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Le novice rassurait toujours Mrs. Weldon. (Page 93.)
Dick Sand dut prendre alors quelques précautions pour ne pas compromettre la mâture et la voilure du Pilgrim.
Il avait déjà fait serrer le cacatois, le flèche et le clin-foc, et il résolut d'en faire autant du perroquet, puis de prendre deux ris dans le hunier.
Cette dernière opération devait présenter certaines difficultés, avec un équipage peu expérimenté encore. Il n'y avait pas à hésiter, cependant, et personne n'hésita.
Dick Sand, accompagné de Bat et d'Austin, monta dans le gréement du mât de misaine et parvint, non sans peine, à serrer le perroquet. Avec un temps moins menaçant, il aurait laissé les deux vergues sur le mât; mais, prévoyant
Negoro, toujours silencieux... (Page 9M.)
qu'il serait probablement obligé de caler ce mât, et peul-étre même de le dépasser, il dégréa les deux vergues et les envoya sur le pont. On comprend, en effet, que lorsque le vent devient trop fort, il faut non-seulement diminuer la voilure, mais aussi la mâture. C'est un grand soulagement pour le navire, qui, moins chargé dans le haut, n'est plus aussi fatigué par les coups de roulis et de tangage.
Ce premier travail accompli, — et il demanda deux heures, — Dick Sand et ses compagnons s'occupèrent de réduire la surface du hunier en prenant deux ris. Le Pilgrim ne portait pas, comme la plupart des bâtiments moden un hunier double, ce qui facilite la manœuvre. Il fallut donc opérer comme
autrefois, c'est-à-dire courir sur les marchepieds, ramener à soi une voile battue par le vent et l'amarrer solidement avec ses garcettes. Ce fut difficile, long, périlleux; mais enfin, le hunier diminué donna moins de prise au vent, et le brick- goélette fut notablement soulagé.
Dick Sand redescendit avec Bat et Austin. Le Pilgrim se trouva alors dans les conditions de navigabilité exigées par cet état de l'atmosphère, auquel on a donné la qualification de « grand frais».
Pendant les trois jours qui suivirent, 20, 21 et 22 février, la force et la direction du vent ne se modifièrent pas sensiblement. Toutefois, le mercure continuait à baisser dans le tube barométrique, et, dans cette dernière journée, le novice nota qu'il se tenait continuellement au-dessous de vingt-huit pouces sept dixièmes '.
Nulle apparence, d'ailleurs, que le baromètre se relevât avant quelque temps. L'aspect du ciel était mauvais et extrêmement venteux. En outre, des brumes épaisses le couvraient constamment. Leur couche était même si profonde qu"on n'apercevait plus le soleil, et qu'il eût été difficile de préciser l'endroit de son coucher et de son lever.
Dick Sand commença à s'inquiéter. Il ne quittait plus le pont. Il dormait* à peine. Cependant, son énergie morale lui permettait de refouler ses angoisses au plus profond de son cœur.
Le lendemain, 23 février, la brise parut mollir. un peu dans la matinée, mais Dick Sand ne s'y fia pas. Il eut raison, car dans l'après-midi le vent refraîchit et la mer devint plus dure.
Vers quatre heures, Negoro, qu'on voyait rarement, quitta le poste et monta sur le gaillard d'avant. Dingo dormait dans quelque coin, sans doute, car il n'aboya pas comme h l'ordinaire.
Negoro, toujours silencieux, resta pendant une demi-heure à observer l'horizon.
De longues lames se succédaient, sans encore s'entre-choquer. Toutefois, elles étaient plus hautes que la force du vent ne le comportait. On devait en conclure qu'il y avait de grands mauvais temps dans l'ouest, k une distance assez rapprochée peut-être, et qu'ils ne tarderaient pas à atteindre ces parages.
Negoro regarda cette vaste étendue de mer, qui était profondement troublée autour du Pilgrim. Puis, ses yeux, toujours froids et secs, se dirigèrenl vers le ciel.
1. Les baromètres anglais el américains sont cotés par pouces et par lignes. Vingt-huit pouces sept dixièmes égalent 'rlS millimètres.
L'aspect du ciel était inquiétant. Les vapeurs se déplaçaient avec des vitesses très-différentes. Les nuages de la zone supérieure couraient plus rapidement que ceux des basses couches de l'atmosphère. ïl fallait donc prévoirie cas, assez prochain, où ces lourdes masses s'abaisseraient et pourraient changer en tempête, peut-être en ouragan, ce qui n'était encore qu'une brise à l'état de grand frais, c'est-à-dire un déplacement de l'air à raison de quarante-trois milles à l'heure.
Soit que Negoro ne fût pas homme à s'effrayer, soit qu'il ne comprît rien aux menaces du temps, il ne parut pas être impressionné. Cependant, un mauvais sourire parut sur ses lèvres. On eût dit, en fin de compte, que cet état de choses était plutôt fait pour lui plaire que pour lui déplaire. Un instant, il monta sur le beaupré et rampa jusqu'aux liures, afin d'étendre la portée de son regard, comme s'il eût cherché quelque indice à l'horizon. Puis, il redescendit, et tranquillement, sans avoir prononcé un seul mot, sans avoir fait un geste, il regagna le poste de l'équipage.
Cependant, au milieu de toutes ces redoutables conjonctures, il existait une circonstance heureuse, dont chacun devait tenir compte à bord : c'est que ce vent, si violent qu'il fût ou dût devenir, était favorable, et que le Pilgrim semblait rallier rapidement la côte américaine. Si même le temps ne tournait pas à la tempête, cette navigation continuerait à se faire sans grand danger, et les véritables périls ne surgiraient que lorsqu'il s'agirait d'atterrir sur un point mal déterminé du littoral.
C'est bien ce que se demandait déjà Dick Sand. Une fois qu'il aurait connaissance de la terre, comment manœuvrerait-il, s'il ne rencontrait pas quelque pilote, quelque pratique de la côte? Au cas où le mauvais temps l'obligerait à chercher un port de refuge, que ferait-il, puisque ce littoral lui était absolument inconnu? Sans doute, il n'avait pas encore à se préoccuper de cette éventualité. Cependant, l'heure venue, il y aurait lieu de prendre une détermination. Eh bien! Dick Sand la prendrait.
.Pendant les treize jours qui s'écoulriviit du 24 février au'.) mars, l'état de l'atmosphère ne se modifia pas d'une façon sensible. Le ciel étail toujours cli de lourdes brumes. Durant quelques heures, le vent diminuait, puis il se reprenait à soufller avec la même force. Deux ou trois fois, le baromètre remonta, mais son oscillation, comprenant une douzaine de lignes, étail trop brusque pour annoncer un changement de temps cl un retour à des vents plus maniables. D'ailleurs, la colonne barométrique rebaissait presque aussitôt, et rien ne pouvait faire espérer la tin de ce mauvais temps dans un délai rapproché.
De gros orages éclatèrent aussi, qui inquiétèrent très-sérieusement Dick Sand. Deux ou trois fois la foudre frappa les lames à quelques encablures du navire seulement. Puis, la pluie tomba à torrents, et il se fît de ces tourbillons de vapeurs à demi condensées qui entourèrent le Pilgrim d'un épais brouillard.
Pendant des heures entières, l'homme de vigie n'avait plus aucune vue, et l'on marchait à l'aventure.
Bien que le bâtiment, quoique fortement appuyé sur les lames, fût horriblement secoué, Mrs. Weldon, heureusement, supportait ce roulis et ce tangage sans en être incommodée. Mais son petit garçon fut très-éprouvé, et elle dut lui donner tous ses soins.
Quant au cousin Bénédict, il n'était pas plus malade que les blattes américaines, dont il faisait sa société, et il passait son temps à étudier, comme s'il eût été tranquillement installé dans son cabinet de San-Francisco.
Très-heureusement aussi, Tom et ses compagnons se trouvèrent peu sensibles au mal de mer, et ils purent continuer à venir en aide au jeune novice, — absolument habitué, lui, à tous ces mouvements désordonnés d'un navire qui fuit devant le temps.
Le Pilgrim courait rapidement sous cette voilure réduite, et déjà Dick Sand prévoyait qu'il faudrait la réduire encore. Mais il voulait tenir bon, tant qu'il serait possible de le faire sans danger. Suivant son estime, la côte ne devait plus être éloignée. On veillait donc avec soin. Toutefois, le novice ne pouvait guère se fier aux yeux de ses compagnons pour découvrir les premiers indices de la terre. En effet, quelque bonne vue qu'il ait, celui qui n'est pas habitué à interroger les horizons de mer est inhabile à démêler les premiers contours d'une côte, surtout au milieu des brumes. Aussi, Dick Sand dut-il veiller lui-même, et souvent montait-il jusque dans les barres, pour mieux voir. Mais rien n'apparaissait encore du littoral américain.
Ceci l'étonnait, et Mrs. Weldon, à quelques mots qui lui échappèrent, comprit cet étonnement.
C'était le 9 mars. Le novice se tenait à l'avant, tantôt observant la mer et le ciel, tantôt regardant la mâture du Pilgrim qui commençait à fatiguer sous la force du vent.
« Tu ne vois rien encore, Dick? lui demanda-t-elle, à un moment où il venait d'abandonner la longue-vue.
— Rien, mistress Weldon, rien, répondit le novice, et, cependant, l'horizon semble se dégager un peu sous ce vent violent qui va fraîchir encore.
TEMPÊTE tOi
— Et, suivant toi, Dick, la côte américaine ne doit pas être éloignée, maintenant?
— Elle ne peut l'être, mistress Welcîon, et si quelque chose m'étonne, c'est de ne pas en avoir déjà connaissance !
— Cependant, reprit Mrs. Weldon, le navire a toujours fait bonne route.
— Toujours, depuis que le vent s'est établi dans le nord-ouest, répondit Dick Sand, c'est-à-dire depuis le jour où nous avons perdu notre malheureux capitaine et son équipage ! C'était le 10 février. Nous sommes au 9 mars. Il y a donc de cela vingt-sept jours !
— Mais, à cette époque, à quelle distance étions-nous alors de la côte? demanda Mrs. Weldon.
— A quatre mille cinq cents milles environ, mistress Weldon. S'il est des choses sur lesquelles j'ai plus d'un doute, ce chiffre, du moins, je puis le garantir à vingt milles près.
— Et quelle a été la vitesse du navire ?
— En moyenne, cent quatre-vingts milles par jour, depuis que le vent a fraîchi, répondit le novice. Aussi, je suis surpris de ne pas être en vue de la terre! Et ce qui est plus extraordinaire encore, c'est que nous ne rencontrons pas même un seul des bâtiments qui fréquentent ordinairement ces parages !
— N'as-tu pu te tromper, Dick, reprit Mrs. Weldon, en estimant la vitesse du Pilgrim ?
— Non, mistress Weldon. Sur ce point-là, je n'ai pu me tromper. Le loch a été jeté toutes les demi-heures, et j'ai relevé très-exactement ses indications. — Tenez, je vais le faire jeter à nouveau, et vous verrez que nous marchons en ce moment à raison de dix milles à l'heure, ce qui nous donnerait plus de deux cents milles par jour ! »
Dick Sand appela Tom et lui donna Tordre de jeter le loch, — opération à laquelle le vieux noir était maintenant fort habitué.
Le loch, solidement amarré à l'extrémité de la ligne, fut apporté et envoyé dehors.
Vingt-cinq brasses étaient à peine déroulées, lorsque la ligne mollit subitement entre les mains de Tom.
« Ah! monsieur Dick, s'écria-t-il.
— Eh bien, Tom ?
— La ligne a cassé !
— Cassé ! s'écria Dick Sand ! Et le loch est perdu ! »
Le vieux Tom montra le bout de la ligne qui était resté dans sa main.
Il n'était que trop vrai. Ce n'était point l'amarrage qui avait manqué. La ligne s'était rompue par son milieu. Et, cependant, cette ligne, c'était du filin de premier brin. Il fallait donc que les torons, au point de rupture, eussent été singulièrement usés ! Ils l'étaient, en effet, et c'est ce que put constater Dick Sand, lorsqu'il eut le bout de la ligne entre les mains! Mais Pavaient-ils été par l'usage, c'est ce que le novice, devenu défiant, se demanda.
Quoi qu'il en soit, le loch était maintenant perdu, et Dick Sand n'avait plus aucun moyen d'évaluer exactement la vitesse de son navire. Pour tout instrument, il ne possédait plus qu'une boussole, et il ne savait pas que ses indications étaient fausses!
Mrs. Weldon le vit si .attristé de cet accident, qu'elle ne voulut pas insister, et, le cœur bien gros, elle se retira dans sa cabine.
Mais si la vitesse du Pilgrim et, par suite, le chemin parcouru ne pouvaient plus être estimés, il fut facile de constater que le sillage du navire ne diminuait pas.
En effet, le lendemain 7 février, le baromètre tomba à vingt-huit pouces deux dixièmes '. C'était l'annonce d'un de ces coups de vent qui font jusqu'à soixante milles à l'heure.
Il devint urgent de modifier encore une fois l'état de la voilure, afin de ne pas compromettre la sécurité du bâtiment.
Dick Sand résolut d'amener son mât de perroquet et son mât de flèche, et de serrer ses basses voiles, afin de ne plus naviguer que sous son petit foc et son hunier au bas ris.
Il appela Tom et ses compagnons pour l'aider dans cette opération difficile, qui, malheureusement, ne pouvaii s'exécuter avec rapidité.
Et cependant, le temps pressait, car la tempête se déchaînait déjà avec violence.
Dick Sand, Austin, Actéon et Bat montèrent dans la mâture, pendant que Tom restait au gouvernail, et Hercule sur le pont, afin de mollir les drisses aussitôt qu'on le lui commanderait.
Après de nombreux efforts, le mât de flèche et le mât de perroquet furent dépassés, non sans que ces braves gens eussent risqué cent fois d'être précipités à la mer, tant les coups de roulis secouaient la mâture. Puis, le hunier ayant été diminué et la misaine serrée, le brick-goélette ne porta plus que le petit foc et le hunier au bas ris.