Un "bluff" littéraire
Les applaudissements d'une frénésie inaccoutumée qui saluèrent M. Edmond Rostand, lors de sa réception académique, ne sont peut-être pas à ce point oubliés qu'il ne soit temps encore de leur consacrer quelques commentaires indépendants.
Je suis encouragé dans cette tâche par le mécontentement très prononcé qui s'empare de la foule chaque fois qu'une coterie se met à gonfler démesurément une personnalité dont les vertus ou les talents ne semblent pas mériter tant de soins, chaque fois que le snobisme veut imposer à la généralité ses engouements injustifiables, chaque fois qu'il s'épuise
à vouloir " faire prendre des vessies pour des lanternes ».
Les critiques qui ont pour mission de guider ou d'égarer l'opinion, auraient tort de s'imaginer qu'en matière de blâme ou de louange, leurs oracles sont toujours aveuglément ratifiés par le Public.
Souvent ce dernier regimbe et comme il n'a aucun moyen de faire entendre sa protestation, le devoir de récri\'ain sincère est de la traduire en en dégageant les motifs, si possible, sans souci des conséquences qu'une telle manifestation peut entraîner.
Quelques mots sur la
séance Académique.
Pour mémoire, je dirai quelques mots sur la séance d'intronisation académique qui couronna une suite de succès singulièrement faciles et je déclare que cette solennité était bien digne d'exalter les cœurs et de tripler les courages.
Donc le quatrième jour de juin mil neuf cent trois, dans un discours qui souleva les murmures approbateurs et les applaudissements d'une palpitante élite, l'auteur de Cyrano Je Bergerac (lequel Cyrano fut soutien des faibles et redresseur de torts, comme chacun sait) l'auteur, dis-je, débina élégannnent l'œuvre du prédécesseur au fauteuil de qui il succédait et à plusieurs reprises se foutit de la taille exiguë que la nature avait octroyée au défunt.
Le Cas Edmond Rostand 7
Ensuite. Edmond, valeureux sédentaire, ébauciia une pointe héroïque à propos de r.Xrménie sans trop se fendre toutefois, et après avoir daubé sur TArétin qui ne lui avait jamais rien fait, le même Rostand saisi de l'humeur belliqueuse bien connue des rondsde-cuir et des rats de bibliothèque, termina son /a'iiis par une apologie du •• panache " dont le regret s'explique chez un garçon si précocement déplumé.
Vint le tour de M. de Vogué chargé decomplimentef (!) l'heureux récipiendaire.
C'est dire qu'il lui mit dans les gencives un certain nombre de petites rosseries et de phrases à double entente, lard ou cochon, on ne put préciser, auxquelles l'autre aurait certainement préféré une souveraine engueulade.
Vraiment on éprouve quelque pitié a lire les palabres et les chichis qui s'échangent ces jours là entre valétudinaires et sucreurs de tartes !
Ils ont beaucoup de loisirs c'est certain, mais ne pourraient-ils économiser tant d'ironie tremblotante pour l'employer à un autre usage ?
Aucun d'eux n'a le culot de dire carrément son opinion et de telles séances ne paraissent avoir d'autre objet, que le plaisir que prennent deux hommes à s'adresser publiquement, tout en s'offrant leurs sourires vinaigrés, à s'adresser, dis-je, dans les côtes et dans les tibias des renfoncements meurtriers et des coups de pieds en vache.
Pour terminer l'historique de ce charmant « five
o'clock »,je rappellerai l'enivrement et l'entassement des dames, dont plusieurs manquèrent de périr écrabouillées (tout ça pour contempler la gueulette rose du vidame de Cambo), et je dirai que pendant quatre heures d'horloge, ce Public délicat, souffla au derrière de son neurasthénique préféré une brise de gloire telle qu'à un certain moment on craignit de l'en voir péter.
Le soir même le lendemain et les jours suivants, la presse tout entière, à part peut-être un ou deux articles timidement courageux qu'il est facile de mettre sur le compte de la plus basse envie, la presse éclata en un concert de louanges si merveilleusement enthousiastes, qu'on put se demander un instant si un changement de régime n'était pas préparé en France et si Edmond, obéissant aux vœux des nationalistes toujours en quête d'un sauveur, n'allait pas marcher sur l'Elysée et se draper une bonne fois dans l'andrinople de l'impérialat !
Crainte vaine! Déception ! Le duc de Reischtadt... non, pardon, Rostand hésita.
Ith bien à la lin des fins que nous veut-on ?
A quoi riment ces cantiques d'allégresse et pourquoi ces volutes ininterrompues d'encens ?
Pourquoi semble-t-il urgent d'investir quelqu'un du prestige de Poète ou de Dramaturge national et, si le besoin s'en est fait sentir à ce point, pourquoi avoir
Lu Cas Edmond Rostand
aiguillé les suffrages plutôt vers Rostand que vers un autre ?
Je ne demande pas mieux, que de m'incliner à nu)n tour, s'ilvalieu. devant la puissance etl'éclat dugénie, mais avant de m'v résoudre je veux être ébloui et convaincu.
Aussi, de bonne foi. me suis-je mis à étudier impartialement l'œuvre rostandienne, sous toutes ses faces, et je ne m'explique pas l'engouement plus ou moins sincère qu'elle a suscité.
Je ne crois pas que la beauté intrinsèque de cette œuvre soit pour quelque chose dans l'enthousiasme soulevé, non plus que ses tendances, son originalité, sa couleur, son expression.
Je ne parviens pas à me figurer que certains collègues d'Edmond qui sont des écrivains et des poètes illustres aient pu, même l'espace d'une seconde, se faire illusion sur le clinquant d'une pareille littérature jusqu'à la laisser consacrer par l'Académie, et je pense, que nous avons à dissiper ici une espèce de « boiilangisme » littéraire aussi intempestif que l'autre et que. tant d'allégresse dissimule un bluff dont il est bon de découvrir et d'analyser les mobiles.
Un Novateur!
Commençons par mettre en relief les causes apparentes des triomphes répétés d'Edmond.
En premier lieu il y a la banalité tapageuse de l'Action qui rappelle trop les drames ordinaires de cape
et d'épée, ensuite les inoyens d'expression qui gagneraient à être rajeunis ou tout au moins perfectionnés, car je suis de ceux qui pensent que le Théâtre en vers est inutile et absurde.
Rien qu'à simple lecture, il est facile de s'apercevoir que l'enfant de la Joliette se garde soigneusement d'apporter dans sa dramaturgie quelque chose qui pourrait briser le moindre bibelot dans la grande cristallerie des Idées.
Il n'y a pas de danger.
En se mettant à sa table de travail il doit se dire : — '< Je contenterai tout le monde et mon père et. je me méfierai d'éreinter les méninges de la Bourgeoisie contemplative ! //
Constatons qu'il atteint facilement ce but fabuleux car Cyrano est une espèce de ratatouille de Riiy Blas à' Hcriiaiii et de bien d'autres véhéments ibères; quant à VA/g/o//. les personnages autant que ceux de Cvfûi/o s'agitent dans la rhétorique hugolienne et sont tout le long de l'action victimes d'épisodes qui leur fournissent des mots, des scènes et des tirades visiblement inspirés du bazar romantique.
Questions de mt^tîer.
Voilà pour l'originaliié et l'invention 1
Que les dieux m'épargnent si j'ose prétendre que l'imaginative de ce phocéen bat une dèche indicible.
Et maintenant effleurons un peu son vocabulaire dramatique guère plus somptueux.
Outre cette atmosphère de pastiche perpétuel, dirai-je qu'à l'aide de néologismes aventureux (oh 1
Le Cas Edmond Rostand i i
combien) à grand renfort d'expressions lâchées, de ternies impropres que l'obligation de rimer lui dicte, Rostand s'est composé, en guise de français un exquis charabia?
Cyrano et Flambeau se ser\ent souvent de mots qui sont du dernier argot montmartrois oîi brusquement Flambeau, par exemple, alterne avec un langage cornélien ou qui veut l'être, ahurissant dans la gueule d'un vieux grognard.
Rappellerai-je le vers fameux idoine à désopiler des rates de crocodiles ?
« Oh ! oh 1 c'est une impératrice I »
Et noterai-je ce don heureux d'images qui permet d'élucider ainsi une métaphore ?
" Et semblable en tous points à la fraise espagnole « La haine csf un carcan, mais i'fst une auréole ! »
Je pourrais multiplier les citations, à quoi bon? Son pathos est légendaire. Rostand est né fatigué. Il est évident que la recherche du terme exact ne le tourmente pas.
Quand ça ne vient pas. ça va tout de même, et ça n'est pas lui qu'on verrait pâlir et s'esquinter sur une phrase ou sur un alexandrin à l'instar de Flaubert ou de Baudelaire.
Si le moindre doute existait à l'endroit de l'honnêteté littéraire d'Edmond on le perdrait aussitôt en ^/ lisant le livre documenté de M. Emile Magne (i) qui
(i) Les Erreurs de Documentation de Cvnino de Bergerac, i vol. par Emile Magne.
prouve que Rostand en a usé avec la vérité historique comme il en use avec la grammaire ou la prosodie, c'est-à-dire avec une déplorable désinvolture.
Franchement ça n'est pas la peine d'avoir des rentes, par conséquent le temps indispensable au perfectionnement d'une œuvre d'art pour tout le temps vacharder et saloper sa besogne!
Sur TAiglon
et la Légende Napoléonienne
S'il m'est donné d'être membre du prochain Comité de Salut Public, je ferai fusiller immédiatement les Ecrivains qui. animés d'un sentimentalisme fructueux, auront ressuscité et exploité la Légende Napoléonienne.
Pourquoi ?
Parce que des spectacles, des contes ou des ronums bâtis sur ce thème dissimulent mal le regret et l'admiration pour un état de choses et un homme qui ont été néfastes au monde entier.
Parce que la Légende Napoléonienne nous a \alu le troisième Empire et ses suites dont les inconvénients se font et se feront encore sentir bien longtemps.
Car enfin si le pain, le loyer, le beurre, la viande sont si chers, si la \ic est devenue presque impossible en France, c'est que depuis 1870. le militarisme n'a fait que croître et. les inipots nécessités pour le soutenir, sextupler.
Le Cas Edmond Rostand 13
Or comme le fléau atteint toute l'Europe et qui! est démontré que la Légende Napoléonienne en est la cause directe, les Ecri\ains et Dramaturges qui la recrépissent, en tirent profit et manifestent ainsi sournoisement leurs préférences politiques devraient être considérés comme des ennemis du Genre Humain et supprimés sans phrases.
La responsabilité sociale de rEcri\ain est indéniable. L'Ecrivain exerce ou tente d'exercer une souveraineté sur les Intelligences, donc il ne peut se dérober aux conséquences de son pouvoir, quelle qu'elles soient.
Ça serait vraiment trop commode, de faire l'apologie de concepts sociaux rétrogrades ou subversifs et, après leur avoir fait suer des louis, de se défiler, sous prétexte de littérature, le moment des responsabilités venu.
On l'a bien compris lorsqu'on a forgé les lois contre les anarchistes. La propagande par la parole et l'écrit ont été durement frappés.
Le cas est ici tout à fait identique. Certaines œuvres de Rostand et notamment Y Aiglon sont elles oui ou non bonapartistes et ont elles pour objet la glorification hvpocrite d'un régime disparu ?
Peuvent-elles inciter les partisans du dit régime, a bouleverser l'ordre de choses existant pour le remplacer par celui qu'ils rêvent ?
Si oui. y Aiglon est bel et bien un acte de propagande tout comme les écrits révolutionnaires, il n'y a pas à tortiller.
La conclusion s'impose, qu'on applique à Edmond les '< lois scélérates w et que leurs sévérités n'accablent
14 Un " Bu:FF '' I.ITTiiRAIRE
pas exclusivement des pauvres savetiers, qui confient à des feuilles sans grand lecteur, leurs rancunes explicables de parias acagnardés.
Que ceci soit dit également pour les peintres qui s'escriment à colorier l'épopée impériale. Leur responsabilité n'est pas moins grande quoique les plus dangereux soient encore les Ecrivains et Dramaturges notamment quand leurs protagonistes parlent en vers.
Le Théâtre en vers
Je suis complètement persuadé de l'absurdité moderne de la langue théâtrale rimée, surtout quand elle est manipulée par un aède de cette force. Ce genre d'écriture ne correspond plus à quoi que ce soit de sensé ou d'utile pour le spectateur et l'auteur. Le Public s'y laisse prendre parce qu'il confond le rhytuic avec la rime et il qualifie '< poète >/ le premier truqueur venu, qui lui rimera des lignes contenant un nombre égal de svHabes. En revanche, il ne considérera pas comme œu\Te poétique, un drame écrit avec des strophes rhytmiques simplement assonancées ou même dépourvues de cet ornement lyrique.
Encore une fois, cette forme d'expression mapparait surannée, sinon morte. C'est un désastre de la voir renaîtra. Elle nous a déjà coûté des poètes comme Richepin. dont les débuts splendides nous avaient laissé espérer mieux que sa chute dans l'emphase hugolienne.
Car celui-là aussi a ramassé le clairon bosselé de Hugo et il en a tiré encore deux ou trois <<. ratas».
Li: Cas Edmond Rostand i=i
Seulement connue il n'avait pas le sou. il a moins bien réussi que son cadet. Je ne peux trouver d'autre explication aux '< fiascos ^y de Richepin, puisqu'il tant taire que rapetasser la vieille semelle romantique, il s'y entendait mieux que Rostand, son travail était plus fini, or. c'est une grande injustice que l'apprenti ficelle soit mieux rétribué que l'ouNrier consciencieux.
Les " Brichanteaux "
Cependant cette formule archi-usée du Drame ou de la Comédie avec ce qu'elle implique de " mots ». de personnages, d'épisodes déraisonnables ne trouvent plus guère de partisans que parmi la gent théâtrale, toujours amoureuse de coups d'épée à la lune, de coups de gueule incongrus et de couillonnades pailletées.
Je sais bien, que dès leurs primes études, les acteurs reçoivent un enseignement traditionnel qui les empêche de concevoir un Théâtre naturel, des actions possibles, des gestes sobres, des costumes sans clinquant et des etîets tout simples. Malgré ça je ne peux comprendre que rin\raisemblance formidable du Théâtre rimé ne les révolte pas.
C'est le contraire qui se produit. Qu'importe qu'une œuvre soit illogique et absurde pourvu qu'elle otïre des péripéties, des rôles, des effets où chacun peut, à son aise, faire briller ce qu'il croit ses qualités !
Il paraît que c'est ça le Théâtre et qu'il n'v a rien à dire !
Plus dans une œuvre vous mettrez de personnages emplumés et gesticulants, de traîtres et de héros inac-
i6 Un " Bluff '" Litthraire
cessibles aux ordinaires contingences, plus vous les imprégnerez d'un sublime de portants, plus vous serez choyé des « brichanteaux /, et plus vous aurez la chance de voir jouer votre drame ou \'otre comédie.
La recette est simple. Rostand en a abusé.
Toutefois elle détermine une conséquence dont Edmond se tîche très probablement, c'est que ses sujets établis avec la préoccupation visible de tailler des rôles à des interprètes fameux sont liés au sort des dits interprètes.
On n'imagine pas Ci'n?//osans Coquelin et \ Aiglon sans Sarah Bernhardt qui nous présente un duc de Reischtadt tout de même un peu bien ventru quand on se remémore la maigreur de l'étique jeune hommei
A leiuf mort que restera-t-il des compositions d'Edmond Ro^STand ? Je me le demande en vérité !
La puissance de l'Hrgent
Si, comme je pense l'avoir démontré, l'œuvre rostandienne n'offre aucune originalité particulière, nulle tendance humaine, nulle pureté de forme, ni émotion, ni pitié vraies, ni rien que de la déclamation et de la sensiblerie, si elle ne satisfait qu'une catégorie de mammifères, il y a encore une ou deux causes à ce triomphe anormal dont la première ce me semble est la puissance de l'argent !
Cette indispensable cause de succès explique la croisade persistante d'une presse dont les usages,
Le Cas Edmond Rostand i-y
lorsqu'il s'agit de réclame, rappellent invinciblement la fable de Danaë. Elle explique également la faveur du Public fortuné pour un auteur qu'elle sait riche.
Pensez ! Un gaillard qui a toujours eu le ventre plein et qui. lorsqu'il traite un sujet pénible comme la Faim (voir scène III. 4* acte de Cvrai/o). résout cette odieuse préoccupation avec une si élégante maestria ! C'est précieux ! C'est à encourager que diable ?
Que voilà donc bien le chromo-lithographe qu'il nous faut ! Avec lui les préoccupations les plus cruelles tournent à la berquinade.
Soit. Mais puisque M. Rostand était riche il n"a\ait pas besoin d'écrire des œuvres avec ce souci de plaire à une classe égoïste.
A la rigueur, un scribe sans le sou serait excusable de faire des concessions aux goûts du Public bourgeois, mais Edmond, pour justifier ce besoin de captiver les louanges et la galette de la canaille heureuse. Edmond n'avait même pas l'excuse de la pauvreté !
Peut-on imaginer quelque chose de plus douloureusement malpropre ?
i8 Un " Bluff " Littéraire
La Terreur Hugolienne
Et maintenant je dénonce la raison suprême des flatteries qui accueillirent dès leur apparition les moindres vesses de notre ami.
11 surexcite les espérances de certains qui comptent sur son envergure pour restaurer l'ère romantique, replâtrer les lézardes de son Théâtre tératologique et enfin faire sévir de nouveau la Terreur littéraire qui régna si longtemps après la mort de Hugo.
Car il y a quelques années encore, on ne pouvait, sans exposer ses jours, hasarder même timidement, que toute géniale qu'elle pouvait être, l'œuvre intarissable de l'auguste Bizontin comportait plus de dons d'éloquence que de qualités dramatiques et poétiques proprement dites.
]']n ce qui concernait notamment l'œuvre dramatique il était sévèrement interdit d'en débiner l'entlure. les in\-raisemblances. le fracas de ferblanterie et ses personnages redoutables dont les passions, les gestes. les caractères, les mots et les tirades se débattent dans l'Absurde. l'Impossible et le Grandiloque.
Sous peine d'exconununication majeure oude scalp, nul n'avait le droit d'insinuer que les hurlements mal polis à^Hcrnani ne pouxaicnt plus mettre en fuite la plus timide grenouille, que la verve vengeresse àe Ruv Blas ou de /'/'//'o///^/ n'indignait plus personne et qu'à la représentation. \'oirc à la lecture des Bur-
Li; Cas Edmond Rostand 19
graves, on se sentait envahi d'un sommeil légitime et réparateur.
L'œuvre romanesque a\'ec ses airs d'apocalvpse et sa pitié en celluloïd semblait également désuète mais personne ne pou\ait le suggérer sans courir le danger d'être \ictime. lui et sa race, d'un massacre analogue à celui qui \ient de supprimer la dvnastie des Obrenowitch.
Quant à l'œuvre poétique avec le fatras philosophique et monstrueux de La LcacnJc des Siècles. d'où il faut cependant extraire Boo:^ oidonni, page admirable inspirée de la Bible, quant à ce fatras dis-je. compilation encvclopédique sinistre oîi. comme dans une plaine couverte de ruines antiques, il faut faire des kilomètres et des kilomètres avant de rencontrer un bouquet de bois ou quelque maisonnette riante, durant une longue période d'années, l'écartèlement et la torture semblaient seuls, de dignes châtiments pour l'infortuné qui se serait risqué à le déclarer... emmerdant!
Aujourd'hui, les temps sont un peu changés.
Il y a progrès, ma foi.
Grâce à l'effort titanesque des Réalistes et des Naturalistes qui va de Balzac à Zola en passant par Stendhal. Mérimée. Flaubert, les Concourt, Maupassant, effort qui a fini par soulever ce rocher de pierre-ponce qu'était le Romantisme, grâce également au mouvement parallèle, quoi
que. dissemblable et récent qu'on a appelé le Symbolisme, on peut, à présent, sans passer pour un parricide ou le dernier des crétins de chez Bourneville. on peut, dis-je, affirmer son goût pour d'autres écrivains ou poètes.
11 est permis d'avancer que semblable à l'upaupa. l'arbre dont le feuillage tue, le mancenillier hugolien a trop longtemps étouffé des romanciers comme Balzac, Stendhal, Flaubert. Barbey d'Aurevillv. bien d'autres, des poètes comme Lamartine, Alfred de Vigny, Musset. Gérard de Ner\al, Baudelaire, pour ne citer que les principaux et qu'il est ^■rai que ces chênes, ces bouleaux et ces saules grandissent à présent aux dépens de leur congénère meurtrier qui prenait, pour lui seul, les sucs de la terre, l'air, la rosée et le soleil de l'Immortalité,
Oui, aujourd'hui, c'est acquis ou c'est bien près l'être, on a la faculté de préférer, sans qu'on gueule au sacrilège, à la rhétorique assommante et castillanne de Victor Hugo, le chant plus pur et plus vraiment lyrique de Lamartine, les envolées séraphiques d'Alfred de Vigny, la mystérieuse douleur de Baudelaire et la divine ingénuité de Verlaine.
Je sais même des esprits assez téméraires pour, dans un parler gouailleur et cynique, avoir osé reprocher au Père Hugo, le désaccord existant entre ses actes etses homélies apitoyantes, l'égoïsme légendaire et forcené qu'il déploya toute sa vie et le cabotinage audacieux que révéla aux plus bêtes, le coup du corbillard des Pauvres, escorté joyeusement au Panthéon par les bataillons scolaires et les Beni- Boufife-Tout.
Lk Cas Edmond Rostand
Or Rostand apparaît coninie le surgeon inespéré qui menace de repousser au tronc quasi pourri du baobab romantique. Et lui-même se sent tellement condamné à tenir ce rôle, qu'il est allé, il y a peu de jours, se balader à la maison Hugo, place des Vosges et l'inspecter a\'ant le papa Loubet et tout le monde comme pour affirmer ses prétentions à l'héritage hugolien. Cette manifestation est significative, quoique bouffonne.
(( Il est des morts
qu'il faut qu'on tue )>
Eh bien ! en conscience, je le demande aux plus
fanatiques disciples et adorateurs de Hugo, que le temps a fort heureusement quelque peu semés, ne sont-ils pas satisfaits du prolongement lumineux qu'a laissé leur soleil disparu ?
La lune à Edmond va-t-elle à présent se lever à l'horizon pour ne nous offrir que les reflets bougrement atténués du grand Astre?
Auraient-ils, à ce point, la haine de toute autre formule ou l'inintelligence de croire que la leur est la seule possible et va-t-on chercher à nous imposer un laps d'années équivalent, sous les apparences Rostand, la même brinquebalante brocantaille, le même frisson pétaradant?
Si encore, l'onde qu'on offre à nos soifs était aussi pure ou fraîche que la source où elle fut puisée ! Mais je t'en fous elle est pleine de grumeaux, de
Un " Bluff " Litthraire
filasse et c'est de la bibine, de la resucée, de l'eau de bidet!
Ainsi on aura mis ce soin respectueux à fermer le rasoir national aussi verbeux que grandiose, qui s'appela Victor Hugo, pour le voir se rouvrir en la personne grelottante de l'académicien du 4 juin dernier?
Eh bien \'rai. si ça recommence nous n'avons pas fini de rire !
Mais nom d'un petit bonhomme ! Si j'étais hugolâtre, de penser qu'on voudrait m'imposer pour héritier et continuateur de mon Alexandre un prétendant aussi dégénéré, çi me dégoûterait de mon Dieu vraisemblablement!
Et personne pour protester contre ce blnjfénorme?
La Tyrannie parnassienne
.Vlais si la Terreur romantique s'est presque dissipée en littérature, si le culte 'z hernaniaque >y ne rencontre plus dans le Public qu'une tiédeur un peu étonnée, ils comptent des défenseurs acharnés et impuissants dans la génération des Ecri\'ains parnassiens dont quelques-uns considèrent comme de véritables offenses au Lama qu'ils ont choisi toute œuvre, dramatique ou poétique animée d'une pensée ou d'un lyrisme différents!
Cet état d'esprit que j'appellerai la Tyrannie parnassienne a pesé sur les jeunes lettres françaises depuis plus de vingt ans.
Rien ne saurait donner une idée de la fureur noire qui s'emparait de certains chroniqueurs parnassiens à la
Li- Cas Edmond Rostand
représentation ou à la lecture de quelque œu\'rc qui n'était pas selon leur sacro-sainte formule ou le gigantesque phantasme hugolàtre.
Leur incompréhension égalait leur fanatisme et se traduisait, dans le domaine pratique, pardes campagnes de presse, des éreintements fielleux et toutes sortes de manœuvres qui a\'aient pour but d'éloigner la Foule de tentati\es balbutiantes sans doute, mais à coup sur, nobles et désintéressées.
Malheur aux Pauvres
Avant tout, n'est-ce pas. il fallait garder pour soi les places, les influences, les débouchés, les honneurs et dans ce but. tout en gardant l'attitude d'ApoUons écorchant d'impurs Marsyas. il fallait se débarrasser de nouveaux venus qui. illuminés d'une flamme plus sincère, plus neuve, sinon plus belle, risquaient de plaire, qui sait, de s'emparer des Intelligences et par conséquent, du Pain, de la Gloire et du reste.
Cette hostilité implacable a eu pour résultat de faire dévier ou périr, depuisvingt ans. nombre de jeunes talents qui. sans elle, se fussent manifestés selon leurs natures libres et spontanées.
Je ne dis pas. certes, que tous nos aînés aient eu la même attitude, cette haine rouge de tout ce qui était jeune et nouveau, mais à part d'honorables exceptions, j'en sais quelques-uns qui. plus ou moins sincèrement hvpnotisés parle fantôme du vieux bénis-
24 Un " Bi.uFF " Littéraire
seur de l'avenue d'Eylau et leur particulière vision de l'art, ne surent point oublier en faveur de leurs confrères plus faibles, leurs redoutables aptitudes au « stniggle for lifc ».
Ceux-là s'en allaient répétant — " Hors de notre formule, il n'y a pas d'œuvre possible ou viable » ou bien - " Faites-nous voir un chef-d'œuvre? Avezvous fait un chef-d'oeuvre? Montrez-nous le? Où est-il?
Naturellement les adolescents qui se sont laissés impressionner par ces sommations et s'y sont conformés ont été embrigadés et noyés dans la queue du Parnassisme au point qu'ils ont à préseiit disparu ou qu'on ne les distingue plus qu'à peine.
D'autres, au lieu de persister, au lieu d'avoir foi dans leur étoile, au lieu de mépriser les ricanements et de se méfier des embûches, d'autres sont morts désespérés, conscients que leurs premiers pas, non encouragés ou habilement ridiculisés ne pourraient jamais franchir les barrières et chausse-trappes sans cesse renouvelées qu'on opposait à leur élan.
Les plus avisés s'aperçurent enhn que quelques-uns s'employaient à cette besogne d'égorgeur en abusant de la confiance qu'ils plaçaient en eux.
Une Tactique
Bien que moins âgé que ceux dont je vais parler, j'appartiens à une génération, ou pour mieux dire, à un groupe d'écri\ains et poètes dont ciuclques-uns
Le Cas Edmond Rostand 2S
sont morts de chagrin et de misère et dont beaucoup se sont irrémédiablement heurtés à lahaine sournoise et au <" ruffianisme » véhément de ces « quelques-uns //.
Il ne me paraît pas inutile, ne fut-ce que pour l'histoire des mœurs littéraires de ces vingt dernières années. de conter certains procédés dont on s'est servi trop souvent contre nous.
Sous couleur d'aimer l'éternelle eurvthmie et d'aider à l'éclosion de talents inconnus, dès qu'un jeune Prince des lettres se signalait par quelque œuvre pleine de promesses, on l'attirait dans un lieu mal famé, un journal par exemple, et là. aux applaudissements de la galerie, une crapule compliquée, réalisant le mvthe de Tribulat Bonhomet, se jetait sur le cygne éperdu et l'étranglait, pour le lendemain, se parer de ses plumes.
Ces attentats, que le Code ne peut atteindre, et qui sont pourtant aussi lâches que les guet-apens ordinaires, se sont multipliés avec succès presque jusqu'à extinction ou dispersion complète de la troupe et il fut un temps ou. pas un Poète nouveau ne pouvait préluder aux accords de son luth, sans qu'il fut aussitôt circonvenu, entraîné par des promesses menteuses, des protestatations à la Judas et tout à coup traîtreusement assailli, assommé, dépouillé et abandonné absolument comme un passant attardé à qui on fait subir le coup du Pcrc François.
Je sais des jeunes hommes pleins de génie qui ne se sont jamais remis de l'aventure, qui ont disparu, se sont fait oublier ou sont allés mourir dans quelque
Un " Bluff " Littérairi':
coin ignoré, pareils à ces oiseaux inexpérimentés qui. s'étant pris une fois au piège et s'en étant délivrés au prix d'un membre ou d'une aile, n'ont jamais pu reprendre leur essor vers la Lumière et la Beauté.
En revanche, dès qu'un émasculé à la Rostand apportait quoi que ce fût de plat, d'inconsistant : du moment qu'il témoignait d'une soumission absolue à la formule seule reconnue bonne, on l'encensait, on lui léchait les plantes, on le proposait en exemple à ceux assez déments pour rêver de créer des œuvres plus \ivantes, loin du Ivrisme conventionnel imposé et on répétait invariablement — « Ecce Homo ! Faites comme lui. Tant que vous n'honorerez pas le même Dieu que nous, nous a'ous combattrons et tournerons en dérision ou mieux, le silence : notre silence infini vous interdira la Rampe ou l'Editeur, et si vous êtes pauvre, nous \ous regarderons froidement cre\'er de faim! »
Si. par surcroit, le personnage favorisé était riche, alors comme aujourd'hui, pour Edmond, le délire augmentait et atteignait une intensité proportionnée à sa fortune.
La Mort et déjà l'oubli ont récompensé l'acharnement perfide de quelques-uns de nos ad\'ersaires. Ce m'est une satisfaction de l'enregistrer.
Néanmoins ce gonflement d'une nouvelle montgolfière de la médiocrité a réussi une fois de plus a s'opérer dans la personne de Rostand.
Or la critique actuelle qui en est responsable fera difficilement croire qu'elle méconnaît l'eft'royable, la criante pénurie de l'œuvre qu'elle porte aux nues.
Plus tard, si on lui demande des comptes, elle ne
Lu Cas Edmond Rostand
pourra arguer de son ignorance ou de son culte aveugle pour tout ce qui lui paraissait de couleur romantique. La vérité sur son incroyable attitude se dégagera et on reconnaîtra qu'elle, si intransigeante en apparence, si impito\'able aux pau\res se sera longuement vautrée aux pieds de l'Argent !
Et ces cantiques d'allégresse intéressée vont continuer car il n'y a pas de motifs pour que ça s'arrête, à moins que Rostand ne casque plus.
Et cette conspiration générale pour imposer quand même, à la conscience publique révoltée, un faux talent, un Corneille à la mie-de-pain, va, sûre de l'impunité, persister, étendre son action de complicité avec tous les forbans, tous les larbins, toute la canaille corrompue embusquée dans quelques journaux, déshonneur de la Presse française.
Et nous assisterions témoins impuissants et veules à la consolidation de ce f?»/////" monstrueux ?
Et mes compagnons de misère et de lutte que j'ai perdus dans la bataille auront souffert le froid, la faim, la solitude, la haine jusqu'à la mort pour que les survivants restent spectateurs impassibles de ce « revenez-y >/. d'un art mensonger, joint à l'apothéose d'un métier défaillant et du plus grand exemple de prostitution intellectuelle de ces dernières années, peut-être?
Eh bien ! pas du tout.
11 ne sera pas dit qu'au beau milieu de l'inimense « alléluia >/ des esclaves et des dévots prosternés dans la Basilique des Millions, une voix ne se sera pas élevée afin de protester et crier son dégoût pour une pareille comédie.
Si une première fois je ne suis pas entendu, je recommencerai, je prendrai d'autres moyens, j'ameuterai la Foule en meetings jusqu'à ce que se dessine le dégonflement de cette baudruche énorme qu'on nous propose en guise de statue.
Lie Cas Edmond Rostand
eoNeLusiON
Car en vérité le bateau a suftisaniineiit duré pour qu'il ne tourne pas à la scie.
Encore une fois en voilà assez.
Si l'œuvre de Rostand émeut le /-'(•/// Chapeau, si elle tlatte les espérances ou les \-ains regrets d'une caste à qui la République a bénévolement laissé son luxe, ses autos et ses putains, sans que la dite caste lui en sache le moindre gré d'ailleurs, si cette œuvre, dis-je. enchante une racaille élégante, elle mécontente une partie considérable de la Foule qu'il faut se garder de provoquer.
J e veux parler de l'armée impressionnante des Laborieux et des Exploités, sans le- consentement et la discipline de qui, il n'y aurait ni richesse, ni civilisation, ni arts, ni sciences, ni parasites, ni délicats oisifs, ni rien, absolument rien de tout ce qui fait la joie de vivre pour un petit nombre.
Or, j'ai le regret d'apprendre à Edmond que les masses sombres du prolétariat de plus en plus i conscientes et organisées ne peuvent trouver dans son . œuvre le reflet de leurs aspirations légitimes.
Comme elles consentent à payer des impôts énormes afin que des théâtres subventionnés jouent
des œu\res classiques, qui ne lestouchent pas da^"antage, elle a le droit d'exiger des Écrivains \'ivants un art et des efforts qui la concernent.
Véritablement, qu'est-ce que vous \-oulez que ça foute aux " Gueules-noires >/ de la Mine et des hautsfourneaux, aux étiolés des bureaux, aux serfs des magasins, des fabriques ou des usines, courbés chaque jour sous la fatigue écœurante du labeur automatique sans amour et sous la loi inexorable du salariat, qu'est-ce que vous voulez que ça leur foute Cyrano de Bergerac. l'Aiglon et joignons-y la Princesse Lointaine pour faire bon poids?
Comment! A la veille d'un drame prodigieux qui va bouleverser le globe et qui aura pour protagonistes la Misère prolétarienne et ses succédanés révoltés contre la servitude de l'Argent on s'amuse encore à des blagues comme Rostand en compose ?
Et on lui donne à tours de bras du '< créateur » et du '< Poète //!
C'est cre\'ant.
Savez-vous que pour un vrai grand Poète, il y
Li: Cas Edmond Rostand
aurait une œuvre autrement \irile à édifier : et une cause autrement belle et juste à ser\ir ?
Je ne prends pas parti, je constate.
Voyons. Si ceux qui créent les éléments indispensables à la vie. ainsi que la richesse moderne par les produits de leur travail accumulé et de plus maintiennent l'ordre et l'équilibre sociaux, grâce à leur obéissance, \oulaient se croiser huit jours les bras!
On doit en inférer que les fanatiques de l'Aig/di/. les parasites, les gigolos, les belles madames seraient vivement réduits à boulier leur poudre de riz. leurs plastrons et leurs monocles .
Eh bien, l'heure est proche où nous assisterons à des événements pareils.
Nous sommes assurés d'un assaut gigantesque et furieux, d'une Jacquerie comme aucune histoire humaine n'en aura vu. qui ne ressemblera en rien aux cataclysmes précédents à cause des conditions nouvelles et de la caste spéciale de réprouvés qu'ont engendrés la vapeur, le machinisme, la mine, la métallurgie, le Progrès!
Les récentes élections allemandes ou triomphe le Socialisme justifient mes prédictions. Si elles se réalisent la plèbe distinguée qui saoule Rostand de ses bravos ne pèsera pas lourd dans les mains robustes et désespérées de celle qui ne distinguera plus rien.
Et je dis qu'il devrait s'en inquiéter, ne pas frétiller
de son dérisoire « panache » devant ces prochaines catastrophes.
Je sais bien qu'il peut me répondre, qu'étant un simple dramaturge et non un idéologue révolutionnaire, il cherche à distraire ou à émouvoir sans plus.
Mais pour émouvoir faut-il encore qu'on choisisse des sujets vivants, modernes et dignes dem'apitoyer.
Q.u'esi-ce que peuvent bienme faire, sije regardetout ce qu'il y a de douloureux autour de moi, les misères passées de Cyrano ou la toux fâcheuse du duc de Reichstadt ?
Je ne veux pas qu'un Shakespeare à la manque m'escroque ma pitié pour des infortunes illusoires ou périmées.
Ou alors, ça n'est pas un poète, ou tout au moins le Poète, comme on cherche à me le faire croire.
C'est un de ces amoindris comme tant d'autres, qui titille certain organe de la Bourgeoisie opulente dans l'unique but de lui faire suinter de l'or. Et encore une fois, cet exercice est sans grandeur parce que Rostand n'avait pas besoin de s'y livrer pour vivre.
Rostand « le Poète ? »
Alors que d'autres pays présentent des Artistes et des Penseurs comme Gérard Hauptmann, Ibsen, Bjornstjcrne-Bjornson, d'Annunzio, Dostoïevski,
Lk Cas Edmond Rostand 33
Tolstoï, Gorki, etc., etc., tous écri\ains qui se sont penchés fraternellement sur les plaies de l'Homme contemporain, La France, pourtout potage, présente aux races affamées de sa lumière spirituelle Cyrano, r Aiglon et le «panache// de Rostand?
Flûte alors !
Les Peuples doivent se dire que la France ne se foule plus précisément les rognons à enfanter des génies, et en ma qualité de compatriote d'Edmond, je me sens cruellement humilié, il n'y a pas à dire.
Rostand le Poète ?
Vrai je m'étais fait une autre idée des devoirs d'un Poète ^ notre époque.
Les grands poètes n'ont jamais été que l'émanation des angoisses populaires de leurs temps, (je dis populaires et non pas politiques), ils ont toujours reflété dans leurs créations, les douleurs, les révoltes ou les joies de la Multitude.
Tous les grands exemples l'attestent ; les Poètes immortels ont un génie d'essence populaire.
La mission traditionnelle du Poète est de s'inquiéter des douleurs, des injustices, des misères /()///Ar//'r5 de son époque et de s'en ériger l'impitoyable vengeur.
Aujourd'hui le rôle est encore vacant et Cvrû/io dr Bergerac, le vrai, qu'on nous représente toujours en lutte avec les grands n'y manquerait certes pas.
Il y aurait rudement à faire. Il y aurait à consacrer les facultés poétiques qu'on a pu recevoir à l'affranchissement moral et matériel des sacrifiés. Il y au-
rait à tenter de les soustraire au Café-Concert, à l'alcool, à l'injustice économique, à l'oppression des parasites de toutes sortes qui pataugent dans leur sang et dans leurs souffrances.
Il V aurait à défendre et à venger la Fille pauvre et belle prise entre ces forces diverses, la Misère. l'Amour, le Luxe, le Suicide ou la Prostitution. 11 y a l'Enfant, la Femme. l'Homme et même l'Animal qu'on torture, exploite ou écrase ; il y a ce Peuple immense des Usines, des Magasins, des Mines et de tous les ergastules imaginables qu'il faudrait aimer de quel prodigieux amour! et dont il est juste de s'occuper, car tandis qu'on s'instruit, lui, manie placidement le marteau, la pioche, la pelle ou se meurt courbé sur la machine à coudre.
Voilà qui serait digne du « Poète. >/
Mais, lorsqu'on en est déjà pour\'u. gagner et entasser de nouveaux millions en lançant sur les planches des pantins en pelure d'oignon et des douleurs chimériques, ça n'est ni beau ni propre.
Ma conscience m'obligeait à le proclamer et je ne suis pas fâché de l'avoir fait.
Imp. SEVIN ol REY, S, boulevard des Italiciib, Paris.
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