DÉVOUEMENT
XXXT.
Quoique Saintrie eût la meilleure opinion du caractère et des qualités d'Herbert, et fût on ne peut plus touchée des marques d'attachement qu'il n'avait cessé de lui donner depuis bientôt deux ans , elle hésitait encore à l'accepter pour mari. II existait en elle un combat qu'elle ne pouvait maîtriser, et qui l'em-
péchait de prendre aucune détermination à ce sujet. Cependant elle s'étiolait de plus en plus dans la vie rude et singulièrement ennuyeuse que lui faisait mener mademoiselle Lavigne. Ce qu'elle avait souffert depuis qu'elle était auprès d'elle ne pourrait se peindre; c'étaient chaque jour et à chaque instant de la part de cette vieille cousine , d'inconcevables exigences , des emportements sans raison , des réflexions souvent blessantes et presque toujours déplacées , des caprices inouis; enfin, du matin au soir, un despotisme sans frein et sans limites, sous lequel la pauvre Saintrie était toujours forcée de plier.
Dans cette suite de tempêtes , dans ces chocs violents qui la froissaient d'une manière si cruelle, le moral de la jeune Hervey devenait aussi chancelant que
son corps réduit, par la inauvaisê nourriture, à une maigreur excessive. Elle n'avaitpour se soutenir que sa jeunesse et une résignation, qui souvent encore était bien près de l'abandonner. Plusieurs fois elle avait cherché à se soustraire à cet état misérable et astreignant, qui abrutissait son esprit et révoltait sa fierté; mais mademoiselle Lavigne l'avait toujours ressaisie avec cette force de volonté qui lui était propre, et personne, la connaissant, n'aurait osé seconder les désirs de Sain trie en lui procurant les moyens de s'affranchir du joug de sa vieille parente. Il ne restait donc à mademoiselle Hervey, pour sortir convenablement de cet esclavage de misère et d'ennui, d'autres moyens que son mariage avec Herbert.
L'homme qui pense à nous dans le
malheur , qui nous tend la main quand tout le monde nous dédaigne ou nous oublie, ne peut demeurer indifTërent à notre cœur. Saintrie l'éprouvait : Herbert lui apparaissait sous la figure d'un ange
consolateur. Toutes les qualités qu elle aurait pu lui souhaiter, il les possédait
et dans le bien qu'elle attendait de son attachement, il dépassait toujours
ses espérances. Mais c'était parce qu'elle le trouvait grand et noble d'àme qu'elle reculait devant la pensée de le prendre comme nécessité, de le saisir comme la planche du naufrage , d'accepter de lui, amour, indépendance, aisance de la vie, quand elle n'avait point à lui donner,
en retour, une affection sans bornes.
Plus elle scrutait ses sentiments, et plus ils lui paraissaient indignes de la généreuse tendresse d'Herbert. Elle pâlissait devant l'ingratitude de son cœur et la
misère de sa nature. L'amitié qu'elle avait vouée au jeune Maineville lors de leur connaissance, et qui n'avait fait que s'accroître avec les années , lui semblait devoir compter à peine dans cette importante occasion. Herbert avait droit à un sentiment plus vif et plus complet, et Saintrie le savait si bien , qu'elle aurait voulu lui donner mieux ou renoncer à lui.
C'est ainsi qu'elle se fatiguait à analyser ses plus intimes sensations , et que mille fois le jour elle désespérait de pouvoir jamais atteindre à la vivacité d'affection qu'elle désirait apporter en dot au généreux Herbert. Guidée par une àme élevée, et capable en tout de la plus exquise délicatesse, Saintrie mettait peut-être une trop scrupuleuse exagération dans l'examen de ses sentiments,
car jamais elle n'avait été insensible à la présence de son jeune ami, et plus d'une fois son absence avait attristé son âme; mais, ne lui ayant dû que des émotions douces, et les comparant à d'autres qui l'avaient si profondément agitée, elle se trouvait par ce rapprochement bien calme , et peut-être aussi, bien tiède pour
Ce qu'il y avait d'extraordinaire, c'est qu'en se jugeant froide et injuste pour lui , elle en avait pris quelque chose de guindé qui déparait le charmant naturel de ses manières. La vue de son ami, tout en lui causant du plaisir, l'embarrassait et la mettait mal avec elle-même ; elle secondamnait alors rigoureusement, et aurait souhaité de pouvoir se régénérer, à quelque prix que ce fût.
Elle était encore dans cette pénible et
iuquiètedispositiond'àme, lorsqu'un jour elle reçut une lettre de M. Bonneville, notaire à Tours , qui lui annonçait que les biens de la famille Darquency , étant sur le point d'être vendus , elle aurait bientôt à recevoir le remboursement des quarante mille francs que sa tante lui avait légués , et qui se trouvaient hypothéqués sur Thôtel de Tours.
Cette nouvelle, aussi éti-ange qu'inattendue , causa à Saintrie un épouvantable saisissement; elle pressentit à l'instant même les mauvaises affaires de son cousin , et en demeura frappée de stupeur; mais bientôt, retrouvant cette énergie qui ne l'abandonnait jamais dans les grandes occasions, elle se sentit entraînée vers Tours , par l'impérieux besoin de confirmer ou de détruire promp-
tement ses doutes sur le sort de Georges. Dès lors son esprit, en proie à cet ardent désir, ne lui laissa plus de tranquillité. Aucune considération ne pouvant la retenir, elle attendit le moment de son départ avec la plus grande impatience. Les objections de mademoiselle Lavigne, la manière dont Herbert envisagerait son voyage , l'effet désagréable qu'il pouvait produire sur lui , rien n'était capable d'ébranler sa résolution. Disposée à tout braver pour accomplir son projet, elle alla trouver sa vieille parente, et lui annonça sans préambule qu'elle était obligée de se rendre le lendemain à Tours; mais, pour prévenir toutes difficultés et toutes questions de sa part , elle hâta d'ajouter que son absence ne serait pas longue ; que ce voyage était nécessité par la lettre qu'elle venait de recevoir du notaire chargé des intérêts
de la succession de madame Darquency, et qu'à son retour elle serait à même de lui donner sur cette affaire de plus amples détails.
Contre son ordinaire, mademoiselle Lavigne fut très-sobre de réflexions ; et persuadée que cet appel chez un notaire ne pouvait avoir pour sa jeune parente qu'un résultat avantageux , elle se contenta, pour toute réponse, de lui souhaiter un heureux succès.
Satisfaite d'en être quitte à si bon marché, Saintrie bénit le ciel de la bonne disposition dans laquelle était sa cousine, et se mit à préparer ce qui lui était nécessaire pour son départ.
Mais , comme il lui restait beaucoup plus de temps qu'il ne lui en fallait pour
cela, elle revint un moment après, dans la salle du rez-de-chaussée , reprendre l'ouvrage de broderie qu'elle avait commencé , afin de hâter par le travail le cours trop lent des heures, et calmer, s'il était possible, l'affreuse agitation de son esprit.
Tandis qu'elle était assise près de la fenêtre entrouverte , aspirant avec difficulté l'air tiède et humide qui pesait sur ses nerfs, et faisait retomber jusqu'au bas de son pâle visage les longues boucles de ses cheveux, Herbert parut dan^la rue, et vint, selon son habitude, s'appuyer familièrement sur le rebord de la croisée. A sa vue Saintrie frissonna, et pendant tout le temps que INIainpville demeura près d'elle elle fut au supplice. Néanmoins elle s'efforça de dissimuler le trouble que lui causait sa présence,
et affecta même de la gaieté pour mieux lui cacher sa secrète préoccupation. Mais, comme tout ce qui n'est pas naturel , la gaieté de Saintrie avait quelque chose de nerveux et d'outré qui étonna Herbert , autant que la manière dont elle lui ditadieu lorsqu'il prit congé d'elle; car, soit par remords de son manque de franchise , soit par un motif plus tendre , la jeune Hervey mit toute son âme dans la vibration de ce dernier mot qu'elle adressa à Maineville. Peut-être pensait-elle dans ce moment que Georges venait encore une fois s'interposer entre elle et Herbert pour arrêter les progrès de sa nouvelle affection et la replonger dans les tourments d'un funeste attachement.
Saintrie passa une nuit pleine d'inquiétude; et l'aurore blanchissait à
peine l'horizon de sa faible clarté , qu'elle était déjà hors de la maison de mademoiselle Lavigne ; s'acheminant seule, et transie parle froid, au-devant de la diligence, dans laquelle elle ne se vit admise qu'après la plus anxieuse attente.
Quoique court et rapide , son voyage lui parut d'une longueur mortelle ; il lui semblait que les chevaux n'avançaient pas. Harcelée par le désir d'arriver prompteraent, elle mettait à chaque instant la tète à la portière pour voir quel espace il lui restait encore à parcourir; puis, de lassitude et d'ennui, elle se rejetait dans le fond de la voiture , désespérée de ne pouvoir aller plus vite.
Néanmoins, après avoir côtoyé pendant deux heures le cours de la Loire, elle aperçut le magnifique pont de Tours, et
plus loin la ville, qui s'étend, blanche et jolie, sur la rive gauche du fleuve. N'ayant aucun bagage à réclamer, Saintrie n'eut pas plutôt quitté la voiture qu'elle franchit lestement la cour des messageries, et se dirigea d'un pas non moins léger vers la maison de M. Bonneville.
En entrant dans le cabinet du notaire de son cousin , mademoiselle Hervey ne put se défendre d'une vive émotion; cependant, s'étant un peu remise par une conversation préliminaire, elle s'informa avec un calme apparent des affaires de Georges et du motif qui pouvait le déterminer à se défaire de ses biens de Touraine. Quoique très-circonspect, M. Bonneville ne cacha point à Saintrie fétat de ruine dans lequel M. Darquency était tombé par suite d'énormes
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emprunts (Jiii l'obligeaient à vendre tout ce qu'il posséilait.
Saintrie pâlit en écoutant cette triste confidence , et fut obligée , pour respirer, de s'appuyer sur le bureau du notaire. Remarquant son éiiio tion, et l'attribuant à la crainte que pouvait avoir la jeune fille de perdre son legs , M. Bonneville s'empressa de la rassurer, en lui disant que son hypothèque était bonne et lui offrait toute sécurité ; puis il ajouta : Que M. Darquency était venu lui-même à Tours pour arranger ses affaires de manière à ce que personne n'eût à se plaindre de lui.
Désespérée du malheur trop certain de Georges, Saintrie se rendit en toute hâte à l'hôtel qu'il habitait, et qu'elle
D'tLLUStoN 351
avait occupe elle-même peildant si longtemps avec la famille Darcjuency. En pénétrant dans ces grands appartements presque entièrement démeublés, et où l'araignée tissait tranquillement sa toile, flottant aux encoignures des plafonds comme de légers fragments de draperie, la pauvre jeune fille sentit renaître dans son cœur tous les souvenirs du passé; mais, hélas! quel changement l^es anciens habitants de ces lieux étaient morts ou dispersés , et le dernier rejeton de la famille , l'unique héritier de cette fortune qu'elle avait vue si brillante, allait bientôt peut-être se trouver réduit à la plus horrible pauvreté. Cette pensée accablante lui arracha des larmes; pendant un moment elle resta comme pétrifiée à la place où elle se trouvait; mais bientôt les aboiements d'un chien la tirèrent de sa triste rêverie , et Sain-
trie reconnut avec plaisir sa chienne chérie, sa jolie Sonnante, qui venait lui prouver par ses caresses qu'elle ne l'avait point oubliée.
Attiré par le bruit que faisait Sonnante , Georges se trouva tout à coup en présence de sa cousine , dont la visite inattendue lui causa autant de surprise que de satisfaction. Un éclair de joie vint illuminer son front soucieux : malgré cela , Saintrie remarqua un grand changement dans toute la personne de Darquency; ce n'était plus ce beau jeune homme qui naguère portait la tête si haute , et dont les yeux brillants rayonnaient de tant de fierté et d'amour. Ses traits altérés, son regard sombre et inquiet, les mèches grises qui parsemaient déjà sa brune chevelure , enfin tout son corps , comme affaissé sous le poids du
malheur, ne disaient que trop ce qu'avait été pour lui la vie, et ce qu'elle lui avait produit d'amertume.
Mademoiselle Hervey en ressentit un déchirement de cœur affreux. Tout ce qu'elle avait eu de tendresse pour Georges se trouva centuplé dans ce moment; elle aurait donné avec plaisir ce qui lui restait d'existence pour rendre à son cousin la sérénité, la quiétude d'àme, la beauté mâle et fîère qu'elle lui avait connues deux ans auparavant.
Malgré ses torts envers elle, quel pouvoir l'homme ne conserve -t- il pas sur la femme dont il a été véritablement aimé ! Lorsqu'il se présente à sa vue pauvre, souffrant, isolé, il est bien sûr de faire renaître dans son cœur tout ce que II. 23
ce cœur peut contenir de tendresse, d'affection et de pitié; il 1 échauffe , il l'exalte, et l'entraîne de nouveau vers lui avec une force irrésistible.
Ce que Saintrie avait cru devoir cacher à Georges heureux et favorisé de la fortune, elle ne put le dissimuler devant Georges, frappé par la rigueur du sort, trompé dans ses plus belles espérances.
Si elle l'avait aimé opulent, malheureux, elle l'adorait.
— Cher cousin, lui dit-elle avec effusion en entrant dans l'espèce de cellule où Georges s'était réfugié, je sais quels revers vous ont atteint....
Georges baissa son regard vers la terre, et Saintrie continua :
— Votre mère me fit don autrefois
de quarante mille francs. Vous étiez assez riche alors pour que je pusse les accepter sans craindre de vous frustrer en aucune manière; mais aujourd'hui que vous avez tout perdu, je ne pourrais les conserver sans honte, sans me faire un reproche continuel de vos souffrances; épargnez-moi, je vous en conjure, ce supplice de tous les instants.
Voyant à l'expression du visage de son cousin qu'il était peu disposé à accepter son offre, mademoiselle Hervey reprit, avec le ton de la prière :
— Acceptez, cher Georges, acceptez cet argent, que je suis si heureuse de pouvoir vous restituer, je le veux, je l'exige; et si ce n'est pas pour vous que vous le faites, que ce soit par pitié pour moi : car pensez- vous que je puisse vi-
vre tranquille en sachant mon plus proche parent, celui qui fut mon frère, mon meilleur ami, en butte à tous les tourments d'une pénible position, livré, délicat et fier, à tout l'égoïsme du monde. J'ai trop connu cet état, Georges, pour que mon cœur l'envisage pour vous sans frémir l ....
Quelques larmes brillèrent comme des perles dans les beaux yeux de Saintrie, qui, vivement émue, poursuivit, avec toute la chaleur du sentiment le plus exalté : - ,
— Servez-vous, mon bon Darquency, de ces quarante mille francs, qui sont en réalité beaucoup plus avons qu'à moi; utilisez-les, s'il est possible, de manière à [réparer un peu votre fortune; après cela, je ne ferai plus la moindre difficulté de les reprendre.
DILLUSION. 357
— Votre générosité me confond , répliqua Georges d'un ton pénétré. J'ai lieu de rougir de ma conduite en la comparant à la vôtre. Hélas! moi je vous ai délaissée dans l'affliction, et j'ai poussé la négligence jusqu'à oublier de vous faire payer les intérêts de cette même somme que vous venez m'ofFrir avec tant de bonté au premier bruit de mon malheur.
Ah ! ma chère cousine , ce n'est que dans de pareils moments que l'on connaît bien ses véritables amis, qu'on peut apprécier la beauté de leur cœur ; mais , quoique j'aie pour votre procédé la plus grande admiration et la plus extrême reconnaissance, il m'est impossible cependant....
Saintrie ne le laissa pas achever.
— Ah ! je le sens, interrompit-elle avec douleur, vous ne m'aimez pas assez pour
m'avoir l'ombre d'une obligation ; tout ce qui vient de moi vous inspire une répugnance invincible; ma voix n'a point d'accents capables de vous toucher, elle demeure impuissante devant un orgueil qui fait mon désespoir !
Georges chercha à consoler sa cousine.
— C'est la tendre affection que j'ai pour vous, lui dit-il, qui me fait refuser votre généreux dévouement; dois-je, pour me tirer de peine, vous jeter dans les luttes terribles de la pauvreté ? les soutiendrez-vous mieux que moi? ne sais-je pas combien est affreuse dans le monde la dépendance d'une femme sans fortune? me ferez-vous un crime de vouloir vous l'éviter?
— Croyez-vous, répliqua Saintrie, qu'il
uVaitqiiele manque d'argent qui puisse faire couler des larmes ?
Oh ! non , répondit Georges avec une indicible expression; mais le legs de ma mère est nécessaire à votre établissement ; je ne pourrais m'en servir sans déranser entièrement votre avenir.
N'est-ce que cela qui vous arrête?
reprit Saintrie avec impétuosité; oh!
rassurez-vous, celui qui m'aime m'épousera bien sans dot.
Darquencyparuttroublé; il détourna les yeux et garda le silence; puis, un moment après , il dit encore à sa cousine:
— Vous êtes aimée, Saintrie; prenez garde de vous laisser entraîner par cette séduction ; tâchez, avant de contracter
une union indissoluble, de bien connaître le caractère de celui qui doit être votre mari , car de là dépend tout le bonheur, toute la tranquillité de votre vie ; un imprudent mariage est la source de mille maux , il imprime à l'âme un désenchantement, un dégoût, qui ne peuvent cesser qu'avec l'existence. Dès lors vous ne marchez que de déceptions en déceptions, le vide et l'isolement vous accablentdanscelien malheureux. Le jour ne se lève pour aous qu'environné de brume , et tout le temps qu'il dure vous supportez son poids avec la plus pénible impatience. Je voudrais pouvoir , ma chère Saintrie, vous donner une idée exacte d'une union mal assortie, afin de vous préserver à jamais d'en former une semblable ; ce sont continuellement d'insupportables dissensions ou des froideurs blessantes, des lécriminatioiis in-
D'ILLUSlOiV. 361
justes ou des procédés offensants, en un mot, une guerre permanente dans laquelle on voit bientôt sa tranquillité s'évanouir et sa raison succomber. L'incompatibilité de goût et d'humeur qui existe entre vous et la personne à laquelle vous êtes lié se fait sentir jusque dans les plus petits détails de la vie; vous êtes contrarié dans vos moindres volontés et d'une façon qu'il vous est souvent impossible de tolérer : la méfiance remplit votre àme , faigreur se mêle à vos paroles . et dans la révolte où vous jette votre trop misérable condition, vous donnez lieu, malgré vous , à des reproches acerbes et cruellement incisifs. Où épancher alors le chagrin qui vous torture, puisqu'il vous vient de l'être qui était destiné à vous aimer; à former un autre \ous-mème? Où porter vos regards, votre espoir, lorsque la
chaîne qui vous écrase doit être éternelle !
Saintrie fut effrayée du ton avec lequel son cousin prononça ces derniers mots, son cœur ne lui disait que trop que ces conseils, échay^pés à la touchante amitié de Darquency, lui étaient inspirés par la plus triste expérience.
— Tandis que vous êtes encore libre , poursuivit Georges d'une voix de plus en plus altérée , appréhendez un joug aussi rude ; tremblez d'y asservir votre vie, de flétrir en un jour tous les trésors que Dieu a mis dans votre sein; épargnez-vous d'amers et trop vains regrets qui feraient perdre à votre pensée son énergique essor , à votre àme ses nobles et douces aspirations : car vois - tu , ma tendre amie, mon aimable sœur, le mécompte dans le mariage est comme
un souffle qui vous glace ; c'est un mal qui vous mine comme le ver qui ronge le calice de la fleur ; avec lui, hélas! vous ne conservez plus qu'une seule faculté, c'est celle de souffrir : déplorable emploi de la vie 1 Ah 1 fuis, je t'en conjure , cet état maudit, ajouta Georges en prenant et serrant contre sa poitrine les deux mains glacées de Saintrie ; je t'y exhorte au nom de notre ancienne amitié ; c'est, crois-moi, t'arracher à ta perte que de t'éclairer sur des chances aussi hasardeuses.
Dominée par l'amour qu'elle avait eu autrefois pour Darquency et par l'impression que lui causait encore sa parole si persuasive , mademoiselle Hervey resta muette et immobile comme une statue.
— C'est au nom de notre mère com-
mune, reprit Georges avec émotion , au nom de cette mère que vous aimâtes tant , que je vous implore : ah 1 du moins qu'il n'y ait qu'un seul de ses enfants....
Il s'arrêta là, comme effrayé de ce qu'il allait dire; puis, regardant la main de sa cousine qu'il tenait encore dans la sienne, il ajouta d'un ton profondément mélancolique ;
— Cette main que vous allez donner à un autre me fut jadis destinée. Je ne l'ai point oublié, et vous, ma cousine, y pensez-vous encore ?
Bouleversée par cette question inattendue, Saintrie en rougissant, pencha sa tête sur son sein ; mais, bientôt rappelée à elle-même par le souvenir de sa
situation, elle répondit avec un accent plein d'une douloureuse tristesse :
—Ne revenons point sur le passé, mon cousin ; je ne vous convenais pas , c'est une vérité dont je suis depuis longtemps imbue ; je ne pouvais être que votre sœur, et ce titre, j'ai cherché à ne jamais le démériter.
— Tu ne me convenais pas , répliqua Georges avec une véhémence qui alarma Saintrie; eh mais! qui donc a pu te donner une pareille idée ? qui a pu proférer un semblable blasphème, lorsque tu étais au contraire la seule femme capable de me rendre heureux. A travers le voile de modestie dont tu t'enveloppais , penses-tu que je n'aie jamais aperçu ta beauté ni su apprécier tes qualités angéliques ; entraîné loin de toi par un pouvoir fa-
tal , une tendre prédilection m'y ramenait sans cesse; pourquoi, hélas! n'ai-je pas su m'arracher à la dangereuse fascition qui m'abusait.
Cet aveu et ce repentir touchèrent trop l'àme de mademoiselle Hervey pour ne pas déranger l'équilibre de sa raison. La pauvre jeune fille, pâle, haletante, aspirait une à une, avec un ineffable plaisir, les tendres expressions de Darquency.
— Ange du ciel, continua Georges, je t'ai perdue par ma faute , j'ai renoncé à la félicité que ton cœur, si plein d'un inépuisable amour, pouvait répandre sur moi; j'ai dédaigné les joies chastes et pures que ton attachement me promettait, et aujourd'hui je donnerais la moitié de ma vie pour posséder un pa-
reil trésor. Ai)ge de mes beaux jours , j'aurais besoin d'être abrité sous ton aile pour sentir renaître la paix dans mon cœur; tu saurais par ta douce voix conjurer mon infortune, et me sauver du désespoir dans lequel je suis tombé.
Sain trie ne pouvait en croire ses oreilles, ce langage était si nouveau pour elle, qu'elle ne savait comment répondre à son cousin qu'elle regardait d'un œil craintif et stupéfait.
— Une conformité de souffrances a été notre partage, poursuivit Darquency, quand nous étions nés pour jouir du même bonheur : que n'avons-nous pu réaliser les vœux de notre mère !
Pourquoi sommes-nous toujours disposés à repousser les biens que la Providence nous envoie pour écouter la voix
3«g DEUX ANNÉES
de l'erreur et suivre la lueur de son flambeau perfide? A cette heure encore, si tu le veux , Saintrie, nous pouvons former une union éternelle , joindre nos destinées d'une manière indestructible.
Ahl dis, le veux-tu? répétait Georges avec une énergie passionnée en serrant contre son sein sa défaillante cousine.
Saintrie ne répondait que par des sanglots.
Une idée bien funeste avait traversé l'esprit de Darquency; idée malheureusement trop commune dans notre siècle, où l'on aime mieux, par un coup décisif, mettre fin à sa douleur que d'en supporter longtemps les poignantes étreintes.
Exaspéré par son infortune, par le regret déchirant d'avoir perdu Saintrie pour toujours, Georges avait senti un
instant le coupable désir de mourir avec elle, de se la conserver par le suicide; mais cette frénésie fut de courte durée; il en eut presque aussitôt horreur, et, ne considérant plus sa cousine que comme la victime d'une lâche jalousie, il se dit avec remords , en examinant ses jolis traits à moitié décomposés :
— Mon amour n'est-il donc fait que pour te donner la mort? Sera-ce toujours par la douleur que j'exercerai mon empire sur ton âme aimante?
Loin de penser au drame lugubre qui avait occupé un instant l'esprit de Darquency, et par cela même ne comprenant rien à ses singulières paroles, Saintrie l'interrogea, en reproduisant ses propres phrases avec des inflexions de voix indéfinissables.
Mais, terrifié à son tour par l'efFet qu'elles produisaient sur lui, Georges se hâta de dire à sa cousine :
— N'écoute point des paroles échappées à la démence; vis pour ma consolation, car, quelque soit le lieu où le sort me conduise , j'ai besoin de savoir que tes vœux m'y accompagneront, que tu auras un souvenir à donner à ton ami d'enfance , que ta pensée inquiète franchirasouvent l'espace qui nous tiendra séparés. Ah! ma Saintrie, ton amitié est pour moi tout ce qui restede mes beaux jours; comment pourrais-je m'en priver?
Et Darquency laissa tomber son visage baigné de pleurs sur l'épaule de la pauvre Hervey.
— Georges, mon cher (ieorges, lui dit
D'iLLUSlON. m
Saintrie d'une voix brisée, rappelez vôtre courage , ou du moins n'ébranlez pas le mien.
— Malgré les profondes blessures que je lui ai faites, ton cœur m'appartient donc encore ? interrompit Darquency avec exaltation. Ah! généreuse, trop généreuse enfant, que Dieu t'a faite belle et parfaite parmi les femmes ï Tu me raccommodes un peu avec ce monde, car tu fais revivre en moi des émotions que je croyais mortes pour toujours. Mon âme ne savait plus depuis longtemps que renier et maudire, et je suis prêt à bénir et à prier. Ta visite, comme les premiers rayons d'un beau jour, a dissipé les noires vapeurs qui enveloppaient mon esprit. Le scepticisme faisait dans mon cœur dé terribles ravages ; maintenant que je puis croire à ton affection, que
je puis, malgré tout, compter sur elle, son influence me sera moins funeste.
Ah ! si tu savais ce que c'est qu'une croyance dans la vie , ce qu'elle peut nous épargner de cruels tourments, tu concevrais ce que je te dois de bénédictions et d'amour.
Les yeux de Darquency s'étaient humectés de nouvelles larmes, et ses accents décelaient un vif attendrissement.
— Puisquen suivant l'impulsion de mon cœur , répliqua Saintrie , j'ai pu faire quelque chose qui m'attirât vos louanges, ne serez-vous pas empressé à votre tour de mériter les miennes; vous savez ce que vous avez à faire pour que je puisse vous quitter satisfaite.
— Je sais, ma chère cousine, que l'honneur et la délicatesse me défendent de
VOUS obéir, répartit Georges. Il serait odieux, ne vous ayant point fait partager mon opulence , de vous mettre de moitié dans ma pauvreté. De tout ce que vous m'offrez je n'estime qu'une chose, c'est le motif qui vous a fait agir; celui-là, il n'y a pas d'or qui puisse le payer. Gardez, je vous en supplie, le don de ma mère; qu'il remplisse le but qu'elle s'était proposé en vous le faisant , et qu'il n'en soit plus question entre nous. Vous devez comprendre , Sainti'ie, qu'il y a des désirs auxquels il est impossible d'adhérer malgré le dévouement qu'on a pour la personne (jui les a foi^més.
— Je n'entends l'ien à dépareilles subtilités, répondit tristement Saintrie; tout ce que je sais , c'est que vous m'affligez extrêmement.
En achevant ces mots , mademoiselle Hervey fit un signe d'adieu à son cousin et se disposa à sortir.
— Me quittez-vous déjà? lui demanda Georges , en la saisissant par le bras : ab ! promettez-moi au raoinsde me donner encore quelques-uns de ces moments qui semblent si doux au milieu d'une vie aussi cruellement agitée que la mienne.
Saintrie demeura immobile.
— Promets-moi, reprit Georges, de revenir bientôt et de n'engager jamais inconsidérément ta liberté. J'implore cette assurance comme étant indispensable à mon repos , car je ne vis plus qu'en toi; je vais compter les heures qui ramèneront ton retour; je serai là à veiller, à attendre , à espérei, J'appelleiai dësor-
mais tes bienfaisantes paroles comme la rosée du ciel , comme le seul baume capable de guérir mes blessures; mais tu ne me réponds pas!ajouta-t-il avec consternation.
Saintrie était comme suspendue sur un abîme. Le sort de Georges excitait au plus haut point sa sensibilité, mais elle tremblait de trop s'abandonner à l'exaltation de ses sentiments, et en même temps elle était torturée par la contrainte qu'elle s'imposait.
— A quoi pourrai-Je encore vous être utile,dit-elle à Georges d'une voix faible, puisque le butdemon voyage est manqué?
— Ta présence , lui répondit Darquency, servira à ramener le calme dans mon sein , à me faire savourer avec dé-
lices la douceur de ta charitable affection.
Le jour s'avançait, Saintrie pensa que sa visite avait duré assez longtemps , et qu'elle devait enfin se séparer de son cousin.
Georges n'y consentit qu'avec peine; il supplia encore mademoiselle Hervey de revenir bientôt , de ne pas l'abandonner, de se rappeler souvent qu'elle était sa seule amie, son unique consolation dans le monde; puis vinrent les larmes et les adieux les plus tendres. Saintrie quittaDarquency presque mourante.
Elle avaità Tours une ancienne amie à laquelle elle aurait pu aller demander l'hospitalité , car elle n'avait rien pris depuis l'heure de son départ; mais tout
alarmée de son entrevue avec son cousin, elle préféra retourner promptement à Amboise. Elle entra chez un boulanger et acheta un petit pain qu'elle mangea en allantaux diligences s'enquérir d'une place. Il y en avait une dans la voiture de Niort , elle la prit et partit.
Tout cela s'était fait avec tant de précipitation qu'elle avait eu à peine le temps de la réflexion. Quand elle fut tranquillement assise au fond de la voiture, elle se sentit troublée à l'idée que Georges l'attendrait le lendemain, qu'il serait malheureux, désespéré de ne pas la voir, et cette pensée, qu'elle s'efforçait d'écarter de son esprit, revenait malgré elle lui arracher d'amères et silencieuses larmes.
11 était tard lorsqu'elle arriva à Ara-
boise. Thérèse , qui par hasard n était pas encore couchée, la conduisit près de mademoiselle Lavigne.
— Eh bien , Saintrie, lui demanda sa vieille cousine, qui avait le plus curieux désir de connaître le succès de son voyage, de combien nous revenez-vous plus riche?
— De quarante mille francs , répondit tristement Saintrie.
— Eh! bon Dieu, cela est-il vrai 1 dit mademoiselle Lavigne en bondissant dans son lit, car, au ton que vous prenez pour nous annoncer une aussi bonne nouvelle , on dirait que vous en êtes presque fâchée.
Mademoiselle Hervey rassura sa vieille
parente en ne lui parlant que du legs de §a tante.
Quoique malheureuse d'avoir trompé l'espoir de Georges, d'avoir fui les témoignages de son attachement, Saintrie jugeait qu'il lui était impossible d'agir d'une autre manière , et les impressions que son àme avait reçues durant son long entretien avec Darquency ne la confirmaient que trop dans cette opinion. La nuit ne fut pour la pauvre jeune fille qu'un long délire rempli des plus enivrantes et des plus affreuses hallucinations dont le souvenir la poursuivit longtemps encore après son réveil ; des appréhensions qui auparavant ne s'étaient jamais offertes à sa pensée la troublèrent d'une façon inouie ; il lui semblait qu'elle était entourée de mille dangers contre lesquels ses seules forces
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étaient impuissantes à la défendre; elle en eut peur et trembla pour la première fois.
Cependant, comme lors de son retour de Paris , Herbert mit le plus grand empressement à venir la voir, et lui témoigna plus vivement qu'il ne l'avait encore fait, le désir d'obtenir sa main. Contrairement à son habitude, mademoiselle Heryey ne lui opposa plus d'obstacles , et le j'eune Maineville hâta de tout son pouvoir une union dont le moindre retard semblait désormais jeter l'épouvante dans l'àme de Saintrie.
Après avoir vendu ses biens et payé ses créanciers, Georges Darquency alla
à Amboise faire ses adieux à madame Maineville et partit avec son enfant pour le Brésil. Quant à madame Darquency, elle habite toujours Paris, et chaque semaine on la voit dans une loge à l'Opéra, plus élégante, plus coquette et plus entourée que jamais de nombreux adorateurs.