PROJET POUR DEUX PORTES
Réduction d'un dessin de Brosse
^Collection de M. le baron do Bethmann)
CONCLUSION
L*ln>t«)irc de Ui i'.miumik AlcdKi> est, à certains égards, un romuc de l'histoire de l'œuvre entière de Brosse, souvent difficile à reconnaître du premier coup sous les remaniements ultérieurs, et d'autant plus admirable qu'on l'étudié plus en détail.
Une forte éducation théorique et surtout pratique, un profond respect pour les principes de l'antiquité classique, joint à une grande connaissance des maîtres de la Renaissance ; une certaine influence de l'Italie, mais surtout im compréhension parfaite des exigences du
goût français, une extrême habileté à approprier les types grecs et italiens aux besoins d'un climat moins chaud et plus humide, une synthèse merveilleuse des principales qualités du génie national, à cette époque intermédiaire entre la grâce un peu fantaisiste du xvi® siècle et la majesté un peu froide du xvii^ : tels sont les traits caractéristiques de Salomon de Brosse.
Ses compositions ne sont pas des créations d'une nouveauté absolue, des œuvres dont il soit impossible de retrouver nulle part les antécédents ; mais en général « l'imitation très lointaine n'a pas nui à l'originalité de l'œuvre nouvelle, assurément supérieure à son modèle (i). » S'il ne fut pas un génie transcendant, un chef d'école de premier ordre, il fut pourtant un artiste de très grand talent, un innovateur fort ingénieux, et en tant qu'adaptateur il est hors de pair.
Le Luxembourg rappelle le palais Pitti, mais avec plus de grandeur et d'harmonie ; le portail de Saint-Gervais réunit certains traits du château d'Anet et de l'église du Gesu, mais pour former un ensemble plus élégant et plus imposant aussi ; les dispositions intérieures du temple de Charenton font penser à celles des anciennes basiliques, mais en résolvant plus heureusement ce difficile problème de rassembler commodément dans le plus petit espace le plus grand nombre possible d'auditeurs.
Enfin le plan des châteaux grands et petits construits par S. de Brosse concilie habilement les dispositions spéciales imposées par la qualité des hôtes à loger, et le soin donné à l'aspect d'ensemble : le tout est harmonieux et bien français. Double trait du caractère personnel de l'artiste, qui se retrouve d'un bout à l'autre de son œuvre, du palais de justice comme au Luxembourg, dans l'église catholique 'de Saint-Gervais comme dans le temple protestant de Charenton ; à la simplicité un peu austère du huguenot il unit partout la grâce fine et souple du Français. Tous ces édifices ont été manifestement construits pour notre pays par un homme de notre pays, je dirai même du cœur de notre pays : par un Français de l'Ile de France. Prenant
(i) M. de Champeaux, appréciation du Luxembourg comparé au palais Pitti, Icc. cit., p. 476.
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son bien partout où il le trouve, il lui donne, pour le transplanter à Paris et aux environs, je ne sais quel tour qui ne se retrouve nulle part ailleurs.
Un critique allemand, le baron de Geymijller, souscrit au jugement des contemporains de S. de Brosse qui étudièrent avec une admiration enthousiaste le plan du temple de Charenton « comme la première tentative pour appliquer sur une si grande échelle, les principes de construction antiques à l'aménagement intérieur d'un édifice destiné au culte chrétien » ; ce plan devint le modèle classique imité dans un très grand nombre de temples des xvii* et xviii* siècles (i). D'autre part nous avons vu que le portail de Saint-Gervais avait été imité par les Jésuites et par une quantité d'autres architectes de Paris et d'ailleurs. Quant aux résidences royales, à part Versailles qui devait absorber jusqu'à la fin les ressources de la monarchie (autour du petit château dû à S. de Brosse), il n'a plus été construit en France un seul palais aussi imposant que le Luxembourg.
Dans les « grands bâtiments » construits par notre architecte il faut reconnaître encore de nos jours comme le faisait Sauvai « beaucoup d'art et de majesté (2). » Partout où S. de Brosse a exercé son talent, il a excellé. On ne saurait donc exagérer l'importance de son action directe ni surtout celle de son influence indirecte sur l'art français dans toute la première moitié du xvii* siècle. C'est à S. de Brosse, en très grande partie, qu'on doit ce qu'il y a eu dans cette période « de plus libre, de plus vivant, de plus humain » que dans la suivante (3).
Cette modeste étude n'a pas la prétention de l'avoir démontré d'une façon définitive : elle servira du moins de pierre d'attente pour quelque monument futur, plus complètement digne d'un si grand ouvrier ck de si belles œuvres.
(i) Der Kirchenhau des protesiantlsmus von dtr Reformation bis iur C#genwart, Berlin, 1803. Cf. O. Gerland : « Paul du Ry, etc.. rine KUnstltrfamUU der Barockseit. Stuttgart, Ncff. 1895, p. II : « Tous les architectes postérieurs tt à S. de Brosse ont essayé (comme il l'avait fait le premier au xvii* si^le) « d'adapter les temples aux nécessités du culte protestant. »
(2) Sauval, Antiquités de Parix. t. T, p. 453.
(3) Lemonnier, L'Art /'