SCÈNE V
VÉTILLET, BILLARDIN, tenue de bal habit noir, cravate blanche.*
VÉTILLET, à part.
Une cravate blanche... c'est un médecin.
BILLARDIN, quittant son paletot.
Il doit être venu beaucoup de monde?
VÉTILLET.
Mais assez, comme ça !
BILLARDIN.
Moi, je ne me presse jamais, c'est mauvais genre... Il faut toujours se faire attendre.
VÉTILLET.
Quand on est attendu!
BILLABDIN.
Tiens! prends mon paletot... Je te le recommande, (il jette son paletot sur les bras de vétillet.)
VÉTILLET, avec colère.
Monsieur, vous me payerez...
BILLARDIN.
Sois tranquille... je te donnerai de quoi boire... annonce monsieur Honoré Billardin.
* Vétillet, Billardin.
VÉTILLET, outré.
Et moi Vétillet... Stanislas Vétillet!
BILLARDIN.
Qu'est-ce que ça me fait? Je te dis de m'annoncer.
VÉTILLET, lui jetant son paletot sur la tête. Et moi, je vous dis d'aller accrocher cette loque ailleurs. Je ne suis pas attaché au bureau des cannes et parapluies,
BILLARDIN.
Comment ! Madame Montferrier ?
VÉTILLET.
Ça n'est pas moi! Auriez-vous des doutes sur l'identité ?
BILLARDIN.
On m'a dit au premier.
VÉTILLET.
Vous êtes à l'entresol.
BILLARDIN.
Ah! monsieur... désolé d'une erreur qui m'a pourtant procuré l'avantage...
VÉTILLET, allant prendre sa bougie.
Il n'y a pas de quoi.
BILLARDIN.
Figurez-vous que c'est la première fois que je viens dans cette maison... Je suis présenté par un ami.
VÉTILLET.
Monsieur... je suis le vôtre.
BILLARDIN, lui serrant la main avec effusion. Ah ! merci, je n'attendais pas moins de vous, mon cher Stanislas... Vous êtes Polonais.
VÉTILLET.
Je ne suis pas Polonais, mais je suis pressé... J'ai à marier Augustine avec Adolphe...
BILLARDIN.
Un de vos parents?... Il est bien tard!
•v VÉTILLET.
Vous n'y êtes pas!... un dénoûment, une pièce de théâtre.. •
BILLARDIN.
Attendez, j'y suis... Vous êtes un auteur !...
VÉTILLET.
Eh bien! oui, là... j'en conviens, mais allez*vous~en.
BILLARDIN.
Et sans doute vous marchez sur les traces de Lesage, Regnard, Marivaux... Molière, du grand Molière,
VÉTILLET, avec colère.
Molière!... toujours Molière!... et voilà ce qui nous fait du tort!... Il avait bien besoin de faire des chefs-d'œuvre, celuilà... gâte-métier, va!...
BILLARDIN.
J'espère alors que vous n'allez pas vous gêner avec moi... et que vous allez me flanquer à la porte.
J'y songeais.
BILLARDIN, remontant.
Moi-même, je suis d'une impatience...
VÉTILLET, le voyant partir.
Gomme c est heureux !...
BILLARDIN, revenant.
Car je ne vous ai pas dit...
VÉTILLET, avec humeur.
Je vous ferai observer que je ne cherche pas à savoir...
BILLARDIN.
Tenez... votre accueil provoque ma confiance... vous saurez tout.
VÉTILLET.
Tout? Grand Dieu! est-ce que ça sera long?
BILLARDIN.
Asseyons-nous!
VÉTILLET, s'asseyant près de sa table, à part. Je m'étais trompé... ce n'est pas un médecin, c'est un médicament...
BILLARDIN, après avoir cherché vainement une chaise. Ne faites pas attention... je suis très-bien, (il se pose.) C'était un soir...
VÉTILLET, à part.
Tiens ! ça commence comme l'histoire du manche de mon parapluie.
BILLARDIN.
Je revenais de Montmorency... la patrie des cerises.
VÉTILLET, à part.
Et des ânes...
BILLARDIN.
J'y suis né! Donc, je revenais de Montmorency... par Enghien et le chemin de fer du Nord, lorsqu'à la station de Saint- Denis... Connaissez-vous Saint-Denis?
VÉTILLET.
J'en connais les taimouses.
BILLARDIN.
Vous ne me paraissez pas adorer la campagne ?
VÉTILLET.
Si fait... à cause de la solitude...
BILLARDIN. lui serrant la main.
Stanislas... je comprends... vous êtes poétique, malgré votre profession... Tout à coup, à la station de Saint-Denis... Saint- Denis... vous savez la chanson.
Air :
Ce sont les filles de Saint-Denis Qui n'aiment que les petits maris . , .
Trou la, la . . .
VETILLET.
Jvonl... vous faites trou la la trop tôt!., (continuant,;
Mais quand ell's en trouvent des grands. Ell's s'en régalent joliment.
ENSEMBLE
VÉTILLET. | BILLARDIN.
Trou la, la. Trou la, la.
VÉTILLET, froidement.
Continuez, ce récit qui m'intéresse...
BILLARDIN.
Aimable homme!
VÉTILLET, continuant.
Médiocrement.
BILLARDIN.
Tout à coup, dis-je, une dame monte dans mon compartiment... Ah I mais tenez... vous allez voir, il y a une très-jolie pièce à faire avec ça... Cette dame portait une robe blanche à pois bleus.
VÉTILLET, se levant vivement.
Hein?*
BILLARDIN, prenant sa place sur la chaise. Vous n'aimez pas les pois?
VÉTILLET.
Au canard, oui... Mais continuez... Vous avez dit des pois bleus, (a part.) C'est singulier!
BILLARDIN.
Elle prend place en face de moi... le convoi part, et je m'abîme...
Une chute?...
BILLARDIN.
Dans une muette contemplation... à ce point que j'étais fasciné... subjugué...
VÉTILLET, à part.
C'est singulier!
BILLARDIN.
Nous arrivons au débarcadère... mon inconnue traverse rapidement la cour du chemin de fer... je me soude à ses pas... Il était tard... elle presse sa marche... les rues étaient sombres... mes idées étaient riantes... et, profitant de la solitude... jel'accoste. (H se lève.)
VÉTILLET.
Et...
BILLARDIN, tirant sa montre.
Diantre !... neuf heures... et vous me faites jacasser.
VÉTILLET.
Allons, bon! c'est moi, à présent !
BILLARDIN.
Je me sauve, adieu, mon ami, adieu.* (il essaye d'ouvrir la porte.) Mais elle est condamnée votre porte !
VÉTILLET.
Plût au ciel qu'elle l'eût été. Laissez-moi faire.
BILLARDIN. .
Du tout ! Je suis très-adroit (H essaye d'ouvrir et déchire ses gants.) Ah! grands dieux !
Il a forcé la serrure !...
* Billardin, Vétfflet
BILLARDIN.
J'ai déchiré mes gants.
VÉTILLET.
Je vous avoue que cet accroc me touche peu.
BILLARDIN.
Je ne pourrai jamais me présenter ainsi.
VÉTILLET.
Les magasins ne ferment qu'à minuit... et pour 2 fr. 25 à la tour de Nesle... maison fondée en 1832.
BILLARDIN.
Merci ! de la rue Païenne... j'ai renvoyé ma voiture et il fait une crotte... Stanislas, êtes-vous mon ami ?
VÉTILLET.
Je ne sors jamais la nuit... j'ai la vue basse...
BILLARDIN.
Votre main, (il lui prend la main.) J'en étais sur, sept trois quarts; nous avons le même numéro.., prêtez-m'en une paire.
VÉTILLET.
Je ne tiens pas cet article...
BILLARDIN.
Voyons! où les serrez vous! (il visite tous les meubles.)
Monsieur.,, c'est indiscret ! ...
BILLARDIN, dérangeant les papiers sur la table et faisant tomber un livre. Ce n'est rien !...
VÉTILLET.
Maladroit!
BILLARDIN.
Ce n'est rien, vous dis-je!.,. (H fait tomber un deuxième livre.) Ils sont reliés.
Air : De l'Écu de six francs,
BILLARDIN.
Ah! voyons dans cette commode.
VÉTILLET.
Je ne le souff rirai jamais :
C'est une singulière mode De venir chez les gens. . .
BILLARDIN.
Eh ! mais Un mouchoir.
vétillet, l'arrêtant. * Pas d'yeux indiscrets !
BILLARDIN.
A la belle par vous rêvée.
Vous l'avez pris!
VÉTILLET.
Ah ! quel aplomb ! Fouillez dans mes tiroirs... mais non Dans mon existence privée !
BILLARDIN.
Un mouchoir de femme ? (a vétiiiet.) Ah ! scélérat de Stanislas ! (Jetant le mouchoir sur la table.) Je VOUS le passe... parce que c'est vous... mais à une condition.
VÉTILLET, qui a été prendre une paire de gants. ** Tenez... j'aime mieux ça,.. Vous les mettrez en route... Mon dénoûment... «Adolphe et Augustine... » j'ai besoin d'être seul.
BILLARDIN.
Il fallait donc le dire... Vous vous gênez avec moi... Ah ! Stanislas, c'est mal...
VÉTILLET.
Ah! votre paletot! (il le lui donne.)
BILLARDIN.
Adieu, Stanislas.
ENSEMBLE
Air : Du Caïd.
Adieu donc, entre nous Point de façons, je vous en prie.
Mon amitié pour vous Me rend ce moment-ci bien doux.
BILLARDIN.
Plus tard... je reviendrai.
vétillet, vivement.
Non pas, non pas ; pour l'Australie Demain je partirai...
* Vétillet, Billardin.
** Billardin. Vétillet.
BJLLARDIX.
/li je vous accompagnerai.
VÉTILLET,
F fin plaît- il?
BILLARDIN.
De nies vœux.
VÉTILLET.
J vcsvœux, c'est heurenx I
[ENSEMBLE
Adieu donc. etc.
(Billardin sort.)