DEUXIÈME PARTIE
Description et appréciation des travaux de Salomon de Brosse
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VERSAILLES. FAÇADE MÉRIDIONALE d'après I. Silvestrc (i)
Intrcduction
§ /. — Came ter es généraux.
Quiconque étudie l'ceuvre de S. de Brosse ne peut s'empêcher de revendiquer pour lui une des premières places dans l'histoire de l'art français : « En considération de la variété, de l'importance et de la valeur même de ses productions, il doit occuper un des premiers rangs I>armi les architectes français qui ont illustré notre art national. Il nous semble avoir sa place marquée auprès de Philibert Delorme, Pierre Lescot, Jean lîullant, Onpérac et Du Cerceau (2). » V. Cousin, énumérant les gloires de rancieime I^Vance, demandait : « En quel pays trouve-t-on de plus grands architectes que Lescot, BuUant, Delorme. De Brosse (3) ? » Déjà dans les siècles passés on louait « la beauté de ses compositions et la pureté de ses proportions (4) ». Parmi nos contemporains, l'un des ju^cs les i)lus compétents écrivait à M. Rcad :
M/ V'MI M-.lcSSUS, page 9.^ ii..ir I
(2) L. Vai:i)()Vkr, Miujasin pittoresque. 1845. P- 7^.
(3) Revue des Deux-Mondes, 1858, t. XI II, p. o.v^
(4) Rc)L,\Ni) Lk Viki.ovs, Dietioiniaire d'arehiteitu' ,
a Quant au style je le mets dans le même groupe que Poussin, Corneille, Richelieu, Philippe de Champaigne. C'est S. de Brosse qui ouvre la marche, de même que Sully ouvre la marche des grands ministres français du xvii^ siècle. Il fut en même temps le dernier des grands architectes du xvii^ siècle (i). »
Cette caractéristique est extrêmement juste. S. de Brosse a été « l'un des meilleurs continuateurs de la tradition française (2) ». Ses œuvres ont bien le caractère de transition entre le xvi" siècle auquel il appartient par sa naissance, par ses maîtres, par la première moitié de sa vie, et le xvii® siècle où se déroule la seconde période, si féconde en chefs-d'œuvre ; il complète alors les édifices commencés par ses devanciers, les hommes de la Renaissance : J. Bullant, Du Cerceau ; il commence le palais que termineront ses successeurs au service du Roi-Soleil : Le Mercier, Mansart ; « il a inauguré le style Louis XIII, il annonçait le grandiose de Louis XIV (3) ». Cette place toute spéciale occupée par S. de Brosse a été remarquée par les rares historiens qui ont étudié de près cette période de l'architecture française : « Vers la fin du xvi^ siècle on voit peu à peu disparaître cette naïveté et cette fantaisie qui avaient caractérisé la riche efflorescence de l'architecture française ; l'abus des bossages sur les murs et les colonnes, l'emploi persistant de toitures aux profils trop raides, donne aux bâtiments quelque chose de pesant, un aspect écrasé... Mais dans le commencement du xvii^ siècle il faut mettre à part, comme un des premiers architectes de son temps, J. (sic) de Brosse (4). »
Dans ses études sur VArt français au temps de Richelieu et de Mazarin, M. H. Lemonnier est naturellement amené à considérer d'abord à quel point se trouvait l'art au début de cette période, c'est-à-dire précisément au moment où S. de Brosse va commencer à produire des œuvres remarquables, et il fait cette constatation des plus intéressantes sur les influences diverses que pouvait avoir subies, en raison de
(i) Baron de Geymûller (f 1909), Lettre inédite à M. Read (Papiers Ch. Read à la bibliothèque de la Soc. de l'hist. du prot. fr.).
(2) P. DE NoLHAC, La Création de Versailles, p. 26.
(3) France prot., 2" édition, t. III, col. 210.
(4) KuGLER, Handhuch der Kunstgeschichte, 4^ édition, 1861, t. II, p. 264.
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son éducation et de son milieu, un artiste comme le nôtre : u A prendre l'art vers 1610 on ne peut guère savoir où il aboutira, tant il y a en lui de choses : antiquité, Renaissance, Italie, Flandre, art naissant des jésuites, traditions nationales, tout cela se mêle ou plutôt se juxtapose. » Dans l'œuvre de Salomon de Brosse les deux premiers facteurs apparaissent très puissamment, le troisième existe à un moindre degré et plutôt de seconde main, les quatrième et cinquième n'entrent pas en ligne de compte, le dernier est de beaucoup prédominant. Et c'est ce que M. Lemonnier paraît implicitement reconnaître, s'il ne le dit pas d'une façon formelle, lorsqu'il place S, de Brosse le premier sur la liste des « principaux architectes qui essayèrent, presque sans en avoir conscience, de réaliser dans leurs œuvres des conceptions en partie nouvelles » ; plus loin il se demande pourquoi cet artiste savant, ingénieux, capable même de grandes conceptions, ne tient pas plus de place dans l'histoire : termine-t-il un style plutôt qu'il ne le commence ? A-t-il subi des influences plutôt qu'il n'en a exercé ? Je crois pour ma part que son talent fut supérieur à son rôle et que l'école française du xvii* siècle procède peu de lui(i). » Nous avons le regret, sur ce point, de n'être pas entièrement d'accord avec le savant professeur. Par le fait même que ses œuvres ont été, en plus d'une circonstance, les premières en leur genre après une longue période d'inaction forcée des artistes français, elles ont exercé certainement une influence considérable sur les architectes contemporains. Si S. de Brosse n'a pas exercé un rôle direct comme chef d'école par un enseignement proprement dit, il a pour ainsi dire prêché d'exemple, et les imitations manifestes de ses œuvres que nous trouvons dans des portails, des hôtels, des châteaux, ix)stérieurs aux monuments élevés par lui, témoignent assez de l'influence exercée par le prestige de son talent sur des concurrents ou des émules subissant probablement à leur insu cette influence même.
(i> . — : ;,.;,..., p. 2i6 (cf. p. 414, où S. dc Brossc figure cgalcmcnl cm tête (le la <r liste des principaux artistes français entre 1610 et 1660 ») et 2J4. C'est nous qui avons mis en italique divers passages caractéristiques.
§ ^. — 5'. de Brosse dessinateur.
Nous avons la bonne fortune de pouvoir examiner aujourd'hui encore les dessins d'après lesquels S. de Brosse a fait une de ses œuvres principales (le château de Coulommiers), et quelques autres restés à l'état de projets, ou plus ou moins modifiés dans l'exécution d'autres édifices. C'est un album dont nous avons déjà dit quelques mots (i). Comme c'est le seul document de ce genre que nous connaissions à propos de S. de Brosse, et que ces albums d'architectes anciens, en général, sont assez rares, nous croyons devoir en donner une description plus détaillée.
Ce sont quarante-neuf grands feuillets (de o'"35 X 0^25), soigneusement reliés en vélin. Les trente premiers seuls sont couverts, au recto et au verso, de dessins qui sont d'une même main : celle — très sûre el très légère — de S. de Brosse. Après quelques feuillets blancs, les derniers ont servi au second propriétaire de l'album (à qui S. de Brosse l'avait transmis pour exécuter précisément les travaux du château de Coulommiers), son parent et élève Charles du Ry (2).
Sur la couverture on lit en effet d'abord (3) : « Je suis à de Brosse, mil six cent sept », et en surcharge : « Je suis à Du Ry » ; puis : (( Ce présent livre ai:)partient à Charles du Ry, architecte des basti-
(i) Nous avons pu l'admirer à loisir et en reproduire quelques pages, grâce à l'extrême bienveillance du possesseur actuel M. le baron de Bethmann, que nous remercions très vivement de cette généreuse autorisation ; son bibliothécaire M, Masson a droit aussi à notre gratitude. M. Rcad, à qui l'architecte H. Labrouste avait montré cet album, l'a décrit sommairement dans la France protestante, 2* édition, t. HT, col. 209, ainsi que M. Masson dans le Bulletin de rhist. du prot. de 1902, p. 458 (tirage à part, p. 178). L'album avait été exposé cette année-là, rue des Saints-Pères, 54, à l'occasion du cinquantième anniversaire de la fondation de la Société d'histoire du protestantisme.
(2) Il y a eu plusieurs architectes qui, dans la nombreuse famille Du Ry, ont porté ce même prénom. Il semble probable que celui-ci était le mari de Camille Métivier, peut-être une nièce de Florence Métivier, la femme de S. de Brosse (cf. France prot., 2* éd., t. V, col. 1063 ; Douen, Révocation de l'édit de Nantes à Paris, t. III ; Bulletin hist. prot. 1896, p. 523, et passim).
(3) Ou plutôt on lisait, car les inscriptions ont été presque effacées par les réactifs qu'ont employés MM. Labrouste et Read.