un point, qui était son cœur, hyperesthésié d'une impossible passion. Bien qu'elle parût incapable de se lever, avec quel élan de tout le corps ne se fût-elle pas jetée vers l'issue qu'elle eût entrevue !

Quand Delrio, revenu en hâte, se pencha sur son lit de fiévreuse, elle eut d'affreux frissons, une crise de larmes, puis, demeurée seule un instant, se blessa d'une balle mortellement. Cela fut ainsi, sans qu'on puisse l'expliquer autrement que par la conviction où cette enfant exaltée et scrupuleuse semble s'être arrêtée qu'elle ne pouvait se conformer à sa destinée et que le bonheur n'eût été que dans un monstrueux péché.

Épouvantée de ses souffrances, elle se pe-

lotonnait sur son lit, sans pius répondre qu'un pauvre chien. Delrio lui mit la main sur le cœur en lui parlant successivement des diverses choses qui pouvaient l'avoir émue, et quand il arriva à prononcer le nom de Lucien, un battement plus précipité confirma ses craintes, sans lui communiquer la vérité. L'insensé ! il crut qu'elle s'était donnée, elle qui mourait d'avoir entrevu pour qui elle voulait se réserver ! Et

84 UN AHATEUH D'AMES.

d'imaginer qu'elle avait aimé jusqu'à donner son corps, il éprouva des mouvements qui l'eussent peut-être poussé à quelque brusquerie si elle n'avait été agonisante.

Animé par cet injuste sentiment, il lui parlait de Lucien, mais en termes si confus qu'elle n'y trouva qu'une allusion au baiser de la cathédrale. Et quand il laissa entendre qu'il n'ignorait pas à quelle passion elle avait préféré la mort, elle se crut devinée.

— Oh ! toujours mentir, répondit-elle, je n'aurais pu passer ainsi ma vie. Comme je suis heureuse maintenant que vous sachiez la vérité!

Ainsi goûtait-elie la douceur d'un aveu d'amour. Mais lui persistait dans l'idée de Lucien. Sans doute, se disait-il, cet entraînement est déjà ancien! Et tout haut :

— Je te remercie de m'avoir menti, je te remercie de m'avoir fait par ton mensonge une vie heureuse.

Les circonstances avaient créé un quipro-

UN AMATEUH'D'AMES. 85

quo autour de ce lit de mort et d'amour, mais tous ses gestes de frère et d'amant témoignaient à ia jeune fille ces tendres sentiments dont ii ignorait qu'elle-même mourait et dont ii n'entendait pas l'aveu.

Comme elle était belle, sa sœur, brûlante puis glacée de fièvre, dessinant sous les draps son jeune corps révolté par la mort!

Il la prit dans ses bras, et, mettant ses lèvres contre ces délicates épaules, il lui donnait avec des mots tendres les suprêmes consolations.

— Tais-toi, tais-toi, lui disait-elle, c'est ta voix seule qui me retient à la vie et je veux mourir.

— Tu vas mourir, perfection chérie, te contracter pour la mort dans mes bras. En ces dernières minutes, confie-moi ton dernier souffle, pour que je l'expire dans mes premiers soupirs de deuil. Laisse mon corps prendre sur ton corps ta suprême chaleur, pour que j'en réchaufi'e quelques heures en-

core ton cadavre. Accueille dans tes yeux, parmi tes pleurs, mon image, pour que, sur son reflet obscurci par tes larmes tarissantes, j'abaisse tes paupières, enfant chérie. Par un sentiment de pudeur et d'amour, elle lui disait :

— N'es-tu pas dégoûté de m'embrasser malade comme je suis?...

Mais d'un ton tel qu'il lui répondait :

— O mon bel œillet qui n'es plus la mélancolique Pia, depuis ton éclatante et surprenante décision, combien je t'aime ainsi sanglante! et que je te désire sous ce pâle et sous ce rouge de la mort!

Et les tendres gémissements que lui imposait sa blessure se mêlant à leurs aveux demi étoufl"és, elle mourut en pressant contre ses petits seins éclaboussés de sang les mains de l'ami de son cœur.

Delrio, dans la suprême tension des énergies de sa demi-sœur, entrevit le secret qui la convainquait de partir, mais il en eut la

sensation plus que l'intelligence. Une parfaite clarté toutefois n'est indispensable que dans les discussions; d'obscures aventures et des problèmes posés de la manière la plus confuse peuvent nous être extrêmement féconds. Delrio de cette mort se sentit une plaie immortelle; le souvenir de la Pia mit dans son âme quelque chose de constant, et dès lors il fut plus heureux, ayant un point sensible autour duquel grouper et fortifier sa personnalité.

11 pria ses amis de ne plus prononcer le nom de cette morte. Il voulut connaître seul la terre soulevée où sa Pia achevait de se défaire. Puis il vendit la villa sous condition expresse qu'on en fît un hôtel, afin que ce lieu étant profané par n'importe qui, par tout le monde, les souvenirs en fussent restitués à l'universel et possédés par personne.

Certes, il ne put empêcher que les enfants parlassent avec abondance de cette mort sur

la terrasse de San Juan los Reyes. Mais ce fut l'affaire de quelques années. Les enfants, qui discernent admirablement les choses sérieuses, les nomment des enfantillages à mesure qu'ils deviennent des grandes personnes. Il en va autrement si leurs premières curiosités, leurs premiers étonnements, au lieu de se dissiper, se transforment en un sens poétique, très rare d'ailleurs puisqu'il suppose l'alliance de l'intelligence la plus haute à l'émotivilé la plus intense.

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