‹ Un avocat journaliste au 18e siècle, LinguetChapitre 33 sur 215 · LES MAITRES DU BARREAU. S · texte numérisé non relu

LES MAITRES DU BARREAU. S

Terrasson, Legouvé, Boucher d'Argis, Treilhard, Hanrion de Pansey; Muyart de Vouglans, juriste savant, auteur borné et féroce des Institutes du droit criminel;

Cadet de Senneville, censeur" royal comme beaucoup de ses confrères, formant avec eux une escouade d'agents de la sûreté littéraire, futur censeur de Linguet écrivain ;

Maultrot, une des fortes têtes du parti janséniste, tout-puissant au Palais, ferré sur le droit canonique ;

Tronchet, homme éminent, futur sénateur de l'Empire et futur premier Président du tribunal de Cassation; Loyseau de Mauléon; Élie de Beaumont, célèbre pour son mémoire dans l'affaire Calas;

Target, bucolique et florianesque, dont le fade plaidoyer pour la Rosière de Salency a fait battre tous les cœurs sensibles; bon jurisconsulte d'ailleurs, futur membre de la cour de Cassation impériale, et moins célèbre par tout cela que par son refus de plaider pour Louis XVI.

Nommons encore le pesant Delacroix, et le trop léger Falconnet, qu'on retrouvera dans notre récit, et qu'un libelle du temps, le Pot pourri, cinglait de cette juste épigramme : « 11 crie après les grands pour avoir leur pratique » ;

Rimbert, le Démosthène de l'audience de sept heures, celle où l'on plaidait les causes infimes, les procillons. Saboureux de la Bonneterie, un vieux portrait de robin féodal, entêté de droit romain, et que Linguet doit exaspérer par son irrévérence à l'endroit du Digeste.

Enfin voici la troupe obscure des bâtonniers,

juristes sans éclat que le Pot pourri définit en ces termes irrespectueux : « Qu'est-ce qu'un bâtonnier? (( C'est, dans le vénérable ordre, comme qui dirait un {( marguillier de paroisse ou sindic de communauté. (( Ce sont de ces places honorables qu'on attrape en « vieillissant, fût-on même imbécile ! »

Ces bâtonniers sont Etienne et Paignon, Dandasne, d'Outremont, d'Houlouve, Rousselet, Babille, et enfin Lambon, Nicolas Lambon, dont le consulat prolongé a souffert les orages de la révolution Maupeou, et les émeutes non moins tragiques provoquées par la radiation de Linguet.

Après cette cohue de noms, de types professionnels plus ou moins vulgaires, il faut venir à l'homme illustre, à l'ennemi capital de Linguet, à Gerbier, dont la gloire domine ce barreau comme le chêne surpasse les épis.

J'ai son portrait devant les yeiix : torse drapé à la romaine, toge à grands plis jetée sur l'épaule droite. A gauche, la chemise défaite semble prête à glisser pour découvrir les muscles du bras nu. Le cou est long, nerveux, et supporte une tête classique, déjà vue dans les musées de Rome ou de Naples, mais non banale et d'une rare pureté de lignes. La bouche est fine, le nez droit, les yeux sont grands ouverts sous la voûte élevée et vaste de ce crâne antique de philosophe et d'orateur.

Quel contraste entre ce beau Gicéron périphraseur, et l'incorrect, le grêlé, le vilain Linguet à la mine fiévreuse, inquiète et passionnée!

Un trait pourtant unira ces deux rivaux si parfaitement dissemblables, si bien construits pour se haïr. Ils connaîtront l'un et l'autre, au barreau, et dans le

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