‹ Un capitaine de quinze ansChapitre 26 sur 52 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Le lendemain, 7 avril, Austin, qui était de garde au lever du jour, vit Dingo courir, en aboyant, vers la petite rivière. Presque aussitôt, Mrs. Weldon, Dick Sand et les noirs sortirent de la grotte.

Décidément, il y avait quelque chose.

« Dingo a senti un être vivant, homme ou bête, dit le novice.

— En tout cas, ce n'est pas Negoro, fit observer Tom, car Dingo aboierait avec fureur.

— Si ce n'est pas Negoro, où peut-il être? demanda Mrs. Weldon, en jetant

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à Dick Sand un regard qui ne fut compris que de lui, et, si ce n'est pas lui, qui est-ce donc?

— Nous allons le savoir, mistress Weldon, » répondit le novice. Puis, s'adressant à Bat, à Austin et à Hercule : «Armez-vous, mes amis, et venez! »

Chacun des noirs prit un fusil et un coutelas, ainsi qu'avait fait Dick Sand. Une cartouche fut glissée dans la culasse des remingtons, et, ainsi armés, tous quatre se dirigèrent vers la berge de la rivière.

Mrs. Weldon, Tom, Actéon, restèrent à l'entrée delà grotte, où le petit Jack et Nan se trouvaient encore.

Le soleil se levait alors. Ses rayons, interceptés par les hautes montagnes de l'est, n'arrivaient pas directement à la falaise; mais, jusqu'à l'horizon occidental, la mer étincelait sous les premiers feux du jour.

Dick Sand et ses compagnons suivaient à mi-grève le rivage dont la courbe se raccordait à l'embouchure de la rivière.

Là, Dingo, immobile et comme en arrêt, aboyait toujours. Il était évident qu'il voyait ou sentait quelque indigène.

Et, en effet, ce n'était plus à Negoro, à son ennemi du bord, cette fois, que le chien en voulait.

Un homme tournait, en ce moment, le dernier pan de la falaise. Il s'avançait prudemment sur la berge, et, par ses gestes familiers, il cherchait à calmer Dingo. Il ne se souciait pas, on le comprenait, d'affronter la colère du vigoureux animal.

« Ce n'est pas Negoro ! dit Hercule.

— Nous ne pouvons perdre au change! répondit Bat.

— Non, dit le novice. C'est probablement quelque indigène, qui nous épargnera l'ennui d'une séparation. Nous allons donc enfin savoir exactement où nous sommes ! »

Et tous quatre, remettant leurs fusils sur l'épaule, se dirigèrent rapidement vers l'inconnu.

Celui-ci, en les voyant s'approcher, donna, tout d'abord, les marques de la plus vive surprise. Très-certainement, il ne s'attendait pas à rencontrer des étrangers sur cette partie de la côte. Évidemment aussi, il n'avait pas encore aperçu les débris du Pilgrim, sans quoi, la présence de naufragés se lût expliquée toul naturellement pour lui. D'ailleurs, pendant la nuit, le ressac avait achevé de démolir la carcasse du navire, et il n'en restait plus que des épaves qui flottaient au large.

Au premier moment, l'inconnu, voyant marcher vers lui ces quatre hommes armés, fit un mouvement pour revenir sur ses pas. Il portait un fusil en bandoulière, qui passa rapidement dans sa main et de sa main à son épaule. On conçoit qu'il ne fût pas rassuré.

Dick Sand fit un geste de salut, que l'inconnu comprit sans doute, car, après quelque hésitation, il continua d'avancer.

Dick Sand put alors l'examiner avec attention.

C'était un homme vigoureux, âgé de quarante ans au plus, l'œil vif, les cheveux et la barbe grisonnants, le teint hâlé comme celui d'un nomade qui a toujours vécu au grand air dans la forêt ou dans la plaine. Une sorte de blouse en peau tannée lui servait de justaucorps, un large chapeau couvrait sa tête, des bottes de cuir lui montaient jusqu'au-dessous du genou, et des éperons à large molette résonnaient à leurs hauts talons.

Ce que Dick Sand reconnut d'abord, — et ce qui était en effet, — c'est qu'il avait devant lui, non l'un de ces Indiens, coureurs habituels des pampas, mais un de ces aventuriers, de sang étranger, souvent peu recommandables, qui se rencontrent fréquemment dans ces contrées lointaines. Il semblait même, à son attitude assez raide, à la couleur rougeâtre de quelques poils de sa barbe, que cet inconnu devait être d'origine anglo-saxonne. En tout cas, ce n'était ni un Indien ni un Espagnol.

Et cela parut certain, quand, à Dick Sand, qui lui dit en anglais : « Soyez le bienvenu! » il répondit dans la même langue, et sans que sa prononciation fût entachée d'aucun accent.

« Soyez le bienvenu vous-même, mon jeune ami, » dit l'inconnu, en s'avançant vers le novice, dont il serra la main.

Quant aux noirs, il se contenta de leur faire un geste, sans leur adresser la parole.

«. Vous êtes Anglais? demanda-t-il au novice.

— Américains, répondit Dick Sand.

— Du Sud ?

— Du Nord. »

Cette réponse parut faire plaisir à l'inconnu, qui secoua plus vigoureusement la main du novice, et cette fois bien à l'américaine.

a Et puis-je savoir, mon jeune ami, demanda-t-il, comment vous vous trouvez sur cette côte ? »

Mais, en ce moment, sans attendre que le novice eût répondu à sa demande, l'inconnu retira son chapeau et salua.

Mrs. Weldon s'était avancée jusqu'à la berge, et elle se trouvait alors en face de lui.

Ce fut elle qui répondit à sa question.

« Monsieur, dit-elle, nous sommes des naufragés, dont le navire s'est brisé hier sur ces récifs ! »

Un sentiment de pitié se peignit sur la figure de l'inconnu, dont les regards cherchèrent le bâtiment qui s'était mis à la côte.

« Il ne reste plus rien de notre navire! ajouta le novice. Le ressac a achevé de le démolir pendant la nuit.

— Et notre première question, reprit Mrs. "NYeldon, sera pour vous demander où nous sommes ?

— Mais vous êtes sur le littoral de l'Amérique du Sud, répondit l'inconnu, qui parut surpris de la demande. Est-ce que vous pouviez avoir quelque doute à cet égard?

— Oui, monsieur, car la tempête avait pu nous faire dévier de notre route, que je n'ai pu relever avec précision, répondit Dick Sand. Mais je vous demanderai où nous sommes , plus exactement ? Sur la côte du Pérou , je pense?

— Non, mon jeune ami, non! Un peu plus au sud! Vous vous êtes échoué sur la côte bolivienne.

— Ah ! fit Dick Sand.

— Et vous êtes même sur cette partie méridionale de la Bolivie qui confine au Chili.

— Alors quelle est cette pointe? demanda Dick Sand, en montrant le promontoire du nord.

— Je ne saurais vous en dire le nom, répondit l'inconnu, car si je connais passablement le pays à l'intérieur pour l'avoir souvent parcouru, c'est la pi emière fois que je visite ce rivage. »

Dick Sand réfléchissait à ce qu'il venait d'apprendre. Cela ne l'étonnait qu'à demi, car son estime avait pu et même dû le tromper en ce qui concernait les courants; mais l'erreur n'était pas considérable. En effet, il se croyait à peu près entre le vingt - septième et le trentième parallèle , d'après le relèvement qu'il avait fait de l'île de Pâques, et c'était sur le vingt-cinquième parallèle qu'il s'était échoué. Il n'y avait aucune impossibilité à que le Pilfjrim eût dévié de cet écart relativement faible sur une aussi longue traversée.

D'ailleurs, rien n'autorisait à douter des assertions de l'inconnu, et, puisque

cette côte était celle de la basse Bolivie, il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'elle fût si déserte.

« Monsieur, dit alors Dick Sand, d'après votre réponse, je dois conclure que nous sommes à une assez grande distance de Lima.

— Oh! Lima est au loin... par là ! dans le nord! »

3Irs. Weldon, mise tout d'abord en méfiance par la disparition de Negoro, observait le nouveau venu avec une extrême attention, mais elle ne surprit rien, ni dans son attitude, ni dans sa manière de s'exprimer, qui pût faire suspecter sa bonne foi.

« Monsieur, dit-elle, ma question n'est pas indiscrète sans doute... Vous ne semblez pas être d'origine péruvienne ?

— Je suis Américain comme vous l'êtes, mistress?... dit l'inconnu, qui attendit un instant que l'Américaine lui fit connaître son nom.

— Mistress Weldon, répondit celle-ci.

— Moi, je me nomme Harris, et je suis né dans la Caroline du Sud. Mais voilà vingt ans que j'ai quitté mon pays pour les pampas de la Bolivie, et cela me fait plaisir de revoir des compatriotes.

— Vous habitez cette partie de la province , monsieur Harris? demanda Mrs. Weldon.

— Non, mistress Weldon, répondit Harris, je demeure dans le sud, sur la frontière chilienne, mais, en ce moment, je me rends à Atacama, dans le nord-est*

— Sommes-nous donc sur la lisière du désert de ce nom ? demanda Dick Sand.

— Précisément, mon jeune ami, et ce désert s'étend bien au delà des montagnes qui ferment l'horizon.

— Le désert d' Atacama? répéta Dick Sand.

— Oui, répondit Harris. Ce désert est comme un pays à part dans cette vaste Amérique du Sud, dont il diffère sous bien des rapports. C'est à la fois la portion la plus curieuse et la moins connue de ce continent.

— Et vous y voyagez seul? demanda Mrs. Weldon.

— Oh! ce n'est pas la première fois que je fais ce voyage! répondit l'Américain. Il y a, à deux cents milles d'ici, une ferme importante, l'hacienda de San- Felice, qui appartient à l'un de mes frères, et c'est chez lui que je me rends pour mon commerce. Si vous voulez m'y suivre, vous serez bien reçus, et les moyens de transport ne vous manqueront point pour gagner la ville d'Atacama. Mon frère sera heureux de vous les fournir. »

Ces offres, faites spontanément, ne pouvaient que prévenir en faveur de l'Américain, qui reprit aussitôt en s'adressant à Mrs. Weldon :

« Ces noirs sont vos esclaves? »

Et il montrait de la main Tom et ses compagnons.

a Nous n'avons plus d'esclaves aux Etats-Unis, répondit vivement Mrs. Weldon. Le Nord a depuis longtemps aboli l'esclavage, et le Sud a dû suivre l'exemple du Nord !

— Ah! c'est juste, répondit Harris. J'avais oublié que la guerre de 1862 avait tranché cette grave question. — J'en demande pardon à ces braves gens, ajouta Harris, avec la petite pointe d'ironie que devait mettre dans son langage un Américain du Sud parlant à des noirs. Mais, en voyant ces gentlemen à votre service, j'ai cru...

— Ils ne sont point et n'ont jamais été à mon service, monsieur, répondit gravement Mrs. Weldon.

— Nous serions honorés de vous servir, mistress Weldon, dit alors le vieux Tom. Mais, que monsieur Harris le sache, nous n'appartenons à personne. J'ai été esclave, moi, il est vrai, et vendu comme tel en Afrique, lorsque je n'avais que six ans ; mais mon fils Bat que voici est né d'un père affranchi, et, quant à nos compagnons, ils sont nés de parents libres.

— Je ne puis que vous en féliciter! répondit Harris d'un ton que Mrs. Weldon ne trouva pas assez sérieux. Sur cette terre de la Bolivie, d'ailleurs, nous n'avons pas d'esclaves. Donc , vous n'avez rien à craindre , et vous pouvez aller aussi librement ici que dans les États de la Nouvelle-Angleterre. »

En ce moment, le petit Jack, suivi de Nan, sortit de la grotte en se frottant les yeux.

Puis, ayant aperçu sa mère, il courut, à elle. Mrs. Weldon L'embras§a tendrement.

« Le charmant petit garçon! dit l'Américain, en s'approchant de Jack.

— C'est mon fils, répondit Mrs. Weldon.

— Oh ! mistress Weldon, vous avez dû être doublement éprouvée, puisque votre enfant a été exposé à tant d'épreuves !

— Dieu l'en a tiré sain et sauf, ainsi que nous, monsieur Harris, répondit Mrs. Weldon.

— Voulez-vous me permettre de l'embrasser sur ses bonnes joues? demanda Harris.

— Volontiers, » répondit Mrs. Weldon.

« Le charmant petit garçon! » dit l'Américain. (Page 143.)

Mais la figure de « monsieur Harris », paraît-il, ne plut pas au petit Jack, car il se serra plus étroitement contre sa mère.

« Tiens! fit Harris, vous ne voulez pas que je vous embrasse! Je vous fais donc peur, mon petit bonhomme ?

— Excusez-le, monsieur, s'empressa de dire Mrs. Weidon. C'est timidité de sa part.

— Bon ! Nous ferons plus ample connaissance ! répondit Harris. Une fois à l'hacienda, il s'amusera à monter un gentil poney qui lui dira du bien de moi! »

Mais l'offre du « gentil poney » ne parvint pas à amadouer Jack, plus que n'avait fait la proposition d'embrasser M. Harris.

Là, un cheval attaché à un arbre.,. 'Pape 149.

Mrs. Weldon, assez contrariée, se hâta de détourner la conversation. Il ne fallait pas risquer de blesser un homme qui avait si obligeamment offert ses services.

Dick Sand, pendant ce temps, réfléchissait à la proposition, qui leur survenait, si à propos, de gagner l'hacienda de San-Felice. C'était, ainsi que l'avait dit HarriSj un parcours de plus de deux cents milles, tantôt en forêts, tantôt en plaines, — voyage très-fatigant, à coup sûr, puisque les moyens de transport faisaient absolument défaut.

Le jeune novice présenta donc quelques observations à cet égard et attendit la réponse qu'allait faire l'Américain.

« Le voyage est un peu long, en effet, répondit Harris, mais j'ai là, à quelques centaines de pas en arrière de la berge, un cheval que je compte mettre à la disposition de mistress Weldcn et de son fils. Pour nous, rien de difficile, ni même de très-fatigant à ce que nous fassions la route à pied. D'ailleurs, quand j'ai parlé de deux cents milles, c'est en suivant, ainsi que je l'ai déjà fait, le cours de cette rivière. Mais si nous prenions à travers la forêt, notre parcours serait abrégé de quatre-vingts milles au moins. Or, à raison de dix milles par jour, il me semble que nous arriverions à l'hacienda sans trop de misères. »

Mrs. Weldon remercia l'Américain.

m Vous ne pouvez mieux me remercier qu'en acceptant , répondit Harris. Bien que je n'aie jamais traversé celte forêt, je ne serai pas, je le crois, embarrassé d'y faire route, ayant assez l'habitude de la pampa Mais il y a une question plus grave, celle des vivres. Je n'ai que ce qu'il me faut strictement pour gagner l'hacienda de San-Felice...

— Monsieur Harris, répondit Mrs. Weldon, nous avons heureusement des vivres en quantité plus que suffisante, et nous serons heureux de les partager avec vous.

— Eh bien, mistress Weldon, il me semble que tout s'arrange pour le mieux, et que nous n'avons plus qu'à partir. »

Harris se dirigeait vers la berge, avec l'intention d'aller reprendre son cheval à l'endroit où il l'avait laissé, lorsque Dick Sand l'arrêta encore en lui faisant unequestion.

Gela ne lui allait pas beaucoup, au jeune novice, d'abandonner le littoral pour s'enfoncer à l'intérieur du pays sous cette interminable forêt. Le marin reparaissait en lui, et, à remonter ou à descendre la côte, il eût été plus à son affaire.

« Monsieur Harris, dit-il, au lieu de voyager pendant cent vingt milles dans le désert d'Atacama, pourquoi ne pas suivre le littoral? Distance pour distance, ne vaudrait-il pas mieux chercher à atteindre la ville la plus proche, soit au nord, soit au sud?

— Mais, mon jeune ami, répondit Harris, en fronçant légèrement le sourcil, il me semble qu'il ne se trouve pas de ville à moins de trois ou quatre cents milles sur cette côte, que je ne connais que très-imparfaitement.

— Au nord, oui, répondit Dick Sand, mais au sud?...

— Au sud, répliqua l'Américain, il faudrait redescendre jusqu'au Chili. Or, le parcours est presque aussi long, et, à votre place, je n'aimerais pas à côtoyer les

HARRIS m

pampas de la République argentine. Quant à moi, à mon grand regret, je ne saurais vous y accompagner.

— Les navires qui vont du Chili au Pérou ne passent donc pas en vue de cette côte ? demanda alors Mrs. Weldon.

— Non, répondit Harris. Ils se tiennent beaucoup plus au large, et vous n'avez pas du en rencontrer.

— En effet, répondit Mrs. Weldon. — Eh bien, Dick, as-tu encore quelque question à adresser à monsieur Harris?

— Une seule, mistress Weldon, répondit le novice, qui éprouvait quelque peine à se rendre. Je demanderai à monsieur Harris dans quel port il pense que nous pourrons trouver un navire pour retourner à San-Francisco ?

— Mafoi, mon jeune ami, je ne saurais trop vous le dire, répondit l'Américain. Tout ce que je sais, c'est que nous vous fournirons à l'hacienda de San-Felice les moyens de gagner la ville d'Atacama, et de là...

— Monsieur Harris, dit alors Mrs. Weldon, ne croyez pas que Dick Sand hésite à accepter vos offres!

— Non, mistress Weldon, non, certes, je n'hésite pas, répondit le jeune novice, mais je ne puis m'empêcher de regretter de ne pas nous être mis à la côte quelques degrés plus au nord ou plus au sud ! Nous aurions été à proximité d'un port, et cette circonstance, en facilitant notre rapatriement, nous eût évité de mettre à contribution la bonne volonté de monsieur Harris.

— Ne craignez pas d'abuser de moi, mistres Weldon, reprit Harris. Je vous répète que j'ai trop rarement l'occasion de me retrouver en présence de compatriotes. C'est pour moi un véritable plaisir de vous obliger.

— Nous acceptons votre offre, monsieur Harris, répondit Mrs. Weldon, mais je ne voudrais pas, cependant, vous priver de votre cheval. Je suis bonne marcheuse...

— Et moi très-bon marcheur, répondit Harris en s'inclinant. Habitué aux longues courses à travers les pampas, ce n'est pas moi qui retarderai notre caravane. Non, mistress Weldon, vous et votre petit Jack, vous vous servirez de 1 1 cheval. Il est possible, d'ailleurs, que nous rencontrions en route quelques-uns des serviteurs de l'hacienda, et, comme ils seront montés, eh bien: ils nous coderont leurs montures. »

Dick Sand vit bien qu'en faisant de nouvelles objections, il contrarierait Mrs. Weldon.

« Monsieur Harris, dit-il, quand partirons-nous ?

— Aujourd'hui même, mon jeune ami, répondit Harris. La mauvaise saison

commence avec le mois d'avril, et il faut autant que possible que vous ayez auparavant atteint l'hacienda de San-Felice. En somme, le chemin à travers la forêt est encore le plus court et peut-être aussi le plus sûr. Il est moins exposé que la côte aux incursions des Indiens nomades , qui sont d'infatigables pillards.

— Tom, mes amis, répondit Dick Sand en se retournant vers les noirs, il ne nous reste plus qu'à faire les préparatifs du départ. Choisissons donc, parmi les provisions du bord, celles qui peuvent le plus aisément se transporter, et faisons des ballots, dont chacun prendra sa part.

— Monsieur Dick, dit Hercule, si vous le voulez, je porterai bien la charge tout entière !

— Non, mon brave Hercule ! répondit le novice. Il vaut mieux que nous nous partagions le fardeau.

— Vous êtes un vigoureux compagnon, Hercule, dit alors Harris, qui regardait le nègre comme si celui-ci eût été à vendre. Sur les marchés d'Afrique, vous auriez valu cher!

— Je vaux ce que je vaux, répondit Hercule en riant, et les acheteurs n'ont qu'à bien courir, s'ils veulent m'attraper ! »

Tout était convenu, et, pour hâter le départ, chacun se mit à la besogne. Il n'y avait, d'ailleurs, à se préoccuper du ravitaillement de la petite troupe que pour le voyage du littoral à l'hacienda, c'est-à-dire pendant une dizaine de jours de marche.

« Mais, avant de partir, monsieur Harris, dit Mrs. Weldon, avant d'accepter votre hospitalité, je vous prierai d'accepter la nôtre. Nous vous l'offrons de bon cœur !

— J'accepte, mistress Weldon, j'accepte avec empressement ! répondit gaîment Harris.

— Dans quelques minutes, notre déjeuner sera prêt.

— Bien, mistress Weldon. Je vais profiter de ces dix minutes pour aller reprendre mon cheval et l'amener ici. Il aura déjeuné, lui !

— Voulez-vous que je vous accompagne, monsieur? demanda Dick Sand à l'Américain.

— Comme vous voudrez, mon jeune ami, répondit Harris. Venez ! Je vous ferai connaître le bas cours de cette rivière. »

Tous deux partirent.

Pendant ce temps, Hercule fut envoyé à la recherche de l'entomologiste. Cousin Bénédict s'inquiétait bien, ma foi, de ce qui se passait autour de lui! Il

errait alors sur le sommet de la falaise, en quête d'un insecte « introuvable », qu'il ne trouvait pas d'ailleurs.

Hercule le ramena bon gré mal gré. Mrs. Weldon lui apprit que le départ était décidé, et que, pendant une dizaine de jours, il faudrait voyager à l'intérieur de la contrée .

Cousin Bénédict répondit qu'il était prêt à partir, et qu'il ne demandait pas mieux de traverser même l'Amérique tout entière , pourvu qu'on le laissai « collectionner » en route.

Mrs. ,\Yeldon s'occupa alors, avec l'aide de Nan, de préparer un repas réconfortant. Bonne précaution avant de se mettre en chemin.

Pendant ce temps, Harris, accompagné de Dick Sand, avait tourné le coude de la falaise. Tous deux suivirent la berge sur un espace de trois cents pas. Là, un cheval, attaché à un arbre, fit entendre de joyeux hennissements à l'approche de son maître.

C'était une bête vigoureuse, d'une espèce que Dick Sand ne put reconnaître. Encolure longue, reins courts et croupe allongée, épaules plates, chanfrein presque busqué, ce cheval offrait, cependant, les signes dislinctifs de ces races auxquelles on attribue une origine arabe.

«Vous voyez, mon jeune ami, dit Harris, que c'est un vigoureux animal, et vous pouvez compter qu'il ne nous manquera pas en route. »

Harris détacha son cheval, le prit par la bride et redescendit la berge, en précédant Dick Sand. Celui-ci avait jeté un regard rapide tant sur la rivière que vers la forêt qui enserrait ses deux rives. Mais il ne vit rien de nature à l'inquiéter.

Toutefois, lorsqu'il eut rejoint l'Américain, il lui posa brusquement la question suivante, à laquelle celui-ci ne pouvait guère s'attendre :

« Monsieur Harris, demanda-t-il, vous n'avez pas rencontré cette nuit un Portugais nommé Negoro?

— Negoro? répondit Harris du ton d'un homme qui ne comprend pas ce qu'on veut dire. Qu'est-ce que ce Negoro?

— C'était le cuisinier du bord, répondit Dick Sand, el il a disparu.

— Noyé peut-être?... dit Harris.

— Non, non! répondit Dick Sand. Hier soir, il était encore avec nous ; mais pendant la nuit, il nous a quittés et il a remonté probablement la berge de cotlo rivière. Aussi, je vous demandais si vous, qui êtes venu de ce côté, vous ne l'aviez pas rencontré?

— Je n'ai rencontré personne, répliqua l'Américain, et si votre cuisinier s'est

aventuré seul dans la forêt, il risque fort de s'égarer. Peut-être le rattraperonsnous en route?

— Oui. ..peut-être!» répondit Dick Sand.

Lorsque tous deux furent revenus à la grotte, le déjeuner était prêt. 11 se composait, comme le souper de la veille, de conserves alimentaires, de «cornbeef » et de biscuit. Harris y fit honneur, en homme que la nature a doué d'un grand appétit.

«Allons, dit-il, je vois que nous ne mourrons pas de faim en route! Je n'en dirai pas autant de ce pauvre diable de Portugais, dont notre jeune ami m'a parlé.

— Ah! fit Mrs. Weldon, Dick Sand vous a dit que nous n'avions pas re\u Negoro ?

— Oui 5 mistress Weldon , répondit le novice. Je désirais savoir si monsieur Harris ne l'avait pas rencontré.

— Non, répondit Harris. Laissons donc ce déserteur où il est, et occuponsnous du départ! — Quand vous voudrez, mistress Weldon! »

Chacun prit le ballot qui lui était destiné. Mrs. Weldon, aidée d'Hercule, se plaça sur le cheval, et l'ingrat petit Jack, son fusil en bandoulière, l'enfourcha sans même pensera remercier celui qui mettait à sa disposition cette excellente monture.

Jack, placé devant sa mère, lui dit alors qu'il saurait très-bien conduire le « cheval du monsieur » .

On lui donna donc à tenir le bridon, et il ne douta pas qu'il fût le véritable chef de la caravane.

CHAPITKE XYI

Ce ne fut pas sans une certaine appréhension, — rien ne paraissait devoir la justifier d'ailleurs, — que Dick Sand, trois cents pas après avoir remonté la berge de la rivière, pénétra sous l'épaisse forêt, dont ses compagnons et lui allaient, pendant dix jours, suivre les difficiles sentiers.

Au contraire, Mrs. Weldon avait toute confiance, elle, femme et mère, que lés périls auraient pu doublement inquiéter.

EN ROUTE m

Deux motifs très-sérieux avaient contribué à la rassurer: d'abord, parce que cette région des pampas n'était très-redoutable ni par les indigènes, ni par les animaux qu'elle renfermait; ensuite, parce que, sous la direction d'Harris, d'un guide aussi sur de lui que l'Américain paraissait l'être, on ne pouvait craindre de s'égarer.

Voici, autant qu'il était possible, Tordre de marche qui devait être maintenu pendant le voyage :

Dick Sand et Harris, tous deux armés, l'un de son long fusil, l'autre d'un remington, se tenaient en tête de la petite troupe.

Venaient ensuite Bat et Austin, également armés chacun d'un fusil et d'un coutelas.

Derrière eux suivaient Mrs. Weldon et le petit Jack, à cheval; puis, Nan et Tom.

A Tarrière, Actéon, armé du quatrième remington, et Hercule, une hache à la ceinture, fermaient la marche.

Dingo allait et venait, et, ainsi que le fit observer Dick Sand, toujours en chien inquiet qui chercherait une piste. Ses allures avaient visiblement changé depuis que le naufrage du Pilgrim l'avait jeté sur ce littoral. Il semblait agité, et presque incessamment il faisait entendre un grognement sourd, plutôt lamentable que furieux. Cela fut reconnu de tous, bien que personne ne pût se l'expliquer.

Quant au cousin Bénédict, il avait été aussi impossible de lui assigner un ordre de marche qu'à Dingo. A moins d'être tenu en laisse, il ne l'aurait pas gardé. Sa boîte de fer-blanc passée en bandoulière, son filet à la main, sa grosse loupe suspendue à son cou, tantôt en arrière, tantôt en avant, il détalait dans les hautes herbes, guettant les orthoptères ou tout autre insecte en h ptère », au risque de se faire mordre par quelque serpent venimeux.

Dans la première heure, 31rs. Weldon, inquiète, le rappela vingt fois. Rien n'y fit.

« Cousin Bénédict, finit-elle par lui dire, je vous prie très-sérieusement de ne pas vous éloigner, et je vous engage une dernière fois à tenir compte de ma recommandation.

— Cependant, cousine, répondit l'intraitable enlomologiste, lorsque j'apercevrai un insecte. .

— Quand vous apercevrez un insecte, reprit Mrs. Weldon, vous voudrez bien le laisser courir en paix, ou vous me mettrez dans la nécessité de vous faire enlever votre boîte !

Dick Sand pénétra sous l'épaisse forêt. (Page 150.

— M'enlever ma boîte! s'écria cousin Bénédict, comme s'il se fût agi de lui arracher les entrailles.

— Votre boîte et votre filet, ajouta impitoyablement Mrs. Weldon,

— Mon filet, cousine! Et pourquoi pas mes lunettes? Vous n'oseriez pas! Non ! vous n'oseriez pas I

— Même vos lunettes, que j'oubliais! Je vous remercie, cousin Bénédict, de m'avoir rappelé que j'avais ce moyen de vous rendre aveugle, et, parla, de vous forcer à être sage! »

Cette triple menace eut pour effet de le faire tenir tranquille, ce cousin insoumis, pendant une heure environ. Puis, il recommença à s'éloigner, et, comme

Quelques-uns de ces ruisseaux, un peu larges... (Page 155.)

il en eût fait autant, même sans filet, sans boîte et sans lunettes, il fallut bien le laisser agir à sa guise. Mais Hercule se chargea de le surveiller spécialement, — ce qui était tout naturellement entré dans ses fonctions, — et il fut convenu qu'il agirait avec lui comme cousin Bénédict avec un insecte, c'est-à-dire qu'il l'attraperait, au besoin, et le rapporterait aussi délicatement que l'autre eût fait du plus rare des lépidoptères.

Cela réglé, on ne s'occupa plus de cousin Bénédict.

La petite troupe, on l'a vu, était bien armée et se gardait sévèrement. Mais, ainsi que le répéta Harris, il n'y avait d'autre rencontre à redouter que celle des Indiens nomades, et encore n'en verrait-on pas probablement.

En tout cas, les dispositions prises suffiraient à les tenir en respect.

Les sentiers qui circulaient à travers l'épaisse forêt ne méritaient pas ce nom. C'étaient plutôt des passées d'animaux que des passées d'hommes. Elles ne permettaient d'avancer que difficilement. Aussi, en ne fixant qu'à cinq ou six milles la moyenne du parcours que ferait la petite troupe en douze heures de marche, Harris avait-il sagement calculé.

Le temps était fort beau, d'ailleurs. Le soleil montait vers le zénith, répandant à flots ses rayons presque perpendiculaires. En plaine, cette chaleur eût été insoutenable, Harris eut soin de le faire remarquer; mais, sous cette impénétrable ramure, on la supportait facilement et impunément.

La plupart des arbres de cette forêt étaient inconnus, aussi bien de Mrs. Weldon que de ses compagnons, noirs ou blancs. Cependant, un expert eût observé qu'ils étaient plus remarquables par leur qualité que par leur taille. Ici, c'était le « bauhinia» ou bois de fer; là, le « molompi », identique au ptérocarpe, bois solide et léger, propre à faire des pagaies ou des rames, et dont le tronc exsudait une résine abondante; plus loin, des « fustets », très-chargés de matière colorante, et des « gaïacs », mesurant jusqu'à douze pieds de diamètre, mais inférieurs en qualité aux gaïacs ordinaires.

Dick Sand, tout en marchant, demandait à Harris le nom de ces diverses essences.

«Vous n'êtes donc jamais venu sur le littoral de l'Amérique du Sud? lui demanda Harris, avant de répondre à sa question.

— Jamais, répondit le novice, jamais, pendant mes voyages, je n'ai eu l'occasion de visiter ces côtes, et, à vrai dire, je ne crois pas que personne m'en ait parlé en connaisseur.

— Mais, au moins, avez -vous exploré les côtes de la Colombie, celles du Chili ou de la Patagonie ?

— Non, jamais.

— Mais mistress Weldon a peut-être visité cette partie du nouveau continent? demanda Harris. Les Américaines ne craignent pas les voyages, et, sans doute...

— Non, monsieur Harris, répondit Mrs. Weldon. Les intérêts commerciaux de mon mari ne l'ont jamais appelé qu'en Nouvelle-Zélande, et je n'ai pas eu à l'accompagner autre part. Personne de nous ne connaît donc cette portion de la basse Bolivie.

— Eh bien, mistress Weldon, vous et vos compagnons, vous verrez un singulier pays, qui contraste étrangement avec les régions du Pérou, du Brésil ou de la République argentine. Sa flore et sa faune feraient l'étonnement d'un natu-

EN ROUTE \m

raliste. xYh! l'on peut dire que vous avez fait naufrage au bon endroit, et si l'on peut jamais remercier le hasard...

— Je veux croire que ce n'est point le hasard qui nous a conduits, monsieur Harris, mais Dieu.

— Dieu! oui! Dieu! » répondit Harris, du ton d'un homme qui n'admet guère l'intervention providentielle dans les choses de ce monde.

Donc, puisque personne dans la petite troupe ne connaissait ni le pays, ni ses productions, Harris se fit un plaisir de nommer complaisamment les arbres les plus curieux de la forêt.

En vérité, il était fâcheux que, chez le cousin Bénédict, l'entomologiste ne fût pas doublé d'un botaniste ! S'il n'avait guère trouvé jusqu'ici d'insectes rares ou nouveaux, il eût fait de belles découvertes en botanique. Il y avait, à profusion, des végétaux de toutes tailles, dont l'existence n'avait pas encore pu être constatée dans les forêts tropicales du Nouveau-Monde. Cousin Bénédict aurait certainement attaché son nom à quelque fait de ce genre. Mais il n'aimait pas la botanique, il n'y connaissait rien. Il avait même, tout naturellement, les fleurs en aversion, sous prétexte que quelques-unes se permettent d'emprisonner les insectes dans leurs corolles et de les empoisonner de leurs sucs vénéneux.

La forêt devenait parfois marécageuse. On sentait sous le pied tout un réseau de filets liquides, que devaient alimenter les affluents de la petite rivière. Quelques-uns de ces ruisseaux, un peu larges, ne purent être traversés qu'en choisissant des endroits guéables.

Sur leurs rives croissaient des touffes de roseaux, auxquels Harris donna le nom de papyrus. Il ne se trompait pas, et ces plantes herbacées poussaient abondamment au bas des berges humides.

Puis, le marécage passé, le fourré d'arbres recouvrait à nouveau les étroites routes de la forêt.

Harris fit remarquer à Mrs. Weldon et à Dick Sand de très-beaux ébéniers, plus gros que l'ébénier commun, qui fournissent un bois plus noir et plus dur que celui du commerce. Puis, c'étaient des manguiers, encore nombreux, bien qu'ils fussent assez éloignés de la mer. Une sorte de fourrure d'orseille leur montait jusqu'aux branches. Leur ombre épaisse, leurs fruits délicieux en faisaient de précieux arbres, et cependant, ainsi que le raconta Harris, pas un indigène n'eût osé en propager l'espèce. « Qui plante un manguier meurt ! » Tel est le superstitieux dicton du pays.

Pendant la seconde moitié de cette première journée de voyage, la petite troupe, après la halte de midi, commença à gravir un terrain légèrement incliné.

Ce n'étaient pas encore les pentes de la chaîne du premier plan, mais une sorte de plateau ondulé qui raccordait la plaine à la montagne.

Là, les arbres, un peu moins serrés, quelquefois réunis par groupes, auraient rendu la marche plus facile, si le sol n'eût été envahi par des plantes herbacées. On se fût cru alors dans les jungles de l'Inde orientale. La végétation paraissait être moins luxuriante que dans la basse vallée de la petite rivière, mais elle était supérieure encore à celle des régions tempérées de l'Ancien ou du Nouveau- Monde. L'indigo y croissait à profusion, et, suivant Harris, cette légumineuse passait avec raison pour la plante la plus envahissante de la contrée. Un champ venait-il à être abandonné, ce parasite, aussi dédaigné que le chardon ou l'ortie, s'en emparait aussitôt.

Un arbre semblait manquer à cette forêt, qui aurait dû être très-commun dans cette partie du nouveau continent. C'était l'arbre à caoutchouc. En effet, le «ficus prinoïdes », le «castilloa elastica », le a cecropia peltata», le « collophora utilis », le « cameraria latifolia », et surtout le « syphonia elastica » , qui appartiennent à des familles différentes, abondent dans les provinces de l'Amérique méridionale. Et cependant, chose assez singulière, on n'en voyait pas un seul.

Or, Dick Sand avait précisément promis à son ami Jack de lui montrer des arbres à caoutchouc. Donc, grande déception pour le petit garçon, qui se figurait que les gourdes, les bébés parlants, les polichinelles articulés et les ballons élastiques poussaient tout naturellement .sur ces arbres. Il se plaignit.

« Patience, mon petit bonhomme! lui répondit Harris. Nous en trouverons, de ces caoutchoucs, et par centaines, aux environs de l'hacienda !

— Des beaux, bien élastiques? demanda le petit Jack.

— Tout ce qu'il y a de plus élastique. — Tenez, en attendant, voulez-vous un bon fruit pour vous désaltérer?»

Et, ce disant, Harris alla cueillir à un arbre quelques fruits qui semblaient être aussi savoureux que ceux du pêcher.

«Êtes-vous bien sûr, monsieur Harris, demanda Mrs. Weldon, que ce fruit ne peut faire de mal?

— Mistress Weldon, je vais vous rassurer, répondit l'Américain, qui mordit à belles dents à l'un de ces fruits. C'est une mangue. »

Et le petit Jack, sans se faire prier davantage, suivit l'exemple d'Harris. H déclara que c'était très-bon, « ces poires-là », et l'arbre fut aussitôt mis à contribution.

Ces manguiers appartenaient à l'espèce dont les fruits sont mûrs en mars et

en avril, d'autres ne l'étant qu'en septembre, et, conséquemment, leurs mangues étaient à point.

« Oui ! c'est bon, bon, bon! disait le petit Jack, la bouche pleine. Mais mon ami Dick m'a promis des caoutchoucs, si j'étais bien sage, et je veux des caoutchoucs!

— Tu en auras, mon Jack, répondit Mrs. Weldon, puisque monsieur Harriste l'assure.

— Mais ce n'est pas tout, reprit Jack, mon ami Dick m'a encore promis autre chose !

— Qu'a donc promis l'ami Dick? demanda Harris en souriant.

— Des oiseaux-mouches, monsieur.

— Et vous aurez aussi des oiseaux-mouches, mon petit bonhomme, mais plus loin... plus loin! » répondit Harris.

Le fait est que le petit Jack avait le droit de réclamer quelques-uns de ces charmants colibris, car il se trouvait dans un pays où ils devaient abonder. Les Indiens, qui savent tresser artistement leurs plumes, ont prodigué les plus poétiques noms à ces bijoux de la gent volatile. Ils les appellent ou les « rayons » ou les «cheveux du soleil ». Ici, c'est le petit roi des Heurs; là, « la fleur céleste qui vient dans son vol caresser la fleur terrestre ». C'est encore « le bouquet de pierreries, qui rayonne aux feux du jour ! » On peut même croire que leur imagination eût su fournir une nouvelle appellation poétique pour chacune des cent cinquante espèces qui constituent cette merveilleuse tribu des colibris.

Cependant, si nombreux que dussent être ces oiseaux-mouches dans les forêts de la Bolivie, le petit Jack dut se contenter encore de la promesse d'Harris. Suivant l'Américain, on était encore trop près de la côte, et les colibris n'aimaient pas ces déserts rapprochés de l'Océan. La présence de l'homme ne les effarouchait pas, et, à l'hacienda, on n'entendait, tout le jour, que leur cri de «tèretère »,etle bourdonnement de leurs ailes, semblable à celui d'un rouet.

« Ah ! que je voudrais y être ! » s'écriait le petit Jack.

Le plus sur moyen d'y être, à l'hacienda de San-Felice, c'était de ne pas s'arrêter en chemin. Mrs. Weldon et ses compagnons ne prenaient donc que le temps absolument nécessaire au repos.

La forêt changeait déjà d'aspect. Entre les arbres moins pressés s'ouvraient çà et là de larges clairières. Le sol, perçant le tapis d'herbe, montrait alors son ossature de granit rose et de syène, pareil à des plaques de lapis-Iazuli. Sur quelques hauteurs foisonnait la salsepareille, plante à tubercules charnus, qui formait un inextricable enchevêtrement. Mieux valait encore la forêt et ses étroites sentes.

Avant le coucher du soleil, la petite troupe se trouvait à huit milles environ de son point de départ. Ce parcours s'était fait sans incident, et même sans grande fatigue. Il est vrai, c'était la première journée de marche, et, sans doute, les étapes suivantes seraient plus rudes.

D'un commun accord, on décida de faire halte en cet endroit. Il s'agissait donc, non d'établir un véritable campement, mais d'organiser simplement la couchée. Un homme de garde, relevé de deux heures en deux heures, suffirait à veiller pendant la nuit, ni les indigènes, ni les fauves n'étant vraiment à redouter.

On ne trouva rien de mieux, pour abri, qu'un énorme manguier, dont les larges branches, très -touffues, formaient une sorte de verandah naturelle. Au besoin, on eût pu nicher dans son feuillage.

Seulement, à l'arrivée de la petite troupe, un assourdissant concert s'éleva de la cime de l'arbre.

Le manguier servait de perchoir à une colonie de perroquets gris, bavards, querelleurs, féroces volatiles qui s'attaquent aux oiseaux vivants, et, à vouloir les juger d'après ceux de leurs congénères que l'Europe tient en cage, on se tromperait singulièrement.

Ces perroquets jacassaient avec un tel bruit, que Dick Sand songea à leur envoyer un coup de fusil, pour les obliger à se taire ou les mettre en fuite. Mais Harris l'en dissuada, sous le prétexte que, dans ces solitudes, mieux valait ne pas déceler sa présence parla détonation d'une arme à feu.

« Passons sans bruit, dit-il, et nous passerons sans danger. »

Le souper fut préparé aussitôt, sans même qu'on eût eu besoin de procéder à la cuisson des aliments. Use composa de conserves et de biscuit. Un ruisselet, qui serpentait sous les herbes, fournit l'eau potable, qu'on ne but pas sans l'avoir relevée de quelques gouttes de rhum. Quant au dessert, le manguier était là, avec ses fruits succulents, que les perroquets ne laissèrent pas cueillir sans protester par leurs abominables cris.

A la fin du souper, l'obscurité commença à se faire. L'ombre monta lentement du sol à la cime des arbres, dont le feuillage se détacha bientôt comme une fine découpure sur le fond plus lumineux du ciel. Les premières étoiles semblaient être des fleurs éclatantes, qui scintillaient au bout des dernières branches. Le vent tombait avec la nuit et ne frémissait plus dans la ramure. Les perroquets eux-mêmes étaient devenus muets. La nature allait s'endormir et invitait tout être vivant à la suivre dans ce profond sommeil.

Les préparatifs de la couchée devaient être fort rudimentaires.

« N'allumons-nous pas un grand feu pour la nuit ? demanda Dick Sand à l'Américain.

— A quoi bon ? répondit Harris. Les nuits ne sont heureusement pas froides,.

. et cet énorme manguier préservera le sol de toute évaporation. Nous n'avons à craindre ni la fraîcheur, ni l'humidité. Je vous répète, mon jeune ami, ce que je vous ai dit tout à l'heure! Passons incognito. Pas plus de feu que de coup de feu, si c'est possible.

— Je pense bien, dit alors Mrs. Weldon, que nous n'avons rien à craindre des Indiens, même de ces coureurs des bois, dont vous nous avez parlé, monsieur Harris. Mais n'y a-t-il pas d'autres coureurs, à quatre pattes, et que la vue d'un feu contribuerait à éloigner?

— Mistress Weldon, répondit l'Américain, vous faites trop d'honneur aux fauves de ce pays ! En vérité! Ils redoutent plus l'homme que celui-ci ne les redoute!

— Nous sommes dans un bois, dit Jâck, et il y a toujours des bêtes dans les bois !

— Il y a bois et bois, mon petit bonhomme, comme il y a bêtes et bêtes! répondit Harris en riant. Figurez-vous que vous êtes au milieu d'un grand parc. En vérité, ce n'est pas sans raison que les Indiens disent de ce pays : « Es como el Pariso ! » C'est comme un paradis terrestre !

— Il y a donc des serpents ? dit Jack.

— Non, mon Jack, répondit Mrs. Weldon, il n'y a pas de serpents, et tu peux dormir tranquille !

— Et des lions? demanda Jack.

— Pas l'ombre de lions, mon petit bonhomme! répondit Harris.

— Des tigres alors?

— Demandez à votre maman, si elle a jamais entendu dire qu'il y eût des tigres sur ce continent.

— Jamais, répondit Mrs. Weldon.

— Bon! fit cousin Bénédict, qui, par hasard, était à la conversation, s'il n'y a ni lions ni tigres dans le Nouveau-Monde, ce qui est parfaitement vrai, on y rencontre du moins des couguars et des jaguars.

— Est-ce méchant? demanda le petit Jack.

— Peuh! répondit Harris, un indigène ne craint guère d'attaquer ces animaux, et nous sommes en force. — Tenez! Hercule serait assez vigoureux pour écraser deux jaguars à la fois, un de chaque main !

— Tu veilleras bien, Hercule, dit alors le petit Jack, et s'il vient une bête pour nous mordre...

Le souper fut préparé aussitôt. Page 158.)

— C'est moi qui la mordrai, monsieur Jack! répondit Hercule, en montrant sa bouche armée de dents superbes.

— Oui, vous veillerez, Hercule, dit le novice, mais vos compagnons et moi, nous vous relèverons tour à tour.

— Non, monsieur Dick, répondit Actéon, Hercule, Bat, Austin et moi, nous suffirons tous quatre à cette besogne. Il faut que vous reposiez pendant toute la nuit.

— Merci, Actéon, répondit Dick Sand, mais je dois...

— Non ! Laisse faire ces braves gens , mon cher Dick ! dit alors Mrs. Weldon.

A l'exception du géant qui veillait... (Page lti-2.)

— Moi aussi, je veillerai! ajouta le petit Jack, dont les paupier.es se fermaient déjà.

— Oui, mon Jack, oui, tu veilleras! lui répondit sa mère, qui ne voulait pas le contrarier.

— Mais, dit encore le petit garçon, s'il n'y a pas de lions, s'il n'y a pas de tigres dans la forêt, il y a des loups !

— Oh! des loups pour rire! répondit l'Américain. Ce ne sont pas mémo des loups, mais des sortes de renards, ou plutôt de ces chiens des bois que l'on appelle des « guaras ».

— Et ces guaras, ça mord'.'' demanda le petit Jack.

— Bah ! Dingo ne ferait qu'une bouchée de ces bêtes-là !

— N'importe, répondit Jack, dans un dernier bâillement, des guaras, ce sont des loups, puisqu'on les appelle des loups ! »

Et là-dessus, Jack s'endormit paisiblement dans les bras de Nan, qui était accotée au tronc du manguier. Mrs. Weldon, étendue près d'elle, donna un dernier baiser à son petit garçon, et ses yeux fatigués ne tardèrent pas à se fermer pour la nuit.

Quelques instants plus tard, Hercule ramenait au campement cousin Béné • dict, qui venait de s'éloigner pour commencer une chasse aux pyrophores. Ce sont ces « cocuyos » ou mouches lumineuses, que les élégantes placent dans leur chevelure, comme autant de gemmes vivantes. Ces insectes, qui projettent une lumière vive et bleuâtre par deux taches situées à la base de leur corselet, sont très-nombreux dans l'Amérique du Sud. Cousin Bénédict comptait donc en faire une bonne provision; maisHercure ne lui en laissa pas le temps, et, malgré ses récriminations, il le rapporta au lieu de halte. C'est que, quand Hercule avait une consigne, il l'exécutait militairement, — ce qui sauva sans doute de l'incarcération dans la boite de fer-blanc de l'entomologiste une notable quantité de mouches lumineuses.

Quelques instants après, à l'exception du géant qui veillait, tous dormaient d'un profond sommeil.

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