LES MORANGISTES AU PALAIS
Le Parlement repoussa la demande de mise en liberté, et dès lors la fureur des partisans du comte ne connut plus de bornes.
On vit le Palais occupé chaque jour par les factions ennemies. Les partis allaient-ils en venir aux mains? Lorsque Linguet circulait dans les galeries, il avait sa garde : « Il est », dit le Journal du Parlement Maupeou^ a. toujours entouré de plus de 60 mi- (( litaires, chevaliers de Saint-Louis ou gens de qua- « lité, tous attachés à la cause du comte : ces gens « escortent l'avocat et passent à la Conciergerie avec (( lui pour visiter le prisonnier ».
« Rien ne saurait peindre », disent les Mémoires secrets, « le déchaînement des roués de la cour contre {( M. Vermeil », avocat des Véron.
A l'une des premières audiences : « Trois cents « Seigneurs ou Chevaliers de Saint-Louis se rendent « à la Grand'Chambre,s'emparent du barreau, veulent (( par les discours les plus insolents, des menaces ou « des gestes de mépris, intimider cet orateur, et « poussent l'indignité jusqu'à cracher sur sa robe ».
Au dehors, l'émotion n'était pas moindre.
Les gentilshommes de province suivaient l'exemple des gentilshommes de Paris. Ceux-ci avaient ouvert des souscriptions, « mais entre gens de qualité seu- « lement », pour acquitter les dettes criardes du comte de Morangiès. La noblesse de Provence en faisait autant de son côté. La noblesse de Gévaudan discutait, pétitionnait, correspondait avec Voltaire.
Enfin, le roi, amusé de tout ce bruit, avait une attitude ambiguë. C'est en vain que la Cour s'efforçait d'obtenir que l'affaire fût évoquée au Conseil, Louis XV écoutait et ne disait mot. Un jour cepen-
dant, rompant le silence, il laissait tomber cette simple phrase : « Il faut que Morangiès soit un fripon « ou un bien grand sot ». Et la noblesse de se déses- .pérer !
Mais peu à peu Louis XV est entraîné, gagné par la fièvre universelle , il prend enfin parti , laisse échapper une formule décisive. « Le roi », répètent les courtisans, » parie mille contre un que M. de (( Morangiès n'a pas touché cent mille écus. »
Quel regain d'espoir pour les Morangistes! Et ce mot est si considérable que Voltaire le prend, l'enchâsse en vingt endroits de ses écrits. « Le roi a dit.... Le roi a répété... », et ce propos que le parti contraire discute, nie même avec acharnement, devient la plus réelle des « 22 probabilités » qui, selon Voltaire, militent en faveur de l'innocence de son client.
Si une telle agitation règne au camp morangiste, dans la foule à épée, titrée et décorée, quel tapage ce doit être dans le camp des bourgeois !
Là on traite Linguet de la belle manière! Le bruit circule qu'il demande au roi un cordon, le cordon de Saint-Michel, et aussitôt un anti-Morangiste de composer cette épigramme :
Ce pâle et débile squelette
Détracteur de Titus, défenseur de Molette i,
Du Cordon Noir veut être décoré
Pour rendre son nom plus célèbre,
II faut à ce cordon funèbre
Joindre la croix de Saint-André -.