‹ Un capitaine de quinze ansChapitre 13 sur 52 · École militaire de l'État de New York · texte numérisé non relu

École militaire de l'État de New York

Il ne faudrait pas croire que les chiens aient seuls le privilège d'être intelligents. (Page 46.)

Cette partie du Pacifique était toujours déserte. Aucun bâtiment ne se montrait dans ces parages. C'était une latitude véritablement abandonnée des navigateurs. Les baleiniers des mers australes ne se disposaient pas encore à franchir le tropique. Sur le Pilgrim, que des circonstances particulières avaient obligé à quitter les lieux de pêche avant la fin de la saison, on ne devait donc pas s'attendre à croiser quelque navire de même destination.

Quant aux paquebots transpacifiques, il a été déjà dit qu'ils ne suivaient pas un parallèle aussi élevé dans leurs traversées entre l'Australie et le continent américain.

Cependant, par cela même que la mer est déserte, il ne faut pas renoncer à

Plus d'une fois Diek Sand donna des preuves de sa merveilleuse adresse. (Page 50.)

l'observer jusqu'aux dernières limites de l'horizon. Si monotone qu'elle puisse paraître aux esprits inattentifs, elle n'en est pas moins infiniment varice pour qui sait la comprendre. Ses plus insaisissables changements charment les imaginations qui ont le sens des poésies de l'Océan. Une herbe marine qui flotte en ondulant, une branche de sargasses dont le léger sillage zèbre la surface des flots, un bout de planche dont on voudrait deviner l'histoire, il n'en faut pas davantage. Devant cet infini, l'esprit n'est plus arrêté par rien. L'imagination se donne libre carrière. Chacune de ces molécules d'eau, que Févaporation échange continuellement entre la mer et le ciel , renferme , peut-être , le secret de quelque catastrophe! Aussi faut-il envier ceux don! la pensée intime

sait interroger les mystères de l'Océan, ces esprits qui s'élèvent de sa mouvante surface jusque dans les hauteurs du ciel.

La vie, d'ailleurs, se manifeste toujours au-dessus comme au-dessous des mers. Les passagers du Pilgrim pouvaient voir s'acharner à la poursuite des plus petits poissons des handes d'oiseaux, de ceux qui fuient avant l'hiver le dur climat des pôles. Et plus d'une fois, Dick Sand, élève sur ce point comme su:* d'autres de James W. Weldon, donna des preuves de sa merveilleuse adresse au fusil ou au pistolet, en abbatant quelques-uns de ces rapides volatiles.

C'étaient, ici, des pétrels blancs, là, d'autres pétrels dont les ailes étaient bordées d'un liseré brun. Quelquefois, aussi, passaient des troupes de damiers ou quelques-uns de ces pingouins dont la démarche à terre est à la fois si pesante et si ridicule. Cependant, ainsi que le faisait remarquer le capitaine Hull, ces pingouins, se servant de leurs moignons comme de véritables nageoires, peuvent défier à l'a nage les poissons les plus rapides, à tel point même que des marins les ont quelquefois confondus avec les bonites.

Plus haut, de gigantesques albatros frappaient l'air à grands coups d'ailes, en déployant une envergure de dix pieds, et venaient ensuite se poser à la surface des eaux, qu'ils fouillaient à coups de bec pour y chercher leur nourriture.

Toutes ces scènes constituaient un spectacle varié, que, seuls, des esprits fermés au charme de la nature eussent trouvé monotone.

Ce jour-là, Mrs. Weldon se promenait à l'arrière du Pilgrim, lorsqu'un phénomène assez curieux provoqua son attention. Les eaux de la mer étaient devenues rougeâtres presque subitement. On eût pu croire qu'elles venaient de se teindre de sang, et cette teinte inexplicable s'étendait aussi loin que pouvait se porter le regard.

Dick Sand se trouvait alors avec le petit Jack près de Mrs. Weldon. « Vois-tu, Dick, dit-elle au jeune novice, cette singulière couleur des eaux du Pacifique? Est-ce qu'elle est due à la présence d'une herbe marine?

— Non, mistress Weldon, répondit Dick Sand, cette teinte est produite par des myriades de myriades de petits crustacés, qui servent habituellement à nourrir les grands mammifères. Les pêcheurs appellent cela, non sans raison, du «manger de baleine ».

— Des crustacés! dit Mrs. Weldon. Mais ils sont si petits qu'on pourrait presque les appeler des insectes de mer. Cousin Bénédict serait peut-être fort enchanté d'en faire collection! »

Et appelant :

« Cousin Bénédict ? » cria-t-elle.

Cousin Bénédict apparut hors du capot, presque en même temps que le capitaine Hull.

« Cousin Bénédict, dit Mrs. Weldon, voyez donc cet immense banc rougeâlre qui s'étend à perte de vue.

— Tiens ! dit le capitaine Hull, voilà du manger de baleine i Monsieur Bénédict, une belle occasion pour étudier cette curieuse espèce de crustacés !

— Peuh ! fit l'entomologiste.

— Comment! peuh! s'écria le capitaine. Mais vous n'avez pas le droit de professer une telle indifférence ! Ces crustacés forment une des six classes des articulés, si je ne me trompe, et comme tels...

— Peuh ! fit encore cousin Bénédict en secouant la tête.

— Par exemple ! Je vous trouve passablement dédaigneux pour un entomologiste !

— Entomologiste, soit, répondit cousin Bénédict, mais plus spécialement hexapodiste, capitaine Hull, veuillez ne pas l'oublier!

— En tout cas, répondit le capitaine Hull, que ces crustacés ne vous intéressent pas, soit, mais il en serait autrement, si vous possédiez un estomac de baleine! Quel régal, alors! — Voyez-vous, mistress Weldon, lorsque, nous autres baleiniers, pendant la saison de pêche, nous arrivons en vue d'un banc de ces crustacés, il n'est que temps de préparer nos harpons et nos lignes! Nous sommes certains que le gibier n'est pas loin !

— Est- il possible que d'aussi petites bêtes puissent en nourrir de si grosses? s'écria Jack.

— Eh ! mon garçon, répondit le capitaine Hull, des petits grains de semoule, delà farine, de la poussière de fécule, ne font-ils pas de très-bons potages? Oui, et la nature a voulu qu'il en fût ainsi. Lor-squ'une baleine Hotte au milieu de ces eaux rouges, sa soupe est servie, elle n'a plus qu'à ouvrir son immense bouche. Des myriades de crustacés y pénètrent, 1rs nombreuses barbes de ces fanons dont le palais de l'animal est garni se tendent comme les filets d'un parc de pêcheurs, rien n'en peut plus sortir, et la niasse des crustacés va s'engouffrer dans le vaste estomac de la haleine, tout comme le potage de ton dîner dans le tien.

— Vous pensez bien, Jack, fit observer Dick Sand, que dame baleine ne perd pas son temps à éplucher un à un ces crustacés, comme vous épluchez des crevettes!

— J'ajoute, dit le capitaine Hull, que c'est précisément lorsque l'énorme

gourmande est occupée de la sorte, qu'il est plus facile de l'approcher sans exciter sa défiance. C'est donc le moment favorable pour la harponner avec quelque succès, »

A cet instant, et comme pour donner raison au capitaine Hull, la voix d'un matelot se fit entendre à l'avant du navire :

« Une baleine par bâbord devant ! »

Le capitaine Hull s'était redressé.

« Une baleine! » s'écria-t-il.

Et son instinct de pêcheur le poussant, il se précipita sur le gaillard du Pilgrim.

Mrs. Weldon, Jack, Dick Sand, cousin Bénédict lui-même, le suivirent aussitôt.

En effet, à quatre milles dans le vent, certain bouillonnement indiquait qu'un gros mammifère marin se mouvait au milieu des eaux rouges. Des baleiniers ne pouvaient s'y méprendre.

Mais la distance était trop considérable encore pour qu'il fût possible de reconnaître l'espèce à laquelle ce mammifère appartenait. Ces espèces, en effet, sont assez distinctes.

Était-ce là une de ces baleines franches que recherchent plus particulièrement les pêcheurs des mers du Nord? Ces cétacés, auxquels manque la nageoire dorsale, mais dont la peau recouvre une épaisse couche de lard, peuvent atteindre une longueur de quatre-vingts pieds, bien que la moyenne n'en dépasse pas soixante, et alors un seul de ces monstres fournit jusqu'à cent barils d'huile.

Était-ce, au contraire, un « hump-back », appartenant à l'espèce des baleinoptères, — désignation dont le terminatif aurait au moins dû lui valoir l'estime de l'entomologiste. Ceux-là possèdent des nageoires dorsales, blanches de couleur et longues de la demi-longueur du corps, qui ressemblent à une paire d'ailes, — quelque chose comme une baleine volante?

N'avait-on pas en vue, plus vraisemblablement, un « fin-back », mammifère également connu sous le nom de « jubarte », qui est pourvu d'une nageoire dorsale, et dont la longueur peut égaler celle de la baleine franche?

Le capitaine Hull et son équipage ne pouvaient encore se prononcer, mais ils regardaient l'animal avec plus d'envie encore que d'admiration.

S'il est vrai qu'un horloger ne puisse se trouver dans un salon en présence d'une pendule sans éprouver l'irrésistible besoin de la remonter, combien plus encore le baleinier devant une baleine doit-il être pris de l'impérieux désir de

s'en emparer! Les chasseurs de gros gibier sont plus ardents, dit-on, que les chasseurs de petit gibier. Donc, plus l'animal est gros, plus il excite la convoitise ! Que doivent ressentir alors des chasseurs d'éléphants et des pêcheurs de baleines? Et puis, il y avait aussi ce désappointement qu'éprouvait tout l'équipage du Pilgrim de revenir avec un chargement incomplet!...

Cependant, le capitaine Hull cherchait à reconnaître l'animal qui avait été signalé au large. 11 n'était pas très-visible de cette distance. Toutefois, l'œil exercé d'un baleinier ne pouvait se tromper à certains détails plus faciles à relever de loin.

En effet, le jet, c'est-à-dire cette colonne de vapeur et d'eau que la baleine rejette par ses évents, devait attirer l'attention du capitaine Hull et le fixer sur l'espèce à laquelle appartenait ce cétacé.

« Ce n'est point là une baleine franche, s'écria-t-il. Son jet serait à la fois plus élevé et d'un volume moins considérable. D'autre part, si le bruit que fait ce jet en s'échappant pouvait être comparé au bruit éloigné d'une bouche à feu, je serais porté à croire que cette baleine appartient à l'espèce des « humpbacks » ; mais il n'en est rien, et, en prêtant l'oreille, on peut s'assurer que ce bruit est d'une nature toute différente. — Quelle est ton opinion à ce sujet, Dick? demanda le capitaine Hull en se retournant vers le novice.

— Je croirais volontiers, capitaine, répondit Dick Sand, que nous avons affaire à une jubarte. Voyez comme ses évents rejettent violemment dans l'air cette colonne de liquide. Ne vous semble-t-il pas aussi, — ce qui me donnerait raison, — que ce jet contient plus d'eau que de vapeur condensée? Et, si je ne me trompe, c'est une particularité spéciale à la jubarte.

— En effet, Dick, répondit le capitaine Hull. Il n'y a plus de doute possible! C'est une jubarte qui Hotte à la surface de ces eaux rougi- !

— Que c'est beau ! s'écria le petit Jack.

— Oui, mon garçon ! Et quand on pense que la grosse bête est là, en train de déjeuner, et ne se doute guère que des baleiniers la regardent!

— J'oserais affirmer que c'est une jubarte de grande taille, iit observer Dick Sand.

— Certes, répondit le capitaine Hull, qui se passionnait peu à peu. Je lui donne au moins soixante-dix pieds de longueur!

— Bon! ajouta le maître d'équipage. Il suffirait d'une demi-douzaine de baleines de cette taille pour remplir un navire grand comme 1«' nôtre !

— Oui, cela suffirait ! répliqua le capitaine Hull, qui monta sur le beaupré afin de mieux voir.

— Et avec celle-ci, ajouta le maître d'équipage, nous embarquerions en quelques heures la moitié des deux cents barils d'huile qui nous manquent!

— Oui!... en effet... oui!... murmurait le capitaine Hull.

— Cela est vrai, reprit Dick Sand, mais c'est une rude affaire, quelquefois, de s'attaquer à ces énormes jubartes !

— Très-rude, très-rude! répliqua le capitaine Hull. Ces baleinoptères ont des queues formidables, dont il ne faut pas s"approcher sans défiance! La plus solide pirogue ne résisterait pas à un coup bien appliqué. Mais aussi le profit vaut la peine !

— Bah ! dit un des matelots, une belle jubarte est tout de même une belle capture!

— Et profitable ! répondit un autre.

— Ce serait dommage de ne pas saluer celle-ci au passage! »

Il était évident que ces braves marins s'animaient en regardant la baleine. C'était toute une cargaison de barils d'huile qui flottait à portée de leur main. A les entendre, sans doute, il n'y avait plus qu'à arrimer ces barils dans la cale du Piirjrim pour en compléter le chargement !

Quelques-uns des matelots, montés dans les enfléchures des haubans de misaine, poussaient des cris de convoitise. Le capitaine Hull, qui ne parlait plus, se rongeait les ongles. Il y avait là comme un irrésistible aimant qui attirait le Piirjrim et tout son équipage.

« Maman, maman! s'écria alors le petit Jack, je voudrais bien avoir la baleine pour voir comment c'est fait !

— Ah! tu veux avoir cette baleine, mon garçon? Eh! pourquoi pas, mes amis? répondit le capitaine Hull, cédant enfin à son secret désir. Les pécheurs de renfort nous manquent, c'est vrai ! mais à nous seuls...

— Oui ! oui ! crièrent les matelots d'une seule voix.

— Ce ne sera pas la première fois que j'aurai fait le métier de harponneur, ajouta le capitaine Hull, et vous allez voir si je sais encore lancer le harpon !

— Hurrah! hurrah! hurrah! » répondit l'équipage.

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