TS
« Lorsqu’ils dirigent contre quelqu’un leur machine , continua-t-il , c’est fini ; on est pris , etogrené, perdu. Tenez, moi, quand j’étais officier de marine, j’avais la réputation d’être une tête solide; maintenant, quand ils le veulent, ils me font déraisonner, ils me font dire des folies malgré moi, et je le sens. Cette machine s’applique à tout le monde. Ils en ont une pour la Chambre des députés : aussitôt qu’un orateur qui leur déplaît parle, ils lui font dire des bêtises. Il me semble qu’un gouvernement qui fait une pareille action manque essentiellement à ses devoirs, car nul sur la terre n’a le droit de prendre l’esprit d’autrui dans sa tête, sous quelque prétexte que ce soit. Pourquoi donc le gouvernement me prend-il depuis onze ans, par l’électro-magnétisme, mon esprit et toutes mes pensées dans mon cerveau? »
Je voulus faire un pas en arrière, il me retint par la manche de ma camisole. v
« Je comprends, dit-il, tout le malheur d’avoir un cerveau stérile et indigent, mais ce n’est pas une raison pour me prendre mon esprit en me torturant, en détruisant ma santé, mon avenir et ma réputation. Un gouvernement qui s’est établi pour sauver la famille, la religion et la propriété, aurait dû respecter la pro- » priété de ma pensée. Il n’en est pas ainsi. Toutes mes pensées se reproduisent immédiatement et exactement dans le cerveau de nos gouvernants. Prendre l’esprit d’un homme, et s’en servir sans le récompenser, en le rendant, au contraire, ridicule ou méprisable, cela n’est pas très-honorable. Je le dis parce que cela est. Je sais que des hommes très-instruits peuvent se servir des idées d’un homme qui leur est inférieur; mais ils n’em-
UN BEAU-FRERF..
ploient pas la violence pour les prendre dans son cerveau. J'admets une aristocratie; mais il faut qu’elle soit honnête et qu’elle n& sacrifie pas le peuple au prince. Un gouvernement qui se respecte n’emploierait pas un espion comme celui qui me fait vibrer et dit toutes mes pensées comme un écho, à voix basse, jour et nuit. Pourquoi cela est-il ainsi? Oui, pourquoi? » Sous cette parole précipitée, il me semblait sentir mon esprit vaciller; dans ma tête, mon cerveau avait des tournoiements comme si cette machine agissait réellement sur lui. Je ne savais comment échapper à cette sorte de vertige. Ce mot me fournit un moyen.
« Aujourd’hui, je ne peux pas vous répondre, lui dis-je doucement; mais je réfléchirai, et demain nous reprendrons la question.
— Parfaitement; je vois d’ailleurs que vous êtes un homme raisonnable, vous n’avez pas les yeux hagards de ces pauvres diables. »
Un fou qui me déclarait sensé quand les médecins m’avaient jugé fou, cela me donna envie de rire tout d’abord ; mais, en y pensant, cela m’épouvanta.
La cour qui nous sert de préau est fermée des quatre côtés par des bâtiments : dans ces bâtiments sont nos cellules; tout autour règne une galerie. Gela est peut-être très-commode pour le service, je n’en sais rien, mais à coup sûr, o’est bien triste : de quelque côté qu’on se tourne, les yeux se cognent contre une muraille; pour voir le ciel, il faut relever la tête.
Mon fou à la machine m’ayant abandonné, j’allai dans le coin le plus tranquille. J’avais besoin de calme pour me remettre des secousses et des émotions qui depuis le matin m’avaient accablé.
Mais dans cette cour habitée par trente eu quarante aliénés, de ceux qu’on appelle les agités, c’està-dire les furieux, le calme n’est pas possible.
Tout ce monde marche , court , crie , se démène , pleure, rit dans un tourbillon vertigineux. Trois seulement avaient, comme moi, la camisole de force ; ils étaient assis sur un banc, dans une attitude accablée. Chose étrange! et qui tout de suite me sauta aux yeux, il n’y avait pas de groupes : chacun allait de son côté, sans s’inquiéter de ses voisins, ou, plus justement, comme s’il ignorait 'qu’il eût des voisins. Il y en avait qui dans un coin causaient seuls en s’adressant sans doute à un être imaginaire; les paroles sortaient de leur bouche comme d’un moulin, sans interruption et toujours sur le même ton. Au milieu de la cour, il y en avait un qui de cinq minutes en cinq minutes se prosternait à genoux en regardant avec extase le soleil auquel il adressait des prières.
Malgré mes efforts et ma volonté , je ne pouvais m’isoler dans ma pensée : ce brouhaha, ce va-et-vient, ce mouvement perpétuel me troublait et m’irritait.
J’étais resté debout. Tout à coup je reçus par derrière un choc à l’épaule; je voulus étendre les bras en avant pour me retenir, mais la camisole, que j’avais oubliée, me paralysa, et je tombai tout de mon long. Quand je me retournai, je vis, penché sur moi, un fou qui riait aux éclats en gambadant. C’était une bonne farce qu’il avait voulu faire.
Cette plaisanterie n’étant pas du goût des gardiens, en une minute le pauvre fou fut emprisonné dans la camisole de force. Je voulus intercéder pour lui, ils haussèrent les épaules et ne me répondirent pas. Fou
moi-même, je n’avais aucune autorité pour intervenir en faveur d’un autre.
L’heure du dîner arriva. Bien que torturé par la fièvre et la colère, j’avais cependant faim. Quand je vis apporter les plats en étain dans lesquels était notre nourriture, je me demandai comment j’allais manger; le soir approchait et je n'avais rien pris depuis la veille, c’est-à-dire depuis vingt-quatre heures.
La réponse ne tarda pas. On ne me retira pas la camisole, ce qui m’avait paru le moyen le plus simple ; mais un fou fut chargé de m’empâter.
Quand la cuiller fut approchée de ma bouche, j’eus un mouvement de révolte. Mais il fallait se soumettre , ou ne pas manger. Je me soumis.
Ceux qui n’ont pas vu manger les fous ne peuvent pas imaginer combien cela est révoltant. Si grande que fût ma faim, le dégoût m’eut vite étranglé. Ajoute que mon fou nourricier, plein d’attentions et de soins, avait la précaution de souffler sur chacun des morceaux qu’il me donnait, comme on faitpour un bébé; quelquefois il les mettait dans sa bouche.
La nuit arriva sans autre incident, et l’on nous fit rentrer dans nos cellules pour le coucher. Ces cellules sont de forme allongée, quatre mètres de long à peu près sur deux mètres de large ; une petite fenêtre grillée donne sur le préau, deux portes ouvrent l’une sur le préau à côté de la fenêtre, l’autre sur un vestibule de service. De telle sorte que si un malade voulait se barricader dans sa cabine, on pourrait, pendant qu’il serait occupé à défendre une porte, entrer par l’autre et le prendre par le dos. Mais cette barricade serait difficile à construire, car le seul mobilier de la cellule se com-
pose d’un lit en fer fixé au parquet par de grosses vis qui paraissent pénétrer profondément dans le chêne; pas d’autres meubles : pas de chaises, pas de portemanteau ; on dépose le soir les vêtements dans le vestibule et on vous les donne le matin en ouvrant la porte.
On voulut bien me défaire ma camisole, mais avec des précautions et en présence de trois gardiens prêts à sauter sur moi. Naturellement je ne bougeai pas; le temps de la colère et de l’emportement était passé. Lorsqu’on m’eut déshabillé on m’enferma dans ma cellule.
Jeudi.
La nuit a été plus dure que la journée d’hier; je veux dire que durant cette nuit éternelle je n’ai pas dormi.
Les distraction du jour, les incidents sans nombre par lesquels j’ai passé, mon interrogatoire, la nouveauté des choses et des hommes m’avaient de force arraché à moi-même. Mais, dans le silence et la solitude de la nuit, l’horreur de la situation où Friardel a su m’amener a pesé sur moi de tout son poids.
Quand je parle du silence de la nuit, il faut être plus précis : jusqu’à minuit ce silence a été troublé par les chants d’un de mes voisins. Ce malheureux depuis le moment où nous nous sommes couchés, n’a cessé de chanter la louange de Dieu, et par quels cris, par quelles vociférations! Il faut les avoir entendus pour s’en faire une idée. Plusieurs fois les gardiens sont entrés dans sa cellule; c’est au moins ce que j’ai compris au grincement des serrures et au bruit des voix. Il se taisait alors ; mais à peine étaient-ils sortis, que les chants recommençaient. Enfin, vers minuit, — je suppose qu’il de-
vait être à peu prè# le milieu de la nuit, car nous n’avons pas d’horloge qui sonne les heures, — il s’est fait un grand tapage dans la chambre du chanteur théomane, des éclats de voix, des jurons, des coups sourds comme s’il y avait lutte. Ce bruit a réveillé mes voisins, qui se sont mis à hurler. C’était k croire qu’on était tombé dans un chenil. Puis subitement il s’est établi un silence de mort qui m’a donné une sueur froide. Me croiras-tu? j’ai tremblé dans mon lit. J’avais compris comment on avait obtenu le silence, et, bêtement, bestialement plutôt, j’avais peur, oui, peur.
Dans ces conditions, tu comprends qu’on est mal disposé au gommeil. Aussi m’a-t-il été impossible de m’endormir. La lune, la belle lune d’automne, toujours si pure et si lumineuse dans un ciel où l’humidité de l’air éteint l’éclat des étoiles, pénétrait en un large rayon dans mon étroite cellule. Je ne sais pas si c’est religiosité ou poésie, mais j’ai toujours été profondément troublé par ces clairs de lune d’octobre. Je n’avais pas besoin de cette influence pour rester éveillé.
Je te fais grâce des tristes pensées qui m’ont alors traversé le cerveau, ou, pour être plus sincère je m’en fais grâce à moi-même. Cest bien assez de les avoir subies une fois, sans encore m’y exposer. Je ne suis pas si fort, que j’ose jouer avec ma volonté chancelante. Gela était bon au temps, où n’ayant jamais souffert, j’avais toutes les audaces de l’ignorance.
Ce fut avec une véritable satisfaction que je vis l’aube blanchir mes vitres. Le maison s’éveilla; je me retrouvai moi-même.
On ouvrit ma porte et l’on apporta mes vêtements. Je m’habillai. 11 y eut un moment d’hésitation entre mes
Digiti;
gardiens pour savoir si l’on me ferait grâce de la camisole. Mais, en fin de compte, on ne me jugea pas digne de cette faveur.
Vers huit heures il y eut un mouvement dans la cour, et je vis entrer l’abbé Battandier, suivi du docteur Mazure.
Ces messieurs me firent l’honneur de venir à moi tout d’abord.
« Eh bien ! me dit l’abbé, est-ce là le calme que vous m’aviez promis? Battre les gardiens, vouloir se sauver, est-ce d’un homme raisonnable? »
Je n’avais rien à répondre, ou bien il fallait engager une discussion dans laquelle je me savais d’avance vaincu. Je baissai la tête sans rien dire.
« Avez -vous passé une bonne nuit? * demanda le docteur.
Répondre non me parut dangereux, n’élait-ce pas avouer que j’étais dans un état de fièvre?
« Très-bonne, je vous remercie.
— Oh! l’isolement opère déjà, il n'y a rien de tel. »
Et il se tourna vers l’abbé pour le prendre à témoin
de l’efficacité de ce moyen merveilleux.
« Donnez-moi votre parole d’être sage, dit l’abbé avec douceur, je vous fais retirer cette camisole.
— Donner ma parole et la tenir serait d’un^ homme . raisonnable, je ne suis qu’un fou.
— C’est là ce que nous ne savons pas et précisément ce que nous étudions. Voulez-vous me faire cette promesse? »
J’hésitai un moment. Mais, en somme, cet engagement, dans les termes où on me le proposait, n’était de ma part ni une bassesse, ni une lâcheté. J’étais résolu
2li4 UN BEAU-FRÈRE.
h pousser la patience jusqu’à l’absurde. Je promis. Il eût été puéril de m’entêter dans une dignité exagérée. Et si cette idée de refuser m'était venue à l'esprit, c’est que le spectacle de la servilité honteuse de mes compagnons, toujours tremblants devant les médecins et les gardiens, m’avait révolté. Une douche! avec ce mot seul on peut mener à la baguette toute la population d’un asile. *
Les gardiens m’ôtèrent celte ignoble camisole. A leur figure rechignée, il était facile de comprendre qu’ils auraient préféré me la laisser.
« Vous n’avez rien de particulier à me demander? me dit l’abbé.
— Rien, si ce n’est ma liberté.
— Nous y travaillons. »
La visite continua, et l’on passa à un autre malheureux, aussi emprisonné dans la camisole.
« Eh bien ! demanda le docteur, sommes-nous toujours tourmenté de la manie du départ? »
Et avec une sorte de bonhomie il lui donna deux petites claques sur les joues.
« Je veux m’en aller.
— C’est bien cela, manie du départ. Ah! mon gaillard, si vous ne changez pas de discours nous ne sommes pas près de nous séparer. »
Il paraît que vouloir quitter une maison de fous dans laquelle on est enfermé constitue une forme de la folie qu’on appelle « manie du départ. » N’est-ce pas prodigieux ?
Les gardiens faisaient leur rapport sur chaque malade. J’appris alors que la camisole de force ne s’appelait pas « camisole de force • dans cet honnête établissement,
où les mots eux-mêmes avaient leur politesse : on disait « les manches. » Si vous n'êtes pas sage, je vous condamnerai aux manches, deux jours de manches. Quel doux euphémisme !
Ges messieurs allaient vite dans leur tournée; bientôt ils se dirigèrent vers la porte.
Il y eut un mouvement parmi les fous. Déjà, pendant que l’abbé et le docteur s'occupaient de moi, plusieurs étaient venus rôder autour de nous, et les gardiens avaient dû les écarter. Qand ils virent les directeurs se préparer à sortir, ils se massèrent à la porte.
J’eus la curiosité de savoir ce qui provoquait ce mouvement. Hélas ! ce qu’ils voulaient c’était cela même que moi aussi j’avais demandé quelques instants auparavant : la liberté.
* Mon bon docteur, laissez-moi partir.
— Au moins ne me laissez pas avec ces furieux, je ne suis pas dans un pareil état*. Ce sont des brutes.
— Monsieur le docteur.
— Monsieur l’abbé.
— Je vous récompenserai bien.
— Laissez-moi retourner à la maison, mes enfants meurent de faim. »
Désespérément, ils se cramponnaient aux bras, aux habits du docteur et de l’abbé. Il y en eut un qui se jeta à genoux et embrassa les pieds du docteur. C’étaient des cris, des pleurs un spectacle horrible. Impassibles, les gardiens s’efforçaient d’écarter cette tourbe.
Gomment allaient-ils sortir? la porte était encombrée. Mais je ne savais pas que ce qui me poignait là si douloureusement se renouvelait tous les jours, et que personne n’est habile à faire une sortie en se faufilant,
comme un médecin d’aliénés. Au moment même où je les croyais le mieux pris, ils se trouvèrent dehors ; la porte fut refermée.
Il y eut une grande clameur parmi les fous, une bousculade, un brouhaha, puis l’un deux, montant sur un banc, nous harangua d’une voix formidable :
« Messieurs, j’en appelle à vous, on me retient de force ; c’est une infamie, et ma femme qui depuis trois ans m’attend sur la jetée de Trouville ; il faut que j’aille la chercher. »
Personne ne l’écoutait; ce que j’avais remarqué la veille devenait pour moi une vérité absolue. Les fous ne font pas attention à ceux qui vont et viennent autour d’eux; ils ne sont sensibles qu’à leur propre folie; leur personnalité domine tout ; absorbés dans leur rêve, ils ne voient et ne suivent que ce rêve. C’est pour cela sans doute qu’il n’y a pas d’inconvénient à ce que les fous soient enfermés pêle-mêle les uns avec les autres. Que cet inconvénient n’existe pas pour les fous, c’est possible; mais pour ceux qui, n’étant pas fous, se trouvent enfermés comme moi? A cette idée j’ai peur, et il me semble sentir la raison me manquer. Heureusement, n’est-ce pas, que je ne resterai pas longtemps avec ces pauvres gens? Je ne sais pas si les médecins ont constaté que la folie était contagieuse, mais il me semble qu’il n’y a pas de maladie plus facile à contracter, ,et qu’il n’y a qu’à lavoir pour la gagner.
De ce que les fous sont insensibles à ce qui se passe près d’eux, il en résulta qu’ils me laissèrent assez longtemps tranquille sur le banc où je m’étais assis. Cependant mon ami « le fou à la machine », qui pendant toute la matinée ne m’avait adressé ni une parole ni un
regard, perdu sans doute dans une hallucination quelconque qui l’absorbait, vint tout à coup me serrer la main avec de grandes démonstrations d’amitié.
« Je voudrais vous présenter au capitaine Bourdon, jdit-il ; il faut absolument que vous le connaissiez. »
J’aurais bien voulu, moi, qu’il me laissât à mes pen- , sées; mais cela me peinait de le repousser.
« Qu’est-ce que le capitaine Bourdon ?
— Une personne raisonnable comme vous et moi.
— Il y a donc des personnes raisonnables enfermées ici?
— Parbleu, puisque tous deux nous y sommes. Je ne vous demande pas votre histoire, la confiance viendra plus tard. Mais je suis bien certain que, comme moi vous êtes victime de quelque machine infernale. Oh ! ces machines !
— Et le capitaine est aussi dépouillé de son esprit par une machine?
— * Mon Dieu non, heureusement pour lui, le brave capitaine. Cependant son histoire n’est pas beaucoup plus gaie. Quand je vous dis que c'est une personne raisonnable, cela n’est pas rigoureusement vrai. Il a ses moments où il déménage un peu; mais enfin il n’est pas dans un état à être enfermé ici; d’ailleurs, lorsqu’il a été enfermé, il jouissait d’une raison aussi ferme que la nôtre.
— Comment cela? »
Il s’assit sur le banc à côté de moi.
« B faut que vous sachiez, dit-il, que le capitaine a épousé une jeune femme fort jolie, mais, par malheur, plus légère encore que jolie; légère est un mot poli. Elle est devenue bien vite la maîtresse du général com-
mandant la division. Gomment? je vous passe les détails cela importe peu. Cette liaison dura longtemps sans éveiller les soupçons du capitaine, car il adorait sa femme. Mais, à la longue, tout se découvre. Il se passa alors dans le ménage des scènes violentes de jalousie, et Mme Bourdon eut l’adresse de mettre les torts apparents du côté de son mari. Enfin, un jour celui-ci frappa « le général; très-probablement il était excité par leur machine , mais cela n’a pas été constaté , et cette supposition doit rester entre nous. Le général pouvait envoyer le capitaine devant le conseil de guerre, il aima mieux l’envoyer ici; on prétexta la folie, et le mari jaloux fut emprisonné, tandis que le général et sa maîtresse s’aimaient tranquillement bien assurés de n’être pas troublés. Le pauvre capitaine entré ici avec toute sa raison, ne tarda pas à avoir des accès de folie, car vous savez que la folie se propage, par imitation, des fous aux personnes faciles à impressionner. On ne vit pas impunément avec les fous. Cela est tellement vrai, que les médecins aliénistes deviennent, avec l’âge, plus fous que les malades qu’ils ont la prétention de soigner. Je suis peut-être le seul exemple d’un homme ayant résisté à cette contagion. Le capitaine a été moins heureux que moi, et de temps en temps il a des accès, bien légers il est vrai, mais il en a; et le terrible, c’est qu’il le sait. Lui -même vous dira qu’entré dans cet établissement avec sa pleine raison, il n’en pourra jamais sortir, attendu qu’il y est devenu fou. Libre, il guérirait immédiatement, mais on ne le mettra jamais en liberté, puisqu’on demande tout d’abord qu’il soit guéri. » Cette histoire me jeta dans de tristes réflexions. Sans doute elle m’était racontée par un fou, et je devais faire
la part d’un cerveau malade; mais quelle était cette part 1 Naturellement elle ne pouvait pas être la même pour celui qui entendait ce récit au coin de son feu, heureux entre sa femme et ses enfants, que pour celui, qui, comme moi, l’entendait dans le préau d’une maison d’aliénés où il avait été jeté par surprise. Il y a des gens qui ont le droit de hausser les épaules ou de sourire quand on leur raconte de pareilles histoires, mais moi ! Il n’était pas fou à son entrée au Luat, il l’était devenu. Combien de temps fallait-il pour cela? Une sueur froide me mouilla le dos : heureux ceux qui n’ont pas peur de l’inconnu ! Et ces misérables qui gesticulaient devant moi et me criaient aux oreilles, comment ne pas les voir, comment ne pas les entendre?
« Le capitaine nous attend. »
Je me laissai conduire, curieux d’ailleurs de voir cet homme dont l’histoire me troublait profondément.
Nous le trouvâmes dans un coin, et la présentation se fit avec toutes les cérémonies voulues. C’est un homme de trente-cinq à trenfe-huit ans, à la tournure militaire; une belle prestance et une belle figure.
En l’abordant, je souhaitais presque le trouver aussi fou que mon ami à la machine; cela m’eût jusqu'à un certain point rassuré. Je le trouvai, au contraire, parfaitement calme et sensé.
« M. d’Auvers (c’est l’homme à la machine) me rapporte, dit-il, que vous jouissez de toute votre raison. C’est un grand malheur, monsieur; dépêchez-vous de sortir d’ici, ou devenez fou bien vite. Vous voyez en moi un homme qui regrette que ses accès ne durent pas toujours. Le rêve est moins cruel que la réalité : ne pas se souvenir, ne pas sentir. »
Il avait prononcé ces paroles avec un accent désespéré, le regard éteint. Je frissonnai jusque dans les os. Tout à coup ce regard s’alluma :
« Ce général est un pommadin, dit-il d’une voix saccadée, et la femme n’est pas digne d’être la femelle du chat. »
En même temps, il se produisit un phénomène qui m’étonna beaucoup : cet homme, qui nous parlait, cessa de nous voir, et il continua sérieusement ses invectives en les adressant à la muraille.
« Instantanément aussi M. d’Auvers changea d’attitude; il fit un bond en arrière, et de la main il repoussa, en se débattant, un être imaginaire.
« Non, s’écria-t-il, je ne céderai pas; vous avez beau faire, je vous dis que je ne mettrai pas mes doigts dans mon nez. Ah! brigands, vous employez la violence, mais je vous résisterai. »
Il se mit à pousser des cris comme si on l’assommait. Après quelques minutes de lutte, baigné de sueur, haletant, il se laissa tomber sur le sable.
« Je cède, dit-il épuisé. Tenez, êtes-vous contents? »
Je demeurai hébété. Est-ce que cette frénésie allait me prendre aussi?
Je retournai m’asseoir sur mon banc et j’y restai toute la journée, perdu dans une morne préoccupation.
Je n’osais lever les yeux sur les fous qui allaient et venaient autour de moi ; il me semblait que tout à coup j’allais me mettre à gambader comme eux.
Seulement, quand il se faisait uu mouvement ou du bruit* vers la porte, je regardais anxieusement de ce côté. D’un moment à l’autre, sans doute, on allait venir
me chercher pour me conduire auprès de toi. ïïélouis et Pioline ont dû agir.
Mais personne ne vint. Friardel nous tient solidement. Pourrons-nous jamais bous arracher de ses griffes?
Vendredi .
Je ne t'ai pas encore parlé de notre vie matérielle, et tu dois être tourmentée de ne pas savoir comment nous sommes traités.
Convenablement. On nous donne de la viande tous les jours, excepté le vendredi et le samedi. Nous faisons trois repas : le premier se compose d’une soupe, le second d’une soupe et de viande, le troisième d’une soupe et de légumes. Il est vrai que notre cuisinier De serait pas chef au Café Anglais ; mais ce qu’il nous prépare n’est pas dégoûtant. Le pain est bon, meilleur que celui du soldat, et dans un broc d’eau on nous met toujours une bouteille de cidre.
De ce côté, ne me plains donc pas trop.
Et c’est là, jusqu’à un certain point, quelque chose d’exaspérant : il n’y a pas de grief précis à formuler. Étant admis qu’ils ont le droit de nous retenir, il n’y a pas de reproches fondés à leur adresser, sauf un seul, qui est grave.
Les gardiens ne sont pas assez nombreux, de telle sorte que, pour maintenir les malades agités, ils sont obligés, presque malgré eux, d’employer la brutalité; et cette brutalité n’est pas chez eux accidentelle, elle est habituelle.
Leur manière de procéder m’a donné à réfléchir, et
lorsque tu me reverras tu me trouveras changé. Ce matin, lors de la visite du docteur, je lui ai demandé qu’il voulût bien me faire couper là barbe et les cheveux. Il a paru surpris de cette demande, qui avait quelque chose d’insensé ; mais je ne lui ai pas donné mes raisons. Ces raisons, les voici : les gardiens, lorsqu’ils veulent vous contraindre à quelque chose, vous empoignent souvent par la barbe ou les cheveux, et le malheureux malade, vigoureusement secoué, obéit aussitôt. C’est pour éviter d’être ainsi traité que je me suis fait tondre et raser; malgré mes résolutions de docilité, je sais que je n’aurais pas été maître de moi si un gardien m’avait saisi par les cheveux; il en serait résulté quelque scène de violence qui n’eût pas aidé à me tirer d’ici. Maintenant que j’ai une tête de comédien, ils ne pourront me prendre que par le bras; or, si brutalement qu’ils puissent le faire, il n’y aura pas cette surprise, celte instantanéité de douleur physique, qui instinctivement pousse à la résistance.
Comprends-tu que je sois obligé de prendre des précautions pour empêcher une brute de porter la main sur moi et de me violenter? Oh! Friardel 1 Est-ce vrai qu’il y a une Providence rémunératrice, et que tout se paye en ce monde ?
Aujourd’hui le capitaine Bourdon m’a paru calme. Il est venu s’asseoir près de moi, et nous avons causé raisonnablement pendant une heure. Pauvre homme, cela a paru lui faire du bien. Peut-être que le meilleur remède contre la folie est la parole d’un homme sensé ; le meilleur et le seul, car ici je n'en vois mettre aucun en usage ; nous sommes enfermés, voilà tout ; emprisonnement n’est pas traitement.
Pendant que nos camarades passaient et repassaient devant nous, il me les a fait connaître; il est ici depuis plusieurs années et il les a vus presque tous arriver. Tu as entendu parler l’année dernière de M. de Lorie, qui, après des escroqueries au jeu et des billets faux qui compromettaient plusieurs personnes et ruinaient sa famille, avait disparu; il est ici. Au lieu de le laisser passer aux assises, sa famille l’a fait enfermer comme fou. L’est-il? Le capitaine Bourdon prétend que la famille a voulu éviter le déshonneur de son nom. Est-ce vrai? Je tâcherai de m’en assurer. Si j’avais le malheur de commettra de pareils crimes, j’aimerais mieux le bagne qu’une maison d’aliénés.
Avant d’être enfermé ici, je n’aurais jamais cru que de pareilles séquestrations fussent possibles, maintenant je doute : ces bastilles de santé peuvent rendre tant de services!
Si j’ai été surpris de voir M. de Lorie, qui devrait être au bagne, je ne l’ai pas été moins en apprenant l’histoire d'un misérable qui devrait être je ne sais où.
Gomme il a déjà tué quatre hommes, bien que n’ayant pas plus de vingt et un à vingt-deux ans, on prend avec lui de grandes précautions. Il n’a pas de camisole, mais des espèces de gants en cuir dans lesquels les mains sont prises ; ces gants, fermés au poignet par une petite serrure, sont soutenus par des bretelles en cuir noir. Ainsi maintenu, on le laisse libre.
J'avais déjà remarqué sa face ignoble et ses yeux louches. Quand le capitaine m’eut raconté ce qu’il savait de son histoire, c’est-à-dire la mort de ces quatre hommes, je me suis approché de lui.
« Pourquoi avez-vous tué tant de monde?
— Parce que.
— Qu’est-ce donc que le premier vous avait fait?
— Il disait du mal de moi.
— Quel mal?
— Que je louchais; alors j’ai tapé dans son ventre avec mon couteau.
— Et le second?
— Il riait quand je passais.
— Et le troisième?
— Vous m’ennuyez. Si j’avais mon couteau, je vous arrangerais aussi. »
Est-il possible qu'on mette de pareils monstres en contact avec des hommes comme le capitaine Bourdon et M. d’Auvers? 11 n’est pas question de moi; je dois être, je veux croire que je suis une exception. Faut-il les tuer? Non, assurément; mais puisque ce sont des bêtes féroces, et rien que cela, les traiter comme les bêtes féroces du Jardin des Plantes. Gela vous donnerait trop de peine et vous coûterait trop cher? j’entends. Ne dites pas alors que les fous sont pour vous des malades. A des malades on n’impose pas la compagnie des brutes.
Je ne te parle pas de mes autres compagnons de misère. Il y en a de toute sorte : des déments, des maniaques, des idiots, des mélancoliques; toutes les formes de la folie , toutes les classes de la société. Un prêtre qui enseignait un catéchisme drolatique aux petites filles , un forgeron qui a tué sa femme dans un accès d’ivresse furieuse , des gens de la ville, des gens de la campagne.
A quoi bon t’entretenir de ces gens avec lesquels j’espère ne pas rester longtemps? Ce sera bien assez
d’emporter leur souvenir qui, j’en suis trop certain, troublera plus d’une fois mon sommeil par d’horribles cauchemars.
Samedi.
Ce sont les nuits qui sont mauvaises.
Comment la nuit, dans la solitude et dans le silence, suis-je plus faible et plus malheureux que le jour, au milieu de tous ces fous? je n’en sais rien , mais cela est.
L’ombre a ses monstruosités et ses effarements pour l’esprit aussi bien que pour les yeux.
Aussitôt qu’on m’a couché (car on me couche), je m’endors d’un sommeil instantané, c'est-à-dire que mon corps et mes membres fatigués s’endorment; mais mon cerveau travaille, et j’en ai conscience, au moins dans une certaine mesure. A peine ai-je fermé les yeux que je suis transporté dans un monde extraordinaire. Les idées et les images traversent mon esprit avec la rapidité de l’éclair. En quelques minutes, en quelques secondes je fais de longs voyages, je vois se dérouler devant moi des paysages que je ne connaissais pas, et j’accomplis une infinité de choses qui, dans la vie raisonnable, demanderaient des mois ou des années. Les paroles même que je prononce ont une telle volubilité, qu’elles sont à peine intelligibles , et mes phrases ou celles de mes interlocuteurs sont rarement achevées : un mot, un geste suffit pour que nous nous comprenions.
Après un temps que je ne peux pas fixer, mais qui, j’en suis certain, n’est jamais long, mes idées, par une
pente fatale , se portent sur Friardel. Aussitôt je m’éveille en sursaut avec un tressaillement de tout mon corps qui fait grincer le lit.
Alors j’ai le sentiment parfaitement net de ce qui vient de se passer dans ma tête, et je fais un effort de volonté pourchasser l’idée de Friardel. Généralement, afin de m’empêcher d’y penser, je me récite une pièce de vers qui m’est restée dans la mémoire : la Caravane. Mais je ne vais jamais loin, et avant d’arriver à l’apparition du lion :
Écoutez! écoutez! debout, prêtez l’oreille!
je me rendors.
C’est-à-dire, pour employer un mot plus juste, je perds la direction de mon esprit et de ma volonté.
Le souvenir de Friardel a été écarté; il n’a pas été chassé, il revient, il s’empare de moi. Je veux le repousser , mes efforts sont inutiles. C’est à croire que cette idée suscite en moi un mouvement physique qui se porte sur certaines fibres, et que ces fibres, excitées par ces agitations périodiques, finissent par s’habituer automatiquement à ces espèces de convulsions.
Sans doute je t’explique cela fort mal, mais je te l’explique comme je le sens. Au reste, un exemple te fera mieux comprendre l’état auquel je suis arrivé, état que j’observe avec frayeur.
Voici mon rêve de cette nuit : rêve ou hallucination. Je suis à la Cour d’assises, accusé d’avoir tué un gendarme; je vois les conseillers, le procureur général, mon avocat, le public, la salle et cela avec un relief, une intensité de vérité qui donne à tout , aux hommes
comme aux choses, une physionomie ineffaçable. Je me défends et me défends bien; le président est fort ennuyé, le procureur général m’accable de toutes les injures polies qu’il peut trouver; le public est pour moi. Tout à coup on appelle un témoin : c’est Friardel. Il m’avutuerle gendarme; il le dit avec un ricanement moqueur. Le président reprend courage, et, c'est Friardel qui est devenu président ; c’est sa voix , son regard; le procureur général se lève, lui aussi il a été remplacé par Friardel. Je suis condamné à mort, et comme on est très-pressé, il est entendu que je serai exécuté dans la salle d’audience. Le bourreau arrive, me coupe les cheveux, c’est Friardel. Là-dessus je me suis réveillé pour ne plus me rendormir, plus affecté par la figure grimaçante de Friardel que par le froid des ciseaux que cependant je sens toujours sur mon cou.
Ce qui m’épouvante le plus dans ces rêves, c’est d’en être effrayé. Autrefois, ils m’auraient amusé; aujourd’hui , ils me font peur : je me demande s’ils ne sont pas l’indice d’un dérangement d’esprit.
Oui, ma chère Cyprienne, j’en arrive, dans la fièvre de mon insomnie, à me demander par moments si je ne suis pas véritablement fou, si Friardel n’a pas eu raison de me faire enfermer, si l’abbé Battandier n’a pas raison de me retenir.
Ahl ma chère bien-aimée, tire-moi, tire-moi vite de cette épouvantable maison.
Comment se fait-il que je n'aie pas encore eu ta visite ou celle de notre ami Hélouis, pas de lettres, rien? Comprends-tu par quelles angoisses je passe? Tout ce qu'une imagination inquiète peut inventer de
malheurs défile devant moi : tu es malade ; Henriot a le croup; Friardel vous a fait empoisonner tous les •deux; je vois votre enterrement, car, par une monstrueuse bizarrerie, je me complais dans ces idées terrifiantes; je vous suis au cimetière, je vois les prêtres, les enfants de chœur qui rient , le buisson de prunelliers sauvages qui est auprès de la croix avec ses fruits bleus que cueillent des gamins.
Cependant, dans mon affolement, il y a une idée qui ne s’est jamais présentée à mon esprit : c’est que tu ne m’aimes plus et que tu es bien aise de mon emprisonnement qui te débarrasse de moi. Tout, j’ai tout prévu, tout ressenti, tout, excepté cela, heureusement.
Une autre modification, encore bien étonnante, de mes idées, c’est que vers le matin, inévitablement, je suis envahi par une vague religiosité; më vois-tu devenir dévot, ou plutôt me vois-tu redevenir enfant, car ce sont les impressions de mon enfance auprès de ma pauvre maman qui me reviennent et qui me remettent sous l’influence des leçons et des idées que j’ai reçues d’elle. Où est l’homme assez fou pour croire qu’il s’appartient?
Si horriblement longue que soit la nuit, elle finit pourtant par s’écouler. J’entends les coqs ohanter au loin dans les poulaillers du village, les chiens s’appeler et se répondre. Le jour va venir; le calme monte de mon cœur à mon cerveau, comme l’aube blanchissante monte au ciel du côté de l'orient. Alors je pourrais peut-être reposer un peu ; mais j’ai mieux à faire : t’écrire ces feuillets pendant que j’ai la certitude de n’être pas dérangé par les gardiens encore endormis.
Aussitôt que la lumière donne une forme à peu près
distincte aux objets, je me lève, et en chemise, car je n’ai pas mes vêtements, debout, car je n’ai pas de chaise , je me mets à t’écrire sur l’appui de ma fenêtre; je sais que j'ai à peu près une heure devant moi, et je griffonne aussi vite que 'possible ces feuillets que tu auras sans doute bien de la peine à déchiffrer. Le froid du parquet me glace un peu les pieds, mais je ne suis pas enrhumable.
Ce matin, aussitôt que nous avons été descendus dans la cour, j’ai remarqué chez les gardiens une activité qui n’était pas ordinaire. Ils balayaient et lavaient partout.
L’explication nous est venue avec la visite de l’abbé et du docteur. Ces messieurs étaient accompagnés de deux curieux pour lesquels on s’était mis en frais.
Je ne sais pas si les vrais fous souffrent d’être examinés par des étrangers, cela est bien probable, au moins quant à ceux qui ne sont pas « sous une influence, » comme on dit ici. Pour moi, je me suis senti humilié sous leurs regards.
Il est vrai que j’avais dû être signalé et que mon histoire avait dû leur être racontée , car ils m’ont honoré d’une attention particulière. C’étaient des questions, des observations à voix basse qui n’en finissaient pas.
Un moment j’ai eu envie de leur parler; mais à quoi bon? Qui étaient-ils d’ailleurs? Et puis, je me suis rappelé que la veille M. d’Auvers me recommandait précisément de me bien garder de plaintes ou d’accusations, attendu que, pour le médecin, elles sont la preuve d’un état maladif.
Le malade qui a la franchise de réclamer, me disaitil, est jugé; il a besoin d’être soigné; celui, au contraire, qui a l’hypocrisie de montrer un visage souriant
prend le chemin de la liberté ; il est en voie de guérison.
Pour un fou, cette observation est assez raisonnable. Au reste, il n'y a là rien d’étonnant ; les fous sont souvent pleins d’intelligence e't de bon sens.
Le pauvre capitaine Bourdon n’a pas eu ma retenue. Lorsque les visiteurs se sont approchés de lui, il a été à eux, et il leur a raconté son histoire en demandant justice.
Pendant ce temps, l’abbé et le docteur faisaient leur inspection de tous les matins, et le capitaine a pu expliquer en détail sa position. Les deux visiteurs paraissaient l’écouter avec intérêt; ils lui posaient des questions, et ils se regardpient l’un l’autre avec une surprise évidente.
Tout à coup l’abbé est revenu ; ils lui ont parlé bas; l’abbé a répondu quelques mots sur le même ton, et les deux étrangers ont tourné le dos au capitaine avec un air de pitié.
Celui-ci, qui était resté debout devant eux comme s’il attendait sa délivrance , ou au moins une promesse, a couru après eux.
« Vous m’avez écouté avec sympathie, disait-il, et vous me fuyez. Pensez donc que je suis seul, je n’ai pas de parents qui puissent s’adresser au tribunal pour me tirer d’ici, je n’ai que ma femme qui fait tout pour m’y retenir. Un mot pourrait me rendre à la liberté: je ne suis pas fou, M. l'abbé Battandier le sait bien. »
C’était navrant. Ainsi ces deux passants avaient été un moment attendris; puis l’abbé était venu, et d’un mot il avait refoulé' leur émotion; devant son affirmation, les doutes qu’ils avaient pu avoir sur la folie de
cet homme s’étaient changés en certitude. Après tout, quoi de surprenant à cela? N’est-il pas plus naturel de croire le médecin que le malade?
« Si vous ne m’aviez pas dit qu’il était fou, je ne m’en serais pas aperçu , » n’est-il pas le mot de plus d’un visiteur ?
Oh ! ma chère femme, ne recule devant aucun moyen; dépense toute notre fortune s’il le faut; arrache-moi d’ici.
Dimanche.
C’est aujourd’hui l’anniversaire de notre voyage au Havre; tu t’en souviens, n’est-ce pas?
• C’est un des bons souvenirs de notre vie; il m’est doux et comme réconfortant de me le rappeler en ce moment.
Au lieu de me promener dans quelque rêve douloureux, entraîné çà et là avec une rapidité vertigineuse, j’aime mieux te voir sur le pont du bateau à vapeur. C’était ton premier voyage à la mer, qu’en bonne Parisienne tu ne connaissais pas, et depuis Ca'udebec, à chaque détour de la rivière, tu me demandais :
« Où est la mer? »
Il faisait un léger brouillard vaporeux, et de chaque côté la vue ne s’étendait guère plus loin que les coteaux boisés de la Seine déjà colorés des teintes jaunissantes de l’automne, tandis qu’à l’avant elle se perdait dans une brume blanchâtre. Tes grands beaux yeux s’écarquillaient, tu te dressais sur la pointe des pieds et tu tâchais de percer cette brume :
« Où est la mer? »
Nous arrivâmes à Quillebœuf, et la marée montante fit rouler la coquille de noix ayant nom : le Furel, qui nous portait. Ta bouche n’osa pas parler, mais ta main, en pressant la mienne, me demanda :
« Est-ce la mer? »
AhI comme j’étais heureux de ta curiosité et me faisais fête de ton étonnement! La machine secouait le navire, la cheminée laissait derrière nous un gros câble de fumée noire qui se déroulait, et les roues tournaient dans l’eau jaunâtre avec une régularité qui nous faisait rapidement avancer. Insensiblement les rives s’écartaient, et la nappe d’eau, courant contre nous avec de longs serpents d’écume, allait s’élargissant. En passant entre la pointe de la Roque et celle de TancarviÙe, une petite brise venant de l’ouest nous souffla au visage une fraîcheur salée. Tes yeux se tournèrent vers les miens, grands ouverts, étonnés; mais en même temps, à l’avant du navire, il se fit dans la brume une large trouée jaune : comme un rideau déchiré parle milieu, le brouillard s’écarta, et tout au loin, à l’horizon, entre les falaises de Grâce et celles de la Hève, s’ouvrit l’immensité : tes yeux se perdirent dans l’infini.
Combien de fois me suis-je rappelé ton émotion à la vue de cette mer et de ces navires qui, gros comme une mouche, se détachaient en noir sur le ciel pâle !
Ce matin, ce souvenir m’a fait du bien ; il a chassé toutes les mauvaises idées qui m’obsèdent, et, pour la première fois depuis mon emprisonnement je n’ai pas senti venir le jour avec ces affres terribles qui m’ont rendu si malheureux.
Depuis ce voyage, nous avons eu bien des jours de bonheur, et ton amour m’a assurément donné toutes les
joies qu’un homme peut attendre d’une femme. Pourquoi ce souvenir est-il resté si vivace dans mon cœur? Mais peu importe, n’est-ce pas? et tu auras plaisir d’apprendre que c’est de toi 'que m’est venue ma consolation.
Au reste, la journée, qui avait bien commencé, s’est bien continuée.
Mon plus grand tourment, je crois te l’avoir dit, c’était la conversation de mes camarades, M. d’ Au vers, le capitaine Bourdon, qui tout à coup, au milieu d’un entretien, se mettent à déraisonner.
Leurs paroles rapides, qui souvent ne sont pas terminées, leurs phrases qui se suivent au hasard sans aucune liaison, me fatiguaient extrêmement; et aussi leurs regards inquiets, leurs gestes désordonnés. A la fin de la journée, 'arrivais à un agacement très-douloureux.
Ce matin j’ai fait un bout de conversation avec l’un de nos gardiens, et cela m’a été un tel soulagement d’entendre une parole stupide mais raisonnable, de voir • des yeux bêtes mais non égarés, que je suis retourné près de lui dans la journée : j’ai été assez heureux pour gagner sa confiance ; il a daigné m’honorer de ses confidences.
Or, si tu veux te représenter mon nouvel ami, figuretoi un gros lourdaud de près de six pieds de haut, qui s’est fait gardien pour ne pas travailler; l’intelligence la plus épaisse de toute la Normandie, des yeux niais, une voix de canard enrhumé. Malgré ce portrait, qui n'a rien d’exagéré, je me plais en sa compagnie, et les histoires qu’il veut bien me raconter m’intéressent.
Les histoires, c’est-k-dire son histoire, car je t’assure
qu'il n’est pas capable d’inventer. Cette histoire est des plus simples : il est gardien au Luat et il espère y rester encore deux ans, ça lui fera douze cents francs d’économies, alors il épousera sa connaissance, qui est cuisinière à Paris et qui reviendra avec un magot de quatre mille francs. Elle n’a pas gagné tout ça à être cuisinière, elle est partie pour être nourrice, et les nourrices ça gagne gros, le baptême, la première dent et le reste ; ça leur fera près de trois cents francs de rente; avec ça on ne meurt pas de faim.
Voilà les récits qui me charment, voilà où j’en suis venu, voilà le compagnon que je recherche, et telle est mon abjection, que pour avoir un sourire de lui, pour écouter sa parole qui m’empêche d’entendre celle de mes compagnons, j’en arriverai assurément à faire des bassesses.
Ah! mon amie, ne te décourage pas, quelques difficultés qu’on t’oppose, et bien vite enlève de force ma délivrance. C’est mon éternel refrain ; ne m’en veuille pas, j'étouffe ici.
Vois Hélouis, et s’il ne trouve pas de moyens légaux pour me faire sortir, cherche en dehors de lui. J’ai été renfermé par l’intrigue et l’arbitraire, que l’arbitraire et l'intrigue ouvrent ma prison.
Le lendemain du jour où Cyprienne reçut ce paquet de lettres, Hélouis arriva au Camp Héroult.
Après avoir lu ces lettres, il se montra peu rassuré.
« Que nous puissions délivrer Cénéri, dit-il, cela ne fait pas de doute. Mais dans quel délai, je ne peux vous le fiier.
— Les experts doivent déposer leur rapport dans les huit jours.
— Ils doivent, cela est certain, mais il faut compter avec les entraves, les complications que nous ne pouvons pas prévoir. Or il est urgent que Cénéri ne reste pas plus longtemps livré à l’inquiétude ; si nous ne pouvons lui rendre la liberté, il faut au moins qu’il sache qu’on s’occupe de lui, il faut qu’il voie une figure amie.
— On vous repoussera comme on m'a repoussée, comme on a repoussé M. Pioline.
— Aussi je ne me présenterai pas comme vous vous êtes présentés. Faites-moi conduire tout de suite à Gondé.
— Je vous accompagne. »
L’espérance revint à Cyprienne : Hélouis avait sans doute des ressources et des moyens à lui. Tout était sauvé.
Pioline expliqua longuement et complaisamment les mesures qu’il avait prises.
« Tout cela est parfait, interrompit Hélouis, cependant il y a un moyen auquel vous n’avez pas songé, et qui, je l’espère, va nous ouvrir les portes de Luat, au moins pour entrer. C’est un référé. Vous autres messieurs les avoués de province, vous recourez peu au référé, il ne faut pas en faire fi. »
Comme Cyprienne les regardait tous deux pour tâcher de comprendre ce mot.
« Le référé, poursuivit Hélctuis, est une procédure sommaire pour faire juger provisoirement et avec rapidité une affaire urgente. Nous allons immédiatement introduire notre demande de communiquer avec Généri pour organiser sa défense, et si partial que puisse être le président, il ne pourra pas la repousser. D’ailleurs nous prendrons soin de nous appuyer d’un exemple récent identique au nôtre, et M. Bonhomme de la Fardouyère sera forcé de s’exécuter. En même temps vous formerez aussi une demande en nomination d’un curateur chargé de veiller; 1° à ce que les revenus de Cénéri soient employés à adoucir son sort et h accélérer sa guérison ; 2° à ce qu’il soit rendu au libre exercice de ses droits aussitôt que sa situation le permettra. Si, contrairement à nos prévisions, la mise en liberté n’arrivait pas prochainement, nous pourrions, en faisant manœuvrer ce curateur, ennuyer Friardel et paralyser ses mauvais desseins. La guerre est déclarée il ne faut rien négliger. »
Une heure après son arrivée à Condé, Hélouis était autorisé à visiter M. Cénéri d’Éturquerais dans l’établissement du Luat, et avant midi les deux amis étaient
dans les bras l’un de l’autre. La médecine avait dû céder devant la loi, et l’abbé Battandier s’était exécuté de bonne grâce.
« Mon opinion était que M. d’Êturquerais avait besoin de calme, dit-il en lisant l’ordonnance ; cette opinion n’a pas varié, mais la justice en décide autrement, je m’incline; à elle la responsabilité. »
Il fut moins facile lorsque l’avoué lui demanda d’enlever Cénéri du quartier des agités pour le placer dans un appartement particulier.
« La garde de M. d’Éturquerais n’est pas chose commode, dit-il ; je réponds de lui à M. le préfet, je prends les précautions que je juge nécessaire.
— Nous engageons notre parole de rester soumis à tous les règlement» de la maison.
— La vôtre, assurément, serait déterminante ; mais celle de M. d’Éturquerais? Vous-même, monsieur, pouvez-vous vous faire le garant de la parole d’un malade?
— Pour moi, il n’est pas malade.
— Pour moi, il l’est ; de là les différences dans la façon dont l’un et l’autre nous envisageons la question. Quand M. d’Éturquerais est arrivé, je ne pensais pas à l'envoyer au quartier des agités ; ses violences envers les gendarmes m’y ont obligé, de même que ses violences envers nos gardiens et sa tentative de fuite m'ont obligé à l’y laisser. Que M. d’Éturquerais s’échappe, que dans un accès... »
Hélouis fit un geste.
«... Que dans le paroxysme de la colère, si vous préférez ce mot, il tue son beau-frère, qui, selon lui, est «on persécuteur, qui sera responsable de ce malheur ?
Moi, n’est-ce pas? On accuse souvent de cruauté les directeurs d’asile, on ne voit pas toujours les difficultés de leur tâche.
— M. d’Éturquerais serait malade, vous auriez assurément raison de prendre ces précautions ; mais il ne l’est pas.
— Pour vous. »
Hélouis n’était pas aussi aisé à démonter que Pioline.
« Monsieur l’abbé, dit-il avec fermeté, vous êtes certainement mieux en état qüe moi de décider qu’un homme est ou n’est pas fou , seulement vous voudrez bien m’accorder que, comme tout le monde, vous êtes sujet à l’erreur.
— Il est évident que je puis me tromper quel-
quefois, dit l’abbé avec un sourire qui signifiait clairement que cette concession de sa part était de pure politesse.
— Cela arrive aux plus célèbres de vos confrères : ainsi dernièrement un de mes clients avait été enfermé dans une de ces grandes maisons de Paris; je parlais de sa position avec le médecin en chef de cette maison. « Notre pensionnaire est un homme bien étonnant, me dit-il, il déploie une telle adresse à feindre la raison que pour tout le monde c’est un homme sensé, moi seul je ne me laisse pas tromper et connais sa folie. — Pardon répondis-je, mais s’il en est ainsi, il faut le relâcher immédiatement, puisqu’il n’est fou que pour vous seul; dehors il sera raisonnable. » C’est là un peu le cas de mon ami Cénéri.
— Croyez-vous que pour les gendarmes qu’il a battus, que pour notre gardien qu’il a assommé, que pour M. Gillet, que pour M. le baron Friardel, que pour ce
paysan nommé Toumebu, que pour M. le préfet, que pour bien d’autres, il ait l’usage de sa raison?
— Pour moi, pour sa famille, pour ses amis, pour tous » ceux qui le connaissent et n’ont point intérêt à le faire interdire, il n’est pas plus fou que nous tous; je crois qu’il n’a jamais eu la plus légère attaque de folie, mais je crois aussi que si vous le gardez de force avec des fous furieux, il peut en avoir. La folie est contagieuse, n’est-ce-pas ?
— Peut-être, mais seulement pour les natures nerveuses disposées à contracter la folie.
— Eb bien 1 comme Généri peut avoir une de ces natures, je vous demande formellement un appartement particulier où vous lui donnerez autant de surveillants que vous jugerez à propos, deux, trois, quatre, s’il le faut; il peut les payer. En venant le visiter ici, j’ai déjà obtenu gain de cause contre vous, monsieur l’abbé, je vous demande pardon de vous le rappeler ; si vous nous refusiez, je serais forcé de recommencer les hostilités, et je vous enlèverais M. d’Éturquerais pour le conduire à Grhéel en Belgique où au moins il serait libre. »
Ce dernier argument décida l’abbé Battandier. Lui enlever un malade quand ce malade voulait bien payer quatre gardiens. S’il tuait un de ses gardiens, on porterait le mort sur la note.
Du quartier des agités, Généri fut donc transféré dans un petit pavillon isolé au milieu de l’un des jardins, et entouré de hautes murailles et de solides grilles. Les fenêtres garnies de barreaux de fer et de grillages, les quatre gardiens attachés à sa personne, deux pour la jour qui l’accompagnaient partout, et deux pour la nuit qui couchaient dans sa chambre, c’était là un luxe de
précautions qui avait bien quelque chose d’irritant ; mais, entre sa nouvelle situation et l’ancienne, il y avait une telle amélioration, qu’il eût fallu être véritablement fou pour se plaindre. S’il était, s’il se sentait toujours prisonnier, au moins n’avait-il plus à subir les grimaces de s es compagnons, le spectacle continuel de la démence ou de la fureur, les conversations de M. d’Auvers, les plaintes du capitaine. Il avait à sa disposition des plumes, une table ; il pouvait demander à la bibliothèque les livres qu’il désirait; ce n’était plus maintenant qu’une affaire de patience ; les experts allaient faire leur visite ; le tribunal leur avait donné huit jours seulement pour déposer leur rapport. La première nuit qu’il coucha dans sa nouvelle chambre ne fut pas troublée par le spectre de Friardel; il dormit jusqu’au matin et il s’éveilla sans ressentir cette oppression, cet anéantissement qui, dans sa cellule, lui avaient été si douloureux.
La visite des experts ne se fit pas attendre. Le lendemain de son installation il les vit entrer dans sa chambre, amenés par l’abbé Battandier et par le docteur Mazure. Cette réunion l’inquiéta ; il lui semblait que la stricte équité ordonnait aux experts de le voir seul, sans subir tout d’abord l’influence de ses adversaires. Mais il se garda de laisser rien paraître de sa défiance ; ces deux hommes tenaient sa vie entre leurs mains.
Le docteur Patras était un vieux médecin de l’école ancienne, à face rougeaude, bien encadrée dans du linge blanc, à grosse bedaine de gourmand, marchant posément, parlant lentement en s’écoutant, gesticulant noblement avec des attitudes étudiées, malgré cela gai de caractère et risquant volontiers les plaisanteries salées, — voltairien et matérialiste.
Louville, au contraire, était le jeone médecin frisé, cravaté de couleurs tendres, habillé à la dernière mode, souriant, complimentant, le médecin ami des artistes, achetant des objets d’art et des bibelots, affectant la légèreté alors qu’au fond il était continuellement sérieux et attentif, flattant les jeunes filles, conseillant les mères, assidu aux bals et aux offices : catholique pratiquant, il traitait la religion comme tout le reste, et quand ses confrères, gens généralement peu dévots, le plaisantaient sur ses sentiments religieux, il répondait sans se fâcher :
« Ges sentiments sont nés chez moi de raisons particulières.
— Quelles raisons?
— Permettez-moi de n’en pas parler: ce sont des bonnes fortunes dont un galant homme ne parle jamais. »
Après quelques mots d'introduction, l’abbé et le docteur Jaissèrent les deux experts en tête-à-tête avec leur sujet.
«Messieurs, dit Cénéri, vous allez tout à l’heure décider de mon sort ; permettez-moi de vous demander de méjuger non d’après ce qu’on a pu vous dire, mais d’après ce que vous constaterez vous-mêmes. Je ne veux pas récriminer, car je sais que, dans ma position, toute plainte, toute accusation me serait imputée à crime, et jusqu’à un certain point prouverait que je suis fou ; mais je dois vous prévenir cependant qu’il y a des personnes qui ont un intérêt important, quelque chose comme quatre cent mille francs, à ce que je sois interdit. Si vous ne tenez compte que de l’état présent de mon intelligence, dans huit jours je serai libre, rendu à ceux que j’aime, je pourrai me marier et légitimer mon enfant.
Si, au contraire, vous me jugez d’après mes antécédents et certains faits groupés avec un art infernal, et c’est ainsique jusqu’à présent j’ai été jugé, je suis perdu, les portes de cette prison ne se rouvriront pas pour moi. Gela dit, je me livre à vous. »
Pour venir d’un fou, ce petit discours n’était pas trop maladroit; pourtant il avait un défaut : c’était de vouloir imposer une direction à l’examen des experts.
Un regard lancé par le docteur Louville à son confrère et surpris par Cénéri avertit celui-ci de la mauvaise impression produite sur les deux médecins.
« Sans doute, dit-il, en parlant ainsi je vous préviens peut-être contre mon outrecuidance, car assurément vous savez mieux que moi ce que vous avez à faire ; mais ce résultat fût-il certain, je le préférerais encore au danger de vous laisser ignorer les machinations de mon adversaire. »
L’interrogatoire commença, dirigé par le docteur Patras. Quand on lui demanda s’il dormait bien, Cénéri répondit franchement que depuis qu’il était au Luat il avait perdu le sommeil. Un véritable fou eût trèsprobablement dissimulé avec soin les hallucinations qui troublaient son repos, il les avoua avec une parfaite sincérité. A quoi bon les cacher? A ses yeux elles étaient un argument devant déterminer sa mise en liberté.
« En ce moment, (lit-il, je ne suis pas fou, je le sens et l’affirme, mais je n’ose affirmer que je ne le deviendrai pas si vous me laissez ici. »
A ce mot, lesdeux médecins se regardèrent, et les questions devinrent plus serrées; le docteur Patras paraissait vouloir faire porter son examen sur les troubles de l’or-
ganisme, le docteur Louville sur le bouleversement des opérations intellectuelles.
Puis souvent ils s’arrêtaient et discutaient entre eux, mais Cénéri ne comprenait pas grand’chose à leur phraséologie; les mots: idées-image, appareils sensoriaux, répercussion, dépression, organes cérébro-psychicaux, substance cérébrale, hallucinations psychiques et psycho-sensorielles, illusions encéphaliques, entraînements psychiques n’avaient pour lui aucun sens, et l'impression qui lui resta de cet examen long et fatigant, c’est qu’ils n’étaient pas d’accord ; mais lequel était pour lui, lequel était contre? il lui était impossible de le savoir.
« Il faut absolument, dit-il à Hélouis lorsque celui-ci vint dans la journée lui demander le résultat de cet interrogatoire, il faut que tu voies les médecins et que tu les fasses parler: Je ne peux pas attendre.
— Des experts, c’est assez difficile.
— Peut-être, mais en tous cas, il faut essayer ; d’ailleurs, l'épreuve est nécessaire. S'ils sont corruptibles, ils ont déjà été achetés par Friardel, nous pouvons en être certains, et c’est à ton habileté de l’emporter sur lui; ne ménage pas l’argent. Pour Friardel, ü ne s’agit que de quatre cent mille francs ; pour moi, il s’agit de la vie : pour Gyprienne, de l’honneur : pour Henriot, de l'avenir; nous pouvons, nous devons payer plus cher que lui. Si, au contraire, ils ne veulent pas se vendre, nous avons bien des chances pour nous, et ce me sera un soulagement de le savoir. Va, et si tu ne veux pas te charger de la négociation, trouve quelqu’un de délié et de sûr qui la mène à bien. »
Elle échoua complètement auprès du vieux bonhomme Patras, qui, sans se fâcher, mais avec un geste imité de
celui d’Hippocrate refusant les présents d’Artaxercès, mit le négociateur à la porte, après lui avoir fait ce petit discours :
« Quand on ne croit qu’en soi et en sa conscience, on ne va pas s’outrager soi-même, et ce n’est pas quand on est prêt à quitter la vie qu’on donne un démenti à cinquante années de probité. »
Il fallut se retourner du côté de Louville, qui se montra moins intraitable. Au premier mot cependant on put croire que son accueil serait celui de son confrère.
« Cher monsieur, dit-il en souriant, n’allons pas plus loin, j’ai l’intelligence très-dure pour ces sortes de choses, ce serait perdre votre temps ; je ne comprendrais pas. »
Mais le cher monsieur ayant expliqué que dans une question capitale comme celle-là, quand il s’agissait de la vie d’un homme et de l’honneur d’une famille on était décidé à reconnaître généreusement les services rendus, et qu’on ne se croirait pas quitte lorsqu’on aurait payé ces services cinq mille, dix mille, quinze mille francs s’il le fallait, cette intelligence si dure s’éveilla. Au mot vingt mille francs, elle comprit même tout à fait, car elle était de la nature de ces esprits qui, rebelles aux premières opérations de l’arithmétique, deviennent d’autant plus sagaces qu'on s’élève davantage dans cette science.
« Mon Dieu, dit-il avec un sourire engageant, je voudrais d’autant moins inquiéter M. d'Éturquerais, que d’avance je lui suis tout dévoué. Sa position m’inspire la plus vive sympathie, et je n’ai pas eu besoin de deux minutes d’examen pour voir qu’il jouissait de toute sa raison. C’est même cette conviction qui m’a
permis d’entendre vos propositions jusqu’au bout: changer d'opinion pour de l'argent .est une infamie; mais recevoir le payement des services que l’on rend conformément à son opinion est tout autre chose. Ainsi, je crois que M. d’Éturquerais n’a jamais été fou, et je puis vous promettre que je ne négligerai rien pour qu’il soit mis en liberté.
— Alors, le rapport?
— Le rapport, je ne sais pas, à vrai dire, quand il sera déposé ; le vieux Patras, comme toujours, trouve le cas difficile.
— Le tribunal a fixé un délai de huit jours.
— Ce délai n’est pas limitatif; le tribunal, vous le comprenez, ne peut pas nous obliger à affirmer notre conviction dans un délai quelconque, si au lieu d’une conviction nous n’avons que des doutes. Et c’est là l’espèce; Patras est embarrassé, il ne voit pas clair, il veut un nouvel examen.
— Mais après ce second examen il pourra en demander un troisième, et après le troisième un quatrième.
— Sans doute cela se peut, et même cela s’est vu. Il y a des exemples; en voici un qui vous montrera que nous ne sommes pas tenus par les termes de l’ordonnance qui nous donne notre mission: ainsi un aliéniste célèbre est chargé par le tribunal de la Seine d’examineY une femme et de faire dans les trois jours un rapport circonstancié sur son état mental; cet examen étant difficile, au lieu de trois jours il prend trois mois» et il la visite à quatre reprises différentes. Le bonhomme Patras est bien de ce tempérament: il ne se prononcera qu’à la dernière extrémité.
— Un simple certificat donné à la légère peut vous
faire enfermer instantanément, et il faut toutes ces difficultés, tous ces délais pour vous faire sortir.
— Affirmer la folie est plus facile qu’affirmer la raison.
— Alors c’est au malade à souffrir de l’impuissance de la médecine ou du médecin.
— Hélas ! oui, en aliénation mentale comme en tout. »
Ce délai de huit jours avait été pour Cénéri un terme fatal qui ne pouvait être dépassé, et sur ces huit jours il avait échafaudé toutes ses combinaisons, calculant les journées, les heures, les minutes. Quand il apprit que ce délai ne signifiait rien, et que le rapport serait retardé, il tomba dans un abattement désespéré : au calme et à la tranquillité d’esprit qui lui étaient revenus après les démarches d’Hélouis succéda l’inquiétude fiévreuse. A quand la fin maintenant de cet emprisonnement? Après ce retard un autre, et ainsi, de retards en retards, jusqu’où ne pouvait-on pas aller? Que signifiait le pouvoir donné aux magistrats, si un simple médecin pouvait selon sa fantaisie le paralyser et le réduire à néant ? Alors il porta la peine des moyens qu’il avait employés auprès de Louville. Pourquoi Patras ne seraitil pas vendu à Friardel, puisque Louville, s’était bien laissé acheter? Et ce qui devait le rassurer fut cela précisément qui le tourmenta. Louville lui-même tiendràitil jusqu’au bout et ne se laisserait-il pas surenchérir?
Rien n’était fini : tout était à recommencer avec les mêmes incertitudes, les mêmes angoisses.
Sur ces entrefaites, le tribunal, en vertu de la demande formée par Hélouis, accorda la nomination d’un curateur. Et son choix porta sur un vieux notaire ho-
noraire qui, par quarante années d’exercice, s’était acquis J’estime universelle: un de ces notaires qui mettent dans leur caisse les dépôts qu’on leur confie et, après vingt ans, les rendent ensachés et ficelés comme on lès leur a donnés.
Mais il n’y avait pas là de quoi rassurer Généri; il y avait même plutôt de quoi l’effrayer. Cela ne semblait-il pas dire que la procédure devait se prolonger indéfiniment?
Quant à Gyprienne, elle ne croyait plus à l’efficacité des moyens légaux. Pour elle, la loi était un instrument puissant, mais seulement sous les mains de ceux qui savent en jouer. Un moment, quand Hélouis avait pu forcer les portes du Luat, elle avait espéré qu’il allait être ce virtuose; mais cette espérance n’avait eu que la durée d’un éclair, et bien vite le Code était redevenu pour elle un épouvantail. Ce n’était donc pas sur lui qu’elle comptait pour délivrer Cénéri.
Pendant son séjour au Camp Héroult, d’Ypréau avait parlé souvent de ses relations avec de Sainte-Austreberthe et avec son père, le général courtisan dont fréquemment elle avait lu le nom dans les journaux.
Elle bâtit là-dessus tout un plan qui, par ses côtés aventureux et romanesques, plaisait à son imagination de femme. Elle irait à Paris, elle verrait 'le ministre, appuyée par le père de Sainte-Austrebertbe, et comme le ministre était plus puissant que le préfet qui avait fait enfermer Cénéri, elle obtiendrait assurément une mise en liberté immédiate. Puisque c’était par de pareils moyens que Friardel agissait, pourquoi ne pas s’en servir?
Naturellement elle se garda bien de communiquer
cette idée à Pioline et à Hélouis ; mais aussitôt que celui-ci eut quitté Coudé pour revenir à Paris, elle se mit en route elle-même, après avoir prévenu Cénéri. Elle emmenait Henriot et la bonne de l’enfant.
Quand d’Ypréau, qui en était resté à la demande en interdiction, apprit ce qui s’était passé depuis son départ, il poussa les hauts cris.
« Vous avez eu raison de compter sur le général, dit-il ; demain il vous obtiendra une audience, et il vous accompagnera. L’affaire est sûre, tous nos amis vont entrer en campagne. » v
Cependant l’audience ne fut pas fixée au lendemain ; le ministre voulant, avant de répondre, avoir reçu communication de toutes les pièces. Cyprienne dut rester cinq jours à Paris.
Enfin un matin le général vint la prendre pour la conduire au ministère, et, ainsi accompagnée, elle vit toutes les portes s’ouvrir devant elle. Les saluts, les poignées de main, les flatteries, les bassesses qui dans le salon d’attente accueillirent le général, lui donnèrent bon courage. Un homme que l’on courtisait de telle sorte devait être tout-puissant. Elle marchait soutenue par les ailes de l’espérance lorsqu'elle passa devant les députés, les conseillers d’Êfat, les financiers, les hauts fonctionnaires qui, moins favorisés que son introducteur, faisaient antichambre.
Le ministre se leva pour venir au-devant du général, et il prit un air agréable pour faire asseoir Cyprienne.
r Monsieur le général m’a déjà parlé de votre affaire, dit-il gracieusement; mais je vous prie, madame, de me l’expliquer vous-même. Je vous dois de la reconnaissance pour avoir pensé à vous adresser à moi.
Dans un bon gouvernement, il faut que la vigilance existe au sommet, comme elle existe en bas.»
Cette phrase de tribune acheva ce que les regards curieux qu’elle avait dû affronter avaient déjà commencé ; elle eut-un moment de trouble, et durant quelques secondes elle ne put pas trouver une parole. Mais bientôt elle se remit, et aussi brièvement que possible elle fit le récit qui lui était demandé. Elle eût voulu entrer dans des détails, mais elle n’osait, car le ministre, qui s’était rapproché de son bureau, s’était mis à signer rapidement un monceau de pièces et de lettres. Je l’ennuie, il ne m'écoute pas, était la pensée qui la paralysait. Cependant elle arriva à la fin.
« Tout cela, dit le ministre, est parfaitement conforme aux renseignements qui m’ont été transmis. Aussi m’esl-il impossible d'intervenir; sans doute le préfet peut toujours ordonner la sortie d’office, mais, dans l’espèce, M. d’Éturquerais a été conduit au Luat sur le vu d’un certificat de médecin constatant l’aliénation mentale; toutes les formalités exigées par la loi ont été accomplies; aujourd’hui le tribunal est saisi d’une demande de mise en liberté, des experts sont nommés, il faut attendre. Une illégalité aurait été commise, je serais intervenu ; mais j’en commettrais une moimême si j’intervenais dans les circonstances présentes. »
Il se leva; l’audience était finie.
« La légalité, la légalité, dit le général en offrant son bras à Cyprienne pour descendre l’escalier, il nous la donne bonne ; c’est la légalité qui nous tue, et ce sont tous ces avocassiers qui nous perdront. Soyez tranquille, j’écrirai au préfet. «
Tranquille ! Elle revint au contraire plus agitée, plus inquiète qu’elle n’était partie. Si influent que fût le général, que pourrait-il là où le ministre lui-même avait été impuissant?
Et Généri qui ne cessait de la presser d’agir. Au lieu du succès sur lequel il comptait et dont elle-même, depuis son séjour à Paris, lui avait donné l’assurance dans toutes ses lettres, c’était une déception nouvelle qu’elle lui apportait.
Gomment lui dire le mot du ministre : « attendre », quand ce mot accablant était celui d’Hélouis, celui de Louville, celui des médecins, celui des gens d’affaires, celui que, depuis son emprisonnement, chaque jour, chaque heure, on lui répétait sur tous les tons?
Attendre quoi, d’ailleurs ? Le dépôt du rapport des experts ! Mais si ce rapport ne concluait pas à la mise en liberté ; si, au contraire, malgré des conclusions favorables, le tribunal maintenait l'emprisonnement ; si le procès en interdiction qui suivait son cours se terminait par un jugement prononçant l’interdiction! Combien de temps encore fallait-il attendre, des semaines, des mois, des années, peut-être? Combien de mauvaises chances fallait-il affronter, combien de dangers?
Elle devait donc trouver quelque moyen dont l’effet fût certain et immédiat. Mais quel moyen réunissait
ces conditions? Hélouis, Pioline? Us avaient fait ce qu’ils pouvaient, il était inutile de leur demander davantage. Les médecins ? U n’y avait plus à agir auprès d’eux. Le substitut? U était parti en vacances, et d’ailleurs quoi lui demander? C'était en vain que pendant le retour elle cherchait quelque combinaison satisfaisante : son esprit tournait dans un cercle sans issue.
La route qui de la station du chemin de fer va h Condé-le-Châtel passe par Cinglais. Au moment où elle allait entrer dans ce bourg, la voiture de louage qu’elle avait prise à la station croisa un phaéton dans lequel elle crut reconnaître Friardel. Mais, comme c’était seulement au moment où les deux voitures se frôlaient qu’elle l’avait aperçu, elle n’était pas bien certaine que ce fût lui.
« N’est-ce pas M. le baron Friardel? » demandat-elle à son cocher.
Un cantonnier qui travaillait à une petite distance fut interrogé. C’était bien Friardel qui s’éloignait de Cinglais.
Une inspiration traversa l’esprit de Cyprienne.
« Conduisez-moi à la première auberge que vous rencontrerez, dit-elle à son cocher; j’ai une course à faire, vous m’attendrez. »
Après avoir fait allumer du feu dans une chambre où elle installa Henriot et la bonne d’enfant avec recommandation expresse de ne pas sortir, elle se mit en route, ayant réparé tant bien que mal en un tour de main le désordre de sa toilette de voyage.
Jamais elle n’avait été au château de Cinglais, mais cent fois elle avait passé devant l’avenue de pommiers qui de la grande route conduit à son perron. Elle n’eut
donc pas de renseignements à demander aux gens du village qui regardaient curieusement passer cette dame inconnue.
Comme cela arrive souvent dans beaucoup de maisons de campagne, il ne se trouva personne dans le vestibule d’entrée. Elle repoussa avec force la porte vitrée, fit du bruit en frappant des pieds ; personne ne vint. Après quelques minutes d’attente, elle demeura assez embarrassée. Où aller? à quelle porte frapper?
Tout à coup, au milieu de ce silence gênant éclata un bruit de voix enfantines, de cris, de jeux avec trompette et tambour. Ce bruit venait d’une pièce située au rezde-chaussée, et séparée du vestibule par une grande salle. Cyprienne, à tout hasard, entra dans cette salle; à la fin sans doute elle trouverait quelqu’un à qui parler; les enfants, dans tous les cas, pourraient la conduire auprès de leur mère.
A peine avait-elle fait quelques pas dans la salle que les jeux cessèrent, et une querelle s’éleva.
« Ah ! méchant Gontran, criait une voix de petite fille, je le dirai à maman, que tu fais toujours du mal à Lucienne et que tu lui as donné exprès un grand coup de ton sabre. Viens, Lucienne. »
Mais Lucienne, qui pleurait en se plaignant, ne cessa pas ses cris.
« Si tu rapportes à maman, cria une voix de garçon, une voix grêle et sèche, je dirai à papa que tu as appelé Mme Forster « mauvaise gueuse. »
— C’est vrai que c’est une mauvaise gueuse, Fanny le dit tous les jours, et aussi que c’est elle qui fait tant pleurer maman.
— Bon, quand j’aurai dit ça à papa, tu verras comme
il sera content et comme il arrangera ta peste de Fanny, et toi aussi ; tu sais comme il veut qu’on soit poli avec Mme Forster. » '
Bien que cette querelle déjà si pleine de révélations menaçât de devenir plus instructive encore, Gyprienne n’en écouta pas davantage : Lucienne pleurait toujours; il fallait voir si l’enfant n’était pas vraiment blessée.
Elle entra dans la pièce d’où partaient les cris. Il s’y trouvait trois enfants, les trois enfants de la sœur de Cénéri : Gontran, l’aîné, âgé de sept ans, Valentine, âgée de cinq et Lucienne de quatre. Le garçon avait la figure chàfouine de son père ; les deux filles étaient les portraits de leur mère, roses et blondes, avec un regard doux et résigné. Ceux qui croient que dans le mariage c’est celui des deux époux aimant le plus qui impose son sexe et sa ressemblance à l’enfant, auraient pu deviner, en regardant ces trois enfants, l’histoire des sentiments de leur père et de leur mère. L’aîné, un garçon, datait d’une époque où, sans avoir précisément de l'amour pour sa femme, Friardel avait été cependant sensible à la beauté de la vierge pure et froide qui lui était livrée ; les deux autres, au contraire, deux filles, étaient nées au moment où le mari n’avait plus que de l’indifférence pour sa femme, tandis que la femme avait pris de l’amour pour son mari.
Cyprienne marcha droit à l’enfant blessée qui pleurait sur les genoux de sa sœur; la blessure n’était rien : une petite contusion au front.
« C’est Lucienne qui s’est jetée sur mon sabre, » dit Gontran en lançant un coup d’œil à ses deux sœurs.
Puis, cette explication donnée, il regarda la dame qui venait d’entrer et qu’il De connaissait pas.
* Qu’est-co que vous voulez, madame? dit-il d’un air rogue.
— Voir votre maman.
— Maman est dans sa chambre; il fallait la demander aux domestiques.
— Il n’y avait personne dans le vestibule.
— Ils n’y sont jamais, je le dirai à papa. »
Cyprienne regarda ce jeune monsieur, qui se montrait
si gracieux.
* Voulez-vous que j’aille chercher maman? dit Valentine.
— Oui, mon enfant. »
Elle allait partir en courant; Cyprienne la retint. La pièce dans laquelle elle était entrée était ce que les Anglais appellent la nursery, et ce que nous, nous n’appelons d’aucun nom, sans doute parce que la chose n’existe guère chez nous; il s’y trouvait, en plus des jouets, tout ce qu’il fallait pour travailler. Cyprienne se mit à la table de travail et écrivit rapidement quelques mots :
« Si vous voulez sauver votre frère, accordez-moi, madame, cinq minutes d’entretien. »
Elle plia ce papier et le donna à l’enfant. Une minute après, Mme Friardel parut.
« Mon frère ? dit-elle vivement. »
L’accent avec lequel ces deux mots furent prononcés et le regard qui les accompagna firent entrer l’espérance dans le cœur de Cyprienne.
« Sa vie n’est pas en danger, ce n’est pas une mauvaise nouvelle que je viens vous apprendre, c’est votre , secours que je viens demander.
— Enfants, allez jouer au jardin, » dit Mme Friardel.
Les petites filles obéirent; mais Gontran, qui s’était
campé devant Cyprienne, ne bougea pas : il fallut que sa mère le poussât doucement par l’épaule.
« En revenant de Paris, dit Cyprienne, où j’étais allée demander la protection du ministre, mais, hélas ! sans réussir, j’ai croisé le voiture de M. le baron Friardel; vous sachant seule, l’inspiration m’est venue de faire auprès de vous la dernière tentative qui puisse sauver votre frère. 11 m’a tant de fois parlé de l’amitié que vous aviez pour lui, de votre bonté, de votre dévouement....
— Que faut-il faire? interrompit vivement Mme Friardel en tendant la main à Cyprienne. Tout ce que je pourrai, je le ferai ; mais je suis si peu de chose; je puis si peu. Parlez vite, je vous prie; mon mari n’est sorti que pour quelques instants : il peut arriver d’un moment à l’autre. Mais d’abord, dites-moi, est-il vrai que Généri ait le cerveau malade?
— C’est un infâme mensonge.
— Je ne dis pas qu’il soit fou, cela je ne le croirai jamais, mais que ses idées soient dérangées, exaltées; qu’il ait besoin de soins.
— Ses idées sont aussi droites, aussi saines que les vôtres, et l’on vous a trompée comme on a trompé ses parents et les juges.
— Mais M. Gillet?
— M. Gillet ne l’a jamais examiné ; ne croyez aucun des mensonges qui ont été préparés pour le perdre. Par la vie de mon enfant, je vous jure que Cénéri a, et que toujours il a eu sa pleine raison; c’est pour cela que je viens à vous, afin que toutes deux nous l’arrachions de cette maison de fous, où il deviendra fou lui-même si on l’y retient encore. Je ne voudrais pas qu’une seule de mes paroles pût vous blesser, ou blesser ceux que vous
aimez ; cependant il faut bien que je vous explique qu’il est victime d’une machination ayant pour but d’empêcher notre mariage d’abord, et par suite de ne pas lui payer la part qui lui revient dans l’héritage de votre oncle.
— Puisqu’il n’est pas malade, vous n’avez rien à m’expliquer, je devine tout.
— M. le baron Friardel aura été trompé.
— Trompé ! »
L’étreinte dans laquelle elle serra la main de Cyprienne et son regard navré expliquèrent ce que ses lèvres ne voulaient pas dire.
« C’est auprès de lui que je vous demande d’agir, continua Cyprienne, car c’est de lui cjue viennent tous les coups qui nous ont frappés et qui nous accablent. Quand même les médecins accorderaient la sortie de Cénéri, et je ne crois pas qu’ils l’accordent, car on trouvera bien quelque complication nouvelle pour le retenir, quand même ils l'accorderaient, restera toujours le procès en interdiction, et d’avance je suis certaine qu’il sera perdu pour nous. Obtenez de votre mari qu’il renonce à ce procès, et si c’est la fortune entière de votre oncle qu’il veut, Cénéri l’abandonnera : je l’y déciderai. Que nous importe un peu plus un peu moins d’argent, pourvu qu’il soit libre? »
Gomme Mme Friardel ne répondait pas, elle la regarda , craignant de l’avoir blessée. Ses yeux étaient pleins de larmes, et son beau visage, d’ordinaire triste mais résigné, avait pris une expression désolée.
« Mon Dieu I dit-elle en laissant couler ses larmes, mon Dieu! pourquoi ne suis-je pas la femme que je devrais être? Ah! je comprends bien que vous veniez à moi; vous y venez, parce que vous croyez que je suis
une femme de cœur, et que, pour sauver mon frère, j’aurai le courage, j’aurai la force d’arrêter mon mari. Mais je ne suis pas cette femme-là, mais je n’ai pas de courage, je n’ai pas de force, je n’ai pas de dignité, je n’ai aucune puissance sur mon mari, qui ne m’aime pas, qui rit de ma faiblesse et me méprise. Que voulez-vous que je fasse? Je ne peux pas me défendre; puis-je défendre mon frère? »
Elle cacha sa tête entre ses mains. Mais tout à coup, la relevant :
« Vous voyez bien que je suis lâche et que je ne sais que pleurer. Vous ne saviez donc pas que dans cette maison, où je devrais être maîtresse, je ne suis rien ; c’est une autre qui commande. Mes enfants même ne m’appartiennent pas ; c’est Mme Forster qui élève mon fils; dans six mois elle me prendra ma fille aînée, et dans deux ans ma petite Lucienne. Moi, je suis trop bête. A table, lorsqu’il y a du monde, je ne dois pas parler. Si vous étiez venue me demander de l’argent pour secourir mon frère, je n’aurais pas pu vous donner cent sous. Ce n’est pas moi qui dirige ma maison ; les domestiques ne m’obéissent pas, et ils se moquent de moi, excepté ma vieille Fanny, que tout le monde tourmente, parce qu’elle m’aime. Les toilettes élégantes que vous m’avez vues quand vous m’avez rencontrée quelquefois dans la ville ou aux courses, ce n’est pas moi qui les achète et les choisis. C'est cette femme. Quand nous devons sortir ensemble, c’est elle qui me fait dire quelle robe je dois mettre, afin que toujours je lui serve de repoussoir. Quand nous nous promenons dans ma voiture, c’est elle qui dit à mon cocher où elle désire aller.
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Gyprienne fit un mouvement involontaire d'étonnement et de pitié.
« Pourquoi, oui, pourquoi, n’est-ce pas, je supporte tout cela? Parce que je suis une nature molle; parce que j’ai peur de la lutte; Parce que.... tenez, méprisez-moi, parce que, quoi qu’il ait fait, quoi qu’il fasse, malgré que je le connaisse et le juge, je l’aime encore. »
Un sanglot lui coupa la parole ; mais tout à coup elle releva les yeux, écouta une seconde et courut à. la fenêtre : on entendit un bruit de roues sur le gravier du jardin.
Vivement elle revint vers Cyprienne.
« Mon mari ! Il ne faut pas qu’il vous trouve ici. Mon Dieu! que se passerait-il I Sauvez-vous, sauvez-vous vite par ici. »
Elle ouvrit une porte qui donnait sur les jardins, du côté opposé à celui par lequel arrivait la voiture.
« Et Cénéri? demanda Gyprienne.
— Je ne sais pas, j’y penserai, je chercherai, je vous écrirai. Partez, partez; en tournant autour du château, vous gagnerez les bosquets et l’avenue, il ne vous verra pas. »
Gyprienne se laissa entraîner. Lorsqu’elle fut prête à franchir le seuil, Mme Friardel se jeta dans ses bras, et l’embrassant ardemment :
« Soyez tranquille, je trouverai, pour lui j’aurai du courage; demain je vous écrirai. *
Malgré cette promesse, Gyprienne rentra fort peu rassurée au Camp Héroult. Elle, vaillante et passionnée, ne pouvait pas comprendre uue nature aussi faible et aussi craintive. Aimer un homme comme Friardel, un mari qui avait une maîtresse et qui ne vous aimait pas !
Elle fat donc très- surprise de recevoir le lendemain cette lettre sur laquelle elle comptait si peu.
« J’ai peut-être trouvé un moyen. Est-il bon? Je n’en sais rien. Soyez demain, je vous prie, chez votre avoué, M. Pioline. A quelle heure? Je ne sais. De midi à cinq heures, car j’irai à pied si je ne peux pas avoir ma voiture. Priez-le de m’attendre. Aimez un peu votre pauvre sœur,
« Louise Friardel. »
A quatre heures, le lendemain, Mme Friardel entra dans le cabinet de Pioline. Gyprienne, qui attendait depuis midi, commençait à désespérer; en la voyant, elle fut effrayée des changements qui s'étaient faits en elle : extrêmement pâle, les yeux rougis et gonflés, elle était agitée d’un tremblement nerveux.
« Monsieur, dit- elle à l’avoué, une femme qui obtient sa séparation de corps, reprend-elle sa fortune?
— Assurément, répondit l’avoué surpris de cette interrogation sur le Gode : la séparation de corps entraîne la séparation de biens.
— A qui sont remis les enfants?
— A celui des époux qui obtient la séparation.
— Je vous remercie. Pour obtenir cette séparation, des lettres écrites par un mari à sa maîtresse, et par celle-ci au mari, suffisent-elles?
— Cela dépend des lettres et aussi de la position de la maîtresse.
— Elle demeure dans la maison de la femme légitime.
— Entretien d’une concubine dans la maison commune, la séparation est certaine.
— Eh bien ! monsieur, dit-elle en parlant avec effort d’une voix saccadée, vous allez prévenir M. le baron Friardel que s'il ne fait pas mettre mon frère en liberté et s’il n’abandonne pas le procès en interdiction, vous demandez ma séparation de corps. »
Cyprienne, qui avait écouté sans savoir où elle voulait en venir, courut à elle, et la prit dans ses bras.
« Je vous ai promis de faire ce que je pourrais, je le fais. »
Puis, se tournant vers l’avoué :
« Voici les lettres, monsieur. »
Et comme l’avoué allait les ouvrir.
« Ne les lisez pas, dit-elle en rougissant.
— Cependant, madame, comme elles sont la base du procès, il faut bien que je sache si elles sont suffisantes.
— Vous avez raison, monsieur, lisez. »
Et elle se tourna vers Cyprienne.
« Excellentes, dit l’avoué après les avoir parcourues d’un coup d’œil ; la séparation est obligéé.
— Alors elle n’aura pas lieu. M. le baron cédera; il aimera mieux abandonner la fortune de mon oncle que la mienne. »
Elle paraissait à bout de forces ; Cyprienne voulut la faire asseoir.
« Non, dit-elle; il faut qüe je rentre.
— Mais que va-t-il se passer quand il saura la vérité ? Qu’allez-vous devenir?
— Je ne sais pas. Ne vous occupez pas de moi. Je ne serai pas plus malheureuse demain que je ne l’étais hier. Ne pensez qu’à Généri; vous lui direz qu’il a raison de croire que je l’aime bien. Vous allez devenir la tante
de mes enfants; s’ils ont besoin de vous, soyez pour eux une mère. »
Après l’avoir embrassée, suffoquée par l’émotion, elle sortit.
« Voilà une honnête femme, dit Pioline, qui certainement a peur d’être empoisonnée par son mari. Elle a tort, je pense. Non pas que M. le baron soit incapable de ce crime, mais il n’oserait pas. D’ailleurs, un mari a tant de facilités pour se débarrasser d’une femme qui le gêne : une fenêtre ouverte, un bon courant d’air, une fluxion de poitrine est vite gagnée. Elle n’a pas stipulé de garanties pour elle, ne pensant qu’à son frère, c’est à nous de penser à elle. Dans ma négociation je veillerai à cela. »
Si Pioline avait peur de parler franchement, il avait encore bien plus peur d’écrire, et, dans sa vie, il n’avait jamais traité une affaire sérieuse par correspondance. Il alla trouver son confrère Filsac pour le prier de prévenir M. le baron Friardel de passer en son étude, de lui Pioline, afin de s'entendre sur des propositions qu’il était chargé de lui faire, propositions qui devaient conduire à un arrangement tout à l’avantage du baron.
A cette communication, le baron répondit que si l’avoué Pioline avait des propositions à lui soumettre, il pouvait bien prendre la peine de passer au château de Cinglais.
Mais l’avoué Pioline ayant répliqué que, malgré toute sa déférence pour M. le maire de Cinglais, il croyait que la peine devait être prise par celui auquel les avantages profitaient, Friardel, excité par la curiosité, inquiété aussi par l'assurance de l’avoué, se décida à faire les premiers pas.
Pioline, avec ses manières affables et caressantes, commença par remercier Friardel ; puis, après l’avoir fait asseoir et s’être assuré que les doubles portes étaient fermées, il aborda l’entretien.
Il avait un air décidé, presque vainqueur, qui ne lui était pas habituel. Au lieu de fureter dans son bureau comme à l’ordinaire, il était renversé dans son fauteuil.
« Monsieur le baron, dit-il avec un sourire, j’ai la plus haute opinion de votre aptitude aux affaires, et je crois que vous êtes trop bon Normand pour ne pas connaître l’article 311 du Code Napoléon.
— Que porte cet article? » demanda Friardel, surpris de cet exorde singulier.
Pioline prit un Code qui était ouvert d’avance, et le passant au baron :
« Je vous en prie, veuillez jeter les yeux dessus, là, 311 : « La séparation de corps entraîne toujours la^ séparation de biens. » C’est bien cela. Maintenant, pendant que vous tenez le volume, lisez l’article 230 : «' La femme pourra demander le divorce pour cause d’adultère de son mari, lorsqu’il aura tenu sa concubine dans la maison commune. »
Friardel releva la tête, et de ses deux yeux perçants il regarda longuement l’avoué.
« Le mot divorce ne signifie rien, dit celui-ci avec une bonhomie affectée, l’article* s’applique parfaitement à la séparation de corps: il ne s’est pas trouvé emporté dans l’abrogation du divorce.
— Eh bien ! que m’importe?
— Oh ! beaucoup, beaucoup, monsieur le baron ; beaucoup, je vous assure. Et si j’ai pris ce chemin dé-
Diqitized bv C.nogte
tourné, qui vous paraît peut-être trop long, c’est qu’en réalité il est le plus court, attendu que ces deux articles forment la base de l’arrangement que je suis chargé de vous proposer. »
Pioline, enchanté de sa tactique, croyait que le baron, impatient, allait s’écrier: « Quel arrangement? » Mais celui-ci, qui le sentait venir, prit une altitude indifférente.
Alors il fallut qu’il expliquât sa combinaison. Le baron ne sourcilla pas : les yeux fixés sur le Gode qu’il tenait entre ses mains, il laissa l’avoué aller jusqu’au bout.
« Vous avez fini , dit-il dédaigneusement lorsque celui-ci s’arrêta.
— A peu près.
— Vous oubliez cependant de me montrer ces fameuses lettres qui vous paraissent si décisives.
— Je n’oublie pas, je ne veux pas, au moins pour les originaux ; ils sont trop précieux pour être communiqués ; mais j’en ai fait à votre intention une copie que voici. »
Puis, pendant que Friardel lisait celte copie :
« Vous voyez; toute la précision désirable se trouve dans ces lettres : ce nom donné à Mme la baronne, « la bête à pain », suffirait seul pour faire prononcer la séparation. »
Friardel perdit de ston' assurance.
« Vous savez bien, dit-il, que quand même je pourrais obtenir l’abandon de l’instance en interdiction, je ne peux pas faire sortir mon beau-frère de l’établissement du Luat ; cela regarde les médecins et ensuite les juges. Si je déclare qu’il a sa raison, et si en même
temps les médecins déclarent qu’il est fou, on ne le relâchera pas; il est oiseux, il me semble, d’expliquer cela à un avoué.
— Pas si vite, je vous prie ; pour cela encore nous avons une petite combinaison. La voici : les experts n’étant pas d’accord, on va en nommer un troisième, vous vous arrangerez pour que ce soit M. Gillet. Or comme M. Gillet a la plus grande confiance en vous, quand vous lui aurez affirmé que votre beau-frère n’est pas fou, il vous croira, et cela d’autant mieux que tout le monde sait quel intérêt vous avez à dire le contraire.
— Je ne suis pas la conscience de M. Gillet.
— Ne parlons pas des absents. Ce que je veux dire, c’est qu’en décidant M. Gillet, vous donnez une belle preuve de désintéressement qui vous fera honneur dans le pays. M. Gillet concluant à la mise en liberté immédiate, le tribunal n’aura qu’à l’ordonner. Rien n’est plus simple : dans quatre jours tout, y compris le désistement à la demande en interdiction, doit être terminé à la satisfaction générale. Et alors je vous donnerai ces lettres.
— Si vous ne me les donnez pas.
— Cher monsieur, c’est une affaire de confiance; à vous de voir. Nous sommes aujourd’hui mercredi, samedi soir je forme ma demande en séparation de corps. A ce propos, permettez-moi de vous conseiller les plus grands ménagements pour Mme la baronne ; s’il lui arrivait quelque chose de fâcheux en ce moment ou plus tard, je serais un témoin à charge dont la déposition serait bien grave. »
Sur ce mot, Pioline reconduisit Friardel jusque dans la rue avec force politesses, et il revint en se frottant
les mains. Il était satisfait de la façon dont il avait mené les choses ; une seule crainte le tourmentait.
« Pourvu que Mme FriaTdel ne faiblisse pas devant son mari : les femmes sont des êtres si étranges ! »
Pendant que Pioline, fier et triomphant, racontait à . Gyprienne comment il s’était acquitté de sa négociation, Friardel rentrait au château de Cinglais.
Furieux de cette tentative de résistance, il n’en était pas très*eiïrayé, car il croyait bien connaître sa femme, et il se flattait de n’avoir qu’un mot à dire, qu’un geste à faire pour la réduire à sa soumission ordinaire. Elle aura été entraînée, pensait-il, mais elle ne tiendra pas longtemps. Il avait d’autant plus de raisons de compter sur la docilité de son esclave, qu’elle était son ouvrage et qu’il n’avait pas encore oublié par quels moyens il l’avait établie et maintenue.
En descendant de voiture, il se rendit à la chambre de sa femme. Dans le vestibule il rencontra ses enfants qui, comme à l’ordinaire, accouraient pour l’embrasser, mais il les repoussa d’un geste brusque, et ceux-ci, qui étaient habitués à obéir au moindre coup d’œil de leur père, se rangèrent timidement pour le laisser passer.
Mme Friardel, lorsqu’elle le vit entrer, comprit, au tremblement de ses lèvres pâles, que le moment de la lutte était arrivé. Depuis le matin elle attendait ce mo- '
ment avec anxiété, s’excitant au courage, se rappelant les paroles de sa mère alors qu’à son lit de mort elle l’avait chargée de veiller sur Généri, priant Dieu de la soutenir et de l’inspirer.
« J’arrive de Condé, » dit-il en fermant la porte au verrou.
Disant cela, il s’approcha d’elle, et la saisit brusquement par le poignet.
« Vous êtes donc devenue hypocrite et lâche maintenant ? il ne vous manquait plus que cela. »
Il lui serra le bras si fortement, qu’elle jeta un cri de douleur.
« Laissez- moi, dit-elle, vous me faites mal. »
Mais, au lieu de la lâcher, il se pencha sur elle, et la regarda longuement, comme si de ses deux yeux il voulait la poignarder.
Elle crut qu’elle allait défaillir ; mais elle avait sur sa table à ouvrage une petite miniature qui était le portrait de sa mère, et ses yeux, en s’abaissant devant ceux de son mari, rencontrèrent ce portrait. Il lui sembla que sa mère présente l’encourageait à se défendre et à sauver Généri.
« Si vous voulez me tuer, dit-elle, je vous préviens que j’ai déposé en mains sûres une lettre pour qu’elle soit ouverte après ma mort, et, comme un témoin vivant, vous accuse.
— M’accuse de quoi?
— De m’avoir tuée. »
Ce que n’auraient pu faire les plaintes, les pleurs, les prières, ce mot le lit : Friardel desserra les doigts. Pour que sa femme en fût arrivée à croire qu’il pouvait la tuer, il fallait qu’elle eût étrangement changé.
D’où venait ce changement, de quelle époque datait-il? qui l’avait inspiré, cela importait à savoir.
« C’est votre avoué qui vous a mis ces idées d’assassinat dans la tête, dit-il en ricanant ; pauvre cervelle qui accepte tout ce qu’on lui donne, girouette qui tourne à tous les vents 1
— Vous voulez bien faire enfermer mon frère dans une maison de fous, alors qu'il n’est pas fou; pourquoi maintenant ne voudriez-vous pas me tuer ? Un crime vaut l’autre.
— Et c’est pour cela que vous demandez votre séparation de corps ; je suis bien aise de voir quels moyens on a mis en œuvre pour vous entraîner ; il ne fallait rien moins que cette peur de mourir pour vous pousser à la révolte.
— Il fallait que je fusse certaine que mon frère, jouissant de sa pleine raison, était victime de votre cupidité.
— Vous avez cette certitude ?
— Je l’ai, et c’est pour cela que je demande ma séparation ; je ne resterai pas plus longtemps unie à l’homme qui est capable d’un pareil crime : je serais sa complice. Quant à la peur de mourir, tuée par vous, oui, c’est vrai, cette peur est entrée aujourd’hui dans mon cœur; mais vous méjugez plus lâche que je ne le suis en croyant que c’est elle qui me fait agir : mourir ! ah! plût à Dieu !
— De sorte que si je laissais sortir votre frère du Luat, vous abandonneriez votre demande en séparation. C’est bien ce que vous voulez, n’est-ce pas ?
— Ah ! faites cela, » s’écria-t-elle dans un élan passionné.
Elle releva sur lui ses yeux pleins de larmes; croyant avoir vaincu, lé remords d’avoir parlé si durement l’attendrissait déjà ; il était, par ces derniers mots, redevenu son mari, le père de ses enfants. Mais elle rencontra un regard moqueur qui la glaça comme le froid d’un couteau et lui fit comprendre qu’il se jouait d’elle.
« Je suis content, dit-il, de voir comme vous aimez votre frère ; ce sera un fil de pltfs dans ma main pour vous bien tenir, car je vous tiendrai, je vous le jure, et vous ferai marcher droit. Maintenant, assez de discussion. »
Il ouvrit un petit bureau, prit tout ce qu’il fallait pour écrire, et, l’apportant sur la table à ouvrage devant laquelle sa femme était restée assise:
« Ecrivez ce que je vais vous dicter, » dit-il d’une voix sèche et impérieuse.
Machinalement, et avec sa docilité habituelle, elle prit la plume. Il dicta :
« Un mot d’explication avec mon mari m’a fait comprendre l’erreur dans laquelle j’étais tombée. Veuillez lui remettre les lettres que je vous ai confiées, et, par suite, considérez comme nul le pouvoir que je vous ai donné. »
La plume levée, elle avait écouté son mari ; à ces dernières paroles elle la posa sur la table.
« Je n’écrirai pas cela, » dit-elle résolûment.
Sans répondre, il s’avança vers elle et lui prit brusquement la main.
« De force ou de bonne volonté, vous écrirez. »
Elle voulut se dégager, il serra plus fort et la maintint.
Sur un coussin devant la cheminée dormait un petit chien anglais que Cénéri avait autrefois donné à sa sœur et qu’on appelait Grispy : il était choyé et caressé de tous, et les enfants eux-mêmes, par une sorte d’obéissance respectueuse pour leur mère , ne le tourmentaient pas trop. Le bruit des voix l’avait éveillé ; lorsqu’il vit Friardel violenter sa maîtresse, il s’élança contre lui en aboyant. Du bout de sa botte, Friardel le repoussa ; mais le chien exaspéré, non dompté, se jeta sur lui avec fureur et le mordit à la jambe.
« Est-ce que ce chien est fou aussi? » dit-il.
Et d’un coup de pied il le jeta brutalement dans un coin, où le pauvre animal resta à gémir.
« Écoutez, dit-il en revenant vers sa femme, vous ne voulez pas écrire. C’est bien ; mais faites attention que c’est la guerre entre nous.
— La guerre lâche et brutale.
— La guerre, la guerre implacable, dans laquelle je vous briserai comme une paille. Vous vous croyez forte parce que vous m’avez volé des lettres ; eh bien ! qu’est-ce qu’elles prouvent, ces lettres?
— Que cette femme est votre maîtresse, et que je suis « une bête à pain ; » n’est-ce pas assez '!
— Ce n’est pas cette lettre qui prouve cela, c’est vous ; vous qui, me connaissant et connaissant mieux que personne mes relations et mon influence, avez pu croire que le tribunal de Condé accueillerait votre demande.
— Alors, que vous importe, et pourquoi vous metelle dans cette colère honteuse, si d’avance vous savez qu’elle sera repoussée ?
— Ceci est mon affaire ; je ne vous ai pas habituée
à m'interroger. J’ai mes raisons pour vouloir que vous renonciez immédiatement à votre sotte demande, cela doit vous suffire.
— Rendez la liberté à mon frère.
— Jamais; non-seulement il ne sortira pas du Luat, mais je vous y ferai enfermer aussi : lui aux hommes, vous aux femmes, et si ce n’est pas assez, votre père ira vous rejoindre tons deux. Qui donc vous a fait croire qu’on me résistait? Vous, vous au travers de mon ohemin ! Je vous donne une heure pour réfléchir et céder. N’oubliez pas que vous êtes dans ma main , vous, votre frère, votre père, vos enfants. Femme sensible, il fallait commencer par vous arracher le cœur, si vous vouliez lutter. »
Il sortit, mais à peine avait-il tiré la porte qu’il la rouvrit pour chasser devant lui le petit chien qui se. sauva craintivement, la queue entre les jambes, les oreilles collées sur le cou.
Mme Friardel respira. Eh quoi 1 ce n’était pas plus difficile que cela d’avoir du courage! La bataille avait été rude, mais combien moins douloureuse encore que pendant ces huit longues années ne l’avait été la résignation de tous les jours 1 Les enfants ? il menaçait de la faire obéir par ses enfants ; mais Pioline lui avait dit que dans la séparation de corps les enfants étaient confiés à celui des époux qui obtenait la séparation. Son père, son frère? que pouvait-il contre eux en ce moment? Elle, elle seule était exposée, mais cela importait peu ; elle pouvait bien souffrir pour que Généri fût sauvé. Plus elle réfléchissait, plus elle s’affermissait dans sa résolution; elle ne céderait pas.
Tout au coup retentit l’explosion d’un fusil, suivie
immédiatement des gémissements d’un chien. A la voix elle crut reconnaître son petit Crispy. Elle ouvrit la fenêtre : sur la pelouse, Grispy se traînait ensanglanté ; le train de derrière seul avait été atteint, et il se tordait agonisant, sans pouvoir avancer. A quelques pas, un garde rechargeait son fusil.
« Pierre, s’écria-t-elle, c’est vous!
— Madame, c'est monsieur le baron qui m’a dit de le tuer, parce qu’il était enragé ; mais la main m’a tremblé. Pauvre petite bête ! »
Friardel parut au bout d’une allée, les yeux tournés vers le balcon ; elle referma vivement la fenêtre et se boucha les oreilles avec les deux mains pour ne pas entendre. Mais une détonation sourde la souleva. C’était là le commencement de la guerre : on tuait ce chien parce qu’elle l’aimait. Cette méchanceté, au lieu de l’affaiblir, l’exaspéra.
S’il avait si rapidement commencé les hostilités, elle devait s’attendre à ce qu’il ne s’en tiendrait pas là. Maintenant qu’allait-il inventer? C’était ce qu’elle se demandait avec inquiétude, moins par épouvante que pour n’être pas prise à l’imprévu, quand la vieille Fanny entra dans sa chambre les yeux rouges, la ligure bouleversée. A son service depuis huit années, Fanny avait élevé tous les enfants que Mme Friardel avait elle-même nourris; c’était plus qu’une domestique, c’était presque une amie, et depuis l’installation de Mme Forster au château, c’était une confidente, une consolatrice.
« Eh bien, Fanny, qu’y a-t-il donc?
— Ahl Madame, ce n’est pas possible n'est -ce pas? M. le baron me renvoie; il veut que dans une heure
je sois partie ; et je n’ai rien fait, je vous assure ; je n’ai rieD dit, pas même quand on a tué le petit chien; pauvre Crispy I Seulement quand Monsieur m’a annoncé qu’il fallait partir, j'ai répondu avec respect que je ne partirais pas. Il m’a menacée d’envoyer chercher les gendarmes. Les gendarmes pour moi qui ai élevé les enfants. N’est-ce pas que c’est impossible ? »
Au contraire, c’était possible. Ce fut ce que Mme Friardel expliqua.
« Ah 1 Madame, quand vous serez toute seule, il vous empoisonnera.
— Fanny, ne parlez pas ainsi, car moi aussi je me fâcherais. Partez, allez chez ma belle-sœur et restez-y jusqu’à la fin de ma lutte contre mon mari. Je vais vous donner une lettre, vous serez bien accueillie. Si je triomphe, vous rentrerez ici; si je succombe, vous pourrez venir près de moi, puisque je serai libre, mais je ne succomberai pas: tout ce qui se passe me prouve combiei; il a peur de cette séparation. »
C’était pour s’encourager et s’étourdir qu’elle se répétait :
« Je ne succomberai pas. »
Mais au fond du cœur elle était dans une horrible angoisse : par la mort du chien, par le renvoi de Fanny, elle sentait que si son mari cédait, ce ne serait qu’après avoir épuisé tous les moyens d’intimidation ou de torture.
Fanny avait quitté la chambre de Mme Friardel depuis un quart d’heure à peine, quand Mme Forster se fit annoncer.
Cette femme chez elle en ce moment! Son premier mouvement fut de fermer sa porte; mais un éclair de
réflexion lui fit comprendre qu’il valait mieux la recevoir : elle ne venait pas sans motif; la repousser, c’était rester livrée aux craintes de l’inconnu.
Ordinairement l’abord de mislress Forster était hautain et froid, mais dans la circonstance présente elle avait encore exagéré sa froideur; la tête haute, les yeux voilés, les lèvres pincées, les bras collés contre le corps, marchant d’un grand pas mécanique, elle donnait assez bien l'idée d’une jeune et austère puritaine qui vient d’être outragée par la légèreté française.
« Madame, dit-elle d'une voix brève, je viens de voir monsieur votre mari. »•
Mme Friardel ne sourcilla pas.
« Il m’a dit vos intentions et sur quels soupçons outrageants pour moi, ridicules pour tous, vous comptiez appuyer votre procès. »
Décidée à ne pas répondre, Mme Friardel garda la même attitude. Devant ce dédain, mistress Forster perdit un peu de son assurance.
« Il m’a parlé de je ne sais quelles lettres; je ne vous demande pas comment vous avez pu vous les procurer, il me répugnerait de connaître vos moyens. Naturellement j’ignore le contenu des lettres de M. Friardel, mais la convenance de toutes celles qu’il m’a écrites m’autorise à croire qu’elles sont parfaitement innocentes; quant aux miennes, je défie la malignité la plus perverse de leur donner une interprétation fâcheuse. »
Il était à croire que Mme Friardel allait se récrier; elle ne remua pas les lèvres, elle ne releva pas ses yeux, qu’elle tenait attachés sur le parquet. Mistress Forster devait donc sortir ou continuer. Elle continua.
« Ce que je vous dis là n’a pas pour but de me dis-
culper; une femme comme moi est au-dessus du soupçon ; d'ailleurs, l’approbation de ma conscience et l’estime de mon mari me suffisent. J’agis dans votre intérêt, pour votre tranquillité, poussée parle souvenir de notre ancienne amitié. Je ne veux pas que, quand je vais être loin de vous, vous puissiez croire que la femme chargée de veiller sur vos enfants n’est pas une femme irréprochable. »
Elle avait trouvé le mot qui devait de force desserrer les lèvres de Mme Friardel.
« Mes enfants !
— Oui, je les emmène en Angleterre; M. Friardel ne veut pas que leurs oreilles puissent être effleurées par la plus légère parole ayant rapport à ce procès. Gontran est déjà grand, Yalentine a l’intelligence ouverte, il ne faut pas qu’ils puissent juger leurs parents. Je les tiendrai à l’abri du scandale que vous allez soulever, soyez tranquille. »
Mme Friardel écoutait stupéfaite, hébétée, se demandant si elle avait sa raison, se déchirant les mains avec ses ongles pour être certaine qu’elle était éveillée.
Sans en entendre davantage, elle se leva et courut à la chambre des enfants qui n’était séparée de la sienne que par un cabinet de toilette.
« C’est inutile, dit mistress Forster, ils sont partis depuis un quart d’heure. »
Mme Friardel s’arrêta. Partis! Il lui enlevait ses enfants. Et Lucienne qui le matin paraissait menacée d’une éruption. Partis I et cette femme allait devenir leur mère.
Pour avoir voulu être rude et décisif, le coup était maladroit. Si les enfants étaient venus lui dire : « Ma-
man, nous partons, adieu, embrasse-nous, » elle se fût traînée à genoux pour les garder, elle eût prié, supplié, elle eût accordé dix fois, cent fois plus qu’on ne lui demandait; mais les lui enlever ainsi, ce n’était pas possible. II y avait là un piège grossier dans lequel on voulait la faire tomber. Quelle joie pour mistress Forster d’avoir pu surprendre son émotion et ses craintes ! Ses enfants partis pour l’Angleterre, cela était tellement monstrueux que c’était invraisemblable. Ils étaient là, à quelques pas sans doute, à faire une promenade en voiture dans le parc ; ils allaient revenir dans quelques minutes. Brusquement elle s’assit.
e C’est bien, dit-elle en s’efforçant de parler avec calme, il vaut mieux en effet qu’ils ne connaissent jamais les scandales de ce procès. Si bas que tombe une femme d’ailleurs, elle respecte toujours l’innocence d’un enfant. Vous pouvez les rejoindre; j'attendrai que la loi me les rende : ce ne sera pas long. »
A son tour mistress Forster demeura interdite ; on ne lui avait pas dit, elle n’avait pas cru que l’entretien tournerait ainsi. Elle se leva, car les regards deMmeFriardel, fixés sur elle, la gênaient, et, sans un mot de plus, elle sortit.
Il était temps; MmeFriardel était à bout. Seule, elle put éclater et pleurer à son aise. Partis! partis! Son cœur se fondait. Pendant une heure elle n’arrêta ses larmes que pour écouter si elle n’entendait pas rouler la voiture qui lui ramenait ses enfants. Ils ne revenaient pas. L’inquiétude la prit, et, sans oser se préciser ses craintes, elle voulut interroger les domestiques ; en les faisant parler, peut-être apprendrait-elle quelque chose.
Comme elle se dirigeait vers l’écurie, elle aperçut le
cnré de Cinglais qui entrait au château. Elle voulut l’éviter, car elle n’était guère en disposition de recevoir une visite ; mais il l’avait vue, et il venait à sa rencontre.
C’était un bonhomme, surnourri, couperosé, excellent prêtre d’ailleurs, modeste, indulgent et charitable, une vraie boîte à lettres pour les péchés, ne gardant rien de ce qu’on lui confiait et ne voyant dans la direction des femmes que des pénitences à imposer.
« Je voudrais vous entretenir quelques instants en particulier, dit- il en abordant Mme Friardel d’un air embarrassé. »
Elle le fit entrer dans le petit salon du rez-de-chaussée.
« Ma chère dame, dit-il assez bravement, car il était dans son caractère de traiter rondement toutes les affaires, j’ai reçu il y a un quart d’heure la visite de M. le baron, il m’a appris une nouvelle désolante. Vous voulez demander votre séparation de corps ; comme votre directeur, j’ai le droit d’être surpris que vous ayez pris une pareille détermination sans m’en parler; comme votre curé, je suis affligé du scandale qui va se produire. Vous, madame la baronne, qui donniez l’exemple de toutes les vertus; vous qui....
— Mieux que personne, dit-elle en interrompant ce sermon qui menaçait d’être long, vous savez ce que j’ai souffert. J’aurais pu souffrir dix ans encore, peut-être. Les saints martyrs que nous honorons n’ont trouvé la force de supporter leur supplice que parce qu’ils se dévouaient à leur foi; moi, monsieur le curé, qui ne suis qu’une pauvre femme, si je trouve la force en ce moment d’affronter les dangers dont on me menace, c’est
que je la puise aussi dans le dévouement. Seule, vous me verriez faible, telle que j’ai toujours été. »
A ce discours peu intelligible, le curé répondit par les grands mots de résignation, de femme chrétienne, de bonheur des élus.... ,
Une fois encore elle l’interrompit, car toutes ces paroles, en ce moment, ne disaient rien à son cœur, et, de plus, elles 1 empêchaient d’écouter ce bruit de voiture qu’elle attendait si anxieusement.
« C’est M. Friardel qui vous a chargé de me faire abandonner ma demande.
— Chargé n’est pas le mot propre ; à vrai dire, il ne m’a chargé de rien, il m’a annoncé vos dispositions avec désolation, et j’ai cru comprendre qu’il serait heureux de me voir prendre l’initiative d’une intervention pouvant ramener entre vous la paix et la concorde, alors j’ai....
— Eh bien, monsieur le curé , n’insistez pas ; le meilleur moyen pour que cette séparation n’ait pas lieu, c’est que je persiste, quoi qu’il arrive, à la demander; et si j’ai cette force jusqu’au bout, elle n’aura pas lieu, je l’espère.
— Mon Dieu! se dit le curé en retournant chez lui, est-ce que Mme Friardel aurait aussi la tête dérangée comme son pauvre frère? Ce serait une affection de famille. Quel malheur! mon Dieu, quel malheur! Il est vrai qu’elle a tant souffert. Cette protestante a empoisonné le pays de son souffle pernicieux. »
Quand la cloche du dîner sonna, les enfants n’étaient pas encore revenus, et Mme Friardel attendait, en proie à une fièvre violente, incapable de former une idée pré cise et de la suivre. Elle avait interrogé les domesti-
ques, ils ne savaient rien, le cocher n’avait pas dit quand il rentrerait. Est-ce que vraiment ils étaient partis pour l’Angleterre? Mais on n’avait emporté aucune de leurs affaires. Et cependant, pourquoi n’arrivaieüt-ils pas?
N’étant pas descendue à l’appel de la cloche, elle vit son mari entrer dans sa chambre.
« Vous ne dînez pas? » dit-il, d’une voix presque douce.
Sans répondre elle secoua la tête, carie seul mot qui en ce moment eût pu sortir de ses lèvres, était « les enfants;» et ce mot c’était la soumission.
« Je comprends, continua-t-il, que vous ne pensiez pas à dîner; moi-même je n’y pense guère, car les circonstances que nous traversons sont graves, pour tous deux douloureuses, et pour moi plus douloureuses même que pour vous. »
Elle leva sur lui son regard navré.
« Oui, cela est tel que je vous le dis, car quoi qu’il arrive, que vous obteniez votre séparation ou que votre frère sorte du Luat, je suis également perdu.
— Perdu, vous!
— Vous me croyez riche, je suis ruiné; ma fortune est engloutie, la vôtre est engagée; voilà pourquoi je voudrais ne pas payer immédiatement les quatre cent raille francs que je dois à votre frère. Il n’eût pas été fou, sans doute je me serais exécuté.
— Il ne l’est pas, vous le savez.
— Malheureusement il l’est; il l’est pour tout le monde, pour les médecins, pour les magistrats, et cet argent va être dévoré, gaspillé par cette femme. Entre mes mains, au contraire, il nous sauve. Personne ne soupçonne ma situation embarrassée. Voici les élections;
je suis certain de me faire nommer député. Une fois député, je rétablis mes affaires. Pourquoi ne serais-je pas ministre? Vous savez' que j’ai toujours réussi dans ce que j’ai voulu. Ministre, la fortune est à nous. Gontran, substitué à votre père, devient comte d’Êturquerais; nos filles font de beaux mariages. Tout cela est dans ces quatre cent mille francs que je ne veux pas m’approprier, mais dont je voudrais seulement retarder l’échéance. Ahl Louise, est-ce vous qui allez me perdre, quand vous n’auriez qu’à écouter votre cœur pour me sauver?
Était-il sincère? Elle le regarda : leurs yeux se rencontrèrent; pour la première fois il baissa les siens.
« Les enfants? dit-elle.
— Ils reviendront demain.
— Demain, il est donc vrai que vous les avez confiés à cette femme; mes enfants, mes filles, sont près d’elle. Le père capable de cela est capable de tout. Vous me trompez, vous mentez maintenant. Après avoir voulu me prendre par la peur, vous essayez de me prendre par la pitié. Après le drame, la comédie. »
La fureur l’emporta sur la ruse.
« Misérable! s’écria- t-il en s’avançant contre elle le bras levé.
— Frappez , si vos coups marquent, ce sera une nouvelle preuve pour les juges. »
Il ne frappa point. La colère l’avait entraîné, mais sa nature froide et raisonnante reprit vite le dessus.
« Puisque vous ne voulez pasdîner, dit-il, couchezvous, cela vous fera du bien. »
Sur ce mot insolent, il sortit et ferma la porte à double tour.
Le samedi, à midi, en chambre du conseil, le tribunal rendait un jugement ordonnant la sortie immédiate de Cénéri. Et à midi un quart, contre le désistement à la demande en interdiction, Pioline remettait àFriardel les deux lettres qui avaient eu le pouvoir d’accomplir en quatre jours ce que n’avaient pu faire en plusieurs semaines avoués, médecins, ministres et magistrats.
« Après notre conférence de mercredi, dit Pioline de son air le plus doux, j’ai eu des remords : quatre jours seulement pour ce que nous vous demandions, c’était peu, et j’ai eu envie de courir après vous; ce qui m’a arrêté, c’est la pensée que, pour des hommes de la valeur et de l’activité de monsieur le baron , rien n’est impossible : je ne me trompais pas. »
Friardel avait la défaite rageuse.
« Nous nous retrouverons, dit-il en jetant au feu les lettres qu’il regarda brûler et dont il remua les cendres.
— Ce sera un bonheur pour moi. »
Une voiture attelée des deux meilleurs chevaux de l’écurie attendait Gyprienne et Hélouis au bas de l’escalier du tribunal ; les sept lieues qui séparent Condé-le- Ghâtel du Luat furent franchies en moins d’une heure et demie.
Dès midi, Cénéri, en proie à une douloureuse anxiété, n’avait pu rester dans son pavillon, et il avait fait demander à l’abbé Battandier la permission d’attendre dans son cabinet. Cette permission avait été gracieusement accordée, si bien que quand Cyprienne précédant Hélouis ouvrit la porte de ce cabinet, ce fut Cénéri luimême qui la reçut dans ses bras.
Quelle joiel mais l’abbé était présent, il fallait se contenir.
« Eh bien! monsieur l’abbé, dit Cénéri triomphant, croyez-vous maintenant que j’aie ma raison?
— Je crois aujourd’hui au jugement qui ordonne votre sortie, comme j’ai cru naguère au certificat du docteur Gillet qui demandait votre entrée. »
Cyprienne avait voulu lui faire une surprise; elle avait commandé un dîner de cérémonie, et quand, après trois semaines d’absence, il entra dans son salon, il y trouva d’Ypréau arrivant exprès des courses de Tours avec de Sainte-Austreberthe, de Plouha et quelques amis du voisinage ; enfin dans un coin Pioline, dont la mine mécontente faisait contraste avec la satisfaction générale.
« Qu’avez-vous donc, mon cher confrère? demanda Hélouis.
— Je ne suis pas votre confrère, je ne suis même pas digne d'être votre saute-ruisseau, je ne suis qu’une bête et un maladroit.
— Grand Dieu ! qu’avez-vous lait?
— Pendant que je tenais le baron, je n’ai pas pensé à lui dire de m’apporter le consentement à mariage de M. d’Éturquerais père. Est-ce assez stupide? je mérite la corde. Un homme quirapporte si bien et qui exécute
si rapidement tout ce qu’on lui demande ! Demain vous auriez pu faire la première publication.
— Nous irons le demander nous-mêmes; si le comte refuse, nous aurons recours aux sommations; d’ailleurs, nous y étions décidés. Gonsolez-vous.
— Jamais ; je vous assure que je suis une triple bête. »
On allait se mettre à table lorsqu’un domestique remit à Cyprienne une lettre qui, au dire du porteur, était très-pressée. Celle-ci, après l’avoir lue, appela Cénéri.
« Voici une lettre que Mme Friardel m’adresse. Lis :
« Ma chère sœur,
« A l’heure où vous recevrez cette lettre, Généri rentrera sans doute dans sa maison. J’aurais été heureuse de prendre part à votre joie; mais, puisque cela m’est impossible, je veux au moins vous dire que mon cœur est avec vous. Si vous pouvez voler cinq minutes à votre bonheur, écrivez-moi quelques lignes, afin que je sache comment il a supporté cet emprisonnement. Vous voudrez bien les remettre à mon commissionnaire, dont je suis sûre, car la poste, surveillée, ne fait pas de service pour moi.
« Croyez à toute l’affection et recevez les embrassements
« De votre sœur dévouée,
« Louise.
« Il serait ridicule d’avoir mauvaise honte avec vous;
je vous prie donc de récompenser mon commissionnaire dont je me servirai encore. »
Les yeux de Généri et de Cyprienne se rencontrèrent, et le même mot de pitié leur monta aux lèvres.
* Mme Friardel sort-elle quelquefois seule dans le parc? demanda Généri, en mettant un louis dans la main du paysan qui avait apporté cette lettre.
— Des fois oui, des fois non.
— Eh bien ! dites-lui qu’elle tâche de se trouver demain à deux heures dans le pavillon qui est au coin de la route de Cinglais et de la r.vière; si elle ne peut pas venir demain, qu’elle vienne après-demain; si elle ne peut pas après-demain qu'elle m’écrive et me fixe elle-même son jour et le lieu du rendez-vous. »
Le dîner fut gai : chacun semblait vouloir déployer tout ce qu’il avait d’entrain. Lorsqu'on passa au salon pour prendre le café, on trouva installé devant la cheminée, se chauffant le dos avec majesté, un gros bonhomme en toilette, qui paraissait menacé d’apoplexie dans son habit trop étroit.
« Monsieur le maire du Camp Héroult, dit Cénérien le présentant à ses convives qui le regardaient comme une bête curieuse, l’hippopotame ou le bœuf gras.
— En ma qualité de premier magistrat de cette commune, dit le père Bridoux serrant les mains de Généri, j’ai voulu être le premier k vous adresser mes félicitations. Jamais je n’ai douté que justice serait rendue à votre raison.... hum 1 k votre.... enfin je suis heureux que cela n’ait pas tardé plus longtemps. Par ma femme, je savais qu’on travaillait activement k votre délivrance, car les femmes, si j’ose m’exprimer ainsi et parler d’un sexe sans lequel l’humanité serait bien peu de chose (il
fit une belle révérence du côté de Cypriennej, les femmes sont curieuses. Il ne convenait ni à ma dignité d’homme, ni à mes fonctions, de chercher à savoir, malgré mon désir, où en étaient vos affaires. Mais hier, pas plus tard qu’hier, est-ce assez curieux? je rencontre M. le baron Friardel. La situation était grave, je dirai même, sans exagération, importante. Naturellement je ne lui dis rien, mais lui, m’ouvre la voie. »
A ce moment, l'hilarité, jusqu’alors difficilement contenue, éclata.
« Parfait, monsieur le maire, parfait, » s’écria d’Ypréau.
Mais le maire, la bouche ouverte, les bras tendus, resta longtemps sans comprendre ; puis tout à coup se donnant une claque sur la cuisse :
« Messieurs, pardonnez-moi, je vous assure que je n’en ai pas fait exprès.
— Nous en sommes convaincus.
— Je marchais donc à côté de M. le baron, lorsqu’il me dit :
— Vous voyez en moi un homme bien pressé, je cours partout pour faire mettre en liberté mon beau-frère, et j’ai l’espérance de réussir. »
« N’est-ce pas, messieurs , que les beaux sentiments remuent toujours l’âme ; moi, ces paroles me cassent bras et jambes. Alors je lui dis :
« Monsieur le baron, vous avez des difficultés avec votre beau-frère, je comprends ça; les affaires sont les affaires, soyez ferme avec lui, c’est bien, soyez de pierre, ne pliez pas, mais faites-lui des concessions; ne lui accordez rien de ce qu’il vous demande, c’est parfait, mais ne lai refusez rien ; bref, soyez un homme. Seulement,
quant aux démarches que vous faites en ce moment, c’est beau, c’est noble. »
« Et j’ai voulu que vous connaissiez ces démarches, afin que vous sachiez quelle a été la part de M. Friardel dans votre délivrance. Pour moi, messieurs, voilà un homme; si jamais il se présente à nos suffrages, il aura ma voix. »
En écoutant cet éloge, Cénéri, qui avait commencé par rire fronça le sourcil; il allait répondre quand d’Ypréau intervint.
« Il est bien naturel que vous donniez votre voix à ( celui qui a trouvé celle de votre cœur, » dit-il en riant au nez du maire ébahi.
On se sépara sous cette impression de douce gaieté.
Il avait été décidé entre Hélouis et Cénéri qu’ils feraient une visite à M. d’Éturquerais père pour lui demander une dernière fois son consentement au mariage. Cénéri s’était d’abord refusé à cet arrangement ; mais il avait fini par céder aux prières de Cyprienne et aux explications d’IIélouis, celui-ci d’ailleurs promettant de l’accompagner.
Lorsqu’ils arrivèrent au château d’Angerville , ce fut Mlle Arsène qui les reçut. Elle parut très-fâchée de ne pas pouvoir laisser ces messieurs pénétrer auprès de M. le comte, mais M. le comte qui reposait avait défendu qu’on le dérangeât : les défaites et les prétextes qu’elle avait si souvent employés avec Cénéri.
« Mademoiselle, dit Hélouis sans se mettre en colère, je vois que vous ne me connaissez pas. Je suis avoué : vous savez ce que c’est qu’un avoué , n’est-ce pas? c’est un homme qui a pour mission d’organiser les procès. Eh bien ! en ma qualité d’avoué , je dois
vous prévenir qu’en voulant trop bien garder M. le comte d’Éturquerais vous jouez un jeu dangereux pour vous, car si M. le comte vous a fait quelque avantage dans son testament, ce que , pour notre part, nous ne blâmons pas au moins dans une mesure raisonnable, vous vous exposez à ce que ce testament soit attaqué et cassé pour captation. Captation est un mot qui veut dire emploi de ruses et d’artifices pour obtenir un legs. *
Arsène se défendit très-fort de garder le comte ; assurément, il était le maître dans sa maison; ce n’étai pas elle, une pauvre servante, qui pouvait empêcher un père de voir son fils, et la preuve, c’est que, malgré les ordres reçus , elle voulait aller tout de suite lui demander s’il était en état de recevoir.
Ils trouvèrent le vieillard dans un fauteuil devant le feu, les pieds sur une chaufferette : une barre en bois réunissait les deux bras du fauteuil comme dans les chaises d’enfant, placée là pour l’empêcher de tomber en avant.
De sa dernière visite Cénéri avait gardé une douloureuse impression ; mais combien la réalité fut-plus triste encore qu’il n’avait pu la prévoir I M. d’Ëturquerais avait maigri au point de flotter dans ses vêtements trop larges ; sa taille s’était voûtée, et sa bouche demeurait toujours entr’ouverte. Il leva sur eux ses yeux éteints et rentrés comme s’ils étaient vidés, mais il ne reconnut pas son fils.
« Messieurs, dit-il, veuillez vous asseoir. »
Et comme Cénéri voulait lui expliquer le but de sa visite.
«Attendez, dit-il; il faut que je fasse venir ma
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femme de charge, mon intendante ; c’est elle qui me sert de trucheman, parce que j’ai l’oreille un peu dure ; vous lui direz ce que vous avez à me communiquer, et elle me le répétera. Je suis habitué à sa voix, j’entends tout ce qu’elle me dit; c’est très-commode.
— Vous entendrez bien ma voix, mon père.
— Pourquoi m’appelez- vous votre père? vous n’êtes pas mon fils. J’avais un fils, mais il est fou. C’est un grand malheur. Jeunes gens, que cela vous serve d’exemple : c’est l’amour que mtm fils a pris pour une femme indigne de lui qui l’a perdu. »
Arsène, au bruit de la sonnette, arriva.
Cénéri s’était déjà levé pour sortir ; mais Hélouis le retint.
« Nous venons vous demander votre consentement pour le mariage de votre fils , qui est guéri, » dit-il à haute voix.
Arsène répéta fidèlement cette phrase.
« Le mariage de mon fils, dit-il, ah ! oui ; moi, je ne sais pas ; il faut demander à Friardel ; s’il veut, je veux bien. M. le baron Friardel, le mari de ma fille, au château de Cinglais ; tout le monde vous indiquera le chemin. »
Ce fut tout ce qu’ils en purent tirer. Les sommations furent décidées.
Cénéri avait arrangé sa visite à son père de manière à se trouver, en revenant, au rendez-vous qu’il avait fixé â sa sœur. A deux heures moins quelques minutes, ils arrivaient devant le pavillon du parc de Cinglais : Mme Friardel était à la fenêtre qui ouvre sur la grande route. Elle lui fit signe de longer la muraille et de ne pas descendre de voiture : elle dans le pavillon , eux
dans la voiture, ils étaient à la même hauteur et ils pouvaient se toucher la main.
« Je voudrais bien t’embrasser, dit-elle avec un accent maternel, mais je n’ose pas. Il peut arriver d’un instant à l’autre ; comme cela au moins une explication est impossible entre vous deux.
— Malheureusement.
— A quoi bon ? elle ne pourrait être qu’une source de chagrins pour moi : tu ne le veux pas ?
— Je veux te remercier de ton dévouement , si remercier est possible pour ce que tu as fait. Gomme tu as dû souffrir?
— J’ai pensé à notre pauvre maman ; son souvenir m’a soutenue.
— Bien que les lettres soient anéanties, dit*Hélouis intervenant, la séparation est encore possible; je me charge
— Non, jamais; je neveux pas qu’unjour, quand ils seront grands, mes enfants aient à juger leur père ou moi. »
Puis, tout de suite, s’adressant à son frère, comme si elle avait hâte de chasser cette idée et d’échapper à une tentation î
« Aime bien ta femme, elle le mérite. Amène-la-moi demain ici à la même heure avec ton fils, que je l’embrasse. Demain je serai plus tranquille , il sera en voyage ; aujourd’hui, j’ai peur. »
Cénéri lui tendit la main.
« Qu’est-ce donc que tu as dans la main? demandat-elle.
— Le post-scriptum de la lettre d’hier nous a désolés ; toi dans cette position, ma chère Louise ; accepte, je t’en prie, ce billet de mille francs, en attendant.
— Ühl je veux bien ; tu me sauves même d’un grand embarras, car j’ai des dettes.
— Toi, des dettes?
— Oui, je dois au boulanger, au boucher et au marchand d’étoffes. A demain I
— La chère femme, dit Cénéri en mettant ses chevaux au trot, elle a plus de cent mille francs de rente et elle n’a pas un sou à elle ; pour ses charités, elle fait des dettes chez les marchands. Quel homme que ce Friardel ! •
Les formalités des actes respectueux à adresser au comte d’Éturquerais exigeaient un délai de trois mois avant la célébration du mariage.
Malgré l’impatience de Gyprienne, qui avait une hâte bien légitime de se voir à l’abri de toute attaque , ce temps se fût écoulé encore assez rapidement si de nouvelles inquiétudes n’étaient venues la tourmenter.
Pendant les premiers jours du retour de Cénéri au Camp Héroult, elle n’avait point trouvé de changement dans son humeur et son caractère. D’ailleurs , tout entier au plaisir d’être libre, il restait peu à la maison, courant à Condé pour ses affaires, visitant ses terres et ses bois, surveillant ses chevaux dont le travail avait été négligé. Mais peu à peu cette activité s’était usée , et alors, petit à petit , elle avait cru remarquer qu’il n’était plus le même homme qu’avant son emprisonnement au Luat.
Le propre de sa nature avait toujours été de prendre les choses par le bon côté et de rire de tout ; combien fut-elle surprise de le voir s’inquiéter pour la plus légère contrariété qui le troublait durant des journées entières !
En même temps il montrait une susceptibilité qu’il n’avait jamais euè, et sa bienveillance, son indulgence, qui allait souvent jusqu’à la faiblesse, faisaient place à une irritabilité querelleuse; excitable au premier mot, il s’emportait contre tous ceux avec lesquels il avait affaire, bousculant ses domestiques, se disputant avec les paysans.
Autrefois décidé et résolu, il montrait maintenant une indécision inexplicable, s’arrêtant tout à coup au milieu d’une occupation ou d’une conversation comme s’il avait oublié ce qu’il était en train de faire, ou comme s’il ne savait plus ce qu’il devait dire : alors ses yeux se perdaient dans le vide et ses lèvres s’agitaient rapidement sans former des paroles.
Ses nuits aussi étaient mauvaises, et en s’éveillant il se plaignait d’intolérables douleurs à la tête : pendant son sommeil, son visage prenait une expression douloureuse ; il était agité de secousses nerveuses, de soubresauts : il gémissait, il se débattait.-
Il y avait, dans cet état de trouble général, de quoi inquiéter Gyprienne. Autrefois elle avait vu son père se plaindre de terreurs paniques, de spasmes, de malaises qui au premier abord simulaient toutes les maladies, ne pas dormir, ne pas manger; mais son père souffrait de l’estomac, c’était un hypocondriaque, disaient les médecins, tandis que Cénéri, ses maux de tête exceptés, ne souffrait pas physiquement et ne se plaignait pas.
Sur ces entrefaites , elle devint enceinte, et, comme il avait toujours désiré un second enfant, elle crut qu’à cette nouvelle il allait ressentir une grande joie qui, dans son vol puissant, emporterait toutes ces tristesses. Il se montra, au contraire, désespéré :
— Ce sera un malheureux de plus dit-il en pleurant; c’était déjà bien assez de notre pauvre petit Henriot...
A partir de ce moment, sa mélancolie vague se précisa : il ne parla plus que des malheurs qui attendaient cet enfant.
« Il n’échappera pas à Friardel , disait- il ; lui et Henriot seront désormais ses victimes.... »
Elle essayait de le rassurer, mais il ne voulait rien entendre et ne souffrait pas la contradiction : « Je te dis qu’on n’échappe pas à Friardel ; il n’y a qu’un refuge , c'est dans la mort. »
Elle était épouvantée. Elle eût voulu consulter un médecin ; mais commènt? Au seul mot de médecin prononcé par hasard, il montrait une frayeur d’enfant, et alors pendant des heures entières il parlait du Luat, de l’abbé Battandier, du docteur Mazure, de M. d’Anvers, du capitaine Bourdon, de ses souffrances, de ses hallucinations.
« Si jamais je devenais fou, disait-il, si un de nos enfants le devenait, jure-moi que tu ne nous ferais pas mettre dans un asile d’aliénés :ceux qui ne sont pas fous le deviennent , ceux qui le sont ne guérissent pas : on ne doit mettre dans les asiles que ceux qui n’ont personne pour les aimer et les soigner ; encore vaudrait-il mieux les tuer : quand on est mort on est guéri, tout est fini, plus de Friardel à craindre; ainsi si j’étais mort, moi , si Henriot était mort, tu serais tranquille, Friardel ne te poursuivrait jamais. »
Il était évident que sa raison avait été attaquée par son emprisonnement dans l’asile du Luat, il fallait bien que Cyprienne le reconnût. Bourse rassurer, elle se disait que c’étaient les dernières secousses qui persistent
toujours après un grand ébranlement, et que le temps les affaiblirait progressivement.
Mais le temps, au lieu d’améliorer son état, semblait l’aggraver : il ne dormait presque plus; il se levait, marchait par la chambre durant des heures , ou bien, s’habillant, il allait en pleine nuit se promener dans les bois : pendant les courts instants où il dormait un peu, il rêvait haut, prononçant de longues phrases inintelligibles, dans lesquelles toujours et à chaque instant revenait le nom de Friardel.
Une nuit, Gyprienne qui, elle aussi, ne dormait guère, fut éveillée par un bruit de musique. En écoutant, elle reconnut les accords du piano qui était dans le cabinet de travail de Généri. Elle se leva et courut sans bruit vers cette pièce. Assis "devant le piano , il chantait, en s’accompagnant, la prière de Moïse.
O toi que tout révère Aux cieux et sur la terre,
Écoute ma prière ,
Protège tes enfants !
Tout à coup, il se jeta à genoux et joignit les mains ; drapé dans une robe de flanelle blanche, les cheveux et la barbe rasés, on eût dit un moine en extase.
« Mon dieu, dit-il d’une voix tremblante, ayez pitié de mon petit Henriot, sauvez-le , sauvez sa mère , et livrez-moi Friardel. »
Cyprienne, à la porte, n’osait entrer ; elle retenait les sanglots qui l’étouffaient.
« Oui ! s’écria-t-il, vous me livrez. »
Gourant à une panoplie, il prit une épée et jeta au loin sa robe de chambre.
« Défendez-vous ! »
Il se mit à tirer au mur. Puis , après quelques secondes, se tournant vers ses témoins, qu’il voyait près de lui, comme devant il voyait son adversaire :
« Où faut-il frapper? Au cœur, n’est-ce pas, capitaine ? Eh bien ! meurs, misérable ! »
Et il se fendit d’un coup droit.
Cyprienne, éperdue, courut à lui et le saisit fortement dans ses bras. Il laissa tomber son épée, puis, après un long moment de silence :
« Je rêvais que je tuais Friardel. Ah ! cela me faisait du bien. »
Il était inondé de sueur, haletant. Elle le fit coucher : il se laissa faire comme un enfant et dormit jusqu’à midi avec calme. C’était à croire qu’il était à jamais débarrassé du cauchemar qui l’oppressait depuis un mois.
Cependant les formalités pour arriver au mariage suivaient leurs cours; le troisième acte respectueux avait été signifié au comte d’Éturquerais, et il n’y avait plus que trois semaines à attendre : le jour était fixé ; Hélouis avait envoyé le modèle du contrat.
Sans avoir retrouvé son ancienne bonne humeur et son égalité de caractère, Cénéri était plus tranquille ; il ne parlait plus aussi souvent de Friardel, et ses idées de persécution semblaient perdre beaucoup de leur intensité. Il caressait Henriot comme autrefois, et, en parlant de l’enfant à naître, il se laissait aller à faire des projets : « Ce sera une fille, elle te ressemblera. » Sansdoute lorsque le mariage serait accompli, comme il n’aurait plus de cause d’impatience et d’inquiétude, il redeviendrait tel qu’il avait toujours été. Cyprienne
renaissait à l’espérance : encore quelques jours, ils n’auraient plus rien à craindre de Friardel.
Un matin qu’elle était seule dans sa chambre, Henriot étant sorti avec son père, elle fut surprise d’entendre au rez-de-chaussée un bruit de voix étouffées et de murmures. Au moment où elle ouvrait sa porte pour savoir ce que cela signifiait, la femme de chambre entra vivement, portant Henriot dans ses bras, l’enfant était dégouttant d’eau, comme s’il était tombé à la rivière ; il criait à pleine voix.
« Il n’a rien, madame, il n’a rien, » dit la femme de ehambre affolée.
En effet, à peine dans les bras de sa mère, il se calma et se pendit à son cou, en disant :
« Papa ! papa! ^
Le bruit, en augmentant au rez-de-chaussée, força l’attention de Gyprienne.
« Oh! Madame, s’écria la femme de chambre , ne descendez pas! » et elle se jeta devant elle.
Ge cri et cette insistance frappèrent Cyprienne d’un pressentiment sinistre. Serrant Henriot sur sa poitrine, elle s’élança dans l’escalier.
Dans le vestibule, les domestiques allaient et venaient avec des figures effarées.
« Mon Dieu! s’écria- t-elle, qu’est-il arrivé? »
Au même instant deux hommes portant un brancard arrivaient au haut du perron ; sur le brancard était étendu Cénéri mort.
Elle poussa un grand cri et tomba évanouie.
Il était arrivé qu’aux idées de persécution s’était joint chez Cénéri ce que les aliénistes nomment la théomanie : alors il avait résolu de se tuer et de tuer
Henriot, afin que Cyprienne fût heureuse sur la terre, car tant qu’ils vivraient, Friardel la tourmenterait. Partant de ce raisonnement qui, à la longue , était devenu une monomanie de plus en plus impérieuse , il avait combiné un plan dont la réalisation était des plus faciles. Un peu plus bas que le château se trouve un barrage qui retient l’eau de la rivière , si bien que ce petit ruisseau , qui tout le long de son cours recouvre h peine les cailloux de son lit, forme là une nappe profonde et tranquille. Toutes les fois que Cénéri traversait la passerelle de ce barrage , il avait l’habitude de faire remarquer que c’était un endroit à souhait pour quelqu'un qui voudrait se noyer : précipice pour ainsi dire sans fond, eau limpide, saules pleureurs tout à l’entour. Cela même était devenu entre lui et Cyprienne un lien commun de plaisanterie. C’était la place qu’il avait choisie pour l’exécution de son dessein. Un ouvrier qui travaillait dans la prairie l’avait vu se promener au bord de l’eau, tenant Henriot dans ses bras ; puis il l’avait vu aussi se baisser çà et là comme pour ramasser des pierres qu’il mettait dans ses poches. Cela avait paru assez étrange à cet ouvrier, mais il n’y avait pas fait autrement attention , et il s’était remis à son travail. Tout à coup il avait entendu des cris d’enfant; il avait alors couru vers le barrage, craignant quelque malheur, et il avait aperçu Henriot qui, le corps à moitié hors de l'eau, se tenait cramponné aux racines d’un saule d’où il avait été facile de le tirer ; mais Cénéri, il ne l’avait aperçu nulle part. Bien certainement il était tombé à la rivière , ou bien il s’y était jeté ; il fallait plonger, chercher, mais l’ouvrier ne savait pas nager. Il avait appelé ; personne n’était venu.
Alors il avait eu l’idée de lever les vannes ; mais cette masse d’eau ne pouvait pas s’écouler instantanément. Quand on avait repêché le cadavre collé contre les grilles du barrage, il était déjà refroidi.
Cette mort fut un triomphe pour Friardel.
« Jamais je ne me consolerai, dit-il, d’avoir fait tant de démarches pour enlever du Luat mon malheureux beau-frère. J’ai eu là une coupable faiblesse; en ne voulant pas qu’on pût m’accuser de profiter de sa séquestration, j’ai causé sa mort. Ahl comme les médecins qui le déclaraient fou étaient bien plus sages que nous 1 »
La reconnaissance d’Henriot , attaquée pour cause d’insanité d’esprit, a été annulée par le tribunal de Condé , malgré les efforts de Du Gampart. En Cour d’appel elle a été validée. L’affaire est pendante devant la Cour de cassation. Au reste, elle a peu d’importance pour Friardel, car, en sa qualité d’enfant naturel, Henriot, si l’acte de reconnaissance est maintenu, n’aura guère plus de deux cent mille francs à recevoir dans la succession de son père.
Si Friardel perdait ces deux cent mille francs, sur lesquels il compte bien d'ailleurs, cela ne le gênerait pas beaucoup, car il a non -seulement gardé les quatre cent mille francs dus à Généri, mais il a encore recueilli la fortune entière du comte d’Éturquerais, mort d’indi-
gestion huit jours après son fils , et il a si bien manœuvré Mlle Arsène, il a su, par ses menaces, par les conseils qu’il lui faisait donner, si bien l’intimider, qu’elle n’a pas osé produire le testament du comte, testament qui l’instituait légataire universelle de la quotité disponible. En échange de celte quotité disponible qui valait plus d’un demi-million, elle, a reçu cinquante mille francs, et elle s’est trouvée heureuse de cette transaction. v.
Riche d’une fortune considérable, Friardel ne s’occupe plus maintenant que de préparer son élection de député, qui, au reste, paraît assurée : il a l’appui du clergé, et l’administration ne lui opposera pas de concurrent. Si la loi de 1 838 sur les aliénés est attaquée à la Chambre, il se promet d’être un de ses plus violents adversaires : ce ne sera pas seulement en théorie qu’il l’attaquera , il aura encore des faits particuliers, personnels, pour la combattre : son infortuné beau-frère qu’elle a rendu fou. Avec quelle émotion il touchera cette corde 1 Même après sa mort, Généri lui sera bon à quelque chose.
Cyprienne, revenue à Paris , attend que la justice veuille bien décider le sort d’Henriot. Elle est acouchée seule, dans une chambre garnie, d’une fille quelle a dû mettre en nourrice. Pour vivre, elle a repris ses leçons de piano ; mais une femme qui n'est pas mariée et qui a deux enfants ne peut pas êtra admise dans un pensionnat, et c’est un dur métier que de courir le cachet sur le pavé de Paris.
Hélouis lui est resté fidèle : c’est à lui qu’elle doit ses deux meilleures leçons. C’est lui aussi qui subvient aux frais du procès.
« Heuriot me payera tout cela quand il aura gagné, dit-il pour la rassurer.
— Quand il aura gagné ! dit-elle désespérément. Mais gagnera-t-il ? Vous avez foi en la justice moi, non. »