UN TRAJET DIFFICILE
« sur un plan d'un niveau parfait, quand il aurait (( suivi la ligne la plus droite sans se détourner d'un (( seul pas, quand il n'aurait rencontré aucun a obstacle, quand enfin il se serait interdit le ft moindre repos dans cette longue course, il aurait « à peine eu le temps nécessaire pour l'achever! »
Mais, loin de se trouver dans l'état d'un coureur sur une piste excellente, Dujonquay est chargé, empêché; sa route est traversée de mille obstacles. Linguet détaille tout cela par le menu, le fin du fin, mais avec une telle verve que le morceau ne fait pas longueur.
On voit le malheureux, courant les poches pleines, avec (( trois livres quatre onces qui lui battent sur (( chaque cuisse dans tout le cours de son évolution » ; sous son bras il a six cents louis, « c'est-à-dire tout « près de dix livres pesant »; le terrain qu'il parcourt n'est pas horizontal : « c'est un plan incliné (( dont le penchant se trouve précisément du côté (( où il part ». Ce n'est pas tout : « dans une rue aussi « passante que la rue Saint-Jacques, sur un pavé (( perpétuellement broyé par des chevaux, des voi- (( tures, et couvert d'artisans qui se rendent à leurs « travaux, et de qui l'on ne peut pas attendre beauce coup d'égards, la marche ne saurait être droite, « il y a des déviations infinies;.... c'est au moins « une demi-lieue à ajouter aux cinq lieues et demie « que donne la distance prise à vol d'oiseau. »
Enfin, il y a surtout sur ce chemin montant et malaisé un obstacle qui se trouve précisément là le 23 septembre au matin. Et cet obstacle, aussi considérable que l'argument qu'ils en peuvent tirer, fait la joie de Linguet et la joie de Voltaire. « C'est une
« pierre énorme destinée pour la nouvelle église de (( Sainte-Geneviève qu'on voiture à force de bras. La (( rue entière est remplie par les cabestans, par « soixante ou quatre-vingts ouvriers employés à la « manœuvre et par la foule des curieux. »
Pour le coup, Dujonquay est pris! Par quel miracle aurait-il pu vingt-trois fois de suite, sans perdre une minute, se faufiler dans ce rassemblement?
En résumé, conclut Linguet, le récit du jeune Dujonquay a tous les caractères d'une fable. Les Véron n'ont pas fourni les 300000 écus.
Nous ne saurions suivre l'avocat dans les méandres et les complications de son plaidoyer mémorable.
Qu'il suffise, sur le fond du procès, de donner maintenant la raison décisive, la meilleure et la plus solide qu'on pût invoquer pour le comte de Morangiès.
Le 30 septembre, sept jours après la prétendue remise des sacs d'or, Dujonquay avait été conduit par devant le sieur Ghenon, commissaire au Ghâtelet, et là, il avait fait une déclaration qui est rapportée tout au long dans les procédures et dont voici la partie substantielle : « A dit se nommer Dujon- « quay, âgé de vingt-six ans, et nous a déclaré que (( 327 000 livres portées aux quatre billets dont il « est question, iï'ont point été fournies au dit Comte « de Morangiès, qu'il ne lui a été réellement fourni ce que la somme de 1 200 livres et qu'il comptait lui « faire fournir le surplus par une compagnie ». Et après Dujonquay vient la dame Romain, sa mère, qui confirme tous ses aveux. Tous deux, après cette déclaration, sont conduits au For-l'Evéque.
Ne semble-t-il point que cela clôt l'affaire? Et