Cameron parie sonvent de ces îlots flottants
roches, troncs d'arbres, hauts-fonds du fleuve. De plus, il y avait à craindre que ce courant ne se changeât en rapides, en cataractes, ce qui est fréquent sur les rivières africaines.
Dick Sand, auquel la joie d'avoir revu Mrs. Weldon et son enfant avait rendu ses forces, s'était posté à l'avant de la pirogue. A travers les longues herbes, son regard observait le cours en aval, et, soit de la voix, soit du geste, il indiquait à Hercule, dont la vigoureuse main tenait la godille, ce qu'il fallait faire pour se maintenir en bonne direction.
Mrs. Weldon, étendue au centre, sur une litière de feuilles sèches, s'absorbait dans ses pensées. Cousin Bénédict, taciturne, fronçant le sourcil à la vue d'Hercule, auquel il ne pardonnait pas son intervention dans l'affaire de la manticore, songeant à sa collection perdue, à ses notes d'entomologiste dont les indigènes de Kazonndé n'apprécieraient pas la valeur, était là, les jambes allongées, les bras croisés sur la poitrine, et, parfois, il faisait le geste instinctif de relever sur son front les lunettes que son nez ne supportait plus. Quant au petit Jack, il avait compris qu'il ne fallait pas faire de bruit ; mais, comme remuer n'était pas défendu, il imitait son ami Dingo et courait à quatre pattes d'un bout de l'embarcation à l'autre.
Pendant les deux premiers jours, la nourriture de Mrs. Weldon et de ses compagnons se prit sur les réserves qu'Hercule avait pu se procurer avant le départ. Dick Sand ne s'arrêta donc que pendant quelques heures de nuit, afin de se donner un peu de repos. Mais il ne débarqua pas, ne voulant le faire que lorsque la nécessité de renouveler les provisions l'y obligerait.
Nul incident ne marqua ce début du voyage sur cette rivière inconnue, qui ne mesurait pas, en moyenne, plus de cent cinquante pieds de large. Quelques îlots dérivaient à sa surface et marchaient avec la même vitesse que l'embarcation. Donc, nulle crainte de les aborder, si quelque obstacle ne les arrêtait pas.
Les rives, d'ailleurs, semblaient être désertes. Évidemment, ces portions du territoire de Kazonndé étaient peu fréquentées par les indigènes.
Sur les berges, nombre de plantes sauvages se reproduisaient à profusion et les relevaient des plus vives couleurs. Asclépias, glaïeuls, lis, clématites, balsamines, ombellifères, aloès, fougères arborescentes, arbustes odoriférants, formaient une bordure d'un incomparable éclat. Quelques forêts venaient aussi tremper leur lisière dans ces eaux rapides. Des arbres à copal, des acacias à feuilles raid.es, des « bauhinias » à bois de fer, dont le tronc avait revêtu une fourrure de lichens du côté exposé aux vents les plus froids, des figuiers qui s'éle-
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vaient sur des racines disposées en forme de pilotis comme des mangliers, et autres arbres de magnifique venue, se penchaient sur la rivière. Leurs hautes cimes, se rejoignant à cent pieds au-dessus, formaient alors un berceau que les rayons solaires ne pouvaient percer. Souvent, aussi, ils jetaient un pont de lianes d'une rive à l'autre, et, dans la journée du 27, le petit Jack, non sans grande admiration, vit une bande de singes traverser une de ces passerelles végétales, en se tenant par la queue pour le cas où elle se fût rompue sous leur poids.
Ces singes, de cette espèce de petits chimpanzés qui a reçu le nom de «sokos», dans l'Afrique centrale, sont d'assez vilains échantillons de la gent simiesque, front bas, face d'un jaune clair, oreilles haut placées. Ils vivent par bandes d'une dizaine, aboient comme feraient des chiens courants, et sont redoutés des indigènes, dont ils enlèvent quelquefois les enfants pour les égratigner ou les mordre. En passant le pont de lianes, ils ne se doutaient guère que sous cet amas d'herbes que le courant entraînait, il y avait précisément un petit garçon dont ils eussent fait leur amusement. L'appareil, imaginé par Dick Sand, était donc bien disposé, puisque ces bêtes perspicaces s'y trompaient.
Vingt milles plus loin, dans cette môme journée, l'embarcation fut soudain arrêtée dans sa marche.
« Qu'y a-t-il? demanda Hercule, toujours posté à sa godille.
— Un barrage, répondit Dick Sand, mais un barrage naturel.
— Il faut le briser, monsieur Dick !
— Oui, Hercule, et à coups de hache. Quelques îlots ont dérivé sur lui, et il a résisté !
— A l'ouvrage, mon capitaine ! A l'ouvrage! » répondit Hercule, qui vint se placer sur le devant de la pirogue.
Ce barrage était formé par l'entrelacement de cette herbe tenace à feuilles lustrées, qui se feutre d'elle-même en se pressant et devient très-résistante. On l'appelle « tikatika », et elle permet de traverser des cours d'eau à pied sec, si l'on ne craint pas d'enfoncer d'une douzaine de pouces dans son tablier herbeux. De magnifiques ramifications de lotus recouvraient la surface de ce barrage.
Il faisait déjà sombre. Hercule put, sans trop d'imprudence, quitter lYinbarcation, et il mania si adroitement sa hache, que, deux heures après, le barrage avait cédé, le courant repliait sur les rives ses deux moitiés rompues, et la pirogue reprenait le fil de l'eau.
Faut-il l'avouer! Ce grand enfant de cousin Bénédict avait un instant espéré
qu'on ne passerait pas. En pareil voyage lui paraissait fastidieux. Il en était à regretter la factorerie de José-Antonio Alvez et la hutte où sa précieuse boite d'entomologiste se trouvait encore. Son chagrin était très-réel, et, au fond, le pauvre homme faisait peine à voir. Pas un insecte, non! pas un seul à recueillir î
Quelle fut donc sa joie, quand Hercule, — « son élève» après tout, — lui rapporta une horrible petite bête qu'il venait de recueillir sur un brin de cette tikatika. Chose singulière, le brave noir semblait même un peu confus en la lui remettant.
Mais, quelles exclamations cousin Bénédict poussa, lorsque cet insecte, qu'il tenait entre l'index et le pouce, il l'eut approché le plus près possible de ses yeux de myope, auxquels ni lunette ni loupe ne pouvaient maintenant venir en aide.
«Hercule! s'écria-t-il, Hercule! Ah! voilà qui te vaut ton pardon ! Cousine Weldon! Dick! Vn hexapode unique en son genre et d'origine africaine ! Celui-là. du moins, on ne me le contestera pas, et il ne me quittera qu'avec la vie!
— C'est donc bien précieux? demanda Mrs. Weldon.
— Si cela est précieux ! s'écria cousin Bénédict. Un insecte qui n'est ni un coléoptère, ni un névroptère, ni un hyménoptère, qui n'appartient à aucun des dix ordres reconnus par les savants, et qu'on serait tenté de ranger plutôt dans la seconde section des arachnides! Une sorte d'araignée, qui serait araignée, si elle avait huit pattes, et qui est pourtant un hexapode, puisqu'elle n'en a que six? Ah ! mes amis, le ciel me devait cette joie, et j'attacherai enfin mon nom à une découverte scientifique! Cet insecte-là. ce sera l'« Hexapodes Benedictus ! »
L'enthousiaste savant était si heureux, il oubliait tant de misères passées et à venir en chevauchant son dada favori, que ni Mrs. Weldon, ni Dick Sand ne lui épargnèrent les félicitations.
Pendant ce temps, la pirogue filait sur les eaux sombres de la rivière. Le silence de la nuit n'était troublé que par le cliquetis d'écaillés des crocodiles ou le ronflement des hippopotames qui s'ébattaient sur les berges.
Puis, à travers les brindilles du chaume, la lune, apparaissant derrière les cimes d'arbres, projeta ses douces lueurs jusqu'à l'intérieur de l'embarcation.
Soudain, sur la rive droite, il se fit un lointain brouhaha, puis un bruit sourd, comme si des pompes géantes eussent fonctionné dans l'ombre.
C'étaient plusieurs centaines d'éléphants, qui, rassasiés des racines ligneuses
qu'ils avaient dévorées pendant le jour, venaient se désaltérer avant l'heure du repos. On eut vraiment pu croire que toutes ces trompes, s'abaissant et se relevant par un même mouvement automatique, allaient assécher la rivière !