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Un chatiment

Je ne veux tromper personne. — Ce roman — qui n^'a rien de politique — est une étude , ou plutôt une esquisse psychologique, Thistoirc vraie d^une pauvre femme qui s^est repentie trop tard d^avoir sacrifié son bonheur à sa vanité, le devoir au plaisir. Que ceux qui rouvriront par hasard, afin à'j chercher des aventures capables d^intéresser seulement leur curiosité, s^empressent de le refermer; il n^a pas été écrit pour eux*

15 ï5eptt!iiii)rtî 1807.

Adolphe Joannè.

J'achève ma quarante-cinquième année. Atteinte d'une maladie douloureuse, lente, incurable, il me reste à peine quelques mois à souffrir sur cette terre. Ce châtiment, je le subis sans murmurer, car il est mérité. J'ai été bien coupable ; Dieu me punit, je ne me plains pas. Mais je veux, avant de mourir, raconter pourquoi mon agonie morale est plus cruelle que ma torture physique. Peut-être ma confession sera-t-elle un jour utile à ceux qui la liront. C'est mon espoir, mon désir; ce sera ma consolation dernière.

Je n'ai pas l'intention d'écrire mes Mémoires; je ne parlerai de mes malheurs et de mes fautes qu'autant que j'en pourrai tirer quelques enseignements. Seulement, pour bien faire comprendre l'état actuel de mon âme, il est nécessaire que je résume les

principaux événements de ma vie, ceux du moins qui ont exercé la plus grande influence sur mes idées, mes sentiments et mes actions.

Je suis née en 1 8 20, à X A quoi bon nommer

la ville où j'ai reçu le jour? Je n'ai pas assez de bien à en dire \ C'est l'ex-capitale d'une ancienne province, remarquable par sa position, par son histoire, par ses monuments. Ses habitants, généralement intelligents, vifs, spirituels, de vrais descendants des Gaulois, sont plus instruits et plus lettrés que la plupart de leurs concitoyens des autres provinces, mais ils s'en distinguent aussi par des défauts qui, bien que communs à tous les bourgeois des petites villes de France, leur sont devenus particuliers, tant ils ont su les développer, les perfectionner. Le travail, surtout dans la classe moyenne , à laquelle appartenait ma famille, est parmi eux une exception. L'oisiveté semble la règle de leur vie. Pour pouvoir être supporté, ce désœuvrement continu exige certaines distractions. Une seule leur suffit : s'espionner; se juger, se critiquer, se dénoncer mutuellement, répandre de porte en porte, de rue en rue, de bou-

1. Cette satire, peut-être un pou vive, n'est plus vraie aujourd'hui.

tique en boutique, de salon en salon, les commérages les plus futiles, les calomnies les plus absurdes, les commentaires les plus exagérés, les mensonges les plus grossiers, telle est l'occupation la plus sérieuse et, pour ainsi dire, le but unique de leur existence. Nulle vertu n'est à l'abri de leurs attaques; nul caractère n'a droit à leur respect ; aucun talent, aucun génie même, ne mérite leurs éloges. L'enthousiasme leur a toujours paru une sottise ou un moyen; dans leur opinion, tout dévouement est une folie ou un calcul.

Comme ils ont de l'esprit, ils sont méchants. Quand ils ne savent pas découvrir le mal, qu'ils cherchent sans cesse, ils l'inventent pour se procurer le plaisir d'exercer leur verve satirique. N'est-il pas un rêve de leur imagination maladive, ils s'en réjouissent au lieu de s'en affliger. Loin de le cacher autant que possible , dans l'attente d'une guérison espérée , ils s'empressent de le révéler à grands cris, de l'aggraver par leurs amplifications malignes, afin de le rendre incurable. Une conversion leur causerait un véritable désespoir. Les chutes définitives sont pour eux des triomphes dont ils s'enorgueillisent, les distractions les plus charmantes que puissent rechercher leur paresse et leur esprit.

Autant la critique leur semble en tout temps et

sur toutes choses agréable et facile, autant la louange, quand elle leur est imposée, leur devient pénible. Pour qu'ils se résignent à se rendre en pareil cas, il faut qu'ils se voient réduits dans leurs derniers retranchements, et encore, tout en capitulant, protestent-ils par de mordantes réserves contre les éloges que leur arrache la nécessité. Tout effort, toute supériorité sont des offenses à leur apathie ou à leur impuissance. Plus ils se sentent incapables, pour quelque cause que ce soit, d'une création quelconque, plus ils se montrent jaloux de tous ceux qui, dans la politique, les lettres, les sciences, les arts, l'industrie même, se distinguent par leurs talents ou par leurs travaux. Qu'un de leurs concitoyens parvienne, hors de sa ville natale, à conquérir, n'importe à quel titre, l'estime et la faveur publiques, leur envie se transforme en fureur. S'agit-il , par exemple, d'un chef-d'œuvre httéraire, au lieu d'en admirer les beautés, ils en recherchent avidement les imperfections. Aussi, quelle joie ils témoignent quand ils parviennent à y trouver la tache la plus légère! comme ils s'efforcent de la mettre constamment en évidence! comme ils en parlent à tout propos, bien moins encore pour faire preuve de leur esprit et de leur goût que pour dénigrer le talent ou le génie récompensé par le succès.

Ces critiques si sévères, si injustes pour les autres, sont fort indulgents pour eux-mêmes. Molière le leur a dit il y a plus de deux siècles :

Le moindre solécisme en parlant vous irrite, Mais vous en faites, vous, d'étranges en conduite.

Le désœuvrement perpétuel, auquel les condamne leur nonchalance ou leur incapacité, ne les rend pas seulement médisants, envieux et méchants, il les détourne aussi de presque tous leurs devoirs sociaux. A peine mariés, les hommes reprennent les déplorables habitudes de leur jeunesse; ils se hâtent de retourner à leurs cercles ou à leurs maitresses. Les femmes légitimes, se voyant délaissées, recherchent sans scrupule des consolateurs qu'elles n'ont aucune peine à se procurer. Dans ce désordre moral, où la vanité, l'habitude, la tradition, l'ennui, l'ignorance ou l'oubli de toutes les obligations humaines, parfois même le libertinage, jettent tant de victimes, qui n'ont pas pour excuse les égarements de la passion, que peuvent devenir, que deviennent les enfants ? ce que je suis devenue moimême. Livrés, dès leur naissance, à des mercenaires, abandonnés à leurs mauvais penchants, ne recevant ni bons exemples ni bons conseils, voyant et comprenant tout ce qui se dit, tout ce qui se fait autour d'eux, avant même d'avoir atteint l'âge de

discernement, ils se précipitent tête baissée à leur tour dans cette vie inutile et coupable où ont sombré pour toujours la considération et le bonheur de leur famille.

Mon père et ma mère, nés, élevés, vivant dans ce milieu, en avaient naturellement, je ne l'ai su que plus tard, contracté les goûts, les habitudes et les mœurs. Je ne me permets pas ici de juger mes parents; je me borne à constater des faits, hélas! trop avérés; mais, tout en respectant leur mémoire, je leur dois la vérité comme je me la dirai à moi-même. Je ne crois plus d'ailleurs au préjugé qu'on appelle la voix du sang. Nous n'avons aucune dette de reconnaissance à payer aux parents qui se contentent de nous donner la vie. L'amour filial n'est pas plus obligatoire que l'amour paternel. Quand un père ne remplit envers son fils aucun des devoirs que lui impose la nature, quel droit peut-il avoir à son affection? Qu'un fils rebelle déshonore par un crime le nom sans tache que lui a donné son père, ce père, si cruellement affligé, si justement indigné, est-il tenu de lui témoigner la même tendresse qu'à ses autres enfants, respectueux, soumis, honnêtes et dévoués ?

Il y a des cas, malheureusement trop nombreux, où l'affection filiale et paternelle, cessant d'être un

devoir, devient une vertu, admirable sans doute, si elle persiste, mais qui ne saurait être imposée. Lorsque la famille n'existe pas, pourquoi rechercher, pourquoi exiger des liens de famille ? Ce n'est pas la voix du sang, c'est la voix du cœur, c'est l'amitié, créée, développée, entretenue par l'amitié, c'est la reconnaissance de véritables services rendus, c'est le dévouement partagé, c'est une solidarité éprouvée, qui doivent attacher l'un à l'autre les enfants et les parents, les frères et les sœurs, et tous les membres d'une famille.

Mon père n'était pas un homme ordinaire. La nature l'avait comblé de ses dons. Une haute taille, un noble maintien, de grands yeux noirs, un regard doux et pénétrant, un sourire qui provoquait toujours le sourire, une bouche gracieuse et fine, un nez irréprochable, une abondante chevelure noire, qu'il portait très-longue, un teint éclatant, chaud, coloré, tels étaient ses avantages physiques. Il avait en outre beaucoup d'esprit naturel, une gaieté inépuisable, un enjouement irrésistible. Malheureusement son éducation première avait été plus que négligée. Il avait douze ans quand la Révolution éclata. Sa mère était morte en lui donnant le jour. Son père, parti comme volontaire, périt sur un champ de bataille. Abandonné à lui-même pendant toute sa jeunesse, il n'avait reçu qu'une

instruction très-élémentaire. Du reste, eût-il été plus lettré et plus savant, il ne se fût jamais élevé au-dessus de la condition un peu vulgaire dans laquelle il était né; il n'eût même jamais essayé d'en sortir. 11 avait, en effet, de grands défauts, s'il était doué de rares qualités. Il ne comprit, il ne remplit aucune des charges sérieuses de la vie. Sans souvenir de la veille, sans souci du lendemain, il ne songeait qu'à jouir le plus possible de l'heure présente. Il semblait n'avoir été créé que pour le plaisir, tant il était habile à le rechercher, à le découvrir, à le faire naître, à le savourer. Jusqu'à son dernier jour, il sacrifia tous ses devoirs à cette passion sans cesse renaissante, jamais satisfaite. Aussi était-il de toutes les parties, de toutes les fêtes. Qui eût pu le voir sans désirer le connaître ? qui eut pu le connaître sans l'aimer? Il était si aimable ! Il riait toujours, et il riait de si bon cœur. Sa verve ne subissait jamais ni fatigue ni découragement. Facile à contenter, heureux de tout , partout , à toute heure , il conservait sa belle humeur sympathique , son entrain communicatif, tant qu'il ne rentrait pas chez lui, dans sa famille.

C'était là, en effet, le revers de la médaille. Dans son intérieur, quand il se voyait contraint d'y apparaître, il se montrait toujours morose, grondeur,

injuste même. Je ne l'ai connu, quant à moi, que par les confidences des compagnons ou des compagnes de ses folies. Sa tristesse domestique, qu'on me permette ce mot, n'était pas un défaut de caractère. Naturellement bienveillant et bon, il eût été aussi enjoué avec sa femme et avec ses enfants qu'avec les étrangers. Mais, dans sa famille, les réalités de la vie matérielle pesaient trop lourdement sur lui pour qu'il pût même tenter de s'en affranchir. Négligé d'abord, puis délaissé tout à fait, l'établissement industriel, jadis si prospère, que son père lui avait légué en mourant, et qu'un de ses oncles avait administré pour lui jusqu'à sa majorité, avait décliné de jour en jour. Après avoir subi de fortes diminutions, les bénéfices manquèrent entièrement. Pour combler ce déficit croissant, il fallut emprunter. Les créanciers devinrent de plus en plus exigeants, les emprunts de plus en plus difficiles, de plus en plus onéreux. Bref, quand mon père mourut, il ne laissa que des dettes à sa femme, qui refusa de les payer, et à ses enfants, qui étaient trop jeunes alors pour comprendre cette douloureuse situation, et, en tout cas, totalement incapables d'y remédier.

Ma mère ne ressemblait en rien à mon père ; on peut môme le dire, elle ne ressemblait à personne. Elle n'était ni bonne ni méchante, ni passionnée

ni indifférente, ni gaie ni triste; elle n'avait ni qualités ni défauts, ni vices ni vertus : elle n'existait pas. Si grande était sa nonchalance, qu elle ne se donnait même pas la peine de vivre. Toute occupation lui avait toujours été non-seulement odieuse, mais impossible. Elle ne lisait pas, elle n'écrivait pas; jamais, je crois, elle ne se servit d'une aiguille. Elle passait la plus grande partie de ses journées dans son lit à demi endormie, à demi éveillée. Quand elle se décidait à se lever, pour s'étendre sur une chaise longue, elle tenait presque toujours ses yeux languissamment fermés. Le plus petit mouvement était pour elle un effort douloureux. La seule fatigue qu'elle consentit à surmonter, c'était de prêter une oreille complaisante aux récits que quelques-unes de ses amies venaient lui faire, dans l'après-midi, des scandales vrais ou faux dont elles se vantaient de colporter la primeur. Son esprit n'avait pas la force de penser; son cœur était trop faible pour supporter le plus léger sentiment. Elle n'aimait rien; elle ne s'aimait même pas elle-même. Du reste, elle était grande, bien faite, belle, mais de cette beauté plastique, régulière, morte, qui peut charmer un instant le regard sans exciter le désir, sans même piquer la curiosité. Il y a, certainement, des statues plus expressives.

Une pareille femme ne pouvait pas retenir auprès d'elle un homme tel que mon père. Ma mère ne le tenta même pas. Elle aimait mieux encore être complètement abandonnée à son indolence que de subir la société de son mari. Elle n'avait pour lui ni attraction ni répulsion , ni haine ni tendresse; il lui avait toujours été indifférent. Ses infidélités, bien connues de toute la ville, ne la rendirent jamais jalouse. La jalousie, d'ailleurs, qui suppose l'affection, n'eût-elle pas été une fatigue ? Elle n'exigea de lui, pendant tout le ' temps qu'ils vécurent ensemble, qu'un repos complet, une liberté entière, et surtout l'éloignement de ses enfants, car elle en avait eu quatre, à deux années d'intervalle environ, deux fils et deux filles.

J'étais la cadette de toute la famille. Dès le lendemain de notre naissance, on nous remit, tour à tour, à une nourrice qui nous emporta dans un village éloigné et qui ne nous ramena à la maison paternelle qu'à l'âge de trois ans. Notre maison était fort grande. Nous habitions, mes frères, ma sœur et moi, un pavillon séparé, sous la garde et la surveillance d'une sorte d'intendante qui déchargeait ma mère de tous les soins du ménage. Ce n'était certes pas une méchante femme, madame Ursule ! elle ne nous maltraitait pas ; elle nous témoignait même une certaine aff'ection; mais son Intel-

ligence était bornée, son instruction presque nulle. Elle nous élevait comme elle avait été élevée ellemême, par instinct, par habitude, par tradition. A cet âge, où notre esprit et notre cœur commençaient à germer et à s'ouvrir, nous ne reçûmes aucun exemple, aucun avis, aucune leçon qui pussent en faciliter et en régler le développement. Quand nous sortîmes de la maison paternelle pour entrer, mes frères au collège, ma sœur et moi en pension, nous différions bien peu en vérité de nos animaux domestiques; nous étions, comme eux, en très-bon état, c'est-à-dire bien nourris, bien portants; nous savions de plus qu'eux, il est vrai, lire, écrire et compter, mais nous n'étions pas nés encore à la vie des êtres intelligents et responsables.

Nous n'avions eu, du reste, que des rapports trèsrares et très-courts, soit avec nos parents, soit avec les étrangers, soit enfin avec le monde extérieur. Ma mère ne quittait jamais son lit ni sa chaise longue pour venir nous rendre visite. Deux fois par semaine seulement, à la fin du dîner, le jeudi et le dimanche, madame Ursule nous conduisait auprès d'elle parés de notre plus belle toilette; mais nous n'y restions que quelques instants. Le bruit l'incommodait, et elle était toujours trop fatiguée. Si mon père venait nous embrasser presque tous

les matins, avant ou après le déjeuner, ses visites étaient des apparitions. Dès qu'il s'était assuré par ses propres yeux que nous jouissions tous d'une bonne santé, il nous quittait pour courir le plus vite possible à ses affaires ou plutôt à ses plaisirs. Un vaste et beau jardin entourait notre habitation; aussi sortions-nous très-rarement dans la ville, et je ne me rappelle pas avoir fait une promenade à la campagne. Non-seulement on ne nous avait rien appris, mais nous n'avions rien vu, rien deviné, rien rêvé, ma sœur et moi, a l'époque où les portes d'une autre prison, celles d'une pension, se fermèrent derrière nous pour de longues années.

Cette pension, du moins, sans être plus grande que la maison paternelle, m'ouvrait des horizons plus variés et plus étendus. Elle renfermait, en effet, une cinquantaine de jeunes filles appartenant à toutes les classes de la société, même à la noblesse. Mes compagnes, avant leur entrée en pension^ avaient été élevées, les unes au village, dans des fermes ou dans des châteaux, les autres à la ville, dans les comptoirs du commerce, de la

finance, de Tindustrie, ou dans les salons de l'aristocratie. Elles avaient vu, elles savaient une foule de choses que j'ignorais. Aussi avec quelle avidité toujours croissante écoutais-je les récits merveilleux qu'elles me faisaient de leur existence passée ! Ma curiosité n'était jamais satisfaite. Mais c'étaient des enfants qui pour la plupart n'avaient rien compris à tout ce qui avait frappé leurs regards, attiré leur attention, excité leurs sentiments. On ne saurait vraiment s'imaginer quelle masse énorme d'idées fausses et extravagantes une jeune fille de treize à seize ans entasse et remue pêle-mêle sans trêve ni repos dans sa petite cervelle. Je me perdais incessamment à travers les labyrinthes d'absurdités et de folies où m'égaraient comme à plaisir les révélations de mes nouvelles amies. Et cependant, dans ce tourbillon insensé qui m'emportait, étonnée et ravie, au milieu d'un monde tout nouveau, dont l'existence même m'était restée cachée, je m'initiais en quelque sorte à la vie réelle. Jusqu'à ce jour, je n'avais pas eu la conscience de mon individualité. Maintenant je pensais, je sentais, je savais, à n'en plus douter, que j'étais une personne humaine.

Malheureusement cette transformation, cette seconde naissance, si j'ose parler ainsi, ne fut pas plus surveillée que dirigée. La maîtresse du pen-

sionnat dans lequel j'avais été enfermée était encore moins intelligente et moins instruite que madame Ursule. La première fois que je comparus en sa présence, une répulsion instinctive, dont je ne parvins jamais à triompher, me fit reculer de plusieurs pas. C'était une femme de quarante ans environ, grande, maigre, sèche, dure, morose, hautaine, niaisement ignorante, tellement orgueilleuse, tellement infatuée de son mérite, si stupidement convaincue de sa propre infaillibilité, qu elle poussait parfois l'obstination jusqu'à la cruauté. N'ayant jamais raisonné, elle ne cédait jamais au raisonnement. Sa volonté était une règle inflexible à laquelle il fallait se soumettre sous peine d'être brisée. On ne la bravait pas, on n'y résistait pas impunément. Elle ne connaissait d'ailleurs aucun des devoirs qu'elle avait à remplir envers les jeunes filles dont l'éducation lui était confiée. Comment eût-elle appris à les connaître ? Déposée à sa naissance dans le tour de la ville, élevée, aux frais de la charité publique, par des religieuses qui n'avaient pu lui enseigner que ce qu'elles savaient elles-mêmes, condamnée d'après la règle de son ordre à un célibat éternel, elle ignorait, elle devait toujours ignorer ce qu'était la famille; elle ne savait rien, absolument rien, du monde, de ses besoins, de ses passions, de ses intérêts, de ses obli-

gâtions, de ses vertus et de ses vices. Le monde, pour elle, c'était Tenfer, comme, pour elle, la religion était le culte. Une formalité lui paraissait bien supérieure à une vérité. Que lui importaient nos idées et nos sentiments, pourvu qu elle nous habituât à observer avec une régularité et une ponctualité exemplaires les lois et les règlements de l'Église? Ce n'était point une chrétienne, c'était une bigote. Elle croyait bien plus au diable qu'à Dieu. Son apostolat n'avait qu'un but : nous sauver des griffes de Satan.

Ses convictions, d'autant plus profondes qu'elles étaient naïves, lui donnaient, on ne peut le nier, une certaine force. Aussi jouissait-elle, à trente lieues à la ronde, d'une grande réputation de sainteté. Son établissement refusait chaque année un nombre considérable de pensionnaires. Pour pouvoir s'y faire admettre, il fallait être inscrite bien longtemps à l'avance sur le registre des demandes ; et cependant les élèves, assez mal logées, plus mal nourries, ne recevaient, à défaut de soins physiques et en dehors de l'instruction religieuse, aucune éducation vraiment intellectuelle et morale.

Malgré la terreur sérieuse que lui inspirait Belzébuth, madame notre mère (nous appelions ainsi la directrice de notre pensionnat) n'était pas un type accompli de toutes les vertus. Elle savait par

exemple déguiser la vérité au point de la rendre méconnaissable. Jamais elle ne s'était décidée à la laisser voir sortant de son puits. Quand son intérêt personnel ou l'intérêt du ciel semblait l'exiger, elle mentait avec un art sournoisement perfide. Elle ne mentait même pas franchement. Ses réponses, toujours ambiguës, pouvaient admettre les interprétations les plus opposées. Telle était rhabileté vraiment merveilleuse de sa tenue, de sa physionomie et de ses expressions, que sa conscience tenait en réserve une excuse pour toutes les décisions possibles. Violait-elle sans scrupule les engagements les plus sacrés, pour se justifier, elle invoquait avec le sang-froid le plus béat un prétexte religieux. Ses sous-maîtresses, aussi mal logées , aussi mal nourries que ses élèves, à •peine vêtues, surchargées de tâches excessives, avaient vainement sollicité de sa charité, dont elle savait à tout propos se vanter avec modestie, une amélioration à leur triste sort. Pour obtenir le sacrifice de leurs trop justes prétentions, elle leur avait promis solennellement de leur céder son établissement dans un délai fixé et à des conditions raisonnables. Le jour venu, elle le vendit sans pudeur à une créature de son espèce qui lui en offrit une plus forte somme, et que son directeur lui avait recommandée. Avant de se

souiller de cette infamie, elle eut l'audace de rappeler elle-même sa promesse aux victimes de sa mauvaise foi, en y ajoutant-une condition qui n'avait jamais été stipulée et dont l'exécution était impossible. Elle exigea que les pauvres filles, exploitées depuis tant d'années, dépouillées si honteusement à la dernière heure, renonçassent à leur liberté future pour se faire religieuses. Les intérêts du ciel, leur dit-elle, sans les regarder — elle ne regardait jamais en face — exigeaient ce sacrifice. Sur leur refus, elle éprouva le regret, elle eut la douleur de les priver de la récompense promise et due. Pourquoi, disait-elle, n'ont-elles pas voulu se consacrer à Dieu ? Son directeur et quelques vieilles bigotes admirèrent cet acte héroïque. Tous les honnêtes gens la blâmèrent avec indignation. Mais que lui importait Testime des honnêtes gens?' La justice demeura impuissante : il n'y avait entre les parties contractantes qu'un engagement verbal; aucune signature n'avait été échangée. Cependant le crime ne fut pas impuni. Stimulées par l'initiative d'une noble fille, quelques familles des élèves se cotisèrent pour fonder au profit des sous-maîtresses de madame notre mère un établissement rival qui, en peu d'années, supplanta tout à fait l'institution où j'avais eu le malheur de perdre ma jeunesse.

On me trouvera iDeut-être bien sévère pour cette femme. Je ne lui dois que la vérité. Si je manque d'indulgence envers elle, c'est qu'elle a été la cause principale de mes fautes et de mon châtiment. Non-seulement elle ne sut ni m'instruire ni m' élever, mais sa personne et son caractère m'inspirèrent une si profonde antipathie que, pour la fuir, je m'éloignai de la véritable religion qui m'eût servi de guide et de frein. Je touchais à l'âge où la jeune fille commence à éprouver de vagues désirs, qu'elle essaye vainement d'expliquer et de satisfaire. J'étais belle, et j'avais eu, dès mon enfance, l'instinct de le deviner. Née avec des penchants égoïstes, nonchalante comme ma mère, insouciante, avide de plaisirs et de succès comme mon père, j'étais tellement fière de ma beauté que mon orgueil touchait à la folie. Mon cœur rêvait des jouissances inconnues ; mon esprit, toujours exalté, s'enivrait incessamment des idées les plus fantastiques. Je n'avais pas assez de raison pour résister de moi-même aux entraînements insensés qui me poussaient, dans toutes les directions, hors du droit chemin. Ignorante de tous mes devoirs, si ce n'est de mes devoirs religieux, livrée, sans conseil, sans direction, sans appui, sans secours, à tous les caprices d'une imagination en délire, ne recevant de mes compagnes que des opi-

nions erronées, ne sachant rien de ce monde qu'elles m'avaient peint sous les couleurs les plus fausses, et où j'étais d'autant plus impatiente de me précipiter que je ne le connaissais pas, éprise jusqu'à la frénésie, sans même savoir pourquoi, d'un désir immodéré de plaire à n'importe qui, d'être admirée, flattée, applaudie, enviée, j'attendais avec une ardeur fébrile le jour fortuné où, libre désormais, il me serait permis d'aspirer, par tous les moyens possibles, à la réalisation de toutes les chimères qui troublaient, agitaient, égaraient mes sens, mon esprit et mon cœur. Je ne voyais que moi, je ne pensais qu'à moi, je n'aimais que moi.

Depuis ma naissance, je n'avais éprouvé un sentiment un peu tendre que pour une de mes jeunes compagnes dont les récits et les conseils exercèrent une influence déplorable sur ma destinée. Caroline , ainsi s'appelait mon amie , appartenait à une famille riche de Paris. Elle avait été élevée dans la maison paternelle jusqu'à l'âge de quinze ans. Son père, qui possédait le quart d'une charge d'agent de change, gagnait et dépensait chaque année un capital dont le revenu eût pu suffire à une famille modeste. Sa mère s'était distinguée dans les salons de la Ghaussée-d'Antin par son élégance et par son luxe. Caroline, gâtée outre mesure pendant son enfance, avait fait, avant l'âge de

discernement, ses débuts dans le monde. Ce spectacle prématuré l'ébloui t tellement que sa vue en resta troublée. Elle ne put jamais le contempler sous son véritable aspect. Non - seulement sa mère la menait avec elle au bois, au théâtre, au bal même, pour s'en parer sans doute, car Caroline était remarquablement belle , mais elle lui laissait lire tous les livres dont se composait la bibliothèque peu choisie de la famille. A quatorze ans, mon amie était aussi instruite qu'une femme de trente ans de tout ce qu'elle eût dû ignorer. Douée d'une rare vivacité d'intelligence, elle devinait avi premier mot, au premier regard, ce que des explications détaillées n'eussent pu faire comprendre à d'autres enfants de son âge. Malheureusement, plus son esprit se développa, plus elle manqua de raison. Presque toutes ses actions furent des extravagances. Elle entassa faute sur faute; elle se précipita, de chute en chute, dans un abîme de plus en plus profond, se relevant par hasard pour retomber volontairement. Aucune leçon ne lui profita. Se fût-elle imposée des bornes, elle les eût toujours dépassées.

Son caractère s'était manifesté dès ses premières années. On eût vainement tenté de le modifier. Sa mère, bientôt jalouse de la beauté d'une fille qui commençait à être trop admirée auprès d'elle,

résolut d'envoyer Caroline en province dans la pension où j'étais enfermée. A cette nouvelle imprévue, Caroline protesta, pleura, menaça. Tout fut inutile. Il fallut obéir. Sa mauvaise éducation avait été le prétexte de son exil. Pour se venger, elle se jura à elle-même, en partant, nonseulement qu'elle n'apprendrait rien, mais qu'elle ne se corrigerait d'aucun des défauts qui lui valaient cet emprisonnement lointain. Elle n'eut pas de peine du reste à tenir son serment. Elle retourna à Paris aussi ignorante, aussi déraisonnable, aussi égoïste, aussi coquette qu'elle pouvait l'être lors de son arrivée à X....

Nous nous aimions, Caroline et moi, autant que nous pouvions nous aimer. A notre première rencontre nous avions été attirées l'une vers l'autre. Nous nous ressemblions tant ! Plus âgée que moi de trois ans, elle se vantait d'être ma maîtresse. A mon tour, je m'enorgueillissais d'être son élève. Je l'écoutais comme un oracle; je lui obéissais aveuglément. Jusqu'à mon mariage, je n'eus pas d'autre institutrice. Nos défauts, qui nous étaient communs, augmentaient chaque jour notre intimité. Exclusivement préoccupées de nous-mêmes, nous aspirions ensemble à une liberté absolue, pour courir à la poursuite de tous les plaisirs, que dis-je? de toutes les félicités qu'inventait notre imagination. Trom-

pant la surveillance de nos gardiennes , nous passions des nuits entières à nous raconter nos rêves, nos espérances, nos désirs ! Que notre captivité nous semblait longue ! Que notre prison nous paraissait triste ! Combien de fois, dans nos accès de folie, nous demandâmes à Dieu, avec une indigne ferveur, l'âge de la délivrance. Maintenant que je jouis, mais trop tard, de ma raison, je ne puis croire, quand je me les rappelle, à toutes les aberrations de ma jeunesse.

La délivrance vint plutôt que nous ne l'attendions î Deux ans après son arrivée àX..., Caroline perdit sa mère. A la lecture de la lettre qui lui apportait cette nouvelle, — elle n'y était pas préparée, car la maladie n'avait duré que deux jours, — elle resta un moment atterrée, mais elle ne versa pas une larme. Dès le lendemain elle avait recouvré son sang-froid. Je recevais alors la confidence de ses plus secrètes pensées. Son père la rappelait immédiatement près de lui. Elle ne songeait déjà plus qu'au bonheur, non de le revoir, mais de revoir Paris, et d'y succéder bientôt , dans tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté , à la rivale dont elle portait le deuil. Enfin, me dit-elle en m'embrassant au départ, mon tour est venu. Cette franchise brutale ne m'indigna même pas. N'avais-je pas, lun des premiers jours de notre liai-

son, compati à sa douleur, quand, en me parlant de la mort de son grand-père, elle s'était écriée avec un accent désespéré : «J'aurais préféré qu'il mourût à la fin de l'hiver ! il nous fallut prendre le deuil en octobre. Nous perdîmes une saison entière. »

Caroline partie, je m'abandonnai à une mélancolie profonde. Je me trouvai si malheureuse dans ma solitude que j'en tombai malade. Je ne m'intéressais plus à rien. Personne autour de moi n'eut même l'idée de me distraire et de me guérir par le travail. Des événements graves qui se passèrent alors dans ma famille ne tardèrent pas d'ailleurs à bouleverser de nouveau mon existence.

Le choléra avait éclaté brusquement à X. . . Mon père, qui aimait un peu trop la bonne chère, en fut une des premières victimes. A peine eut-il rendu le dernier soupir, que la triste situation dans laquelle il se trouvait dut être révélée à ses nombreux créanciers. Il était ruiné. Ma mère, mariée sous le régime dotal, reprit sa dot qui se montait à 150,000 francs. Mais elle n'eut pas le temps de s'installer dans un nouvel appartement. La mort de son mari, le mauvais état de ses affaires, la nécessité où elle s'était vue de sortir quelques instants de son apathie habituelle, avaient altéré sérieusement sa santé. Elle devint une proie facile pour l'épidémie qui l'emporta en quelques

heures, six semaines après le décès de mon père. Dans ces tristes circonstances, je ne suivis que trop l'exemple de Caroline. Je ne pensai qu'à moi, sinon pour me réjouir de mon avenir, du moins pour m'en attrister. Qu'allais-je devenir?

Cette terrible question, que je me posais pour la première fois, ne tarda pas à être résolue. La petite fortune de ma mère, ébréchée par quelques dettes personnelles, se trouvait réduite à 100,000 fr. Nous étions quatre enfants. Il nous revenait donc à chacun 25,000 fr. L'intérêt de cette somme ne devait pas suffire à payer ma pension et mes dépenses. J'avais seize ans. Je quittai sans regret ma pension pour aller demeurer chez une de mes tantes, qui consentit à me louer une chambre dans sa maison, à me nourrir et à m'entretenir, moyennant une rente annuelle de 1 ,250 fr. Une de nos cousines se chargea, aux mêmes conditions, de ma sœur aînée.

Mon grand-oncle et ma grand'tante étaient alors septuagénaires. Ils avaient à peu près le même âge. Mon oncle commençait sa soixante-douzième année, ma tante avait soixante-dix ans, lorsque je vins

habiter leur maison. Ils appartenaient tous deux à une race presque entièrement éteinte, et dont on chercherait en vain des représentants dans nos provinces les plus reculées. Nés, l'un en 1746, l'autre en 1748, ils s'étaient mariés en 1766, et depuis leur mariage, ils avaient vécu de la même vie, sans se quitter un seul jour. Leur union avait été stérile. Pendant un certain nombre d'années, ils s'en affligèrent; mais ce regret fut de courte durée. Des enfants eussent troublé la béatitude de leur tranquillité. Au delà de leur intérieur, hors d'euxmêmes, il n'y avait pour eux qu'un monde inconnu, qu'ils n'éprouvaient aucun désir d'explorer. En nulle circonstance ils ne se réunissaient à leurs concitoyens. Leurs parents les plus proches leur étaient devenus presque étrangers. On ne pouvait cependant les accuser, sans injustice, d'égoïsme ni de misanthropie. Le cercle dans lequel se mouvaient leur esprit et leur cœur était si étroit qu'ils se suffisaient complètement à eux-mêrnes.

Les tempêtes de la Révolution avaient passé sur eux sans les atteindre. Ne comprenant absolument rien à cette douloureuse mais immortelle secousse de l'humanité, ils n'en furent pas plus troublés que modifiés. Leurs intérêts n'en souffrirent même pas. En 1789, mariés depuis vingt-trois ans, ils faisaient un petit commerce d'étoffes à l'usage ex-

clusif des classes inférieures. Les crises politiques n'ont jamais nui à la vente de ces objets de première nécessité; elles en activent plutôt la consommation. Dans cette humble position, mon oncle et ma tante ne pouvaient exciter aucun sentiment d'envie. Leur probité proverbiale leur avait valu d'ailleurs l'estime de tous leurs clients. Ils ne surent rien, ils ne voulurent rien savoir de tout ce qui se passa autour d'eux. Ils conservèrent, sans même s'en douter, les idées, les goûts, les habitudes, et, en grande partie, le costume de leur jeunesse. Mon oncle et ma tante occupaient, dans la rue la plus étroite, la plus tortueuse et la plus obscure de la vieille ville, l'échoppe la plus petite et la' plus sombre. Le jour n'y entrait que par une porte basse. Lorsque les nuages ou le brouillard voilaient le soleil, il fallait allumer une chandelle pour distinguer dans les ténèbres les étoffes empilées sur les rayons noirâtres. L'arrière-boutique, qui servait tout à la fois de chambre à coucher, de salon, de salle à manger et de cuisine, n'était pas moins triste. Son unique fenêtre s'ouvrait sur une petite cour humide, froide, verdâtre, puante, où l'air, la chaleur et la lumière ne pénétraient jamais, même dans les journées les plus éclatantes et les plus chaudes de l'été. C'était là que mon oncle et ma tante avaient passé les plus belles années de leur

vie, sans regret et sans besoin, — car ils étaient si complètement heureux dans cette horrible échoppe qu'ils ne purent se consoler de l'avoir quittée, — vendant à des paysans ou à des ouvriers des draps que plusieurs générations ne parvenaient pas à user, et amassant un petit capital qui, après quarante ans d'un labeur assidu, leur permit de passer, très-modestement il est vrai, de la classe des commerçants dans celle des bourgeois et des rentiers.

Ce n'était même pas le travail qui les avait enrichis, c'était leur économie. L'épargne, la parcimonie était chez eux une habitude contractée dans l'origine par la nécessité, puis devenue un besoin, que dis-je? un plaisir, leur unique jouissance sur cette terre. Us ne se refusaient rien; ils ne désiraient même rien, ou plutôt ils n'eurent jamais qu'un seul désir, celui de ne rien dépenser. A cette époque, les étoffes étaient moins fines, moins brillantes, plus chères peut-être qu'aujourd'hui; mais aussi elles étaient plus solidement fabriquées, avec des matières premières d'une qualité supérieure; elles rendaient donc de plus longs services. Un vêtement des dimanches servait au moins à trois générations. Dans la classe à laquelle appartenaient mon grand-oncle et ma grand'tante, une femme se parait de la même robe

de la jeunesse à la vieillesse. Mon grand-oncle ' et ma grand'tante savaient se nourrir d'ailleurs avec une si grande sobriété que la vie matérielle ne leur coûtait pas en un mois ce qu'elle coûte aujourd'hui par semaine à une famille d'artisans aisés. Je n'en citerai qu'un exemple qui m'a toujours frappé : un hareng servait à deux repas; une noix suffisait à un goûter; un jour ma tante gronda sérieusement mon oncle qui avait eu la gourmandise de manger un œuf entier à son déjeuner sans en donner sa part à la domestique, car à cette époque ils étaient bourgeois et ils avaient déjà une servante. Le seul luxe de leur table était le vin blanc. Mon grand-oncle s'en montrait très-friand. Du reste, ils le récoltaient eux-mêmes dans leur propriété, dans leur clos.

Ce clos, leur seule distraction, leur unique dépense, se trouvait à quinze minutes de la ville. C'était une pièce, je ne dirai pas de terre, mais de petites pierres, d'une superficie de 500 ares environ, entourée de murs élevés qui gênaient de tous côtés la vue, sans arbres, sans gazon, sans eau, plantée de vignes produisant un petit vin médiocre, que son propriétaire eût préféré à l'ambroisie . Bien que la vigne se plaise sur un sol pierreux, il avait fallu faire apporter, à grands frais, dans cette enceinte stérile, d'innombrables tombereaux de terre végé-

taie ; mais, par un contraste bizarre, mon oncle et ma tante, qui se refusaient tout à eux-mêmes, ne refusaient rien à leur clos. Le capital assez considérable qu'il absorba ne leur rapporta jamais, dans les meilleures années, que deux ou trois pièces de mauvais vin. Ils ne regrettèrent pas un seul moment l'argent qu'ils lui sacrifièrent. Le clos, en effet, était leur chimère, leur idéal, leur Éden. Ils y avaient fait construire une espèce de maisonnette, percée d'une porte et d'une fenêtre, meublée d'une table de bois et de trois chaises de paille grossière, décorée d'un affreux papier de cabaret. Cette masure, aussi laide que peu confortable, leur semblait un palais tout à fait digne du plus riche et du plus raffiné des sultans. Ils n'étaient, ils ne se trouvaient vraiment heureux que les dimanches et les jours de fête, quand, leur boutique fermée, ils venaient y passer huit ou dix heures. Seuls dans cette fournaise poudreuse, ils y contemplaient avec ravissement les lignes monotones de leurs ceps de vigne à demi calcinés, et quatre ou cinq pêchers étalés en éventail le long de leurs murs mal crépis; ils comptaient leurs grappes et leurs fruits; ils en suivaient d'un œil humide, non d'avarice, mais de joie, les progrès lents et continus; courbés du matin au soir sous les feux d'un soleil tropical, dont ils ne voyaient pas Téclat, dont

ils ne sentaient pas les ardeurs, ils arrachaient du sol brûlant et desséché les mauvaises herbes qui eussent pu diminuer le produit de leur récolte; et ces journées de fatigue, sans ombre, sans fraîcheur, sans repos, sans air, sans vue, presque sans nourriture et sans profit, étaient pour eux des journées de bonheur. Ils avaient toujours le cœur un peu gros lorsque la nuit les forçait de rentrer à la ville. Ce clos, qu'ils avaient créé, était leur enfant, si j'ose m'exprimer ainsi; ils l'aimaient comme ils eussent aimé un fils ou une fille. Cette affection était tellement naïve, tellement forte, qu'au lieu de s'en moquer, on s'en sentait vraiment ému.

A l'époque où , devenue presque subitement orpheline, je dus quitter ma pension pour aller demeurer chez mes vieux parents, mon grandoncle et ma grand' tante, retirés depuis plusieurs années du commerce , et septuagénaires , habitaient, dans une rue voisine du rempart, c'està-dire dans une rue à peu près déserte , une petite maison qu'ils louaient 200 francs par an. Leur fortune était bien modeste. En cinquante années de travail, d'économies et de privations, ils avaient amassé un petit capital qui, sûrement placé sur première hypothèque, leur rapportait, à 5 p. 100, 2,400 francs de rente. Sur cette faible somme, ils

trouvaient encore le moyen d'épargner, chaque année, près de 800 francs, dont la moitié environ était consacrée à l'amélioration territoriale du clos. Tous les six mois ils plaçaient donc 200 fr. pour leurs vieux jours. C'était leur expression favorite, car ils ne paraissaient pas songer qu'ils touchaient au terme de leur vie, et, comme tous les vieillards, ils faisaient presque constamment des projets pour un avenir très-éloigné. Du reste, ils portaient tous deux vaillamment leurs soixantedix ans. La tempérance est évidemment la plus sûre gardienne de la santé. Dans ce ménage si bien assorti, la lame , il est vrai, n'avait jamais usé le fourreau.

La maison que nous habitions se composait de deux étages surmontés d'un grenier. Au rez-dechaussée une porte, dont les visiteurs faisaient sonner la petite cloche en tirant une patte de lièvre dépouillée de ses poils par le frottement et suspendue à un fil de fer tortu, donnait accès dans un corridor aussi étroit que sombre, qui, pavé de dalles usées, aboutissait à l'escalier et à la cuisine. A gauche, à l'entrée de ce corridor, une porte s'ouvrait sur une chambre carrée qu'on appelait le salon. Cette chambre était, ou plutôt devait être éclairée par l'unique fenêtre de la façade de la maison, car l'épais volet de bois peint en

gris en restait toujours fermé. Une petite ouverture en losange, assez grossièrement pratiquée dans la partie supérieure du volet, laissait pénétrer à l'intérieur une lumière à peine suffisante pour qu'on ne s'y heurtât pas contre les meubles. Du reste, personne n'entrait dans le salon. Pendant les deux années que je passai chez ma tante, il ne fut ouvert que trois fois. Chaque semaine, le samedi matin, la domestique le balayait et en époussetait les meubles. Cette opération hebdomadaire durait environ quinze minutes. Pendant ce court espace de temps, le volet , à demi entrebâillé, ne permettait pas à l'air intérieur de se renouveler. Aussi, quand on entrait dans le salon, éprouvait-on une sorte d'asphyxie. Nonseulement on n'y respirait pas à l'aise, mais une odeur particulière, qui contractait les narines et la gorge, y rendait presque impossibles les fonctions naturelles des poumons.

L'ameublement ne méritait pas cependant de très-grands soins. Une petite table ronde en acajou placée au milieu de la pièce, deux fauteuils de paille et six chaises semblables au fauteuil, le composaient. Le sol était pavé en petits carreaux rougeâtres du second ou du troisième choix, usés d'ailleurs par un long usage. Les tapis, même les plus petits , étaient complètement inconnus

3i UN CHATIMENT

dans ce quartier retiré. Si les voisins en eussent vu entrer un seul dans une maison, ils se fussent à coup sûr empressés de prédire la ruine prochaine du prodigue assez insensé pour se permettre un luxe si inutile et si coûteux. Une petite pendule d'albâtre, à colonnes cannelées, dont le balancier demeurait toujours immobile, ornait la cheminée de pierre, devant une glace à demi détamée. Deux vases de porcelaine dorée, que décoraient, dans une touffe de mousse blanchâtre, trois tulipes en papier flétries, la flanquaient de chaque côté. Pendules et vases étaient recouverts, bien entendu, de globes en verre destinés à les garantir au moins du contact d'un air insuffisant et vicié. Une pelle et une pincette, enveloppées dans un papier huileux et noirâtre, garnissaient l'intérieur de la cheminée, dans laquelle aucun morceau de bois n'avait jamais flambé. Tel était le magnifique salon qui, pendant plusieurs années, avait excité l'envie et alimenté les conversations de toutes les commères du voisinage.

En face de la fenêtre, une porte mettait le salon en communication directe avec la salle à manger dont la porte principale s'ouvrait sur le corridor. La salle à manger était meublée à peu près comme le salon. Seulement la table qui en ornait le milieu était en noyer verni. Une grande

armoire, du même bois, placée près de l'un des angles, servait d'office, et en face de la porte du corridor, se dressait un petit poêle de faïence s:arni d'un four à l'intérieur. A côté de la fenêtre pendait une petite cage qui se montait et se descendait à volonté à l'aide d'une corde. La cage contenait deux serins. Nés dans cette prison , ces petits oiseaux ne désiraient pas en sortir; ils n'avaient jamais vu ni le soleil, ni la verdure, ni un ruisseau, ni le ciel. Ils ne savaient pas ce que peut valoir la liberté. Plus d'une fois j'enviai leur sort. Ils chantaient souvent avec une joie sincère, que dis-je , ils chantaient parfois avec amour, car chaque année ils donnaient le jour à deux couvées de quatre petits serins destinés à jouir d'une félicité semblable à la leiu? dans les maisons du voisinage. L'unique fenêtre, tournée du côté du nord, recevait la lumière par une petite cour moussue, sombre, toujours mouillée, large à peine de cinq mètres, et dont un côté était occupé par la cuisine. De petites vitres, plus vertes que blanches, parsemées de masses de verre compacte, ne laissaient voir qu'une haute muraille tachetée de lignes noirâtres et le long de laquelle le plâtre était depuis longtemps tombé par larges plaques. Pour découvrir le ciel au-dessus de cette muraille fétide, il

fallait se placer, que dis-je, s'asseoir contre la fenêtre. Or la fenêtre était réservée à ma tante, qui, les pieds sur un escabeau de bois pendant Tété, sur une chaufferette pendant l'hiver, y passait six jours de la semaine , en tête à tête avec mon oncle et un gros chat endormi presque constamment sur une planche en bois peint, car elle ne sortait que le dimanche pour aller au clos.

Cette pièce servait tout à la fois de salle à manger et de salon. On y prenait, à des heures invariables, des repas qui n'étaient remarquables que par leur longueur et leur frugalité. Le soir, on y recevait parfois quelques voisines qui venaient tricoter des bas de laine ou jouer au besigue à quatre. Aucun bruit du dehors n'y avait jamais pénétré, si ce n'est le son des cloches de l'église la plus rapprochée. On y parlait rarement pendant le jour, lorsque quelques démarches extraordinaires de Mimi n'avaient pas fourni à mon oncle un sujet de conversation inépuisable. A la veillée seulement, les entr'actes des parties de besigue étaient remplis par de longs récits d'événements aussi intéressants que l'achat d'un morceau d'étoffe, la maladie d'un vieux chien, la sortie imprévue d'un voisin à une heure inaccoutumée , le raccommodage d'une chaise cassée. Un livre y avait toujours été aussi rare qu'un

tableau ou un instrument de musique. L'art, la science, la littérature , étaient pour mon oncle et ma tante des mots complètement vides de sens. S'ils eussent vu une idée quelconque entrer dans leur maison et rôder autour de leur cervelle, ils eussent, à coup sûr, fait le signe de la croix en criant au secours , comme si le salut de leur âme eût été vraiment compromis.

Tel fut le tombeau dans lequel je restai ensevelie pendant deux années, ne voyant rien, n'entendant rien du monde extérieur. Ma seule distraction était de contempler de la fenêtre de ma chambre à coucher, située au- dessus de la salle à manger, les nuages qui passaient dans le ciel, ou les oiseaux libres qui , par moments, venaient se reposer sur le mur de la cour. La vue de la rue, cette rue où jamais un étranger ne mettait le pied, puisque, fermée par le rempart, elle n'offrait point d'issue, et où l'on n'avait donc, en regardant par la fenêtre, que la chance d'apercevoir, à de rares intervalles, des voisins trop connus, la vue de la rue, dis-je, m'était interdite. Ce lugubre spectacle eût cependant été pour moi, vers la fin de mon supplice, une jouissance ineffable. Mais la chambre de mon oncle et de ma tante, qui se trouvait au-dessus du salon, restait soigneusement fermée à clé pendant le jour. Je ne pouvais pas m'y

introduire à la dérobée. Je ne pouvais même point jouir à discrétion de ma propre chambre. Il me fallait à toute heure, à toute minute, faire acte de présence près de ma tante dans la salle à manger; y étouffer, l'hiver, quand le poêle en avait trop chauffé Tair corrompu et raréfié , y grelotter d'humidité, l'été, en m'y occupant sans cesse aux plus vulgaires travaux d'un ménage avare. La nuit seulement je me possédais moimême; j'étais libre de m'abandonner à mon désespoir, de me soulager par des torrents de larmes, d'appeler l'univers entier à ma délivrance, de repasser incessamment dans ma mémoire tous ces rêves de luxe, de plaisirs, de luttes, de triomphes, que j'avais faits avec Caroline, et qui étaient si tristement déçus !

Mon oncle et ma tante se montraient pourtant aussi bons pour moi qu'ils pouvaient l'être. Je n'avais pas plus le droit de leur reprocher ma séquestration que mes souffrances. Cette vie impossible, à laquelle ils me condamnaient, était la réalisation de toutes leurs espérances terrestres. Ils ne s'imaginaient point , ils n'eussent pas compris que j'en désirasse une autre. Leur affection mutuelle leur tenait lieu de tout en ce monde. Non-seulement ils n'accordaient aucune distraction à leur intelligence, mais ils ne donnaient

même pas à leur estomac des satisfactions sufSsantes. Depuis leur jeunesse ils l'avaient, par économie, habitué à se passer d'aliments vraiment nutritifs, et, je dois l'avouer, leur santé n'en avait pas souffert. Un régime plus substantiel les eût peut-être rendus malades. Mais, bien que mal nourrie dans ma pension, je n'y avais jamais du moins éprouvé les tortures et les défaillances de la faim. Pendant mes deux années d'emprisonnement, ma part de subsistance, mal choisie et mal apprêtée, resta souvent trop restreinte. Bien que déjà grande et forte, j'étais encore dans l'âge où le corps , n'ayant point acquis son entier développement, réclame impérieusement un régime généreux. Que cette dure captivité se fût prolongée d'une année, ma vie eût été sérieusement menacée. Je commençais à pâlir, à m' étioler, à m'affaiblir, quand un hasard miraculeux me délivra.

Si mon oncle et ma tante ne me faisaient pas souffrir volontairement, j'étais la victime expiatoire de leur domestique. Jeannette, — ainsi s'appelait cette fille, — était entrée à leur service lorsqu'ils avaient quitté leur boutique pour aller vivre de leurs rentes dans iQur maison bourgeoise, cinq ans environ avant la mort de mes parents. Elle entrait alors dans sa quarantième année.

Orpheline depuis sa naissance, abandonnée par sa famille à l'âge de cinq ans, elle avait été élevée dans une institution de bienfaisance. La nature s'était montrée plus que sévère envers elle. D'une laideur ignoble, affreusement contrefaite, dégoûtante en outre de malpropreté, elle inspirait à la première vue ce sentiment instinctif de répulsion que cause la vue du plus hideux des reptiles. Mon oncle et ma tante , dont le goût n'était point délicat, s'étaient habitués d'autant plus facilement à ses difformités physiques qu'elle ne leur avait témoigné aucune exigence pour ses gages. Son caractère n'était pas moins repoussant que son visage et sa tournure. Elle possédait une collection complète de défauts et de vices ; mais, pour eux, elle était douée de tous les talents et de toutes les vertus. Elle avait su du moins le leur persuader, et elle s'efforçait avec un succès croissant de les entretenir dans cette ojjinion utile à ses intérêts. Plus jeune de trente ans, elle avait, dès le premier jour, conçu l'espoir de devenir leur héritière. Toutes ses paroles, toutes ses actions tendirent dès lors à ce but unique. La servilité la plus abjecte était son moyen. Jamais elle ne les contredisait; jamais elle ne laissait échapper une plainte devant eux ; pour leur plaire , elle se montrait si avare, qu'ils avaient fini par se croire

prodigues. Mon arrivée imprévue dans cette maison, où ses filets étaient si bien tendus, bouleversa tous ses plans, détruisit toutes ses espérances. Que de raisons n'avait-elle pas pour me haïr? J'étais jeune, belle, élégante, distinguée, relativement instruite; je commandais, et elle obéissait; ma vie enfin était le seul obstacle qui s'opposât à sa fortune. Elle n'eut ni assez d'intelligence ni assez d'audace pour me faire disparaître violemment , mais, à défaut de la force ou du poison, elle employa la ruse. Tout en paraissant me louer à tout propos, elle inventait sournoisement mille calomnies pour m'enlever l'espèce d'estime et d'affection que me manifestaient mon oncle et ma tante. Les habitudes de propreté que j'avais contractées dans ma pension avec mes compagnes, et qui lui étaient totalement inconnues, devenaient pour elle des armes contre moi. A cette époque, dans certaines familles, une femme qui se servait des ustensiles de toilette les plus indispensables passait pour une petite maîtresse digne d'un châtiment honteux sur la place publiqvie. La lecture de nlmporte quel livre était regardée comme une débauche de la paresse. Quand Jeannette avait terminé mon éloge, elle soupirait, elle s'attendrissait, elle versait de véritables larmes sur mon avenir; (elle était si bonne, disait ma tante avec une

conviction inébranlable) . « Que la pauvre demoiselle serait à plaindre, grand Dieu du ciel! s'écriait-elle, comme en se parlant à elle-même, si elle avait le malheur de perdre les bons parents dont la générosité lui permet de vivre sans travailler? que deviendra- t-elle quand elle ne pourra plus satisfaire tous ses caprices ! Préservez-la, Seigneur, d'une mauvaise fin ! » Ses vœux impies , exprimés sous une forme perfide, se sont hélas ! réalisés ; mais je n'ai pas été punie pour les fautes qui m'étaient injustement reprochées. Elle finira mal ! Pourquoi cette exclamation, qui a si souvent retenti à mon oreille pendant ces deux années, est-elle devenue une réalité? Sotte, envieuse et méchante créature à laquelle je ne puis me résoudre à pardonner, tu ne l'as jamais compris î

Ma plus grande consolation était une lettre de Caroline. Pendant les six mois qui suivirent son départ, mon amie m'écrivit assez régulièrement , puis sa correspondance se ralentit, et cessa tout à fait. Elle m'avait bien vite oubliée. Devais-je m'en étonner? Je m'en affligeai cependant, mais je ne

pus môme pas lui reprocher la tristesse que me causait son ingratitude. Elle s'était mariée, et le jour de son mariage elle était partie pour l'Italie. Elle devait, me disait-elle dans sa dernière lettre, y passer un hiver entier : «: Je t'écrirai de Rome, m'avait-elle promis en m'annonçant son départ, et je t'indiquerai le bureau de poste où tu devras m'adresser ta réponse.» Cette promesse n'avait jamais été tenue. La lettre s'était-elle égarée, ou, ce qui est plus probable, Caroline, trop occupée de son mari et de son voyage, ne l'avait-elle pas écrite? Je ne devais l'apprendre que beaucoup jjIus tard.

Ma tante ne me permettait pas de sortir seule. Je n'aimais point à sortir avec Jeannette, qui refusait de me conduire où je voulais aller , et qui ne manquait jamais, dès que nous étions en tête-àtête, de m'accabler de reproches aigre-doux. Ma tante ne quittait pas son lit ou sa chaise de paille pendant la semaine. Mon oncle, qui faisait chaque jour son tour de place ou de rempart, et qui allait, avant de rentrer, jouer ou voir jouer une partie de dominos dans un café de troisième ordre , ne i)Ouvait pas m'emmener avec lui. Le dimanche seulement les portes de ma prison s'ouvraient devant moi. Ma tante me conduisait à la messe ; puis, tous quatre, quand le temps le per-

mettait, nous achevions notre journée au clos. Comme ma tante, alors beaucoup plus vieille que son âge, ne se levait pas de bonne heure, nous allions à la messe de midi et demi. La musique militaire s'y faisait entendre, et toutes les élégantes de X ne manquaient pas de venir

montrer leurs plus belles et leurs plus fraîches toilettes aux officiers de la garnison et aux jeunes gens de la ville, qui avaient eu le bon goût de les remarquer à la promenade ou au bal. Qui me blâmera, si j'avoue que je profitais de cette heure de liberté hebdomadaire, non pour élever mon âme à Dieu, et lui demander, avec la résignation, les autres vertus qui me manquaient, mais pour jeter des regards avidement curieux sur ce monde que je n'avais jamais vu que dans mes rêves? Un jeune officier d'infanterie se trouvait souvent placé , par les exigences de son service , près du rang de nos chaises J'avais déjà remarqué son noble maintien, sa taille élégante et fine, sa jolie figure, ses beaux cheveux noirs, et son petit pied bien chaussé, quand, un jour, il me contempla avec une persistance qui me prouva que je ne lui étais pas indifférente. Son premier regard me transperça le cœur. Je rougis, puis je pâlis, et je me vis forcée de m'asseoir. Il ne tarda pas à s'apercevoir de l'impression qu'il avait produite.

et, pendant tout l'office, ses yeux, de plus en plus tendres, de plus en plus brillants, restèrent fixés sur moi. Mon émotion fut si vive que je faillis m'évanouir. J'étais si bouleversée, si tremblante , et pourtant si heureuse , que je ne savais plus comment cacher mon trouble. La messe finie, le jeune officier ne put me suivre, car il dut reconduire à leur caserne les soldats qu'il commandait. '

Ce dimanche-là, le temps était pluvieux et froid. Nous ne pûmes pas aller au clos. À peine rentrée, je feignis de me trouver mal. Prétextant une violente migraine, refusant même toute nourriture, j'obtins la permission de me retirer dans ma chambre. J'avais besoin d'être seule avec moimême. Je me jetai sur mon lit, et, à demi assoupie dans la solitude silencieuse qui m'entourait , je me mis à rêver au grand événement dont je venais d'être l'héroïne. Je n'en pouvais plus douter. // m'avait vue , il me trouvait belle , il m'aimait, il saurait bien me délivrer I Qu'il avait l'air bon, intelligent, honnête, dévoué ! Toutes ces idées se confondaient à la fois dans ma tête alourdie. Mon cœur battait violemment ; mon sang refluait aux tempes. Je me sentais vraiment malade. J'ouvris la fenêtre pour respirer plus à l'aise. A la langueur énervante de la première émotion

avait succédé une agitation anxieuse. Je marchais à grands pas ; je voulais le revoir, lui avouer mon amour, lui accorder ma main et mon cœur, partir avec lui, être libre, être heureuse enfin. Mes yeux se remplirent de larmes et je pleurai abondamment.

Que son regard était tendre! N'avais-je pas été trop réservée, ne lui avais -je point ôté toute espérance ? Je craignais qu'il ne revînt pas qu'il ne m'oubliât. Je songeais à lui écrire, mais que lui dire? et où lui adresser ma lettre? J'ignorais même son nom. Oh ! que j'aurais désiré sortir! Peut-être l'aurais-je rencontré dans la rue, sur la place, à la promenade, au théâtre ! Gomme son image enchanteresse était bien gravée dans ma mémoire ! Je le revoyais là, devant moi, non plus tel que je l'avais déjà remarqué plusieurs fois, tel que je venais de l'admirer, mais idéalisé par le souvenir , poétisé par la passion.

La nature n'avait jamais produit un être plus charmant ! C'était le type le plus parfait de la force , de l'élégance , de la grâce , de la beauté humaine ! Que son uniforme était coquet et irrésistible I S'il fût venu ce soir-là me demander en mariage à mes vieux parents, je n'eusse point hésité à lui jurer une affection et une reconnaissance éternelles ? Que m'importaient alors sa naissance, ses antécédents, ses habitudes, ses

goûts , son caractère , son éducation, sa fortune ? il était beau et je l'aimais ! J'avais vainement essayé de me le cacher, je l'aimais depuis le jour où je l'avais vu pour la première fois. Son premier regard avait décidé de mon sort.... je lui appartenais tout entière.... J'étais folle de joie, ivre de bonheur.... J'aimais.... j'étais aimée !....

J'étais aimée! Ses yeux me l'avaient affirmé, sans doute, mais ses yeux m'avaient-ils dit la vérité ? Pensait-il à moi pendant que je l'adorais avec tant de ferveur? N'était-il pas auprès d'une autre femme plus belle que moi, qu'il fascinait du même regard en lui jurant de l'aimer jusqu'à la mort?

Toutes ces pensées me torturaient le cœur, et mes larmes recommençaient à couler, larmes de joie plus que de douleur, car l'espérance l'emportait toujours sur la crainte.

Que la semaine me sembla longue ! Du fond de ma prison, qui n'avait jamais été si triste, je comptais impatiemment les minutes. Pour justifier l'état extraordinaire dans lequel je me trouvais, je me disais malade, mais je refusais les conseils d'un médecin. Tantôt des éclairs de joie illuminaient tous mes traits, tantôt je tombais dans un sombre désespoir. J'étais encore plus silencieuse que d'habitude I Qu'aurais-je dit à mes geôliers? Je ne pensais qu'à /m, et je ne pouvais pas leur parler de

lui ! Du reste , dès qu'ils furent certains que mon indisposition ne leur causerait aucune dépense supplémentaire, ils ne parurent plus s'occuper de moi. Ils n'eurent surtout aucun soupçon de la vérité. C'était l'été. La chaleur devenait accablante. Mon oncle sortait tous les jours et rentrait de plus en plus tard. Ma tante dormait plus longtemps sur sa chaise. J'eus donc tout le loisir nécessaire pour penser à celui que je nommais déjà, au fond de mon cœur, mon amant, mon époux, mon libérateur. Au plus léger bruit, je tournais vivement la tête. Je me persuadais qu'il était là dans la rue; il frappait à la porte, il traversait le corridor, il entrait dans la salle, plus séduisant, plus tendre encore que je ne l'avais vu; il m'ouvrait ses bras, je m'y précipitais, je le pressais sur mon cœur, je collais mes lèvres sur les siennes, et nous fuyions ensemble dans le ravissant pays des chimères. Si vous n'avez jamais aimé, vous qui me lisez, à quoi bon vous raconter tous les caprices, toutes les illusions, toutes les folies d'un cœur jeune, ardent, insensé, qui, pour la première fois, s'est senti atteint de ce mal terrible et fatal qu'on appelle l'amour! Si vous avez aimé, ai-je besoin de vous analyser des émotions que vous avez éprouvées comme moi, pour votre malheur ou pour votre félicité !

Enfin, le dimanche si désiré, si impatiemment

attendu, approcha. Le samedi soir, je m'endormis en songeant au lendemain. Mon sommeil fut agité. Le jour n'avait pas encore paru que déjà j'étais éveillée. Quand le soleil se leva, j'étais prête, et nous ne devions aller à l'église qu'à midi. J'avais mis ma plus belle toilette ! Je me promenais dans ma petite chambre avec une agitation, une émotion, une inquiétude qui m'effrayaient. Il me semblait que je n'aurais pas la force de supporter mon bonlieur. J'allais le revoir, car j'étais sûre qu'il viendrait pour moi à la messe, quand bien même son service ne l'y contraindrait pas. Mais, au moment où je me disposais à descendre à la salle commune, quel ne fut pas mon effroi ? Jeannette m'avertit que ma tante, sérieusement indisposée, ne pourrait pas sortir. A cette nouvelle, je me sentis défaillir, mes jambes chancelèrent, et je fus obligée de m'appuyer contre le mur. Il me sembla que Jeannette comprit mon désespoir et en jouit, car elle me regarda avec un sourire sardonique. A peine remise de ce premier mouvement, je courus auprès de ma tante, toute tremblante, non d'inquiétude pour sa santé, mais de crainte pour le bonheur de ma journée. Gomme je la soignai tendrement, ce matin-là! Avec quelle émotion touchante j'essayai

de lui persuader que le grand air et la promenade

la ranimeraient ! La journée serait si belle! La voyant encore indécise, je lui parlai du clos. Le souvenir de ses ceps de vigne et de ses pêches^ qu'elle admirerait dans toute la splendeur de leur maturité, l'emporta sur les conseils de la prudence. a. Tu as raison, me dit- elle en me serrant la main, le grand air me fera du bien. Que Jeannette vienne m'habiller. Tu es vraiment bien bonne pour moi, Valentine, » ajouta- t-elle en m'attirant près d'elle et en me serrant dans ses bras. Pour la remercier, non de son compliment, dont je me sentais indigne, mais de sa résolution, je l'embrassai à deux reprises. Elle en fut aussi joyeuse qu'étonnée. « Tu es une bonne fille, :» répéta-t-elle, tandis que je descendais l'escalier le plus vite possible pour donner à Jeannette l'ordre d'aller habiller sa maîtresse.

Le premier coup de midi sonnait, quand, la porte de ma prison s'étant ouverte, j'eus la joie de jeter un regard curieux dans la rue. Il n'y était pas. Ce fut une déception pour mon amour-propre. Ma raison me consola. Je me dis que, n'ayant pu me suivre, il devait forcément ignorer ma demeure. Notre maison n'était pas éloignée de l'église, mais la disposition des rues voisines nous obligeait à d'assez lon|fe détours. Chaque fois que nous tournions l'angle d'une rue, je sentais mon cœur battre avec plus de force. J'étais si émue que j'o-

UN CHATIAIENT 51

sais à peine ouvrir les yeux et regarder à quelques pas devant moi. Par moments, je craignais une apparition trop brusque. Toutes ces appréhensions furent inutiles, car toutes mes recherches avaient été vaines lorsque nous nous assîmes à l'église sur nos deux chaises , ma tante et moi, à notre rang accoutumé.

Les trois nefs' étaient déjà remplies ; les tambours battaient aux champs ; les soldats faisaient la haie, portant les armes au général, qui, suivi de son état-major, montait au chœur. Les portes se fermèrent et la messe commença. Un autre occupait sa place. Partout où je me hasardais à porter mes yeux, mon regard ne rencontrait pas le sien. Je me sentais défaillir. Tant d'espérances déçues! Une si longue attente trompée! Tout à coup, je l'aperçus derrière une colonne peu éloignée ; il me parut plus élégant, plus séduisant encore que le dimanche précédent, plus épris de ma beauté, plus habile à me témoigner son admiration et son amour, plus résolu à tout tenter pour me délivrer. Dès qu'ils se furent retrouvés, nos regards ne se quittèrent plus. J'étais si heureuse de le revoir que je n'essayai même pas de lui cacher mon bonheur! Il me remercia de mon aveu. Nous nous entendions déjà de loin, comme si nous nous parlions. Au sortir de la messe, il nous suivit, et, au moment où je sonnai

en aidant ma tante à monter les marches de notre perron, je le vis, à l'entrée de la rue, qui m'envoyait un baiser du regard et du geste. Ma tante se trouva trop fatiguée pour aller au clos. Je n'insistai pas. J'avais bien employé ma journée. Dès lors, je n'eus plus qu'une pensée, qu'un désir, sortir. Chaque jour je sus inventer un prétexte nouveau pour aller me promener par la ville avec Jeannette, ou même avec mon oncle, qui me sacrifiait sa halte quotidienne à son café favori. Tantôt ma provision de laine était épuisée, tantôt je persuadais à ma tante qu'elle avait besoin d'un médicament qui ne se trouvait que chez un pharmacien éloigné, et, m'habillant à la hâte, j'allais le lui acheter; tantôt, enfin, je me faisais conduire au -clos pour y récolter les fruits mûrs, que la chaleur eût gâtés. On s'extasiait sur mes idées d'ordre ; on louait outre mesure ma bonté de plus en plus prévoyante ; on vantait à tout propos mon ardeur croissante pour le travail ; et on m'accordait, chaque fois que je la demandais, la permission de sortir. Hélas! la plupart de ces courses, qui me coûtaient de si grands efforts d'imagination et de diplomatie , restaient entièrement inutiles. Une fois seulement, dans l'après-midi, j'aperçus devant un café de la place celui que je cherchais, mais il était entouré de camarades, occupés comme

lui à boire et à fumer , et, bien qu'il m'eût vue, il n'osa pas , sans cloute dans la crainte de me compromettre, se lever brusquement pour venir à moi et pour me suivre. Ce jour-là, je rentrai plus triste, plus découragée que les jours précédents. A peine avions-nous pu échanger un rapide regard. Et j'avais tant de confidences à lui faire, tant d'aveux à lui demander ! Je ne pus retenir mes larmes. Au retour, ma tante constata que j'avais pleuré. Je fus obligée de lui dire que ses douleurs rhumatismales qui , fort heureusement pour moi, lui arrachaient souvent des cris aigus, m'avaient causé une émotion si vive qu'il m'avait été impossible de la maîtriser. Elle le crut et s'en montra reconnaissante.

Ce roman enfantin, si bien commencé, ne devait pas avoir alors de dénoûment. Un événement, qui décida de ma vie, y mit, à mon grand regret , une fin prématurée. Je l'ai déjà avoué : mon principal défaut était l'égoïsme. Dès que ma destinée l'exigea, je sacrifiai, sans hésitation, à ma fortune ce caprice que je me complaisais alors, dans mon ignorance absolue de la vie réelle, à

appeler mon amour. Une passion sérieuse et pro- ■ fonde ne m'eût, je dois le reconnaître, trouvée ni plus courageuse, ni plus dévouée. J'étais d'ailleurs aussi incapable de l'éprouver que d'en comprendre et d'en pratiquer les devoirs.

Un matin, je rentrais avec Jeannette d'une course nécessitée par quelques achats domestiques, lorsque je vis arriver la diligence de Paris dans la rue où se trouvait le bureau de l'administration. Le postillon faisait claquer son fouet avec une énergie retentissante. Cinq beaux chevaux blancs, heureux sans doute d'avoir atteint le but de leur course, galopaient follement sur le pavé sonore. Naturellement, je levai les yeux. . Sans réfléchir, je m'arrêtai quand la diligence s'arrêta, et je regardai les voyageurs descendre du coupé. Le premier qui mit pied à terre était un homme de quarante ans environ, grand , maigre , un peu jaune, distingué, à la physionomie douce, mais mélancolique. Je le remarquai , car il me contempla très-attentivement, et je vis même errer sur ses lèvres une exclamation que je n'entendis pas. Évidemment, je lui avais causé une assez vive impression, puisqu'il continua de tenir ses regards 'fixés sur moi, et comme pour les éviter, je reprenais ma marche interrompue, je m'aperçus qu'il se disposait à me suivre. Irritée, et

presque humiliée, je hâtai le pas en me gardant bien de détourner la tête; toutefois, à l'angle de la dernière rue, j'eus assez d'adresse pour le voir, sans en être vue, qui marchait gravement à trente ou quarante pas derrière nous. Jeannette ne s'était doutée de rien, et je ne parlai point à ma tante de cette rencontre désagréable, que j'oubliai, du reste, dès le lendemain.

Le troisième jour, vers quatre heures de l'aprèsmidi, un violent coup de sonnette retentit brusquement à la porte de notre maison. Les visites étaient rares à ce moment de la journée. Je tressaillis sur ma chaise. Un frisson involontaire parcourut tous mes membres; un pressentiment subit fit battre mon cœur. Je compris instinctivement que ma destinée allait s'accomplir. Mon oncle et ma tante, moins émus que moi, à coup sûr, mais singulièrement étonnés , échangeaient entre eux des regards interrogateurs. La porte s'ouvrit tout à coup, et Jeannette annonça M. Ernest Sabran. C'était lui... c'était mon admirateur inconnu, c'était l'étranger que j'avais vu descendre du coupé de la diligence. Vêtu de noir de la tête aux pieds, il avait une physionomie plus froide et plus solennelle que l'avant- veille. Il salua gravement mon oncle et ma tante, se retourna vers moi, et me dit d'un air plus riant :

ce Me reconnaissez-vous, mademoiselle?

— Oui, monsieur, balbutiai-je d'une voix basse.

— Tu connais monsieur, s'écria mon oncle, tandis que ma tante, nous contemplant tour à tour, semblait le jouet d'un rêve.

• — Oui, mon oncle, répondis-je, il y a deux jours, en rentrant avec Jeannette de notre course du matin, j'ai vu monsieur descendre du coupé de la diligence de Paris . . . mais . . .

— Monsieur, ajouta M. Ernest Sabran en m'interrompant, et vous, madame, veuillez me permettre de m'asseoir. Ce que j'ai à vous dire est sérieux et demande quelques développements.

— Nous vous écoutons, monsieur, dit mon oncle en lui offrant un siège.

J'avais peine à me contenir sur ma chaise, je pâlissais, je rougissais, je tremblais. J'avais déjà deviné la vérité. Je savais ce que venait demander cet étranger. Avant d'y avoir réfléchi, je m'en réjouissais et je m'en afQ.igeais tout à la fois. J'écoutais cependant avec autant d'attention que mon oncle et ma tante, qui ne comprenaient et ne prévoyaient rien.

(c Mon nom vous est déjà connu, dit-il, je m'appelle Ernest Sabran. Est-il besoin de l'ajouter, j'habite Paris. Fils unique, j'ai eu le malheur d'être orphelin à douze ans. Mon père était

médecin. A ma majorité, je me vis en possession d'une fortune plus que suffisante pour mes goûts. J'avais à ma libre disposition 25,000 fr. de rentes que j'ai su conserver. Du reste, j'avais fait de fortes études. A vingt-quatre ans j'étais docteur en droit, à vingt-huit ans j'entrais dans la magistrature, où j'ai obtenu nn avancement assez rapide.

(c J'ai trente-huit ans. La demande que je viens vous adresser m'oblige à vous parler de mes qualités et de mes défauts. Je suis laborieux, économe, quoique large dans m^es dépenses. Je me crois modeste et bon. Je puis affirmer que je pousse peutêtre jusqu'à l'excès la probité et la délicatesse. J'ai plus de cœur que d'esprit. Je suis sérieux, mélancolique, un peu triste même, peut-être original et sentimental. Je fuis volontiers le monde pour rechercher la solitude; je me plais dans mon intérieur, et je m'y plairai plus encore quand je m'y serai créé une famille. J'aime un peu trop la vérité; je me sens sans pitié pour le mensonge; je m'emporte sans ménagement contre le vice impudent, qui, dans ce bas-monde, triomphe trop souvent. En politique, il faut tout vous dire, j'appartiens au grand parti libéral de l'avenir, et je sacrifierai toujours ma fortune à mes opinions et à mes principes... » '

Mon oncle et ma tante, comprenant de moins en

moins ce discours un peu étrange, que je suis sûre de reproduire presque textuellement, tant je l'avais bien écouté, se regardaient d'un air stupéfait et même impatienté. Quant à moi, je baissais de plus en plus les yeux, bouleversée par mille pensées contraires, joyeuse et triste, incertaine, palpitante, à demi folle.

M. Sabran s'était interrompu un instant; mais il reprit bientôt : « Je me suis fait connaître à vous tous, dit-il en me regardant plus fixement; il ne me reste plus qu'à vous révéler le motif de cette confession préliminaire qui a paru vous surprendre. Je viens, ajouta-t-il d'une voix émue et en se tournant vers mon oncle, je viens vous demander la main de mademoiselle votre nièce.

— Ma nièce ! s'écria mon oncle, de plus en plus surpris.

— Valentine? dit ma tante avec une certaine émotion.

— Mais vous ne la connaissez pas, reprit mon oncle.

— Mais nous ne vous connaissons pas, monsieur, s'écria ma tante, un peu remise de sa première stupéfaction.

— Sans doute, dit M. Sabran, vous ne me connaissez pas; mais je suis un homme sérieux, et je n'ai pas l'intention d'épouser mademoiselle votre

nièce la semaine prochaine. Je vous laisserai tout le temps nécessaire pour réfléchir à ma demande et pour prendre sur moi, sur ma famille, sur mes antécédents, sur ma fortune, les renseignements qui vous sembleront indispensables. Cette enquête que vous ferez sur moi, je Tespère du moins, je l'ai déjà faite sur vous. Dans une petite ville, deux jours suffisent pour un pareil travail. Je sais tout ce que je désire savoir. Votre vie m'a été racontée depuis votre naissance jusqu'à ce moment même; je suis instruit de vos habitudes, comme si j'avais partagé votre existence pendant trente ans et plus ; le chiffre exact de votre fortune était inscrit sur mon carnet trois heures après mon arrivée. J'ai donc pris ma résolution en parfaite connaissance de cause. Maintenant, je n'ai plus qu'à vous apprendre pourquoi je me suis décidé à offrir à mademoiselle votre nièce ma fortune et mon affection. :» S'adressant alors directement à moi, il me dit d'une voix plus grave et plus émue :

« Mademoiselle, quand je vous ai aperçue, au moment où je descendais de voiture, vous avez produit sur moi une impression si vive, que, renonçant à continuer mon voyage, je vous ai suivie jusqu'à votre porte. Vous êtes belle et vous m'êtes sympathique ; vous devez être intelligente, bonne et simple, votre physionomie, votre toilette et votre personne me le

promettent. Élevée d'abord dans votre famille, puis dans le pensionnat le plus renommé de votre ville, vous avez reçu, je n'en doute pas, une instruction suffisante. Depuis deux années, retirée dans cette maison solitaire avec vos honorables parents, beaucoup plus âgés que vous, vous y menez une existence sévère et triste, que vous supportez noblement. Il est donc impossible que vous manquiez de cœur. Si je ne vous suis point antipathique, vous aimerez, j'en ai la ferme conviction, un honnête homme, qui vous témoignera une vive tendresse, qui vous procurera un genre de vie plus conforme, je ne dirai pas à vos goûts modestes, mais aux besoins de votre âge, dont votre bonheur sera l'unique préoccupation, et qui, par ses conseils comme par son exemple, s'efforcera de faire de vous une honnête femme. Il vous sera pénible, je le pressens, de quitter vos bons parents, auxquels vous prodiguez, dans leur vieillesse, des soins si délicats et si touchants; mais ce sacrifice douloureux, ils vous l'imposeraient par raison, si, par un excès de dévouement, vous refusiez d'y consentir. D'ailleurs, nous viendrons, je veux dire vous viendrez les- voir souvent. Nos âges sont un peu difl'érents, mais mon cœur, jeune encore, n'a pas besoin de repos; il ne s'est jamais fatigué. J'ai tardé à me marier parce que — je vous ai dit que j'étais un peu original; —

orphelin, je m'étais promis de n'épouser qu'une orpheline. Je désirais, en outre, une femme élevée en province, qui n'eût ni les habitudes ni les goûts du monde parisien, dont la famille n'habitât jjas la même ville que moi, enfin, je la souhaitais belle. Le hasard vous a fait passer sur mon chemin, au moment où je ne vous cherchais pas. Toutes ces conditions de bonheur, que je n'avais pas trouvées jusqu'à ce jour réunies, vous semblez me les offrir. Imposez-moi les épreuves que vous jugerez nécessaires, mais donnez-moi, avant huit jours, une première réponse qui me permette d'espérer ou qui m'ôte tout espoir. Un dernier mot, et je me retire. Je sais que monsieur votre père, emporté par une épidémie, a laissé une liquidation difficile. Ma fortune me permettra de régler tous ces comptes arriérés. En vous épousant, après avoir remboursé les créanciers de votre famille, je pourrai vous offrir encore 25,000 francs de rente. »

Il se tut, et nous gardâmes un instant le silence. Mon oncle et ma tante étaient suffoqués d'étonnement. Je me sentais trop émue pour répondre... J'essayai cependant, mais la parole expira sur mes lèvres. Je ne pus que balbutier ce mot : ce monsieur...

— Il est juste, reprit-il en se tournant vers mon oncle, que vous réfléchissiez à la proposition impré-

vue qui vient de vous être faite, et surtout que vous vous assuriez de ma moralité. Je vous laisse — et il posa un papier sur la table — une liste de personnes honorablement connues dans votre ville, qui vous donneront tous les renseignements dont vous avez nécessairement besoin. J'attendrai votre première réponse à l'hôtel de '*'*"^, où je suis logé, et je me tiens à votre disposition pour une prochaine entrevue. J'espère, en partant, ne pas vous dire un éternel adieu. »

Il nous salua tous trois profondément, et se retira sans permettre à mon oncle de lui répondre. Du reste, mon pauvre oncle était si ahuri qu'il n'eût su que dire.

« Quelle étrange aventure! s'écria ma tante, quand M. Sabran fut parti... j'en suis toute bouleversée... mais pourquoi, ma chère Valentine , ne pas nous avoir parlé de ce monsieur?...

— Qu'aurais-je pu vous en dire ? ma chère tante , lui répondis -je... je l'ai vu descendre du coupé de la dihgence, c'est vrai, mais je ne l'ai regardé que parce qu'il a poussé, en m'apercevant, une exclamation qui n'est pas même parvenue jusqu'à mon oreille... »

Je n'osais pas lui avouer qu'il m'avait suivie et que je l'avais remarqué.

«: C'est une proposition fort -sérieuse et digne

d'être examinée à tête reposée, dit mon oncle en rentrant... Valentine, ajouta-t-il d'un ton grave qui ne lui était pas habituel, monte un instant dans ta chambre, je veux causer avec ta tante.

Je me hâtai d'obéir. Moi aussi j'avais besoin d'être seule. Mille pensées confuses se pressaient dans ma tête. J'éprouvais une émotion indéfinissable... je sentais vaguement, sans m'en rendre compte, que de ma résolution allait dépendre tout mon avenir. Cependant, dès que, remise de ce premier trouble, je pus réfléchir à ma situation, ma délibération ne fut pas longue. Pouvais-je hésiter d'ailleurs, entre les deux partis qui s'offraient à moi? D'un côté, la plus triste des prisons dans l'impasse la moins fréquentée d'une ville de province , la plus monotone, la plus ennuyeuse des existences , de vieux parents malades, moroses, avares, une servante jalouse, méchante, hideuse, vindicative, le silence, l'oubli, la pauvreté, un régime débilitant, un air vicié, une mort lente dans un tombeau; de l'autre, Paris, c'est-à-dire l'inconnu, la vie, le bruit, l'éclat , la lumière , la fortune , la liberté , le monde et tous ses plaisirs, les joies, les triomphes de la vanité , la réalisation de tous mes rêves... Je le répète, pouvais-je hésiter? Qui eût hésité à ma place? Sans doute, j'aimais, ou

plutôt je croyais aimer ; mais cette fantaisie d une semaine méritait-elle le sacrifice de ma destinée? Je ne consultai pas mon cœur... hélas ! je dois l'avouer, je n'écoutai même pas les conseils de ma conscience qui, à ce moment suprême, me parla pour la première fois. J'étouffai sans scrupule ses trop faibles protestations. Aucun remords ne me troubla quand j'acceptai la proposition de M. Sabran. Je ne me dis pas, ou plutôt je l'oubliai trop vite, que je ne ressemblais en rien au portrait idéal qu'il avait fait de moi à mes parents ; que je le trompais indignement en prolongeant cette erreur fatale ; que, loin de l'aimer, j'éprouvais pour lui une sorte d'antipathie qui m'épouvantait; je trahis lâchement la confiance un peu naïve qu'il me témoignait; je restai sans pitié pour ce cœur généreux qui s'oifrait à moi avec un abandon si sincère; la noble délicatesse de son caractère me laissa indifférente ; je ne pensai qu'à moi. Ce fut ma première faute, que dis-je? ce fut mon premier crime.

Deux mois après, j'étais mariée; j'avais dit un adieu qui devait être éternel à mes vieux parents, et les cinq chevaux blancs, qui nous rappelaient notre première rencontre, nous emportaient, mon mari et moi, loin de cette ville où s'étaient

écoulées si tristement, si inutilement surtout, mon enfance et ma jeunesse, vers ce Paris, dont mon imagination m'avait étrangement embelli toutes les merveilles. L'automne touchait à sa fin. C'était le matin; le ciel était sans nuages, l'air vif, pur, embaumé. Le soleil commençait à dorer les plus hautes cimes d'une chaîne de montagnes que nous devions traverser. Nous gravissions à pied une côte un peu raide, à trois cents pas en avant de la diligence que nous ne voyions même plus. C'était la première fois que nous étions vraiment seuls, M. Sabran et moi. Il me prit la main et la porta à ses lèvres après l'avoir serrée avec tendresse.

(cMadame,» me dit-il, «puisse cette belle matinée être pour nous un gage de notre bonheur futur ! Puisse notre vie, commune désormais, s'écouler et s'achever avec la pureté, la douceur, le calme de cette journée qui commence et que ne troublera, j'en suis sûr, aucun orage. »

Ce souhait me fit frissonner, tant je m'en sentais indigne. Au moment même où mon mari m'avait pris la main, je pensais, — c'était un dimanche, — à la messe en musique qui se célébrerait vers midi dans l'église de ma paroisse, et au jeune officier que je ne reverrais peut-être plus. . . Je n'éprouvais même aucun sentiment de reconnaissance envers

cet honnête homme, qui, se fiant à de fausses apparences, exposait si résolument son bonheur pour me rendre heureuse, me donnait tout ce que j'avais pu désirer dans mes rêves les plus ambitieux, et me souhaitait enfin, de l'accent le plus touchant , une existence honorable , tranquille et douce. Ah! si j'avais été capable alors d'éprouver un pareil sentiment, je n'écrirais pas cette lamentable histoire de mon châtiment ! Je ne serais certes pas tombée dans cet abîme moral où mon âme a failli périr tout entière. J'aurais encore pu être sauvée !

Je balbutiai quelques mots inintelligibles. M. Sabran prit mon embarras pour l'émotion de l'innocence. Heureusement d'autres voyageurs nous rejoignirent, et nous remontâmes dans le coupé de la diligence où nous avions pour compagne une vieille Anglaise, qui retournait à Londres après avoir parcouru une partie du continent. Pendant notre voyage, je pus repasser à mon aise dans ma mémoire toutes les fantaisies dont mon imagination s'était si longtemps bercée. Plus d'une fois même je feignis de dormir pour rêver plus tranquillement encore aux jouissances mystérieuses que l'avenir me réservait à Paris...

Mes aveux sembleront peut-être un peu trop sincères. Dût-elle me rendre odieuse, je n'hésite

point à dire toute la vérité; car j'espère qu'elle pourra un jour servir de leçon. Que celles qui sont sans péché me jettent la première pierre ! Du reste, si je m'accuse trop franchement, c'est que j'admets en ma faveur des circonstances atténuantes. Étais-je vraiment la seule coupable? Que m'avait-on enseigné, depuis mon enfance, des nécessités, des charges et des obligations de la vie humaine? Jamais, je le crois, le mot devoir, dans son sens élevé, n'avait été prononcé devant moi ; jamais surtout il ne m'avait été expliqué, défini ? Quels exemples, à défaut d'enseignements, avais-je eus sous les yeux? un père trop aimable, une mère indolente, une bonne illettrée, une institutrice bigote, fausse et stupide, une amie vicieuse et corrompue avant l'âge, un confesseur inintelligent, qui ne songeait qu'à me faire peur du diable et de l'enfer, de vieux parents d'un autre monde, incapables de remplir la tâche qui leur était échue et dont ils ne se sentaient même pas chargés. N'ayant jamais rien vu, rien lu, rien appris, livrée, sans conseil et sans contrôle, à tous les entraînements d'une nature passionnée, j'étais entrée dans la vie comme un aveugle qui, abandonné au milieu d'un jardin inconnu, en foulerait aux pieds les plus belles fleurs 1 Puisque je m'accuse moi-même, avec une loyauté trop rare, de

mes égarements passés., n'ai-je pas le droit d'en rejeter, en partie du moins, la responsabilité sur tous ceux qui avaient reçu et qui n'ont pas rempli la mission sacrée de me montrer le droit chemin, de m'y diriger, de m'y ramener quand je m'en écartais, de m'y soutenir jusqu'à l'heure où j'eusse eu enfin la volonté et la force d'y marcher seule !

Cinq années se sont écoulées depuis mon mariage. J'habite le quartier le plus brillant, le plus animé, le plus recherché de Paris. Des fenêtres de ma chambre on aperçoit le boulevard des Italiens. J'occupe, rue du Helder, le second étage d'une belle maison moderne. Mon appartement, vaste, confortablement distribué, est meublé avec un luxe de bon goût. Mon budget particulier me permet de satisfaire largement mes caprices les plus extravagants. Mon mari, qui m'adore, s'empresse de m'accorder, avec la tendresse la plus touchante, tout ce que j'ai l'indiscrétion de lui demander. Non-seulement il est doué de nombreuses et solides qualités, mais je ne suis pas encore parvenue à découvrir même un prétexte pour lui reprocher le plus petit défaut. Je chercherais

donc vainement un souhait à former, et cependant je suis triste je m'ennuie.

Je me sens isolée au milieu de cette grande ville indifférente, dans cette foule égoïste qui s'agite bruyamment et sans repos autour de moi. Paris m'a éblouie, fascinée. Au début, la réalité dépassait mon espérance. Cette première ivresse calmée, j'ai ressenti en moi-même un vide profond. L'aurais-je jamais cru ? plus d'une fois j'ai songé, sans savoir pourquoi , à cette triste prison où j'avais subi si impatiemment deux années de captivité; plus d'une fois, le dimanche, telle est la force de l'habitude, bien que j'aie oublié complètement ce jeune officier, dont les tendres regards m'avaient révélé la passion, — je me suis surprise à me rappeler la messe en musique de mon ancienne paroisse. Depuis que je suis certaine de ne plus le revoir, le clos lui-même a eu quelquesunes de mes pensées.

Mon oncle et ma tante, qui étaient du même âge, sont morts de vieillesse à huit mois d'intervalle. J'ai hérité de leur petite fortune — trois mille francs de rentes, — car Jeannette a succombé avant eux à une fluxion de poitrine, et loin d'obtenir pour elle - même cet héritage , si ardemment convoité, elle a légué ses économies à ses maîtres. Je suis presque sans famille. Un de mes frères, aspirant

de marine, est mort au Sénégal, sur un bâtiment de l'État. L'aîné, officier dans je ne sais quel régiment, ne m'écrit jamais. Quant à ma sœur, elle n'a point quitté les parents qui l'ont recueillie après la mort de notre mère. Depuis notre séparation nous nous sommes à peine revues, et nous n'avons échangé qu'un petit nombre de lettres. Nos goûts et nos caractères sont si différents !

Je VIS presque seule avec mon mari. Les femmes de ses anciens amis sont trop sérieuses pour moi. Aucune intimité ne nous lie. Elles sont toutes mères et je n'ai pas eu d'enfants. Occupées sans cesse de leur intérieur, de leur mari, de l'éducation de leurs fils et de leurs filles, d'œuvres de charité et de bienfaisance, elles aiment les devoirs qu'elles savent remplir. Des études de musique, d'art ou de littérature leur suffisent pour se distraire. Je ne puis même pas comprendre cette existence loyale, sévère et monotone. Ma vie me pèse, je l'avoue. Je cherche je ne sais quoi qui me manque.

Mon mari est bon, indulgent,- généreux, tendre, dévoué, d'humeur facile. Ses qualités, je devrais dire ses vertus, m'ont inspiré autant d'estime que de reconnaissance, mais je ne ressens pas pour lui ces élans passionnés qui m'entraînaient jadis vers le jeune officier. Il a d'ailleurs vingt ans

UiN CHATIMENT 71

.de pins que moi, et nous ne nous ressemblons en rien. Autant il est sérieux, autant je suis frivole. Le calme et la solitude qu'il se plaît à rechercher me paraissent insupportables. Son instruction est aussi étendue que variée ; j'ignore tout ce qu'une femme, dans ma position sociale, doit savoir. L'étude est pour lui le plus désirable des plaisirs, pour moi la plus redoutée des punitions. Sa mélancolie naturelle augmente de jour en jour. Peut-être reconnalt-il trop tard que je suis tout à fait dépourvue des qualités intellectuelles et morales dont, avant notre mariage , son imagination m'avait trop complètement douée.

Il jouit d'une telle estime, que, malgré ses opinions politiques , il a été récemment nommé président de chambre à la cour d'appel. Il préside souvenj; les assises. Il étudie avec le soin le plus minutieux toutes les affaires qu'il est chargé déjuger. Aussi reste-t-il enfermé pendant de longues heures dans son cabinet. Quand il rentre de l'aud.ience, toujours fatigué, il a besoin d'un repos absolu. Son médecin lui a surtout ordonné de parler le moins possible, le menaçant d'une maladie du larynx s'il ne se décide pas à se ménager. La conversation languit donc entre nous, lorsque nous sommes en tête-à-tête. D'ailleurs, je n'aime point à causer de choses graves, et M. Sabran, ne

fût-il pas condamné au silence par raison de santé, a un mépris profond pour les futilités capables de m'occuper et de me divertir.

Pendant les premières années de notre mariage, mon mari, moins occupé, mieux portant, plus amoureux ou plus aveuglé peut-être, me menait souvent au théâtre et au bal. Plusieurs fois par semaine, nous ne rentrions que fort avant dans la nuit. Cette vie, si pénible pour un homme qui travaille tout le jour, l'a rendu malade. Nous sommes devenus nécessairement plus sédentaires, et je n'ai pas assez de raison pour m'en consoler. J'aime le monde avec passion. Sans aucun doute, si je manifestais un vif désir d'y retourner, mon mari s'empresserait encore de m'y conduire ; mais il en coûte à mon orgueil de solliciter, ne fût-ce que par un sourire, un plaisir que, dans mon opinion déraisonnable, son amour devrait m'offrir, même aux dépens de sa santé et peut-être de sa vie.

Je m'ennuie donc dans ma solitude. Gomment m'y distraire? Tous les livres, sans exception, m'inspirent une répulsion profonde; les romans les plus frivoles eux-mêmes me fatiguent au lieu de m'amuser. Bien plus encore que la littérature, la peinture, la sculpture, la musique demandent, pour être comprises, appréciées, goûtées, des études préliminaires que je n'ai point faites, que je n'ai nulle

envie de faire. Une symphonie de Beethoven m'endort dès les premières notes; je bâille devant un chef-d'œuvre de Raphaël; la nature est pour moi une énigme dont je n'éprouve nul désir de chercher la solution; j'ai horreur des voyages; je ne me lèverais pas de mon fauteuil pour contempler le plus magnifique coucher de soleil. Si parfois je me promène, ce n'est jamais dans le but d'admirer un beau paysage, de respirer un air plus pur, d'exercer mes membres engourdis, c'est pour me montrer dans ma plus éclatante toilette, c'est pour contempler avec envie les autres femmes plus élégantes ou plus riches que moi. Je joue, dans mon ménage bourgeois, un rôle auquel je n'étais pas destinée. Ce qu'il me fallait, ce que j'avais rêvé, ce n'était pas la tendresse calme d'un honnête homme, l'existence tranquille d'une bonne mère de famille; c'était la passion ardente d'un amant jaloux; c'était l'agitation incessante d'une coquette insatiable d'hommages, même de ceux qu elle devrait mépriser, envieuse de tous les succès de ses rivales, ne reculant devant l'emploi d'aucun moyen pour triompher à son tour; c'était la prodigalité stupide d'une courtisane à la mode, l'adulation la moins digne de foi, en un mot, tout ce qui peut rendre heureuse une femme aussi dépourvue de cœur que d'esprit.

Ce que j'écris maintenant sur moi-même, je ne me le disais pas, je ne le pensais pas alors. J'étais complètement incapable de m'étudier, de me comprendre, de me juger. Depuis cette époque fatale, l'expérience m'a formée à sa rude école. Malheureusement, je me suis instruite à mes dépens. Sans réflexion, sans armes, sans direction, sans guide, j'ai voulu me précipiter, au milieu de la plus ardente mêlée, dans la grande bataille de la vie; terrassée, humiliée, abattue, même avant d'avoir longtemps combattu, j'ai payé mon imprudente folie de ma considération et de mon bonheur; mais, si j'ai cruellement souffert, j'ai appris ce que j'ignorais; je me connais, je connais le monde, et, purifiée par le repentir, je puis du moins donner quelques sages conseils aux insensées qui seraient tentées de mlmiter.

Up soir, en sortant du Théâtre-Français avec

mon mari, quelles ne furent pas ma surprise et ma

joiel j'aperçus tout à coup Caroline. Souvent, dans

*mes longues heures de découragement et d'ennui,

'avais songé à cette amie de ma jeunesse; mais.

malgré d'activés recherches, je n'avais pu découvrir sa demeure. J'ignorais même si elle habitait Paris. A sa vue , je ne me contins pas. Entrahiant mon mari , je courus à elle et la saisis violemment par le bras. Effrayée, elle se retourna, poussa un léger cri d'étonnement, et manifesta aussitôt une vive satisfaction de me revoir, ce Mon mari, lui dis -je en lui présentant M. Sabran.

— M. de Saint- Égrève, répondit-elle d'un air un peu embarrassé qui piqua ma curiosité. — Ce n'était pas, en effet, le nom de son mari.

— Ton adresse?

— Rue du Helder, 10. Et la tienne?

— Rue de Glichy, 25. J'irai te voir demain de bonne heure, y) Et, faisant un salut gracieux à mon mari, elle se hâta de gagner un élégant coupé qui l'attendait.

M. Sabran et M. de Saint-Égrève s'étaient regardés attentivement, mais ils ne se saluèrent pas.

(c Quelle est cette dame? me demanda mon mari, quand nous eûmes quitté le théâtre.

— Une de mes meilleures amies de pension, que je n'ai pas revue depuis cinq ans! je suis bien heureuse de l'avoir rencontrée ! nous aurons tant de choses à nous raconter !...

— Connaissez-vous sa famille ?

. — Nullement; je sais seulement que son père avait une part dans une charge d'agent de change. Elle est sortie de pension à la mort de sa mère, car son père l'a rappelée près de lui. L'année suivante, elle s'est mariée, et le jour même de son mariage elle est partie pour l'Italie... Depuis, je n'ai jamais reçu de ses nouvelles...

— Valentine, me dit mon mari d'un ton grave qui ne lui était pas habituel, ne vous liez pas trop intimement avec cette jeune femme; l'homme qui l'accompagnait n'était pas son mari.

— C'était peut-être son frère !... ,

— Non, ce n'était pas son frère... suivez mon conseil, si vous m'aimez... »

Le lendemain, à une heure, je reçus la visite de Caroline. A peine mon amie eût-elle franchi le seuil de ma chambre à coucher, où je l'attendais impatiemment, que je me précipitai dans ses bras. Je l'embrassai à plusieurs reprises, puis, la contemplant avec admiration :

(c Que tu es embellie ! » m'écriai-je.

Sa beauté , en effet , s'était singulièrement développée depuis notre séparation. Elle avait pris le léger embonpoint qui donne à toutes les formes de la femme ces belles lignes et ces proportions harmonieuses qu'ont su représenter avec un si merveilleux talent les immortels statuaires de

lantiquité. A la grâce irrésistible de son maintien s'était ajoutée une majestueuse noblesse. Sa physionomie était plus intelligente, son regard plus pénétrant, et la blancheur immaculée de son teint faisait encore mieux ressortir l'éclat éblouissant de son épaisse chevelure noire. Tout en elle excitait et respirait Famour. Sa toilette, du reste, était ravissante de fraîcheur et de goût.

<c Que tu es embellie ! répétai-je avec un accent si sincère qu'elle ne put réprimer un sourire !

— Mais il me semble, me répondit-elle, que tu n'as rien à m'envier. »

Nous nous embrassâmes de nouveau , puis nous nous assîmes sur mon canapé pour satisfaire notre curiosité mutuelle. Après un petit débat enfantin, nous tirâmes au sort le nom de celle de nous deux qui commencerait l'interrogatoire. Le hasard me favorisa. Je ne perdis pas une minute et j'allai droit au but.

(c Était-ce ton mari qui t'accompagnait hier soir au Théâtre-Français ? lui demandai-je.

— Non, ma chère, je suis veuve! me réponditelle. »

A ces mots , je crus devoir prendre une physionomie moins riante, et donner à ma voix un accent ému. « Déjà veuve! à ton âge! pauvre Caroline! » m'écriai-je.

— Mon mari est mort il y a dix mois, me répondit-elle d'mi ton léger.

— Il t'a donc rendue malheureuse, lui demandai-je ! tu ne parais pas le regretter.

— Ma chère Valentine, quand on est jeune et jolie, on ne peut pas toujours pleurer! moi d'abord, j'ai horreur des larmes ; elles m'enlaidissent trop.

— Était-il indigne de ton affection?

— Non! c'était un excellent homme! très-complaisant et très-bon pour moi ! Mais il avait une mauvaise santé! il ne pouvait plus me conduire dans le monde, et, à mon âge, il est vraiment cruel de vivre enfermée avec un moribond pour le soigner, sans espoir de le sauver.

— De quelle maladie est-il mort?

— Quittons, de grâce, ce sujet de conversation, ma chère! je n'aime pas à me rappeler de pareils souvenirs; ils m'attristent, et je veux être gaie, surtout le jour où je te retrouve.

' — As-tu des enfants?

— Deux, un fils et une fille ?

— Où est ton fils !

— Au collège.

— Quel âge a-t-il ?

— Sept ans'et demi.

— Et ta fille ?

— Six ans bientôt

— Pourquoi ne l'as-tu pas emmenée avec toi ?

— Je te la présenterai une autre fois. On ne cause pas librement en présence des enfants!... d'ailleurs, elle est en pension...

— Si jeune? pourquoi t'en séparer?

— Ma chère, dans nos petits appartements de Paris, les enfants sont insupportables. On les entend toujours pleurer et crier. On n'a pas avec eux un instant de repos ; ils brisent tout, ils salissent tout ; ils vous privent entièrement de votre liberté. Ce ne sont pas seulement des tyrans, ce sont des espions. Du reste, Amélie sa trouve très-heureuse dans sa pension. Elle aime beaucoup ses maitresses et ses petites compagnes... je vais la voir trois fois par semaine en revenant du bois, et je lui sacrifie tous mes dimanches. )>

Cette étrange conversation m'étonnait de plus en plus. Il me semblait que je n'aurais pas osé parler ainsi de mon mari et de mes enfants, si j'avais eu le bonheur d'être mère. Au dernier mot, je ne pus retenir une exclamation de reproche.

<c Tu lui sacrifies tes dimanches ? est-ce sérieusement, lui demandai-je , que tu me parles ainsi?

— Très-sérieusement, reprit-elle, en me regardant d'un air stupéfait et compatissant... Tu ne sais donc pas, ma chère, que les dimanches sont presque exclusivement réservés aux courses de

chevaux et aux steeple chases ! Eh bien ! ma fille me privera de ce plaisir pendant dix à douze ans... C'est un très-grand sacrifice que je lui fais, sais-tu; mais une mère se doit à son enfant... je me dévoue donc tous les dimanches... je promène Amélie aux Tuileries et aux Champs-Elysées... C'est très-ennuyeux ; mais j'ai la consolation de penser que j'ai rempli mon devoir. :»

J'avais eu, moi, la naïveté de croire qu'elle plaisantait. Évidemment je me trompais grossièrement. Je n'insistai pas.

<c Ainsi, lui dis-je, tu es complètement libre, excepté le dimanche ?

— Complètement, et je profite, autant que possible, de ma liberté.... Vois-tu, ma chère Valentine, la vie est courte.... on n'en jouit bien que

lorsqu'on est encore jeune il faut donc savoir

utiliser sa jeunesse.... le plaisir n'est pas fait pour les sots qui Tattendent sans le chercher...

— Ton caractère n'a pas changé depuis notre séparation.

— Tu te trompes, ma chère, je ne suis plus ta Caroline de la pension ; j'ai acquis de l'expérience, et je m'en sers à mon profit. Autrefois je n'avais que des espérances et des désirs.... aujourd'hui je réalise presque toutes mes espérances, en satisfaisant le mieux possible tous mes désirs.

— Quel était le jeune homme qui t'accompagnait l'autre soir au Théâtre-Français ?

— C'est un des anciens amis intimes de mon mari, avec lequel nous nous étions liés aux eaux de Plombières.

— As-tu l'intention de l'épouser, quand ton deuil sera fini?... A vous voir ensemble, mon mari et moi, nous l'avions pris pour toïi mari?...

— L'épouser ! y penses-tu? et pourquoi faire ?

— Pour régulariser, aux yeux du monde, une situation toujours difficile et.... équivoque.

— Le monde , ma chère Valentine, ne m'intéresse guère, dans le sens que tu viens de donner

à ce mot . . . . je ne ferai jamais rien pour lui En

tout cas, je ne ferais pas une folie....

— Une folie ! dis-tu ?

— Oui, ma chère, je serais, je me regarderais comme insensée si je me remariais avec M. de Saint-Égrève...

— Tu l'aimes, cependant.

— Sans doute, mais ce n'est pas une raison pour l'épouser....

— En vérité, je ne te comprends plus !

— Un jour ou l'autre je cesserai de l'aimer, c'est sûr.... Qu'est-ce que j'en 'ferais alors?.... Moi d'abord je ne m'inquiète que du présent.... et je ne

veux pas compromettre l'avenir.

— Tu ne l'aimes guère alors, si tu crains déjà de ne plus l'aimer demain....

— Si vraiment. Je l'aime comme il mérite d'être aimé...

— A-t-il des talents ?

— Je ne lui en connais aucun.

— Est-il spirituel ?

— Je ne le lui ai jamais demandé! D'ailleurs, que m'importe ?

— Pourquoi Taimes-tu donc ?

— Je l'aime parce qu'il est beau, parce qu'il s'habille mieux que tous les jeunes gens de son temps, parce qu'on le regarde encore plus que moi quand nous sortons ensemble, parce que toutes les femmes me l'envient; je l'aime enfin, parce qu'il sait m'amuser....

— Mais ne crains-tu pas que cette liaison ne nuise un jour ou l'autre à ta réputation?

— Petite pensionnaire , que tu es restée ingénue... Quand j'ai commencé ton éducation, tu étais moins naïve, ma chère Valentine. Tout le monde sait que M. de Saint-Égrève est mon amant; tout le monde en médit pour envier mon sort ou pour blâmer ma conduite, mais personne ne m'en parle. C'est tout ce que je demande. Je suis jeune, je suis riche, je suis élégante, je suis recherchée, je donne des fêtes brillantes et des

dîners renommés.... tout Paris viendra se presser à ma table ou s'étouffer dans mes salons dès que je daignerai lancer mes invitations. Ta curiosité est-elle enfin satisfaite ? ton interrogatoire est-il terminé ?

— Un dernier mot!... ton père vit-il encore?

— Oui , ma chère, il vit.... Il gagne beaucoup d'argent, et il m'en donne toutes les fois que je lui en demande. A mon tour maintenant ? Mais sois aussi franche que moi. :»

Elle m'interrogea et je répondis. Je lui racontai toute ma vie depuis notre séparation sans lui rien cacher... Je finis ma confession en lui avouant que mon existence, trop tranquille et trop régulière, commençait à me lasser.

(c Ton mari est un ours, me dit-elle, il faut Tapprivoiser; je t'y aiderai, et, s'il résiste à nos efforts réunis...

— Que ferons-nous alors ?

— Nous nous passerons de lui, ma chère ? il n'y a point à hésiter. Une femme jeune et belle comme toi a droit, en ce bas monde, à sa part de plaisirs... En est-elle privée, l'insurrection devient pour elle le plus saint des devoirs. J'espère toutefois que la révolte ne sera pas nécessaire...

— Mon mari est un homme sérieux.

— Tant pis pour lui... qu'il s'ennuie tout seul

si c'est sa vocation , mais qu'il ne te condamne pas à t' ennuyer avec lui .. .

— Il travaille beaucoup et sa santé a besoin de ménagements.

— Quand il sera fatigué, nous lui permettrons de se reposer... Tu viendras avec nous... chère petite... nous t'emmènerons au bois, au théâtre... au bal... nous te ferons faire de bons petits soupers... Je suis sûre que tu ne vas pas aux fêtes de l'Hôtel-de- Ville ? Je veux t'y conduire la semaine prochaine.

— M. Sabran est de Topposition, comme il dit, et ses principes ne lui permettent pas de fréquenter les salons officiels...

— Ah oui! monsieur a des principes... monsieur est un de ces niais qui veulent toujours s'occuper des affaires publiques!... Pour moi, j'ai en horreur cette. variété de jocrisses... La j)olitique I... la politique, est-ce que cela les regarde? est-ce que ce n'est pas l'affaire du gouvernemont?... Vois-tu, ma chère, tous les hommes qui s'intéressent, ou qui ont l'air de s'intéresser, à ce qu'ils appellent la politique sont des imbéciles ou des ambitieux... Le gouvernement est trop bon, vraiment, de leur permettre d'écrire et de parler... Des principes !... de l'opposition ! je ne m'étonne plus si tu t'ennuies trop.,. Fort heureusement, tu m'as rencontrée. Il

était temps vraiment... Pauvre esclave, je t'aiderai à briser tes fers... c'est à toi de commander... c'est à ton tyran d'obéir... A bientôt, ma chère, adieu... à bientôt. ^)

En achevant cette tirade, qu'elle avait débitée avec une certaine véhémence, elle m'embrassa, puis elle me promit de revenir le plus tôt possible pour m'encourager à la révolte et pour assister à l'ouverture des hostilités.

Cette conversation me laissa une impression désagréable... J'étais peut-être aussi égoïste que Caroline; mais je n'osais pas me l'avouer à moi-même. Sa franchise, si brutale qu'elle me parût, n'était point cynique; elle était naïve. Si elle ne rougissait pas de se montrer résolument à mes regards telle que la nature l'avait créée, telle surtout que son éducation l'avait développée , c'est que ni sa conduite ni ses paroles ne lui semblaient repréhensibles. Elle manquait complètement de sens moral. Bien que je n'eusse pas perdu le souvenir de nos conversations du pensionnat, le langage inouï qu'elle m'avait tenu me causa un certain dégoût mêlé d'effroi... Je me sentais toute bouleversée... je respirai plus librement quand elle fut partie... et pourtant, tout en la blâmant intérieurement, — j'avais encore des scrupules de conscience, — j'enviais son ca-

ractère, son indépendance , sa fortune, ses succès, ses plaisirs... Ce soir-là, quand mon mari rentra, je me montrai plus maussade que d'habitude, et, me plaignant d'une violente migraine, je me retirai dans ma chambre sans avoir osé lui avouer que j'avais reçu la visite de mon amie.

Dès le surlendemain, je courus chez Caroline. Elle était seule. Nous causâmes longtemps d'elle et de moi, de notre passé et de notre avenir. Puis elle étala à mes yeux éblouis, avec une vanité un peu trop évidente, toutes ses curiosités, toutes ses richesses. Son appartement était un véritable musée, non d'objets d'art, — elle n'avait aucun goût, — mais de colifichets d'autant plus recherchés qu'ils sont plus coûteux et moins utiles. C'étaient, en général, des cadeaux qui lui rappelaient de tendres souvenirs. Le nombre et le luxe de ses toilettes excitèrent surtout mon envie. Pour satisfaire toutes ses fantaisies, Caroline puisait à une source qui ne se tarissait jamais. Je me sentis humiliée, honteuse, de mon infériorité relative. Malgré l'espèce d'affection qu'elle continuait à me témoigner, elle jouissait de son triomphe, comme si j'eusse été une rivale ou même une ennemie. A Paris comme à X..., j'étais son humble satellite. Je rentrai dans mon modeste appartement toute confuse de ma défaite.

Vers la fin du dîner, je crus devoir parler enfin à mon mari de ma visite du matin. J'énumérai devant lui avec une complaisance ironique, je vantai avec une exagération calculée, toutes les futilités, toutes les robes, toutes les dentelles, tous les cachemires, tous les bijoux qui avaient excité mon admiration et mon envie. Ce récit trop emphatique ne parut pas produire sur M. Sabran l'impression que j'en attendais. A mesure que je m'exaltais, il devenait plus froid et plus triste. Quand je me tus, il me dit d'un ton grave mais paternel :

(c Chère enfant... vous êtes encore plus jeune que votre âge... Il est temps, en vérité, de devenir raisonnable... Notre fortune ne nous permet pas de faire de pareilles dépenses... On a dû vous apprendre jadis, dans votre famille ou dans votre pension, la fable du Chêne et du Roseau; rappelezvous, pour vou^ consoler, les derniers vers de ce chef-d'œuvre :

Mais attendons la fin...

(c Ce prétendu bonheur, dont vous me paraissez vraiment un peu jalouse, n'est pas d'ailleurs aussi désirable que vous vous plaisez à le supposer... Croyez-en ma vieille expérience, croyez-en surtout ma tendresse pour vous, vous êtes et vous serez

plus heureuse que votre amie, si son exemple et ses conseils ne vous entraînent jamais hors du droit chemin où vous avez, sous ma conduite, marché loyalement jusqu'à ce jour... »

Vers la fin de la même semaine, je reçus de Caroline une invitation à dîner. C'était, m'écrivait-elle, l'anniversaire de sa fête. Elle voulait réunir à sa table quelques-uns de ses meilleurs amis. Ses convives seraient peu nombreux, mais choisis. Elle citait, en effet, des noms d'artistes, de littérateurs, de musiciens, complètement inconnus aujourd'hui, mais qui jouissaient alors d'une grande notoriété. Ma curiosité était vivement surexcitée... Je me hâtai de porter cette lettre à M. Sabran. A peine en eût-il lu les premières lignes que je vis son front se rembrunir...

(c Valentine, me dit-il en me la rendant, le soir même où nous avons rencontré votre amie au Théâtre-Français, j'ai eu le pressentiment d'un grand malheur qui allait nous menacer... Soyezen sûre, cette soirée sera fatale à notre bonheur... Je ne puis vous refuser le plaisir que vous me demandez... C'est même mon devoir de vous accompagner. Mais tous ces hommes trop fameux, que vous vous montrez si impatiente de connaître, ne méritent pas, croyez-moi, leur réputation usurpée. Ils me sont généralement antipathiques, non

parce qu'ils sont pauvres de talent, mais parce qu'ils manquent de conscience et de modestie. C'est un énorme sacrifice que je vous fais, en consentant à me compromettre, ne fût-ce qu'un soir, avec ces charlatans, dans les salons d'une femme que je ne connais pas et que vous ne connaissez guère plus que moi! Puisse ma faiblesse pour vous ne jamais avoir les regrettables conséquences que j'en redoute ! . . . Vous pouvez répondre à votre amie que nous acceptons son invitation.

Les appréhensions de mon mari m'irritèrent au lieu de me toucher. Je m'offensai de ses conseils, car je ne sus pas les comprendre. Toutefois, j'éprouvais un tel désir d'assister à cette fête, que je me gardai bien de lui témoigner mon mécontentement. Craignant qu'il ne changeât brusquement de résolution, je m'empressai de lui obéir sans lui adresser un seul mot de reproche, ni même de remerciment...

Le dîner fut exquis — cela m'inquiétait peu — splendide de fleurs, de lumière, de cristaux, de bijoux, de vaisselle d'or et d'argent, étourdissant de gaieté. Seul, parmi les convives, mon mari resta

calme, froid, silencieux, quoique poli et même aimable. J'avais vingt-cinq ans. Parée de ma plus riche toilette, jamais, je puis l'avouer, je n'avais été aussi belle. Mon teint éblouissait; les longues boucles de mes cheveux blonds ressemblaient à des tresses d'or; mes yeux, d'un bleu tendre, dont la langueur éLait l'expression ordinaire, lançaient des regards ardents. La chaleur, le bruit, le cliquetis des conversations, Téclat des bougies, le scintillement des dorures , les parfums des fleurs , les odeurs enivrantes de mets trop succulents, le mélange imprudent des vins les plus 'généreux, me donnaient une animation inaccoutumée. Je ne me reconnaissais plus moi-même. Je fus bientôt la reine de la fête. Tous les yeux restaient par moments fixés sur moi. Chacune de mes paroles soulevait un murmure approbateur. Pour la première fois, je me sentais contemplée, écoutée, admirée. Ces hommages enthousiastes, si nouveaux pour moi, et dont j'étais incapable d'apprécier le valeur, achevèrent de me faire perdre le peu de raison qui me restait encore. Toutes mes rivales humiliées, Caroline elle-même vaincue, me semblèrent confesser lear défaite. A mesure que mon succès grandissait, les regards de mon mari devenaient plus sévères et plus tristes, mais je ne m'en apercevais pas, je ne voyais plus rien, je n'enten-

dais plus rien; folle de ma victoire, je faisais enfin une entrée triomphale dans ce pays des rêves de ma jeunesse, dans ce monde qui me semblait avoir été fait tout exprès pour ma nature, pour mon caractère, pour mes sentiments, pour mon esprit !

Je ne l'oublierai jamais, cette fête ! non pour cet instant de démence que j'ai bien souvent regretté, mais pour ses conséquences irréparables dont j'eus à souffrir pendant tout le reste de ma vie. Toutefois, avant de continuer le triste récit que j'ai commencé, je ne puis résister au désir d'esquisser ici quelques portraits. A défaut d'autres mérites, ils auront, je l'espère, celui de la ressemblance.

Parmi les convives qui m'applaudirent ce soir-là il se trouvait, en effet, des types curieux, aujourd'hui bien effacés ou qui ont disparu. Autant je les ai admirés, estimés même alors, autant je les trouve maintenant méprisables ou ridicules. Les peindre tels qu'ils étaient réellement, c'est infliger à ma sottise repentante la juste punition qu'elle n'a que trop méritée.... c'est expier des erreurs et des fautes dont j'ai rougi trop tard...

L'année 1835 touchait à son heure dernière. Depuis la fin du xviii'^ siècle, les esprits n'avaient jamais été plus exaltés. Les grandes luttes politiques, littéraires, artistiques, qui avaient précédé et suivi la révolution de 1830, étaient jDres-

que terminées, mais, si l'on avait cessé de se battre, on n'avait pas désarmé; le calme ne succédait pas complètement à l'orage. La génération, qui avait assisté ou pris part, sous la Restauration, à la renaissance de toutes les libertés, était une génération passionnée. On l'a dit avant moi, il n'y a que la passion qui fasse de grandes choses. Une génération indifférente à tout n'a jamais laissé la trace de son passage dans l'histoire de l'humanité. Malheureusement, ces secousses glorieuses, mais violentes, de l'esprit humain, causent toujours de graves perturbations matérielles. Leurs résultats sont rarement compris de ceux qui en souffrent. Elles ont, en outre , des conséquences morales non moins déplorables. Un certain nombre d'idiots s'efforcent de se mettre à la tête d'un mouvement dont le but et le résultat échappent à leur intelligence. Dans leur stupide orgueil, ils en dépassent bientôt les chefs légitimes et raisonnables. Leur exagération insensée plaît à la foule qui les suit de préférence ; leur nombre s'accroît ; leur vanité s'exalte, leur jalousie s'impatiente. Semblables aux saltimbanques groupés autour d'un champ de foire, pour attirer les badauds qui ont la simplicité de les contempler sur leurs tréteaux, ils luttent entre eux à qui fera le plus de bruit, à qui promettra les merveilles les plus extravagantes. Il faut

entraîner la foule à tout prix. Le plus assourdissant, le plus audacieux, l'emporte à coup sûr sur ses rivaux; mais, à peine entrés, les badauds s'aperçoivent qu'ils senties dupes d'un charlatan éhonté, ils protestent, ils vocifèrent, ils s'insurgent, ils refusent l'argent qu'on leur demande, ou bien ils

réclament celui qu'on leur a extorqué Trop

heureux alors le saltimbanque, s'il ne paye pas de la ruine de son établissement, quelquefois même de la vie, les promesses mensongères auxquelles il a dû un triomphe éphémère.

Dès qu'un homme de génie entreprend une révolution nécessaire, jacobins et doctrinaires, se soulevant, les uns au nom de la liberté, les autres au nom de la tradition, s'efforcent à l'envi de la rendre impossible ou inutile. Les premiers en exagèrent tellement les conséquences, que leurs excès en retardent pour longtemps les progrès. Les seconds, grâce à ce concours que leur prêtent si bénévolement leurs adversaires les plus acharnés, retiennent à leur école décrépite une immense majorité de sots ou d'indifférents... La vile multitude oublie facilement les services ou les chefs-d'œuvre des novateurs, pour se moquer ou s'indigner des tentatives insensées d'une tourbe de crétins prétentieux qui, aussi dépourvus d'idées que de talent, ont l'audace de se proclamer leurs disciples.

La plupart des convives de Caroline étaient les parodistes impuissants des hommes de génie qui faisaient, à cette époque, dans les lettres ou dans les arts de la peinture et de la musique, la gloire de l'école française. Qui ne l'a connu, par exemple, cet artiste fameux, avec lequel j'eus l'honneur de dîner ce soir là ? Qui ne se le rappelle encore ? Il était, en effet, parvenu à l'apogée de son succès. On se le montrait du doigt quand il passait sur les boulevards ou dans les rues. Tous les salons le recherchaient. On recueillait avec avidité tous les mots qu'il daignait laisser tomber dédaigneusement de ses moustaches trop rarement coupées. C'était le grand prêtre de l'art moderne. Aussi ses jugements étaient-ils acceptés comme des oracles. Cette notoriété, il la devait non-seulement à son incompréhensible jargon, mais à l'extravagance de son costume. Ses longs cheveux, luisants de je ne sais quelle graisse, flottaient à l'aventure sur le collet huileux d'une espèce de jaquette en velours noir. Sa barbe inculte tombait jusque sur sa poitrine. Un corset trop serré comprimait sa taille ridiculement svelte et raide. Un pantalon a plis, fermé par une torsade à gros glands, large du haut, étroit du bas, des chaussures du moyen âge et un chapeau tyrolien complétaient cet accoutrement bizarre, qui le rendit pendant quel-

ques années d'autant plus célèbre, qu'il n'avait jamais rien produit. Son impuissance, en effet, égalait son orgueil. Dans sa théorie, l'art ne devait rien devoir ni à l'étude ni au travail ; il devait tout, au contraire, à l'inspiration, à la fantaisie. On apprend à dessiner et à peindre , répétait-il souvent, on naît artiste. Peut-être étaitil né artiste ; mais, ce qui est certain , c'est qu'il ne fut jamais inspiré. Pour lui, comme pour tant d'autres, la fantaisie fut la plus complète oisiveté, l'absence totale de toute règle, de tout frein, de tout effort, en un mot le néant. La forme, le sujet, la composition, le beau avaient été les erreurs, que dis-je, les folies de l'art dans le passé ; le grotesque, l'horrible, la représentation brutale de toutes les laideurs et de toutes les infirmités humaines, tel devait en être, dans l'avenir, l'idéal, le but. Aussi avec quel dédain supérieur il jugeait les peintres les plus célèbres ! Ses outrages n'en épargnaient aucun, Raphaël moins encore que ses rivaux de génie et de gloire. Tout travail productif excitait surtout sa verve indignée. Se procurer des moyens d'existence par la vente d'une œuvre dart, n'était-ce pas tomber au dernier degré de l'échelle sociale, n'était-ce pas se dégrader au niveau d'un bourgeois ? Cette qualification, alors à la mode, la plus grave injure dont son

mépris pût accabler un de ses semblables , il rappliquait indistinctement à tout homme qui vivait des produits de son intelligence ou de ses bras. Quant à lui, il sacrifia toujours sa fortune à sa dignité ; il attendit, avec un noble désintéressement, jusqu'à sa dernière heure, le talent qui ne vint pas. Après avoir dévoré rapidement le petit patrimoine dont il avait hérité, il accumula, sans scrupule et sans remords, emprunt sur emprunt; il ne s'abaissa jamais à payer ses dettes; et, bien plus glorieux d'avoir vécu du travail d'autrui que du sien propre, il mourut aussi inconnu qu'insolvable.

Cette variété d'imbéciles, de plus en plus rare, finira par disparaître entièrement. Il m'a été permis d'en étudier d'après nature un des types les plus curieux, et j'ai cru devoir — que l'on me pardonne cette digression — consacrer ici quelques lignes à son souvenir, presque complètement effacé déjà pour la génération présente.

Le poëte de l'avenir n'était pas moins excentrique que l'artiste dont je viens d'esquisser le portrait; mais il appartient à toutes les époques, et j'en retrouverais, à coup sûr, sans chercher longtemps autour de moi, un échantillon aussi intéressant que celui qu'il me fut donné de contempler ce soir-là. Lui aussi, il avait une sainte horreur

UN CHATIMENT m

(lu travail obligatoire et productif ; lui aussi , il détestait le bourgeois laborieux ; mais d'assez grandes dissemblances les distinguaient l'un de l'autre. Loin de prétendre, comme l'artiste, à une individualité phénoménale, le poète de l'avenir se proclamait hautement le disciple d'un maître dont il admirait avec naïveté les défauts, en s'efforçant de les imiter. Il comprenait, en outre, la loi sacrée du travail, s'il ne la pratiquait pas. Mais il reprochait surtout aux bourgeois la régularité apparente de leur vie. L'idée seule d'un ménage le révoltait autant que la Bélise des Femmes savantes. L'amour , ce divin inspirateur des poètes, le plus charmant des fantaisistes , pouvait-il donc être sérieusement soumis à des devoirs fixes? Pour lui, du reste, la femme, c'est-à-dire l'amour, n'était, pas plus que la nature , la source divine de la poésie. Dans son opinion, la poésie avait pour but principal l'accouplement monstrueux et discordant de mots bizarres qui ne s'étaient jamais rencontrés et qui ne devaient plus se revoir. Moins on était compris des bourgeois , plus on s'estimait dans cette école. N'être compris de personne, ne pas se comprendre soi-même , c'était réaliser l'idéal, c'était mériter le titre envié de styliste. L'esprit était aussi dédaigné que le sens commun.

La platitude dans la démence devenait le cliei-

d'œuvre du genre nouveau. Le poète fatw% qui excita un instant ma curiosité pendant le diner, me sembla vraiment doué de toutes les qualités nécessaires au succès qu'il ambitionnait; il ne parla que pour émettre les théories les plus ridicules ou les plus insensées. Peu gênant, du reste, et affublé du costume traditionnel, assez râpé, peu brossé , mal peigné. Quand il n'accordait pas à son estomac des satisfactions dont cet organe prosaïque semblait fort avide, il regardait à la lune : c'était un rêveur ; mais il était si maigre que le critique le plus sévère n'eût pas eu le courage de lui reprocher sa voracité.

La place d'honneur avait été, à cause de son âge, offerte à mon mari. A la gauche de la maîtresse de la maison se trouvait un homme de quarante ans environ, vêtu avec une recherche un peu prétentieuse, et tout resplendissant de bijoux. Il parla si rarement pendant le repas, il semblait tellement infatué de son mérite, tellement convaincu de son importance, il avait l'air si peu spirituel et si peu intelligent, que, au premier abord, je le pris pour un financier ou pour un diplomate de seconde classe. Il mangea beaucoup aussi ; il but plus encore qu'il ne mangea, il étala à tous les yeux, avec une affectation risible, une tabatière en or, enrichie de diamants; mais il ne

se mêla en rien à la conversation. Était-ce impuissance, était-ce modestie? je ne m'en inquiétais guère, je l'avoue. Mais, à peine fûmes-nous entrés dans le salon qu'il commença à jouer son rôle; il devint en un instant, comme par un changement à vue, le personnage le plus considérable de la soirée. Tandis qu'il dégustait son café avec une béatitude extatique, Caroline rôda autour de lui en le cajolant. Elle lui adressa, à diverses reprises, des compliments si enthousiastes, que j'en éprouvai pour lui un certain embarras. Loin d'en rougir, il s'inclina légèrement devant elle avec une outrecuidance qu'il ne cherchait point à dissimuler. Non-seulement ces hommages ridicules lui étaient familiers, mais il paraissait même les dédaigner. A l'expression de sa figure, je devinai le mystère qui jusqu'alors avait échappé à ma perspicacité. Ce financier ou ce diplomate ne pouvait être qu'un virtuose. A cette époque, les artistes musiciens — non les compositeurs, mais les exécutants — jouissaient du privilège d'absorber, dans les salons parisiens, l'attention presque exclusive du monde élégant. Tout individu, homme ou femme, qui, à force de persévérance, était parvenu à se singulariser soit en chantant, soit en jouant d'un instrument quelconque, devenait à son tour ce qu'on appelait le lion d'une saison. Les étran-

gers étaient plus recherchés que les nationaux. Dans ce travers, la ville ne faisait, du reste, qu imiter la cour. Tel souverain, par exemple, qui n'eût pas daigné inviter à une soirée officielle les vrais poètes, les vrais peintres, les vrais musiciens de son temps, se montrait fier de tendre sa main, pleine de riches présents, à un virtuose que ses excentricités, bien plus que son talent, avaient rendu fameux dans les deux mondes. Telle maîtresse de maison, qui n'eût pas dépensé cinq francs pour acheter un livre vraiment digne de l'immortalité, n'hésitait point à donner un billet de mille francs à une espèce de saltimbanque mal peigné, dont d'habiles réclames et un engouement stupide avaient assuré l'insolente fortune. Ces faux artistes, qui ne savaient jouer ou chanter qu'un seul air en tous pays , n'étaient, pour la plupart, pas même musiciens ; mais leur suffisance était sincère. Ils se croyaient, de bonne foi, supérieurs aux hommes de génie qui, par leurs chefsd'œuvre, avaient illustré leur art. Jaloux et envieux de tous leurs rivaux, qu'ils dénigraient constamment avec le plus profond mépris ; aussi dépourvus en général de cœur que d'esprit; à moitié fous de vanité; errant sans cesse de pays en pays , de cour en cour , de salon en salon , de tréteaux en tréteaux j sans patrie, sans famille,

sans affection; toujours adulés, partout gorgés d'or et de bijoux, mais jamais repus , ils parcouraient triomphalement le monde entier à la recherche de nouveaux éloges, de nouvelles guinées, de nouvelles tabatières, jusqu'à l'heure fatale où, éclipsés par un astre naissant , ils retombaient enfin dans l'obscurité due à leur médiocrité. A qui la faute?

Le virtuose de Caroline était un pianiste, mais un pianiste du genre propre. Ne portant pas de longs cheveux ébouriffés, il ne les peignait point avec ses doigts pendant toute une soirée. Du reste, il était aussi sot, aussi ignorant, aussi fat que la majorité de ses concurrents. Gomme eux, il jjrofessait, sans pudeur et sans remords, un dédain superbe pour tous ceux de ses semblables qui ne savaient pas exécuter sur un piano les tours de forces criards à l'aide desquels il impatientait jusqu'à la rage les véritables musiciens, c'est-à-dire les mélodistes ; comme eux, il se fit longtemps prier avant de consentir à se diriger vers l'instrument qui devait prouver à ses auditeurs que ses doigts avaient acquis, par un long usage, la solidité d'un marteau de forge; comme eux, il ijromena de longs regards de protection et de pitié sur les victimes futures de ses insupportables exceii- Iricités ; puis il leva les yeux au ciel à l'instar des

visionnaires, il imprima à tout son corps des mouvements convulsifs et désordonnés , il ébranla les murs de la maison par un bruit extravagant, et, quand il eut achevé cet éclatant morceau de sa composition (il ne jouait jamais que sa musique), qu'il répétait trois fois par jour, depuis vingt ans, debout, la tête haute, il daigna recevoir les hommages les plus ridicules, les plus insensés d'un auditoire qui eût été bien embarrassé de justifier son enthousiasme et d'expliquer ses adorations.

J'étais assise à côté de la femme de ce virtuose. Je crus devoir par politesse , — du reste, à ce moment, je partageais l'engouement général, — la féliciter dans les termes les plus hyperboliques du brillant succès que venait d'obtenir son mari. ce Mon mari, me répondit-elle, en me lançant un regard de fureur, obtient toujours, quand il joue, de pareils succès ! »

Cependant, de tous les convives, celui qui attira tout d'abord et qui captiva bientôt mon attention, — car je n'étudiai que beaucoup plus tard les individus dont je viens d'esquisser les portraits, — fat un homme âgé de trente-cinq ans environ, vêtu avec

une élégance de bon goût et décoré de plusieurs ordres. Le hasard, ou plutô!: Caroline l'avait placé à ma droite. Je pus donc, dès que je Tens remarqué, l'examiner à loisir. Je vais essayer de le peindre, non pas tel que je le vis alors, mais tel qu'il était, tel que je le connus plus tard.

Au premier aspect sa physionomie fine, intelligente, railleuse, me plut, malgré une certaine expression de dureté. Ses yeux gris et perçants rôvélaient un esprit vif, prompt , étendu , mais moqueur, et même malveillant. Sa bouche, trop mince, eût manqué de grâce si elle n'eût été cachée à dessein sous une épaisse mousI;ache; sa voix, un peu métallique, n'avait, quand il oubliait d'en modérer l'éclat, aucune note douce et tendre. Son front, plus qu'à demi chauve et déjà ridé, son dos légèrement voûté, un air de fatigue répandu sur tous ses traits, sa pâleur, prouvaient aux observateurs les moins clairvoyants qu'il avait ou beaucoup souffert ou trop bien joui de sa jeunesse. Du reste, les femmes, — je l'ai souvent remarqué, même les plus vertueuses , — manifestent un penchant bizarre pour les hommes usés avant Vâge, fût-ce parla débauche. Elles rêvent des mystères qu'elles sont curieuses de deviner.

M. Jules de Vesancy — ainsi s'appelait mon voisin de droite, — s'exprimait avec une faci-

m UN CHATIMENT

lité remarquable sur tous les sujets qu^abordait tour à tour la conversation. Sa phrase était même élégante. Il s'écoutait toutefois parler, mais sans affectation, et, quand il prenait la parole, on faisait d'ordinaire silence autour de lui pour le mieux entendre. On le citait alors dans tous les salons., et je partageai longtemps cette opinion exagérée, comme l'homme le plus spirituel de l'Europe entière, cofame le descendant légitime et direct de Voltaire.

Cette réputation usurpée, il la devait un peu à son esprit, qui était incontestable, mais surtout à Fart avec lequel il savait inventer, développer, soutenir les paradoxes les plus faux et les moins honnêtes. Ce moyen de succès lui ayant toujours réussi, il n'avait garde d'y renoncer. Il subjuguait son auditoire en l'entraînant par son audace. Il dépassait tellement les bornes du sens commun et de la morale que jamais personne ne songeait à le contredire. Les hommes graves eussent rougi de discuter des niaiseries que les sots pouvaient seuls accepter sans réflexion pour des vérités. Du reste, ses prétendues théories ne témoignaient d'aucune étude, n'eussent supporté aucune critique. Quant à lui, il avait assez d'esprit pour ne pas se prendre au sérieux. Il se moquait de lui-même plus encore que de tous ceux qui

avaient la naïveté d'applaudir ses billevesées comme des oracles.

Le trait le plus saillant de son esprit était l'ironie. Sa malignité naturelle avait été, en effet, constamment développée et perfectionnée par l'usage qu'il en avait fait pour devenir tout à la fois célèbre et riche. Dès sa jeunesse il avait embrassé la profession plus lucrative que glorieuse d'un critique chanteur, qu'on me permette cette expression, qui à l'époque dont je parle était encore bien nouvelle, en d'autres termes , il prélevait avec sa plume un impôt honteux sur la lâcheté et la vanité humaines. Ses éloges étaient tarifés à tant la ligne; son silence se payait par abonnement. Tel artiste, tel littérateur, et des plus haut placés et des plus illustres, lui faisait une rente annuelle pour obtenir la faveur d'un alinéa bienveillant ou la suppression d'un reproche immérité. Quiconque avait le courage et l'honneur de refuser cet ignoble tribut, se voyait aussitôt critiqué sans justice, calomnié sans prétexte, insulté sans pudeur. Contre de pareilles infamies, la justice restait impuissante. Le gouvernement, qui avait peur ou besoin de ce bandit, l'avait décoré. Comme il s'était battu deux fois avec un certain retentissement, il refusait tous les duels. Lui donner des coups de canne, c'était s'exposer à une citation en police correctionnelle.

En vérité, qui eût pu s'en étonner? son industrie prospéra jusqu'à sa mort. Quand il mourut, il laissa à ses héritiers une immense fortune. Pendant toute sa carrière, il n'avait loué gratuitement que des coquins ou des drôlesses. Le plaisir d'irriter et d'offenser la conscience et la pudeur des honnêtes gens était pour lui, en ce cas, une récompense suffisante de son désintéressement. Sa malignité naturelle ou professionnelle et son impudente indélicatesse l'avaient rendu aussi redoutable que redouté. On le craignait plus encore qu'on ne le méprisait. Il appartenait de race, en effet, à cette meute d'insulteurs publics, qui, tantôt s'afflchant avec cynisme, tantôt se cachant lâchement sous le voile de l'anonyme, sont heureux et fiers de divertir, par d'ignobles lazzis et de plates calomnies, tous les gandins et toutes les courtisanes de leur époque, aux dépens de tous les talents, de toutes les probités, de tous les enthousiasmes, de toutes les convictions, de tous les devoirs noblement remplis, de toutes les réputations vraiment méritées.

M. Jules de Vesancy — dont la particule était une usurpation, — m'avait tout à fait fascinée avant la fin du dîner. Son esprit me plut à tel point que je ne remarquai même aucun des ravages causés sur sa personne par son âge ou par

ses passions. Je m'aperçus encore moins de ses infirmités morales. Je Técoutais avec une attention stupide. Je riais à gorge déployée de toutes les méchancetés qu'il ne cessait de débiter; je l'excitais par mes questions, par mes applaudissements, par mon sourire, par mon regard. Il ne tarda pas à s'apercevoir de l'impression qu'il avait produite. Dès lors, ses yeux, toujours fixés sur moi, me témoignèrent une admiration passionnée. Il m'accablait, de minute en minute, de compliments ridiculement exagérés. Ce succès, si prompt et si éclatant, eut bientôt égaré ma raison. A défaut de mon cœur, qui restait insensible, mon imagination et mon amour-propre m'entraînèrent à ma perte. Quand le virtuose eut cessé son odieux vacarme, M. de Vesancy s'approcha de moi, et me dit d'une voix émue :

« Madame, les devoirs de ma profession m'obligent à vous quitter; mais jamais, permettezmoi de vous l'avouer, ils ne m'ont semblé plus pénibles.

— Où allez- vous donc? lui demandai-je.

— A l'Opéra... assister aux débuts d'une danseuse russe, qui doit, dit-on, éclipser mademoiselle Taglioni... »

L'idée imprévue qu'il s'éloignerait bientôt de moi pour aller admirer une autre femme me troubla

plus que je ne saurais l'exprimer... Je me sentis rougir et pâlir tour à tour, et, sans réfléchir, je m'écriai :

<c Resteriez-vous si je vous en priais?...

— Mais, m'en priez-vous vraiment? s'écria-t-il à son tour.

— Restez, lui clis-je d'un ton suppliant.

— Ma soumission, me demanda-t-il aussitôt, aura - 1 - elle le droit de réclamer une récompense? y>

Je n'étais pas habituée à de semblables conversations; je perdis tout à fait ma présence d'esprit... Au lieu d'éviter le piège qui m'était tendu, je m'y élançai avec naïveté... je brusquai moi-même le dénouement.

<c Quelle récompense ? lui demandai-je en souriant.

— Le bonheur de vous revoir... chez vous... le plus tôt possible...

— Pourquoi n'y seriez-vous pas le bienvenu?

— Et de vous aimer, se hâta-t-il d'ajouter en baissant la voix,... un peu... beaucoup... passionnément. » Tandis qu'il articulait avec lenteur ce dernier mot, il plongeait dans mes yeux son regard perçant.

— a Ou pas du tout, y> lui répondis-je, comme si j'eusse craint qu'il ne manquât à cette sorte

de promesse... Et je lui tendis ma main droite, qu'il pressa avec force dans la sienne.

— Retirez ce final, sinon je pars désespéré... me dit-il d*un ton plus vif.

— Restez, restez, m'écriai-je avec un accent qui trahit la crainte que m'inspirait sa menace. Mais, de grâce, éloignez-vous un instant... »

Mon mari nous regardait. Me sentant déjà coupable d'intention, je me croyais soupçonnée, surveillée, et j'avais l'imprudente faiblesse de le laisser deviner... Cette prière irréfléchie n'était-elle pas le plus compromettant des aveux ? M. de Vesancy avait trop d'esprit pour ne pas le comprendre. Il était, en outre, trop habile pour ne pas se hâter d'en profiter. En m'obéissant,- il me témoigna qu'il se sentait déjà sûr et fier de son triomphe.

— Je suis le plus humble de vos esclaves , me dit-il; y> et, me faisant un profond salut, il se mêla, sans affectation, à la foule des invités qui commençait à encombrer les salons.

<c Eh bieni Jules, lui demanda un de nos convives, viens-tu à l'Opéra?

— Mon cher ami, lui répondit-il assez haut pour que je l'entendisse, j'ai fait le vœu de passer toute ma soirée dans ce salon, et je suis si heureux de tenir ma parole que je me garderai bien d'y manquer.

Le lendemain matin au déjeuner, mon mari me parut plus triste que de coutume. Après m' avoir demandé froidement si j'avais bien dormi, il s'assit à sa place habituelle, se servit lui-même, mangea peu, et ne prononça pas une parole. Cependant je n'osais pas troubler ce silence glacial. Nous nous observions tous les deux. Mon examen ne lui était pas favorable. La veille l'avait fatigué ; je le trouvai si vieilli et si abattu que j'en fus effrayée. Lorsque ses yeux rencontraient les miens, je m'empressais de détourner la tête, car je sentais vaguement qu'il souffrait, et que c'était moi qui le faisais souffrir. Je tremblais qu'il ne me parlât du dîner et de la soirée de Caroline. Jamais je n'avais éprouvé un plus vif désir d'être seule, ou plutôt de sortir. J'avais besoin d'air, de lumière, de mouvement. La matinée était sombre. . . Mon appartement me semblait une prison, mon mari un juge sévère prêt à m'interroger... J'attendais avec une impatience mal contenue la fin du repas , pour m'échapper de ce tombeau, où je me croyais enterrée vivante, pour me sauver en toute liberté, à travers la grande ville, à la recherche, à la poursuite d'une nouvelle vie...

Quand nous nous levâmes enfin, sans avoir échangé un mot, mon mari s'approcha de moi.

prit mes deux mains dans les siennes, les serra tendrement, et, me regardant avec une émotion qui me troubla.

(c Valentine, me dit-il, il y a trois jours, en cédant à votre demande, je me suis contenté de vous donner un conseil. J'aurais dû vous signifier un ordre en vous répondant par un refus. Vous manquez déraison, et je manque de caractère. Notre faiblesse nous perdra tous deux. :»

Je ne pus réprimer un mouvement de dépit et de surprise.

ce Soyez calme , je vous en prie , ajouta-t-il , car je veux l'être. Vous me comprenez, j'en suis sûr. Vous ne me comprenez que trop bien. Quoique vous paraissiez l'ignorer, je lis dans votre cœur aussi bien que dans le mien. Toutes vos pensées me sont connues ; je n'ignore aucun de vos désirs. Hier, dans cette soirée où j'ai eu l'imprudence de vous conduire, vous avez... il hésita un instant... manqué de réserve, parce que vous n'êtes pas encore assez instruite de certaines convenances sociales auxquelles une honnête femme est condamnée à se soumettre. Vous êtes jeune, vive, inexpérimentée; vous vous exposez, sans vous en douter, à un grand danger, celui de prendre le plaisir pour le bonheur. Votre vie monotone, sévère, triste même, je vous l'accorde,

commence à vous peser... n'essayez pas de le nier ; il n'en saurait être autrement. Mais celle que vous rêvez, que vous chercherez bientôt peut-être, cette vie que mène votre amie, ne vous rendrait pas plus heureuse. Renoncez à cette espérance insensée. Je voudrais pouvoir vous convaincre avant de vous voir demander à l'expérience ses douloureuses leçons. Il en est temps encore... je vous en supplie... restez dans les limites du devoir, si dur qu'il vous paraisse aujourd'hui... Ne sacrifiez pas le cœur loyal et dévoué d'un honnête homme qui vous aime depuis cinq années, à l'esprit léger, futile, inconstant d'un inconnu, qui, après vous avoir séduite un soir par vanité , payera le lendemain do son indifférence , sinon de son mépris , le sacrifice de votre considération et de votre bonheur... Ne m'abandonnez pas, Valentine, surtout pour un homme non moins indigne de votre affection que de votre estime. »

Sa modération et son émotion m'avaient touchée. . . Je me sentais prête à fondre en larmes, à me jeter dans ^ses bras, à lui demander pardon de toutes mes fautes, à renoncer à ma folle passion d'une heure. Ces dernières paroles détruisirent tout l'effet que ses sages avis avaient produit sur moi. Ignorant alors la vérité, je le crus égaré par la jalousie. Je n'ajoutai plus aucune foi à ses

conseils; je détournai mes regards du précipice où je courais sans le voir, et que s'efforçaient de me montrer sa raison et son amour. Pour ne pas trahir mon émotion, je baissai la tête sans répondre.

(c Valentine, reprit-il, après une courte pause, dune voix plus grave et plus solennelle... je ne suis pas un tyran jaloux. Je vous ai avertie du péril qui nous menace, vous et moi, car j'en serai la première victime. Votre intérêt seul m'a déterminé à cette démarche bien pénible, je vous l'assure. Vous êtes libre... Jamais l'affection n'a été ni conquise, ni conservée par la violence... Je n'emploierai pas la force pour vous sauver; je n'userai même pas des droits que la loi m'accorde... Un jour, peut-être, je me permettrai de vous donner un dernier avis... ce sera le dernier, je vous le jure par l'amour que j'ai pour vous... Puissiez-vous, chère enfant, ne pas me condamner à ce devoir suprême... Vous êtes libre, je vous le répète... Que notre destinée s'accomplisse. »

Avant que j'eusse pu lui répondre, il lâcha mes deux mains et rentra dans son cabinet, dont il ferma la porte au verrou.

Je demeurai pendant quelques instants indécise. Qu'allais-je faire? Moi aussi je comprenais vaguement que de ma résolution allait peut-être dépendre mon avenir... Sortir, c'était me perdre, j'en

avais le pressentiment... aussi hésitais-je... Dans cette lutte, je rougis de me le rappeler, je ne pensais qu'à moi seule. Puisque les petites satisfactions de ma vanité me faisaient oublier l'honneur et le bonheur de mon mari, comment n'aurais-je pas succombé? A ce moment déjà je ne pouvais plus être sauvée...

Un rayon de soleil, qui brilla tout à coup, de l'autre côté de la rue, sur la muraille blanche de la maison située en face de mes fenêtres, me ût paraître encore plus triste ma chambre, où je m'étais réfugiée... Je ne cherchais déjà plus qu'un prétexte pour excuser à mes propres yeux ma détermination... M'habillant à la hâte , je me précipitai hors de mon appartement, sans vouloir réfléciiir un seul instant de plus, et je courus chez Caroline.

(c Je t'attendais, me dit-elle, dès que je l'eus embrassée ; et, — reprit-elle aussitôt avec un sourire ironique, — j'attends aussi une autre visite.

— Laquelle? lui demandai-je.

— Gomment, tu ne devines pas?

— Pourquoi veux-tu que je devine?...

— En vérité, tu es d'une naïveté superbe... Tu m'amuses, sais-tu? Eh bien! ma chère, puisqu'il faut te le dire, j'attends M. de Vesancy.

— S'est-il déjà fait annoncer?

— Pas plus que toi; mais je parierais cent louis contre cent mille écus qu'avant un quart d'heure il sera ici.

— Pourquoi?...

— Pourquoi! belle innocente... Parce que tu es venue... le même motif l'amènera dans un instant... sois-en bien persuadée.

— Je ne t'ai pas dit encore le but de ma visite.

— Sans doute; mais je n'ai pas besoin de te le demander... Garde ton secret, mon enfant... je craindrais vraiment de le trahir... Tu viens me parler de lui comme il viendra me parler de toi. Je vous ai vus, hier soir, causer ensemble, et j'ai tout compris. Seulement, il est beaucoup moins innocent que toi, lui; il ne rougira pas, lui, quand je lui révélerai que je suis instruite des mystères de son cœur, — à supposer qu'il en ait un ; — il n'hésitera pas, lui, à me donner une preuve éclatante de ma perspicacité et de sa confiance en m'avouant les empressements de son amour. . . A propos d'amour, ma chère, ajouta-t-elle en prenant un ton plus sérieux, je dois t'apprendre une nouvelle qui te surprendra peut-être : je suis obligée de me séparer de M. de Saint-Égrève.

— Hier encore vous paraissiez si heureux ensemble?...

— Oui, nous paraissions heureux, mais nous ne

il6 UN CHATIMENT

Tétions pas... Dans le monde où nous vivons, il ne faut jamais juger quoi que ce soit sur l'apparence.

— Quelle est donc la cause de cette séparation subite?

— Supprime cet adjectif, je t'en prie... il est de trop... Nous nous séparions chaque jour, depuis trois mois, d'un commun accord, par lassitude mutuelle, lorsqu'une crise imprévue a déterminé une rupture définitive.

— Qu'est-il donc arrivé?

— Je croyais M. de Saint-Égrève riche; il ne Tétait pas... Il a fait des dépenses ridicules, et, ce matin même, ses créanciers l'ont enfermé à Clichy...

— Mais s'il a été trop prodigue , n'est-ce pas souvent pour toi?...

— Sans doute, sans doute; mais tant pis pour lui!... D'abord, il ne m'amusait plus du tout... Il était si niais que je ne comprends pas comment j'ai pu Taimer une heure... Entre nous, je suis très-contente d'en être débarrassée... Je vais jouir en toute liberté de mon indépendance... Cette liaison, sais-tu, devenait une chaîne... elle est rompue... j'en suis bien aise.»

L'égoïsme de Caroline me causait toujours une sarte de stupeur... Je ne savais que lui répondre,

et je la regardais d'un air si étonné qu'elle me rit au nez.

(c Tu me trouves singulière, n'est-ce pas? me dit-elle; je l'avoue, je suis trop franche. Ce n*est pas moi qui voilerai jamais la vérité. Tant pis pour ceux qui n'aiment pas à la voir nue... Qulls ne la regardent plus, si elle leur déplaît... Ainsi, ma chère, bonne chance à M. de Saint- Égrève... Je ne lui veux pas de mal... mais tiens-toi pour avertie, ajouta-t-elle d'un ton impératif et dur, et ne prononce plus jamais son nom devant moi... »

J'allais peut-être lui désobéir et tenter un dernier effort en faveur de ce bêlatre ruiné , qui ne m'intéressait guère, lorsqu'un violent coup de sonnette nous fit tressaillir.

(c C'est luil... s'écria Caroline en riant.

— Qui, lui?

— M. de Vesancy. )>

En effet, la porte s'ouvrit, et le domestique annonça M. de Vesancy.

A sa vue, je ne pus retenir une exclamation de surprise. Quant à lui , il ne parut nullement étonné, et nous tendit, tour à tour, la main avec une aisance parfaite. Sa tenue était irréprochable, sa toilette d'un goût exquis. Cette recherche révélait une sorte de coquetterie féminine. Du reste, je le trouvai moins fatigué que la ^^^ille.

Dans le demi jour qui les éclairait alors, ses yeux me parurent plus brillants et plus doux qu'à la lumière un peu trop jaune et vacillante des bougies. Une légère rougeur colorait ses joues amaigries, et ses petites dents blanches resplendissaient sous sa moustache comme des perles fines. Il me plut beaucoup ainsi. La joie illuminait ses traits. Ses yeux et sa bouche me souriaient à la fois, et, en le contemplant avec l'ingénuité d'une pensionnaire, je ne pouvais m'empêcher de songer à la figure pâle et maladive, à la physionomie morose et triste du mari jaloux que je venais de quitter.

Le rayon de soleil, qui m'avait déterminée à fuir pour quelques instants mon appartement, entrait jusqu'au fond du boudoir de Caroline, où des rideaux de mousseline blanche et un élégant petit store de soie rose en tempéraient l'éclat.

<c Madame, dit M. de Vesancy en s'adressant à Caroline, vous connaissez, je n'en doute pas, le pressant motif de cette visite, un peu trop matinale.

— Que t'avais-je prédit? s'écria Caroline qui me lança un regard de triomphe.

— Vous savez, continua-t-il, que je viens vous parler de votre amie Madame, — en prononçant ce mot il se tourna vers moi, — me permettra,

je l'espère, de vous faire, en sa présence, une confession qui n'était destinée qu'à vous seule... )>

La singularité de ma position m'ôtait toute présence d'esprit. Ne sachant que répondre, j'inclinai la tête en signe d'assentiment.

M. de Vesancy avait, je l'ai déjà dit, beaucoup d'esprit, et il maniait la parole aussi habilement que la plume. Quand les circonstances l'exigeaient, il jouait la passion avec un talent merveilleux. C'était un acteur accompli. Il savait, non-seulement exprimer dans le meilleur style tous les sentiments tendres qu'il n'éprouvait pas, mais il donnait à sa voix un accent ému, qui troublait en les persuadant les victimes de ses déclarations mensongères. Il fit de moi à Caroline un si gracieux portrait ; il analysa en termes si choisis, avec un organe si doux et si persuasif, l'admiration que lui avaient inspirée ma beauté et mon esprit ; ses regards, sans cesse tournés vers moi, furent si tendres et si pénétrants que je n'eus pas même l'idée de résister à l'entraînement fatal qui m'emportait vers lui. Jamais paroles plus mélodieuses, jamais éloges plus flatteurs n'avaient, jusqu'à ce jour, retenti à mon oreille. Dans l'exaltation où me plongeaient ces satisfactions, nouvelles pour moi, de ma vanité, je jouissais, avec le plus naïf abandon, d'un triomphe dont j'étais encore plus fière

qu'heureuse, et cette joie enfantine, que je n'essayais môme pas de cacher à M. de Vesancy, excilait d'autant plus sa passion qu'elle rassurait de sa victoire. Du reste, je méritais bien alors ses louanges, son admiration et ses désirs. J'avais le droit de croire à sa sincérité, et peut-être, malgré le nombre trop considérable des scènes de ce genre qu'il avait déjà jouées, éprouvait-il ce jour-là surtout, les sentiments qu'il savait si bien m'exprimer.

Cependant M. de Vesancy avait trop de tact pour parler longtemps de moi en présence de mon amie. Ce sujet de conversation eût bientôt fatigué et offensé Caroline. Si bonne, si désintéressée qu'elle soit , une femme n'aime pas à entendre vanter à satiété devant elle l'esprit, les charmes, les talents, les toilettes d'une autre femme. Moimême, je me fusse bien vite lassée de cette situation dij3icile. Dès que M. de Vesancy eut achevé sa déclaration et produit son effet, il s'empressa d'utiliser les autres moyens de séduction dont il était, du reste, abondamment pourvu. Il causa, surtout avec Caroline, de tout ce qui, à cette époque de l'année, occupait l'attention presque exclusive du petit cercle qu'on appelait déjà tout Paris. Il fut étincelant d'esprit et de verve, mais dune impitoyable méchanceté. Il se moqua, avec une

ironie cruelle, de toutes les œuvres de talent ou de génie que l'année avait vu naître et qui devaient survivre au xix^ siècle. Ni les plus admirables vers de Jocelyn, ni les plus belles pièces des Chants du crépuscule, ni les Proverbes d'Alfred de Musset, ni les Lettres d'un voyageur et André de Georges Sand, n'échappèrent à ses railleries. Ces critiques imméritées m'amusaient au lieu de m'indigner. Loin de protester au nom du goût , du sentiment et de la vérité, j'applaudissais du regard et du geste; j'écoutais, dans un muet ravissement, toutes ces sottises, entremêlées de calomnies, qu'il nous débitait d'une voix mordante , avec l'art le plus perfide. J'étais sous le charme de cette parole enchanteresse, qui égarait déjà ma raison comme elle ne devait pas tarder à égarer mon cœur.

Trois jours après, M. de Vesancy me faisait sa première visite.

Et maintenant, ai-je besoin de m' étendre longuement sur les diverses péripéties qui précédèrent ma chute définitive ? Est-ce donc pour écrire l'histoire de cette première faute que je me suis

décidée à prendre la plume ? La séduction d'une femme mariée par un amant n'a-t-elle pas été racontée mille fois, mieux que je ne saurais la dire, à toutes les époques, chez tous les peuples assez civilisés pour avoir une littérature? N'estelle pas encore, ne sera-t-elle pas éternellement le thème presque obligé de tous les romans, de toutes les pièces de théâtre? Qui ne Ta lue? qui, sans l'avoir lue ou vu représenter dans des œuvres d'imagination et d'analyse, n'en a été, dans la vie réelle, le témoin volontaire ou contraint?

D'ailleurs, malgré tout son esprit, M. de Vesancy ne sut employer pour me séduire que les moyens vulgaires dont se sont servis et dont se serviront tous les amants passés et futurs. D'abord, il eut le bon goût et l'habileté de ne pas témoigner trop d'empressement à profiter de ma faiblesse. Son expérience consommée ne doutait pas d'un résultat infaillible. Perfidement avare de ses effets, il avait l'art de ne pas se prodiguer; il savait se faire attendre. Se décidait-il à paraître, il employait à me flatter tout le temps que nous restions ensemble. Un jour vint, cependant, où il crut devoir me manifester une certaine impatience, en me reprochant ma froideur. Cette accusation manquait de vérité. Bien que le feu de ses regards m'eût plus d'une fois déjà révélé l'ardeur de

ses espérances, j'étais certes plus passionnée que lui, et pourtant je repoussais encore ses sollicitations de plus en plus pressantes. Les dernières paroles de mon mari retentissaient trop souvent à mon oreille. Malgré moi, dans les moments où je me sentais près de succomber, je voyais tout à coup se dresser, entre moi et M. de Vesancy, la figure triste, austère et parfois menaçante, de M. Sabran. Le silence qu'il s'obtinait à garder me troublait plus que ses reproches. Il ne pouvait pas ignorer que je recevais M. de Vesancy, et que je le rencontrais souvent chez Caroline , et jamais , depuis notre dernière conversation intime, il ne m'en avait reparlé; jamais il ne s'était même permis l'allusion la plus détournée à ma désobéissance. Plus je méprisais ses conseils, plus j'hésitais à rendre ma faute irréparable. En outre, quand, seule dans ma chambre, je m'abandonnais à mes pensées, je me demandais avec inquiétude si M. de Vesancy était digne de tous les sacrifices qu'il exigeait de mon amour. Ces transports, dont il me dépeignait si chaleureusement les espérances et les douleurs, étaient-ils bien sincères? Je ne doutais pas de l'impression que ma beauté produisait sur lui, et, quand sur le lit de mort où j'écris ces lignes, où nul de tous ceux qui m'ont admirée jadis ne pourrait me reconnaître,

OÙ je ne me reconnais pas moi-même, je me revois par le souvenir telle que j'étais, je comprends, bien mieux que je ne les comprenais alors, les désirs violents dont je forçais M. de Vesancy à se rendre maître pendant les heures trop rares et trop courtes que nous passions ensemble dans une solitude provocatrice. Mais ces élans passionnés me garantissaient-ils une affection sincère et forte! M. de Vesancy ne répétait-il point en ma présence un rôle qui n'avait été ni écrit ni appris pour moi? Cette idée m'humiliait; et, par amour-propre, en dépit des louanges exagérées qu'il me prodiguait avec une verve intarissable, je persistais à lui refuser le rendez-vous fatal, qui devait être le dernier épisode de sa victoire et de ma défaite.

Ce fut alors que, désespérant de triompher de toutes mes hésitations sans livrer une bataille en règle, qui lui eût fait perdre un temps précieux, il employa une ruse de guerre, aussi ancienne que la femme, et dont, plus d'une fois déjà, il avait sans doute constaté l'efficacité. Non-seulement il cessa ses visites, mais un soir, à l'Opéra, dans une loge voisine de celle que j'occupais avec Caroline, il fit ouvertement, sous mes yeux, une cour assidue et heureuse à une jeune fille aussi belle que moi. Pour la première fois, je ressentis les horribles tortures de la jalousie. Le trouble et la

douleur que me causa cette épreuve imprévue me rendirent honteuse de ma faiblesse, mais je ne me sentis pas le courage de la subir une seconde fois. Dès le lendemain, j'écrivis à M. de Vesancy pour le prier de venir me voir le jour même. Il fut exact au rendez-vous. Toutefois, au lieu de m'accabler, selon son habitude, de compliments enthousiastes, il s'assit vis-à-vis de moi avec une indifférence affectée, et, sans paraître me regarder, il engagea froidement la conversation sur le ballet de la veille:

(c La débutante, me demanda- t-il dun ton sec et railleur, a-t-elle eu, madame, le bonheur de vous plaire?

— Ne jouons pas la comédie à propos de ballet, lui répondis-je avec un accent d'impatience que je ne pus maîtriser? Répondez, sans mentir à ma question. Pourquoi ne venez vous plus me

voir? :»

Il voulait me répondre; je l'en empêchai.

«. Depuis deux mois, vous m'adressez chaque jour pour ainsi dire une déclaration presque insensée , et tout à coup vous disparaissez, sans avoir au moins la politesse de vous excuser. Ou la passion trop violente que vous me témoigniez était feinte, et, dans ce cas, vous vous êtes joué de moi, ou elle était sérieuse, et, puisque vous y renoncez volon-

tairement, vous me devez une explication. Je n'ai été habituée ni à des adorations si exaltées, ni à de si profonds dédains. Parlez, je vous écoute.

— C'est un ordre que vous me donnez.

— Formel, et, après ce qui s'est passé entre nous, je crois en avoir le droit.

— Si pourtant mon explication était de nature à vous déplaire...

— Elle me déplaira moins à coup sûr que votre silence.

— Est-elle vraiment nécessaire?...

— Sans doute, puisque je n'ai pas l'esprit de deviner les motifs de votre absence.... Je le répète, expliquez- vous.

— Chère Valentine — c'était la première fois qu'il se permettait cette familiarité qui ne me déplut pas alors, aussi n'essayai-je pas de retirer ma main droite qu'il serrait avec tendresse dans les siennes, — chère Valentine, depuis le soir où j'ai eu le bonheur, peut-être devrais-je dire le malheur, de vous voir chez votre amie....

— Vous maimez un peu, beaucoup , passionnément, je le sais; vous me l'avez assez répété pour que je ne l'aie point encore oublié... ce n'est pas cela que je vous demande. Je veux savoir pourquoi vous ne venez plus me voir.

— En vérité, s'écria-t-il alors, vous me mettez

par votre insistance dans un cruel embarras. Je me perds si je me tais ; je vous perds si je parle.

— Assez de subtilités et de réticences; ditesmoi à l'instant même un adieu éternel, ou répondez à ma question.

— Cet ultimatum a du moins le mérite de la netteté, mais je ne saurais trop vous le répéter, il m'est trop difficile, madame, de le discuter et d'y répondre.

— Êtes- vous résolu déjà à l'accepter dans toute sa rigueur?

— Oui et non.

— Encore une objection... je perds patience à la fin, je vous en avertis.

— Eh bien, je me décide, puisque vous l'exigez, à vous révéler ce terrible secret... je vous fuis, Valen tine .... parce que .... »

Il hésitait encore.

te Parce que, m'écriai-je....

— Parce que je vous aime trop... parce que je ne me sens plus le courage de supporter le supplice auquel me condamne votre indifférence... votre vertu, si vous le voulez... ajouta-t-il, en s'apercevant que je n'avais pas su réprimer un geste de dénégation, parce que je suis incapable de me maîtriser plus longtemps.... parce que, si vous ne

partagez pas aujourd'hui les émotions qui me tuent, c'est que vous ne m'avez jamais aimé.... c'est que vous ne m'aimerez jamais !..

Sa voix était vraiment touchante. . . Il s'était jeté à mes pieds; il couvrait mes mains des plus tendres baisers; il me contemplait avec un regard si suppliant que je me sentais émue jusqu'aux larmes... J'étais déjà trop troublée pour pouvoir lui répondre....

(c Enfant, je te fuis, parce que tu m'aimes, » s'écria-t-il en m'attirant à lui avec une violence si douce que je ne songeai même plus à lui résister. Je m'abandonnais sans défense à son amour, lorsqu'un léger bruit, que j'entendis dans la pièce voisine, me rappela tout à coup le danger auquel je m'exposais. Mon mari venait probablement de rentrer. Il pouvait écouter à la porte; il pouvait entrer même et nous surprendre. A cette pensée, je repoussai avec brusquerie M. deVesancy qui, ne comprenant pas la véritable cause de mon émotion, se releva, aussi irrité que surpris.

(c M. Sabran! m'écriai-je, sans savoir ce que je disais.

— Désirez- vous vraiment que j'aille le chercher, » me répondit-il d'un ton dur et mordant.

Et, comme je gardais le silence, il continua en ces termes :

« Si c'est pour me charger de cette commission que vous m'avez fait venir, vous auriez pu vous dispenser de m'écrire. Adieu, madame, adieu pour toujours. » Et, me faisant un salut glacial, il se retira avant que j'eusse eu le temps de lui expliquer mon effroi et mon exclamât tion.

Cette brusque sortie était, du reste, un coup de maître. En restant plus long:tenifiST-it-s^L,Elacait dans une situation aussi embarrassante que ridicule. Il ne pouvait plus, ^ effet, reçniiyT^p^T* r.pJ jour-là les avantages que ma terreur subite lui] avait fait perdre. M'abandonner ainsi à ma stupéfaction et à mes regrets, n'était-ce pas se réserver pour un jour prochain une victoire complète? A peine fut-il parti que, maudissant ma destinée, je ite livrai au plus profond désespoir ! Le reverraisje jamais ? pourrait-il me pardonner? Trouveraisje l'occasion de me justifier? N'allait-il pas se venger de mon dédain apparent, en offrant à ma rivale cet amour que je semblais refuser? J'étais si malheureuse que, me jetant à genoux devant mon canapé, et, enfonçant ma tête dans les coussins, je versai un torrent de larmes.

Le lendemain matin je reçus le billet suivant :

« Je ne vous comprends pas. Avant de nous séparer pour toujours, j'ai besoin d'avoir avec vous

une dernière entrevue. Si vous m'aimez, venez

ce soir au bal de l'Opéra. J'aurai un domino noir.

Vous me reconnaîtrez à une rose que je tiendrai à

la main.

(c A minuit et demi, je vous attendrai à la porte

du foyer.

« A ce soir ou adieu pour toujours, v

Mon premier mouvement fut une vive exclamation de joie. Sai]^ me donner le temps de réfléchir, j'écrivis à Caroline :

(c Ma chère amie,

(c II faut absolument que j'aille demain au bal de rOpéra. Mon mari, j'en suis certaine, refusera de m'y conduire, et je ne puis y aller seule. Viens donc me prendre à onze heures et demie. Je t'en conjure, ne me refuse pas le service que je te demande.

ce Ton amie dévouée,

ce Valentine. »

Une heure après, ma femme de chambre me rapportait cette réponse :

ce J'irai.

ce Caroline. »

Alors seulement je me surpris à songer aux conséquences de ma démarche. Elles m'inquiétèrent

tellement que je tombai dans une tristesse profonde. De minute en minute je changeais de résolution. Je voulais écrire à Caroline pour la supplier de ne pas tenir sa promesse; je me levais en sursaut, bien résolue à aller me jeter aux pieds de mon mari, à lui tout avouer, à lui demander pardon de mes torts passés , à lui promettre une fidélité éternelle. Je ne pouvais penser sans attendrissement à toutes les preuves d'affection qu'il m'avait prodiguées, depuis le jour où son amour m'avait ouvert les portes de ma prison. Je me représentais avec terreur le désespoir dans lequel le plongeraient mon ingratitude et ma trahison. Puis je rêvais tout à coup à la passion de M. de Vesancy, aux joies d'un triomphe désormais assuré, à la jalousie de ma rivale, et, plus entraînée à ma perte par ma vanité que par mon cœur, j'attendais, avec des accès de fièvre, l'heure qui devait décider de mon sort.

Pour son malheur et pour le mien, M. Sabran entra en ce moment dans ma chambre. Il pa-

raissait si triste que je le trouvai morose et dur. Il s'assit devant moi sans prononcer une parole, et, contre son habitude, au lieu de baisser ses yeux à terre, il les tint fixement levés sur les miens. Il semblait vouloir lire jusqu'au fond de mon âme.

Cette curiosité indiscrète m'irrita.

(c Avez-vous quelque projet pour ce soir ? lui demandai-je?

— Non, me répondit-il ! Mais pourquoi m'adressez-vous cette question ?

— Parce que je dois sortir...

— Seule?

— Non, avec mon amie.

— Peut-on vous demander où vous devez aller ?

— Certainement. Je vais au bal de l'Opéra. »

A cet aveu, il tressaillit et me lança un regard si désespéré, que je ne pus m'empêcher de détourner la tête.

a Êtes-vous bien décidée, me demanda-t-il d'un voix brisée par l'émotion, à me laisser seul... souffrant... et triste? »

Ce reproche, que j'accusai d'égoïsme, m'indigna.

ce Très-décidée , répondis-je d'un ton irrité. Pourquoi laisserais-je échapper l'occasion qui s'offre à moi aujourd'hui de satisfaire enfin ma

curiosité , que vos liésitations et vos scrupules ont surexcitée depuis tant d'années? Qui m'en saurait gré? Qu'avez-vous à craindre, d'ailleurs? Je serai masquée et je ne quitterai pas mon amie. Personne ne pourra me reconnaître, et, si vous ne me trahissez pas, personne ne saura que j'ai eu la sotte faiblesse de céder à cette tentation après tout bien pardonnable.

— Votre résolution est définitive?... ajoutat-il, comme s'il en eût douté encore.

— Il me semble que je viens de vous le dire. » A cette réponse, il se leva, et, se tenant debout

devant moi :

« Madame, me dit-il, je me suis engagé sur l'honneur, et je tiendrai ma parole, à ne plus vous donner qu'un dernier conseil. Le moment est solennel. Vous le savez aussi bien que moi. Doisje remplir immédiatement cette obligation que j'ai contractée envers moi-môme, ou puis-je attendre encore, je ne dirai plus quelques années, mais quelques heures? Réfléchissez bien, je vous en conjure, avant de me répondre. »

L'expression de sa physionomie, l'accent de sa voix, je ne sais quel pressentiment qui m'obsédait et dont j'essayais en vain de me délivrer, peut-être aussi la conscience de mon indignité, m'avaient causé un trouble indéfinissable. Mais, craignant

de confirmer par mon émotion les soupçons que mon mari pouvait avoir conçus, je parvins à me maîtriser, et je répondis d'une voix ferme :

ce Je vous écoute, monsieur; qu'av^ez-vous à me dire?

— Rien, hélas! car, je le vois bien maintenant, me répondit-il après une courte pause, au lieu de parler, je devrais me taire. Notre destinée s'est accomplie, et mes conseils, si paternels et si sensés qu'ils puissent être, n'auront plus le pouvoir d'en retarder d'une minute les impitoyables rigueurs. Mais c'est un devoir suprême que j'ai pris avec moi-même l'engagement de remplir, et je le remplirai... Oui, écoutez-moi si vous le pouvez, ou plutôt entendez-moi, car c'est la dernière fois, je vous le jure, — il articula ces mots avec une lenteur calculée, — que mes avis vous importuneront...

(c Je vous perds, Valentine, et vous me perdez... Ne m'interrompez pas, et, quand j'aurai fini, je ne vous demanderai pas de réponse... Vous allez, dans quelques instants, prononcer notre séparation, que vous désirez peut-être depuis le jour où je vous ai oiïert mon nom, ma fortune et ma tendresse. Vous ne m'avez jamais aimé. Rassurezvous, je ne vous adresse aucun reproche. Si notre union n'a pas été heureuse, ce n'est pas votre

faute, c'est la mienne... Je suis triste, mais je ne veux être ni injuste ni crael... Quand la mort mettra enfin un terme à mes regrets et à ma douleur, je vous pardonnerai, Valentine, au lieu de vous maudire... car, je vous le répète, si j'ai été bien malheureux, je ne vous impute pas mon malheur.

(c II est trop tard aujourd'hui. Je vous défendrais en vain d'aller à ce bal. Vous me désobéiriez, et, si vous croyiez devoir une fois encore céder à un ordre ou à une prière, vous me trouveriez bientôt encore moins digne de votre tendresse que je ne le suis pour vous en ce moment... Vous êtes libre... abandonnez-moi... je ne vous retiens plus. Seulement, permettez-moi de ne pas assister à une séparation trop douloureuse pour ma tendresse, et excusez-moi si, à la place du conseil que je m'étais engagé à vous donner, je vous adresse un adieu suprême... »

Il resta quelques instants immobile devant moi,

me contemplant avec un regard que je n'oublierai jamais.

Il attendait sans doute un geste, une parole, mais je ne fis pas un mouvement, je n'ouvris pas la bouche.

Ce discours si simple, si vrai, si bienveillant, m'avait profondément touchée. Mon émotion

m'irritait toutefois au lieu de me calmer. Plus je me sentais coupable, plus je reprochais en moimême à mon mari ses vertus et sa bonté, qui ne me laissaient aucun prétexte, aucune excuse. Tandis que je courbais la tête devant lui, humiliée et presque repentante, je m'indignais contre sa raison. Sa présence devenait pour moi un remords. Il me tardait de le voir s'éloigner, pour m'élancer sans obstacle vers l'avenir inconnu qui s'ouvrait à ma destinée.

Il sortit enfin, et je respirai plus librement. Mais cette leçon, dont je ne devais pas profiter, avait produit sur moi une impression pénible, et je reprochais à M. Sabran — j'ai promis de dire toute la vérité, — d'avoir troublé en vain les plaisirs de ma soirée. Afin de me justifier à mes propres yeux, j'accusais mon mari de pédantisme et de tyrannie. Au moment où j'allais faire usage de ma liberté pour violer tous mes devoirs, j'avais l'audace de me plaindre, comme si j'étais une esclave obéissante et soumise.

Je ne me sens vraiment plus le courage de rappeler ici les tristes souvenirs de cette soirée. Je dînai seule, attendant avec une anxiété poignante l'heure de ma trahison... Mon mari n'était pas rentré lorsque Caroline vint me prendre dans sa

voiture pour m'emmener à l'Opéra. Je me gardai bien de lui révéler ce qui s'était passé entre M. Sabran et moi. A peine eûmes-nous retrouvé M. de Vesancy au foyer, que mon amie, habituée à de pareilles aventures, prit le bras d'un jeune homme qui avait l'air de passer par hasard, et se perdit dans la foule en me disant un adieu plein de malice. Ce spectacle bruyant, grossier, étouffant, ne me plut point. Je n'étais pas venue, d'ailleurs, pour le contempler. Quand M. de Vesancy me proposa de nous retirer, je m'empressai d'y consentir. Il me remercia si tendrement que je me pressai contre lui avec passion. A ce moment nous sortions du foyer. Un soupir étouffé retentit à mon oreille. M'étant aussitôt ]|;e tournée , je vis, appuyé contre la porte, un homme, revêtu d'un domino noir et masqué, qui lançait sur moi un regard perçant. Je frissonnai de la tête aux pieds.

— (c Vilain masque, lui dis-je avec colère, va-t'en, tu m'as fait peur. »

Une voiture nous attendait à la porte. Un souper recherché avait été préparé dans une salle à manger meublée avec luxe. J'ignorais où j'avais été conduite. Les mets étaient succulents, les vins parfaits.. M. de Vesancy se montra plus passionné, plus aimable, plus spirituel que je ne l'avais rêvé...

Je jouis 'sans remords de son triomphe.... J'oubliai tout en m'oubliant moi-même....

Quatre heures sonnaient lorsque la porte de ma maison retomba lourdement sur moi....

Le concierge, à demi endormi, me présenta un bougeoir allumé. En partant, j'avais donné à ma femme de chambre l'ordre de ne pas m'attendre.

Un silence lugubre régnait dans le vestibule dont la flamme vacillante de ma bougie éclairait par intervalles l'obscurité profonde,

La voiture qui m'avait amenée s'était éloignée, et, à cette heure de la nuit, aucun bruit du dehors ne pénétrait dans la maison endormie. C'était tout autour de moi l'ombre, le calme et le mystère du tombeau.

Je montais à pas lents l'escalier sonore.

A la joie du triomphe avait succédé le remords de la défaite. Une vague inquiétude, un sinistre pressentiment m'oppressaient. Enveloppée dans mon domino noir, mon bougeoir à la main , gravissant seule d'un pas fatigué , au milieu d'épaisses ténèbres, les degrés retentissants, je me

représentais , malgré moi , lady Macbeth , se glissant pour égorger le vieux roi à la chambre de Duncan.

Un soupir, qui me fît tressaillir de la tête aux pieds, s'échappa de ma poitrine oppressée. lime semblait que ces marches, que je montais si péniblement, se multipliaient à mesure que je les gravissais, et je me voyais condamnée au supplice d'un escalier infini.

Cependant , j'arrivai haletante à la porte de mon appartement. Ajjrès l'avoir ouverte, je la refermai avec précipitation, comme si j'eusse été poursuivie par des gens de justice.

A ma grande surprise, toutes les portes intérieures , d'ordinaire fermées, étaient ouvertes. Une faible clarté sortait de la chambre de M. Sabrân.

Je m'arrêtai incertaine dans l'antichambre. Mon mari m'attendait-il ? Qu'allait-il me dire ? Je me sentais si coupable que je n'osais affronter sa vue. Mon premier mouvement fut de m'enfuir dans ma chambre, de m'y enfermer et d'y attendre le jour. Mais me cacher n'était-ce pas avouer ma faute ? Une mauvaise pensée me rendit un peu de courage. Je résolus d'affronter les reproches qui me menaçaient et d'affirmer hautement, impudemment, mon innocence....

D'un pas rapide, je m'avançai vers le seuil de la chambre de M. Sabran.

Mon mari dormait profondément.

Insensée que j'étais! j'avais la naïveté de le croire affligé , irrité de ma désobéissance , et il reposait dans une immobilité parfaite. Aucun rêve ne troublait encore le calme de son premier sommeil. Je me croyais mieux aimée, plus regrettée. Cette indifférence dans une telle circonstance me révolta. Je venais, malgré les conseils paternels de mon mari, de lui désobéir pour le trahir, et je ne voulais pas qu'il cessât d'être jaloux et malheureux. Mon amour-propre avait besoin de voir souffrir ma victime.

En jetant un dernier regard dans la chambre, j'aperçus sur la table une lettre qui semblait placée en évidence.

Poussée par ma curiosité, je m'avançai sur la pointe du pied...

L'enveloppe de cette lettre portait ces mots écrits en gros caractères : « à ma femme. :»

A ce moment, je ressentis comme une commotion électrique.... je jetai un regard inquiet sur mon mari... Son sommeil était toujours aussi calme...

Je brisai en tremblant le cachet... mon cœur battait... une sueur froide coulait de mon front... La lettre commençait ainsi :

UN CHATIMENT I4l

«Ma chère Valentine, quand vous lirez ces lignes, vous serez libre... »

Je poussai un cri, et, me précipitant sur le lit, je saisis mon mari dans mes bras... C'était un cadavre, déjà froid comme le marbre...

Je rentrais trop tard...

Avant d'appeler mes gens, j'eus l'instinct d'achever la lettre qui pouvait, d'après son début, me tracer une régie de conduite... Je la copie ici textuellement :

ce Ma santé, vous le savez, m'inspirait depuis longtemps les plus graves inquiétudes. Je sentais mes forces diminuer de jour en jour. Ce soir, en rentrant, il m'a semblé que j'allais mourir... Peutêtre, me suis-je trompé!... Mais le sommeil qui m'accable malgré moi et l'épuisement que j'éprouve m'inspirent des craintes que je ne puis maîtriser. Si, lorsque vous rentrerez, j'ai cessé de vivre, vous exécuterez de point en point mes dernières volontés. Vous ne montrerez à qui que ce soit ce billet, que je dépose en me couchant sur ma table... Vous n'appellerez personne à mon secours... Vous vous retirerez dans votre appartement jusqu'à l'heure où mon valet de chambre ira vous annoncer que vous êtes veuve. Mon testament est déposé chez mon notaire. . . Je vous lègue

toute ma fortune, à une seule condition, c'est que vous ne réclamerez et ne lirez que dans quinze ans, jour pour jour, la lettre qui devra être annexée à mon testament et que mon notaire trouvera dans mon secrétaire. Ne me plaignez pas, Valentine. Je quitte la vie sans aucun regret. Si, comme je le pressens , nous ne devons plus nous revoir, sachez que je vous ai pardonné avant de mourir... Adieu. Soyez heureuse , c'est le dernier vœu de

votre ami.

(c Ernest Sabran. »

Je relus plusieurs fois cette lettre sans savoir ce qu'elle contenait. Quand je l'eus comprise, je pris le parti de me soumettre aux dernières instructions de M. Sabran. Je m'enfuis dans ma chambre, où je m'enfermai.

Quelle nuit je passai ! que de souvenirs je me rappelai tour à tour depuis ma plus tendre enfance, jusqu'au souper qui avait suivi ma sortie du bal.... Mais ce domino étendu sur mon fauteuil et ce cadavre couché dans la chambre voisine se confondaient sans cesse dans mes pensées. En vain j'essayais de les oublier pour tâcher de suivre d'autres idées. Ce rapprochement fatal s'imposait malgré mes efforts à mon esprit troublé. J'étais trop agitée pour analyser mes émotions. Je me demandais ]3arfois si ma désobéissance n'avait pas été un

meurtre. La mort de M. Sabran était-elle vraiment naturelle? Mon mari ne s'était-il pas tué dans un accès de désespoir ? Mais comment eût-il pu mettre fin à ses jours, sans laisser autour de lui ou sur son corps des traces évidentes du suicide. Je m'efforçais de m'absoudre de toute complicité dans cette irréparable catastrophe. . . Puis, je me demandais ce que j'allais devenir, et, oubliant pour un moment, sans le vouloir, ^— je me dois cette justice, — le passé et le présent.... je songeais à l'avenir.... je me disais avec une joie involontaire que j'étais encore jeune, belle, riche et libre

Jeunesse, amour, beauté, fortune, indépendance, tout ce qu'avaient rêvé mes plus ardents désirs, je le possédais, cette nuit fatale, où je devins tout à la fois coupable et veuve. Quel emploi ai-je su faire de tous ces biens, dont quelques-uns m'avaient, hélas, coûté si cher ? Tous les plaisirs des sens et de la vanité, que j'ai d'abord si avidement recherchés, ne m'ont laissé que des regrets. Avec ma jeunesse et ma beauté, les années ont emporté, dans leur cours, jadis si rapide, aujourd'hui si lent à mon gré, toutes les iUusions de mon

imagination. J'ai subi à mon tour Thorrible douleur d'aimer sans être aimée. Dévorée vivante par un mal incurable , je me meurs dans un isolement presque complet, sans enfants, sans famille, sans amis... A quoi donc peuvent me servir aujourd'hui mes richesses et ma liberté I

Ce ne sont point des plaintes que se permet ma douleur. Mon esprit s'est développé en même temps que mon cœur. Si je me reproche d'avoir vécu pendant trop d'années d'une existence purement physique, j'ai la consolation, avant de rendre mon âme à Dieu , de comprendre mes fautes et de m'en repentir. Mon corps est abattu, torturé, vaincu par la souffrance,, mais je me sens la force morale de supporter jusqu'à ma dernière heure l'expiation que j'ai méritée

Quand, le lendemain matin, le valet de chambre vint, tout épouvanté, m'avertir qu'il avait trouvé son maître inanimé, déjà glacé, je me précipitai hors de mon lit, et, sans prendre le temps de me vêtir, je courus à la chambre de mon mari. A la vue de ce cadave ruisselant d'une sueur froide, et dont les yeux ouverts semblaient me regarder encore, j'éprouvai une sensation qui m'étonna. Je m'étais préparée, pendant la veille, au rôle difficile que j'avais à jouer. Ce rôle, je l'oubliai tout à

fait. L'expression de ma douleur fut naturelle, car mon émotion fut sincère. Les domestiques étaient accourus à mes cris. Aucun d'eux ne se douta de la vérité. Tous me plaignirent et pleurèrent avec moi, en m'accablant d'éloges dont j'avais l'air d'être digne.

Deux médecins, appelés en toute hâte, constatèrent que la mort remontait à six ou sept heures. Ils l'attribuèrent, sans hésiter, à une congestion séreuse. M. Sabran était depuis longtemps affaibli par une anémie contre laquelle tous les remèdes étaient demeurés im^issants. La première attaque l'avait foudroyé. J'acceptai, comme les médecins, cette explication qui calmait mes vagues pressentiments. Cependant, je me gardai bien de montrer à qui que ce fût la lettre étrange que j'avais trouvée la nuit en rentrant, près du lit de M. Sabran. En me taisant, d'ailleurs, n'obéissaisje pas aux dernières volontés de mon mari?

Le jour même, le notaire de la famille, averti parla rumeur publique de la perte cruelle que je venais de faire, m'apporta le testament dont il était dépositaire. M. Sabran n'avait que des héritiers collatéraux à des degrés fort éloignés. Il me léguait toute sa fortune, qui s'élevait alors à 30,000 livres de rentes. Je témoignai au notaire

autant de reconnaissance que de surprise pour ce

don généreux et inattendu qui assurait mon avenir.

a Madame, me dit-il ensuite, une lettre, qui ne doit vous être remise que dans quinze ans, a été trouvée sur le bureau de M. Sabran. Cette lettre, dont je resterai dépositaire, est scellée de cinq cachets. Vous seule êtes autorisée à l'ouvrir. Si, ce qu'à Dieu ne plaise, vous mourez avant l'expiration du terme fixé, elle sera brûlée sans avoir été lue; mais, si dans quinze ans vous vivez encore, comme je l'espère et comme je le désire, mon successeur ou le successeur de mon successeur vous remettra ce dépôt intact. »

Je le remerciai, les yeux humides de larmes, et il se retira convaincu que j'étais la plus inconsolable des veuves.

Quelques semaines après, je louai un appartement dans un quartier éloigné, et, prétextant une longue absence nécessaire à ma santé, je congédiai tous mes domestiques. Ils me témoignèrent des regrets d'autant plus vifs que je parus moi-même aflligée d'une séparation qui était utile à leurs intérêts bien entendus, leur dis-je, en ajoutant à leurs gages d'assez fortes gratifications. Ils ignoraient tous, d'ailleurs, ma désobéissance aux conseils de mon mari ; mais ils pouvaient, par la suite, devenir des témoins importuns. Ces précautions

prises, je quittai Paris, sans parler à personne de mon départ. M. de Vesancy, que j'avais revu chez Caroline, et mon amie reçurent seuls la confidence de mes projets.

Pendant une excursion que j'avais faite à Bade avec mon mari, un village de la vallée de la Murg m'était apparu par une splendide matinée d'été, sous un aspect si charmant, que, malgré mon indifférence pour les beautés de la nature, j'en avais conservé un souvenir durable. Ce village se nomme Gernsbach. Il est situé sur une petite rivière aux eaux rapides et pures, au pied d'une colline noire de sapins, dont le vieux château d'Eberstein couronne un promontoire rocheux. De riches, belles, odorantes prairies, parsemées d'arbres à fruits, s'étendent sur les deux rives de la Murg, en aval et en amont d'un pittoresque défilé. La vallée, que dominent de hautes montagnes, cultivées à leur base, boisées à leur sommet, est étroite, mais riante et animée non-seulement par la culture des céréales et de la vigne, mais par un commerce de bois assez important. De jolies maisons de campagne ont été construites à l'entrée et à la sortie du village. Je louai une de ces villas pour une saison, et je pris à mon service deux jeunes filles allemandes qui savaient à peine assez de français pour me comprendre.

Mon but, en venant me retirer à Gernsbach, n'était point .d'y contempler les paysages de la vallée de la Murg. Je ne voulais pas me priver, même pendant les premiers mois de mon veuvage, de la société de M. de Vesancy. A Paris, malgré toutes mes précautions, notre intimité, déjà soupçonnée, eût été bientôt publique. Dans cette vallée un peu solitaire de la Forêt-Noire, où personne ne pouvait me connaître, où je ne courais que de faibles chances d'être découverte, — ma maison était éloignée, d'ailleurs, de la route fréquentée par les promeneurs, — je me berçais de l'espoir que mon secret resterait encore longtemps ignoré.

Gernsbach n'est qu'à deux heures de Bade. M. de Vesancy, qui devait s'installer à Bade vers la fin du mois de juin et y rester jusqu'à la saison des chasses pour y exercer sa profession de journaliste, ne pouvait-il pas me faire d'assez fréquentes visites, sans révéler notre liaison à la malignité de la foule sédentaire des habitués de la Maison de Conversation. Le mystère, dont nous étions forcés de nous entourer, ne donnerait-il pas un intérêt toujours nouveau à nos entrevues d'autant plus désirées qu'elles seraient plus rares ?

Ces beaux rêves ne devaient pas se réaliser. Comme je ne l'avais que trop pressenti, ce n'était point l'amour, c'était la vanité qui nous avait rap-

proches, M. de Vesancy et moi. Si nous fussions toujours restés exposés, l'un et l'autre, aux regards de spectateurs jaloux, sur ce théâtre du monde, où, fiers de notre conquête mutuelle, nous eussions eu la satisfaction d'exciter, à tour de rôle, des sentiments d'envie, nous eussions peut-être pu nous suffire à nous-mêmes pendant quelques mois. Mais, dans cette sorte de désert, nous ne tardâmes pas à reconnaître, sans nous l'avouer, sans l'analyser d'abord, que la solitude, au lieu d'être pour nous un bonheur et une délivrance, devenait peu à peu un ennui et une captivité.

Chaque visite détruisait une de nos illusions. Plus nous nous voyions en pleine liberté, moins nous éprouvions le besoin de nous revoir. Les amoureux seuls ont toujours quelque secret important à se confier. Nos conversations furent bientôt réduites à des commérages insignifiants. M. de Vesancy, sûr de son succès, n'ayant aucun rival à craindre dans cette prison, où les circonstances m'avaient obligée de m'enfermer avec lui seul, ne cherchait plus à briller pour me plaire. Sa passion, un instant irritée par les obstacles, s'apaisa dès qu'elle fut satisfaite et certaine du lendemain. Je le trouvai bientôt banal et froid. Sans aucun doute je produisis sur lui une impression encore moins favorable. Je redoutais vraiment ses visites plus

que je ne les désirais. Quand il retournait à Bade, après une de ces pénibles entrevues qui devenaient de plus en plus courtes, je ne pouvais retenir un soupir de soulagement. Le jour où il m'écrivit que des aiTaires importantes le rappelaient à Paris, si brusquement, qu'il ne viendrait pas prendre congé de moi, je le remerciai en moimême de ce mensonge, dont je ne fus pas dupe et qui, sauvant toutes les apparences, épargnait une humiliation à ma vanité. Je me sentis plus libre que je ne l'avais jamais été. Je ne devais, hélas ! la conserver que trop longtemps, cette triste liberté ; et pourtant j'aurais bien moins souffert si mon cœur eût pu ne pas s'éveiller à Tamour avant ma dernière heure.

J'avais perdu M. de Vesancy sans regret, que dis-je, avec une sorte de joie, et, à peine de retour à Paris, bien que je n'éprouvasse aucun désir de le ramener à moi, je ne songeai d'abord qu'à ranimer sa passion, en excitant sa jalousie ; j'essayai de me venger de l'amant dont j'avais souhaité l'abandon.

Dès que je fus autorisée à quitter mes vêtements de deuil, j'ouvris mon salon. L'appartement où je m'installai était meublé avec une élégante richesse. Ma table méritait la réputation que lui firent quelques gastronomes renommés par leur

goût. J'étais assez riche pour cette époque; ma liaison avec M. de Vesancy, bien connue dans un certain monde, m'avait fait acquérir toute la notoriété désirable pour le rôle que je prétendais jouer. Il me suffit, quand je voulus devenir une femme à la mode, de donner deux ou trois bons dîners et autant de soirées à des journalistes qui en parlèrent avec enthousiasme dans leurs gazettes. Je me vis bientôt entourée de flatteurs et d'adorateurs. Au bois, au théâtre, dans tous les lieux publics, je traînais ma petite cour après moi. Ces faciles succès me rendaient d'autant jplus heureuse, que M. de Vesancy en était souvent témoin. Il me semblait alors qu'il devait me regretter, et cette espérance me charmait. Compritil, quant à lui, le sentiment qui, pendant une saison au moins, fut le principal mobile de ma conduite! Je ne l'ai jamais su. Cependant il ne revint pas, et, sans trop souffrir de son indifférence apparente ou réelle, j'en fus piquée.

Je ne tardai pas à jouir d'une certaine célébrité, et j'eus la faiblesse d'en être fière. La plupart des femmes qui me ressemblent s'enorgueillissent de certaines victoires, — dans cet ordre de faits et d'idées, les défaites sont considérées comme des victoires — sans se demander pourquoi elles les ont remportées. Combien, parmi les plus glo-

rieuses, n'ont triomphé, — elles devraient dire succombé — que parce que, en engageant le combat , elles étaient résolument décidées à n'opposer aucune résistance sérieuse à leur futur vainqueur. La plus sotte et la plus laide, dès qu'elle consent à se placer dans de pareilles conditions, a la chance de vaincre, c'est-à-dire d'être vaincue à son tour. Telle honnête mère de famille, dont la conduite exemplaire excitait mes stupides dédains , l'eût peut-être emporté sur moi, si elle se fût servie des mêmes armes. Pour avoir vraiment le droit de se vanter de son esprit, de ses talents ou de sa beauté, il faut avoir inspiré une de ces passions profondes, qui sont d'autant plus fortes et d'autant plus durables, qu'elles ont acquis la certitude de n'obtenir, en récompense de leur dévouement, que l'estime et la pitié de la personne aimée.

Ces vérités morales échappaient alors à mon intelligence. J'en eusse ri de grand cœur, si l'un de mes amants eût eu une assez bonne opinion de moi pour me les enseigner. Tel était mon amourpropre qu'il n'admettait pas l'apparence d'une lutte. Aucun scrupule ne m'arrêtait lorsque je voulais humilier une rivale. Ces excès de ma vanité me firent commettre une des plus mauvaises actions dont je suis condamnée à me repentir.

Bien que la confession que je vais faire soit pour moi une expiation, je l'abrégerai le plus que je le pourrai; mais ma franchise, dût-elle me rendre trop odieuse, ne cherchera ni à dissimuler, ni à justifier mon crime.

Ma sœur cadette, ayant hérité des vieux parents qui l'avaient recueillie après la mort de notre mère, était venue habiter Paris. Sa très-modeste fortune y suffisait à ses besoins. Elle occupait, dans une des rues voisines du Jardin du Luxembourg, un petit appartement d'où elle ne voyait que des arbres. Elle y vivait à la campagne bien loin de la grande ville. Ce quartier retiré n'avait pas encore été assaini à la mode nouvelle. Si ma sœur n'aimait ni le bruit, ni l'agitation de Paris, elle en recherchait avec avidité les distractions intellectuelles. Ses goûts élaient simples mais distingués. La vie de province,. si antipathique à sa nature , l'avait fait cruellement souffrir. Plus d'une fois, dans un accès de désespoir , elle «s'y était pleurée elle-même comme engloutie sans espoir de salut au fond

de cette petite société iiiintelligepte , ignorante, médisante, où la plus impérieuse des nécessités la rejetait toujours en dépit des fréquents efforts qu'elle avait tentés pour en sortir. Cependant, grâce à l'énergie de sa volonté, elle était parvenue à conserver intacts son esprit et son cœur. Cette rude épreuve, si dangereuse pour d'autres, avait imprimé une vigueur nouvelle à son caractère.

A la première vue , un observateur distrait eût pu prendre ma sœur pour une femme ordinaire. Il se fût grossièrement trompé. Sophie n'était pas, à la vérité, une de ces femmes supérieures qui laissent sur la terre , en dehors de leur petit cercle intime, des traces durables de leur passage. La nature, toutefois, l'avait douée de facultés exceptionnelles. Elle avait un ardent désir de tout savoir et une ferme résolution de tout apprendre, et de plus, elle se sentait avec raison capable de tout comprendre, de tout juger, * de tout apprécier. Elle était à la fois lettrée,!] artiste et musicienne. Si elle n'avait jamais es-j sayé d'écrire, ce que j'ignore, elle avait beaucou;^! lu et beaucoup profité de ses lectures. Aucune discussion ne la trouvait dénuée d'arguments ni d'objections; nul sujet de conversation ne dépassait les bornes de son intelligence. Ce n'était

pourtant pas une pédante, recherchant les occasions de se mettre en scène pour y faire parade de son savoir. Sans être une virtuose de premier ordre , elle exécutait à livre ouvert, en se faisant écouter avec plaisir, la musique de tous les grands maîtres ; enfin, elle avait un talent tout particulier pour peindre, soit à l'aquarelle, soit à l'huile , les fleurs et les fruits, qu'elle aimait passionnément. Du reste, aussi modeste qu'instruite, aussi timide en apparence qu'elle se sentait sûre d'elle-même, elle aimait à se renfermer dans une solitude complète, où ses livres, son piano et ses pinceaux lui suffisaient tour à tour. Le mérite qui se plaît à se cacher est rarement cherché et découvert par cette foule banale qu'on appelle le monde. Connue, appréciée, goûtée seulement par un petit nombre d'amis, ma sœur jouissait de son obscurité et de sa réclusion volontaires bien plus que moi de mes plus éclatants succès. D'ailleurs , elle attirait peu les regards par son extérieur. On ne pouvait pas la trouver laide, mais elle n'était point jolie ; si elle était petite, si ses traits manquaient de régularité, elle avait une taille fine, une tournure gracieuse et noble, de belles dents, d'épais cheveux noirs et des yeux d'une douceur angélique.

Ce qui la distinguait, en eff*et, de toutes les

autres femmes que j'ai connues, c'était sa bonté. Elle vivait surtout par le cœur. Elle avait d'autant plus besoin d'aimer et d'être aimée que, pendant son enfance et la plus grande partie de sa jeunesse, elle avait été entourée, soit de mercenaires, soit de vieux parents incapables de la comprendre, et qui n'avaient pu lui inspirer aucune affection sérieuse. Le rêve de sa vie était une famille, un mari, des enfants. Ce qu'on appelait l'amour dans mon salon eût été pour elle une énigme impossible à deviner. Nos mœurs l'eussent surprise, troublée, offensée plus encore que notre langage. Aucun lien intellectuel ni moral ne pouvait donc nous rattacher l'une à l'autre. Aussi nous voyions-nous de plus en plus rarement et toujours aux heures où nous étions presque certaines de nous trouver seules. Pourquoi m'eut-elle aimée? je ne lui avais jamais témoigné, je ne dirai pas* de la tendresse, mais le plus vulgaire intérêt.

Quand on veut aimer comme ma sœur , on n'aime qu'une fois. Le jour où elle crut avoir rencontré le mari qu'elle avait rêvé, elle se donna tout entière et pour toujours. Son amour fut un dévouement. Elle ne songea plus à elle. Gomme une fille pieuse se consacre à Dieu, elle se consacra au bonheur de l'homme que son cœur, d'accord avec

sa raison, avait cru devoir préférer pour le compagnon de sa vie. Ce sacrifice, médité, réfléclii, solennel, devait être irrévocable.

M. Libert , mon futur beau-frère , était un jeune architecte qu'elle avait eu l'occasion de consulter pour des réparations d'une petite maison dont elle était devenue propriétaire. Il avait six ans de plus qu'elle. Fils d'un notaire de village, élevé dans la maison paternelle par une mère pieuse, économe, sévère , il ne connaissait rien du monde, quand il vint achever son éducation à Paris. N'ayant qu'une très-faible somme à dépenser par an, habitué du reste un peu forcément à l'épargne, d'autant plus laborieux qu'il sentait la nécessité de se créer par lui-même une existence indépendante, perdu, sans relations de parenté ni d'affection, au milieu de cette société parisienne qui l'effrayait et le repoussait au lieu de l'attirer, il vécut pendant plusieurs années dans un isolement presque complet. Un de ses professeurs, parvenu à un âge avancé, sut apprécier son caractère et son talent. Il était veuf, et il n'avait pas d'enfant. Non-seulement, il se prit à aimer M. Libert comme il eût aimé son propre fils, mais après l'avoir adopté, il lui céda gratuitement son cabinet et sa clientèle, en lui assurant par testament la plus grande partie de sa fortune. Les premiers

travaux du jeune architecte furent remarqués; ils méritaient de l'être. Les journaux les plus dignes de foi les signalèrent avec des éloges sincères à Tattention publique. Cette fois du moins le mérite discret et modeste obtint un succès qu'un hasard injuste accorde trop souvent à la médiocrité bruyante et vaniteuse. *

M. Libert et ma sœur semblaient donc avoir été créés l'un pour l'autre. Ils s'aimèrent dès qu'ils se connurent. Leur mariage presque aussitôt décidé , mais retardé par la mort subite de M""^ Libert, avait été fixé aux premiers jours du mois de septembr e, lorsque, au commencement du mois de juillet, ma sœur, après m'avoir annoncé la grave résolution qu'elle venait de prendre, crut devoir me présenter son futur époux. L'entrevue eut lieu chez elle. Nous étions seuls à table. Le dîner fut triste. Ma sœur semblait tourmentée par je ne sais quel sombre pressentiment. Soit que je lui inspirasse, à première vue, une inexplicable répulsion, soit qu'il eût contre moi des préventions d'ancienne date, M. Libert, se montra strictement poli. J'essayai en vain, à diverses reprises, de ranimer la conversation languissante. Je ne le voyais que trop, j'étais importune aux deux fiancés. Ce rôle de trouble-fête, qui m'était imposé, ne pouvait me convenir. Le dîner

terminé, je m'empressai de me retirer. Ma sœur , pas plus que mon futur beau-frère ne tenta de me retenir. Mon départ parut ne leur laisser aucun regret.

Depuis mon veuvage, je n'avais jamais passé une pareille soirée. Chez moi et dans les rares salons où je consentais à me montrer, j'étais toujours entourée, adulée, courtisée. Aucun des hommes qui m'accablaient à Tenvi de leurs hommages et de leurs flatteries n'eût certes daigné laisser tomber sur ma sœur un regard, je ne dirai pas de désir, mais même de curiosité ; et cependant, malgré ma célébrité déjà trop grande, malgré ma beauté que je croyais irrésistible, en dépit de ma toilette, dont Félégante richesse formait un contraste choquant avec la mise un peu trop simple de ma sœur, M. Liber t avait à peine paru s'apercevoir de ma présence. Il s'était montré plus qu'indifférent. S'il ne me haïssait pas encore, il ne devait point tarder à me haïr. Je rentrai humiliée, offensée, irritée, dans mon appartement désert. Ce jour-là, je ne reçus aucune visite, car, la veille, j'avais annoncé à haute voix, dans mon petit cercle habituel , que ma soirée serait enployée tout entière à l'accomplissement d'un devoir de famille. Abandonnée, sans distraction aucune, à mes pensées, je n'eus que

trop de temps pour réfléchir à Tinjure que je venais de recevoir.

Au lieu de me dire à moi-même que M. Libert aimait assez ma sœur pour la préférer à toutes les autres femmes, je m'adressai des questions ridicules. Quelle cause pouvait avoir l'étrange froideur dont je me croyais autorisée à me plaindre ? D'où provenait cette inimitié sourde qui n'attendait qu'un prétexte pour éclater? Jalouse de mes avantages, — j'avais la naïveté de me croire en tout supérieure à ma sœur, — Sophie m'avait-elle à dessein calomniée, pour me rendre odieuse à son fiancé? D'ailleurs, si j'avais paru lui déplaire, M. Libert m'avait plu! Son indifférence elle-même m'avait troublée, attirée. Je m'étais surprise à l'examiner, à l'étudier avec un intérêt croissant. Il fixait forcément l'attention. Grand, bien fait, élégant, distingué dans toute sa personne , instruit, il savait causer avec esprit , autant que j'avais pu en juger, et le timbre de sa voix eût charmé l'oreille la plus diflTicile. Sa barbe noire, qu'il portait tout entière, et son large front, un peu dénudé, donnaient à sa physionomie un grand et beau caractère. Mais ce qui M m'avait frappée surtout en lui, c'était l'expression de ses yeux. Par moments , ses regards devenaient des éclairs, et semblaient lancer la foudre.

Il était certes bien capable d'inspirer et de partager une grande passion. Avait-il jamais aimé? Aimait-il ma sœur avec toute lardeur de sa nature? Ou plutôt n'éprouvait-il pour elle qu'une de ces afTections tendres et calmes, dans lesquelles le cœur seul cherche des satisfactions légitimes.

Tous ces mystères me préoccupèrent outre mesure, et, sans songer aux conséquences probables de ma détermination, je résolus d'en chercher et d'en trouver au besoin Texplication.

Avant tout, il fallait voir M. Libert et le voir seul. Me présenter chez lui, même sous le prétexte le plus spécieux, je ne pouvais y songer; lattirer dans mon salon me semblait pour le moins aussi difficile. Avant de me retirer, je l'avais engagé, assez froidement il est vrai, à venir me rendre visite. Il s'était contenté de déposer sa carte chez mon concierge. Après y avoir bien réfléchi, je crus devoir adopter, pour arriver à mes fins, un de ces moyens vulgaires dont le résultat est presque infaillible.

Un soir, j'allai rendre visite à ma sœur. C'était

son jour de réception. Je l'avais choisi à dessein.

M. Libert était seul avec elle lorsque j'entrai;

mais bientôt d'autres personnes se présentèrent.

Mon futur beau-frère me parut encore moins

aimable pour moi que le jour de notre i:)remière

entrevue. La conversation ne tarda pas à languir. Cette fois, je me gardai bien de la ranimer. Dès que les convenances le permirent, je me levai pour me retirer; mais, en m'avançant vers Sophie, je feignis de tomber et je poussai un cri de douleur. Chacun de s'empresser autour de moi. Mon pied droit avait tourné, je ne sais comment; je ne pouvais plus le poser à terre, tant il me faisait souffrir. Je me sentais incapable de descendre seule à ma voiture et de remonter mou escalier. Comme je Tavais prévu, Sophie engagea M. Libert à m'offrir son bras. Je m'empressai de refuser; elle insista. En les remerciant tous deux de leur obligeance, je fis un effort pour me diriger vers la porte, et je poussai un nouveau cri. Ma physionomie, très-mobile à ma volonté, accusait une vive souffrance. Bref, je jouai si bien mon rôle qu'aucune des personnes présentes ne se douta de ma supercherie. La résistance devenant impossible, j'acceptai enfin le bras du jeune architecte. En sortant du salon, M. Libert promit à ma sœur de revenir au plus vite lui donner de mes nouvelles.

Cette première escarmouche avait réussi au-delà de mes désirs. Je venais de contraindre mon ennemi par une ruse grossière, sans exciter sa méfiance, à pénétrer avec moi, et avec moi seule, dans

UN CHATIMENT i63

cet appartement qui semblait lui inspirer je ne sais quelle terreur ou quelle répulsion. J'étais parvenue à provoquer sa pitié ; je lui avais persuadé qu'il remplissait un devoir. Le danger auquel je l'exposais lui était d'autant difficile à éviter que sa loyauté ne pouvait même pas le soupçonner.

Pour profiter sûrement de cet avantage, il ne fallait point en abuser. Toutefois, je ne voulais pas octroyer sa liberté à mon prisonnier sans lui avoir imposé Tobligation, ou même le désir, de me rendre une seconde visite.

A peine M. Libert m'eut-il aidée à m'étendre sur le canapé de mon salon que, me plaignant d'une douleur plus vive, je feignis de m'évanouir. Aucun de mes domestiques n'était rentré, car je les avais tous envoyés au théâtre. M. Libert, fort embarrassé, errait au hasard dans mon appartement à la recherche d'un flacon quelconque. Je le suivais du regard sans qu'il s'en doutât. Enfin, il trouva des sels sur l'étagère de ma chambre à coucher, et, accourant près de moi, il se mit en quelque sorte à mes genoux pour me les faire respirer. Je crus devoir reprendre mes sens.

<c Mon cher monsieur, lui dis-je, en rouvrant les yeux, merci de vos bons soins... j'en suis plus

émue que je ne saurais l'exprimer J'avais

tellement souffert en montant mon escalier que

j'ai perdu un moment connaissance... Je me sens déjà beaucoup mieux. . . Retournez vers ma sœur. . . elle pourrait s'inquiéter de votre absence... » Et je lui tendis cordialement la main.

a En vérité , madame , me répondit-il, en prenant ma main, que je lui laissai pendant quelques instants, — le petit service que je viens de vous rendre ne mérite aucun remerciment... tout autre à ma place

— Vous vous calomniez, monsieur, m'écriai-je

sans lui permettre d'achever nul autre ne m'eût

témoigné un dévouement aussi tendre... Ce petit accident , qui n'aura pas de suites sérieuses , je l'espère, ne me rappelera que de doux souvenirs, car, en vous forçant à me donner une preuve si touchante de votre bonté, il me garantit dès à

présent le bonheur de Sophie Veuillez croire

du reste que je n'en avais jamais douté Mais,

de grâce, retournez vers ma sœur.

— N'insistez pas, madame, je ne puis pas et je ne veux pas vous abandonner seule dans l'état où vous vous trouvez.

— Sophie vous attend je lui ai promis, vous

le savez, en acceptant votre bras, de vous renvoyer au plus vite.

— Permettez-moi de rester auprès de vous jusqu'au retour de votre femme de chambre.

— Vous pourriez y rester bien longtemps, car je crois me rappeler qu'elle m'a demandé sa soirée pour aller au spectacle.

— Mais si vous perdiez de nouveau connaissance....

— N'ayez aucune crainte.... je me sens tout à fait remise.... mon pied même est moins douloureux.... abandonnez-moi sans remords.... ajoutai-

je avec un soupir j'ai l'habitude de souffrir

seule....

— Vous, madame? s'écria-t-il d'un accent étonné et curieux; on m'avait assuré.... je croyais.... que vous étiez la femme la plus entourée et la plus heureuse de tout Paris.

— Oui, sans doute, lui répondis-je après une courte pause.... ce salon, en ce moment désert, se remplit presque tous les soirs d'une foule brillante, empressée, louangeuse.... Je n'aurais qu'à faire un signe et mes flatteurs tomberaient à mes pieds, éperdus d'amour, de bonheur et de reconnaissance, comme ils me le diraient en choeur... Mais pouvezvous penser sincèrement qu'au centre même de cette agitation frivole, dans ce cercle toujours semblable d'adorations banales, je ne me trouve pas souvent, si ce n'est toujours, beaucoup plus seule que Sophie, lorsqu'elle attend avec sécurité l'heure, fortunée de votre visite Ah! soyez-en bien

persuadé, mon cher beau-frère, si l'un de nous deux doit envier la destinée de l'autre.... c'est moi.... Mais où me suis-je laissée entraîner?.... Pardonnez-moi, je vous en conjure, cette explosion de franchise et d'abandon.... Laissez-moi à mes souffrances.... à ma solitude.... à mes larmes.... elles ne doivent pas, elles ne peuvent pas vous intéresser!.... y>

M. Libert était plus qu'étonné, il était ému. En visant au cœur, j'avais habilement choisi mon premier point d'attaque. Le coup, bien décoché, avait porté. Je m'en aperçus au son de sa voix quand il essaya de me répondre et de se justifier. Mais j'étais trop prudente pour ne pas me contenter de ce succès....

(c Pardonnez-moi, lui dis-je en l'interrompant, ce moment d'égarement dont je suis un peu hon teuse... et promettez-moi de n'en parler à personne, pas même à ma sœur.... Vous le voyez.... j'avais bien raison de vous renvoyer.... vous êtes resté trop longtemps.... Maintenant retournez auprès de Sophie.... je ne vous le demande plus.... s'il le faut, je vous l'ordonne....

— Je suis tout prêt à vous obéir, madame, me répondit-il, mais, avant de me renvoyer, accordezmoi l'autorisation de venir demain m'informer, auprès de vous-même, de l'état de votre santé.

— Mon cher beau-frère, à qui donc ma maison serait-elle ouverte si ce n'était à vous?.... »

Je lui tendis de nouveau la main.... il la prit, la serra tendrement, et se retira en jetant sur moi un regard affectueux.

Dès que la porte se fut fermée sur lui, je me levai; je courus à la fenêtre, et, soulevant un de mes rideaux de manière à ne pouvoir être aperçue, je suivis M. Libert du regard jusqu'à ce qu'il eût disparu à l'angle de la rue.

Quel avait été mon but en jouant cette ridicule comédie ? changer en intérêt l'indifférence que me témoignait M. Libert? Ce but, je l'avais évidemment atteint. Le résultat dépassait même mon espérance. Mon succès devait donc me satisfaire. A quoi bon continuer désormais un rôle inutile, odieux? Dans quelle intention pouvaisje tenter d'attirer et de retenir auprès de moi mon futur beau-frère? Je ne l'aimais pas ; je n'avais nul désir d'en être aimée. Ma sœur, qui l'adorait, 'en était adorée. Ne risquais-je pas de compromettre un jour, par mes folles coquetteries, leur tranquillité, peut-être même leur bonheur? Je ne fis aucune de ces sages réflexions. Par curiosité, par désœuvrement, mais surtout par vanité, sans passion, sans tendresse, je m'efforçai d'inspirer à M. Libert d'abord une affection légi-

time, puis un amour coupable. Plus les obstacles devaient me sembler insurmontables, moins ils pouvaient m'arrêter. Entraînée par une irrésistible fatalité, j'agissais avant d'avoir songé seulement aux suites probables et possibles de mes actions. Une seule idée me possédait : je ne voulais pas qu'un homme, quel qu'il fut, pût, sans mentir, se vanter de m'avoir dédaignée.

M. Libert se présenta chez moi le lendemain dans l'après-midi, pour s'informer de ma santé. Je le reçus avec froideur. Il parut surpris, mais il n'osa pas se plaindre. Je piquais sa curiosité pour l'obligera revenir. Si grossier qu'il soit, ce moyen ne peut manquer de réussir.

Je ne raconterai pas ici tous les petits engagements qui précédèrent la rencontre décisive. Quelques épisodes, fort courts d'ailleurs, suffiront pour compléter ma confession.

J'étais d'autant plus sûre du résultat que mon adversaire n'avait aucune méfiance. Mon indifférence me permettait, en outre, dans toutes nos entrevues, de me servir le plus utilement possible de tous mes avantages.

La lutte ne pouvait pas être longue, je le savais, et je manœuvrais de mxanière à profiter du délai que m'imposait la nécessité. Les difficultés étaient grandes. Je ne me faisais, à cet égard.

aucune illusion; mais je me plaisais à répéter ce vers célèbre :

A vaincre sans péril on triomphe sans gloire.

A quel péril m'exposais-je cependant dans cette honteuse tentative? Quelle gloire pouvais-je en retirer? Pourquoi n'ai-je pas alors été capable de faire cette simple réflexion?

Deux semaines au plus me suffirent pour persuader à M. Libert que j'étais la plus méconnue, la plus malheureuse, la plus tendre de toutes les femmes. Sa qualité principale, je n'avais pas tardé à m'en apercevoir, était la bonté. Je commençai donc par exciter sa pitié. Je lui racontai ma vie, en me représentant comme la victime d'une destinée fatale. Abandonnée à des mercenaires dans mon enfance, orpheline à l'âge où les jeunes filles ont le plus grand besoin des exemples et des conseils maternels , élevée avec des étrangères par des maîtresses aussi incapables de me comprendre que de me diriger, enfermée pendant des années, sans amies, sans société, sans livres, sans air et sans soleil, dans une affreuse prison où se complaisaient les vieux parents qui m'avaient donné asile, sacrifiée à un inconnu qui s'était épris de moi en descendant de voiture et que je n'avais jamais aimé, n'ayant pas eu

même la consolation de devenir mère, je menais, depuis la mort de mon mari, une existence si triste, si solitaire, malgré les apparences qui m'accusaient, que plus d'une fois déjà je m'étais surprise à penser au suicide. Bien que mon salon se remplît presque chaque soir d'une foule empressée de courtisans, mon cœur, ce qui était vrai du reste , demeurait tout à fait libre. Je n'avais jamais aimé, je n'aimerais jamais aucun des hommes qui, dans je ne sais quel intérêt, prétendaient m'adorer. Au milieu du silence de la nuit, quand j'a^Dpelais en vain le sommeil, je rêvais bien souvent des félicités inconnues, poursuivies avec d'autant plus d'avidité que je n'avais pas encore pu les atteindre. Moi aussi, je me sentais capable d'éprouver et d'inspirer comme ma sœur une de ces affections sérieuses, profondes, durables, qui assurent le bonheur d'une vie entière. Ma prière serait-elle exaucée un jour?

En parlant ainsi, je donnais à ma voix un accent ému ; mes yeux, à demi voilés de petites larmes, sollicitaient un peu de compassion avec des regards d'une tristesse touchante. Nonchalamment couchée sur mon fauteuil, je me montrais bien plus abattue que passionnée. Dans ma douleur , dans mon abandon , je ne demandais qu'un consolateur, qu'un ami.

ce Avant d'épouser ma sœur, dis-je à mon futur beau-frère, en achevant ce long récit, interrompu par de fréquents soupirs, vous m' avez manifesté le désir de connaître le secret de ma vie... vous m'avez interrogée, je vous ai répondu; mon cœur vous est ouvert tout entier. Maintenant, vous n'avez plus rien à me demander, car je ne vous ai rien caché. Abandonnez-moi donc à ma destinée. Je vous en ai déjà supplié le jour de votre première visite. J'aurais désiré rester pour vous ce que je parais être, ce que je suis sans doute pour le m.onde , une femme coquette , ardente , bizarre , vaine , insensible , blasée. Mais , si ferme qu elle fût, ma résolution n'a pu résister aux pressantes sollicitations de votre noble cœur. Votre bonté m'a profondément touchée, je vous en remercie, car cette émotion , aussi douce que nouvelle pour moi, me laissera un délicieux souvenir. Ma confession m'a soulagée. Je me sens moins faible et moins triste. Je vous ai dû — je ne Toublierai jamais, soyez-en sûr — une des plus belles heures de ma vie. Encore une fois merci. Mais je ne veux pas avoir l'égoïsme de vous condamner à de nouveaux sacrifices. Votre temps ne vous appartient plus... ma sœur a acquis le droit de le réclamer tout entier. J'envie trop son bonheur, mon cher beau-frère, pour essayer de lui

en dérober la plus faible partie... Toutefois, ne me quittez pas, je vous en conjure, sans m'accorder une grâce...

— Vous n'avez qu'à commander, madame, je suis prêt à vous obéir , s'écria-t-il en m'interrompant...

— Ne parlez à personne, pas même à votre fiancée, des. révélations que m'a arrachées votre généreuse et délicate sympathie. Sophie me croit heureuse. A quoi bon la détromper ? Ce simple et court récit ne lui suffirait pas. Je connais son cœur. Elle me demanderait des détails qui la feraient souffrir autant que moi. Par tendresse pour elle, laissons-la tous deux dans son erreur... Vous me le promettez, n'est-ce pas? lui dis-je, en lui tendant la main après une courte pause.

— Je vous le promets, )> me répondit-il, et il déposa sur cette main, que je m'étais bien gardée de retirer, le plus honnête, mais le plus affectueux des baisers. Sa loyauté était aussi évidente que sa bonté. Je le remerciai, bien sûre qu'il tiendrait sa parole, et il prit congé de moi, plus ému que je n'aurais osé l'espérer.

Désormais, quoi qu'il arrivât, il y aurait un secret entre lai et moi. Si faible qu'il lui parût alors , ce premier lien ne devait pas tarder, dans la logique habituelle des faits de ce monde, à se res-

serrer 'de plus en plus jusqu'à ce qu'il devînt impossible à rompre sans le briser violemment.

M. Liber t, passant toutes ses soirées avec ma sœur , ne m'avait rendu visite que dans l'après-midi. Il lui était, par conséquent, facile de tenir nos relations secrètes sans avoir recours au mensonge, sans éveiller aucun soupçon. Il prit au sérieux ce rôle de consolateur que je lui avais offert, et qu'il s'était empressé d'accepter. Je lui avais inspiré une amitié si vive, qu'il commençait, à son insu , à se préoccuper presque exclusivement de mon bonheur. Je surveillais, avec un orgueil et une joie dont j'avais peine à réprimer l'explosion, ces rapides 'progrès de notre intimité. Pour voir tomber à mes pieds cet imprudent ami, il ne me manquait plus qu'une occasion. Gomme je l'avais toujours prévu, je n'eus pas besoin de la faire naître.

Un jour, M. Liber t me demanda la permission de venir me voir le lendemain dans la soirée. Ma sœur, engagée depuis longtemps, me dit-il, par des amies qu'il ne connaissait pas, s'était crue obligée d'accepter leur invitation. Après lui avoir

accordé cette faveur, je le priai de venir diner avec moi, lui promettant que nous serions seuls. J'avais donc vingt- quatre heures pour me préparer à cette dernière entrevue, qui, sans qu'il s'en doutât, devait décider de son sort. Quand il se présenta le lendemain, à l'heure fatale, il me trouva prête.

C'était une des plus chaudes soirées du mois d'août. L'air embrasé brûlait la poitrine haletante ; le corps énervé avait peine à se soutenir ; mais de mystérieux courants électriques lui donnaient par moments comme une vie nouvelle. Nous causâmes avec gaieté, en vrais amis, de choses indifférentes, et, quand, vers la fin du dîner, les domestiques se furent retirés, j'emmenai mon convive dans mon boudoir, pour y achever notre conversation, devenue déjà plus intime et plus intéressante.

M. Libert n'était jamais entré dans mon boudoir. Il s'arrêta sur le seuil comme en extase. C'était une petite pièce entièrement tendue en soie d'un bleu tendre. Deux stores, de la même étoffe et de la même couleur, n'y laissaient pénétrer qu'une lumière vague et voluptueuse. Les fleurs les plus rares, les plus éclatantes, y répandaient d'enivrants parfums. Pendant l'été, une belle natte de l'Lide remplaçait un épais tapis d'Aubus-

son sur le parquet, où des bois précieux dessinaient d'élégantes arabesques. Tout à l'entour, de larges divans de soie bleue, recouverts d'épais coussins, invitaient au repos. Les fenêtres, entr'ouvertes sur un vaste jardin, ne laissaient apercevoir que des arbres. Dans cette retraite silencieuse et embaumée, la solitude devenait une provocation. Je m'étais parée de ma plus charmante toilette, et la température de la journée m'avait autorisée à découvrir discrètement mes bras, ma poitrine et mes épaules. A ce moment, j'éprouvais, je l'avoue, une certaine émotion. Cette fois du moins, je n'étais pas tout à fait sûre de moi. Mais cette émotion, que ma voix laissait deviner, me servait au lieu de me nuire. Je la communiquais peu à peu à mon trop confiant consolateur, dont je ne cessais d'exciter les plus nobles sentiments. Un tel homme — je l'avais bien pressenti — ne pouvait être vaincu que par le cœur.

Notre conversation avait été plutôt sévère qu'enjouée. Je feignais une douce mélancolie, utile à mes desseins. Tout à coup, cessant de répondre , je parus m'abandonner à de sombres rêveries; mais, pour soutenir mon front qui se penchait avec tristesse, je ne manquai pas de donner à mon bras la pose que m'eût fait jjrendre.

s'il eut voulu me peindre, l'artiste le plus habile.

fi Qu'avez-vous donc ? ma chère belle-sœur, me demanda M. Liber t avec un accent ému, après m'avoir contemplée assez longteipps d'un regard à la fois compa Lissant et charmé.

— Mon cher Henri, — c'était la première fois que je me permettais de l'appeler ainsi, — je suis seule coupable, je le sais bien; mais n'avez-vous pas aussi quelque tort à vous reprocher?...

— Coupable! et de quoi? s'écria-t-il d'un ton inquiet.

— De n'avoir pas persisté dans mon premier refus... de vous avoir permis de m'oiïrir ici vos consolations...

— Et pourquoi donc?

— Pourquoi ? Pourquoi ? Vous m'adressez là une question qui m'embarrasse beaucoup, je vous l'avoue. Toutefois, vous m'avez inspiré trop d'estime et d'affection pour que je ne tente pas au moins d'y répondre... Puisqu'il faut vous l'apprendre, vos consolations... y> J'hésitai, en fixant sur lui un regard troublé...

(( Eh bien! madame, mes consolations...

— Me deviennent trop douces... Ne prenez pas ceci pour une déclaration, me hâtai-je d'ajouter en souriant, car je l'avais vu tressaillir. Dans la si-

tuation que la destinée nous a faite, il ne peut plus exister entre nous qu une franche et sûre amitié. Mais cette amitié, sans inconvénient pour vous, pourrait devenir dangereuse pour moi... Il est temps, croyez-le-moi, d'écouter les ordres de la raison... Elle me commande, quant à moi, de ne plus vous voir; et, si pénible que me soit ce sacrifice, je suis résolue à l'accomplir... dès ce soir... »

Ce langage lui causait une telle surprise qu'il ne savait que me répondre. Ses traits bouleversés témoignaient seuls de l'agitation de son âme. Sa bouche restait muette. Ses yeux fixes, plus tendres encore que passionnés , semblaient me contempler sans me voir.

— Mon ami , continuai-je , après une courte pause.... le seul reproche que je me trouve en droit de vous adresser, c'est d'avoir été trop bon pour moi. Vous ne saurez jamais combien, avant de vous connaître, j'avais été malheureuse; vous ne saurez jamais combien j'ai été touchée et reconnaissante des témoignages d'intérêt et d'affection que vous m'avez si loyalement prodigués depuis cette soirée fatale où un accident m'a permis d'apprécier toute la noblesse de votre caractère, toutes les qualités de votre cœur.... mais vous ne voudriez pas aggraver mon malheur

en essayant de me consoler....

— Est-ce possible, grand Dieu.... s'écria-t-il ?

— Hélas I oui, lui répondis-je, avec un soupir.... et d'une voix à demi-éteinte.

— Je ne vous comprends plus en vérité.... De grâce, madame, me demanda-t-il, expliquez-vous plus clairement ?

— Je vous le répète, mon ami, vos questions me troublent plus que je ne pourrais le dire.... »

Il n'y avait plus à reculer. Sans hésiter, avec une résolution qui m' étonna moi-même, je frappai les derniers coups.

(c Me croyez- vous donc insensible ? m'écriai-je avec un accent passionné ? N'avez-vous jamais songé qu'un jour, demain peut-être, je serai trop touchée, trop reconnaissante de l'intérêt que vous me témoignez.... Mon cœur peut-il répondre du lendemain.... Je ne vous aime pas aujourd'hui, mais si je me surprenais à vous aimer, puisque vous me contraignez à vous révéler les appréhensions de ma raison et les faiblesses de mon cœur.... »

Il baissa la tête et garda le silence.

« Vous vous taisez maintenant, lui dis-je, parce que vous n'avez rien à me répondre.... J'ai enfin ouvert vos yeux à la lumière.... Ce malheur, plus terrible pour moi que pour vous, serait-il donc si étrange?.,.. La nature vous a comblé de ses dons. Outre la jeunesse, vous avez la beauté, la

distinction, l'esprit, la grâce; vous êtes bon; vous me prodiguez de si douces preuves d'affection qu'en y pensant seulement je me sens prête à pleurer.... Je suis jeune aussi, mon ami. Mon cœur, qui n'a jamais été satisfait, a des désirs de tendresse dont je me sens parfois effrayée.... Et vous vous étonneriez que, dans une heure d'égarement, au fond de ma solitude, oubliant les obligations sacrées qui vous lient, j'eusse la faiblesse de me surprendre à rêver pour moi-même un avenir de bonheur dont une autre doit jouir bientôt.... Non, non.... Il en est temps encore.... partez.... partez vite.... Pardonnez-moi ces aveux insensés qui m'échappent malgré moi. . . . oubliez. . . . oubliez.... comme je m'efforcerai d'oublier à mon tour.... »

Il avait pris ma main tremblante et il la couvrait de tendres baisers.... En essayant de le repousser, je me rapprochai de lui, et lios lèvres se rencontrèrent....

Le lendemain matin, vers neuf heures, je reçus le billet suivant :

ce Madame,

« Vous m'avez indignement sacrifié à je ne sais quel caprice. L'incroyable faiblesse dont je

rougis ce matin, et dont je serai victime, ne me permet pas de vous reprocher votre trahison. Mais le coup qui m'a frappé atteint une autre personne. Votre sœur eût dû vous être sacrée. Vous avez commis un véritable crime en détruisant son bonheur et son avenir. Je ne vous le pardonnerai jamais.

(c Je suis trop loyal pour ne pas faire à votre sœur ma confession tout entière. Un pareil aveu est une rupture complète. Je ne dois pas et je veux pas solliciter l'oubli de ma faute. Désormais ma fiancée ne peut plus être ma femme. Je l'aime et je l'estime trop pour lui demander, pour en accepter, une pareille humiliation. Je lui épargnerai même la crainte d'une rencontre possible. Dans quelques semaines j'aurai quitté Paris et la France. Mon exil sera éternel. Puissiez- vous vous reprocher un jour le mal que vous nous aurez fait. Puissiez-vous vous en repentir assez pour que Dieu vous le pardonne.

« Henri Libert. »

Cette lettre , je suis obligée de l'avouer, me causa plus de surprise que d'émotion. Non-seulement je ne sus pas la comprendre, mais je refusai d'y croire. Ils se bouderont pendant quelque temps, me dis-je à moi-même, puis ils se raccom-

moderont. Sophie sera bien heureuse de lui pardonner. D'ailleurs, pourquoi lui faire une pareille confidence ? Elle n'avait eu aucun soupçon ! A quoi bon troubler sa sécurité et risquer de compromettre son avenir? M. Libert n'est qu'un sot s'il réalise les menaces de sa colère. N'importe! je savais bien qu'il ne pourrait pas me résister? EL, sur cette agréable pensée, je donnai l'ordre à mon cocher d'atteler pour me conduire au bois, où je me montrai toute fière de ce nouveau triomphe qui flattait mon incurable orgueil, mais qui détruisait à jamais, comme me l'avait écrit M. Libert, le bonheur de deux êtres bien plus dignes que moi d'être heureux.

Ma sœur, en effet, fut frappée au cœur. Elle ne répondit même pas à la lettre qu'elle reçut de son fiancé. La semaine suivante, dès qu'elle eût mis ordre à ses affaires, elle entra dans un couvent dont elle ne devait plus sortir que pour venir m'assister à'mes derniers moments. Quant à M. Libert, il ne tarda pas à partir pour l'Amérique, où il mourut de chagrin quelques années après.

Comment ce dénoûment me laissa-t-il presque indifférente? Quand j'y songe aujourd'hui, je ne puis parvenir à me l'expliquer. Si incroyable qu'elle paraisse, j'ai promis de dire la vérité, et je tiens ma parole

La mesure était comble, et cependant l'expiation se fit longtemps attendre. Je devais vivre bien des années encore dans ces ténèbres morales où j'étais jjlongée depuis mon enfance.

L'histoire de ma vie pendant ce long intervalle n'offrirait aucun intérêt, ne contiendrait aucun enseignement. Avant de reprendre ma triste confession, je veux toutefois esquisser ici le portrait d un homme dont la conquête^ comme je le disais alors dans le jargon du monde où je me plaisais à vivre, fut un des grands succès de ma vanité.

M. de la Roche (il s'appelait Laroche) était grand, bien fait, d'un embonpoint proportionné à sa haute et large stature ; il avait le front élevé, un nez aquilin, de grands yeux ombragés d'épais sourcils, des cheveux abondants et toutes les apparences de la santé la plus robuste. Au premier aspect, il attirait forcément le regard. Partout où il se présentait, il semblait provoquer l'admiration et l'envie. Sa physionomie, il est vrai, n'exprimait jamais qu'un seul sentiment: la satisfaction que lui causait toute sa personne. Ce n" était point un rôle qu'il jouait. La sincérité de sa conviction ne

pouvait être mise en doute. Cependant, tout n'était pas pour le mieux dans le plus beau des hommes possibles. Les critiques sévères ou jaloux lui reprochaient la vulgarité de sa tournure, l'éclat trop frais de son teint, l'ampleur démesurée de ses favoris, la grosseur de ses mains et surtout l'expression de béatitude sufïïsante dont témoignaient en tout temps ses traits, ses gestes et sa démarche. L'ensemble, bien qu'harmonieux, manquait d'élégance et de distinction.

Si content qu'il fût et qu'il se montrât de tous ces hasards de la naissance, M. de la Roche croyait à son esprit bien plus encore qu'à sa beauté ; et pourtant il n'avait pas même assez d'intelligence pour comprendre qu'il n'était qu'un sot. L'éducation eût été impuissante à réparer en lui cette erreur de la nature. Trop sûr qu'il ne devait rien ignorer, il n'avait jamais rien appris. Nulle discussion publique ou privée n'eût modifié ou rectifié, en quoi que ce fût, une seule de ses idées. Il n'admettait pas qu'on se permît de le contredire. Sa sottise se croyait douée d'infaillibilité. Quand il avait formulé une opinion, ses inférieurs n'avaient qu'à se prosterner et à se soumettre. S'il s'appliquait à lui-même la loi qu'il imposait aux autres, s'il obéissait toujours, avec autant d'humilité que d'empressement, aux volontés de ses supérieurs, c'était

18i UN CHATIMENT

uniquement par calcul et par lâcheté. Pour ne pas compromettre ses intérêts, il répétait tout ce qu'on lui ordonnait de dire, mais, fût-elle l'absurdité la plus évidente, il ne renonçait jamais à sa propre opinion.

Ce sot ridicule eut du moins l'esprit de n'avoir pas plus de principes qu'il n'avait d'intelligence et de cœur. Pour parvenir tout à la fois aux honneurs et à la fortune, il ne recula devant l'emploi d'aucun moyen; aussi sa vie ne fut-elle qu'un long triomphe. Les femmes se le disputèrent, les hommes l'envièrent; toutes ses entreprises réussirent au delà de ses espérances ; il amassa, en peu d'années, un immense capital qu'il ne cessa d'augmenter de mois en mois, de semaine en semaine, de jour en jour ; il fut décoré de plusieurs ordres qui ne s'achètent pas; ses concitoyens, émerveillés de ses succès croissants, le nommèrent, presque à l'unanimité leur représentant à la chambre des Députés; une erreur excusable d'un roi trompé réleva au rang de pair de France; et, quand il mourut, moins estimable, moins intelligent, plus vain, plus égoïste, mais plus riche, plus courtisé, plus honoré, qu'il ne l'avait jamais été, il fut vraiment autorisé à croire que l'État perdait en lui un de ses 'plus grands et de ses plus utiles serviteurs.

Dans tout" le cours superbe de sa longue, heureuse et éclatante carrière , son imperturbable amour-propre ne subit qu'un échec sérieux. Pendant vingt années, de 1830 à 1850, la liberté politique résista, malgré quelques défaites partielles, à son mépris et à ses attaques. L'absolutisme militaire était pour lui l'idéal des gouvernements. Si la dictature lui eût été confiée, il se fût bien gardé de laisser subsister même le Gode civil, qu'il ne pardonna jamais à Napoléon. Quand l'Empire tomba sous les fautes de l'Empereur, l'avènement du droit politique l'épouvanta. Les faiblesses de la Restauration pour la Charte octroyée excitèrent plus d'une fois son indignation, qu'il se garda bien toufois de laisser éclater. Aussi applaudit-il avec transport aux Ordonnances de 1830. A peine, il est vrai, la liberté triomphante eut-elle, après trois jours d une lutte immortelle, donné la couronne à un souverain élu, qu'il s'empressa d'acclamer ce le nouvel état de choses, yy (c ou le rétablissement de l'ordre, » comme il appelait la royauté de Juillet. Pendant dix-hnit années, il fut, sans se préoccuper un seul jour des contradictions radicales de leur politique, le très-humble laquais de tous les ministres qui se succédèrent; mais, je dois lui rendre cette justice : entre les serviteurs les plus insensés et les plus violents de Louis-Philippe,

il se distingua toujours au premier rang par sa haine forcenée contre toutes les libertés en général, et contre la liberté de la presse en particulier. Ces mots seuls, dès qu'ils retentissaient à ses oreilles, lui causaient de, véritables accès de fureur. Ce modéré ne savait plus alors se rendre maître de lui-même. Tout journaliste, tout député qui n'adoptait pas comme lui, sur toutes les questions possibles, toutes les opinions de tous les gouvernements, lui semblait digne de la déportation perpétuelle. Pour lui, l'ambitieux n'était pas l'intrigant sans pudeur, sans remords, et le plus souvent sans talent, qui, acceptant tout, reniant tout, glorifiant tout, occupe sous tous les régimes les emplois les mieux rétribués ; c'était l'honnête homme qui vit modestement des produits incertains de son travail personnel, refuse toutes les fonctions publiques , afin de mettre son indépendance à l'abri du soupçon, et, quand le devoir l'exige, sait faire, sans hésiter, à ses principes, le sacrifice de sa position, de sa liberté, et s'il le faut, de sa vie.

J'étais tombée à cette époque dans un tel affaissement intellectuel et moral que j'admirais sérieusement cet imbécile. Je lui permettais même, sans trop de déplaisir, de feindre pour moi une passion qu'il était incapable de ressentir. Ces sou-

venirs du moins ne sont que ridicules. S'ils me font rougir aujourd'hui, ils ne me rendent pas odieuse à moi-même et aux autres.

Ainsi s'écoulait, depuis trop d'années, ma vie sottement inutile, lorsqu'une métamorphose complète s'opéra en moi. Ce changement radical ne fut pas immédiat , mais si lès progrès en restèrent d'abord un peu lents, aucune crise n'en arrêta le développement continu.

Un soir, Caroline , que je voyais à de rares intervalles , parce qu'elle fréquentait en toute saison les plus fameux tripots du continent, à la recherche d'une chance favorable, Caroline, disje, m'avait emmenée avec elle à la première représentation d'une féerie en trente tableaux. Tout Paris devait assister à cette solennité. Nous nous fussions crues déshonorées , si nous n'y eussions pas été remarquées à notre place habituelle. Nous aimions d'ailleurs avec passion ces sortes de pièces qui ne peuvent satisfaire que. les yeux. L'esprit ne tente aucun effort pour les comprendre et les juger; le cœur, en outre, n'y éprouve jamais une de ces émotions violentes qui fatiguent la sensibi-

lité, et, nuisant parfois à la placidité des traits, peuvent compromettre , au moins pour une soirée, la réputation de la beauté la plus incontestée.

Ce soir-là, vers le milieu de la représentation, dans un entracte plus long que de coutume, mes yeux se portèrent par hasard sur un jeune homme assis au-dessous de notre loge, au premier rang de la galerie. En ce moment, il paraissait nous regarder avec une certaine complaisance, et, lorsque Caroline tourna la tête de son côté, il la salua d'un air un peu froid.

« Quel est ce jeune homme, ? lui demandai -je ?

— Un jeune avocat qui doit plaider pour moi un procès qu'il m'a fallu intenter à mon propriétaire.

— Il se nomme ?

— Paul Frenières.

— Et il demeure ?. . .

— Ma foi, ma chère, je n'en sais rien... mais à quoi son adresse peut-elle te servir ?. »

Sa réponse me rappela à moi-même, car, depuis le moment où mes yeux avaient rencontré ceux de ce jeune homme, je m'étais abandonnée à une étrange rêverie que dissipa la voix de Caroline.

« A rien, répondis-je en riant à mon amie, je ne sais même plus ce que je t'ai demandé. y>

Caroline n'avait pas remarqué mon trouble.

Nous parlâmes de la pièce , des acteurs, des décors et des costumes. Du reste, notre conversation ne fut pas longue. La toile s'était levée, et le quatrième acte commençait. Mais en vain les tableaux se succédèrent, de plus en plus fantastiques, de plus en plus éblouissants ; en vain, les excentricités les plus merveilleuses excitèrent les applaudissements enthousiastes des spectateurs ; pendant plusieurs scènes, je ne regardai, je n'écoutai rien. Je ne vis plus que M. Paul Frenières. Toutefois, il n'attendit pas la fin de la pièce, qui se prolongea jusqu'à deux heures du matin. Quand il fut parti, les costumes, les clowns et les décors me l'eurent bien vite fait oublier. L'apothéose me ravit, et nous nous séparâmes, Caroline et moi, en nous félicitant d'avoir pu assister à cette belle représentation.

Quatre ou cinq semaines après, je causais avec mon amie, dans son salon, d'une toilette nouvelle, lorsque sa femme de chambre annonça M. Paul Frenières. Le jeune avocat venait demander à sa cliente quelques papiers indispensables. Sa visite fut très-courte et il ne s'occupa que de l'affaire qui l'avait rendue nécessaire. Nous n'échangeâmes ensemble aucune parole. Pendant qu'il s'entretenait avec Caroline, j'eus le temps de le contempler à mon aise, et l'im-

pression qu'il avait produite sur moi au théâtre se renouvela plus vive encore.

A cette époque, j'avais déjà dépassé ma quarantième année. Je paraissais beaucoup plus jeune que mon âge; mais mes idées, mes sentiments, mes goûts se modifiaient de jour en jour à mon insu. Je désirais vaguement, sans y bien réfléchir, une existence plus sérieuse, plus utile, plus, satisfaisante que celle dont je commençais à me lasser. Je voyais déjà M. de la Roche à peu près tel qu'il était. Sa nullité me révoltait; le stupide dédain dont il s'efforçait d'écraser tous les hommes moins riches , moins puissants et moins décorés que lui , m'inspirait un dégoût mêlé de haine. Plus il me devenait antipathique et, je puis le dire, odieux, plus je constatais avec regret qu'aucune affection solide n'adoucirait l'amertume de mes dernières années. La vieillesse, qui s'avançait à grands pas, me causait un effroi mortel. Dès que je cesserais de leur paraître jeune, mes courtisans ne tarderaient pas, je n'en étais que trop certaine, à s'éloigner pour ne plus revenir. Avec ma beauté, je verrais fuir loin de moi toutes ces passions égoïstes qu'elle seule pouvait encore faire naître et retenir. Le temps approchait où nul devoir, pas même la reconnaissance, ne fixerait dans ma solitude un de ces

amis intimes que le plaisir et la vanité avaient attirés à mes fêtes.

Depuis que j'avais vu M. Frenières, ces idées ne cessaient de me tourmenter. Bien qu'elles me fussent de plus en plus pénibles, loin de les chasser avec horreur, je me plaisais en quelque sorte à les évoquer, à les entretenir, à les analyser. Ma vie était un mélange bizarre d'alternatives de tristesse et de joie. Tantôt je me laissais tomber, sans cause apparente, dans une mélancolie profonde; tantôt, au contraire, je jouissais d'un bienêtre moral que je n'avais jamais ni désiré, ni connu. Ce qui me surprenait le plus, c'est que tout ce qui m'avait distrait autrefois me causait un ennui inconsolable ; en revanche, tout ce qui m'avait repoussé m'attirait irrésistiblement. Un avenir mystérieux m'apparaissait par intervalles. Mais je m'efforçais en vain d'en saisir à la dérobée quelque détail à travers les brumes confuses qui m'en cachaient même l'ensemble. De vagues pressentiments, dont je ne cherchais pas encore l'explication, m'avertissaient que je touchais ï une crise heureuse de ma vie morale.

Plus de trois mois s'écoulèrent ainsi. Sans m'en douter, je m'étais transformée malgré moi. Je pensais de plus en plus à M. Frenières. Je ne me m'avouais pas encore que je l'aimais. Cette idée,

si elle se fût présentée alors à mon esprit, m'eût fait sourire de pitié. Avais-je jamais aimé? Ne m'étais-je pas moquée sans raison de toutes les affections profondes et vraies ? Je ne savais pas m'explique? d'ailleurs l'attraction magnétique que M. Frenières exerçait sur moi. Je l'avais à peine entrevu; je ne le connaissais pas; il était jeune et je touchais à l'âge où le cœur hélas ! n'a plus le droit d'aimer. Mais, plus je m'efforçais par mes raisonnements de chasser ce souvenir importun, plus il revenait s'imposer avec une force nouvelle à ma mémoire, à mes pensées. Il m'obsédait et me charmait en même temps. C'était ma consolation, c'était ma joie, c'était ma vie.

Que je me trouvais seule, au milieu de cette foule indifférente, légère, inutile, qui s'agitait autour de moi ! Que le vide réel de mon existence me paraissait profond! Je n'avais plus de famille ; mon dernier frère avait succombé à je ne sais quelle maladie dans un voyage lointain ! Je n'osais pas même penser à ma sœur, qui, au fond de son couvent, était plus morte pour moi que pour le monde! Combien je regrettais alors de n'avoir jamais été mère! Par moments même je songeais à M. Sabran, et j'aurais voulu vivre encore avec mon mari dans cet intérieur monotone et froid,

OÙ j'étais sûre au moins de trouver en lui un appui, un consolateur et un ami. La solitude, que j!avais d'abord recherchée, me devenait de plus en plus insupportable.

Un matin, je me sentis si triste, j'éprouvai un tel désir de revoir M. Frenières, que je me demandai où et comment je pourrais le rencontrer. Après avoir mûrement réfléchi, je me décidai à me rendre au Palais de Justice. A mesure que j'en approchais, mon émotion augmentait. En gravissant les degrés qui montent à la salle des Pas-Perdus, j'avais -peine h me soutenir sur mes jambes chancelantes. Parvenue au dernier palier, je fus obligée de me pencher à une fenêtre pour respirer l'air du dehors. Mon cœur battait avec violence, mes yeux ne distinguaient plus rien, quand je me décidai enfin à pénétrer dans la grande salle, où se promenaient en tous sens un grand nombre d'avocats. Je n'osai pas d'abord regarder ceux qui passèrent auprès de moi, tant je craignais de reconnaître celui que je cherchais. J'avais eu le soin de cacher ma figure sous un voile très - épais qui ne permettait pas de distinguer mes traits. Il me semblait que ma physionomie et ma démarche trahissaient l'agitation de mon âme. Peu à peu, cependant, je me calmai et je m'enhardis. Mais toutes mes re-

cherches furent inutiles. Craignant avec raison d'avoir été trop regardée, je me ]3réparais à me retirer, lorsque je fis un violent effort sur moimême; je demandai à un jeune avocat s'il n'avait pas vu M. Frenières au Palais. Rien de plus naturel après tout, dans un tel lieu, qu'une semblable question, a M^ Frenières, me répondit ce jeune homme, va plaider à l'instant à la première Chambre, d'où vous m'avez vu sortir, y) Je le repierciai, et, me dirigeant sans hésiter vers la porte qu'il m'avait indiquée du geste, j'entrai dans la première Chambre du tribunal.

L'espace, trop restreint, réservé au public était entièrement rempli; une multitude bigarrée s'y pressait en tumulte, car l'audience venait d'être suspendue. La majeure partie des assistants étaient des stagiaires qui n'avaient pu trouver place aux bancs du barreau. Quelques petits rentiers inoccupés , deux ou trois concierges en retraite, cinq ou six étrangers et plusieurs femmes com- Xjosaient le reste de l'auditoire. Je me ghssai dans la foule sans être remarquée , et , grâce à la complaisance de deux jeunes gens qui s'empressaient de me céder leur place, je parvins jusqu'à la barrière en planches établie entre l'espace concédé au pubhc et celui qui est spécialement destiné aux avocats ou aux avoués. A ce

moment, le président du tribunal, ayant repris sa place sur son siège, prononça ces paroles, qui me causèrent une vive émotion.

« M^ Frenières, vous avez la parole. » M. Frenières s'était levé à l'entrée du président et des autres membres du tribunal. Depuis quelques instants, je pouvais le contempler tout à mon aise, car il se trouvait placé, presque devant moi, à une très-faible distance. En dépit de l'accoutrement ridicule dont une coutume du moyen âge l'obligeait encore à s'affubler, je le trouvai bien plus distingué, bien plus intéressant, si j'ose employer ce mot, que lors de nos deux précédentes rencontres. Son teint était animé; ses yeux brillaient d'un étrange éclat. A ses regards, à sa pose, à ses gestes, aux mouvements fébriles de ses lèvres, on voyait combien il était impatient de prendre la parole pour remplir le devoir le plus sacré de son ministère, c'est-à-dire pour défendre un accusé qu'il savait innocent.

Un silence profond régnait dans la salle, quand M. Frenières prononça la première parole de sa plaidoirie. Il n'en avait pas achevé la vingtième plirase que sa cause était gagnée. La foule accourue pour Tentendre paraissait d'autant plus se réjouir de son succès qu'elle s'intéressait évidemment à sa cliente, une jeune mère à laquelle un

mari, aussi indigne d'estime que d'affection, prétendait enlever deux enfants. Sa voix émue, pleine, sonore, charmait l'oreille et allait au cœur. Des frémissements d'approbation et de plaisir circulaient dans l'auditoire à mesure qu'il écrasait de son dédain et de ses représailles trop justifiées le misérable qui avait osé, dans un vil intérêt d'argent, se faire l'accusateur d'une pauvre femme dont les souffrances dépassaient encore les vertus. On se sentait heureux de partager sa conviction , car on ne doutait pas de sa sincérité, et on avait en même temps la certitude qu'elle était une éloquente manifestation de la vérité. Avec quelle joie je voyais surtout la fourberie démasquée, le mensonge dévoilé, le crime, qui écha^Dpe aux châtiments de la loi, dénoncé et livré au mépris public» Un moment obscurcie par ces diffamations honteuses, que des avocats qui ont du talent , mais qui ont perdu depuis longtemps l'habitude de se respecter, ne rougissent pas de débiter sciemment à prix d'or, la vérité, de plus en j)lus évidente, éclatait h tous les yeux.

Le président du tribunal crut devoir interrompre la plaidoirie à peine commencée. M. Frenières sollicita l'autorisation de continuer. « 11 faut, s'écria-t-il, que la défense, comme l'attaque, soit publique et complète; un acquittement,

UN CHATIMENT igi

je veux dire le gain de son procès, ne peut suffire à ma cliente y) et, dans un récit rapide, animé, émouvant, varié de ton et d'expressions, toujours élevé, il exposa en les expliquant tous les faits de la cause : une jeune fille, sans expérience et sans volonté , vendue par sa mère à un millionnaire aussi âgé c[ue corrompu; les surprises, les désenchantements, les douleurs , des désespoirs de la femme trahie d'abord pour des courtisanes, puis complètement abandonnée ; la ruine totale du mari dans une spéculation véreuse; la résignation et le courage de la mère qui avait usé sa sailté en travaillant pour ses enfants; la pureté de ses mœurs récompensée par la vénération universelle; et enfin, le mari assez ingrat, assez dépravé, pour essayer de flétrir tant de vertus dans le seul but de faire annuler à son profit une donation dont ses enfants seuls devaient profiter.

M. Frenières n'avait pas achevé sa péroraison que des applaudissements involontaires éclataient clans toutes les parties de la salle. Ses confrères le félicitèrent affectueusement, plus encore, il est vrai, de son éloquence que de la bonté de sa cause. Le président et les juges eux-mêmes paraissaient émus. Du reste, le jugement, rédigé pendant la plaidoirie, témoigna par ses considérants de Findignation qu'un procès si scandaleux avait causée

au tribunal. Quant à moi, je pleurais sans songer à retenir et à cacher mes larmes. Mon émotion n'étonna personne. On me j)rit sans doute pour une amie ou pour une parente de la cliente de M. P'renières. La foule, en effet, s'ouvrit avec respect devant moi quand, sans trop savoir ce que je faisais, je me dirigeai vers la porte, d'un pas mal assuré et mon mouchoir mouillé sur les yeux. C'était la première fois que j'assistais à une pareille scène, que j'entendais les plus nobles sentiments exprimés dans un beau langage avec une éloquence entraînante. Avant ce jour j'ignorais ce qu'était, ce que pouvait être un orateur. En outre, combien les émotions, qui m'avaient si profondément remuée, pendant l'admirable plaidoirie de M. Frenières, différaient de celles que j'avais jusqu'alors éprouvées au théâtre. Devant ce tribunal je versais des pleurs, non pour des malheurs imaginaires, plus ou moins vraisemblables, mais pour des souffrances qui n'étaient, hélas ! que trop réelles. eTe venais peut-être de coudoyer , dans la salle des Pas-Perdus, la noble femme dont les infortunes, la résignation et le courage avaient excité jusqu'à l'enthousiasme ma pitié et mon admiration. Mon attendrissement était plutôt pour moi une joie qu'une douleur. Je me sentais devenir meilleure à mesure que mes impressions de-

venaient plus profondes et plus vives. Je voyais, avec autant de plaisir que de surprise, naître et se développer en moi un irrésistible besoin de charité. Au sortir même de l'audience, j'eusse voulu porter à la pauvre mère et à ses enfants des consolations et des secours. Soulager des malheureux! cette idée, qui ne m'était jamais venue, me causait tout à la fois de douces espérances et de cruels remords quand je songeais à l'avenir et au passé.

A dater de ce moment, je ne pus me le cacher à moi-même, je m'épris d'une inexj)licable tendresse pourM. Frenières. Ce sentiment bizarre et puissant qui s'emparait de moi avec une force indomptable n'était pas de l'amour. Était-ce de l'amitié? Mais nous ne nous attachons d'ordinaire qu'à ceux dont une assez longue expérience nous a permis d'apprécier l'esprit, le caractère et la bonté. Non, c'était une sympathie instinctive, désintéressée, prête à tout donner sans rien demander, insatiable de dévouement. Tous les besoins, jus-

qu'alors comprimés, de ma natm^e morale faisaient une explosion subite pour se manifester et se satisfaire en même temps. . J'avais perdu le souvenir du passé ; j'entrevoyais déjà l'avenir dans le présent. Il me semblait qu'une vie nouvelle commençait pour moi. J'entrais brusquement dans un monde inconnu dont je ne soupçonnais même plus l'existence; j'apercevais des horizons que je n'avais jamais rêvés et qui m'éblouissaient. En un mot, j'aimais, tout à la fois, M. Frenières, — je ne tardai pas à en être trop certaine, — comme un frère, comme un époux, comme un fils, comme un amant....

Ce dernier mot exige une courte explication. La passion étrange que je ressentais ne subissait le joug d'aucun désir égoïste. Mais elle devint bientôt jalouse de toutes les faveurs que pouvaient obtenir, espérer même, des rivales ignorées. Du reste, ce n'était point sa beauté qui avait attiré et retenu mes regards sur M. Frenières. Physiquement, il se distinguait peu de la foule. Il était d'une taille moyenne et un peu trop maigre. Ses traits, bien qu'assez réguliers, manquaient d'originalité et même de charme. Il avait le teint jaune d'un Asiatique. Ce qui m'avait fascinée pendant sa plaidoirie , c'était l'élégance exquise de ses manières; c'était l'expression, à la fois honnête

énergique et douce de sa physionomie; c'était son regard, qui avait illuminé d'une lumière aussi éclatante que soudaine les ténèbres où je végétais depuis ma naissance ; c'était son âme, qui parlait à la mienne, qui la réveillait de son long sommeil, et qui allait la faire vivre enfin pour la purifier et la sauver. Grâce à lui je devenais, j'étais déjà une autre femme.

Mes pensées se succédaient sans ordre et sans suite. Mon esprit errait à l'aventure à travers les espaces imaginaires, décrivant des orbites impossibles pour revenir toujours au même point. Un moment, je me croyais folle ; quelques instants après je pleurais de joie, puis je maudissais ma destinée. Je me demandais, avec anxiété, bien que je n'eusse certes aucun espoir, aucun désir de l'épouser, si M. Frenières était marié, s'il aimait une autre femme, s'il pourrait jamais m'aimer !

Trois semaines après, j'envoyais à tous les habitués de mon salon une lettre qui leur annonçait mon départ prochain de Paris pour une saison entière. Ma santé, leur disais-je, exigeait un séjour prolongé à la campagne. D'insupportables, mes favoris m'étaient devenus tout à fait odieux. Gomment avais-je eu le courage de subir si longtemps leurs fadeurs et leurs sottises ? Je ne pouvais le concevoir. Je rougissais do moi-

môme en y songeant. Et pendant tant d'années, j'avais eu la naïveté de les regarder comme l'élite de la société parisienne !

Le surlendemain de ce jour, vers quatre heures, je me fis conduire chez M. Frenières.

Il était seul quand on m'annonça, et je fus introduite immédiatement auprès de lui.

(c Monsieur, lui dis-je, dès que je fus assise, un hasard heureux m'a conduite hier à la première chambre du tribunal, et j'ai eu le plaisir de vous entendre plaider pour M""^ X... Que votre modestie se rassure !... Je ne viens pas vous féliciter du succès si glorieux et si mérité que vous avez obtenu... Mon seul but, en me présentant chez vous, est de vous demander l'adresse de M""' X... Je m'estimerais très-heureuse, si je pouvais lui rendre, ainsi qu'à ses enfants, tous les services dont elle me semble digne... Je suis veuve, je n'ai jamais été mère, je n'ai plus de famille, je suis riche, et je désire plus que personne consoler ceux qui souffrent, subvenir aux besoins de ceux qui luttent bravement, mais inutilement, contre la misère. »

Il me remercia avec effusion , me donna l'adresse que je sollicitais, et me reconduisit jusqu'à la porte de son appartement sans me demander même mon nom. Je lui sus gré de sa discrétion ;

mais je ne pus m'empêcher de regretter qu'il n'eût pas été plus curieux.

Ainsi, grâce à une série de circonstances favo-' râbles, je devins en quelques mois d'une femme à la mode, sans esprit et sans cœur , une sœur declla--^^ rite, aussi heureuse qu'étonnée du nouveau rôle que lui réservait la Providence.

Toutefois, ce brusque changement ne méritait encore pas plus de récompenses que d'éloges. Si je commençais à pratiquer le bien, je ne remplissais pas un devoir que m'imposait ma conscience. M. Frenières était le mobile unique de mes pensées et de toutes mes actions. Je n'avais qu'un but : me rendre digne de lui. Non que je songeasse sérieusement à m'en faire aimer. Je ne recherchais, je n'espérais alors pour prix de mes bonnes œuvres que son estime. Sur ma demande, M'"'' X... ma protégée, et d'autres personnes, qui avaient eu l'occasion d'apprécier le talent et les vertus de M. Frenières, s'étaient empressées de me fournir sur lui tous les renBeignements que je pouvais désirer. Je^ne me trompais pas; il méritait bien ma tendresse, mon admiration et ma reconnaissance. A chaque pas que je faisais dans cette vie nouvelle, ou, saijs s'en douter, il me servait de guide, je le remefciais, au fond du cœur, des douces et nobles émotioais dont je lui

étais rerlevable ; je m'efforçais d'augmenter la dette sacrée que je me trouvais heureuse de contracter envers lui.

Il était né dans une condition modeste au cœur même du centre de la France. Son père tenait h bail les terres d'un de ces gentillâtres provinciaux qui se vantent de leur noblesse, parce que leurs ancêtres ont, on ne sait à quelle époque, séparé en deux parties un nom trop facile à anoblir. Élevé jusqu'à douze ans dans la ferme paternelle par une mère supérieure h sa position sociale, il avait grandi librement à l'air vif et pur de la montagne. Son intelligence s'était développée à mesure que son corps se fortifiait dans cette atmosphère et sous cette influence bienfaisantes. La nature l'avait heureusement doué. S'il n'était pas remarquable par son extérieur, — il était surtout un peu petit, — il avait, je l'ai déjà dit, une physionomie agréable, une tournure distinguée, une tenue parfaite, et des yeux si éloquents que la parole lui était inutile pour exprimer ses sentiments, voire même ses idées. Le timbre de sa voix, d'une douceur pénétrante, déployait à sa volonté une vigueur (jui commandait, non-seulement 1 attention, mais le respect et l'obéissance. Intellectuellement parlant, il n'était inférieur à aucun de ses contemporains les plus illustres. Capa])le de

s'élever jusqu'aux plus hautes conceptions de l'esprit humain, il savait étudier, analyser, comprendre les détails de n'importe quelle question avec autant de promptitude et de sagacité qu'il en saisissait l'ensemble. Sa mémoire n'avait pas de limites; sa curiosité n'était jamais satisfaite. 11 eût voulu tout savoir, tout ax^profondir. Langues, philosophie, mathématiques, droit, sciences, histoire, littérature, il n'ignorait rien de ce qu'un homme intelligent, et avide de s'instruire, j)eut apprendre dans le cours raj)ide et fugitif de sa misérable vie. Si aucun art ne lui était familier, aucun du moins ne lui était étranger. Il jugeait un monument, un tableau, une sculpture, avec la même sûreté de goût qu'une symphonie ou un opéra. Tout ce qui était vraiment beau, grand, fort, sublime, dans l'art ou dans la nature, l'attirait, le charmait, le ravissait jusqu'aux larmes. Partout où il eût ambitionné une ijlace, il se fût bientôt et sans peine élevé au premier rang.

Ses qualités morales le distinguaient bien plus encore des autres hommes que ses facultés intellectuelles. 11 était bon jusqu'à la faiblesse, charitable jusqu'à la prodigalité, désintéressé jusqu'au sacrifice. Sa modestie égalait son méritci Bien qu'il eût la conscience de toute sa valeur, il ne donnait jamais aucune preuve de vanité, car il com-

prit toujours combien il restait au-dessous du type idéal qu'il avait rêvé pour modèle. Malgré son admirable vivacité, son imagination obéissait sans cesse à tous les ordres de sa raison. Les scrupules de sa loyauté étonnèrent souvent les hommes les plus honnêtes. Bien qu'il n'eût jamais pu croire aux rigueurs éternelles d'un Dieu impitoyable , qu'il eût foi ou non en une autre vie, il ne transgressait aucune loi divine ni humaine. La loi divine était pour lui sa conscience qui lui montrait toujours le droit chemin. S'il eût j)u, dans un moment d'égarement et d'oubli, commettre la faute la plus légère contre la délicatesse, l'honneur et la probité, il eût été son propre confesseur et son propre juge; il ne se fût pas absous sans s'être imposé un châtiment sévère. Une de ses meilleures qualités devint parfois en lui un défaut. Il avait une telle haine du mensonge qu'il disait trop souvent la vérité. Par horreur de l'hypocrisie, il se laissait emporter à des accès de franchise pendant lesquels il blessait sans nécessité des amours-propres assez respectables et des vanités qui n'étaient que ridicules.

Un ,homme si intelligent, si loyal, si dévoué, ne pouvait manquer d'appartenir au grand parti de la liberté. Dès qu'il eût l'âge de raison, il s'y plaça résolument au premier rang , mais il ne s'y

distingua pas moins par sa modération que par son courage. Il combattit avec une égale énergie tous les despotismes, sous quelque masque qu'ils tentassent de se cacher. Sans orgueil et sans ambition, il ne flatta pas plus la multitude qu'il ne courtisa le pouvoir. Pendant toute sa carrière politique, il ne se laissa jamais entraîner, par son intérêt personnel , hors de la voie qu'il s'était tracée, et, quand son parti crut devoir s'en écarter quelquefois pour assurer le succès d'une combinaison stratégique, il refusa de le suivre. La liberté, qu'il aimait avec passion, pour laquelle il se sacrifia en toute circonstance et dont, malgré les revers qu'il eut le regret d'essuyer, il prépara le triomphe définitif, ce n'était pas la liberté d'une caste, d'une secte ou d'une coterie; c'était la liberté universelle, sage, modérée, tolérante, la liberté possible, qui garantit tous les intérêts, protège tous les droits, respecte toutes les croyances, maintient l'ordre avec la loi seule, proclame la paix universelle, ne déclare la guerre qu'à l'ignorance, ne combat que par la discussion toutes les théories sincères, si extravagantes qu'elles puissent être, s'efforce de prouver aux derniers représentants du passé à quel point il leur importe, dans leur intérêt, de se modifier, et, sans vouloir faire table rase du présent, sait

Ijréparer prudemment les progrès de l'avenir^ Il était trop sensé pour avoir la prétention de réaliser tous ses rêves. L'empire du monde, il le savait, n'avait appartenu que trop souvent à l'intrigue, à la sottise, au parjure et à la violence I Gomme il appréciait les hommes à leur juste valeur, comme, en récompense de ses services modestes et désintéressés , il n'ambitionnait pas même la popularité, les échecs qu'il eut la douleur d'essuyer ne lui causèrent ni surjDrise ni découragement. Loin de l'étonner, la fortune croissante de M. de La Roche, et son élévation aux plus hautes dignités de l'État lui semblèrent des conséquences nécessaires de sa nullité, de sa lâcheté, de son improbité politique. Les honnêtes gens n'avaient-ils pas toujours été bafoués, diffamés, emprisonnés, exilés, parfois même égorgés par les coquins avec le glaive de la loi ! Bien que le résultat final de la lutte lui semblât assuré, le triomphe momentané de la force sur le droit, l'abaissement des âmes, l'affaiblissement continu de la moralité publique, le fétichisme des multitudes pour les panaches, les canons et les sabres, les résistances insensées des classes supérieures, les erreurs non moins regrettables des classes pauvres, le jetèrent dans ime profonde tristesse. S'il ne doutait point de l'avenir, il craignait par moments, et cette pensée lai arrachait des

larmes amères , de ne pas vivre encore assez de jours pour avoir la satisfaction d'assister à la chute de tous les despotismes et à la renaissance de toutes les libertés.

Qui expliquerait tous les mystères du cœur humain? M. Frenières ressemblait beaucoup à M. Sabran par sa loyauté, par ses idées, par son dévouement. Je n'avais jamais pu, malgré la profonde estime dont il me semblait digne, aimer mon mari , et M. Frenières , presque à la première vue, m'avait inspiré une passion qui grandissait de jour en jour, d'heure en heure. Ce n'était plus de l'amour, c'était de l'idolâtrie. Je ne pensais qu'à lui. Jo ne vivais plus que pour lui. Je le cherchais partout, dans la rue qu'il habitait, au palais, au théâtre, chaque fois et aussi longtemps que je pouvais tenter de le rencontrer sans être trop remarquée. Rarement, hélas! ces poursuites ignorées étaient favorisées du succès. J'étais plus triste d'ailleurs, quand ma curiosité avait été satisfaite, de le voir s'éloigner que je n'avais été

heureuse de l'apercevoir. Ces émotions, nouvelles

pour moi, mais dont je rougissais parfois, devenaient toute ma vie.

Dans ces longues rêveries solitaires, je m'exaltais au point d'oublier mon âge, mon jjassé et ma situation. Je me croyais aussi jeune que mon cœur. Je m'imaginais, •tant j'étais impatiente de me consacrer au bonheur de M. Frenières, que je pourrais encore le rendre heureux; je me surprenais même à désirer ardemment un avenir impossible. Combien je regrettais alors les années que j'avais perdues sans le connaître et sans l'aimer ! Que j'eusse voulu parfois le vieillir de vingt ans , le priver de la parole , le ruiner, l'étendre pour toujours sur un lit de douleur et courir à son chevet , pour lui offrir ma tendresse et mon dévouement. Lorsque, après ces crises de folie, je recouvrais la raison, je me livrais tour à tour à une mélancolie profonde ou à des accès de jalousie qui me causaient autant de douleur que d'effroi. Mrs rivales inconnues m'inspiraient une haine mortelle. Par moments, je voulais aller les surprendre pour les punir de leur bonheur. En un mot, j'aimais comme je n'avais jamais aimé, j'aimais comme on aime à vingt ans! J'éprouvais tous les désirs, toutes les ardeurs, toutes les inquiétudes, toutes les tendresses, toutes les fureurs d'une passion vierge,

assez naïve et assez forte pour se croire éternelle. Je souffrais d'autant plus cruellement que je n'osais confier mon désespoir à personne.

J'avais modifié sans transition toutes mes habitudes. Une fois fermé, mon salon ne se rouvrit plus à mes anciens amis, qui furent bientôt consolés. Je ne recevais guère un- peu intimement que Caroline. Cette métamorphose l'intriguait , mais ses interrogations n'obtenaient aucune réponse. Toutes les distractions que j'avais jadis recherchées de préférence, la promenade au bois, le théâtre, le monde, me causaient une répulsion invincible. Je ne sortais plus de mon appartement que les jours où, par hasard, j'avais l'espérance de rencontrer M. Frenières sur mon chemin. Cette tension continue de mon esprit vers un même objet, les émotions violentes qui m'agitaient, l'isolement et le repos que je m'imposais, finirent par altérer ma santé. Je maigrissais de jour en jour; non-seulement mon teint perdait son éclat, mais il prenait des teintes livides. Quelques rides commençaient à apparaître ou à me menacer. En moins de trois mois j'avais vieilli de plusieurs années. Ce changement, dont je constatais chaque matin les progrès avec une douloureuse terreur, rendait de plus en plus sensible l'énorme différence d'âge qui me semblait l'obs-

tacle le plus insurmontable à la réalisation de mes rêves. Mes dernières illusions s'envolaient une à une, et, perdant tout courage, j'invoquais la mort libératrice.

La fille aînée de ma protégée, Julia X., la cliente de M. Frenières, venait de faire sa première communion. Je m'étais généreusement chargée de toutes les dépenses que devait entraîner cette cérémonie, et la pauvre mère m'en avait témoigné une vive reconnaissance, Ses enfants me bénissaient tous les jours dans leurs prières. La plus douce récompense de mes bienfaits était la conviction que M. Frenières en avait été instruit et touché. Madame X. me l'avait répété plusieurs fois sans se douter de la joie que me faisaient éprouver ses confidences. Un soir elle me ]:endit encore plus heureuse :

« J'ai dit tant de bien de vous à M. de Frenières, ajouta-t-elle, qu'il désire vous connaître. »

Cette révélation me troubla à tel point que je faillis perdre connaissance , mais ce fut pour moi un trait de lumière :

a Eh bien! m'empressai-je de répondre à madame X... son désir, je vous l'avoue, est partagé. Venez après demain, vous et vos deux filles, dîner avec moi et j'inviterai M. Frenières. J'espère qu'il ne refusera pas mon invitation. »

Madame X... s'excusa : elle s'était imposée, dans sa position, l'obligation de ne pas sortir de son isolement; elle n'avait pas de toilette; ses enfants étaient bien jemies. Je lui promis que nous serions seuls ; j'insistai, et elle céda.

A peine rentrée chez moi, j'écrivis à M. Frenières un petit billet, bien simple et bien froid, mais si habilement tourné qu'un refus me semblait impossible. En eifet, le lendemain , un domestique m'apporta son acceptation que j'attendais. J'allais enfin le voir à mon aise, causer avec lui, le recevoir chez moi, à ma table, dans l'intimité. Cette espérance me rendait aussi triste que joyeuse. Quelle impi'ession produirais-je sur lui? quelle opinion emporterait-il de moi ?

L'heure, si vivement désirée, si impatiemment attendue, sonna enfin. Je me trouvais seule quand M. Frenières fut introduit dans mon salon. Madame X... et ses enfants arrivèrent en retard. La journée avait été pluvieuse et les voitures étaient plus que rares. Je ne sais si mon hôte s'aperçut de mon trouble, mais je fis de vains eflbrts pour le lui cacher. A coup sûr il ne l'attribua point à la véritable cause ; il ne devina pas le secret de mon cœur. Je le remerciai, en balbutiant, de l'honneur qu'il avait daigné me faire. Dans la crainte de me trahir, je ne savais comment engager la

conversation, et il s'apprêtait à me tirer d'embarras quand on annonça mes autres convives.

Le dîner fut un peu solennel. Le babil des deux enfants parvint seul à l'égayer. Nous ne causâmes guère que de banalités. Un moment seulement, Julia (madame X...), m'accabla d'éloges qui me firent rougir, et M. Frenières me remercia avec effusion de mes bontés pour sa cliente. Je me contentai de m'incliner. Si j'eusse essayé de le remercier de vive voix, il m'eût été, je crois, impossible de retenir mes larmes. Je l'écoutais, je le contemplais, je l'admirais dans une sorte d'extase. Son regard, quand il s'arrêtait par hasard sur moi, faisait courir dans tout mon corps un frisson magnétique. Les exagérations, dont je m'étais moquée dans les romans avec la plus ironique incrédulité, me semblaient vraisemblables, et cependant la vivacité de mes impressions était si extraordinaire à mon âge que, par instants, je me croyais en proie à une véritable hallucination. Cette soirée, si morne et si triste pour un spectateur désintéressé, fut, qui me l'eût dit jadis? une des plus douces de ma vie entière.

Le dîner fini, nous passâmes au salon où la conversation devint un peu plus animée. M. Frenières, toutefois, n'y resta pas longtemps. Une affaire importante exigeait sa présence dans un

quartier éloigné. Je n'essayai pas de le retenir. En prenant congé de moi, il me tendit sa main, et je lui tendis la mienne qu'il serra avec cordialité. « Permettez-moi, madame, me dit-il après m'avoir fait un dernier salut, de vous remercier, au nom de l'intéressante famille avec laquelle je vous laisse, des bontés que vous avez eues pour elle. Vous pouve'z compter sur sa reconnaissance et sur la mienne.

— Monsieur, lui répondis-je, je n'abandonnerai jamais votre protégée. Mais je puis soulager encore d'autres infortunes. Si vous désirez me donner un témoignage de votre reconnaissance, fournissez-moi de nouvelles occasions d'exercer ma charité.

— Je n'oublierai pas , madame, soyez-en sûre, ajouta-t-il, la noble pétition que vous m'adressez...

— De grâce, m'écriai-je, prenez vis-à-vis de moi l'engagement d'exaucer ma prière...

— Puisque vous l'exigez, madame, me dit-il un peu surpris de ma vivacité, je vous le promets...

— Merci, mille fois merci, monsieur, » lui répondis-je.

Il me salua de nouveau, et la porte du salon, que le domestique avait ouverte, se referma sur lui.

Ainsi j'avais maintenant un prétexte pour le revoir sans exciter ses soupçons ; ainsi nous

étions liés l'un à l'autre par une œuvre commune qui devait forcément nous réunir. Cette assurance me rendit si heureuse que j'accablai de riches cadeaux les enfants de ma protégée.

Deux semaines se passèrent toutefois sans que j'osasse essayer de rappeler sa promesse à M. Frenières. J'attendais une visite avec une impatience croissante. Je me condamnais à une détention presque continue. Un jour pourtant je fus obligée de sortir pour une affaire urgente, et, à mon retour, mon concierge me remit la carte de M. Frenières. Il m'avait demandée avec instance, et il avait paru vivement contrarié de ne pas me rencontrer. Ce contre-temps me désespéra. J'en pleurai en montant seule à mon appartement. Ne pouvant me consoler, je résolus d'aller moi-même chez M. Frenières pour m'excuser de mon absence et lui demander le service qu'il m'avait promis de me rendre. Je me montrai si généreuse, si tendre envers ses pauvres, qu'il se vit obligé de venir plus tard m'en remercier, et, peu à peu, j'obtins de lui de nouvelles recommandations qui le contraignirent à m' apporter de nouveaux témoignages de considération et de reconnaissance.

Mais, hélas ! ces relations, assez rares d'ailleurs, et toujours restreintes à l'objet qui les avait fait naître et qui seul pouvait les entretenir, irritaient,

aggravaient ma passion au lieu de la calmer et de la soulager. Plus je voyais M. Frenières, plus j'éprouvais le besoin de le revoir. Quand nous nous séparions, j'avais peine à contenir l'explosion de ma douleur. Mes désirs n'avaient plus de bornes. J'aurais voulu être sans cesse seule auprès de lui, vivre de sa vie, connaître toutes ses pensées, partager tous ses sentiments , lui prodiguer à toute heure les preuves les plus touchantes de ma tendresse. Dans mes nuits solitaires, je le cherchais souvent auprès de moi pour lui faire enfin l'aveu de mon amour, et mes bras qui s'efforçaient de l'atteindre n'embrassaient que le vide. Hélas ! je lui avais toujours été indifférente. Il ignorait ma passion. Mes regards pas plus que mes paroles ne lui avaient révélé le désordre de mon cœur. Il n'avait donc pas même pitié de moi , et si le bien que je faisais à ses pauvres lui inspirait quelques sentiments de gratitude, je pouvais à peine compter sur son amitié. Dans mon délire, je bénissais et je maudissais tour à tour le hasard qui nous avait rapprochés. Aimer sans être aimée, sans espérance de l'être , je le subissais ce supplice que j'avais infligé avec tant de cruauté à M. Sabran !

Pendant bien des années je m'étais rarement surprise à penser à mon mari. Ce souvenir se pré-

sentait-il à ma mémoire , je m'empressais de le chasser. Je le redoutais comme mi remords. Depuis que j'aimais M. Frenieres, je l'acceptais comme une expiation. Je me rappelais avec d'amers regrets ma froideur, mon ingratitude, ma trahison envers M. Sabran. Sa bonté, sa tendresse, si mal récompensées, me faisaient pleurer. Je comprenais tout ce qu'il avait dû souffrir, et je songeais, avec un eifroi vengeur, à la lettre mystérieuse dont son notaire était dépositaire et que je devais lire quinze années seulement après sa mort.

Plus je me sentais malheureuse, plus je devenais charitable. Je ne l'avais d'abord été que pour M. Frenieres , je l'étais maintenant pour moimême. Soulager les infortunes, dont j'avais été entourée jusqu'à ce jour sans le savoir, était mon unique consolation. Si je parvenais quelquefois à oublier mes souffrances, c'était en essuyant les larmes de quelque pauvre femme bien plus malheureuse que moi. La charité était ma seule joie en ce monde, le besoin le j)lus impérieux de mon cœur. Je me demandais parfois comment j'avais pu vivre tant d'années dans l'oubli complet de toutes les misères qui se lamentaient en vain autour de mes folles dissipations, comment j'avais pu ignorer le bonheur que peut donner un regard

reconnaissant. Toutes ces jouissances morales, je les devais à M. Frenières, et, quand je les savourais, je lui en témoignais secrètement ma gratitude en l'aimant plus encore que je ne l'avais jamais aimé.

Grâce à sa bienfaisante influence, mon esprit se développait en même temps que mon cœur. Après avoir renoncé aux plaisirs de la vanité pour rechercher les satisfactions du devoir accompli, je m'étais complu à m'isoler dans une retraite volontaire. Pendant les loisirs que me laissait la charité, lorsque je voulais chasser l'idée fixe qui me causait à la ibis tant de joies et tant de peines, je demandais des distractions à l'étude. Mon esprit, que les futilités les plus stupides pouvaient seules intéresser autrefois, était devenu sérieux. D'abord je lus un grand nombre d'ouvrages dont les titres eussent suffi jadis à me les faire rejeter au plus vite, puis je me mis à méditer sur diverses questions que mon esprit se plaisait à soulever. Peu à peu, je me i}osai à moi-même des problèmes philosophiques, politiques ou littéraires, et j'en cherchai la solution avec une curiosité et un succès qui m'étonnèrent et qui me ravirent. A chaque pas que je faisais dans ce monde inconnu, je découvrais des horizons nouveaux, au delà desquels j'étais impatiente de m'élancer.

Une année s'écoula ainsi : année de passion inutile, de désirs trompés, d'illusions perdues, de fureurs et de jalousies sans raison et sans résultat, de journées sans repos, de nuits sans sommeil, mais de bienfaits récompensés, d'études salutaires et fortes, de connaissances acquises , de préjugés détruits. Mon caractère prenait une trempe virile. Je me sentais capable d'un grand effort. Il ne restait presque plus rien en moi de la femme coquette, ignorante, égoïste, des jours passés. Un matin, pendant que j'étais à ma toilette, une métamorphose nouvelle s'opéra en moi. En me regardant dans ma glace, je me vis tout à coup, pour la première fois, telle que j'étais, c'est-à-dire tout à fait vieille, incapable d'inspirer d'autre sentiment que l'amitié. Les folles espérances d'un amour insensé me firent honte. Je me jurai à moi-même de vaincre désormais des faiblesses aussi indignes que ridicules^ Ce serment, je l'ai tenu, Dieu en soit loué! non sans peine, je ne crains pas de l'avouer; mais avec une fermeté dont j'ai eu le droit d'être hère. Si les luttes qu'il me fallut soutenir contre mon cœur furent longues et douloureures, ma raison triompha toujours. A peine

eus-je remporté sur moi-même cette grande victoire morale qu'à l'agitation fébrile qui me tuait lentement succéda un calme réparateur , bientôt suivi du rétablissement de ma santé.

Dès que je fus vraiment sûre de moi, je résolus de mettre à exécution un projet que j'avais longtemps médité. J'écrivis à M. Frenières une lettre pressante, en lui demandant un rendez -vous pour le soir même. Il accourut à l'heure fixée, et je le reçus dans mon boudoir, où jusqu'alors il n'avait jamais pénétré.

(c Quel malheur vous menace? me demanda-t-il avec anxiété, dès qu'il se fut assis. J'espère que vous n'avez aucune mauvaise nouvelle à m'annoncer.

— Aucune î lui répondis-je, rassurez-vous; mais veuillez me prêter une oreille attentive... je ne vous retiendrai pas longtemps d'ailleurs... Pardonnez-moi de vous avoir imposé cette visite...

.j'aime mieux vous faire de vive voix que par écrit la demande que vous allez entendre.

— Je vous écoute, madame !

— Ma franchise a horreur des circonlocutions ; dût-elle vous étonner d'abord, je vais droit au but. Le soir où je vous ai vu pour la première fois, vous m'avez inspiré une sympathie profonde qui s'est bien vite transformée en une affection pas-

sionnôe, 2')ermettez-moi ce mot. Mieux je vous ai connu, plus je vous ai estimé, plus je me suis attachée à vous... je comprends votre surprise; mais de grâce, ne m'interrompez pas... Si je me permets de vous faire, avec une telle sincérité, un pareil aveu, c'est que la tendresse que je ressens pour vous peut s'affirmer hautement... Au lieu d'en rougir, j'en suis fière... laissez-moi ajouter que j'en suis digne. Mon passé m'a laissé des regrets que je vous avouerai un jour, mais je puis répondre de l'avenir... je me sens tout à fait sûre de moi... La tendresse que je vous offre, c'est la tendresse d'une mère... Veuve depuis bien des années, je n'ai pas eu le bonheur d'avoir un enfant à aimer... Vous êtes orphelin... soyez mon fils... Permettez-moi de vous adopter, de vous léguer toute ma fortune... de vivre avec vous, de vous prodiguer à toute heure, jusqu'à ma mort, les témoignages de l'amour maternel le plus désintéressé et le plus dévoué... »

Pendant que je lui avais parlé, son étonnement s'était manifesté à diverses reprises par ses gestes et par ses regards, mais sa bouche était restée muette... Quand je me tus enfm, il garda encore quelques instants le silence, puis il me dit d'une voix émue :

« Madame, votre proposition m'a encorejjfcç

touché que surpris... je ne sais comment vous en remercier, et, quelque décision qne je prenne, j'en conserverai le souvenir avec gratitude... Toutefois, vous devez le comprendre, je ne puis accepter qu'après de mûres réflexions l'offre si généreuse, si honorable, que vous me faites de votre affection et de votre fortune... Permettez-moi donc de me retirer... Dans quelques jours, j'aurai l'honneur de vous apporter ou de vous envoyer ma réponse.

— De grâce, monsieur... ne m'abandonnez pas ainsi... Avant de prendre congé de moi, peut-être pour toujours, promettez votre jjitié à une pauvre femme, sans famille, sans enfants, sans amis, qui mouiTa de douleur et de regret, si vons ne lui permettez pas de vous aimer... Exaucez ma prière... ne brisez point le dernier espoir qui me rattache à la vie... »

Je m'étais levée en prononçant ces paroles. J'avais un pressentiment du malheur qui m'était réservé. En dépit de ma ferme résolution, malgré l'empire que j'exerçais en réalité sur moimême, je fus tentée un moment de me jeter dans ses bras, de lui avouer ma faiblesse et mon amour, de le presser sur mon cœur, de le retenir par mes caresses, par mes serments, par mes larmes , jusqu'à ce qu'il m'eût appelée sa mère. Je me contins eepeudant. Mais cet effort avait été au-dessus

de mes forces, je m'assis sur mon fauteuil en sanglottant.

Gomme il ne pouvait pas deviner les désirs, les tortures, les ambitions, les besoins de mon cœur, mes larmes l'étonnèrent encore plus que mes parôles. Toutefois, craignant sans doute d'être contraint, s'il restait plus longtemps auprès de moi, à m'en demander la cause.

— Vous le voyez, me dit-il, cette entrevue si courte a encore été trop longue... puisqu'elle vous fait souffrir... Nous avons besoin tous deux, dans une circonstance aussi grave, de calme et de réflexion. Ce que j'ai de mieux à faire maintenant, c'est de me retirer... Quoiqu'il arrive, comptez, je vous le répète, sur ma reconnaissance. »

Et , déposant un baiser respectueux sur Tune de mes mains que j'avais laissée retomber, il s'éloigna sans que j'eusse la force de me relever pour le reconduire.

Trois nuits et trois jours se passèrent durant lesquelles je ne cessai pas un instant d'interroger l'avenir avec une anxiété poignante. J'étais plus souvent découragée que confiante. Si un sourire égayait par moment mes traits sombres et abattus, je pleurais pendant de longues heures. A chaque bruit qui frappait mon oreille toujours préoccupée, je tressaillais de la tête aux pieds. Une angoisse inexprimable torturait mon cœur.

UN CHATIMENT llb

Jamais un accusé n'a attendu avec une plus mortelle inquiétude l'arrêt qui doit le condamner ou l'absoudre.

Enfin le soir du troisième jour, après mon dîner, ma femme de chambre se présenta à la porte de mon boudoir.

Je ne me trompais pas, j'en avais la certitude : c'était la réponse que j'attendais.

Quand ma femme de chambre m'eut remis la lettre de M. Frenières — j'avais reconnu de loin Fenveloppe et l'écriture — je restai longtemps immobile, muette, sans oser l'ouvrir. Je la contemplais d'un œil fixe et morne, ne doutant déjà plus du refus qu'elle contenait.

J'étais seule dans ce salon que j'avais vu jadis si brillant, si animé !

Malgré moi je me rappelai la nuit fatale où, rentrant doublement coupable du bal de l'Opéra, j'avais trouvé près du cadavre déjà glacé de mon mari cette lettre secrète qui avait été pour moi seule, il est vrai, une sorte de condamnation, et que j'avais eu le tort de trop vite oublier. Ma poitrine haletante se soulevait avec peine... j'étouffais... je n'entendais jjlus... je ne voyais plus... Tout à coup je ils un violent elîbrt et je rompis le cachet.

Je coijie cette lettre, que j'eus le courage de lire jusqu'au dernier mot.

ce Madame,

(c II m'est, à mon grand regret, impossible d'accepter l'offre généreuse que vous m'avez faite. Ce qui me coûte plus encore que mon refus, c'est que ma loyauté m'oblige à vous en révéler le véritable motif.

(c Je ne vous connaissais que par votre charité lorsque vous m'avez, en me promettant une tendresse de mère, demandé l'affection d'un fils. Avant de contracter une obligation si grave, j'ai dû, vous le coijiprendrez sans peine, rechercher sur votre passé des renseignements qui jusqu'alors m'avaient été inutiles. Ces renseignements, sur lesquels je ne dois réclamer aucune explication, m'ont déterminé à prendre la résolution pénible que j'ai la douleur de vous annoncer. Touché par votre repentir et par votre expiation, je vous pardonnerais sans aucun doute vos torts passés envers votre mari, envers votre sœur et envers vous-même, mais ces tristes souvenirs ne me permettraient pas peut-être de satisfaire, comme vous pourriez le dé- . sirer, l'affection dévouée que vous me promettez. Je le craindrais du moins, et l'avenir que votre cœur a rêvé, en serait trop cruellement troublé.

« Si je ne puis être un fils pour vous, je puis encore moins devenir votre héritier. En aucun temps, en

aucune circonstance je n'accepterai de vous, à moins que ce ne soit pour la distribuer aussitôt aux indigents, la plus petite partie de votre fortune. Cette fortune, M. Sabran vous l'a léguée en mourant par son testament.

Excusez-moi, madame, si j'ose me permettre de vous rappeler un pareil souvenir, mais votre offre et vos instances m'ont réduit à cette douloureuse nécessité que je déplore plus que je ne saurais vous le dire.

(c Agréez, madame, avec mes remer ciments et mes regrets, les vœux que je fais et que je île cesserai jamais de faire pour votre bonheur.

ce Paul Frenières. y>

Je n'eus pas même le temps de lire la signature. . . à peine eus-je achevé le dernier mot, que je tombai sans connaissance sur le parquet...

Lorsque je recouvrai l'usage de mes sens, j'étais couchée sur mon lit.

La lumière pâle et vacillante d'une veilleuse éclairait ma chambre.

Je n'entendais aucun bruit au dehors ni autour

de moi. D'abord il me sembla que je venais de chasser avec effort un lourd cauchemar dont je sentais encore la pénible oppression. Une force invincible me condamnait à un repos absolu. Mes idées étaient confuses et incertaines. Mes souvenirs, que je cherchais en vain à rassembler, passaient et repassaient sans ordre et sans suite dans ma mémoire, comme emportés dans un rapide tourbillon. Pourtant mes yeux, à demi ouverts, ne me trompaient pas. C'était bien ma chambre; c'était bien mon lit que je voyais. Une sueur froide inondait mon front et mes joues. Telle était ma faiblesse que je ne savais i)as si je renaissais à la vie ou si j'allais exhaler mon dernier soupir. Je refermai mes yeux comme pour rendre mon âme à Dieu.

En ce moment une voix douce murmura à mon oreille :

(c Tout va bien, chère dame, le docteur répond de vous. Mais ne vous fatiguez pas encore à parler. Tâchez même de ne pas penser ; il le faut absolument... »

Je rouvris les yeux et je vis une jeune religieuse qui essuyait avec un linge fin, d'une main légère, les gouttes de sueur dont mon visage était couvert. Je voulus la remercier, l'interroger..... Je fis im effort inutile.... Aucun son ne sortit de ma bouche, et je retombai dans ma léthargie.

11 était grand jour lorsque je me réveillai pour la seconde fois. Le soleil — un beau soleil d'octobre — entrait dans ma chambre ijar les fenêtres ouvertes. Quelques-uns de ses doux et chauds rayons venaient se jouer sur mon lit et m'y réchauffer. Un air vif et pur me ranimait. J'étais moins faible ou plus sûre de mes impressions et de mes sensations. Non-seulement je vivais, mais il ne m'était plus possible d'en douter.

Julia avait remplacé à mon chevet la religieuse que j'y avais un instant entrevue, pendant je ne sais quelle nuit.

(c Chère bienfaitrice, me dit-elle en me baisant les mains, enfin vous êtes sauvée...

— J'ai donc été malade, lui demandai-je, car ma mémoire n'était pas encore revenue ?

— Très-malade, me répondit-elle, mais tout danger a disparu. N'ayez aucune inquiétude.

— Que m'importe la vie? m'écriai-je avec un soupir. Je commençais à me rappeler vaguement cette lettre qui m'avait abattue d'un seul coup.

— Vous n'avez pas le droit de mourir volontairement, ajouta-t-elle en m'interrompant et en mettant un doigt sur ma bouche. Vous vivrez malgré vous, s'il le faut, pour ceux qui vous aiment. Mais en tout cas, et quant à présent, vous n'êtes pas maîtresse de vos actions. Plus tard nous cause-

rons, nous discuterons au besoin, et, lorsque vous m'aurez entendue, vous prendrez le parti qui vous conviendra le mieux. Aujourd'hui, par ordre de la Faculté, je vous oblige à vivre et à m' obéir. Or, je vous condamne pour quelques jours encore au silence le plus absolu. Si vous parlez malgré nous, nous avons ordre, la religieuse et moi, de ne pas vous répondre. »

Je voulus en vain protester contre cette tyrannie. L'effort que je ^venais de faire pour écouter madame X... m'avait tellement fatiguée, que je me soumis à son arrêt sans même murmurer.

Ma convalescence fut longue. Plus d'un mois s 'écoula avant que le médecin qui me soignait me permit de me lever. Je restai deux autres mois étendue sur mon canapé. Le quatrième mois seulement, je pus sortir de ma chambre. La secousse avait été si forte que j'étais demeurée, après ma chute, près d'une semaine sans reprendre connaissance, ou du moins, sans recouvrer l'usage complet de mes facultés intellectuelles. Pendant plus de quarante-huit heures on avait désespéré de ma vie. Les sages prescriptions des médecins, ma forte constitution et surtout les soins dévoués de madame X... et de la religieuse me sauvèrent. Mais, comme je l'avais dit à madame X..., j'eusse mieux aimé mourir.

Durant ma convalescence je ne prononçai pas une seule fois le nom de M. Frenières, et madame X..., qui savait certainement tous mes secrets, se garda bien de faire la plus légère allusion à la véritable cause de ma maladie. Je recouvrais peu à peu mes forces, mais ma maigreur était encore effrayante. J'avais peine à me reconnaître quand je me voyais passer dans une glace. Je n'étais plus que l'ombre de moi-même. Le médecin, dont la science devenait inutile, avait cessé ses visites. Si Julia, inquiète de mon amaigrissement, allait le consulter : (c Je n'ai i)lus, lui répondait-il, qu'un seul remède, je ne dirai pas à ordonner, mais à conseiller, la distraction.... C'est le moral qui est malade ; je ne sais pas soigner les âmes. »

La bonne Julia s'efforçait en vain de me distraire. Ses tentatives les plus délicates m'inspiraient une vive reconnaissance, mais demeuraient sans résultat. Au contraire, plus elle cherchait à m'égayer, plus ma tristesse augmentait. Je restais des heures entières étendue dans mon grand fauteuil, regardant sans voir, n'écoutant aucun bruit, aucune parole. Je m'adressais constamment à moi-même les mêmes questions. Pouvais-je espérer encore qu'il me pardonnerait et que je le reverrais? Comment avait-il pu découvrir un secret que je croyais connu de moi seul ? L'opi-

232 UN GHATiMENT

nion publique m'accusait-elle donc aussi de la mort de mon mari? M. Sabran s'était-il réellement tué, comme je l'avais toujours soupçonné, et ma désobéissance avait-elle été la cause déterminante de ce suicide ? La solution de ces redoutables problèmes était l'unique occupation de mon esprit. Ma mélancolie, de plus en plus profonde, n'acceptait pas d'autres distractions. Un livre me faisait horreur, et l'étude, qui m'avait consolée quand ma vie avait encore un ]3ut et une espérance, l'étude elle-même me laissait indifférente. On me recommandait des promenades à pied ou en voiture. Sous le prétexte que le bruit, la foule et le grand air me fatiguaient, je refusais obstinément de sortir.

Cependant ma santé, loin de s'améliorer, s'altéra de nouveau. Pour m'obliger à me soigner, M'^^ X. . . et la religieuse, qui ne me quittaient ni jour ni nuit, tâchaient de me faire partager leurs inquiétudes. Ce dépérissement, dont je constatais chaque matin les progrès lents, mais continus, me causait plus de joie que d'effroi. Je n'avais plus aucun^désir de vivre ; j'étais heureuse de me sentir mourir.

Un soir, Julia, après m'avoir aidée à me mettre au lit, s'assit à côté de mon chevet, et, du ton le plus naturel, me parla tout à coup d'une visite que lui avait faite le jour même M. Frenières.

(c J'avais oublié de vous le dire, ajouta-t-ellc, il est venu souvent, pendant votre maladie, slnformer de votre santé. Il faut lui en savoir gré, chère bienfaitrice, car il est plus occupé que jamais. On parle de lui pour la députation. y>

Heureusement, ma chambre était à peine éclairée. Je détournai la tête pour cacher mon émotion à Juliaqui, du reste, eut la délicatesse de ne pas la remarquer.

(cCe sera un très-bon choix, répondis-je, d'une voix tremblante... et je serai... très-heureuse... d'apprendre sa nomination. »

Combien j'aurais voulu parler de lui, de sa santé, de ses désirs , de ses succès, de son avenir. Mais, bien que j'eusse la conviction que Julia devinait toutes mes pensées, je ne pouvais me décider à lui ouvrir mon cœur? A quoi bon d'ailleurs? Tout espoir ne m'était-il pas interdit désormais ?

(c M. Frenières, reprit M"'" X... après une courte pause, paraît vous porter un vif intérêt. Il m'a interrogée longuement aujourd'hui sur votre maladie... Il se permet de n'être pas tout à fait de l'avis de votre médecin... Dans un cas pareil, la distraction, m'a-t-il dit, ne saurait suffire.

— Il a raison , m'écriai-je , en poussant un profond soupir... et n'a-t-il rien ajouté...?

— Dans son opinion, continua Julia, un changement d'air et une cure d'eau froide prolongée pourraient avoir les plus heureux résultats. Un de ses amis, épuisé par des excès de travail, lui a vanté il y a quelques jours le climat , la position, les belles eaux et rétablissement hydrothérapique de Divonne, où il a recouvré la santé.

— Dans quelle contrée de l'Europe se trouve Divonne? lui demandai-je?

— Divonne, me répondit M^'^^^ X..., est un village du département de l'Ain , situé au pied du Jura, à peu de distance du lac de Genève, y)

J'avais feint de m'endormir tandis que Julia me donnait ces détails géographiques, mais je l'avais écoutée avec la lAns profonde attention. Je me sentais trop émue pour parler. M. Frenières pensait encore à moi, il s'y intéressait , il désirait ma guérison. Ce conseil indirect, si délicatement transmis par M'"^ X..., j'étais déjà résolue de le suivre; je désirais même voir se réaliser bientôt les espérances de M. Frenières. En un instant, mes idées avaient subi une transformation complète. Une telle marque de sympathie me rattachait brusquement à la vie.

Trois jours après, le voyage de Divonne était décidé, et je commençais mes préparatifs de départ.

La veille du jour où je devais quitter Paris, je reçus la visite de Caroline. Elle venait de passer l'hiver à Nice. Sa santé cette fois avait rendu ce voyage nécessaire. Un soir, au sortir de je ne sais quelle fête, mon amie s'était imprudemment exposée à l'air froid du matin, et depuis elle n avait pas cessé de tousser. L'état de sa poitrine, bien qu'amélioré par le climat du midi, exigeait encore les plus grands ménagements. Elle ne pouvait, lui avait avoué son médecin, éviter une rechute mortelle qu'en se privant de tous les plaisirs du monde, soirées, bals, théâtre, concert, etc., les seules distractions qu'elle eût jamais recherchées et qu'elle fût capable d'apprécier. Cette prescription de la Faculté devenait pour elle un véritable arrêt de mort ? Vivre hors de son unique élément, était-ce possible?

Que nous nous trouvâmes changées! L'âge et la maladie nous avaient enlevé à toutes deux les dernières traces de notre jeunesse et do notre beauté.

Caroline fut surtout très-étonnée de me voir en convalescence. Elle ignorait même ma maladie. Je ne lui écrivais jamais pendant ses absences,

t>3G UN CHATIMENT

car elle ne répondait à aucune lettre. <c Une correspondance, disait-elle souvent, est un ennui et une fatigue inutiles. Quand je m'éloigne de mes amis, je les oublie! et je les engage à en faire autant ! » Je lui racontai brièvement, sans parler de M. Frenières, mon évanouissement subit, les dangers que j'avais courus, les péripéties de ma convalescence, et enfin mes nouvelles espérances de guérison.

Elle me parut plus triste encore qu'elle ne se l'avouait à elle-même. Je l'interrogeai avec franchise, et, comme elle ne savait pas garder un secret, les siens moins encore que ceux des autres, elle me fit un récit aussi navrant que sincère de sa situation actuelle. Sa santé était gravement altérée, et elle se voyait condamnée à un régime qui ne pouvait manquer de la faire périr bientôt d'ennui et de regrets. Elle n'était plus riche, et les débris de sa fortune ne suffisaient même pas cl lui assurer une existence modeste. Un prétendu comte florentin, qu'elle avait eu la folie d'aimer, lui avait emprunté des sommes considérables avant de l'abandonner à Nice. C'était un chevalier d'industrie, condamné dans sa ville natale à dix ans de réclusion pour faux et vols qualifiés. A son retour à Paris, dénuée de toute ressource, — car elle avait dû vendre ses bijoux les

plus précieux pour payer les dettes de ce misérables contractées en son propre nom , — elle s'était adressée à ses deux enfants, qui avaient l'un et l'autre refusé de la recevoir. Sa fille était mariée à un médecin en renom; son fils, un architecte célèbre et décoré , se voyait à la veille d'épouser une riche héritière. • ce Jamais, lui avaient dit ses enfants d'un commun accord , nous ne vous laisserons manquer, non-seulement du nécessaire, mais même du superflu. Toutefois la vie commune est impossible. Depuis notre naissance vous nous avez toujours éloignés de vous; ijourquoi voulez -vous nous contraindre à 'nous en rap^Drocher aujourd'hui? Vous n'avez rempU envers nous aucun des plus simples devoirs d'une ^mère. Depuis que vous avez eu le malheur de perdre notre père, vous avez causé à votre famille les chagrins les plus pénibles^ Ne nous demandez donc pas le paiement de ces dettes d'affection, d'estime et de reconnaissance dont nous nous empresserions de nous acquitter, si vous aviez su nous les faire contracter ? >>

Ulcérée par ce langage, peut-être un peu trop cruel, Caroline accusait avec amertume ses enfailts d'égoïsmc et d'ingratitude, sans songer à s'accuser elle-même. Elle se plaignait du châtiinent qui la menaçait, et ne se rappelait pas la

faute dont elle s'était rendue coupable, (c Ils me laisseront mourir seule, » s'écriait-t-elle, dans les emportements de son désespoir...

(c Je ne veux pas, lui-dis-je, chercher aies justifier, mais tu devrais penser parfois que tu les as laissés grandir seuls... S'ils te connaissent à peine, h qui la faute?

— Je suis leur mère, répétait-elle, sans m'écouter ; ils n'ont pas le droit de l'oublier...

— Il eût fallu te le rappeler plus tôt. . . » ne pus-je m' empêcher de lui répondre.

Mes sages remontrances l'irritèrent au lieu de la calmer. Ses récriminations devinrent de plus en plus vives. Elle maudissait tour à tour son fils et sa fille. Son égoïsme, lorsque je l'admirais avec naïveté, m'avait souvent épouvantée... En ce moment il me révolta. Ce n'était hélas ! ni l'affection de ses enfants qu'elle regrettait si douloureusement, ni les tendres soins qu'ils eussent pu prodiguer à sa vieillesse maladive et désenchantée, c'était le bien-être, c'étaient les distractions dont elle eût pu jouir dans leur intérieur. Cet abandon, peut-être trop mérité , ne la touchait qu'au point de vue de ses plaisirs personnels, ce Ils s'amuseront, me disait-elle avec ingénuité, pendant que je m'ennuierai. :» Elle devait mourir comme elle avait vécu, sans avoir jamais aimé qu'elle-

même. Je ne pus cependant m'empôcher de la plaindre. Elle se trouvait, quant à elle, si malheureuse, qu'elle ne sut pas se résoudre à vivre malade, vieille, délaissée, et relativement pauvre. Un soir, dans un de ses accès de misanthropie, elle avala un flacon de laudanum. Le lendemain matin, lorsque sa femme de ménage entra dans sa chambre, elle la vit étendue, inanimée et froide sur son lit.

J'arrivai à Divonne dans les premiers jours de mai. Les villes que je traversai et où je m'arrêtai — car je voyageais à petites journées, — Sens, Tonnerre, Montbard, Dijon, Maçon, Bourg, ne tentèrent même pas ma curiosité. Je n'en voulus visiter ni les monuments, ni les œuvres d'art, et je me montrai aussi indifférente aux beautés de la nature. Julia, toujours reconnaissante et dévouée, n'avait pu, à mon grand regret, m'accompagner, — l'éducation de ses enfants et d'autres devoirs la retenaient à Paris, — mais j'avais emmené avec moi ma religieuse, à laquelle je m'étais sincèrement attachée. Cette excellente lille essayait en vain do

m'intérosser aux lieux ou aux choses dont elle avait lu à l'avance de pompeuses descriptions. Je ne pensais plus qu'à Divonne. N'était-ce pas Divonne que M. Frenières m'avait recommandé ? Mon pauvre cœur, plus malade que mon corps, se berçait des illusions les plus insensées. Puisque M. Frenières souhaitait ma guérison, me disaisje à moi-même, il aura pitié de ma douleur quand je serai guérie, et il consentira peut être un jour à m'appeler sa mère.

Divonne était donc pour moi le port fortuné où je devais retrouver, non-seulement la santé et le repos, mais le bonheur. Aussi avais-je hâte d'y arriver, et, dès que j'y fus installée, je me félicitai d'y être venue.

Du reste, Divonne méritait bien d'être aimé pour lui-même. Je m'y attachai d'autant plus vite que l'intérêt croissant qu'il m'inspira rendit un peu de calme à mon esprit dn changeant le cours de mes idées.

Groupé sur les deux rives de la Versoie, ou Divonne, qui y prend sa source, au pied d'un petit]mamelon que domine le château modernisé des anciens comtes, le village regarde, d'un côté, les Alpes, de l'autre, le Jura. Ses maisons, en général bien bâties, ont un air d'aisailce et de projjreté, que l'on remarque rarement dans les villages fran-

çais. Toutes les routes qui y aboutissent, ombragées de magnifiques noyers, serpentant entre de riches prairies ou des champs fertiles, ressemblent aux allées d'un grand parc, entretenu avec le soin le plus minutieux. On n'y passe pas pour aller ailleurs, on n'y vient que pour y séjourner. Mais, bien qu'il soit un peu éloigné de ces grandes voies de communication où circule sans cesse une foule importune et bruyante, il n'est jamais triste. L'agriculture , la principale occupation des habitants, y répand, surtout le matin et le soir, une animation pittoresque. La saison des foins, qui s'y renouvelle plusieurs fois par année, y fournit aux artistes de nombreux sujets de tableaux et d'études. Les bœufs, aux robes fauves, admirables de formes, attelés comme des chevaux aux chars odorants qui rentrent la récolte, c'est-à-dire sans ce joug inutile et cruel qui courbe leur front presque jusqu'au niveau du sol, marchent d'un pas rapide, la tête haute, le regard vif, heureux et fiers tout à la fois de leur liberté. Les hommes, les femmes et les enfants, qui précèdent ou suivent les voitures pesamment chargées, forment, sans le savoir, des groupes variés, dont la reproduction fidèle serait le chef-d'œuvre d'un grand maître. Ca et là, un enfant, à l'œil mutin, ramène au logis paternel une

chèvre vagabonde. Les vieillards causent sur le

IG

seuil des portes, pendant que les jeunes filles vont remplir leurs cruches à la belle fontaine du carrefour qui verse incessamment des torrents d'une eau aussi fraîche que pure, et autour de laquelle les actives lavandières se racontent, tout en battant leur linge, les petits événements de la journée. Les aboiements des chiens, qui témoignent leur joie au retour de leurs maîtres, se mêlent aux beuglements des bœufs avides de recevoir, en recompense de leurs services, quelques brassées du beau foin parfumé qu'ils ramènent à la grange.

Ma première visite fut pour la source merveilleuse qui devait me rendre la santé. Il en est peu en France qui puissent lui être comparées. Je courus donc dès mon arrivée au jardin de l'établissement hydrothérapique, et, à l'extrémité des anciens bâtiments, j'aperçus, sur ma droite, un vaste bassin tout rempli d'une eau limpide comme du cristal de roche.

Ce bassin , peu profond , est recouvert d'une épaisse couche de sable, à travers laquelle s'élance, par de nombreux petits cratères, l'eau qui le remplit. A voir cette eau sortir du sol, je la crus chaude,. En effet, à mesure qu'elle jaillit, il s'en échappe des bulles d'air assez semblables aux bouillonnements d'une source thermale. Mon illusion ne dura pas longtemps, car je m'assurai en y

plongeant la main, qno c'était une des eaux les plus froides qui sortent des entrailles de la terre. Sa température, toujours égale en toute saison, varie entre 6 et 7 degrés. On n'en connaît pas de plus belle, je n'en ai jamais bu de meilleure. L'estomac le plus délicat ne saurait s'en lasser. D'où vient-elle? C'est un mystère, De fort loin, sans aucun doute, car, pour se refroidir ainsi, il lui a fallu traverser de longs canaux souterrains. On la regarde comme l'écoulement du lac des Rousses. Elle ne tarit jamais, elle ne subit, en aucune saison, nulle augmentation , nulle diminution, et elle ne s'altère , c'est-à-dire ne se trouble un peu qu'à la suite d'un violent orage, quand le calme est rétabli déjà depuis bien des heures dans la vallée.

Au sortir de ces bassins, car il y en a plusieurs dans ce beau jardin, la Divonne, se réunissant à une autre branche dont la source pittoresque jaillit dans les dépendances du château, forme une belle rivière, capable, à son origine même, de faire tourner les roues d'un très-grand nombre d'usines et de moulins. La pente est forte, le courant rapide, l'eau abondante. A l'extrémité inférieure du premier bassin s'ouvre un canal destiné à alimenter les douches, les piscines et les baignoires de l'étabUssementhydrothérapique, L'eau dans laquelle se

plongent, parfois avec crainte, le plus souvent avec passion, presque toujours avec succès, les malades du docteur Vidart, a donc, entre autres mérites, celui d'une incontestable pureté. Ils la voient naître sous leurs yeux à l'endroit même où ils viennent de tous les pays du globe lui demander la guérison de tous leurs maux.

Cette merveille de la nature ne mérite toutefois qu'une courte visite, car elle ne subit jamais aucun changement. Mais ce que je ne me lassais pas d'admirer, c'était le pays qui l'entourait. Il en est sans doute de plus grandioses et de plus pittoresques, en France, et surtout en Suisse : je n'en connais pas de plus agréable pour les promeneurs incapables d'entreprendre et de supporter de longues courses. De quelque côté que je me dirigeasse, je trouvais en effet de bons chemins, aux courbes gracieuses, aux pentes variées, d'épais ombrages, de belles eaux, de riches cultures, des vergers aux fruits succulents, des prairies touffues et fleuries, des points de vue variés, étendus ou resserrés, charmants ou sublimes.

La maison où je m'étais établie en arrivant s'élevait au-dessus de la plaine à mi-côte d'une longue colline boisée, haute seulement de 500 mètres, espèce de sentinelle avancée du Jura, qu'on appelle le Mussy, Elle était simple d'aspect, mais bien

distribuée à l'intérieur et proprement meublée. Un petit jardin anglais Tentourait. D'un côté je voyais le Jura, de l'autre le lac et les Alpes. Je m'y habituai si bien dès les premiers jours que la semaine suivante je m'empressai de la louer pour plusieurs années !

C'était un heureux présage. Je me hâtai de l'annoncer à madame X. dans l'espoir qu'elle communiquerait ma lettre à M. Frenières. Je m'imaginais toujours que M. Frenières pensait à moi aussi souvent que je pensais à lui et qu'il attendait avec impatience cette bonne nouvelle. Du reste, l'air pur que je respirais à pleins poumons, la tranquillité profonde où je vivais, le traitement énergique, à la fois tonique et calmant, qui m'était imposé, et l'exercice modéré auquel je me livrais chaque jour, contribuaient, autant que le fol espoir dont je continuais à me leurrer, au rétablissement rapide de ma santé. En moins de deux mois j'avais acquis assez de force pour faire de longues promenades à pied.

Ces excursions, toujours solitaires, — je ne voulais pas être accompagnée, — me devenaient peu à peu aussi agréables qu'elles m'étaient utiles. Chaque jour, dans mes courses vagabondes, je découvrais de nouveaux paysages plus ravissants encore que ceux qui m'avaient surprise et enchantée la veille. Je

me promettais d'y revenir le lendemain. Le hasard ou mon caprice m'y ramenait-il, je les contemplais avec un sentiment plus vif et plus élevé de leur beauté. Je me plus d'abord à rêver pendant des heures entières, tantôt au bord d'un ruisseau in connu qui coulait lentement sur la pierre ou sui la mousse, sous un dôme épais de verdure, tantôt sur la colline, à l'ombre d'un vieux châtaignier, d'où mes regards, embrassant un vaste horizon, trouvaient toujours des aspects nouveaux, des effets de lumière inattendus. Ces rêveries, en général tristes, mais douces, n'avaient plus seulement M. Frenières pour objet. Peu à peu, la nature, que je n'avais jamais regardée autrefois, se vengeait en quelque sorte de mon indifférence passée, en m'inspirant une passion croissante. Après m'être surprise à l'admirer avec un enthousiasme qui m'arrachait des larmes involontaires, j'éprouvai le besoin de l'étudier dans ses formes les plus diverses. Les mystères de la science arrachèrent mon esprit à ce trop long sommeil où l'avaient engourdi la maladie et le chagrin. Je voulus tout apprendre, la géologie, la minéralogie, la botanique, l'entomologie, et dès lors de nouveaux liens, plus puissants que je ne l'aurais pu croire autrefois, me rattachèrent à la vie.

Plus je me sentais forte, plus, dans mes excur-

sions je m'éloignais de ma maison et du village. J'avais dejouis longtemps exx3loré en détail tons les sentiers du Mussy; j'en connaissais, mieux qu'aucun habitant du pays, tous les points de vue, toutes les curiosités : ses vastes pelouses plantées de châtaigniers, ses jeunes taillis émaillés de fleurs, les ruines de son château ombragées d'une foret presque vierge d'arbres séculaires, son petit bois de sapins^ si solitaire, si frais, si silencieux, ses carrières sauvages, et son sommet dénudé d'où l'on embrasse un splendide panorama du Fort de l'Écluse au château Ghillon, du Jura au Mont-Blanc. Je rêvais l'escalade du Jura. Ces sapins, dont les flèches serrées dentelaient la crête de presque toute la chaîne, m'attiraient comme un aimant. Le soir, les ombres, en s'abaissant sur les pentes, qui le matin ou même à midi quand elles étaient complètement éclairées paraissaient unies, m'y faisaient découvrir de nombreux vallons et de mystérieuses retraites. J'étais impatiente de gravir ces sombres sommités, de m'égarer seule dans ces forêts inexplorées. Un jour enfln, armée de mon bâton ferré, je me dirigeai dès le matin vers le Jura. J'avais eu, par bonheur, la précaution d'emporter quelques provisions, et d'avertir la religieuse, habituée à mes bizarreries, que je rentrerais peutêtre fort tard dans la soirée. Le ciel était sans

nuages et le soleil avait encore — le mois de septembre touchait à sa fin — une force quim'étonna. Le Jura semble dominer Divonne; mais, pour en atteindre, toujours en montant, la véritable base, une heure au moins est nécessaire à un bon marcheur. J'étais déjà fatiguée quand je commençai mon ascension . Les premières pentes me parurent bien raides. Plus d'une fois je m'assis sur les rochers qui bordaient la route — un chemin d'exploitation — pour reprendre haleine. Les arbres, bien qu'assez bas sur la partie inférieure de la montagne, car on les coupe tous les sept ou huit ans, me cachaient entièrement la vue. Je ne savais ni où j'étais, ni à quelle hauteur je me trouvais. Un moment je fus tentée dé redescendre, mais, après m'être reposée, je me remis en marche. Plus je montais, plus j'éprouvais de plaisir à monter. Je devenais si légère que je ne ressentais plus aucune fatigue, que je ne faisais plus aucun effort. L'air pur et vif de la montagne me donnait une vigueur surnaturelle. Les arbres, qui grandissaient à mesure que je m'élevais, me procuraient d'ailleurs une ombre rafraîchissante. Cependant, j'avais beau escalader les rochers les plus rapprochés, je n'apercevais encore autour de moi que des branches et des feuilles. Tout à coup, à ini détour de la route, j'entrai dans une coupe récente et je m'ar-

rêtai éblouie. D'abord, à dire vrai, je ne vis rien qu'une lumière éclatante. Le soleil était au zénith et aucune vapeur n'en tempérait les rayons. La plaine, le lac, les montagnes et le ciel se confondaient dans une teinte bleuâtre si vive que je n'y distinguais aucun détail et que j'avais peine à tenir mes yeux ouverts. Toutefois je m'habituai peu à peu à cette lumière trop brillante, et je parvins à reconnaître, à leurs tons diflérents, la plaine de Gex , la vaste nappe du Léman et les Alpes de la Savoie. En élevant les yeux jusqu'au milieu du ciel, j'aperçus des masses de nuages d'une blancheur extraordinaire. Au premier moment, je m'imaginai que ces nuages me cachaient quelque haute cime, mais — je ne tardai pas à le reconnaître , — j'avais pris pour des vapeurs les glaciers et les neiges éternelles de la chaîne du Mont-Blanc.

Ce spectacle, si nouveau pour moi, m'avait nonseulement éblouie, mais comme pétrifiée de surprise et d'admiration. Je restais immobile h la place même d'où je- venais de le découvrir brusquement, et, tandis que je le contemplais dans une muette extase, de grosses larmes — des plus douces que j'aie jamais versées — coulèrent le long de mes deux joues sur ma poitrine- haletante. J'étais si émue que je me vis obligée de m'asseoir. Eu

vain les heures s'écoulaient : je demeurais absorbée par mes sensations et par mes pensées. Au lieu de courir pendant tant d'années à la poursuite de plaisirs imaginaires, que n'étais-je donc venue chercher dans les montagnes ces jouissances ineffables, aussi salutaires à la santé de Fâme qu'à celle du corps, que je savourais avec une joie si pure ?

Il était nuit quand je me décidai au départ. De mon belvédère, je venais d'assister à l'un des plus beaux phénomènes de la nature dans les montagnes, à un coucher de soleil. J'avais vu tour' à tour l'ombre descendre du sommet du Jura (j'en étais encore bien éloignée) jusqu'à moi, m' envahir, me dépasser, courir avec rapidité sur la plaine, franchir le lac presque d'un seul bond, gravir d'un ou deux élans les Voirons et les Alpes de la Savoie, puis s'arrêter comme incertaine à la base des glaciers du Mont-Blanc, s'élever de plus en plus lentement, de degré en degré jusqu'à la plus haute cime avant de se confondre avec les légères vapeurs qui erraient à l'horizon. Dans cette lutte solennelle du jour et de la nuit toutes les nuances de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel avaient tour à tour ou à la fois apparu ou disjjaru à mes regards, se mêlant, se combinant sans cesse j)Our former les tons les plus doux, les

UN CHATIMENT Toi

plus harmonieux, les plus inimitables que l'œil humain puisse admirer. Le violet et le rose dominaient toutefois dans ce magique tableau, toujours changeant, dont j'avais contemplé avec une attention si émue les merveilleuses métamorphoses. Lorsque je me levai enfin pour partir, après avoir étudié dans toutes ses phases le phénomène de la seconde coloration du Mont-Blanc, l'obscurité était déjà grande autour de moi. Je me sentis d'autant plus fatiguée que je venais de prendre un plus long repos. Il fallut descendre cependant. Peu à peu mes jambes engourdies, qui avaient d'abord refusé de me porter, reprirent assez de force et de vie pour me permettre de continuer ma route , mais elles me causaient d'assez vives soufTrances et la nuit devint profonde dans la forêt. J'avançais lentement. Aussi dix heures avaient depuis longtemps sonné lorsque j'atteignis les premières fermes situées à la base de la montagne. J'étais si épuisée de fatigue que je dus y demander l'hospitalité et envoyer chercher une voiture à Divonne. La religieuse et ma femme de chambre, inquiètes de mon absence, s'étaient déjà mises en route avec trois guides pour venir à ma recherche. Mon messager les rencontra, et h deux heures du matin j'eus la satisfaction de me coucher dans mon lit.

252 UN CHATBIENT

Le lendemain, à mon réveil, il me fut impossible de me lever. Tous mes muscles, dès que j'essayais de les mettre en mouvement, devenaient si douloureux que, malgré moi, le plus faible effort m'arrachait des cris. Du reste je me sentais plus forte que la veille. J'éprouvais en outre un ardent désir de retourner à mon belvédère et de monter enfin jusqu'à ces sapins qui dentelaient la crête du Jura. En moins de trois jours toute trace de fatigue avait disparu. Il ne me restait que l'impérissable souvenir de mon ascension et du spectacle sublime dont j'avais joui. Toutefois, pour ne plus m'exposer au danger de passer la nuit dans la forêt, au pied d'un arbre, je louai un petit poney habitué aux ascensions les plus difficiles, et, dès que le soleil à son lever me promit un beau jour, je m'élançai sur le dos de ma monture à la recherche de nouvelles émotions, dans la direction du Jura.

Ce jour-là, grâce à mon vaillant poney, dont les obstacles semblaient augmenter l'ardeur, je ' parvins jusqu'à la crête couronnée de sapins que je voyais de la plaine. Mais cette crête n'était pas le véritable sommet. D'autres cimes plus élevées se dressaient devant moi. Une étroite vallée, entièrement couverte de sapins, me séparait de leur base. J'y descendis et je m'y

égarai longtemps, car je n'avais pas encore, dans mes précédentes excursions, découvert une plus attrayante et plus sauvage solitude. Je ne voyais plus rien que des sapins tout autour de moi et le ciel au-dessus de ma tête. Bien que le soleil ne fût voilé par aucun nuage , il faisait presque nuit sous le dôme épais de verdure que formaient les branches entrelacées des arbres. Les troncs étaient si gros et si rapprochés qu'à cent pas de distance environ ils se confondaient en une muraille de bois continue à travers laquelle ne pouvait pénétrer aucun rayon de lumière. Une mousse d'un vert noirâtre couvrait le sol, partout où les branches mortes tombées de la partie inférieure des sapins avaient fini par se décomposer presque entièrement. On pouvait errer à Taventure à travers cette antique foret si éloignée des chemins frayés et d'une altitude si élevée que les arbres y mouraient de vieillesse; car les frais d'exploitation eussent été trop considérables. Cà et là un tronc blanchâtre, tout couvert de lichens et de plantes parasites, gisait étendu à coté des derniers débris que les racines plus vivaces et plus solides conservaient encore debout, témoignant ainsi de l'âge avancé auquel cet arbre était parvenu avant de tomber sous les coups répétés du vent ou de la foudre. Aucun

insecte ne se laissait voir ni entendre, aucnn oiseau ne volait ni ne cliantait sous ce feuillage sombre. La solitude complète dans laquelle je me plaisais à m'égarer n'avait peut-être pas été troublée depuis plusieurs années par le pas de l'homme. Qui songerait à venir dans ce désert inutile, que ne traversait aucun sentier? Ce silence, cette obscurité, cet isolement produisirent sur moi une impression profonde. C'était en quelque sorte un tombeau où je venais m'ensevelir vivante avec mes souvenirs, mes regrets et mes remords. Je n'osais plus m'y abandonner aux espérances que j'avais eu jusqu'à ce jour la faiblesse de conserver. Au lieu de me consoler comme autrefois, le souvenir de M. Frenière me faisait peur. Loin de m'y rattacher ainsi qu'à ma dernière illusion, je le repoussais avec eÛToi. Je tombai dans une de ces rêveries vagues mais douces où l'âme incertaine flotte, sans avoir pour ainsi dire le sentiment de l'existence, entre la mort et la vie, entre le songe et la réalité.

Cependant mon cheval qui me conduisait, car j'avais fmipar abandonner les rênes, était sorti de la forêt et gravissait avec ardeur une pente fort roide et dépouillée d'arbres, sur laquelle serpentait eu zigzags un sentier tracé par le bétail. Je

UN CHATIMENT îJ55

revins brusquement à moi. D'un seul ])ond de ma monture, j'étais rentrée dans la vie. Le soleil m'éblouissait de ses rayons les plus chauds; des oiseaux chantaient en voltigeant et en se poursuivant avec coquetterie de pierre en pierre ; les papillons avides et joyeux étaient presque aussi nombreux que les fleurs variées dont les parfums embaumaient l'atmosphère ; mille insectes actifs bruissaient dans l'herbe. Je revoyais la plaine, le lac, les Alpes, et cette belle chaîne du Jura, dont j'escaladais, sans le savoir, un des plus hauts sommets, et au-delà de laquelle, à l'horizon bleuâtre , se laissaient entrevoir les montagnes éloignées de la Gôte-d'Or. Gomme dans ma course précédente, à l'aspect de ce splendide panorama, je ne pus retenir mes larmes, et cet attendrissement involontaire ayant changé le cours de mes idées, je me surpris à regretter que M. Frenières ne fût pas là près de moi pour partager ma joie, mon admiration et ma reconnaissance.

Que mes lecteurs me pardonnent ces digressions inutiles pour la suite de ma confession. Si, en espérant diriger ou soutenir un jour quelque femme égarée et chancelante sur la voie un peu rude du devoir, j'ai eu le courage de raconter mes fautes et mes malheurs, qu'il me soit permis de consacrer un petit nombre de pages aux souvenirs de

ces heures de solitude dans les montagnes, les plus belles et les plus heureuses, sans contredit de ma vie entière. Du reste, je ne devais pas jouir longtemps de ce calme momentané que m'accordait ma destinée.

Je n'allais à l'établissement qu'aux heures où je devais y suivre mon traitement. Jamais je n'étais entrée ni au salon, ni même dans le charmant théâtre où le directeur médecin sait procurer tous les samedis à ses malades d'habiles distractions qui complètent la cure d'eau froide. L'écho des applaudissements mérités que la troupe reçoit à la fin de chaque pièce était parvenu jusqu'à ma retraite, mais je n'avais pas cru devoir céder aux sollicitations les j^lus pressantes. Je connaissais donc à peine la société, souvent renouvelée d'ailleurs, qui, depuis mon arrivée, remplissait l'établissement. Un observateur, même superficiel, y eût, à coup sûr, trouvé d'intéressants sujets d'étude; des sots qui font la roue; des gens d'esprit ou de talent qui se dérobent autant qu'ils le peuvent aux regards importuns, heureux surtout s'ils ne sont ni reconnus ni devi-

UN CHATIMENT ^y,

nés ; des flâneurs dont l'unique distraction est de s'ennuyer; des fâcheux qui se croient adorables; de vrais malades occupés à panser les blessures de l'âme ou du corps; des femmes incomprises, mais incompréhensibles, à la poursuite d'une chimère, préférant un compliment banal au conseil le plus utile; de bonnes mères de famille sérieusement occupées de leurs enfants; de vrais nobles, toujours simples, aimables, modestes, intelligents; de faux nobles, toujours orgueilleux, rognes, et presque idiots; une grande coquette, belle, spirituelle, élégante, aussi empressée de se faire courtiser par les indifférents que prompte à s'éloigner sans pitié des insensés qu'ont pu séduire un instant ses charmes, son babillage et ses cajoleries; en somme, plus de vertus que de vices, mais, comme partout, plus de ridicules que de vertus.

Rn traversant la cour et le jardin pour aller à la douche ou à la piscine, je rencontrais souvent les mêmes personnes. J'en recevais des saints polis, que j'étais obligée de rendre, et, sans avoir aucune relation particulière avec les pensionnaires de l'établissement, je les connaissais presque tous, sinon par leurs noms, du moins de vue.

Parmi les hommes que j'avais remarqués il en était un qui m'inspirait une profonde répugnance. C'était un militaire à peu près de mon âge. Bien

qu il portât un costume civil, il ne pouvait guère cacher sa profession. Tout en lui la trahissait : sa tenue, ses manières, ses habitudes, son langage. Sa tête, presque entièrement dénudée, ses yeux éraillés, son gros nez rouge, ses moustaches grises, pommadées et frisées, ses joues pendantes, ses lèvres alourdies, ses dents à demi cassées et noircies par l'abus de la pipe, sa tournure vulgaire, sa physionomie hébétée , son embonpoint grotesque, m'avaient au premier aspect causé une impression pénible ; et pourtant, par cette attraction instinctive qui vous force à contempler les objets dont votre vue est le fplus offensée, je ne pouvais m'empêcher de le regarder. Une idée avait-elle jamais germé dans cette cervelle? Un bon sentiment avait-il fait battre ce cœur plus vite que de coutume? Peut-être me trompais-je! car un jugement trop précipité est souvent erroné, mais j'étais presque sûre de ne pas me tromper. J'avais sous les yeux un de ces soudards, — type si souvent décrit, — qui ont usé leur santé avant l'âge dans les débauches et l'oisiveté des garnisons, ne devant qu'à l'ancienneté des grades que ne méritaient ni leur intelligence, ni leurs services.

Un matin j'avais été obligée d'attendre dans le salon que la piscine [fût libre. Étendue près d'une

fenêtre sur un canapé, je feuilletais sans le lire un roman nouveau, oublié sur la table par quelque baigneur, lorsque des rires grossiers attirèrent mon attention dans le jardin.

Je Teus bien vite deviné, c'étaient des hommes qui riaient ainsi, et ces hommes devaient être seuls, car les rires que j'avais entendus ne pouvaient avoir été provoqués que par quelque grosse inconvenance interdite à l'oreille d'une femme honnête et chaste.

Je ne sais par quel mouvement machinal je me levai, pour voir qui riait ainsi. Cachée à dem. derrière un rideau de la fenêtre ouverte, je ne pouvais pas être aperçue du dehors et je me trouvais seule dans le salon.

Au milieu d'un groupe d'oisifs, qui l'écoutaient l'oreille tendue, l'œil tout grand ouvert et la bouche béante, le militaire parlait et crachait tour à tour, car il fumait constamment. Il racontait, et dans quel jargon ! les aventures les plus égrillardes de sa jeunesse.

Un peu honteuse d'abord de ma curiosité, je m'empressais de me retirer; mais tout à coup le nom de ma. ville natale frappa mon oreille. Vivement intriguée, je me rapprochai et j'entendis le récit suivant :

c<: Z..,. est une des villes où j 'ai eu le plus grand

nombre de bonnes fortunes, mais j'y ai manqué une occasion unique que je ne retrouverai plus. Tandis que cette petite Jenny, dont je viens de vous narrer les prouesses galantes, ne me laissait aucun moment de répit, j'avais remarqué, pendant l'office dn dimanche, à l'église où j'étais de service, ime jeune fille blonde qui me faisait de l'œil... C'était un vrai morceau de roi... Je comptais bien m'en régaler à loisir, car la petite paraissait diablement amoureuse... Mais quelques semaines après elle épousa un étranger qui l'emmena je ne sais où, le soir même de ses noces... Je l'ai souvent cherchée dans mes voyages, car c'eût été une adorable maitresse... Je n'ai pas encore pu la retrouver... Je l'eusse reconnue aisément entre dix mille femmes..., tant son image est encore gravée là..., et, en prononçant ces mots, il montrait son front chauve, ridé, émaillé de taches de rousseur... Je la regrette toujours... parole d'honneur, et, bien qu'elle doive être maintenant vieille comme les rues et singulièrement tannée, si je la rencontrais...

— Toujours intrépide, en amour comme à la guerre, s'écria le jocrisse de la bande en lui tapant sur le ventre.

— Parole d'honneur! ajouta le narrateur interrompu..., je ne vous dis que cela..., parole d'honneur l y>

Et tous ses auditeurs se mirent à rire d'un air hébété!

Son histoire était si drôle, en effet!

J'avais écouté cette conversation avec une résignation calme, mais le visage pourpre de honte. Quel exemple ! et quelle leçon !

Était-ce possible ! Quoi , ce vieux libertin , à l'aspect hideux, aux manières repoussantes, à la voix avinée, dont la vue seule me causait une horreur instinctive, avait été le jeune et charmant officier qui m'avait inspiré jadis, je n'ose pas dire ma première passion, mais mes premiers rêves d'amour et de bonheur ! Les jours où je ne le rencontrais pas, je versais de véritables larmes! Pour penser à lui, j'avais, pendant de longues nuits, chassé le sommeil qui m'apportait l'oubli! Fascinée par ce regard banal avec lequel il n'avait jamais séduit que des filles d'auberge ou de carrefour, je m'étais un moment décidée, tant était grande mon inexpérience de la vie, à tout sacrifier, famille, fortune, réputation, pour aller me jeter dans ses bras et lui confier mon avenir. Si le hasard ne nous eût pas séparés brusquement, j'eusse peut-être été déslionorée, trahie, puis abandonnée par ce misérable à qui ma beauté et mon innocence passées n'inspiraient encore que les plus honteuses et les plus grossières pensées !

Hélas ! que de jeunes filles, dont les parents ont le tort d'entretenir avec soin l'ignorance, i^rennent ainsi le premier caprice de leur imagination déréglée pour une de ces révélations du cœur qui, imposées à la raison comme la foi religieuse, exigent une obéissance aveugle ! Parmi celles que de naïves illusions entraînent hors de la bonne voie, les Agnès seront toujours en majorité ! et pourtant combien de familles, imprudentes et mal conseillées, semblent craindre encore d'ouvrir dès l'âge de raison l'esprit de leurs enfants sur les dangers, si nombreux et si variés, auxquels ils seront inévitablement exposés à leur entrée dans la vie réelle ! Que de fautes, pour ne pas dire que de crimes, une éducation intelligente, sérieuse et forte eût pu épargner même à celles qui, après leur chute, se sont vantées par fanfaronnade de préférer un remords à un regret î

Cette ridicule aventure fit naître en moi des réflexions d'un autre ordre. Qu'est-ce donc que l'amour, me demandai-je? cette passion, qui naît d'un regard et qui s'éteint comme un feu follet sans laisser de traces ; qui de bonne foi veut être éternelle ; qui croit sincèrement à sa durée et qui ne résiste presque jamais à l'absence, à la maladie, à la vieillesse ou même à une comparaison imprévue et fatale; qui, de l'admiration la moins raisonnable,

de la tendresse la plus folle, passe tout h coup à l'indifférence et parfois même au dégoût et à la haine ! Pendant que je m'abandonnais à ces douloureuses réflexions, on vint m'avertir que la piscine était libre.

Lorsque je sortis de l'établissement, je passai résolument, le front levé, le pas lent, devant le groupe au milieu duquel continuait à pérorer le vieil officier. A mon approche tous les yeux se portèrent sur moi. Tous les chapeaux se levèrent avec politesse, mais, bien qu'il m'eût regardée et saluée comme ses auditeurs, l'orateur ne me reconnut pas plus que je ne le reconnaissais moi-même. Toutefois j'eus soin par la suite de l'éviter, et je recherchai plus que jamais la solitude.

Ce fut à cette époque que j'appris la mort de Caroline. Cette nouvelle m'affligea. Caroline m'avait toujours donné de mauvais exemples et de mauvais conseils; elle s'était en quelque sorte complu à me façonner pour mon malheur à son image ; mais aussi elle m'avait aimée autant qu'elle était capable d'aimer. Je ne idus m'empêcher, non de la regretter, mais de penser à elle avec tristesse ! Si je fusse morte avant elle, m'eût-elle accordé un souvenir! A dire vrai, je ne le crois pas. Aussi disparut-elle de la terre sans laisser dans d'autre cœur que le mien la plus faible trace de son pas-

sage ! Ses enfants eux-mêmes s'empressèrent de l'oublier!

Mon traitement était dejjuis longtemps terminé, et mes courses dans la montagne devenaient chaque jour plus difficiles, car la saison pluvieuse nous annonçait l'approclie de l'hiver. Je ne songeais pourtant point au départ. J"aimais ce beau pays où j'avais retrouvé, outre mes forces, une tranquillité relative. Les spectacles toujours variés de la nature m'y procuraient des jouissances de plus en plus vives, et les études scientifiques auxquelles je me livrais avec une ardeur croissante remplissaient les heures toujours trop courtes que je ne pouvais pas consacrer à la promenade. Paris n'avait plus aucune séduction pour moi désormais. M. Frenières seul m'y attirait, mais M. Frenières ne m'avait pas encore prié d'y revenir, et j'attendais en vain une lettre de Julia qui me déterminât à quitter ma chère retraite. L'habitude, à défaut d'affection, eût suffi pour me retenir à Divonne.

Cependant ma santé, bien que rétablie en apparence, me donnait de vives inquiétudes. Des

symptômes, hélas trop certains, me faisaient redouter une de ces maladies terribles contre lesquelles la science est restée jusqu'à ce jour impuissante. Je n'avais pas encore osé confier à mon excellent docteur les craintes vagues qui me troublaient cruellement quand je souffrais, mais que j'oubliais tout à fait dès que je cessais de souffrir. Si la vie m'était indifférente, une longue et cruelle agonie m'effrayait. Je retardais de jour en jour une consultation qui devait peutêtre m' enlever tout espoir de guérison , et je résolus de passer Tliiver dans la villa que j'avais louée.

Le 2 février 185... il avait neigé sur la montagne. Le ciel était sans nuage, l'air vif, le soleil radieux ; toute la nature semblait en fête comme pour célébrer cette belle journée. Quand je m'éveillai, je me sentis plus souffrante, plus triste surtout, que les jours précédents. La veille encore j'aurais désiré monter avec mon poney jusqu'aux limites de la neige fraîchement tombée, mais ce matinlà je n'en eus pas plus la force que la volonté. Je voulus même rester seule dans ma chambre. Étendue sur mon canapé, je repassai en quelques heures dans ma mémoire la plupart des événements que je viens de raconter...

Une pensée subite me fit tressaillir ! J^étais

veuve depuis quinze ans déjà ! Etait-ce un de ces pressentiments mystérieux que Tesprit humain ne peut s'expliquer et dont la réalisation est presque immédiate. Je n'avais pas eu le temps de m'attacher à ce triste souvenir quand la religieuse entra dans ma chambre. Elle venait de recevoir pour moi une lettre qui l'épouvantait. En effet, la large enveloppe de cette lettre, bordée de noir^ était scellée de cinq cachets de cire noire. En l'apercevant, je ne pus retenir un léger cri. Je crus que je voyais entrer M. Sabran en grand deuil ; il marchait vers moi d'un pas lent. Son regard désolé, sa voix sévère, sa démarche solennelle, me glaçaient d'épouvante. C'était mon juge suprême qui venait, à cette heure fatale, m'interroger , me condamner, me punir. A son approche, je me levai, l'œil hagard, la bouche muette, tremblante de la tête aux pieds. J'allais m'agenouiller devant lui, implorer son pardon, m'abandonner à sa miséricorde, lorsque la religieuse, qui ne pouvait rien comprendre à mon hallucination , me remit la lettre qu'elle tenait à la main, et se retira sans se douter même de l'émotion que je venais d'éprouver.

C'était sa lettre, celle qnil m'avait écrite quelques heures avant de rendre le dernier soupir, celle que je ne devais lire selon son ordre suprême

que quinze années après sa mort. Les quinze années s'étaient écoulées. Le notaire avait rempli fidèlement son mandat.

Cette lettre, je ne l'aurais pas conservée, que je pourrais la publier textuellement; je lai relue tant de fois!

« Ma chère Valentine,

ce Je vais mourir. Dans deux heures au plus, un poison, que j'ai préparé depuis longtemps, et que je prendrai après vous avoir écrit, m'aura foudroyé sans laisser de traces. Lorsque vous rentrerez, j'aurai cessé de vivre. Un billet que vous trouverez sur ma table vous donnera des instructions précises sur la conduite que vous devez tenir dans les moments difficiles qui suivront la constatation de mon -décès. Toutes mes précautions sont bien prises. Ma mort sera attribuée à un accident, le plus probablement à une congestion cérébrale. Personne, pas même le médecin, ne se doutera que je me suis empoisonné Vous même, peut-être, ma chère Valentine, vous n'aurez aucun soupçon de la vérité.

(c Je meurs volontairement. Ce secret, je ne le confie qu'à vous. Vous seule aussi devez savoir pourquoi j'ai résolu de m'ôter la vie.

te Je me tue, Valentine, parce (jue je vous aime.

Si je pouvais cesser de vous aimer, si je pouvais me passer de votre amour , je consentirais encore à vivre. J'ai longtemps lutté avec moi-même, soyez-en sûre, avant de me résigner au suicide. Aujourd'hui seulement, je me déclare vaincu, et je n'implore aucune grâce. A ce moment suprême, je veux vous adresser un dernier adieu, car c'est par vous, c'est pour vous que je meurs.

« Peut-être ce sacrifice nécessaire s'est-il fait trop longtemps attendre. En effet, vous ne m'avez jamais aimé. Mais, si le présent m'apparaissait hélas ! dans sa triste réalité, l'avenir du moins me laissait encore quelques espérances. A dater de cette soirée fatale, toute illusion m'est interdite désormais. Vous venez d'ailleurs de me réduire à l'alternative d'être ridicule ou odieux, vil ou cruel. Le choix m'est impossible. Je préfère mourir.

ce Feindre de tout ignorer, affecter une lâche indifférence et continuer à vous laisser une liberté dont vous abuseriez contre moi et contre vous-même, je ne le puis, ni ne le dois. Afin de vous prouver mon affection, je suis prêt à tous les sacrifices; mais, si j'avais la faiblesse de vous offrir, fût-ce sur votre demande, ma dignité et mon honneur, auriez-vous le courage de les accepter? Je vous estime assez pour compter sur votre refus.

« Tout avouer au contraire, étaler publiquement,

devant tous les méchants que je hais, ma douleur et ma honte, me venger en vous déshonorant, ou bien vous châtier, sans pitié et sans relâche par une surveillance aussi sévère qu'une captivité, employer la violence à dompter votre cœur rebelle, ces moyens, inutiles d'ailleurs, ne me répugnent pas moins. Je m'estime trop, et je vous aime trop , Valentine , pour me résoudre à les employer.

« Vous le reconnaîtrez vous-même ; il ne me reste plus qu'à mourir.

(c Cet aveu, que je crois devoir vous faire, n'est pas, ne veut pas être un reproche. Je ne vous accuse point. Je suis seul coupable ; seul, je mérite un châtiment ; seul, je me punis.

« Pourquoi , la première lois que je vous ai vue, me suis-je épris pour vous d'une passion si soudaine, si violente, si insensée, que ma raison n'a pu ni la contrôler, ni la contenir? Pourquoi, dans mon délire, ai-je voulu vous épouser sans vous connaître? Pourquoi, abusant de ma position et de ma fortune, vous ai-je achetée en quelque sorte à votre famille, sans vous consulter, sans vous permettre de réfléchir, avant d'avoir mérité votre estime et votre amitié, avant de m'être assuré, par une longue et sage expérience, que votre caractère, vos goûts, vos habitudes, vos idées, vos affec-

tions, vos connaissances, trouveraient, dans ce monde nouveau, où, par intérêt personnel, je tentais de vous transplanter, toutes les satisfactions que vous vous étiez peut-être complu à rêver et qui leur étaient vraiment nécessaires? Pourquoi, quand vous avez été enfin déportée, sans parents, sans amis, au milieu d'une ville inconnue, dans un appartement devenu pour vous une sorte de prison, avec un étranger qui vous adorait, mais dont vous ne pouviez pas alors partager l'engouement irréfléchi, que vous ne connaissiez, d'ailleurs, pas plus qu'il ne vous connaissait lui-même, pourquoi vous ai-je imposé, par égoïsme, une existence contraire à vos besoins, à vos désirs, à vos espérances? Quel droit avais-je de vous faire adopter la vie calme, modeste, laborieuse, qui seule en ce moment pouvait me plaire ? Puisque je voulais être aimé comme je vous aimais , n'aurais-je pas dû me sacrifier entièrement à vous, au lieu de prétendre vous sacrifier à moi? Qui de vous ou de moi mérite donc d'être accusé de mes chagrins, de mon désespoir et de ma mort ?

(c Valentine, pardonnez-moi, car j'ai bien souffert, soyez-en sûre, depuis le jour fatal où nous avons été unis par un lien indissoluble. Nous n'avions pas achevé la moitié de notre premier voyage

UN CHATIMENT 27t

que Tavenir me semJDlait déjà menaçant. Mieux je vous ai connue, plus j'ai tremblé pour notre bonheur mutuel. Je le compris quand il n'était plus temps : nous n'étions pas faits l'un pour l'autre, ou plutôt vous n'étiez pas faite pour moi. Les efforts que je tentais dans le but de vous ramener à moi n'avaient d'autre résultat que de vous en éloigner davantage. L'abîme qui nous séparait se creusait de jour en jour. Vous n'aviez d'abord été qu'indifférente, vous ne deviez pas tarder à me haïr. Mes pressentiments ne pouvaient hélas! me tromper. Avec quelles angoisses poignantes je suivais d'heure en heure, de minute en minute, dans vos actions, dans vos pensées, dans vos gestes, dans votre accent, dans vos regards, les progrès lents mais continus de ce changement fatal. Et pourtant, malgré moi, par moments, j'imposais silence à ma raison pour n'écouter que mon cœur! Pardonnez-moi, Valentine, je vous aimais tant! Je me surprenais à rêver qu'un jour, touchée de ma tendresse, reconnaissante au moins de mon dévouement, vous pourriez vous décider à m'aimer à mon tour. Vain espoir ! désirs insensés ! Que de larmes ignorées je versais sans me plaindre, que de nuits sans sommeil je passais sans vous le laisser deviner, alors que je recommençais à désespérer de l'avenir! Plus

ma tristesse augmentait, plus je devais vous déplaire. Cette pensée me torturait, je voyais avec un effroi mortel s'approcher le jour où votre cœur s'éprendrait follement d'an rival heureux. Ces douloureuses prévisions s'accomplirent enfin. A dater de ce moment, je résolus de n'être plus pour vous qu'un frère, qu'un ami. Mon malheur était déjà si complet que je ne vous vis pas plus surprise qu'affligée de ce changement subit. Si mes caresses passées n'avaient jamais pu triompher de votre froideur, vous les receviez du moins comme des témoignages de ma tendresse ; je ne voulus pas vous les imposer comme un devoir, je ne voulus pas vous les faire subir comme un châtiment. Et pourtant que n'eussé-je pas donné alors pour un serrement de main, pour un sourire, pour un regard, pour un pardon, pour un baiser! Combien de fois, pendant les longues soirées d'hiver, quand nous restions seuls dans notre salon, moi essayant en vain de travailler ou de lire, vous rêvant à votre délivrance, n'ai-je pas été tenté de me jeter à vos pieds, de vous serrer sur mon cœur, de coller mes lèvres sur vos lèvres, de vous demander à genoux, les mains jointes, à défaut d'affection, un peu de reconnaissance et de pitié! Que ces tristes heures, dont le cours vous semblait trop lent, eussent été douces

si nous eussions vécu de la même vie intellectuelle et morale ! Vous me paraissiez, vous étiez si belle, et je vous aimais tant! mais vous ne m'aviez jamais aimé ! mais vous ne m'aimiez pas ! mais déjà vous en aimiez un autre !

«La naissance d'un enfant eût seule pu nous sauver. Ce bonheur nous a été refusé. La maternité, j'en suis convaincu, vous eût transformée. Vous ne manquiez pas plus de cœur que d'esprit ; seulement votre intelligence restait rebelle à mes leçons, parce que je n'avais pas su éveiller en vous les sentiments tendres et passionnés qui jusqu'à ce jour y étaient restés profondément endormis. Où j'ai échoué, d'autres réussiront sans doute. Un enfant d'ailleurs vous eut fatalement- attaché au père* Ce matin, si vous aviez été mère, vous ne m'auriez pas désobéi, quand je vous ai suppliée de renoncer à vos projets de bal masqué; et alors même que le berceau de votre fils ou de votre fille ne vous eût pas retenue sur le bord de cet abîme au fond duquel je n'ai pu vous empêcher de vous précipiter, à cette heure je ne me déciderais pas à mourir pour vous : je vivrais pour notre enfant ; et le jour où son souvenir vous eût ramenée, honteuse de votre chute, au foyer de la famille, mes bras se fussent ouverts en son nom'pour vous pardonner votre faute et vous remercier de votre repentir.

(c L'âge, mes travaux, mes déceptions, le chagrin surtout, altéraient de plus en plus ma santé. Je restais trop souvent morne, silencieux, fatigué, abattu, dans mon fauteuil, aux heures où xdIus belle, plus jeune, plus forte que jamais, vous rêviez le bruit, l'éclat, l'agitation, les luttes, les triomphes d'un monde dans lequel je n'avais plus ni le désir ni la force de vous conduire. Le repos, qui prolongeait ma vie, était pour vous une mort lente. La jalousie me rendait égoïste et cruel. Par moments je feignais une fatigue que je n'éprouvais pas pour me donner le droit de vous condamner quelques jours encore à ce tête-à-tête qui vous faisait périr d'ennui et de regret. 1 Gomment votre cachot çt votre geôlier ne vous fussent-ils pas devenus odieux? Déjà la passion que j'avais vue naître, et dont je suivais avec une angoisse croissante les progrès, hélas trop prévus, vous entraînait irrésistiblement à une chute inévitable. Mes conseils étaient désormais inutiles. La crise approchait et j'avais même perdu tout espoir, non de la prévenir, mais de la retarder. Ce matin vous m'avez ouvertement bravée: j'étais déjà décidé à mourir. J'ai baissé la tête, je me suis incliné, et je suis venu j)i'êparer le poison qui devait sauver mon honneur en vous rendant votre liberté. Dans mon désespoir, une dernière lueur a paru briller

tout à coup à mes yeux. Avant de vous écrire, je me suis levé en sursaut. J'ai couru à ce bai où vous alliez décider de mon sort. Caché sous un domino, je vous ai suivie partout. Votre agitation me révélait un grand trouble intérieur. Evidemment vous hésitiez encore ! Quand vous vous êtes enfin dirigée vers la porte, je me suis élancé au-devant de vous, et appuyé contre une colonne, car mes jambes tremblantes refusaient de me soutenir, je vous ai contemplée sous le masque. Mon regard a rencontré le vôtre; il vous a émue. Vous vous êtes arrêtée en frissonnant. En ce moment j'aurais pu me démasquer et vous arracher de force à votre séducteur ! A quoi bon ?. . . puisque vous avez passé devant moi sans me reconnaître, sans comprendre, sans exaucer ma prière suprême. Il ne me reste donc plus qu'à exécuter l'ai'rêt que vous venez de prononcer. Dès que j'aurai achevé cette lettre, pendant que vous serez encore auprès de votre amant, je viderai d'un seul irait ce flacon qui est là sur ma table devant moi, et que j'aurai à peine le temps, avant de rendre le dernier soupir, de jeter dans la rue pour faire disparaître toute trace de mon suicide. Si du moins le misérable qui vous a séduite était digne de votre estime et de votre amour ! s'il pouvait vous rendre heureuse !

276 ' UN CHATLMENT

« Adieu clone ! Valentine ! une dernière fois

adieu ! Comme l'a dit mon poëte favori :

Je ne regrette rien de ce monde que vous !

ce Je n'ai plus de famille. .Tout espoir d'être père m'est enlevé par votre chute ! Quand bien même j'aurais eu la chance de devenir ambitieux, les déceptions de la politique, si cruelles parfois pour les honnêtes gens, m'auraient bien vite guéri de cette folie. Je ne désire aucun de ces honneurs dont la vanité humaine se montre si avide. Vieilli avant l'âge par le travail et le chagrin, je ne veux pas essayer de recommencer ma vie! Que ferais-je donc désormais sur cette terre? J'y souffrirais trop; je craindrais d'y devenir méchant. Il est temps que je meure. Quelques minutes déplus^ et j'aurai cessé de vous aimer !

(c Que je suis faible encore, cependant. Je n'ai pas le courage de terminer cette lettre , c'est-àdire de me séparer de vous. J'aurais tant de choses à vous dire ! tant de conseils à vous donner pout l'avenir I tant de souhaits à former pour votre bonheur !

(c Valentine ! quand vous lirez ces lignes, quinze années se seront écoulées. Si j'ai voulu vous laisser ignorer pendant ce long espace de temps les aveux que je viens de vous faire, c'est que j'ai craint

de troubler votre tranquillité en vous rappelant trop tôt de douloureux souvenirs. Vous intéresser après ma mort au supplice dont je vais me délivrer, n'était-ce pas une vengeance indigne de moi? Jouissez donc, dans une paix profonde, — sans vous douter même de mes souffrances passées, — de votre jeunesse, de votre beauté, de votre indépendance et de la fortune que j'ai du moins la satisfaction de vous léguer ! Puissiez-vous toutefois ne jamais abuser de tous ces dons, et, à l'heure où vous ouvrirez cette lettre, vous féliciter que ce dernier souhait de mon cœur ait été accompli !

(c Où serez -vous alors? quelle sera votre situation? quelle sera votre fortune? N'aurez -vous aucun désir à satisfaire, aucun vœu à former? Serez-vous parvenue à conserver votre beauté et votre santé? m'aurez-vous tout à fait oublié? Ces pensées me préoccupent. En mourant je ne suis pas bien sûr pour vous du lendemain ! Espérons, espérons! Mes inquiétudes ne sont sans doute que des chimères. Soyez heureuse, Valentine, soyez heureuse , c'est mon dernier vœu ! ma dernière prière, et surtout que la Providence vous épargne l'horrible torture d'aimer sans être aimée !

(c II est temps que je me décide.

(c Une dernière fois adieu ! et donnez quelquefois

une pensée à celui qui va mourir pour vous avoir trop aimée.

(c Ernest Sabran. »

A mesure que je lisais cette lettre, je sentais mon cœur se contracter et mes yeux se remplir de larmes. Je fus souvent obligée cle m'interromprepour sanglotter. Plus d'une heure s'écoula avant que j'eusse achevé les dernières lignes Je ne pouvais plus ni pleurer ni penser. J'étais tellement émue que je tombai d'abord dans une vague rêverie, puis dans an demi-sommeil. Je restai longtemps immobile comme endormie. Quand je sortis de cette espèce de léthargie, mes sanglots, que j'essayais en vain de comprimer, éclatèrent avec une violence effrayante. La religieuse et ma femme de chambre craignirent un moment que je ne fusse prise de convulsions mortelles.

La nuit se passa ainsi. Je n'avais pas montré la lettre à la religieuse, qui ignorait la cause secrète de cette crise. Vers le matin, seulement, je me calmai un peu sans m'endormir. J'étais brisée d'émotions et de fatigues. Que de pensées se près-

sèrent alors dans mon esprit! Je m'efforçais en vain de les réunir et de les coordonner. C'était moi qui étais coupable, et c'était mon mari qui s'accusait; c'était moi qui méritais un châtiment sévère, et c'était lui qui se jugeait, qui se condamnait à mort, qui exécutait de ses propres mains ce terrible arrêt. Je l'avais rendu si mallieureux, qu'il aimait mieux mourir que de vivre avec moi, et, en mourant, non-seulement il me pardonnait, mais il m'adressait les vœux les plus touchants pour mon bonheur futur ! Je l'obligeais, par une indigne trahison, à s'empoisonner s'il voulait sauver son honneur, et il me demandait pardon de l'amour insensé que je lui avais inspiré, et dont il m'avait prodigué les plus tendres témoignages. Tout ce que je lui avais fait souffrir en refusant de l'aimer, je le souffrais à mon tour en éprouvant pour un autre une passion qui n'était pas partagée. Comme je ressentais toutes les tortures que je lui avais infligées, hélas! sans le savoir ! Avec quel désespoir je me les reprochais ! Que n'était-il encore vivant? J'eusse couru jusqu'aux extrémités de la terre pour me précipiter à ses pieds, embrasser ses genoux, implorer son pardon, me consacrer entièrement à lui avec le dévouement le plus absolu et le plus désintéressé ! Mais non ! il avait eu raison de se tuer ! S'il eut con-

senti à vivre après son déslionneur, l'eussé-je jamais connu comme je le connaissais maintenant! Mon cœur et ma raison m'eussent-ils, à défaut de l'expérience, appris à comprendre mes torts, à m'en repentir, à les réparer. Je le plaignais et, je l'admirais tour à tour en me maudissant, et, plus je pleurais, plus j'éprouvais le besoin de pleurer.

Qu'avais-je besoin de vivre désormais ? La douleur et la mort ne m'effrayaient plus. Je les acceptais comme une expiation insuffisante. Lorsque la terrible maladie que je redoutais eut éclaté, lorsque mon médecin, sans m'avouer toute la vérité, se fut enfin résolu à i^econnaitre l'impuissance de l'art en confiant à la nature seule le soin de ma guérison, je ne me fis aucune illusion. Je me préparai, sans forfanterie mais sans faiblesse, à ma fin prochaine, qui ne devait, hélas! être que trop éloignée. Je me décidai alors à commencer ce récit, que j'achève en ce moment, dans l'espoir d'être utile un jour à quelque pauvre femme aussi peu élevée, aussi mal dirigée, aussi imprudente, aussi insensée, que je regrette, et que je me repens de l'avoir été.

Ma maladie fut lente et douloureuse. Dans les premiers mois les crises restèrent encore séparées par d'assez longs intervalles. Plus tard elles se rapprochèrent tellement qu'elles finirent

UN CHATIMENT 28t

par se confondre. Je n'eus plus un seul instant de répit. Des calmants souvent renouvelés purent seuls adoucir mes souffrances. Dès que j'eus perdu tout espoir, j'écrivis à Julia, dont le mari était mort, pour la prier de venir reprendre auprès de mon lit de douleurs ses anciennes fonctions de garde malade. J'étais aussi sûre de son dévouement qu'elle pouvait l'être de ma reconnaissance. Elle s'empressa d'accourir avec ses deux enfants et leur institutrice. La maison était assez grande pour nous loger tous.

Le sacrifice qui me coûta le plus fut de renoncer à mes excursions dans la montagne. Que de regards d'envie et de regret je jetais chaque jour sur mon Jura adoré! Les forces ne me manquaient pas plus que l'énergie. Des promenades à pied aux alentours de ma retraite me furent recommandées. Je profitai largement de la permission. La nature était devenue ma seule consolation. C'était en la contemplant dans une admiration muette que j'oubliais mes souffrances et mes chagrins.

L'été fat cette année-là plus chaud et plus beau que les années précédentes. J'avais trouvé tout près de ma maison une charmante petite oasis d'ombre, de calme, de silence et de fraîcheur. Je m'y plaisais tellement que j'y allais presque tous les jours; j'y passais de longues aeures

étendue sur une mousse épaisse et douce sous les vastes branches d'un vieux châtaignier. Là, après m' être rappelé ma vie passée, je traçais au crayon, sur des feuilles volantes, des notes que je rédigeais le lendemain, soit dans mon lit, soit à ma table de travail. C'est ainsi que j'ai écrit les deux tiers au moins de ma confession.

Mon châtaignier — il ne m'appartenait toutefois que parralFection — s'élevait à peu de distance delà route de Gex et tout ]3rès de la carrière du Mussy , presque au sommet d'une pente gazonnée, qui descendait doucement vers un petit ruisseau toujours à sec pendant la belle saison, si ce n'est h la suite d'un violent orage. Bien que déjà âgé, il était plein de vigueur et de vie. Si abondante et si puissante était sa sève qu'il n'avait pas encore laissé, je ne dirai pas périr, mais s'étioler, la plus petite ou la plus haute de ses branches. Son tronc, dont trois personnes n'eussent pu, en étendant les bras, embrasser la circonférence, s'élevait d'un seul jet à sex3t ou huit mètres au-dessus du sol, se bifurquait à cette hauteur, et, se ramifiant dans toutes les directions, couvrait un vaste espace d'un nombre si prodigieux de bras et de feuilles que la mousse épaisse qu'il ombrageait était rarement mouillée. Quatre ou cinq autres châtaigniers, groupés comme avec art autour de mon fa-

vori, moins forts mais d'mi aspect plus pittoresque, formaient sur toute la pente, jusqu'au ruisseau, un dôme de verdure aussi impénétrable à la pluie qu'au soleil, mais où l'air circulait toujours librement. Par derrière une haie d'aubépine séjjarait ma retraite de champs de blé et de luzerne, et la garantissait des vents d'ouest. A droite et à gauche la vue était bornée par d'épais rideaux de peupliers et d'aulnes ; mais, devant moi, vers le nord et un peu vers l'ouest, au delà du double rang d ar- ])res qui ])ordait le ruisseau, s'étalait sous mes yeux un délicieux paysage : une plaine immense, ondulée, parsemée de champs, de prairies et de petits bois , la plupart d'admirables châtaigniers, dominée à gauciie par le Jura, noir de sapins, qui se perdait en s'abaissant dans un horizon éloigné, terminée sur la droite par la plus belle partie du lac de Genève, celle qui reflète dans ses eaux, d'un côté, les Dents de Jaman et de Naye, de l'autre, les Dents d'Oche. D'heure en heure, pour animer ce petit paradis terrestre, un laboureur, qui retournait h sa maison, ou une mère, qui, son enfant à la main, portait à quelque travailleur écarté le repas du milieu de la journée, montait ou descendait un étroit sentier, dont les courbes gracieuses se dessinaient sur la pente pour aller se perdre dans un bouquet d'arbres.

28i UN CHATIMENT

Je m'étais promis, après avoir lu la lettre de mon mari, de chasser bien loin de moi le souvenir de M. Frenières , pour ne ]Aus penser qu'à M. Sabran jusqu'à ma dernière heure. Que de fois cependant je manquai à ma parole ! Lorsque, dans un des moments de calme qui m'étaient encore accordés, je repassais dans ma mémoire à l'ombre de mon châtaignier les événements que je devais surtout raconter, je me surprenais malgré moi à rêver plus volontiers à celui dont je regrettais l'indifférence et l'absence qu'à celui dont je pleurais la mort prématurée ? Des témoignages de son affection, — il n'était plus temps de songer à l'amour — eussent singulièrement adouci l'amertume de mes derniers moments. J'eusse supporté plus résolument mes souffrances s'il m'eût exhortée à la résignation. Que ne pouvait- il venir au moins me fermer les yeux ! Que ne m'était-il accordé de mourir en lui disant un dernier adieu ! Ces désirs involontaires auxquels je m'abandonnais d'abord avec une douce mélancolie, je les repoussais bientôt dans un transport d'indignation, et, pour me punir de ma faiblesse, je relisais la lettre de M. Sabran.

Julia me paraissait de jour en jour plus pâle et plus découragée. A son arrivée, le changement, qui, depuis mon départ de Paris, s'était opéré

en elle, m'avait causé une pénible surprise. Quel pouvait être le secret de son chagrin ? Elle n'avait plus à craindre les persécutions de son mari ; j'avais assuré son avenir , et ses enfants , élevés à mes frais sous sa direction, jouissaient d'une santé florissante. Elle était si bonne, elle avait pour moi un dévouement si affectueux qu'elle s'affligeait beaucoup de me voir souffrir sans pouvoir espérer ma guérison ; mais sa tristesse devenait trop profonde pour qu'elle ne fût pas personnelle. Ce n'était pas seulement sur moi qu'elle pleurait, c'était sur elle !

Un jour, en tournant brusquement la tête, je la vis qui, cachée à demi derrière le châtaignier sous le prétexte d'y cueillir quelques fleurs, essuyait une larme furtive* Je la priai de venir s'asseoir à mon côté, sur la mousse, et je l'interrogeai. Ses enfants s'amusaient avec l'institutrice au bord du ruisseau. Son cœur était plein. Il déborda. J'en obtins-, sans trop la presser, des aveux complets. Elle aimait éperdunient un homme dont elle n'était point aimée (elle l'ignorait du moins), car elle n'avait jamais osé lui laisser deviner son amour. Cette folle ijassion' la torturait d'autant plus qu'elle était contrainte de la renfermer en elle-même. Les coniidences que je lui arrachai la soulagèrent. Elle pleura abondamment , tandis (qu'elle me révéla

UIN CHATIMENT

ses souffrances , ses illusions et ses désespoirs.

Elle m'avait, dans ce récit, parlé plusieurs fois de sa reconnaissance. Tout à coup la vérité , dont je ne m'étais jamais doutée, m'apparut évidente.

(c M. Frenières, » m'écriai-je?

— Lui-même, » me répondit-elle en se jetant à mes genoux et en couvrant mes mains de baisers. Bien que je ne lui eusse fait aucune confidence, elle savait que je l'avais aimé ! que je l'aimais encore ! que je l'aimerais jusqu'à ma dernière heure. Elle était honteuse d'être devenue, sans le vouloir, la rivale de sa bienfaitrice.

ce Essuyez vos larmes, et relevez-vous, Julia, lui dis-je, d'une voix compatissante qui la rassura! voici les enfants ! »

En effet , les enfants , suivis de leur institutrice, gravissaient la côte en courant pour nous montrer une écrevisse, qu'ils étaient parvenus à prendre dans le ruisseau. Du reste, l'état de ma santé justifiait assez son émotion, que les enfants ne songèrent' même pas à remarquer.

A dater de ce moment, nous ne passâmes pas une journée sans causer ensemble, Julia et moi, de M. Frenières. Ces conversations nous étaient utiles à toutes deux. Elle du moins pouvait encore espérer. Mais moi, je sentais mes forces diminuer de jour en jour à mesure que mes soulirances

augmentaient. Quand bien môme un miracle m'eût rendu la vie, je m'étais jurée de porter jusqu'à ma mort le nom de M. Sabran! et j'eusse religieusement tenu mon serment.

Dans les premiers jours de novembre, je me vis condamnée à ne plus (juitter la chambre. Souvent même je gardais le lit. Un matin, je perdis tout à coup une si grande quantité de sang que je m'évanouis. Dès que j'eus repris un peu de force, j'adressai à ma sœur la lettre suivante, en lui envoyant une copie de la lettre de mon mari :

ce Ma sœur,

« Il est temps que vous me connaissiez telle que je suis. Lisez la lettre jointe à ce billet.

« J'ai été encore bien plus coupable envers mon mari qu'envers vous, et pourtant M. Sabran m'a pardonné. Ne me pardonnerez- vous pas aussi ?

(( Je meu];s, torturée, autant que peut l'être une créature humaine, par un mal horrible; je meurs

plus repentante encore de toutes mes fautes passées que je ne saurais vous le dire.

(c Soyez compatissante, apportez-moi vous même votre pardon et votre bénédiction. Seulement, hâtez-vous! car je n'ai plus que quelques jours à souffrir.

<c Ma sœur ! ayez jDitié de moi.

(c VaLENTINE. i)

Ma sœur me répondit par le retour du courrier, (c Dès que j'aurai obtenu les autorisations qui me sont nécessaires, je partirai.

« Sophie. »

Trois jours après, je reçus une seconde lettre qui m'annonçait son arrivée pour le lendemain.

A une heure , en effet , une voiture s'arrêta devant le perron de la maison que j'habitais. J'entendis des pas lents retentir sur les marches de l'escalier; La porte de ma chambre s'ouvrit, et ma sœur parut sur le seuil, accompagnée d'une autre religieuse.

Julia et ma religieuse se tenaient [debout des deux côtés de mon fauteuil.

Quand la porte s'était ouverte , j'avais essayé de lue lever, mais j'étais retombée loardement sur mes coussins, jjàle et tremblante. Il m'eût été

impossible de faire un seul pas. tant mou émoliou et ma faiblesse étaient grandes. Je n'osais mémo plus lever les yeux sur ma sœur : son premier regard m'avait atterrée ; il me semblait qu'un autre juge, plus inexorable que mon mari, s'approchait pour m'infliger im châtiment sévère mais juste, contre lequel je ne me sentais ni la force ni le droit de protester.

Ma sœur n'était pas moins émue que moi, bien qu'elle fût innocente. Elle s'avançait, en effet, en me regardant, et, à la vue des ravages que l'âge, les remords et la maladie avaient exercés sur toute ma personne, elle se sentit saisie d'une pitié profonde. Ses yeux, qui, à son entrée dans la chambre, étaient restés secs et durs, se remplissaient, à mesure qu'elle s'approchait, de larmes compatissantes ; elle n'essayait pas plus de les retenir que de les cacher.

Elle s'était arrêtée devant mon fauteuil, mais son émotion l'empêchait de parler. Je fis un violent effort, je levai la tête et je poussai un grand cri, en perdant presque connaissance. Quel châtiment, en effet, que cette apparition? Heureusement, je n'avais plus que quelques jours à vivre. Ma sœur était peut-être plus changée que moi. On eût dit un cadavre sorti tout exprès du tom])eau pour accomplir un devoir suprême. Ses os per-

caient presque sa peau, d'une blancheur matte comme la cire. A demi courbée, elle était obligée pour se soutenir de s'appuyer sur une canne. Son regard seul rappelait la femme dont ma vanité et mon égoïsme avaient à jamais détruit le bonheur. C'était la victime et quelle victime! qui venait pardonner à son bourreau.

(c Grâce, grâce ! >> m'écriai-je en joignant les mains et en essayant, mais en vain, de me prosterner à ses genoux.

Julia et les deux religieuses sanglottaient autour de nous.

Enfm ma sœur, donnant à sa voix un accent solennel, mais tendre , me dit :

(c Valentine, vous m'avez appelée; je suis venue. Vous avez imploré mon pardon, je a'ous l'apporte. Je ne puis rester plus longtemps auprès de vous. Les règlements de mon ordre s'y opposent. Puisse cette dernière entrevue rendre le calme à votre âme... Je vous pardonne et je vous bénis. »

Elle avait étendu les deux bras sur ma tête que je tenais baissée devant elle.

c( Merci ... lui dis-je d'une voix étouffée par les larmes... merci !

— Pensez à l'éternité! y) ajouta-t-elle en murmurant tout bas la prière des raorts, et je l'entendis

qui, après avoir jeté sur moi un dernier regard, s'appuyait au bras de sa compagne pour se retirer.

« Sophie ! )> m'écriai- je avec un accent si déchirant qu'elle s'arrêta.

Mes bras s^étaient ouverts elle n'hésita pas;

elle s'y précipita, et nous restâmes longtemps entrelacées, confondant nos sanglots et nos larmes...

Pas une parole ne fut prononcée...

Enfin ma sœur se déroba h mes étreintes convulsives, et, pendant que je la rappelais, la voiture qui l'avait amenée l'emportait vers Genève.

Pensez à l'éternité ! m'avait-elle dit. J'y avais pensé, en effet, mais, depuis que j'avais appris h me servir de ma raison, sa croyance n'était plus la mienne

Qu'était-ce donc que la vie de l'homme sur la terre? Qu'était-ce que la terre dans l'éternité et dans l'infini?....

Si j'étais devenue une libre penseuse, je n'étais pas parvenue à éclairei-, même d'une lueur incer-

taine, les ténèbres dont ma raison était obscurcie. J'avais souvent essayé en vain de m'expliquer les grands mystères qui préoccupaient mon esprit. La chimie m'avait appris, il est vrai, que rien ne meurt, en d'autres termes, que rien ne peut être détruit dans la nature. La mort n'est pas la cessation de la vie, c'est une métamorphose de la matière organique, immuable, qui n'a pas eu de commencement, qui n'aura jamais de fin. La matière, n'ayant pas commencé et ne devant pas avoir de fin, ne saurait donc subir la perte la plus insignifiante. Seulement, elle se transforme incessamment

Oui, sans doute, la matière, qui n'a pas été créée, qui ne sera pas détruite (et peut-on même l'affirmer), se transforme sans cesse et se transformera éternellement, mais l'homme n'est-il donc que matière? Il y a en moi, je le sens, je le vois, des éléments qui ne pourront servir qu'à d'autres créatures humaines? Cette raison qui m'éclaire, ce cœur qui aime et qui souffre, cette âme qui pense et qui s'affirme, cette volonté qui agit, cette conscience qui se dicte à elle-même son devoir, et qui se repent quand elle ne l'a pas suivi, où étaient-ils avant ma naissance, que deviendront-ils après ma mort , c'est-à-dire avant ou après l'agrégation

et la séparation des molécules incréées et impérissables qui constituaient mon corps? Mystères ! mystères ! J'ai beau songer, je ne puis vous comprendre, et, humiliée de mes efforts inutiles, je m'incline devant la ]3uissance éternelle qui na pas encore permis et qui ne permettra peut-être jamais à l'humanité de résoudre de pareils problèmes.

Novembre 28.

Mon dernier jour approche, je n'en saurais douter. Ma faiblesse augmente. Qu'une nouvelle hémorrhagie se déclare, et je n'aurai plus que quelques heures à vivre. Heureusement, j'ai pu achever le douloureux récit que j'avais commencé.

Décembre.

Je n'ai pas écrit une seule ligne depuis dix jours... je ne m'en suis pas senti la force... que dirai-je maintenant, d'ailleurs?

L'opium, dont je bois chaque jour une plus forte dose, engourdit mon esprit s'il calme mes douleurs... Je reste des journées entières dans une

immobilité qui n'est ni le sommeil ni la veille, ni la vie, ni la mort? Quand donc m'endormirai-je pour ne plus me réveiller?

Janvier 15.

Je me sens un peu mieux ce matin..., Julia m'a parlé de M. Frenières! Pauvre femme, comme elle l'aime! Que je désire la savoir heureuse!

Janvier 27.

3e veux vivre maintenant jusqu'au 31 janvier, jour anniversaire de la mort de M. Sabran. J'espère que ma volonté triomphera de ma maladie..

janvier 31.

Mon dernier vœu sera accompli... La crise suprême apxDroche enfin. . . Comme cela arrive souvent, je suis plus forte que je ne l'étais les jours précédents. Mon es]3rit est plus libre... Je puis tracer ces lignes sans trembler.

La journée a été belle... Le vent du nord, assez violent ce matin, a emporté toutes les vapeurs... L'air est d'une pureté telle que les distances semblent diminuées de moitié... Bien que ma vue soit très-affaiblie , je distingue encore nettement , à l'horizon, les Alpes de la Savoie...

Le vent s'est calmé, ma fenêtre est ouverte, et,

de mon fauteuil, je découvre un vaste horizon... Le soleil décline... Quelques minutes encore et la nuit va remplacer le jour... Une dernière fois j'assiste à la mort de la nature, mais cette mort n'est qu'un sommeil "jDassager... Demain la nature renaîtra aux premiers rayons du soleil, et moi, je ne me réveillerai plus.

Gomme l'ombre, ce soir, semble se hâter!... Que ne puis-je en ralentir un peu la marche trop rapide!... Je suis heureuse de mourir... j'ai souvent appelé la mort, et, maintenant qu'elle est là, je ne faiblis pas, je l'attends avec fermeté, mais cependant je suis émue. J'éprouve de vagues regrets qui m'attristent... Mon passé se dresse devant moi, menaçant... Ne me suis-je donc pas assez repentie ?

Un regard jeté sur les Alpes m'a calmée. Je n'ai plus un instant à perdre... l'ombre monte si vite... la voilà à la base du Mont-Blanc !.. . Que les neiges sont roses, ce soir, mais avec quelle promptitude, hélas! elles se décolorent!... Les plus hautes cimes, qui restent seules éclairées, pâlissent, s'éteignent... le Mont-Blanc ressemble à un cadavre glacé par la mort... A moi maintenant de mourir!

Ces beautés de la nature que j'ai tant admirées, que je ne verrai plus, je les regrette, pourquoi ne l'avouerai-j^e pas? Que ne les ai -je comprises,

aimées plus tôt ! Peut-être aurai-je vécu d'une autre vie !

Adieu pour toujours, ô mes solitudes si chères! ô mes sapins adorés. Adieu, ombrages sombres et déserts ! enivrantes senteurs de la forêt ! bruissements joyeux des prairies en fleurs ! scintillements des lacs! éblouissements des neiges! vastes horizons ! retraites mystérieuses ! eaux murmurantes ! air pur et vivifiant de la montagne ! Et vous, étoiles qui vous levez à l'orient, au point où le soleil, qui ne merechauff'eraplus, reparaîtra demain! adieu ! et pour toujours! adieu ! ! !...

Ce dernier effort m'a fatiguée.. , ma main tremble... l'heure fatale va bientôt sonner... Avant de me recueillir pour ne plus penser qu'à M. Sabran et aux mystères de l'éternité, il me reste un dernier vœu à former, un dernier devoir à remplir... Les lignes suprêmes que je tracerai seront adressées à M. Frenières. Demain Julia lui enverra cette lettre sans la lire... je la cacheterai moimême.

ce Monsieur,

(c Vous êtes le seul homme que j'ai véritablement aimé. Mon âge ne me permettant pas de vous oifrirmon amour, je vous ai offert mon amitié

avec ma fortune. Vous les avez refusées. Je voulais devenir votre mère. Votre conscience vous a défendu d'être mon fils !

tf. Ce refus, si pénible pour moi, ne m'a pas arraché une plainte. Il était mérité. Vous aviez raison de me mépriser et de me haïr. J'avais été si coupable ! Mais j'ai expié mes fautes par mes souffrances et par mon repentir. Mon mari et ma sœur m'ont pardonné ! Je meurs, monsieur, sans avoir osé vous demander, à vous, votre estime !

(c Cependant, avant de rendre le dernier soupir, — je n'ai pas, je le sens, une heure à vivre, — je viens solliciter une grâce que vous m'accorderez, j'en suis sûre... Venez m'accompagner jusqu'à ma dernière demeure, et pardonnez-moi sur ma tombe...

« Je lègue toute ma fortune aux enfants de Madame X... , à la charge par elle et par eux de distribuer chaque année, en mon nom, dix mille francs aux pauvres. Je vous nomme, monsieur, mon exécuteur testamentaire.

« Je puis l'avouer maintenant. Non seulement je n'ai aimé que vous; mais je vous aime encore. Aussi, ma dernière pensée est pour vous, pour votre bonheur, pour votre avenir. Épousez madame X. . ., Je n'ai pas besoin de vous en faire l'éloge. C'est vous qui m'avez appris à la connaître, à l'estimer,

à l'aimer. Vous êtes dignes run de l'autre. Elle vous aime, j'ai arraché à sa tristesse un secret que sa pauvreté lui ordonnait de se taire à elle-même ! Ses enfants sont riches maintenant, et ses scrupules , trop délicats peut-être , ne lui défendent plus l'espérance. Epousez-la, monsieur, ]3arce qu'elle est bonne, loyale, dévouée, intelligente, mais surtout parce qu'elle vous aime autant que je vous ai aimé. Épousez-la, et, quand vous vous féliciterez tous deux de vivre de la même vie, accordez quelquefois un souvenir de pitié et de regret h la pauvre repentie qui va mourir en formant les vœux les plus ardents pour votre bonheur l

(( Valentine Sabran. »

.... Ce dernier effort n'a pas été heureusement au-dessus de mes forces... Maintenant, je veux mourir..., mes doigts glacés s'engourdissent.... ma respiration devient plus courte et plus rapide..., une dernière ligne et ma plume va tomber de ma main défaillante. 0 mon mari! ô ma sœur, pardonnez-moi!... Paul, Julia, soyez heureux!

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