‹ Un baiser anonyme; comédie en un acte et en proseChapitre 13 sur 54 · SCÈNE SIXIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE SIXIÈME

HENRIETTE

N"e!^l-Cf' pas Ion avis qu'on pareil cas un g.ilant homme doit se uire?

LUCIE

Assurément.

Surtout lorsqu'il dit le coiitiairfi do la vérité?

LUCI E

Gaston a eu tort.

HENRIETTE

Ses torts ne se bornent pas là... Monsieur ton mari s'est permis des mots pitoyables à l'adresse des imprudents célibataires qui se risquent à épouser des veuves... Les charrettes de foin, la statistique, la colonne Vendôme, que sais-je? René a eu le bon esprit de hausser les épaules à tous ces méchants propos; mais ils m'ont offensée, moi, venant d'un homme que je croyais mon ami.

LUCIE

Ah! chère Henriette! j'ai bien peur que ce soit la femme et non le mari qui mérite icn courroux.

HENRIETTE

Et pourquoi"?

LUCIE

Tu n'étais pas au b d , je le sais.

HENRIETTE

Tu n'y étais pas non plus, m'a dit René.

LUCIE

C'est ce qui te trompe. Une heure après le départ de Gaston, alors qu'il devait me croire profondément endormie, léalisanl un projet conçu depuis un mois, j'endossai un domino..,.

HENRIETTE

Noir?

LUCIE

Noir.

HENRIETTE

Avec des nœuds roses?

LUCIE

Tu l'as dit; il avait des nœuds roses.

HENRIETTE

Le mystère commence à s'éclaircir,

LUCIE

Une voiture de place me déposa à la porte des Barny. A peine entrée dans le premier salon, j'aperçus Gaston appuyé sur sa hallebarde; il étouffait un grand bâillement. Je l'abordai, et, comme il ne me reconnut pas, je pris plaisir à l'intriguer de mon mieux. Avec la conscience que je ne m'attaquais pas au bien d'autrui, je déployai, il faut le dire, une coquetterie un peu bien provoquante.

HENRIETTE

Un péché sans remords!

LUCIE

Il se défendit avec un tact, avec un esprit adorables; et quand un regard jeté sur le cadran de la pendule me rappela que l'heure du départ avait soniié pour Cendrillon, comme il me remerciait de m'èlre montrée si compalissanle envers un mari soupçonné, avec raison, d'être reslé l'amant de sa femme, je n'y tins plus... et m.urmurant un : « Je l'aime, Gaston! « plein de tendresse, je lui donnai un baiser où je mis toute mon âme!

HENRIETTE. (Elle se lève.)

Et Ion scélérat de mari a supposé que c'était moi ?

LUCIE

n le paraît...

SCfeNE SIXIÈME. 21

C'est à le bailrel Mais pourquoi moi plutôt (lu'unc aulro?

LUCIE, se levant.

Tu vas le savoir, cl c'est ici que je dois implorer toute ton indulgence.

HENRIETTE

Comment! il y a donc eu autre chose?

LLCIE.

Oui!

HENRIETTE

Quoi?

LUCIE

Cest difficile à dire...

HENRIETTE

Mais parle... parle donc... tu me fais une peur!

LUCIE

Eh bien...

Eh bien?...

LUCIE

Au moment où je montais en voilure...

HENRIETTE

Il est capable d'y être monté avec toi ?...

LUCIE

Non... mais comme je l'aperçus à deux pas de moi, caché derrière une draperie du veslibule, voulant égarer ses soupçons...

HENRIETTE

Ah ! mon Dieu ! c'est mon adresse que tu as donnée au cocher?

LUCIE

Juste!

HENRIETTE

Il n'y a que les honnêtes femmes pour compromettre ainsi leurs amies! Et lu crois que je le pardonnerai?

LUCIE

Je l'espère.

HENRIETTE

N'y compte pas.

LUCIE

Je l'en prie, ma bonne Henriette!

Nous verrons... mais à ut e condition absolue.

LUCIE

J'y souscris d'avance.

HENRIETTE

Tu conçois que mon amnistie ne saurait sYtendre jusqu'à M . de iMarsac.

LUCIE

Je te le livre tout entier... sauf les yeux. N'y touche pas... Je les aime !

HENRIETTE

J'ai la faiblesse de te faire cette concession ; cependant il doit être puni. Il a pcîché par fatuiic; c'eit dans sa fatuité qu'il faut l'atteindre.

LUCIE

Ne sois pas trop cruelle.

HENRIET.TE

Quoi que je dise, ne me démens pas. Songe à ses yeux. Esl-ce convenu?

Page 1