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Un cheval de Phidias: --causeries athéniennes--

Vous consentez, mon ami, à ce que j'inscrive votre nom sur la première page de mon opuscule. Je voudrais, en vérité, que ce nouveau-né fût plus digne de son parrain. Quelle réponse ferez-vous à ceux qui vous demanderont compte de cet excès de complaisance? Je prévois que, cherchant des raisons, vous n'en trouverez pas de meilleure que d'alléguer létroite amitié qui nous he. Cette raison est honne, et, quant à moi, je m'en contente. Donnez -la tant qu'il vous plaira, vous n'avez pas à craindre que je vous démente.

VICTOR CUERBULIBZ.

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... 11 était revenu d'Athènes depuis peu, et nous aimions à l'entendre causer de son voyage. Un soir que nous prenions le thé chez lui, il nous entretint longuement des modernes Hellènes, de leurs qualités, de leurs vertus, de leurs défauts, et de ce rêve obstiné d'un nouvel empire de Byzance, dont ne les peuvent guérir ni les notes diplomatiques, ni les enseignements de l'histoire.

— Notez, disait-il, que, par une étrange contra* diction, ces Grecs, amoureux de Byzance, ne îais-

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sent pas pour cela de chômer encore les fêles de Miltiade et de Thrasybule. Ne vous avisez pas de contester qu'ils descendent en ligne droite des héros de Marathon, vous vous metlriez sur les bras de méchantes affaires; vraiment ils n'entendent pas raillerie sur ce point. J'en ai même connu qui ne doutaient pas d'avoir payé de leur personne à Salamine ; tels autres qu'on pourrait nommer se flattent de ne s'être point épargnés à Platée, et j'imagine qu'en s'en donnant la peine, on découvrirait quelque part en Morée le glorieux inconnu qui tua de sa main Mardonius.

— Je connais, lui dit l'un de nous, un pays qui n'est pas la Grèce et où, chaque année, dans les fêtes nationales, une demi-douzaine d'orateurs de cantine se disputent la gloire d'immoler, sous les traits vengeurs de leur éloquence, un certain Gessler dont vous avez peut-être ouï parler.

— Fort bien, reprit-il; mais, chez nos Athéniens, l'inconséquence est grande, de prendre à leur conipte les exploits de la Grèce républicaine et de s'ingénier en même temps à célébrer les mérites

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de ces empereurs de Byzance sous le sceptre tulélaire desquels fleurirent, comme vous savez, la religion, les arts, la civilisation et la liberté ; car, aujourd'hui, il n'y va pas moins pour eux que de réhabiliter le Bas- Empire, en attendant l'occasion de le restaurer. L'Angleterre se fâche de ces rêveries, la Russie s'en diverlit, assurée qu'elle est de n'y rien perdre, et nous autres philhellènes, il nous vient quelque scrupule au sujet de cette fantaisie bizarre d'associer ainsi dans un même culte Miltiade et Constantin Porphyrogénète, Épaminondas et Michel rivrogne, les cochers verts et les vainqueurs d'Olympie, l'oracle de Delphes et les couvents du mont Athos, et, pour tout dire, Platon et la Panagia...

Mais après tout, ajoula-t-il, si vous le voulez savoir, les plus grands originaux que j'aie vus à Athènes n'étaient pas des Athéniens. Vous vous rappelez peut-être cet abbé espagnol qui passa par Genève, il y a quelque dix ans, se rendant d'Italie en France, ce grave et taciturne personnage dont nous ne pûmes rien tirer, hormis quelques

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sentences débitées d'une voix brève et d'un ton décisif...

— Je le vois d'4ci, lui dis-je, un air moitié sau? vàge et moitié timide, un maintien roide, des manières un peu gauches ou se marquait un singulier mélange d'humilité et d'orgueil, et avec cela de grands yeux flamboyants d'où s'échappaient par moments des regards si terribles, que tout d'une voix nous déclarâmes qu'il y avait du cagot et du grand inquisiteur dans son fait.

— J*ai eu depuis lors sujet de m'en dédire, reprit-il; mais, quoi qu'il en soit, poussé par son humeur inquiète, ce morose abbé voyagea longtemps par tous pays, furetant dans les musées et dans les bibliothèques, bizarre dans ses habitudes, né liant société avec âme qui vive, jusqu'à ce qu'il •arrivât à Paris, où, sa bonne étoile lui ayant fait

rencontrer la marquise de F..., elle réussit à l'apprivoiser et l'attacha à sa pci'soime en qualité d'aumônier. Je n'étais que depuis trois jours à Athènes quand, à ma grande surprise, je me trouvai nez à nez avec noire homme, dans l'un des

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carrefours de la rue d'Hermès ; il me reconnut, fît d'abord quelques pas pour m'éviter, puis, se ravisant, vint à moi, me salua avec une politesse compassée dont les cérémonies sentaient Tétude, et, après m'avoîr conté en deux mots le changement qui s'était fait danç sa vie et ses récents voyages dans le Midi en compagnie de la marquise, il me proposa de me présenter à elle, ce qui de sa part m'étonna et me donna lieu de penser que ses mœurs s'étaient humanisées.

— Je le crois de bon cœur, interrompis-je ; mais qu'avons-nous affaire de cette marquise et de son abbé? De qui revient d*Athènes, l'Acropole, le Parthénon, Phidias sont l'ordinaire entretien, et, en me rendant ici, c'est de marbres et de colonnes que je m'apprêtais à vous entendre parler.

— Qu'à cela ne tienne ! répondit-il en souriant. Je vous prends au mot. Vraiment j'avais la générosité de vous épargner ; mais, de l'humeur dont je vous vois, ce serait niaiserie,et, puisque les marbres

vOnt le bonheur de vous plaire, que diriez-vous si

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je VOUS récitais tout d'une haleine quatre grands discours qui furent prononcés, moi présent, en l'honneur d'un des innombrables chevaux dont Phidias décora la frise du Parlhénon ? Quatre discours! songez-y bien. J'ai pu rés'rster à cette épreuve, robuste comme vous me voyez ; mais vous, chétif, de petite santé... Non, ce serait une pitié, je vous ferai grâce : aussi bien ces discours les ai-je oubliés depuis longtemps.

— Socrate, lui répondis-je empruntant les paroles de Phèdre, si je ne connais pas Socrate, je ne me connais pas moi-même ; il mourait d'envie de parler, mais il aimait à se faire prier.

Il se mit à rire.

— A vos risques et périls, me dit-il. Mais, selon le mot du poète, ab Jove principiurrij et, pour remonter à la cause première de cette aventure, il faut que vous retourniez avec moi auprès de la marquise, de cette belle veuve dont l'abbé m'avait vanté le mérite et la sagesse. M'étanl présenté chez elle le lendemain, je fus introduit dans un grand salon qui offrait un aspect étrange.^

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Les tables, les étagères, les fauteuils, les sofas, étaient surchargés de livres de tout format, traînant pêle-mêle avec des albums, des liasses de vieux papiers, des carions, des estampes, des portefeuilles remplis de dessins d'après Tantique, au trait, à la plume, au lavis, à la sanguine. Au milieu de celte chambre en désordre, la marquise, assise devant un guéridon, crayonnait de mémoire des chapiteaux ioniques ; à côté d'elle, un adolescent d'une vingtaine d'années travaillait à un tableau de chevalet. Un peu plus loin, perché sur un tabouret de velours, un petit homme à la tête enfoncée dans les épaules, au nez crochu, à Tair futé, lisait à haute voix dans un gros livre allemand où il était question, autant que je le pus croire, de la quinlessence de l'art, de l'absolu et de mille autres sujets que les honnêtes gens n'enlendent point. Derrière lui se tenait l'abbé, assis sur le bord d'une chaise, le corps roide et les mains allongées sur ses genoux, à la façon d'une divinité égyptienne. De l'autre côlé de la chambre,

dans Tembrasure d'une fenêtre et à moitié dissi-

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10 UN CllEVAL DE I»H1D1AS.

mulé par un rideau, un gros homme court, dont l'humeur joviale paraissait sur sa figure, se balançait nonchalamment dans une berceuse en tenant à la main un petit volume qu'apparemment il lisait en cachette; car, en me voyant entrer, il se hâta de le cacher sous un des pans de son habit. Enfin, dans le fond de celle vaste pièce, un personnage de haute taille, aux cheveux grisonnants, sommeillait paisiblement^ enfoncé dans une bergère, tandis qu'à ses pieds un joli bichon grignotait de ses dénis pointues une estampe tombée à terre.

Dès que j'eus paru, l'abbé se leva de son siège et me présenta à la marquise avec une gravité empesée, me donnant pour un archéologue consommé, pour un maître sire en matière de beauxarts... que sais-je encore? C'était une chose à voir que ce méchant sournois me décernant ainsi dts éloges ampoulés qui me convenaient comme une couronne de roses sur la têle d*un âne...

— Un âne! interrompis-je ; votre humilité est excessive ; tout le monde sait que vous êtes un homme fort instruit...

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Il me répondit :

— Je ne vous ferai pas le ciiagiîn de vous contredire ; je suis bachelier, j'en conviens, je possède mon Lliomohd et le Jardin des racines grecques; je ne manque pas de lecture : je goûte les poètes, quand je suis de loisir; j'aime les arts, j'en jouis tout comme un autre, et, la première fois que je montai à TAcropole, je demeurai ébloui, confondu, reconnaissant dans ce qui s'offrait à mes regards une perfection qui n'a jamais été égalée et que ne saurait rêver Timaginalion la plus hardie. Mais d'en trouver le pourquoi, de raisonner sur les causes et les eifets, d'analyser savamment mon plaisir, point de nouvelles ! Et vôilà justement ce que font tous les jours d<î leur vie les archéologues consommés, les maîtres sires, comme dit Tautre... Enfin, que voulez- vous! quand Tabbé eut dépêché son compliment, la marquise (il n'est pas à craindre que je Toublie), après m'avoir fait une légère inclination de tête, me dit brusquement et sans préambule :

— A quelle époque, pensez-vous, monsieur,

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qu'on se sôit avisé d'orner d'entrelacs la base des colonnes ioniques el de terminer le fût par un collier ?

Je demeurai bouche béante, et ma figure devait être fort ridicule, car la marquise partit d'un grand éclat de rire de petite fille ; après quoi, se tournant vers le dormeur :

— Milord, mon cher oncle! s'écria-t-elle, réveillez-vous, voici une visite dont vous ferez votre profit.

Puis elle recommença à tracer ses volutes, ses oves, ses palmettes, ses gorgerins, ses entrelacs et ses colliers, sans paraître se soucier autrement de ma présence ; de son côté, le petit homme à la mine futée reprit sa lecture où il l'avait laissée, tandis que votre serviteur, assez interdit, ne sachant que penser de celte singulière réception, maugréait à part soi contre Tabbé, qui s'était remis paisiblement à sa place et dans sa posture de déesse Patcht.

Heureusement, lord F..., en ra'apercevant, avait tressailli de joie comme une araignée qui sent une

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mouche s'engager dans sa toile, et il s'élança en bondissant sur la proie que lui envoyait la Providence. Il me fit asseoir auprès de lui et se mit à m'entrelenir à voix basse. Quand d'aventure les Anglais sont expansifs et liants, ils ne le sont pas à demi. Au bout d'un quart d'heure, nous étions bons amis, milord et moi. Si je ne me connais guère en entrelacs, je possède en revanche, au dire de chacun, une figure qui commande la confiance, et milord, heureux de trouver quelqu'un à qui s'ouvrir de ses petits chagrins, m'expliqua d'un air épanoui qu'il était l'homme le plus malheureux du monde.

— Au milieu des cinq personnes que vous voyez ici, me disait-il, je, me sens plus isolé que Robinson Crusoe dans son île. Car quel commerce, je vous prie, quel échange de paroles peut avoir un homme raisonnable avec des écervelés dont les chimères n'ont pas même le mérite d'être amusantes? Jusqu'au bichon, il n'est céans personne qui n'ait la léle un peu malade. Ma belle nièce eut toujours un penchant marqué à Tenthou-

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siasme; il n'y parut que trop pendant le séjour que nous limes en Ilalie,. où Raphaël et le Titien exercèrent de terribles ravages dans son cœur. Mais, aussitôt arrivés à Athènes, ce fut vraiment bien autre chose. Il n'est plus question maintenant que de Phidias et de cet autre qui bâtit le Parthénon. L'antique! Tantique! voilà le thème de toutes les conversations. Hors de Tantique, point de salut! On en disserte à perte d*haleine, on en raisonne, on en déraisonne, on s'extasie, on tombe en syncope, c'est une fièvre, c'est un délire, à ce point que j'ai vu la marquise baiser sur les deux yeux une grande vilaine chouette de marbre qui se voit sur l'Acropole, comme en son temps de devolion elle eût fait un agnus ou un scapulaire; el dans les moments où l'on consent à oublier un peu les bas-reliefs, les frises et les colonnades, on étudie la grammaire grecque, on s'en va lire Platon à l'Académie, Démosthènes au Pnyx, el, par conclusion, me voilà menacé d'être confiné à perpéluité dans celte méchante pelile ville, où je sèche d*ennui. Mon cher monsieur, sovez convaincu

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que le plus grand malheur dans ce monde est d'être le chaperon d'une charmante femme qui a le cerveau fêlé. Vous me direz peut-être : « A quoi^ient que vous ne la laissiez ici avec ses choueltes et ses chapiteaux, el que vous ne retourniez manger du plum-pudding à Londres?» Voilà monsieur, ce que je me dis vingt fois le jour, et vingt fois le jour je me réponds : « Milord, vous avez la sottise d'aimer trop votre nièce, et vous ne sauriez vous passer d'elle un jour durant. »

En ce moment, le lecteur faisait une pause, et, comme milord avait insensiblement élevé la voix, la marquise entendit ces derniers mots et s'écria en retournant la tête :

— Mon cher oncle, il ne suffit pas de dire que vous m'adorez. Il fallait ajouter que je suis pour vous une habitude de trente années, et je vous en connais de moins longues auxquelles je vous défie de renoncer.

Puis, faisant un signe au petit homme :

— Monsieur le chevalier, lui dit-elle, continuez votre lecture^» Milord s'est mis en devoir de célé-

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brermes mérites, et je veux lui donner le temps d'achever mon panégyrique.

— Voyez ce que peut la fureur de l'antique !

reprit lord A... en se rapprochant de moi. La marquise vient de se vieillir de deux ans. Venez dire après cela qu'à éludier Platon une femme ne profite guère! Mais, avec tout son génie, ce Platon en aurait été pour ses peines, si elle n'eiit trouvé ici deux manières d'hiérophantes les plus propres du monde à l'entretenir dans sa folie. M. le chevalier est un hobereau polonais, attaché à la légation russe d'Athènes; son principal mérite est de chevaucher à la grecque, montant à cru et sans étriers un cheval non ferré ; c'est à cette noble entreprise qu'il consacre son génie et ses loisirs ; avec cela beau parleur, grand discoureur, plein d'afféterie et de grimaces ; encore lui passerais-je tous ses travers s'il n'avait un peu trop de pente à vous manger dans la main. Quant au petit Vénitien, ajoutat-il en me montrant du doigt le jeune peintre, qui, nous tournant le dos, la tête penchée sur son chevalet, ne nous laissait voir de sa personne qu'un

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COU blanc comme la neige, ombragé de magnifiques cheveux dorés, pour ce garçonnet, dit milord, il est positivement lunatique, et je Tai vu tomber du haut mal devant un morceau de bas-relief long de six pouces qui fut déterré l'autre jour à TAcropole. Mais je suis trop raisonnable pour lui en vouloir et ne me fâche point de ses convulsions ; c'est son droit, c'est son métier, étant artiste de profession et, ce dit-on, de grand talent; au demeurant, genlil compagnon, naïf et doux, extravagant de bonne foi, je soupçonne qu'après le Parlhénon, ce qui le ravit le plus dans l'univers, c'est ce qu'on en voit dans les beaux yeux de la marquise. Vraiment ce petit bonhomme m'amuserait, n'élait la déplorable influence que son enthousiasme ingénu, soutenu des grimaces du chevalier, exerce sur notre jolie tête à l'évent. Trois cerveaux brûlés qui font assaut d'extravagance... Le cas est grave, et, si vous y savez un remède, vous me ferez plaisir de me l'enseigner. J'avais espéré trouver du secours dans iM. l'abbé... Serviteur! L'abbé est un méchant égoïste et, qui pis est, un sournois dont il est mal-

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aisé de démêler la pensée. Comme la marquise fait grand état de son mérite et que ses moindres décisions passent ici pour des oracles, je Tavais conjuré de représenter à nos fous que leur grande passion pour Tantique n'était pas d'une âme bien chrétienne... M'honorahl de l'un de ses gracieux sourires d'ours apprivoisé, il me répondit qu'il y penserait, qu'il choisirait son moment... Jusqu'aujourd'hui, il n'a dit mot; aussi, je commence à le soupçonner de connivence, d'accord secret, de sourdes intelligences avec Tennemi, et, franchement,

J'aime encor mieux un fou qui dit tout ce qu'il pense Que ces gens rembrunis, obstinés au silence, Ou qui ne disent rien qui ne soit compassé.

Dans ma détresse, j'ai recouru aussi au médecin particulier delà marquise, ce gros homme qui fait je ne sais quoi là- bas près de la fenêtre. Il m'a répondu par une gambade. Autre égoïste que celui-là, se moquant de tout hors de ses aises. Je lui rends la justice de croire que l'antique l'ennuie autant que moi, mais il n'a garde d'en rien marquer,

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entre avec empressement dans tous les sentiments de la marquise, de sa vie ne la contrarie sur rieri. II se croit un grand sage, pour avoir adopté le système du bonheur économique. Un bon lit de plumes et dormir dix heures, voilà le point, le reste est néant. Au reste, il ne faut désespérer de rien, cl peut-être prendra-t-il, lui aussi, la funeste manie des colonnes et la maladie des bas-reliefs. Cela se gagne, monsieur ; voyez plutôt ce sot bichon, accroupi devant une estampe, de quel air béat il la contemple I... Pour me venger, ajoula-t-il, et décharger ma bile, je m'en vais produire ce que ma nièce appelle une dissonance dans la vie.

Et, allongeant le bras vers le bichon, il lui donna une vigoureuse chiquenaude sur Toreille droite. Le pauvre animal poussa un cri perçant ; la marquise fit un geste d'effroi, le petit Vénitien éprouva un tressaillement nerveux et laissa échapper sa brosse, le chevalier pensa tomber de son perchoir, l'abbé bondit sur sa chaise, et il n'y eut pas jusqu'au docteur qui ne s'agitât derrière son rideau*

— Méchant Ugly! s'écria bravement milord,

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osez-vous bien troubler par vos hurlemenls les divins concerts du paradis? Mais, marquise, il faut lui pardonner ; soyez sûre que c élait un cri d admiration. Vraiment cet animal vous fait le plus grand honneur ; encore une ou deux leçons, et vous le verrez renchérir sur les pâmoisons de M. le chevalier.

En ce moment la porte du salon s'ouvrit, et un homme encore jeune, de très-bonne mine, s'approchant de la marquise, se pencha vers elle pour lui pfirler à voix basse. La marquise se replongea dans ses volutes sans répondre que par monosylfabes au nouvel arrivant. Il paruten concevoir de l'humeur, et, après avoir attendu vainement qu'on daignât payer à sa personne le tribut d'attention qui lui était dû, il jeta un regard de travers sur le petit Vénitien et sur le chevalier, et sortit brusquement de la chambre, dont il referma la porte à grand bruit.

— Le pauvre homme ! me dit mélancoliquement milord ; il est encore plus malheureux que moi.

Et, se mettant à rêver, il resta immobile et si-

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lencieux, jusqu'à ce qu'un domestique rouvrît la porte pour crier :

— Madame la marquise, les chevaux sont prêts. En un clin d'œil tout le monde fut sur pied. La

marquise sortit quelques instants et reparut vêtue de son amazone et coiffée d'un chapeau à plumes qui lui allait à ravir. S' avançant vers moi, elle me proposa d'un air gracieux de prendre ma part aux divertissements d'une promenade à cheval en plein midi, au mois d'août, sous le ciel brûlant de l'Atlique. Je la priai de m'excuser et j'alléguai une affaire qui m'appelait chez moi.

— On n'a point d'affaires à Athènes, me répondit-elle d'un ton impérieux. Mais, si vous n'êtes pas cavalier, dites-le franchement. Vous êtes ici sur terre libre : chacun fait ce qui lui plaît, moi la première. Toutefois, j'exige que vous nous restiez à dîner, et, pendant notre absence, milord vous tiendra compagnie. C'est un honneur qu'il ne céderait volontiers à personne.

— Assurément, madame, dit lord A...; car, par le temps qui court et sur cette terre libre que nous

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habitons, c'est un événement rare que la rencontre d'un lomme de bon sens. Mais J'ai juré de ne jamais vous laisser chevaucher sans moi, vous profiteriez de Toccasion pour vous rompre le cou.

— En ce cas, dit-elle, c'est l'abbé qui vous relèvera de sentinelle. Monsieur Tabbé, vous me répondez de votre prisonnier. Sous aucun prétexte vous ne le laisserez s'évader; car j'ai été peu aimable ce matin, et je tiens à lui prouver à mon retour qu'en dépit de mes chouettes je suis une femme aussi supportable que telle et telle qui ne lisent pas Platon.

Là-dessus, elle sortit et descendit l'escalier rapidement, suivie de sa nombreuse escorte. Je me mis à la fenêlre pour les voir partir. Milord m'avait dit vrai r on amena au chevalier un cheval sans selle et sans étriers, embouché d*un mors qui, selon l'usage des anciens, n'avait point de branches, les rênes partant des deux coins de la bouche recouverts par des bossettes^ et j'admirai comme le petit homme s'enleva lestement de la main gauche et enfourcha d'un saut sa moulure, tandis qu'à

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grand'peine deux domestiques réussissaient à hisser le docteur sur la sienne. Quand tout le monde fut en selle, la marquise partit au galop et milorJ s*élança à ses côtés, suivi de près par le chevalici* et le Vénitien, et d'un peu plus loin par le gros docteur, qui, se sentant en danger d'être distancé, enfonçait ses éperons dans le ventre de son cheval, et, à chaque temps de galop, rebondissait lourdement sur ses arçons.

Quand la cavalcade eut disparu dans un tourbillon de poussière sur la route de Cephissia, je quittai la fenêtre et me rapprochai de l'abbé, à qu* avait été commis le soin de me divertir. A vrai dire, il ne semblait pas d'humeur à y prendre grand'peine. Assis en face Tun de l'autre, nous demeurâmes quelque temps sans rien dire, jusqu'à ce que, faisant un effort :

— Vous devez être satisfait, me dit-il, de l'accueil que vous a fait la marquise.

— Je vous suis obligé de me le dire, répondis-je ; franchement, je ne m'en doutais pas.

-^ Vraiment oui, reprit*il. La marquise n'a pas

accoutumé d'être d'un abord si facile. Mais il est sage d'essuyer de bonne grâce les inégalités de son liumeur; car c'est une personne fort bonne à connaître, une intelligence supérieure, beaucoup de talents, dessinant bien, bonne musicienne, l'esprit très-orné, beaucoup de savoir et de goût, el, ce qui vaut mieux encore, obligeante, serviable, amie sûre, dévouée et de bon conseil.

Il me fit ce portrait de sa patronne du ton d'un cornac démontrant pour la millième fois son tigre royal.

— 'La marquise a-t-elle beaucoup voyagé? lui demandai-je.

— Elle ne s'était guère éloignée de Paris jusqu'à notre départ pour rilalie. Bien que sa mère fût Anglaise, elle n'a jamais visité l'Angleterre ; si elle y allait un jour, ce serait en l'honneur des marbres grecs du Musée britannique; mais je doute qu'elle puisse s'y décider; il lui répugne d'aller voir ces pauvres antiques grelottant dans le brouillard de Londres.

— Son veuvage a-t-il déjà duré longtemps?

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— A peu près quatre ans.

— Et elle ne songe pas à se remarier?

— C'est selon, me répondit-il.

Et, tirant de sa poche un petit carnet qu'il me montra de loin sans me permettre d'y toucher, il me dit gravement :

— Voici un petit registre en partie double que je tiens par son ordre ; dans la colonne de gauche j'inscris à l'encre rouge les raisons qu'elle a de ne se pas remarier, et à Tencre noire, dans la colonne de droite, les motifs qu'elle a de ne point rester veuve. Il y a six mois, nous en étions à trente contre trente ; depuis peu, notre colonne de gauche s'est enrichie de deux raisons rouges ; que la majorité vienne à se déplacer, et, ce jour-là, nous nous préparerons à convoler.

— Et le choix du mari possible est-il déjà fait?

— Attendez, me dit-il en tirant de sa poche un second carnet; voici un autre registre, qu'on pourrait appeler notre cahier des charges; c'est la liste des conditions à remplir pour mériter notre main. 11 en est quinze jusqu'à présent, et je connais

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quelqu'un qui en remplit treize. La quinzième portait, il y a un an, qu'il fallait s'engager à vivre à Florence; trois mois plus tard, nous avons remplacé Florence par Venise, et plus récemment encore pBr Athènes.

Puis, remettant en poche les deux carnets, il répéta Téloge de la marquise aiiaclement dans les mêmes termes qu'il avait fait la première fois :

— C'est une personne fort bonne à connaître; une intelligence supérieure, beaucoup de talents...

Vous savez le reste ; mais vous imaginerioz diflicilement le ton sérieux du pei*sonnage en récitant ainsi sa leçon.

— Monsieur l'abbé, lui dis-je, comment appelezvous ce quadragénaire de bonne mine qui a fait ici une si courte apparition et nous a quittés d'un air si contrarié?

— C'est un gentilhomme français, le comte de B..., me répondit-il.

— Le comte de B..., repartis^je, ne serait-il point le prétendant qui remplit treize des conditions du cahier des charges?

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— Vous devenez indiscret, me dit-il en souriant du bout des lèvres.

Puis il ajouta :

— Si ma conversation vous ennuie, ne me forcez pas à parler. La marquise vous Ta dit, vous êtes ici dans Tabbaye de Thélème. On lit sur notre porte : Fay ce quevotildras. Si vous aimez la lecture, prenez un livre, pendant que Je repasserai un chapitre de mon bréviaire.

— Vous dites bien, lui répondis-je. On trouve ici comme à Thélème dame de hanUparaige^ fleur de'beaulté^ à céleste t>isaigej — et ces aimables sei* gneurs tant noblement apprins quil n'estoit entrer tulx eelluy ne celle qui ne sceust lire, escripre, par- 1er de cinq à six languûiges^ et en iceulx composer, tant en carme qu'en oraison 5o/tt(?; — toutefois, s'il m'en souvient, de Thélème les mflfajfofs étaient exclus, tandis qu'ici la folie me paraît assez en honneur. .

Mais il ne m'entendait plus, plongé qu'il était dans son bréviaire, et je me vis forcé de me conformer à son conseil et de me mettre en quête d'un

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livre. Je ne me souciais dans ce moment ni de la grammaire grecque de Krùger, ni même de Platon ou de Thucydide. Heureusement j'avisai dans un coin le petit volume que tenait en main le docteur à mon arrivée, et qu'en partant pour la promenade il avait laissé sur un guéridon. Je m'en emparai. C'étaient les contes d'Hamilton, plus goûtés, paraissait-il, de cet honnête épicurien que les gros livres allemands sur la quintessence de l'art. Je me mis à relire les Quatre Facardins^ et j'en étais à l'endroit où le beau pèlerin prenant la parole : Bel étranger, di^tZ, si vous entendez la langue que je parle Je vous prie de m enseigner où je pourrai trouver une femmey—- quand la marquise reparut, accompagnée de ses servants. En dépit du soleil et de la poussière, elle était pimpante et fraîche comme une rose. Après m'avoir salué gracieusement, elle nous quitta pour aller vaquer à sa toilette, et, au bout d'une demi-heur^, on se mit à table. Le dîner se passa bien. La marquise devisa fort sensément des choses de la vie, milord mangea beaucoup plus qu'il ne parla, le docteur nous égaya par ses lazzi

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assaisonnés d'un sel qui, à vrai dire, n'était pas attique, le chevalier disserta avec chaleur, Nanni (c'est ainsi que se nommait le jeune Vénitien) causa discrètement; il avait une voix argentine qui remuait le cœur, et ses moindres propos respiraient la douce candeur de son âme; quant à Thomme au bréviaire, il était taciturne selon sa coutume, et le peu qu'il disait ne respirait point la candeur; mais la gravité étudiée du plus mystérieux de tous les abbés. Après dîner, nous fîmes une promenade au jardin de la reine, et au retour nous trouvâmes le comte de B... qui nous attendait. La marquise lui fit un accueil glacé; il affecla de ne pas s'en apercevoir. On se mit à parler de la sculpture polychrome, et le comte soutint que le mariage de l'or et-de rivoire dans les statues colossales des anciens était un trait de barbarie, et que la Minerve chryséléphantine du Parthénon n'avait pu être qu'un monstre. Je ne sais s*il était de bonne foi, mais il pei»sifllait avec grâce l'enthousiasme de la marquise et de ses amis. Le chevalier finit par s'échauffer; ses emportements ne firent qu'animer la verve

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railleuse du comte, el la marquise, impatientée de ses profanes brocards, se leva en colère et pria Naniii de se melire au piano avec elle ; ce qui parut déplaire si forl 9 laimable railleur, qu'il prit son chapeau et sortit. Les deux exécutants jouèrent avec une admirable expression la seconde symphonie de Beethoven, dont l'adagio est un che& d'oeuvre. Lord A... s'endormit profondément; Tabbé se tenait dans une parfaite immobilité, et je crus un moment qu'il dormait aussi, car il avait les yeux fermés. Mais, après les derniers accords du finale, il les rouvrit, qI je m'aperçus qu'ils étaient pleins de larmes. Avait-il les yeux tendres, ou bien la musique le faisait-elle pleurer? Question délicate que je ne me sentis pas en état de résoudre.

A dater de ce jour, je partageai mon temps dô manière à en donner beaucoup à la marquise. La douce folie qui régnait à l'abbaye de Thélème ne me déplaisait point, et je n écoulais pas sans plaisir les divagations des Thélémiles sur Tari el la philor Sophie. Le chevalier lui-même trouvait grâce à me&

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yeux. Au fond, ses propos étaient sensés, il n'y avait d'exagération que dans ses gestes. Quand il lisait Platon, il était sujet à des clignements d'yeux mystiques, il avait des larmes dans la voix, se rengorgeait comme une colombe amoureuse, roucoulait, renversait la tête, minaudait, grimaçait; Ses commentaires étaient d'un homme instruit; on regrettait seulement qu'ils fussent débités d'un ton emphatique, avec des démonstrations outrées et dans un style p/m iV évanouissements. Pour Nanni, il n'affectait rien ; c'était une âme très-sérieuse et très-naïve, en qui l'amour de Tart était devenu une religion, âme limpide et transparente comme un diamant de la plus belle eau. Doué d'un sens exquis du beau, d'une délicatesse de sensilive et d un caractère aimant et passionné dans tous ses attachements, ^ne sorte de pudeur innée empêchait de se répandre ce cœur incapable de se refuser ; aussi ce jeune enthousiaste était sans cesse occupé à se contenir et disait toujours beaucoup moins qu'il ne sentait, tout au contraire du chevalier, qui le traitait en enfant. De tout temps, on le sait, ce

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fut Tordinaire des grains de rassade bien serlis de dédaigner les cabochons.

Je vous l'ai déjà dit, je me flatte de savourer aussi bien qu'un autfe les jouissances suprêmes que donnent les arts, mais je n'y suis pas également porté à toutes les heures du jour, et ma faculté admirative est soumise à la loi des intermittences. Après que la vue du beau m*a enlevé à moi-même, mon âme éprouve le besoin de rentrer chez elle, de faire le tour de son petit ménage, de vaquer à ses petites affaires, de demander un oubli momentané des choses célestes à d'honnêtes dissipations ou à d'innocentes questions de pot-au-feu. Aussi j'enviais à nos Thélémiles leur don de jouir et de sentir sans se lasser, ce génie contemplatif qui jamais ne se donne de relâche, jamais ne sent le besoin de chômer; mais, à ne vous pas mentir, tout en les enviant, j'appréhendais pour eux quelque fâcheuse métamorphose, me rappelant ce que rapportait Socrate au sujet de ces hommes qui, lors de la naissance des Muses, transportés do plaisir et ne songeant plus qu'à chanter, oublièrent

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de manger et de boire. Ces fanatiques, s'il en faut croire le fils de Phénarèle, moururent sans s'en apercevoir, et c'est d'eux que naquirent les cigales, lesquelles, ayant reçu des Muses le don de chanter éternellement en vivant de rosée, conversent à l'envi sur les choses divines dans l'épaisseur des ramées et se moquent sans pitié « des esclaves et des brebis s' endormant sur l'heure de midi autour de la fontaine. »

Toutefois la marquise ne se moquait point de moi. Elle me savait même gré du plaisir que milord trouvait dans ma société. J'écoutais patiemment les doléances de cet excellent homme, et je m'appliquais à le consoler. A vrai dire, il m'en voulait un peu de ce que je ne m'ennuyais pas à Thélème ; il s'étonnait plus encore que la Grèce ne me parût point un insupportable séjour; mais j'étais loin de lui donner raison là-dessus. Athènes me semblait une ville fort agréable, et je connaissais bon nom bre d'Athéniens très-aimables et très-cultivés ; leur conversation m'intéressait, leur caractère m'inspirait la plus vive estime, j'admirais leur patriotisme.

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souvent plus ardent qu'éclairé, mais toujours prêt à prouver sa sincérité par d'héroïques efforts et de nobles sacrifices, et j'aimais à rêver avec eux un glorieux avenir pour leur patrie, bien que je Ten^ tendisse autrement.

Un jour, au reste, je fis convenir milord que l'ennui était une maladie organique à laquelle il avait été sujet dès sa Tfâissance.

— Hélas I oui, me dit-il en soupirant; c'est plus fort que moi, je m'ennuie partout. Mais la nature m'a doué d'une propriété merveilleuse qui jusqu'ici m'a préservé du dégoût de la vie. Figurez-vous qu'à l'ordinaire je ne me doute pas que je m'ennuie. Ainsi, pendant tout le temps que j'ai passé à Paris, j'étais convaincu que je menais la vie la plus heureuse et la plus réjouissante. A peine en fus-jc parti, cette illusion s'évanouit, et je dus me confesser, en prenant ma tête entre mes deux mains, que mon prétendu bonheur avait été un mensonge que je m'étais fait à moi-mêm^; en réalité, penr sant me divertir, je n'avais pas eu trois quarts d'heure de véritable plaisir, et je frissonnais à la

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pensée de recommencer la vie qui m'avait tant charmé. Mais, à Athènes, il n'en va pas comme à Paris; aussitôt arrivé, j'ai reconnu que je ne m'amusais pas le moins du monde, et il me tarde de quitter cette maudite ville et de retourner dans un pays où je puisse m'ennuyer sans m'en apercevoir.

— Il y a encore de la ressource, lui répondis-je. Puisqu'il ne s'agit que de vous tromper vous-même, c'est affaire à voué de réveiller de son sommeil le sophiste que la nature vous donna pour consolateur et dont l'éloquence vous a si bien abusé jusqu'à présent. Priez-le de vous démonlrer soir et matin qu'Athènes est le séjour le plus délicieux do la terre, que les biftecks .y sont exquis, les routs charmants et l'opéra-comique adorable ; pour vous rendre heureux, il ne lui est besoin que de payer d'impudence.

— Ah! me dit-il, tout cela n'y servirait de rien. Sous ce ciel toujours bien qui me désole, il est devenu moins persuasif ou je suis devenu moins persuasible.

Je voyais souvent le comte de B... Outre qu'il me plaisait par la franchise de son caractère et les agréments de son esprit, son chagrin m'intéressait ; car il avait beau s'appliquer à le dissimuler, en dépit de ses efforts, son visage et ses manières trahissaient sa souffrance, dont la cause était facile à démêler. Je fus bientôt convaincu qu'il était réellement ce prétendant naguère en passe d'être agréé, dont m'avait parlé Fabbé; mais, après l'avoir écouté favorablement, on s'était refroidi pour lui et on le lui marquait en toute rencontre. A la vérité, je ne pouvais m'empêcher de croire que, par un peu de complaisance, il eût facilement désarmé les rigueurs de la marquise ; malheureusement, il n'avait pas l'humeur accommodante, et, après avoir raillé tout doucement les fantaisies musquées de la belle veuve, s'animant au jeu, comme il arrive d'ordinaire, et excité par la vivacité de ses ripostes, il avait rompu en visière à ses enthousiasmes, à son archéologie, à sa grammaire grecque, à ses frontons, et par-dessus tout à son petit Vénitien qu'il ne pouvait souffrir.

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Il se moquait aussi du superbe mépris qu'elle avait tout à coup affecté pour le monde, pour les salons, pour les plaisirs bruyants, pour ce qu*elle appelait le joug des conventions sociales, et il avait déclaré une guerre à outrance à ses rêves de solitude, de retraite, de vie contemplative consa-' crée au culte des Muses. Mieux conseillé, il lui aurait laissé le temps de se fatiguer de ses songes et d'user ses chimères. Les caprices d'une jolie femme ne durent guère, à moins qu'on ne fasse la faute de les contrarier et que son amourpropre offensé ne se mêle d'intéresser la partie. Assurément il y avait peu d'apparence que le séjour de la Thébaïde convînt longtemps à une aimable marquise, habituée à promener ses charmes dans les plus brillants salons de Paris, et l'on pouvait croire qu'après avoir joué pendant quelques mois à ces jeux innocents qu'elle appelait le culte des Muses, Tenthousiasme et l'amilié platonique, elle ne tarderait pas à rentrer dans son caractère et à rabattre de ses fiers dédains pour le monde, les mondains et les mondanités. Mais le comte

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manqua de souplesse et dé patience ; ses épigrammes souvent acerbes piquèrent au vif la marquise, elle lui en témoigna son ressentiment, et, bien qu'il affectât de ne s'en point soucier, le pauvre homme souffrait cruellement d'une disgrâce qu'il s'obstinait à aggraver chaque jour, et on le rencontrait souvent errant au hasard dans les rues d'Athènes, la tête inclinée, les yeux attachés au sol, le front soucieux et l'air dolent.

Un malin, milord entra brusquement dans ma chambre, sans se faire annoncer, et, se jelant dans un fauteuil :

— Tout est perdu ! s'écria-t-il d'un ton lamentable; le comte deB... n'épousera pas ma nièce, il est brouillé à jamais avec elle ; hier soir, en ma présence, il lui a (ait une scène qui s'est terminée par une injonclion impérieuse de défendre sa porte au petit Vénitien. Elle n'en a fait que rire. 11 est sorti furieux, et ce malin, au Pirée, il a pris passage sur le vapeur grec en partance pour Kalamaki. J'en ai porté la nouvelle à la marquise, elle

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a ri plus fort. Peste soit des fous qui lui ont détraqué respriti

Milord était réellement désespéré.

— Songez, me dit-il, que, du jour où feu le marquis trépassa, je logeai dans la têle que \oici un ferme propos de remarier la marquise. Je ne vous ferai pas le détail de mes raisons. La meilleure est que j'en avais la plus grande envie ; ce petit projet s^était formé de lui-même dans ma cervelle, et, n'étant pas très-fertile en idées, il est naturel que je tienne extrêmement au peu que j*en ai. Mais le premier mariage de la marquise n'avait pas été parfaitement heureux, et il était difficile de la résoudre à aliéner une seconde fois sa liberté. Je ne m'y épargnai pas. Parmi les poursuivants qui s'étaient mis en campagne, j'eus bientôt remarqué le comte de B... Vous le connaissez ; on n'a pas plus de mérite, ni plus de sens, ni plus de cœur, et, pour le trancher net, de tous les hommes que j'ai eu le loisir d'étudier, c'est le plus sage^ le plus doux, le plus égal d'humeur, le plu\ constant dans ses attachements, le plus entendu

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dans Tart de vivre, le plus capable de tout point de faire le bonheur d'une femme. Je détaillai toutes ses perfections à la marquise, qui finit par lui rendre justice, et, quand le comte lui demanda sa main : « Écoutez, lui dit-elle, laissez-moi jouir quelque temps encore de ma liberté ; je m'en vais voyager pendant dix-huit mois et satisfaire toutes sortes de petites curiosités qui me sont venues depuis peu et qui commencent à m importuner. Mariée au sortir du couvent avec un homme perclus, qu*ai-je vu du monde? A peu près rien, et, vous le savez, quiconque ne voit guère^ n^a guère à dire aussi. L'humeur inquiète l'emporte. Ne pleurez points deux ans au plus rendront mon âme satisfaite^ et je vous donnerai réponse. » — Notez qu'en parlant ainsi, son sourire promettait beaucoup ; car, vous ne l'ignorez pas, ma nièce a deux visages, celui que lui font ses sourcils et qui ne vaut rien du tout, et celui que lui fait son sourire, visage charmant dont les attraits irrésistibles ont fait trottiT bien des imaginations. Ce jour-là, ses sourcils ne disaient mot, on ne les voyait pas,. tant les

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coins de sa bouche étaient gracieux, aimables, en* gageants, persuasifs... Mais j'ai tout gâlépar mon imprudence. Quand j'ai vu les dévastations que faisaient les bas-reliefs dans son cœur, m'alarmant de ses absirtrdes projets de méditer à perpétuité les classiques grecs sur les bords pelés de l'Ilissus, je me suis dit : « Faisons jouer le grand ressort, » et sottement j*ai écrit à notre ami : « Venez vite, on est tombé malade, apportez votre trousse et votre lancette... » Hélas! le maladroit n*a pas su s'y prendre, n'a fait quirriter, que rengréger le mal... Aujourd'hui, tout est perdu, monsieur, et j'en pleurerais de rage.

Et, là-dessus, il recommença sa litanie, s'écriant à peu près comme Gorgibus :

— Vous qui êtes cause de sa folie, sottes billevesées, pernicieux amusements des esprits oisifs, romans, vers, chansons, sonnets et sonnettes, puissiez-vous être à tous les diables I

Je lui dis de se calmer, de reprendre courage, l'assurant qu'on avait souvent vu se raccommoder des affaires bien plus gâtées; mais, pour toute ré-

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ponse, il hochait la léte d* un air conslerné, et il est certain que, ce jour-là et le suivant, la marquise fit paraître une sérénité, un enjouement qui n'étaient pas propres à le rassurer- J'observai également que le chevalier avait un air de satisfaction qu'il né cherchait pas à dissimuler. Nanni aussi, l'humble Nanni respirait plus librement, sa démarche était plus légère ; on sentait comme une joie secrète répandue dans tout son être. Qu'espérait-il? Rien assurément. Il y a des imaginations qui, pour être heureuses, n'ont pas besoin de l'espérance. Le rêve leur suftit.

En me quittant, milord m'avait dit :

— Le jour où ma nièce épousera le chevalier, je me pendrai à l'un des oliviers de l'Académie.

Et je lui avais répondu :

— Ne choisissez pas encore votre arbre ; le danger n'est pas pressant. Seulement, si vous m'en croyez, point de reproches à la marquise ; laissez le chevalier lui parler de Phidias jusqu'à satiété, et vous-même gardez-vous de lui parler du comte. Je vous garantis que vous vous en trouverez bien.

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Mais milord n'entendait rien à celte politique, e!, recourant de nouveau au docteur et à l'abbé, il les conjura d'épouser les intérêts du comte et d'intercéder en sa faveur. Le docteur lui répondit en riant : Riottes et noisettes d- amour eux ^aiguillons et rafraîchissements d^ amour. L'abbé l'assura, comme il avait fait la première fois, qu'il s'en occuperait sérieusement, mais qu'il aurait soin d'attendre une occasion favorable, et son flegme exaspéra tellement milord, qu'il dut se faire violence pour ne pas le battre.

Quelques semaines plus tard, il me dit :

— Assurément ma nièce n'est pas en voie de guérir. Je commence môme à craindre qu'elle ne devienne tout à fait folle.

— Elle épouse le chevalier? lui dis-je.

— Cela viendra, n*en doutez pas, me réponditil. Mais, en attendant, elle me fait lever tous les matins à quatre heures pour l'accompagner à votre maudite Acropole, où elle s'en va copier des groupes équestres de la frise du Parthénon. Quand le soleil l'incommode, j'ouvre un grand parasol et je

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le tiens étendu sur sa iêfe jusqu'à ce qu'elle ait fini son crayon. Jugez du plaisir que je prends à cet exercice. Mon malheur veut qu elle ne soit jamais contente de sa copie ; chaque soir, elle déchire en morceaux celle qu'elle a faite le matin, et le lendemain c'est à recommencer. Hier, au milieu de son travail, elle s'enfonça dans une si grande rêverie, que je ne pus m'empêcher de lui dire. «En vérité, ma chère Lucile, vous m'inquiétez. Seriezvous devenue amoureuse de ce bas-relief? » Elle se mit à rire, mais non sans rougir un peu, et elle me répondit : « Oui, milord, ce cheval me parait d'une beauté merveilleuse, et je vous prierai, l'un de ces jours, de courir le monde avec moi jusqu'à ce que nous découvrions un des descendants de celui qui servit de modèle à Phidias. » Et maintenant qu'en pensez-vous ? n'est-ce pas une chose qui fait frémir? Vous la connaissez, elle est capable de le faire comme elle le dit. Vous me répondrez que ce sera pour moi un moyen tout comme un autre de quitter Athènes. Mais il me chagrinerait de sortir du purgatoire parla porte de l'enfer, et

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je ne me soucie pas d'aller courir jusqu'aux Grandes Indes à la recherche d'un cheval qui ne se trouvera pas, celui dont je vous parle ayant je ne sais quoi de particulier qui n'esl pas dans la nature, bien que le premier cheval anglais venu le passe de bien loin en élégence et en beauté.

— Je ne suis pas tout à fait de votre avis, lui dis-je. A mon sens, les chevaux du Parthénon sont les plus beaux qui soient au monde. Mais je m'étonne de vous voir prendre ainsi au tragique une plaisanterie de la marquise ; ne voyez-vous pas qu'elle s'amuse à vous faire peur?

— Une plaisanterie ! fit-il. Mais ne l'avez-vous pas entendue vous-même déclarer l'autre jour d'un ton solennel qu'il n'y a de sérieux dans ce monde que ce qui parait plaisant au vulgaire des hommes, s'appuyant, pour justifier sa thèse de l'autorité d'un certain Allemand qui a dit : « L'homme n'est vraiment sérieux que lorsqu'il joue? » — Croyez-moi, sa tète se dérange tout à fait, les plus insignes folies s'accréditent auprès d*elle avec la plus étrange facilité ; elle est devenue la proie des charlatans,

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des opérateurs, des souffleurs, et il n'est plus dé marchand d'orviétan qui ne lui fasse accepter ses drogués, ni de monnaie de singe qu'elle ne prenne pour argent comptant.

. — Il y aurait là-dessus, lui dis-je, beaucoup à répondre. — Mais, dites-moi, de tous les chevaux de la frise, lequel a obtenu l'honneur d'être distingué par la marquise ?

— Vous rappelez-vous, me dit-il , celui qui ramène la tête et que monte un grand cavalier à la tète coiffée de ce que ma nièce appelle un piloâ arcadien, c'est-à-dire un chapeau à larges bords assez semblable à celui que portait le comte deB...?

— Fort bien, lui dis-je, la marquise n'a pas mauvais goût. Toutefois je soupçonne que le cavalier liii agrée plus encore que le cheval.

^ Quoi! ce cavalier qui a perdu son nez à la bataille des siècles?

— Laissez, repris-je, en dépit de sa balafre, il lui est resté un certain air de tête, une certaine façon de pencher le cou... Je ne m'explique pas,

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mais je voudrais gager... Allons, rassurez- vous, peut-être ce nouvel entêtement est-il une crise salutaire...

Il n'en voulut rien croire, soutint que la situation empirait chaque jour, et, quelques instants après, me confessa qu'il avait reçu du pauvre amant rebuté une lettre pleine des doléances les p1u$ amères, et que, l'ayant voulu montrer à la marquise, elle lui avait interdit sèchement de lui jamais reparler d'un homme qui lui avait manqué de respect. Je le grondai bien fort de sa maladresse et le conjurai de nouveau de ne plus sonner mot du comte. A ce prix était la prompte guérison de la marquise,

— Notre gros docteur n'a pas si grand tort, lui dis-je, qui affirmait l'autre jour que tout le secret de la médecine est de laisser faire la nature; et moi qui ai quelque foi en Thomœopathie, j'ajoute : Similia similibus. Tout est là.

Et vraiment je croyais m'apercevoir que la nature commençait déjà d'agir; car, bien qu'elle s'en cachât avec soip, la marquise avait par moments

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Tair pensif et préoccupé,- elle était devenue plus impatiente, plus irritable. Le moindre contretemps, la plus légère contrariété prenaient sur son humeur, et, pour parler comme milord, c'étaient le plus souvent ses sourcils à qui revenait l'emploi de lui faire un visage. L'inquiétude de ses pensées s'exprimait aussi par un certain mouvement du pied droit dont j'entendais très -bien le sens. Un jour, pendant que le chevalier faisait une lecture, je le vis, ce joli petit pied, chaussé d'une babouche orientale relevée de broderies d'or, se promener sur une grande rose blanche du tapis avec un air d'agitation croissante qui était vraiment fort éloquent. Et, lui parlant tout bas : « Tu n'es pas content, lui disais-je ; le gros livre allemand et le petit monsieur qui le lit ne suffisent pas à ton bonheur. Je comprends, tu ne peux te souffrir céans, tu voudrais courir Dieu sait où, et, de force ici retenu, tu fatigues par tes trépignements la grande rose blanche qui n'en peut mais... » Cependant, à vrai dire, c'étaient de ma part des suppositions quelque peu hasardées et dont la justesse me sem-

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blait par moments douteuse à moi-même. Le vidage de la marquise respirait quelquefois un contentement parfait, et, quand le petit pied pressait avec une vigueur incomparable les pédales du piano ou qu'il piaffait triomphalement sur le bel escalier de marbre des Propylées, il était assurément à mille lieues de toute mélancolie.

Il y avait à peu près deux mois que le comle de B... était parti, quand, par une belle matinée du commencement de l'automne, étant montés tous à l'Acropole, nous nous arrêtâmes quelques minutes à considérer des fouilles qui se faisaient à Test du Parlhénon. D'ordinaire, ce genre de spectacle intéressait vivement la marquise; à chaque coup de bêche, elle s'attendait à voir sortir de terre le bras ou la jambe d'une statue, et les plaisirs de Tespérance la consolaient de la rareté des trouvailles. Mais, ce jour là, elle était distraite, et, prétextant que le soleil l'incommodait, elle nous quitta brusquement pour aller s'asseoir sous le péristyle occidental du temple. Nous ne tardâmes pas à l'y rejoindre, et, nous étant fait apporter des coussins

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et des pliants par les gardiens de Tenclos sacré, nous prîmes place auprès d'elle el conmiençâmes à causer. Cependant, je ne sais pourquoi, contre la coutume, personne n'était en verve et la couversation expirait à chaque instant, — et moi, con* templant le joli pied dont j'aimais à étudier le langage, je le vis d'abord se posant délicatement sur son talon, se balancer de droite à gauche et de gauche à droite, puis dessiner avec la pointe de sa bottine de petites arabesques bizarrement entrelacées; après quoi, il se mit à se glisser rapidement le long du joint de deux dalles de marbre, el enfin, de dépit, il frappa trois coups très-secs sur la pierre. Décidément la marquise s'ennuyait, et, levant les yeux sur son visage, je vis se former sur son front sourcilleux un pli menaçant qui annonçait un orage prêt à éclater.

— En vérité, messieurs, dit-elle en jouant de Téventail, vous n'èles pas plus heureux dans vos fouilles que les ouvriers qui travaillent ici près; vogs avez beau vous creuser l'esprit, il n'en sort rien qui vaille. Souffrirez-vous que l'ennui vieime

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nous chercher ici, au pied de ces colonnes, à l'ombre du s^int lien.? C'est une aventure dont rien ne pourrait effacer la honte.

Aces ihots, le docteur, assis sur un coussin, fit un geste d'effroi.

— Vous, madame, s'écria-t-il, vous. ennuyer dans noire société! Ah ! pour prévenir un si grand malheur, il n*est rien dont je ne sois capable. Vous «'avez qu à commander, madame. Désirez-vous que Je joue Polichinelle, que je chante un air de bravoure, que je vous improvise un sonnet, que je \(ms danse une sarabande? Disposez de moi, je suis prêt à tout.

Et, parlant ainsi, il se mettait en devoir de se lever; mais la marquise lui fit signe de rester assis.

— Je vous tiens quitte, lui dit-elle, de vos tours dé force et n'ai que faire de pantalonnades et de pas de zéphire; un peu de bonne conversation serait bien mieux mon compte.

— Qu'à cela ne tienne, madame, reprit-il, vous allez être servie sur-le-champ. Le désir de vous

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plaire ne peut manquer de me rendre éloquent. Et savez-vous quoi ? L'Académie française mit autrefois au concours la question de savoir laquelle des vertus du grand roi était le plus digne d*éloges. Si vous le voulez bien, nous allons discuter lequel de vos mérites...

— Oh ! de grâce, interrompit-elle, pas de fadeurs, pas de madrigaux, rien qui sente le musc, le patchouli, les pastilles du sérail. Et surtout gardez-vous de me parler de moi. Car il y a des jours, mon bon docteur, où je ne peux me souffrir, où la vue de mon ombre m'incommode, où j'aspire à me fuir, à m'oublier... Ainsi, docteur, pour l'amour de Dieu, pas un mot de mes mérites, et comptez sur ma reconnaissance si vous réussissez à m'emmener si loin de moi, que je ne puisse pas me retrouver.

— Ne vous y fiez pas, docteur, dit le chevalier en souriant ; madame la marquise n'aurait pas fait trois pas, qu'elle commencerait à se regretter.

— Eh quoi I dit-elle, une pauvre femme ne saurait-elle confesser qu'elle n'est pas toujours égale-

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ment disposée à s'adorer, sans que vous la soupçonniez d'hypocrisie? Mais vous-même, je vous prie, vous qui parlez si bien, ne vous arrive-t-il jamais de vous sentir un peu fatigué de vous-même?

Le chevalier marqua par une grimace que la question lui semblait impertinente.

— Ce qu'il fallait dire, continua-t-elle, c'est que, de notre temps, on a beau vouloir se fausser compagnie, il est très-difficile d'y réussir. Notre éducation s'y oppose, et l'exemple universel. Vous trouvez bien encore à la rigueur des gens qui se sacrifient, mais de s'oublier, le talent n'en est guère répandu. Aujourd'hui, il ne se fait rien, il ne se dit rien, il ne s'écrit rien où l'on ne sente percer le désir de paraître. Où trouver parmi nous un homme qui ne mette pas d'enseigne à sa porte, ou qui, lançant ses idées dans le monde, n'ait soin de leur faire porter sa livrée, afin que chacun dise en les voyant passer : « Elles appartiennent à un tel ; voyez plutôt le galon! » La plupart de nos modernes s'égosillent à crier : « Voilà ce que je suis, » et le plus souvent ils ne sont rien. Adressons-nous aux

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anciens si nous voulons trouver des vertus qui ne soient pas dressées à la parade et des œuvres d'art qui soient autre chose que des affiches.

Elle continua quelque temps encore cette complainte; puis, ramenant ses regards sur le docteur :

— Puisque vous vous sentez en veine d'éloquence, lui dit-elle, faites-nous donc un discours, à la charge toutefois qu'il n y soit pas plus question de vous que de moi ; car, si intéressant que vous soyez, mon cher docteur, J'ai le malheur de vous connaître à fond. Oui, docteur, vous êtes un livre que j'ai lu plus d'une fois d'un bout à l'autre, et les quelques bonnes pages qui s'y rencontrent, je les sais par cœur. Ainsi, me parlant de vous, je vous mets au défi de me rien apprendre.

— Aussi ne vous en parlerai-je point, madame, répondit-il. Mais, de mon côté, je mets deux conditions à la pièce d'éloquence que je vais avoir l'honneur de vous servir : la première, c'est qu'après moi chacun payera son écot, car encore est-il juste que je ne me mette pas seul en dépense ; la seconde, c'est quaprès nous avoir tous entendus, ce

soir, au clair de la lune, vous décernerez une couronne d'olivier tressée de vos mains à celui d'entre nous dont le style \ous aura semblé du goût le plus relevé. ^ *

Les conditions ayant été agréées :

— Reste à trouver un sujet, dit-il,

— Oh ! pour cela, c'est la moindre des choses, lui répondit-elle, et vous êtes bien de votre village de vous mettre en tète pareil souci. N'entend-on pas tous les jours disserter des gens qui, arrivés au bout de leur discours, en sont à chercher de quoi ils parlent?

Puis, se tournant vers moi :

— Puisque le docteur en est encore à Fenfance de Tart, et qu'en parlant il tient absolument à parler de quelque chose, donnez lui un sujet qui puisse me plaire.

. Je ne pris pas la peine d'y penser longtemps, et, leur proposant de célébrer une des métopes de la frise du Parthénon, je choisis précisément ce cheval qui plaisait taht à la marquise. Elle ratifia mon choix en s' écriant avec un soupir :

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— Bien habile qui saura louer ce marbre à mon gré!

Le docteur se recueillit un moment, et, pendant qu'il rasseniblait ses idées, votre serviteur, assis à rcxtrémité méridionale du portique et adossé contre une de ces colonnes du Parthénon qui, sous les baisers ardents du soleil, ont revêtu la couleur dorée des épis mûrs, se mit à contempler une fois de plus l'incomparable perspective qui s'étendait sous ses yeux. De ma place, seulement en tournant la tête, j'apercevais Phalère et la presqu'île du Pirée avec ses promontoires et ses criques, et les contours mollement intléchis du rivage que caressaient les vagues assoupies. A ma droite, Salamine, ses découpures profondes et ses fiers escarpements ; à giauche, plus avant dans la mer, Égine et ses hauteurs élagées en gradins qui s'inclinent doucement en arrière comme les murailles d'un temple grec; dans le fond, les côtes de l'Argolide, avec leur§ dentelures, leurs îlots et leurs montagnes dont la chaîne hardie, se reliant a l'ouest aux sommités de Corinthe et de Mégare et aux âpres préci-

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pices des roches Scironiennes, forme autour du golfe une merveilleuse ceinlure. J'admirais cet immense tableau où le spectateur embrasse d'un seul coup d'œil une de ces vastes successions de plans inconnues dans nos paysages du Nord, tous ces plans se détachant les uns des autres avec une telle netteté, que l'air et la lumière semblent jouer entre eux. Baignées de clartés élhérées, toutes ces lignes diverses s'unissent et se marient sans se confondre, et tantôt le regard en saisit l'accord et le divin concert, tantôt, se promenant au hasard sur les innombrables détails qui se présentent à lui de toutes parts et qu'il ne saurait épuiser, il passe de l'un à l'autre, s*empare successivement de toutes les portions de l'espace et voit l'horizon s'enfuir devant lui dans des profondeurs infinies. Et j^admirais aussi comment le soleil de la Grèce, dans ses fantaisies d'artiste, colorait chacun de ces plans d'une teinte particulière. Une lumière blanche était répandue sur les collines qui entourent l'Acropole et sur toute l'étendue des rivages prochains; la mer était du plus pur indigo, Salamine couleur de

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rose, Égiue glacée de violet; au delà, les côtes et les montagnes du Péloponèse offraient une dégradation de nuances qui allaient s'adoucissant jusqu'aux tons les plus légers, les plus fins et les plus délicats, et, tandis que, dans nos contrées, Tencadreraent des paysages se profile en sombre sur un horizon blanchâtre, ici les lointains, d'un gris cendré et d'une évanouissante pâleur, se dessinaient en clair sur un ciel d'un bleu foncé, profond et velouté qui rafraîchissait délicieusement le regard. Éblouis et charmés, mes yeux s'attachaient tour à tour aux renflements incertains des vagues, aux mouvements ondoyants des lignes, aux vapeurs transparentes qui adoucissaient les contours sans les voiler, à la fuite insensible des lointains se perdant dans un abime d'azur, — et je me disais que la nature, dans sa tendresse pour les descendants de Thésée, avait tenu à l'usage de leurs artistes une grande école de sculpture et de peinture j — quand le docteur, après avoir toussé trdts fois pour s'éclaircir la voix, commença de parler comme suit.

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— Qu'elk est difficile, madame, la tâche que vous imposez à ma faiblesse ! Assurément il est toujours malaisé de louer dignement ce qui est beau et de payer à l'objet de son admiration le tribut d'hommages qui lui est dû. Comment exprimer par des mots ce qui de sa nature est inexprimable, et, s'il est vrai que les inspirations des grands artistes soient des confidences faites par une Muse aux âmes privilégiées qu'elle favorise de ses révélations, quelle apparence y a-t-il que le premier venu se puisse faire initier à cet entretien muet du génie avec une divinité complaisante et ne profane pas

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en le raconlant le mystère qu'il s'applique à célébrer? Aussi les Athéniens firenl-ils paraître leur sagesse dans la sévérité des peines qu'ils portèrent contre les indiscrets, reconnus coupables d'avoir divulgué les rites et les cérémonies sacrées d'Eleusis, marquant ainsi à la parole humaine des limites qu'elle devait respecter, et interdisant au vulgaire certains sujets qu'il ne saurait aborder sans en compromettre la majesté. Mais encore, si j'avais à vous décrire, madame, un chef-d'œuvre que vous n'eussiez jamais vu et à vous détailler des beautés qui vous fussent inconnues, il se pourrait faire que, le désir de vous être agréable venant en aide à mon impuissance et la curiosité vous rendant vousmême plus indulgente, je parvinsse à louer avec quelque succès un objet nouveau qui d'ailleurs ne serait pas là pour témoigner par sa seule présence de l'insuflisance ridicule de mes éloges. Mais quoi ! ce cheval que vops m'appelez à célébrer devant vous, se trouve en ce lieu-ci, à quelques pieds audessus de nos têtes ; en faisant trois pas vous le pouvez voir ; lui même, il entendra mon discours,

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UN CHEVAL DE PHIDIAS. 6i

témoin redoutable prêt à s'élever contre moi et à me confondre. — Et notez ceci encore, madame, ce cheval vous est bien connu ; dès la première visite que vous fîtes ici, vous Uavez distingué ; à peine Teûtes-vous regardé, qu'il enleva tous vos suffrages, et depuis lors, venant pour ainsi dire chercher chaque jour de quoi renouveler votre admiration, il n'est pas dans tout son être de beautés secrètes qui n'aient été comme épuisées par vos regards, et comment après cela pourrais-je me flatter de découvrir en lui quelque grâce cachée qui ait échappé à vos beaux yeux dont l'éclat ne surpasse pas la clairvoyance?...

— Sainte Vierge I interrompit brusquement la marquise en laissant tomber ses bras, mes beaux . yeux ! les beaux yeux de la marquise ! Ne sauriezvous donc, docteur, vous interdire une fois pour toutes ces insupportables fadeurs inconnues des anciens, qui, croyez-moi, je le tiens d'original, s'entendaient beaucoup mieux à louer les femmes que tous vosgalanlins modernes? Eh quoi I vous commenciez à m'intéresser, votre exorde à la manière

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d'Isocrate captivait Tnon attention, et il y avait là <^rtaines phrases arrondies dont la cadence chatouillait agréablement mon oreille. Et tout à coup , «oit force de Thabitude, soit je ne sais quelle mouche vous piquant, vous nous ramenez sottement aux insipidités et aux tortillages à la mode. De ces hauteurs pindariques retomber brusquement aux misères d'un bouquet à Iris ! Quelle pitié 1 Docteur, mon ami, donnez une fois encore dans le phébus, et je me verrai forcée, quelque état que je fasse de votre mérite, à vous exclure de ce concours !

Le docteur avait écouté cette mercuriale d'un air contrit, les yeux modestement baissés comme ceux d'un écolier pris en faute. Sans répondre à la marquise, il reprit son discours en ces termes :

i— Ainsi, madame, par les raisons que je viens de déduire, je ne saurais espérer de vous rien apprendre; quoi que je puisse faire, vous m'aurez prévenu, et je ne pourrai qu*exprimer faiblement ce que vous aurez déjà senti. Toutefois il faut vous satisfaire; vous êtes femme qui ne souffrez pas xju on vous refuse, et il n'est pas question de cher*

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cher ici des défaites, mais de me jeter tête baissée dans une aventure dont il est décidé à l'avance que je ne pourrai me tirer avec honneur. C'est ici, madame, que se termine proprement mon exorde ; j'ignore s'il a eu Tavantage de vous plaire, je sais seulement ce qu'il m'en a coûté de le conduire » bonne fin et que plus d'une fois j'ai pensé demeurer court. Aussi éprouverai-je le besoin d'invoquer l'assistance de la Muse de Téloquence, sadiant qu elle a accoutumé de hanter ces lieux-ci, qui sont dans le voisinage du Pnyx. Puisse- l-elle me venir en aide avec la déesse Persuasion, et toutes deux déposer sur ma langue un peu de ce miel dont elles ont coutume d'épurer et de rafraîchir les lèvres qui leur sont consacrées I

— Amen! dit la marquise. Éloquence et Persuasion, venez à lui !

Et tous nous répétâmes : Amen !

— D'abord, continua-l-il, une question se présente à moi. 11 n'est personne qui, considérant avec attention ce cheval, ne se soit surpris à oublier qu'il est de marbre, et, se le représentant doué de

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vie, ne l'ait admiré non comme une création de l'art, mais comme un ouvrage de la nature, tant l'artiste a su rivaliser avec elle, et, lui dérobant ses secrets, animer la pierre jusqu'à produire une illusion qui s'impose au juge le plus froid et le plus rassis.

— Cela est si vrai, dit la marquise, que plus d'une fois j'ai vu distinctement ce cheval tourner la tête vers moi ; — et non-seulement lui, mais cet autre qui se cabre, et celui qui frolle son museau conlre sa jambe. Et vraiment cette illusion élait si forte, qu'elle me charmait à la fois et m'effrayait ; car une chose qu'on sait morte et qu'on voit vivre a toujours quelque chose d'effrayant.

— Phidias est Phidias, s'écria le chevalier ; lui seul a fait vivre le marbre ; pour s'en convaincre, il suffit, en quittant Athènes, d'aller étudier à Venise la Loggietla de Sansovino. Si merveilleux que soient les bas-reliefs, les comparant avec la frise du Parlhénon, toutes ces figures de l'un des plus grands sculpteurs de la renaissance vous paraîtront froides, inertes, inanimées...

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— Cela est bien dit, répliqua la marquise, mais il ne faul pas interrompre l'orateur.

— Et cependant, madame, continua le docteur, il n'est que faire de considérer longtemps ce cheval pour s'assurer qu'il est autre chose qu'une admirable copie faite d'après nature; quant à moi, j'ai beau fouiller dans ma mémoire, je ne puis me souvenir d'en avoir vu de pareil et je me persuade qu'il ne s'en rencontrera jamais, tant il y a en lui je ne sais quelle perfection que la nature ne saurait égaler.

— Ah I docteur, mon bon docteur, s'écria milord, vous êtes vraiment un brave homme. Je ne me mets pas en peine si votre pensée est juste, mais il me convient de la trouver admirable, et je vous supplie de la faire écrire partout en lettres d'or; cela pourrait guérir la marquise de certaine lubie...

— Encore un coup, dit-elle en fronçant ses noirs sourcils, n'interrompez pas Torateur.

— Ce cheval merveilleux, reprit le docteur, comment Phidias est-il arrivé à en concevoir l'image.

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et, dans sa liiUe avec la nature, qui lui a fourni des armes pour lai surpasser et la vaincre ? Un ingé> nieux écrivain de Tantiquité, Lucien, désirant faire sa cour à une impératrice romaine, conseillé au sculpteur qui voudrait faire sa statue, d emprunter à la Vénus de Gnide le front, la chevelure, la courbe heureuse des çourcils, Téclat humide du regard (car a les beaux yeux de la marquise, » cela se trouve dans le grec de Lucien, j'en suis fâché pour vous, madame) ; à la Vénus des jardins d'emprunter les mains et les attaches des bras ; à la Minerve Lemnienne le galbe du visage, la morbidesse des joues et les proportions délicates du nez; à TAmazone les commissures des lèvres et le port de tète ; à la Sosandre de Calamis, qui se voyait à l'Acropole, mêlée aux chefs-d'œuvre de Phidias, l'expression de modestie et la noblesse du sourire. De tous ces traits épars composer un tout, voilà quelle était, selon Lucien, la méthode à suivre pour qui eût voulu créer une figure accomplie, telle qu'il se plaisait à représenter celle de l'auguste souveraine qu'il voulait louer, — preuve évidente, madame,

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<]u41 y avait alors des faiseurs de madrigaux aussi bien qu'aujourd'hui.

- Et semblablemenl n'a-t-on pas dit d'un peintre célèbre de l'antiquité que, voulant peindre une figure de femme qui fût limage même de la parfaite beauté, il empruntait à tous les modèles -qui posaient devant lui ou qui s'offraient d'aventure à ses regards, à l'un les cheveux, à l'autre la bouche, à celle-ci les pieds, à celle-là la taille et les mains, rassemblant et combinant les beautés diverses des marquises du lemps et de toutes ces pièces rapportées formant celte idéale lîgure qu'il se proposait de peindre? Et de peur que vous ne pensiez que ce procédé fût propre à l'antiquité, ne voyons-nous pas aujourd'hui des peintres de paysage, par exemple, choisir dans leurs études les morceaux qui leur semblent le mieux réussis et en composer un tableau, par* fait, leur semble-t-il, puisque mille perfections de détail s'y trouvent réunies et comme mariées ensemble.

— C'est ce qu'on appelle les éclectiques^ dit la

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marquise, et vous savez si je les aime; car il est clair...

— Non, madame, reprit-il, rien n'est clair encore ; ne vous hâtez pas de prononcer, procédons méthodiquement ; je n'ai pas encore trouvé le secret, moi qui n'ai pasTavantage d'être marquise, de dire les choses autrement que les unes après les autres; ainsi, permettez-moi de me demander si Phidias, quand il sculpta ce cheval qui nous occupe, en usa à la manière des artistes dont nous venons de parler et que Lucien semble approuver. Songez-y, madame, soit aux jeux d'Olympie, soit même, sans quitter Athènes, dans les courses qui ne furent pas le moindre embellissement des fêtos de Minerve, Phidias avait pu étudier à loisir des échantillons de toutes les races de chevaux qu'a vantées l'antiquité ; car on en voyait arriver des pays les plus lointains, et il était peu de princes qui ne tinssent à honneur de faire courir aux Panathénées et de disputer aux particuliers cette couronne d'olivier, parure plus glorieuse pour leur front que le bandeau royal lui-même. Ainsi Phi-

dias devait se connaître en matière de races dievalînes, et il en était beaucoup de célèbres. Citerai-je ici ces chevaux cappadociens dont les rois de Perse recevaient chaque année quinze cents en • tribut, que plus tard la loi théodosienne affecta à l'usage particulier des empereurs de Byzance, interdisant aux cochers bleus et verts de s'en servir dans les courses de FHippodrome, chevaux déjà vantés dans les Écritures et dont Némésien a décrit l'encolure relevée et le flanc dune longueur démesurée, immodicum /aiws? Parlerai-je de cette race arménienne, de ces fameux coursiers bais et alezans de la plaine Nysée, desquels Strabon a loué la prestance, Aristote la vitesse, Synésius la tête délicate et la croupe charnue, Oppien la blonde crinière retombant en touffes dorées des deux côtés du harnais? — ou de ces chevaux parthes que Posidonius comparait aux genêts d'Espagne, de ces chevaux si bien jambes au dire d'Absyrthe, qui a célébré leur courage et leur feu, et dont, selon Végèce, les Parthes s'entendaient à assouplir à l'extrême les articulations, — ou de ces tyrrhéniens

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qui, comme les ciélois, se distinguaient par la longueur de réchine, — ou des brillants étalons de la Sicile qui assurèrent à Hiéron plus d'un triomphe aux jeux d'Olympie, — ou nommerai-je encoi^q celte race généreuse amenée en Thrace par les Cimmériens et d'où Rhésus tira ces nobles coursiers doi^t il est dit dans l'Iliade qu'ils étaient les plus grands du monde?...

. — Docteur, mon cher docteur, interrompit la marquise, ne sauriez-vous bannir de votre éloquence des figures de rhétorique aussi déplorablçment usées que celle qui consiste à dire très -longuement des choses très-inutiles, dont on se donne les gants de ne vouloir pas parler?

— Ah I madame, dit-il, vous êtes vraiment terrible. Et quoi! m'imputerez-vous à crime Tinnocent plaisir que je me donne d'étaler un peu d'érudition?

— Érudition à bon marché, lui dis-jeen détournant mes regards des montagnes violettes d'Égine pour les reporter sur lui; il ne vous en a coûté que de parcourir d'un œil distrait YHiéro%oico7%^e Bochart,

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— Vous me la donnez bonne avec votre Bochart I s*ccria-t-il en colère, et vraiment son érudition m'est fort nécessaire. Amenez-le donc ici, et me voilà prêt à lui prêter le collet sur telle question de science hippique qu'il lui plaira de me proposer, et à lui prouver à pied et à cheval que j'entends tout cela mieux que lui. Eh! je vous prie, ne suis-je pas jiussi qualifié que lui pour lire Opjiien, Némésien, Absyrthe, Hiéroklès et tous les traités d'hippiatrique du Bas-Empire? Mais, en vérité, c'était un rare esprit que votre Bochart l A-t-il seulement, ce Bochart, — c'est moi qui vous Je demande, — a-t-il seulement pensé à rechercher comme moi, qui le premier enseigna aux Crées l'art de l'équitation? Comme moi a-t-il piassé des nuits à s'enquérir si Bellérophon fut un grand cavalier ou un navigateur à long cours, si Pégase fut réellement un cheval ailé, ou, ainsi que le pré* tendFréret, un vaisseau armé en guerre; si Per* sée fut un grand seigneur qiii monta un haras et qui faisait courir, ou un corsaire muni de lettres de marque et s'en allant enlever les jeunes fille$ sur

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les côtes de la Phénicie? Votre Bochart, je vous prie, s'est-il seulement mis en peine si les Centaures les premiers s'appliquèrent à l'élève du cheval ou s'il faut en attribuer l'honneur aux Dioscures, comme sembleraient le prouver leurs statues équestres? Ce Bochart enfin?...

— Bonté divine I interrompit de nouveau la marquise en donnant un grand coup de son éventail sur la colonne voisine, aurez-vous bientôt fini, docteur, avec votre Bochart? Mais voyez un peu l'impertinence de me venir parler de ce vilain pédant! Cet homme, docteur, m'est insupportable. Oh I en vérité, on n'y peut durer plus longtemps, et ce Bochart, que je ne connais pas, m'ennuie à périr. — Et vous, dit-elle s'adressant à moi, de grâce, donnez-lui cause gagnée, et que cela finisse! car, un peu plus, je suffoquerais d'ennui. — Encore une fois, docteur, plus un mot de ce Bochart et de ses chevaux cappadociens, et de ses niséens, et de SOS cimmériens. et de sa crinière blonde, et de son échine allongée et de tout ce salmigondis qui pourrait bien me donner le cauchemar la nuit

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prochaine. Docteur, mon ami, si le Bocharl revient sur le lapis, je vous le dis, quoi qu'il m'en puisse coûter, je ne vous reparlerai de huit jours, dont bien vous fâchera I Puis, se mettant à rire :

— Mais voyez un peu, nous dit-elle, ce qu'il a fait avec son Bochart.

El du doigt elle nous montrail milord, qui venait de s'endormir d'un profond sommeil. Le docteur, indigné, voulait le réveiller; mais la marquise n'y consentit pas.

— C'est un affront, dit-elle, que vous digérerez tout à votre aise. Reprenez seulement votre discours, et rappelez-vous ce que je vous ai dit.

— Puisque vous l'avez pour agréable, reprit-il, nous laisserons là le Bochart; aussi bien, je vous jure que j'étais à mille lieues de penser à lui quand on est venu mal à propos me reprocher de le piller. Et quand je le pillerais, madame, auraitil le droit de s'en plaindre, étant de ce$ auteurs dont on peut dire comme Voltaire parlant de samt Auguslin : « Je Tai lu, le traître! mais il me hî

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payera I » Mais, cet incident vidé, retournons à nos moutons, ou plutôt à Phidias, dont je me demandais si, pour sculpter son cheval, il usa du procédé de Lucien, et s'il emprunta à telle race chevaline le poitrail, à telle autre les jambes, à celle-ci la tète, à celle-là le paturon et le sabot, essayant, par cet assemblage de beautés hétérogènes, de former un tout supérieur à tout ce que la nature avait pu faire.

— Question résolue à l'avance, interrompit encore la marquise; en effet...

— Oh! pour le coup, s'écria le docteur, je me mets en révolte. Non, madame, la question n'est rien moins que résolue, et, malgré que vous en ayez, vous me laisserez parler à ma guise. C'est un droit dont je veux user, madame, cl j'entends vous forcer de suivre mes raisonnements, pour diffus qu'ils vous puissent paraître, car je n'ai pas l'esprit prime-saulier, et, au surplus, je suis de ces geùs qui n'ont pas moins de plaisir à marcher qu'à arriver... Cependant, ojoula-t-il en se radoucissant, en faveur de voire impatience^ je vous ferai

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grâce de la savante dissertation dont je m'apprêtais à vous régaler. Et voyez un peu ce que vous y perdrez : je vous aurais démontré par raisons démonstratives que Phidias avait dû choisir son modèle parmi certaine race particulière de chevaux ; quelle avait été cette race, c'est ce qui aurait paru clairement par ma démonstration; remontant aux origines de lequitation en Grèce, je vous aurais prouvé que, les Grecs s'étant servi premièrement du cheval pour le trail, ils avaient dans l'origine employé la lourde race d'Europe passée de Thrace en Macédoine et dé Macédoine en Thessalie; je vous aurais montré le premier usage du cheval de selle datant de l'époque d'Homère, lequel fait encore combattre ses héros du haut de leurs chars, mais, dans deux comparaisons où il nous peint son temps, nous fait voir un écuyer montant alternativement trois chevaux galopant de front, et, dans rOdyssée, compare Ulysse naufragé, assis à califourchon sur une solive, à un cavalier enfourchant sa monture; puis, vous retraçant dans un brillant tableaulds progrès successifs de Téquilalion, je vous

aurais représenté que, l'usage s'en répandant, les Grecs sentirent le besoin de renouveler leur race chevaline, et, à cet effet, firent venir d'Orient ces coursiers légers et rapides dont ils attribuaient l'origine à Neptune, marquant ainsi par une allégorie que le cheval de selle leur était arrivé d outre-mer; et, pour que vous n'en doutiez pas, madame, vous le savez, à deux pas d'ici se trouve ce rocher que le dieu fendit d'un coup de son trident pour en faire sortir le noble animal; enfin, en vertu des principes d une profonde et ingénieuse analyse, j aurais... Mais, de tout cela, madame, vous ne saurez rien, et c'est à vous, à votre impatience, à votre tyrannie, à vos rudesses qu'il faut vous en prendre.

.— Qui sait? dit-elle en riant, c'est peut-être à Bochart, qui a eu le tort de n'en pas parler I

— Plaisantez tant qu'il vous plaira, dit-il ; mais je ne suis pas à court de méthodes, et, puisque vous ne voulez pas de mon érudition, c'est de raisonnements de bonne femme qu'il faudra vous contenter. Toutefois, comme il ne faut pas s'abandonner,

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môme dans les renconires les plus désespérées, je m'en vais tâcher de me tirer avec honneur de la situation difficile où vous me placez, et voici comme je procède. En matière équestre comme en plusieurs autres, depuis quelques années le goût s'est amendé, et, comme je vais vous le prouver, en devenant plus raisonnable, il ect devenu plus grec, comme si la Grèce et la raison étaient les deux noms d'une même chose et que les modernes ne pussent faire un progrès sans se rapprocher par là de ces Athéniens qui raisonnaient si bien sur toutes choses, hormis sur Tadministration de leurs petites affaires. Je ne veux pas entrer ici dans le détail de toutes les variations auxquelles fut sujet le goût en ce qui concerne l'idéal de la beauté chevaline. Il en est qui sont de peu de conséquence et dont la raison ne peut rien décider, reconnaissant à chacun sur ces points secondaires le droit de suivre son inspiration personnelle. Ainsi de tout ce qui tient à la couleur de la robe ; libre à chaque nation, à chaque siècle et à chaque individu de préférer telle nuance à telle autre. Qui prononcera entre le Fran-

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çais du dix-huilième siècle, estimant défectueux le cheval qui n'est pas marqué en têle, et les Espagnols, qui, fidèles en cela à la gravité un peu sombre de leur humeur, font grand cas des chevaux zains, d'où leur proverbe : Morcillo sin senal, muchos lo quierenytj pocos lo han? Les anciens prisaient fort les chevaux blancs, pourvu que le blanc fût net, éclatant, et non ce blanc pâle que désapprouve Virgile. De cette robe étaient les coursiers de Castor et de PoUux, de Proserpine, du Soleil, ceux de la Camille de Virgile, pour ne pas parler du général de ce nom, lequel, célébrant le premier son triomphe avec un attelage de chevaux blancs, devint pour cela suspect aux Romains comme s'étant arrogé un privilège qui n'appartenait qu'aux dieux. Le père de la poésie, s'il vante les chevaux de Rhésus, dont la blancheur effaçait l'éclat de la neige, paraît admirer plus encore ces fameux chevaux d'Énée, issus d'un sang céleste, l'un desquels valut le prix de la course des chars à Diomède, qui les avait ravis à leur maître. «Il était bai sanguin, dit le poète ; seulement, au front il portait une mar-

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que blanche pareille à un croissant d'argent. » Si nous passons à des temps plus modernes, le destrier de l'archevêque Turpin, si vanté dans la chanson de Roland, avait la queue blanche et la tête fauve. Au siècle dernier, Solleysel, Tauteur du Parfait Maréchal^ prisait plus que toutes les autres la robe bai châtain, avec les extrémités noires, tandis que les Arabes, qui méprisent si fort le pie, l'isabelleàla queue blanche et le rouan, donnant satisfaction sur un point à Homère, sur un autre aux Espagnols, préfèrent à Falezan lui-même le noir avec une mollette au front et des balzanes, car il leur faut des balzanes à tout prix ; seulement, ils n'en veulent que trois, le prophète ayant déclaré son aversion pour le cheval qui a des balzanes h toutes les jambes. Sur tous ces points et sur d'autres, comme la couleur des yeux que Columelle veut noirs, Virgile pers, Solleysel couleur d'ardoise, la diversité des sentiments est permise ; car je veux que la robe nous apprenne quelque chose sur le Icmpérament du cheval et ses qualités natives, je veux que les Arabes aient raison qui, dans leur

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préférence pour les robes franches, tiennent pour indices de faiblesse le poil lavé et les taches blanchâtres semées sur tout le corps ; je donne môme gain de cause au Parfait Maréchal estimant le cheval blanc être flegmatique, le bai sanguin, le noir mélancolique, Talezan bilieux, comme ayant rapport avec le feu... Je suis pacifique, madame, et ne veux me brouiller avec personne; mais encore est-il que, si de Tavis des Arabes et de SoUeysel, la couleur de la robe et des yeux nous peuvent renseigner sur le fond et la vitesse d'un cheval (étant notoire, par exemple, que jamais un cheval gris n'a brillé dans les hippodromes ni ne remporta le prix dans les courses), tout cela cependant n'intéresse point la beauté de l'animal, el, hormis certains mélanges de nuances dont la bizarrerie déplaît généralement, on est en droit d'assurer que, quelle que soit sa robe, le cheval peul être beau; car, enfin, Hercule était sanguin, Apollon mélancolique, Jupiter bilieux, et, sous le ciseau des statuaires, chacun de ces dieux a revêtu la forme qui cadrait à son humeur ; pourtant, différant tous de caractère et d'exprcs-

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sion, tous ils possèdent en commun la beauté. — Pour procéder outre, madame, s'il est dans l'appréciation d'un cheval des points indifférents que chacun peut trancher selon son bon plaisir, il en est d'autres dont les gens d'esprit de toutes les époques et de tous les pays furent toujours d'accord, parce que apparemment la bonté d'un cheval et la gi'âcc de son maintien en dépendent d'une manière si évidente, qu'un aveugle seul ou un sot y pourrait contredire. De tout temps, par exemple, on s'entendit a exiger du cheyal qu'il eût le garrot élevé et tranchant, au prix de quoi s'obtiennent la solidité de la selle et la commodité de l'assiette ; de tout temps, on rechercha les paturons de médiocre grandeur et inclinés en avant, le cheval long-jointé ne résistant pas au travail, le court -jointe étant plus sujet à buter, et les jambes droites tout d'une venue fatigant par une réaction trop dure; dans tous les siècles, on réprouva la tète chargée de ganache, les épaules lourdes ou chevillées, la croupe avalée ou coupée, les yeux enfoncés qui dénotent un animal à /a rencontre triste et de grande fatiguCy

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rélroitesse des naseaux qui est cause que le cheval s'ébroue, Tencolure trop effilée et trop tournée qui fait qu'il a la bouche moins assurée, Tappui plus inégal et que volontiers il bat à la main ; de lout temps encore, une croupe large et bien fournie de chair plut aux connaisseurs, maquignons ou gens du monde, et la largeur du poitrail, et les jarrets secs, nerveux et bien vidés, et Tépine double, et le bras gros, le boulet menu, le dos égal, le sal:ot élevé, la corne unie et luisante, la fourchette maigre, la soUe épaisse et concave, toutes qualités qui contribuent sans conteste à la force et à la solidité du cheval.

— Savez-vous bien, madame, où il en veut venir, dit le chevalier à la marquise, et entendez-vous la fm de sa méthode? .

— Pas trop, dit-elle; mais suffit que depuis un moment il parle chrétien et qu'il a toute la mine d'avoir oublié... Eh ! ne le nommez pas! De grâce, ne répétez pas ce nom fâcheux! Après tout, il me semble bien que nous allons quelque part ; quand nous arriverons, je n'en sais trop rien.

— Rassurez-vous, madame, reprit le docteur, je ne suis pas un de ces chiens de chasse sans flair et sans nez qui, quittant la voie, clabaudent hors de la passée pour persuader qu'ils tiennent la véritable. Voyez plutôt, je vous prie, comme ma méthode est ingénieuse. Je procède comme Platon, par élimination; car, après avoir écarté de la question chevaline les articles dont on n'a jamais disputé et ceux dont on a tort de disputer, il ne me reste plus à examiner que ces contrariétés de sentiments dont la raison est appelée à décider, et c'est ici que vous allez voir Phidias triompher. Ainsi, madame, ne vous inquiétez pas si j'ai l'air de m' écarter, et tenez pour certain que mes chemins de traverse aboutissent. Ce que je vous en dis. madame, est pour vous prier d'autoriser la petite digression que voici ; vous verrez qu'elle nous sera de grand secours... Représentez-vous donc, je vous le demande en grâce, un cercle de duchesses du temps du grand roi ; — habillez-les à la mode de leur siècle, c'est-à-dire à peu prés comme cette nymphe de la Seine dont il est question dans Zé-

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néyde^ — vous savez, madame, celle nymphe qui figurait dans le prologue d'un opéra d'alors, avec sa coiffure haute de deux pieds, compbsée de plumes et de pierreries, ses engageantes qui lui tombaient jusqu'aux genoux, et sa grande queue qui n entrait sur le théâtre qu'un quart d'heure après elle. Enfin, d'où vous êtes, vous voyez nos grandes dames, en leur ample attirail d'étoffes, de dentelles cl de fleurs, balançant avec une sliperbe indolence leur lêle harnachée d'aftiquets, — parlqut des mousselines, des rubans, des bouffantes, | des prelintailles; — vous les voyez, n'est-ce pas, ices majestés en vertugadin, pour qui la femme la mieux mise élait celle qui tenait le plus de place? Eh bien, supposez que, par miracle, devant ces princesses si bien parées et de si respectable volume, eût paru tout à coup une femme grecque, velue de sa tunique et de son peplos... El, tenez, celle Victoire sans aile? que vous admirez tous les jours en venant ici, hier encore vous passâtes deux heures en contemplation devant elle, — vous savez qui je veux dire, — une épaule nue, le resle du corps voilé par cette

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fine draperie qui accompagne et dessine les formes accomplies de son corps, et dont les plis ondoyants se croisent, s'entrelacent, se fuient, se rejoignent, étant à ses grâces ce qu*esl à un texte divin le commentaire qui le met en lumière et Tillustre, — celle Victoire, dis-je, cette beauté en son costume anlique, supposez-la apparaissant à nos duchesses, ce pcplos en face de ces vertugadins, celte draperie en présence des pretintailles... Ah! les bons rires qu eussent faits ces dames, et les gorges chaudes, et les plaisanteries' sans fin!,.. Eh bien, madame, pardonnez-moi la brusquerie de celte transition, — ce fut là précisément ce qui arriva aux Liguriens dans une circonstance que Tite-Live nous a rapportée dans son histoire». C'était dans une guerre que leur faisaient les Romains, lesquels, instruits par les expériences des guerres puniques, venaient d'enrôler sous leurs drapeaux un détachement de cavalerie numide. Or donc, accoutumés à ne voir et 5 n'admirer que des chevaux de carrosse, gros, gras et luisants, nos Liguriens, quand ils virent paraître ces Numides montés sur leurs petits chevaux

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barbes de mince taille, un peu maigres, la têle sèche, Tencolure relevée et décharnée, les côtes saillantes, nos Liguriens, dis-je, pensèrent se pâmer de gaieté; quelques instants après, leurs lignes étaient enfoncées, le passage forcé, et tout autour d'eux des fumées s'élevant dans les airs leur annonçaient l'incendie de leurs villages ; les petits chevaux barbes avaient fait, comme un boulet de canon, une trouée à travers ces épais Liguriens qui riaient à gorge déployée, mais qui, à vrai dire, ne rirent pas longtemps.

« L'histoire ne dit pas si, instruits par celte leçon, ils rabattirent de Tadmiration qu'ils professaient pour leurs chevaux de carrosse, et, franchement, cela n'est pas probable.

« Il y a, madame, dans ce monde des roses et des tulipes, et les gens qui aiment les tulipes ne rendent guère justice aux roses; il y a, madame, les madones de Rubens et les madones du Tilien, et qui admire les unes est peu disposé à louer les autres ; enfin, pour tout dire, il y a les vertugadins qui dissimulent les formes du corps et la draperie

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qui les dessine» et de tout temps la draperie fui moquée et méprisée du vertugadin.

— Le bon Dieu fasse grâce à vos métaphores! dit la marquise. Mais, à celle heure, je vous vois venir, je sais où vous allez, ou plutôt j'y suis déjà et je me repose en vous attendant. Qu'en dites-vous, monsieur Tabbé?

L'abbé, soulevant légèrement son menton, qu*il tenait appuyé sur sa main droite, répondit avec un sourire ironique :

— Puisqu'il cite Homère, vous pourriez, madame, lui dire comme Diomède à Nestor : « Tes coursiers sont pesants ; monte sur mon char, tu sauras ce qu'est la race des coursiers de TrosI »

-^ Vous ne m'attendrez pas longtemps, madame dit le docteur, mon Pégase est en haleine, et dan s deux minutes je suis à vous.

— Pourvu, dit-elle, que vous ne vous oubliiez pas trop en Ligurie et parmi les duchesses en vertugadin I

— Laissons les vertugadins, reprit-il, j'en ai fini avec eux ; mais, pour les Liguriens, remarquez

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madame, qu ils n'étaient pas seuls de leur avis. Les Romains eux-mêmes, quand ils avaient vu pour la première fois les chevaux africains d'Annibal, les avaient tenus en pelite estime; c'est à Tusage qu'ils apprirent à leur rendre justice. Et vraiment, madame, si vous étiez plus endurante, ce serait ici le lieu de vous démontrer, Polybe en main, le rôle que jouèrent les. barbes dans les guerres puniques. Scipion n'eût point vaincu à Zama si son ami Massinissa ne lui en eût amené un détachement, et ce fameux Fabius le temporiseur, qui, toujours perché sur les montagnes, ne s'avisa jamais de se commettre en plaine avec Annibal, ne vous imaginez pas avec RoUin que, flegmatique de tempérament, il goûtât les lanlerneries ; sa prédilection pour les hauts lieux, madame, lui venait tout simplement du saint effroi que lui causait la cavalerie numide. Après cela, si les Romains apprirent à employer les barbes comme chevaux de guerre, ils n'eurent garde de les adopter pour la parade. A la réserve des Scipions, de César et de quelques autres, ils eurent beau faire et aller à

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Técole chez les Grecs, ils ne dépouillèrent jamais certaine rudesse de sens, certaine grossièreté native, et leur bel âge fut un court intervalle entre deux barbaries. Sous TEnipire, le colossal élait h la mode ; le maître du monde ne pouvait monter qu'un grand cheval bien lourd, bien roide et bien massif; il y paraît assez dans la stature équeslredc Marc-Aurèle. Au moyen âge, ce méchant goût se maintint. Comment s'en étonner? A des cavaliers bardés de fer il fallait des montures dont la solidité fût le premier et souvent Tunique mérite. Dans les tournois, dans les carrousels, c'est au poids qu'on jugeait les chevaux. A la guerre, on ne connaissait que la cavalerie pesante, celle dont Polybc s*était moqué, alléguant la contradiction manifeste qui se trouve entre ces deux mots. Avcz-vous ouï parler, madame, d'un certain Jean Taquet qui a écrit du Haras? Ce Taquet, madame, voulait que l'encolure fût ronde et charnue depuis la ganache jusqu'aux épaules, afin que l'animal n'eût pas le défaut des chevaux d'Orient, qui trop facilement plient le col, mais que^ rayant roule et nullement

flexible^ il se tournât plus aisément et tout d'une pièce. Un cheval à la mécanique et qui se fût viré par le secret d'une manivelle eût fait les délices de ce Jean Taquet. Le duc de Newcastle, un des grands maîtres dans Tart hippique, se moqua de celte rêverie; Taufeur du Parfait Maréchal n'en fit pas moins et ne dut guère approuver non plus ces éléphants sur lesquels Frédéric-Guillaume P' faisait monter ses cavaliers de six pieds, au grand déplaisir du grand Frédéric, lequel, à peine sur le trône, se hâta de mettre à la réforme ces monstrueux escadrons. Mais Newcastle lui-même et SoUeysel, quoique réfutant sur un point Jean Taquet, n'ont eu garde d'abjurer en tout les préjugés de leur temps, et à son tour le grand Buffon ne fit que traduire on son style magnifique la prose un peu terne du Parfait Maréchal^ et, dans son portrait du cheval modèle, tout en affectant d'estimer à son prix le cheval arabe, dans le fait ne manqua pas de donner la palme à la race d'Europe. Les flancs pleins, la croupe rebondie, la hanche bien garnie, voilà, selon eux, Buflon et SoUeysel, ce qui

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fail la beauté du cheval, et pour un peu, diraientils avec Columelle, que de loin, autant qu'il se peut faire, le cheval doit paraître rond. Mais le point important, c'est Taversion que tous deux, soit amour de la symétrie, soit peur de ce qu'ils appellent la sécheresse des formes, professent à Tenvi pour V encolure renversée ou encolure de cerf. T&as deux s'en expliquent au long : depuis la ga- Bache jusqu'au poitrail, le cou doit descendre en forme de talus, de telle sorte que le haut soit beaucoup plus avancé que le bas et que la ligne supérieure et inférieure de Tencolure soient deux lignes droites formant les côtés longs d'un triangle tronqué. Au sommet de cette encolure inclinée, ils placent d'un commun accord une petite tête au front étroit, aux oreilles rapprochées, dont l'attache, comme vous le voyez, ne manque pas de solidité ; ils y ont pourvu de provision. La petitesse de la télé, le talus et la croupe large, ce sont là les trois articles de leur catéchisme. Et en vérité, ce talus leur tient au cœur. « La partie inférieure de l'encolure, dit Buffon, ne doit former aucune

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courbure, il faut de plus qu'elle soit inclinée en avant; si elle était perpendiculaire, elle serait fausse. » Et Solleysel, dans son chapitre des chevaux sculptés, se moque amèrement de certains sculpteurs ; — vous verrez tout à Theure de qui il entend parler. — Ces sculpteurs, selon lui, sans compter qu'ils laissent trop d'intervalle entre les oreilles du cheval, lui placent ridiculement la lôte, ne la faisant pas tomber à plomb par le devant et oubliant que le gosier doit être pour le moins do quatre doigts plus avancé près de la ganache qu'à l'endroit du poitrail. « Ces pauvres hères, dit-il, donnent à leurs chevaux des encolures de cerf; » car c'est toujours là qu'il en revient, et blâmant ceux des peintres de son temps qui les imitaient : « Le seul cheval parfait, s'écrie-t-il, qui soit sorti de la main d'un artiste, est celui .du grand roi dans son portrait peint par Mignard ; allez le voir à Versailles et ne manquez pas de vous pâmer. » Vous le voyez, madame, le laïus, les lignes droites tirées au cordeau, le grand roi, Mignard, Versailles, tout cela se tient, tout cela s'enchaîne. Le

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moyen, je vous prie, d'ajuster le grand roi sur un cheval barbe I II ne s* en fût accommodé pas plus que des magots de Téniers ! Or, madame, si nous voulons trouver une description du cheval où soit loué ce que blâment Buffon et le Parfait Maréchal^ où ce qu'ils prônent soit improuvé, allons la chercher dans les écrivains arabes, ou mieux encore, si vous craignez leurs métaphores, dans un petit traité d'équitation composé autrefois à Athènes, vraisemblablement entre l'an 399 et l'an 394 avant J. C. L'auteur est un capitaine, homme de sens et de bonne compagnie, s'aidant aussi aisément de la plume que de l'^épée, écrivant comme on écrivait alors, c'est-à-dire de façon à désespérer les imitateurs, nullement maquignon, mais philosophe, et mettant sa philosophie jusque dans son traité d*équitalion. Ce Xénophon, puisqu'il faut l'appeler par son nom, dépeignant le cheval qui lui semble le plus beau et dont il conseille l'acquisition à ses an^is, s'en exprime, chose singulière, comme font les Arabes, moins les métaphores, s'entend toujours. La beauté qu'il cherche dans le cheval est

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celle qui accompagne et annonce Fagilitéet la souplesse ; or, pour que le cheval s'enlève facilement de Tavant main, il faut qu'il ait non*seulement le pli des membres le plus moelleux, mais des reins souples et courts ; de la sorte aussi le ventre paraîtra petit, partie qui, trop grande, rend le cheval à la fois difforme et pesant ; ajoulez-y le garrot élevé, la côle ample, ayant du relief à Tégard du ventre, la tôtè sèche et décharnée, les oreilles petites et très-éloignées à la base, ce qui donne Tair plus distingué, —et c est là le front de Bucéphale^ qu'estimaient si fort les Grecs, car ce nom n'était point particulier au cheval d'Alexandre, mais commun à toute une race. Point de convexité sur le front, point de testa di camero^ comme le veut Buffon, faute d'y avoir réfléchi, j'imagine ; car, je vous le demande, madame, aurait-il aimé, cet illustre écrivain, que la nature l'eût pourvu lui-môme de ce front de mouton étroit et bombé qui n'a jamais passé pour l'indice d'une sublime intelligence? Avec cela le poitrail large, saillant, musculeux et surtout^ écoutez bien cdci, qu'à partir de la poi-

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trine, le col ne tombe pas en avant, comme au sanglier, mais qu'il s'élève droit au toupet et qu'en dessous il soit évidé, échancré profondément à l'endroit de rinflexion ! Portant ainsi la tête, le cheval sera moins sujet à forcer la main, ce qui le rendra plus commode au cavalier, tandis que la fierté de son maintien lui attirera l'admiration de tous les bons juges. Ainsi parle Xénophoii, et Abd-el-Kader, décrivant le cheval barbe, a dit les mêmes choses en style plus fleuri. Eh bien, madame, ce cheval aux formes sèches à la fois et onduleuses, et à l'encolure renversée ou d'autruche, selon l'expression arabe, est précisément, vous le voyez, celui que condamne Buffon, et^ si vous vouliez bien me permettre de relever ici mon éloquence par l'heureux emploi d'une petite prosopopée î « Buffon^ m'écrierais-je, grand génie^ peintre inspiré de la nature, vous qu'eussent révolté l'encolure de cerf et les formés ressenties du cheval de XénophoUj confessez-nous que le style de ce capitaine vous semblait aussi un peu sec et que les grâces altiques, un peu maigresj vous déplaisaient par je ne sais .

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quoi d'irrégulier que votre jabot ni vos ipanchetles ne purent jamais agréer ! »

— Ah ça 1 docteur, dit la marquise, jouissez tant qu'il vous plaira de vos prosopopées; mais n'oubliez pas, je vous prie, que, depuis longtemps, je suis arrivée et vous attends.

— Ah ! madame, dit le chevalier, de grâce, ne lui troublez pas son plaisir. Puisque, lui-même, il s'est comparé à un chien de chasse, voyez s'il ne ressemble pas en ce moment à ceux qu'a décrits son héros Xénophon... Gomment dit-il?... Montrant de Vallégresse atissilôt quils ont saisi la trace^ portant les yeux çàet /à, trahissant leur ardeur par le mouvement de leur tête^ par des charujements de position du coiys,.. Comme il dit encore : Ils se jettent en avant y en arrière; leurs esprits exiltés^ les Iramports de la joie^ tout annonce quils touchent au moment de la victoire.

— Je fais plus que d'y toucher, repartit le doç* teur, j'ai forcé le lièvre dans son gîte, désormais il ne peut plus m'échapper. Car le cheval barbe, madame, le cheval de Xénophon, vous n'avez qu'à

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lever les yeux, c'est précisément le cheval de Phidias, le cheval du Parthénon, le cheval que nous célébrons.

— Enfin ! fit-elle en soupirant.

— Oui, madame, ce cheval au corps ramassé, aux contours ressentis, dont toutes les formes se délachent avec un relief si surprenant, je le peux décrire en empruntant le langage de l'émir Abd-el- Kader décrivant le cheval berbère. « Les chevaux, dit-il, bien qu'ils soient d une môme famille, sont de deux espèces différentes : la première est la race arabe, à laquelle appartient le cheval barbe, la seconde est celle des beradbis. » Vous m'entendez, madame, les beradiîis^ c'est le cheval à talus, le cheval rond ; c'est sur un beradin que Mignard a fait asseoir le grand roi, c'est le beradin qui faisait les enchantements du Parfait Maréchal. « Or, sachez, dit l'émir, que le plus grand ennemi du cheval, c'est la graisse! Que ton cheval ait les flancs évidés, dépourvus de chair. Qu'il ait trois choses larges : le front le poitrail et la croupe ! Que son dos soit court, que ses membres antérieurs soient

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longs, que ses oreilles ressemlilenl à celles de Tanlilope effrayée au milieu de son troupeau, que chacune de ses narines ressemble à l'antre du lion, — le vent en sort quand il est haletant, — qu'il possède de l'autruche l'encolure et la vitesse, de la gazelle la sécheresse, la grâce, l'œil et la bouche! » Madame, vous le voyez, c'est l'émir lui-même qui vient de décrire notre cheval. El laissez-moi vous rappeler ce qu'il écrivait encore au général Daumas : « Si, en allongeant l'encolure et la tête pour boire dans un ruisseau qui coule à fleur de terre un cheval teste d'aplomb sur ses quatre membres sans replier l'un de ses pieds de devant, sache qu'il est parfaitement conformé et qu'il est de race. » Et pensez, madame, à ce frère de notre cheval, un peu plus à droite, juste au-dessus de votre tète, lequel, en attendant qu'on le monte, courbe jus* qu'à terre sa longue encolure pour chasser du museau un insecte qui lui chagrine le pied ; sans avoir l'air d'y penser, il s'applique à résoudre le problème de l'émir. Ainsi, madame^ le cheval de Phidias n'est pas un beradin, c'est. un hoorj un buveur

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d'air, un cheval gazelle, et vous comprenez maintenant qui sont ces sculpteurs que Solleysel critiquait avec tant d'emportement.

— Il me paraît qu'il a raison, nous dit la marquise, n'était le temps qu'il y met...

— Et il résulte de ma démonstration, continuat-il d'un ton triomphant, que Phidias n'usa point du procédé des éclectiques, et qu'û n'idéalisa point la beauté chevaline en créant un cheval de fantaisie et en lui conférant libéralement les mérites combinés des nombreuses races...

Mais la marquise l'interrompit encore en disant :

— Franchement, docteur, était-il besoin pour en arriver là de tant de tours et de détours, et de vos tulipes, et de voa vertugadins, et de vos proso"popées ? Assurément c'est une rare trouvaille que vous venez de faire, et la générosité est grande à vous de nous en faire part. Comment, je vous le demande, le glorieux ami de Périclès eût-il pu être un éclectique? Cela est bon pour les Lysippe et pour lesMengs; mais ces fantaisies-là ne viennent guère aux Phidias, ni aux Léonard de Vinci. Demandez

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plutôt à M. Tabbé, qui avait Tair tantôt de se moquer de vous?

L'abbé avait repris sa posture de déesse léontocéphale^ et vraiment il en avait aussi le visage et la physionomie. Si vous voulez voir Tabbé tel que je lai retrouvé à Athènes, représentez-vous un lion captif qui a fini par s'accoutumer à sa cage. A l'ordinaire, accroupi devant les grilles de sa prison, ranimai fauve sommeille les yeux à demi clos; mais, par intervalles, soudain hanté de quelque vision du désert^ sa crinière se hérisse, sa lourde paupière se soulève lentement, et de sa prunelle embrasée jaillit une flamme subite. . .

Ce fut un de ces regards que lança Tabbé quand il répondit d'une voix sombre à h marquise :

— Assurément il savait de naissance, le divin sculpteur, que tout se tient dans l'art comme dans la vie, et que tout ce qui vit, tout ce qui mérite de vivre se compose non de pièces rapportées, juais de parties intimement liées qui se supposent toutes les unes les autres, et toutes se rapportent à une même fin. Il savait que l'hybridation, procédé de

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UN CHEVAL DE PHIDIAS. iOl

jardinier-fleuriste, n*a rien à démêler avec la poésie ni avec la sculpture. Il savait de science certaine que Dieu est le logicien suprême et que la principale étude de Tartiste doit aller à s'approprier celle logique, comme Prométhée déroba le feu du ciel. Il savait surtout que rien n'est beau qu'à la condition d'être individuel, que la forme d'une chose est sa limite, que, supprimez les bornas d'un être et vous supprimez ses contours. Certain juif de ma connaissance l'a dit : « Toute détermination est une négation. » Oui, les bornes des êtres sont sacrées, c'est par leur moyen qu'ils se manifestent ; affranchissez-les de tout ce qui les restreint, c'est de leur existence même que vous les aurez délivrés. Ne confondons pas l'indéterminé avec Tinfini. Dieu lui-même ne serait qu'un 5?ain fantôme s'il ne possédait la puissance de se limiter incessamment, mais c'est le caractère de Tesprit...

En prononçant ces- mots, l'abbé, qui s'était insensiblement animé, s'avisa que nous le contemplions bouche béante ; soudain, ses deux grands yeuxvêtissanty il nous regfxrAdi lionneusement...

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— pauvre verminière ! s'écria-t-il apparemment en son cœur, comme le lion de Marot.

Et, là-dessus, interrompant son discours, il conclut en nous disant du ton le plus posé :

— Et voilà justement pourquoi les chevaux de Phidias sont des chevaux barbes !

— Venez dire maintenant, madame, reprit le docteur, que mon éloquence ne fait pas des miracles; tout à l'heure elle endormait milord, qui se plaint journellement d'insomnies, causées, dit-il, par le climat d'Athènes, et maintenant, dénouant la langue de l'abbé, elle vient de le forcer à nous en dire plus long tout d'une haleine qu'il ne fait d'ordinaire en toute une journée... Après cela, ajouta- t-il, vous parlez d'or, monsieur l'abbé ; mais, en vrai spéculatif que vous êtes, vous volez comme les oiseaux; moi, je me contente de marcher, ne pouvant mieux, et en vérité la méthode m'en semble bonne ; car, bien que je rpspecte infiniment vos spéculations, je suis enchanté d'avoir vérifié par mes jeux, assistés de mes petites analyses, que notre cheval est un cheval barbe; il est bon dans ce

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monde de prendre ses sûretés. Seulement, ce que Tabbé vous expliquerait mieux que moi, mes amis, c'est à quel point Phidias, loin de chercher à modifier le type qu'il représentait en lui conférant des qualités étrangères à son caractère propre, s'attacha à le définir plus sévèrement encore que ne fait la nature, et partant fut, si j'ose ainsi parler, plus naturel qu'elle-même. Une majesté d'emprunt, le grandiose des attitudes, ne vous avisez pas de les chercher ici, mais à Versailles, sur la toile de Mignard. Dans le cheval barbe, dans le cheval de Phidias, ce qui frappe, ce qui arrête, ce qui saisit d'étonnement, c'est uiîe force concentrée qui, plus elle se contient, plus elle impose...

Et à cet endroit de son discours, quittant sa place pour aller s'adosser contre une des colonnes du portique :

7- Voyez-le plutôt, s'écria-t-il en nous montrant du doigt la métope; levez les yeux sur lui, si toutefois vous en pouvez supporter l'éblouissemenl, éclairé qu'il est du soleil 1 II est tout muscles, tout nerfs, on oublie qu'il a des chairs ; regardez ces

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lOi UN CHEVAL DE PHIDIAS.

plis frémissants qui se dessinent sur son encolure à l'endroit de Tinflexion, ces veines gonflées qui marquent la naissance du ventre, ces jambes qui fouettent Tair, cette tète sèche qui s' encapuchonné . . . Partout la force se trahit, et la puissance et Tardeur... 11 frémit, il se dresse, ses narines fument, il a l'œil en feu ; s'il se mettait à hennir, le temple s'ébranlerait sur ses bases, et, s'il venait à s'emporter... Mais n'ayez crainte, il se possède, il est maître de soi ; la procession à laquelle il va se joindre ne sera point troublée, car, fidèle au génie de sa race, ce cheval est le plus intelligent, le plus avisé, le plus spirituel de tous les chtvaux... mes barbes bien-aimésl qui pourrait assez vanter votre génie? Quand Ânnibal, madame, au témoignage de Polybe, fut arrivé à quelque distance du sommet des Alpes, il décida de faire une halte de deux jours pour attendre les traînards; ceux-ci, pour le plus grand nombre, cherchèrent en vain à se retrouver parmi les ravins et les senliers perdus de la montagne; mais les chevaux numides qui s'étaient égarés, éventant la voie de l'armée, et, de leurs yeux

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pénélrants, interrogeant ses traces errantes, rejoignirent tous avant le délai fixé... Et lu étais barbe aussi, — j'en donnerais ma tête à couper, — ô glorieuse jument du Corinthien Pheidolas, ô incompa-^ rable Aura, qui, perdant ton cavalier à l'entrée même de la carrière, ne t'arrêtas pas à Tattendre, mais, jalouse de son honneur, continuas la course, tournas autour du but, revins à bride avalée vers la barrière, et, triomphante, te présentas, la tête inclinée, devant les hellanodiques pour recevoir de leurs mains la couronne sacrée!... Quel sot, madame, que le palefroi de Mignard au prix du nôtre! Le nôtre, madame, sait à merveille où il se trouve, ce qu'il fait; il a deviné depuis longtemps qu'il va prendre part à la fêle de Minerve! S'il s'enlève sous la main, c'est pour déployer ses grâces. Vous pouvez faire hardiment marcher un enfant devant lui, l'enfant n'aura rien à craindre que dh sentir sur ses épaules le souffle de ses naseaux de lion ! Savezvous ce que c'est que ce cheval?... C*esi une âme, oui, vraiment, voilà ce qui le définiti Vous en élon- . nerèz-vous? Xénophon reconnaissait une âme au

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cheval et ne se fût guère entendu avec ces vétérinaires anglais du siècle passé qui lui refusaient même un cerveau. L'âme du cheval! ce mot revient sans cesse dans son traité. « Du cheval, dit-il, ce qui importe le plus à connaître, c'est Tâme. » Il la veut fière mais généreuse, ardente mais maîtresse de son feu. « Prends-y garde, dit-il au cavalier qui veut briller, tu n'y réussiras que si ton cheval a de l'âme. » Ce n'est assurément pas ce qui manque à celui de Phidias, car ce cheval n'est pas, comme nous autres (s'il faut en croire le catéchisme), composé d!un corps et d'une âme. Son corps, c'est encore son âme; elle paraît partout, jusque dans ses oreilles qui se dressent, jusque dans sa queue qui se relève... Voulez-vous, madame, vous donner le plaisir d'un contraste à nul autre pareil?... Souvenez-vous de ces chevaux dessinés à la sanguine par Léonard de Vinci, — vous savez ce que je veux dire, madame, — ces chevaux qui se voient à TAmbroisicnne, se cabrant, Irot- . tant, galopant, représentés de face, de proûl... Ne vous souvient-il pas, entre autres, d'un certain che-

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val apocalyptique que monle un diable armé d'un fouet?... Rappelez-vous ces membres osseux, ce do5 et ce centre infinis, ces crins épars et flollanls, cette épaisse encolure, ces longues oreilles couchées, cette lourde ganache, le formidable rictus de celte bouche qui souffle le feu... Tout cela s'accorde à merveille avec la corne diabolique qui se dresse stir son front, et il n'est rien en lui qui ne concoure à lui donner une expression d'effrayante bestiahté... Et voilà comment le génie imprime à ses œuvres le cachet de l'unité et de l'harmonie, et comment les Léonard et les Phidias dérobent à Dieu cette logique que vantait l'abbé !

Et pourtant, continua-t-il en baissant la voix, je ne sais, mais ce cheval de là-haut, ce gracieux, ce noble, ce généreux coursier, vous le dirai-je! il m'inspire aussi par moments un secret effroi, effroi bien différent pourtant de celui que j'ai ressenti à TAmbroisienne* 11 est si vrai, si naturel, disionsnous tout à l'heure, qu'on oublie qu'il est de pierre; quand on le considère quelques instants, l'illusion devietit complète; on voit distinctement^ — cela

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VOUS est arrivé à vous-même, madame, — on voit sa tête remuer, ses membres tressaillir, ses muscles se gonfler, ses yeux jeler des éclairs; on se surprend même à s'imaginer qu'on Ta déjà contemplé autrefois, non plus allaché à la frise d'une cella, mais se jouant dans la plaine avec cet air fier et vif que peint si bien Xénophon, ou, pour parler comme les Arabes, avec la démarche indolente et superbe d'une sultane, ou encore galopant sur la crête d'un précipice et aspirant Tair de la montagne à pleins naseaux... Mais qu'on le regardé plus longtemps encore, et l'on ne tardera pas à s'apercevoir que ce cheval si naturel et si vivant n'est point sorti pourtant des mains de la nature, que jamais il ne s'en rencontra de pareils ni dans les pâlis de la Thessalie, ni même dans les solitudes du désert... Comment dirai-je? on découvre en lui je ne sais quoi qui fait frissonner. Ce cheval est-il bien un cheval? Il a dans le regard quelque chose qui tient de l'humanité, — oui, il y a dans lui de l'homme ou plutôt quelque chose de plus grand encore que l'homme... Pendant que nous parlons de lui, il nous regarde.

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il nous juge, il compare orgueilleusement dans le secret de son cœur son immortelle vigueur et noire faiblesse, ses joies divines et nos misères... Si c'était un dieu que ce cheval!... Mais pourquoi s*en effrayer? Nous-mêmes, en le contemplant, nous abrégeons la distance qui nous sépare de lui, nos pensées s'agrandissent, une parcelle de sa force et de sa beauté se communique à notre ûmc... Si petits que nous soyons, ne le craignons plus, mais admîrons-le en lui disant : « Tu es la force qui se connaît et se possède, lu es la beauté qui jouit d'ellemême, tu es ce qu'il y a de meilleur et de plus précieux dans l'humanité I »

Quand le docteur eut ainsi terminé sa péroraison, la marquise le complimenta sur son discours, dont la fin, disait elle, avait passé ses espérances. Elle rassura que, lui ayant contesté jusqu'alors, la faculté d'admirer, elle était bien forcée de s'en dédire.

— Et cependant je soupçonne, ajouta-t-elle, que votre enthousiaste était moins pour le cheval que pour votre démonstration dont le mérite vous

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enchantait... Ah çà! de qui donc la Fontaine a-l-il dit :

... Son fait consistait en adresse ; Qulqucs tenues de Tart, beaucoup de hardiesse , Du hasard quelquefois, tout cela concourait, Tout cela bien souvent faisait crier miracle.

Mais 5 coup sûr, docteur, ce qu'on ne peut vous contester, c'est un grand fonds de générosité; vraiment vous n'êtes pas rancunier ; vous avez glorifié à outrance TexceUence des chevaux barbes, et cependant, s'il m'en souvient, il vous est arrivé avec Tun d'eux certaine mésaventure...

— Oh! madame, de grâce, laissons cela, interrompit-il; je lui ai pardonné; pourttmt Géconte, bien qu'il eût fait grâce à Scapin, n'aimait pas à s'entendre rappeler les coups de bâton qui... les coups de bâton que... Mais, si vous m'en croyez, madame, à présent que mon discours est fini, nous réveillerons milord ; car le soleil est venu nous chercher, et nous ferons bien de nous transporler de l'autre côté do la colonnade.

Et ce disant, il tira doucement milord par le bras;

Celui-ci tressaillit, passa une main sur ses yeux, les rouvrit, cl nous regardant :

— Mes amis, nous dit-il, quel service vous mV vez rendu en m' éveillant! car je faisais en vérité de bien mauvais rêves. Je me suis endormi comme le docteur parlait des chevaux niséens, et j'ai rêvé que la marquise m'avait envoyé en Perse avec la commission de lui en ramener un. Vous pouvez croire que je mettais tous mes soins à m*acquilter de ce devoir, et dans le fait, après des efforts incroyables,^ j'avais eu le bonheur de mettre la main sur de superbes haquenées que je me faisais d* avance un plaisir de lui présenter. Mais ces .malheureuse» bêtes, chemin faisant, s'efflanquaient à vue d'œil, et quand j'arrivai chez ma nièce, je n'avais à lui offrir que des haridelles poussives, fourbues et courbatues* Jugez de Vaccueil qu'elle me faisait.

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Quand nous fûmes installés a rexlrémité nord du portique, la marquise dit au chevalier :

— Je m'aperçois , monsieur, que vous avez grande envie de parler. Parlez donc, c'est moi qui vous y convie. Seulement, je vous en conjure, fuyez le bel esprit, l'emphase, la déclamation, les tours ambitieux, les expressions ambiguës, le style imagé et pittoresque, le nébuleux, le vague, le phébus et Tamphigouri. Soyez net, précis; dites tout juste ce que vous voulez dire, sans chercher de midi à quatorze heures, à Texemple de notre cher docteur. Ce sont là les recommandations que

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114 UN GIlhVAL DE PHIDIAS.

me faisait ma grand'mère quand je m'apprêtais à lui faire un petit récit. Je la vois encore avec sa grande coiffe à denlelle et ses rubans jaunes. Elle adorait le jaune et prétendait que les bons styles avaient la couleur de la jonquille. Aussi écrivaitelle sur la première page de tous les livres qui lui plaisaient cette sentence d'un poète favori :

.... Et la jonquille encor Offre à mon œil ravi la pâleur de son or.

En revanche, les styles rouges et les styles arcen-ciel lui donnaient des attaques de nerfs. Elle était charmante, ma grand'mère; elle avait dans Tcsprit un tour romanesque qui m'enchantait.

Dans mon enfance, j'allais la voir tous les jours entre chieit et loup. Son grand plaisir était de me faire conter des histoires pendant qu'elle me coiffait à la chinoise. Elle faisait placer un écran devant la lampe et chantonnait, :

... Si près de douce bergère Beau pastoureau parle d'amour, Dérobe un instant ta lumière !

Il leur suffit d'un demi-jour.

Puis, retroussant mes cheveux, elle me disait : c< Conte, petite, et mets des jonquilles dans ton histoire. »

— Cette grand'mère, me dit tout bas milord, assis à mes côtés, était une insupportable folle, et c'est elle qui, avec ses jonquilles et ses pastourelles, a commencé de déranger Tesprit de la marquise!

Impossible de vous dire combien je me suis ennuyé auprès d'elle.

— Et vous vous en aperceviez?

— A peine sorti de la chambre, cela me prenait comme un coup de sang.

— Ainsi, monsieur le chevalier, continua la marquise, essayez-vous dans le style jaune, si le cœur vous en dit. Mais à tout prix évitez les prosopopées et les apostrophes. Ces figures-là me furent toujours antipathiques. Si vous nous racontez de nouveau les exploits d* Aura, — il est des malheurs qu'il est bon de prévoir, — dites-nous simplement, comme eût fait Xénophon : « Aura perdit son cavalier à l'entrée de la carrière... » Et ne vous écriez pas comme un énergumène : « in-

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comparable Aura ! I«i perdis Ion cavalier, lu courus, tu vainquis... » Ces façons de parler sont merveilleuses dans la bouche d*un brigadier de gendarmerie arrêtant un criminel dans la rue : « scélérat 1 lu m'as fait courir, te voilà pris! » Mais les gendarmes, gens très-utiles, sont de mauvais maîtres en matière d'éloquence. Surtout soyez le moins long que vous pourrez, et vous, messieurs, n'interrompez pas tout à coup, autrement nous serons encore ici à la nuit, ce qui inquiéterait infiniment Ugly, à qui j'ai promis d'être de retour avant qu'il ait terminé sa sieste.

Le chevalier se le tint pour dit, et, après s'être caressé le menton, avoir passé sa main dans ses cheveux et avoir contemplé quelques instants le camée antique qu'il portait en bague à l'index de la main gauche, il commença de parler en ces termes :

— Madame, j'ai le malheur d*ignorer la théorie du style jaune, mais, puisque vous aimez la précision et la clarté, je m'efforcerai, pour vous plaire, d'être clair et précis, et à cette fin je n'envelopperai

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point le plan de mon discours dans une mystérieuse obscurité, ni ne vous ferai une de ces pièces d'éloquence où la logique,

... enlacée et roulée en feston, Tourne comme un rébus autour d'un mirliton.

Je ne possède pas, madame, Yart de servir à point un dénoûment bien ctiil^ et je m*en vais d*emblée vous déclarer nettement ce que je me propose de vous démontrer. On nous a dit que notre cheval élail un barbe, et j'en demeure d'accord; toutefois, ce n*est pas assez d'avoir déterminé a quelle race il appartient. Phidias n'a pas représenté sur la fiise du Parthénon le hoor sauvage, le buveur d'air du Sahara, mais le cheval barbe adopté par la Grcce, vivant en Grèce et dressé par les principes de Téquilation grecque. L'art grec, madame, était de l'art h la seconde puissance. Grâce à une éducation fondée sur la gymnastique et la musique, la vie nationale, que reproduisaient dans leurs ouvrages les poètes et les sculpteurs, était déjà elle-même de la sculpture et de la poésie; —ou,

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118 UiS CHEVAL DE PHIDIAS.

pour parler autrement, le génie, les mœurs el la culture d'un peuple sont à Tartistc qui s'en inspire ce que serait un praticien, ébauchant une statue, au statuaire qui l'achèverait; — or, en Grèce, le praticien, chargé de dégrossir la matière que mettaient en œuvre les artistes de profession, avait lui-même l'âme d'un artiste, et c'est ce qui me fait dire que l'art grec était de l'art à la seconde puis- ^ sanee. Ainsi, pour en revenir au cheval, le coursier barbe , dressé par la méthode de Simon et de Xénophon, était une véritable œuvre d'art, et Phidias, dans ses sculptures équestres, n'a fait que reproduire eu le glorifiant le caractère esthétique de l'équitation grecque. Je partirai de ce principe pour corriger deux propositions avancées par le docteur. Il a défini notre cheval en nous disant que c'était une âme, et il a ajouté que cette âme avait quelque chose d'humain qui surprend et confond. Je démontrerai que notre noble barbe, ma dame, n'a que la moitié d'une âme, et que cetle humanité qui paraît en lui n'est pas un miracle, mais un phénomène naturel dont l'artiste nous

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fournit lui-même Texplication , — et démontrant cela, je penserai avoir ajouté quelque chose aux éloges qu'on a décernés à ce chef-d'œuvre.

— Eh vraiment! dit la marquise, je ne vois pas de jonquilles là-dedans; je vous avouerai même que votre style me semble un peu obscur. De grâce, point de formules de mathématiques! car je n*ai jamais pu réciter couramment mon livret, et l'algèbre m'est lettre close.

— Il est difficile de vous contenter, dit le chevalier non sans quelque dépit, mais, si vous daignez, madame, avoir la patience de m'écouler, je me flatte que vous n'aurez pas de peine à m'entendrc.

La marquise s'inclina profondément, et le chevalier continua comme suit :

— Sur le fronton occidental du Parthénon, si tristement dépouillé par lord Elgin et où ne se voient plus aujourd'hui que les figures de Cécrops et de sa fille, le sculpteur, — si ce fut Alcamène ou Phidias, je ne sais , — avait retracé , comme nous l'apprend Pausanias, la querelle de Neptune et de Minerve se disputant la possession de l'At-

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liqiie et lo droit do donner un nom à la cité naissante. Choisissant entre plusieurs traditions celle qui lui semblait fournir à son art le plus heureux motif, il avait représenté le cheval sortant de terre par Tordre de Neptune et aussitôt dompté par la main puissante de Minerve, qui, sous les yeux de son rival irrité et confus, Tattelait sans effort à un char monté par Érechlhée et la Victoire. Cette légende nous explique comment il se fit que le cheval ftit également consacré à deux divinités ; l'une desquelles en avait fait don aux hommes, tandis que Tautre leur avait enseigné Tart de le dresser et de s'en servir. Qu'à Neptune fût rapportée la naissance du cheval, la raison en est simple : le culte de ce dieu, au témoignage d'Hérodote, passa d'Afrique en Grèce, et ce fut d'Afrique aussi que, par l'entreprise des Phéniciens, le cheval fut apporté dans la Péninsule hellénique. J'en pourrais alléguer ici plus d'une preuve; nous savons, en effet, de science certaine que les Phéniciens, qui établirent tant de comptoirs le long du lilloral delà Grèce, firent de tout temps un grand

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UN CHEVAL DE PHIDIAS. m

commerce de chevaux africains; mais, madame la marquise me paraissant goûfer médiocrement les citations, je n aurai garde d'en abuser et lui épargnerai la fatigue de me suivre dans le détail d^uno démonstration qui, après tout, pourrait lui sem* bler oiseuse. Il suffit que Neptune et le cheval étant venus aux Grecs des mômes régions et par la môme voie, il était naturel que la légende représentât le dieu donnant naissance au cheval en frappant do son trident soit le rocher de l'Acropole, soit je no sais plus quelle montagne de la Thessnlie, selon une autre version dont Lucain nous a conservé le souvenir. Ce qui est certain, c'est que, du consentement général des Grecs, le cheval fut toujours tenu pour une importation étrangère, et, dans Tart augurai des Telmisscs, il était employé comme symbole désignant les nations lointaines. Mais la tradition varia davantage quant à la part qu elle attribua à Neptune dans le dressage du cheval. Les uns voulaient que le donateur du plus précieux des quadrupèdes en eût été le premier instituteur; d*autres, au contraire, jugèrent que le

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122 UN IlEVAL DE PHIDIAS.

dieu des flots avait livré aux hommes le cheval encore sauvage, frémissant et furieux comme les vagues et les autans ; ils ajoutaient même qu'irrité contre les mains audacieuses qui avaient osé toucher à son ouvrage et plier à l'obéissance ce cœur indomptable dans lequel il avait soufflé quelque chose du génie des tempêtes, il se plaisait à déconcerter les calculs de cet art criminel en répandant sur les attelages cet esprit de ve^^tige et d'erreur qui fait le désespoir des écuyers. En plusieurs lieux des autels étaient élevés à Neptune, effareur de chevaux, Poséidon taraxippos, et par des sacrifices on cherchait à conjurer ces funestes influences, dont Hippolyte fut la plus fameuse et la plus déplorable victime :

La frayeur les emporte; et, sourds à cette fois, Ils ne connaissent plus ni le frein ni la voix; En efforts impuissants leur maître se consume ; lis rougissent le mors d'une sanglante écume ; On dit qu'on a vu même, en ce désordre affreux. Un dieu qui d'aiguillons pressait leur flanc poudreux.

sagesse céleste, Pallas Athènes en qui la force

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était unie à la prudence, il était naturel de vous attribuer Thonneur d'avoir contraint la fougue et réduit les caprices du plus ardent et du plus volontaire des animaux!...

Cette apostrophe échappa si involontairement à Fenthousiasme du chevalier, que la marquise ne s'en scandalisa point. Elle était devenue très-atlenlive, et son recueillement s'était communique à nous tous, hormis à milord, qui s'efforçait en vain d'étouffer ses bâillements convulsifs.

— Rappelons-nous, continua le chevalier, la surprise môlée d'épouvante que ressentirent les Mexicains et les Péruviens à l'aspect des premiers chevaux amenés dans le nouveau monde par les conquérants espagnols, et nous ne nous étonnerons pas que les Grecs aient encore plus honoré la divinité qui assujettit le cheval que celle qui Tavait créé, ni que les Athéniens se soient complu à rapporter la gloire de l'avoir successivement attelé et sellé à cette vierge divine qui représentait d*une façon si particulière leur caractère et leur civilisation nationale. Esl-ce à dire que l'art de l'équita-

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lion, tel que le pratiquèrent les Grecs, ait élé créé de toutes pièces? Cela n'est guère vraisemblable, n'étant aucune de leurs institutions dont ils n'aient reçu de pays étrangers le premier germe et la première esquisse. Leurs mœurs, leurs usages, leurs législateurs, les sciences, les arts, Tindustrie, leurs dieux mômes, tout leur fut donné primitivement par l'Orient ; mais, entre les mains de ce peuple ingénieux, tout se Iransforma, tout s'amenda, tout s'embellit ; ils marquèrent leurs emprunts du cachet merveilleux de leur génie, plus originaux, s'il se peut, dans leurs imitations, que les inventeurs même dont ils suivaient les traces; l'Orient avait tout ébauché, les Grecs conduisirent tout à perfeclion, témoin ce que fit leur statuaire des divinités informes que leur avaient léguées l'Afrique, la Phénicie et l'Egypte, — sublimes métamorphoses qui nous rendent difficile de reconnaître, dans la vierge du Parthénon et sa glorieuse égide, la Neith libyenne et sa peau de chèvre. — Et, je vous le demande, laquelle d'enlre les races de la Grèce pouvait le disputer, dans cet art de se tout

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approprier en perfeclionnanl tout, à ces Athéniens dont Xénophon disait que, grâce à Tempire de la mer, entendant parler les langues les plus diverses, étudiant à loisir les mœurç et les coutumes les plus variées, ils avaient introduit chez eux un heureux mélange de tout ce qu'ils avaient trouvé chez les Grecs et les Barbares !

Eu dépit de mon recueillement, j'eus à cel endroit de son discours une distraction qui m'empêcha de le bien suivre. De ma place j'apercevais une des cariatides de la petite tribune de TÉrechthéum, et les grâces incomparables de cette vierge antique me rendirent pensif et absorbèrent pendant quelques instants toute mon attention. Quand je sortis de cette rêverie, le chevalier dissertait sur l'équipement du cheval.

— Les Grecs, disait-il, montaient sans étriers et à poil ou sur une selle consistanten un simple panneau recouvert d'une peau de mouton, et souvent en une pièce d'étoffe mise plusieurs fois en double et formant coussinet. — Selon lui, cette pratique leur était venue par les Phéniciens, ayant été au-

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m UN CHEVAL DE PHIDIAS.

trefois en usage sur tout le littoral asiatique et africain de la Méditerranée. Ace propos, il s'attacha à nous démontrer Forigine beaucoup plus récente du harnachement actuel du cheval. chez les Arabes, et de leurs larges étriers où ils chaussent tout leur pied et sur lesquels porte tout le poids de leur corps, et de leur selle à kerbouss et à troussequin, toutes choses qu'ils empruntèrent à la fausse civilisation du Bas-Empire.

— La selle à arçons, dit-il, à pommeau et à troussequin avait été inventée à Constantinople, apparemment vers le milieu du iv® siècle, — et un peu plus tard les étriers, dont il est question pour la première fois dans le Traité de Tart de la guerre écrit par l'empereur Maurice à la fin du vi* siècle. Ces innovations byzantines se répandirent partout, comme tant d'autres, élant constant que les Turcs, par exemple, ont adopté avec la selle et les étriers toutes les formes de l'administration du Bas-Empire et maint usage qui semble peu d'accord avec leur génie primitif. Tant est puissant l'esprit de Byzance, tant est grand son prestige et l'empire

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qu'il exerce sur les âmes I Sous les mêmes influences se propageant de proche en proche, les Barbares de rOccident, chez qui autrefois, au dire de Tacite, l'usage de la selle était tenu à déshonneur, adoptèrent cette selle à piquer qui, avec ses baltes et son troussequin, formait une sorte d'encaissement où le cavalier s'emboîtait jusqu'aux reins. Les anciens Grecs n'avaient eu garde dese jeter dans de pareilles inventions ; ils entendaient quele cavalier, dépourvu de moyens factices de tenue, cherchât la solidité de son assiette dans la rectitude de la position et dans son propre équilibre, et au xvni* siècle, quand La Guérinière réforma Téquitalion, il revint à l'antique en faisant raser les baltes et le troussequin de la selle à piquer. Par le même principe, les Grecs n'imaginèrent point l'usage des ctriers et eussent trouvé fort ridicule le cavalier du moyen âge avec ses jambes roides, tenues à distance du cheval et ne s'en rapprochant que par saccades. A leur sens, le grand point élait Tadliérence et la lixilé des genoux, le haut du corps étant droit ou légèrement porté en avant; à partir du

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128 Ur^ CHEVAL DE PHIDIAS.

genou, la jambe devait être librement lâchée, do telle sorte « qu'étant molle, si elle venait à heurter, elle cédât et ne dérangeât point la cuisse. » Est-il besoin d'ajouter que la noblesse des altitudes et la grâce des postures n'étaient pas moins exigées de Thomme de cheval que du gymnaste?

Aussi est-ce au peuple de la Grèce, le plus sensible aux beautés naturelles, qu'il appartint de rédiger la théorie et de perfectionner la pratique de l'art de l'équitation. Les Athéniens, qui, nia Marathon, ni à Platée, n'avaient encore de cavalerie, l'improvisèrent dés qu'ils en sentirent le besoin, comme ils avaient fait leur marine ; — et bientôt elle fit le plus bel ornement de leurs fôles; on sait quel rôle jouaient leurs cavalcades dans la procession des Panathénées. En peu de temps, l'élève et l'éducalion du cheval devint l'étude et la passion de la jeunesse dorée. Être admis dans un club fashionable, fréquenter l'école de Gorgiaset faire courir, telles étaient les marques auxquelles on reconnaissait les agréables et les bien-nés^ le cheval étant considéré comme un moyen de briller aussi efficace

qu'une hélérie et comme un animal non moins arislocratiquc qu'un sophiste. Ainsi pensait celte brillante jeunesse, et vous n'ignorez pas quels soupirs arrachait au pauvre Slrepsiade ce goût déréglé du turf, qui poursuivait son fils Phidippide jusque dans son sommeil et le faisait rêver d'écuries, de slceplechases et de koppatias.

Ici je recommençai de regarder la cariatide et j'eus une seconde absence plus longue que la première. En revenant à moi, j'entendis le chevalier qui disait :

— L'équitation est intimement liée avec l'éducation; à vrai dire, ce n'en est qu'un chapitre; comme on élève les enfants, on élèvera les chevaux. Lisez Platon exposant l'art de former les hommes, et Xénophon devisant après Simon des pratiques à suivre pour dresser un cheval; chez Tun et l'autre, vous trouverez et les mêmes principes et la même méthode. L'éducation athénienne était aussi différente que possible de celle qui prévalut au moyen âge, et de cet ascétisme qui, mettant la nature à l'interdit, flétrissait le bonheur de

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ses anathèmes, préconisait la tristesse, les austérités, la haire et le cilice, enjoignant a l'homme d'étouffer ses passions sous les cendres de la pénitence, et présentait à Dieu comme une offrande agréable les recherches de cruauté d'un cœur acharné à se tourmenter et à se détruire lui-même. Mieux conseillée et respectant les lois et les penchants de la nature humaine, l'éducation athénienne s'appliquait à la discipliner sans la contraindre; elle n'enseignait pas cette vertu farouche qui s'applaudit des retranchements d'une vie triste et dépouillée, mais cette soumission volontaire et facile à Tordre de la justice, partage des cœurs qui, par un long et familier commerce avec la raison, ont appris à se plaire dans l'obéissance et à faire conspirer leurs inclinations avec leurs devoirs. Nourries du lait de cette prudence antique, les âmes croissaient librement; oh ne s'attachait point à les gêner, à les contourner, à les resserrer de toutes parts ; on n'avait garde d'en amortir le feu ou d'en affaiblir le ressdrt; on ne craignait point que leur force se tournât en violence ni leurs

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Iransporls en fureurs; il y avait en elles une douceur infuse unie à la fierté d'un naturel ardent, et pour ainsi dire une mesure de passion que leurs désirs n excédaient jamais; se maîtrisant sans effort, elles semblaient s'abandonner à elles-mêmes, quand elles résistaient aux égarements de leurs fantaisies ; elles soupiraient pour le bien comme les âmes corrompues pour les plaisirs illicites; point d'apprêt, point d'affectation, rien de guindé ni de tendu ; elles joignaient au calme réfléchi de l'âge mûr et à la faculté des fortes résolutions une simplicité charmante, une aimable candeur qui, perpétuant en elles les grâces de l'enfance, donnaient à leurs vertus un air d'éternelle jeunesse. Capables de tout, elles ne se piquaient de rien; leur sagesse était leur bonheur et leur santé ; elles fuyaient le désordre comme une souffrance^ elles se préservaient soigneusement de tout ce qui pouvait porter atteinte à leur beauté; un rhylhme secret réglait leurs mouvements les plus vifs, et il se faisait, au fond de ces cœurs si bien gouvernés, comme le doux bruit d'une fêle dont une divinité

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couronnée de fleurs était la suprême ordonnatrice. Écoutez Plalon parlant de ses concitoyens, qu'il élait peu disposé à flatter : « Quand les Athéniens sont bons, dit-il, ils le sont au plus haut degré; ce sont en effet les seuls qui ne doivent point leur verlu à une éducation forcée; elle nait en quelque sorte avec eux; on dirait un présent des dieux; aussi est-elle franche et n'a-t-elle rien de fardé! ^) Et ce même Platon nous révèle le secret de cette éducation nationale qui produisait de si beaux effets : « Il n'est aucun animal, dit-il, qui, lorsqu'il est jeune, puisse tenir sa langue ou son corps en repos et ne fasse sans cesse des efforts pour se mouvoir et pour crier. Aussi voit-on les uns sauter et bondir, comme si je ne sais quelle impression de plaisir les portait à danser et à folâtrer, tandis que les autres font retentir les airs de mille cris différents; mais aucun animal n'a par lui-même le sentiment de Tordre ou du désordre dont le mouvement est susceptible et ne connaît de nature ce que nous appelons mesure et harmonie. Ce sont les divinités qui président à nos fêtes, les Muses, Apollon

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et Bacchus, qui nous ont donné le sentiment de la mesure et de l'harmonie avec celui du plaisir. Le sentiment règle nos mouvements sous la direction de ces dieux, et nous apprend à former entre nous une^ espèce de chaîne par l'union de nos chants et de nos danses. » Vous le voyez, Téducalion athénienne envoyait les âmes étudier la vertu à l'école de la beauté ; observant attentivement leurs mouvements naturels, elle les soumettait à la douce règle de l'harmonie, et pour ainsi dire enseignait la musique aux passions. Eh bien, ce que Platon prescrit, parlant de l'enfant, Xénophon le recommande pour le dressage du cheval. Ne pas le violenter, ne pas l'assujettir brutalement, mais le débourrer, l'assouplir, développer graduellement toutes ses qualités naturelles, surtout lui faire prendre plaisir aux marques de soumission, aux traits de vigueur et de gentillesse qu on exige de lui, lui rendre l'obéissance plus agréable que la résistance ; en un mot, lui insinuer le sentiment de la mesure et de Tharmonie avec celui du plaisir ou à sa manière lui enseigner la niusique, voilà en

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quoi consiste, selon Xénophon, la bonne éducation du cheval. Ce système eût paru bizarre aux écuyers du moyen âge; ils ne s'occupaient guère de donner de la joie au cheval, ni de le traiter en âme qu'on respecte et dont on veut le bonheur. Les attentions et les égards qu'on ne pensait pas devoir aux enfants, pouvait-on songer à les avoir pour les poulains? Au surplus, l'art de l'équitation était inconnu au moyen âge; comme la plupart des autres arts, il ne reparut dans l'Occident qu'à l'époque de la Renaissance et fut d'abord cultivé dans le pays qui le premier ressuscita Tantiquité. L'auteur de cette rénovation fut un gentilhomme napolitain, Federigo Grisone; à Naples, à Rome, furent fondées les premières académies équestres; plus tard parut Pignatelli, dont les enseignements furent propagés en France par ses disciplesj la Broue et Pluvinel. Mais c'est en matière d'éducation que l'esprit ahtique eut le plus de peine à se faire accepter des modernes. Ce que Montaigne écrivit sur ce point au xvi® siècle se perdit à vrai dire dans le vide; il fallut que Jean-Jacques parût pour que le

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génte de la Renaissance fit justice des préjugés, des routines et des sottises qui avaient si longtemps déshonoré la pédagogie, — et pour preuve de ce raj>port étroit qui est entre Tinstitution des hommes et celle des chevaux, ce fut un contemporain de Jean-Jacques, la Guérinière, qui fit prévaloir dans Téquitation les règles de la nature et des Grecs. Le fameux Grison, grand homme en son genre et qui semble avoir suivi Xénophon sur plus d'un point, n*avait pas réussi à dépouiller celte brutalité qui était encore dans les mœurs de son temps, mariée je ne sais comment à toutes les recherches d*une politesse raffinée. Il ne savait mieux que de conseiller les attaques violentes et multipliées de Féperon pour réveiller Faction et assouplir l'arrière-main; il enjoignait aussi de faire parcourir avec furie de longues distances pour amortir le feu du cheval, et le traitait non en ami, mais en esclave dont il faut réduire sans pitié les caprices et les résistances. « Je vous advise, écrivait-il, que quand le cheval use de quelque malice, comme de branler la tête, se lever debout ou s'appuyer sur

la bride, ou bien lorsqu'il fera d'autres notables fautes, lors vous lui donnerez le châliment avec une voix terrible et effrayante, et ireusement direz, avec un cri âpre et menaçant, celle de ces paroles qui vous viendra plus à gré : Or sus, or sus; or là ; ah ! traître; ah! ribaud, tourne, arrête, tourne ci, tourne là, — et autres semblables, pourvu que le cri soit terrible!... » N'est-ce point là l'image de ces maîtres enyvrés en leur cholèrc que réprimandait Montaigne et qui lui faisaient dire : Quelle mamère pour esveiller V appétit envers leur leçon à ces tendres âmes et craintifves^ de les y guider d'une trongne effroyable^ les mains armées de fouets! Autrement parlait à son cheval le sage élève de Socrate, sur les bords riants du Céphise, et Ton peut dire que dans son école, comme le voulait Montaigne, il avait fait pourtraire la Joye^ ïAllaigresse^ Flora et les Qi'âces; comme lui, il voulait que là oU est le proufit de Vécolier^ là feust aussi son esbat. Écoutez-le, plu tôt recommandant de dresser le poulain de telle sorte qu'il devienne ami de l'homme, philanthrope, et à cet effet de pourvoir à ce qu'il

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IN CHEVAL DE PIIIDLVS, iZl

ne souffre jamais qu*étant seul et à ce que la cessalion de toute incommodité lui vienne des soins de son maître. « C'est ainsi, disait-il, qu'il en viendra à aimer et à désirer même la présence de Thomme. — Qu'on ait grand soin, dit-il encore, de changer le lieu du travail et de varier la durée des reprises, le cheval ainsi s'ennuiera moins, mieux se plaira à faire ce qu'on lui demande. Dès que vous avez obtenu de lui une marque d'obéissance, ayez soin de lui en témoigner votre contentement en lui accordant quelque relâche ou en lui faisant telle chose qui lui soit agréable. » Et ailleurs* : (^ Les mauvais traitements ne produisent jamais que maladresse et mauvaise grâce. Avec les chevaux ne rien faire par colère, c'est la première de toutes les règles; car la colère ne prévoit rien, et ce qu'elle fait faire est presque toujours suivi du repentir... Le premier point sera d'éviter avec soin tout ce qui peut chagriner ^J'animai; toute aide

* Le chevalier cite de mémoire et assez fidèlement rimiiiîtable traduction de Paul-Louis Courier.

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brusque trouble un cheval impatient, comme tout bruit, toute apparition, toute sensation soudaine trouble l'homme: généralement le cheval appréhende et se brouille à tout ce qui est trop subit. Si sa fougue l'emporte, pour s'en rendre maître il ne faut pas tirer la bride tout à coup, mais la ramener doucement à soi et par gradations le réduire sans violence. Lorsqu'on verra qu'il porte beau et sent avec plaisir la légèreté de la main, qu'on se garde bien alors de le chagriner en rien, comme pour le faire travailler, mais qu'on le caresse au contraire comme pour cesser le travail. » Ne semble-t-il pas entendre Jean- Jacques censurant la brutalité de la gent porte-férule, et qu'eût pensé Xénophon de ces grandes raies sanglantes qu'imprime le redoutable éperon des Arabes sur le flanc des chevaux ramingues ou rétifs et de ces cris furieux de Grison : Ribaud^ traître, tourne, arrête ?... Et cependant ce Grison pensait en homme de sens sur plus d'un point; plus sage même à certains égards que ses successeurs et ses disciples, il n'enfermait point l'équitation entre les quatre murs

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d'un manège, et, pour alléger Tavanl-main et forcer les chevaux à lever les jambes , conseillait de les promener dans les guérels frais labourés, dans les chemins pierreux, dans les rivières. Après lui Téquitalion tomba dans la manière ; les piliers el la muraille devinrent les grands engins d'éducation équestre ; Pluvinel, comme plus lard le duc de Newcastle, mirent toute leur étude à ces fameux assouplissements dont l'excès est si contraire à la grâce du cheval, comme tout ce qui force la nature. Ce ne fut encore qu'au xviu* siècle que Ton s'avisa de revenir aux prescriptions du bon sens, « J'ai vu, écrivait en 1756 Gaspard Saulnier, écuyer de l'université de Leyde, j'ai vu des écuyers qui poussaient l'extravagance jusqu'à plier le cou des chevaux de manière que leur fête venait loucher la botte du cavalier; ils croyaient alors faire des merveilles et être fort habiles, et réellement ils passaient pour tels dans le public. » Et la Guérinière, ce Jean-Jacques du cheval, se plaignit amèrement de « ces partisans de justesses recherchées qui amortissent le courage de l'animal et lui ôtent

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toute la gentillesse que la nature lui a\ait donnée. » Après lui, les d'Abzac, prisant peu le pli en demicercle ou le demi-pli en arc, et abandonnant ce travail raccourci où se réduisait Téquitation, la ramenèrent à des allures plus franches, réduisirent à leur juste importance les ballottades, les sarabandes, les terre à terre et le galop sur deux pistes, et se conformèrent sans s'en douter aux traditions de la Grèce, préférant le cheval qui brille dans le turf, à la chasse ou dans les batailles, à celui dont tout le mérite consiste à la parade.

Dans son livre des Lois, Platon déclare qu'au moyen des jeux il faut tourner le goût et l'inclination de Fenfant vers le but qu*ildoit atteindre pour remplir sa destinée, et il définit l'éducation une discipline bien entendue qui, par voie d'amusement, conduit l'âme de l'enfanta aimer ce qui, devenu grand, le doit rendre accompli dans le genre qu'il embrassera. De même Xénophon, enseignant l'équitation, ne perdait jamais de vue l'emploi que le cheval serait appelé à faire de ses forces. Le cheval est né pour courir, c'est un cheval de course

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IN CIIEYAL DE riIlPIAS. iU

qu'il se proposait de former, el les pratiques qu'il rccommandail s'accordent avec celles de Veniraînementy aujourd'hui consacrées par l'usage en Angleterre et qui ne peuvent être condamnées que par les adorateurs de l'obésité. Xénophon ne se contente pas des exercices de manège, il veut qu'on aille s'exercer en pleine campagne, hors des chemins battus. S'élancer sur les tertres, en descendre d'un saut, franchir les fossés, les murailles sèches qui séparent les champs; dans les pentes rapides, courir à val, ou contre-mont, ou obliquement, sauter hors d'un fond ou même de haut en bas, tels sont, selon lui, les exercices que le cavalier doit surtout pratiquer; il approuve même le galop dans les descentes, comme faisaient les Perses et les Odryscs, comme font encore aujourd'hui les Géorgiens ; ce qui, à la vérité, offre moins de danger avec des sabots sans fers. Après cela \\ ne ip^rle guère à' assouplissements ; le cheval qui lui plaît est un cheval vile, doux au montoir et ami du travail, ayant force, bonne volonté, les aides fines, la bouche tendre et loyale, le pas

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averti et relevé, les mouvements écoulés et liants, parlant de vitesse quand il le faut, juste au parer et formant des arrêts courts et sûrs, vif, ardent, s'animant sous la main et capable de fournir de longues courses, mais aussi facile à retenir qu*à lancer et joignant à une infatigable vigueur la franchise et la variété des allures. Pour ce qui est des voltes, ri n'en connaît guère d'autre que la demi-volte par laquelle on termine la passade, et l'exercice de Ventrave^ qui accoutume le cheval à tourner aux deux mains, — et Philopœmcn qui, au dire de Polybe, réforma la cavalerie achéenne tombée en décadence, ajouta peu de chose à ces pratiques. Ce n'est pas que Xénophon refuse de rien donner à la parade et qu'il condamne les airs relevés et les allures trides. Il n aurait garde; tout ce qui sert à déployer les grâces du cheval lui parait bon, et il donne des enseignements à ceux qui désirent un cheval à caracoles et à croupades; seulement il a soin de remarquer que tous ne sont pas susceptibles de ces aire, mais ceux-là seulement qui joignent à une âme noble un corps sou-

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pie et vigoureux, et il eût approuvé Bourgelal, qui remarque, dans son Nouveau Newcastle^ qu'il n'est point de cheval universel et qui manie également bien au terre à terre, au mczair, à balloUades ou à courbettes; chacun a sa disposition particulière, affectée à certain air auquel il répond davantage, et exiger du premier venu des cabrioles serait aussi ridicule que de prétendre enseigner à tous les hommes l'art des pirouettes et des entrechats. Xénophon était d'Athènes, c'est-à-dire du pays du monde où Ton encourageait le plus l'originalité des opinions et des mœurs; nulle part le joug des manières convenues et des préjugés reçus ne fut moins tyrannique, nulle part la tolérance morale ne fut poussée si loin; à Athènes, chacun était libre de façonner son âme et de régler sa vie conformément à ses goûts et à son humeur, et ce respect pour le caractère individuel nous le retrou^ vous dans ce que dit Xénophon des chevaux et dans l'attention qu'il porte à varier leur éducation selon leurs qualités et leurs aptitudes innées. Mais il proscrit sévèrement tous les exercices contraires o

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lU UN CHEVAL DE PHIDIAS.

ce que le cheval csl porté à faire de soi-même ; il veut qu'on développe ses grâces naturelles, non qu'on lui en donne de postiches et de maniérées, qu'un goût délicat ne saurait agréer. Encore une fois, ne point forcer la nature, mais la consulter sans cesse, la suivre et la cultiver, tel est le principe dont il ne s'écarte jamais.

« Si quelqu'un, dit-il, veut faire paraître avantageusement son cheval, qu'il se garde bien de le tourmenter, soit en lui tirant la bride, soit en le pinçant de l'éperon ou en le frappant avec un fouet, par ou plusieurs pensent briller; mais de tels moyens produisent justement le contraire de cô qu'on en attend; ainsi maltraité, le cheval se déplaît au travail, et, loin d'avoir de la grâce, ne montre dans ce qu'il fait que douleur et chagrin. Conduit, au contraire, par une main légère, relevant son encolure et ramenant sa tête avec grâce, il prendra Tallure fière et noble dans laquelle il se plaît naturellement, car, quand il revient près des autres chevaux, surtout si ce sont des femelles, c'est alors qu'il relève le plus son encolure, ramène

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sa tête d'un air superbe et vif, lève moelleusemcnt les jambes et porle la queue baufc. » Et, après avoir indiqué comment on arrive à faire prendre ainsi au cheval les allures les plus brillantes, il ajoute : « Si, rayant instruit à cela, en môme temps qu'on ramené la bride, on emploie quelqu'une des aides propres à le faire partir, alors, contenu par le mors, excité par les aides qui le chassent en avant, il avance la poitrine, il lève haut les bras; mais, si, après l'avoir ainsi enflammé, on lui rend la biide, par l'aise qu'il éprouve en se trouvant délivre de la sujétion du mors, il redresse fièrement la tôle, ploie les jambes avec grâce et prSnd absolument le môme air que lorsqu'il veut se faire valoir auprès des autres chevaux, et quiconque le regarde en ce moment l'appelle généreux, noble, courageux, plein de feu, superbe. » Mais il ne se lasse pas de le redire, et il cite Simon là-dessus : ce qu'un cheval fait par force, il ne l'apprend pas, et cela ne peut ôlre beau, non plus que si on voulait faire danser un homme à coups de fouet et d'aiguillon. Il s'agit donc de l'anuiier à fiiire à volonté ce qu il

l'ail naturellement quand il veut paraître beau ; il faut qu'au moyen des aides il prenne comme de lui-même les airs les plus brillants. « Et qu'on le sache, dit-il, le cheval, dans ses airs^ est une chose si belle, si gracieuse, si aimable, que, lorsquM s enlève ainsi sous la main du cavalier, il attire les regards de tout lè monde, il charme jeunes et vieux, on n'en peut détacher sa vue, on ne se lasse point de l'admirer tant qu'il développe par ses mouvements sa grâce el sa gentillesse... Tels sont, ajoute-i-il, les chevaux qu'on représente portant les dieux et les héros, et ceux qui les savent manier se font grand honneur. »

Et tel est, avez-vous déjà dit en vous-mêmes, tel est le cheval de Phidias auquel nous consacrons ces discours ; car, pour le peindre, il m'a suffi de laisser parler Xénophon, et, dès les premiers mots, Vous l'avez reconnu. Assurément vous m*approuverez d'avoir chargé de le décrire Xénophon et non Abd-el-Kader; car, d'emprunter à l'émir son portrait du cheval barbe et de s'écrier : « Voilà le cheval de Phidias! » en vérité, il n'y avait pas d'ap-

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parence. Je Tai déjà dit, ce cheval barbe, sculpjlé par un ciseau immortel, est un chevalqui a de l'école, et c'est à Alhènes qu'il fut dressé et inslruit ; à vrai dire, il .est l'emblème de l'éducation telle que Teniendaient les Athéniens, de cette éducation qui disciplinait les âmes sans leur rien ôter de leur énergie et de leur fierté. Ce cheval ne se cabre pas, il s'enlève sous la main du cavalier qui Tinvite à faire montre de ses grâces, il manie à courbettes, et admirez le pli moelleux de ses bras, l'aisance de ses mouvements; bien loin de s'emporter, il ne fait qu'obéir, mais il obéit sans effort, sans contrainte ; c'est pour lui besogne d'affection, non de commande ; son humeur ardente s'empresse à se soumettre aux volontés de son maître^ ou plu* tôt ils n'ont l'un et l'autre qu'une seule volonté. Qui parle d'avoir peur de ce cheval? Regardez^e quelque temps, et vous découvrirez dans l'air de sa tète, dans son regard, dans sa bouche, une expression de tendresse qui est vraiment ce qu'il y a en lui de mlracilleuî. Non, ce cheval n'est ni un dieu^ ni un esclave qui obéit en frémissant; c^est un ami

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qui librement se donne ; en un mot, c'est le cheval tel que le voulait Xénoplion, à la fois doux et terrible à voir^ et plus le sculpteur a fait paraître son immortelle vigueur et son indomptable fierté, plus nous ressentons le charme pénétrant de tant de douceur unie à tant de fougue et d'ardeur... Secret merveilleux de Fart grec que de combiner en une même figure, en une même âme, deux qualités contraires qui se font ressortir Tune l'autre ! — contrastes vivants bien supérieurs à l'abstraite simplicité de la plupart des créations de Tart moderne. Rappelez-vous, par exemple, les héros du plus Athénien de tous les poètes, de Sophocle, — évoquez devant vous par le souvenir Anligone, Œdipe, Philoctéte, Ajax, dans les moments où les poursuites du destin les laissent un instant respirer ! — Ce qui en eux surprend et ravit, c'est ce calme qui n'est pas le sommeil d'un cœur engourdi, mais le triomphe d'une grande âme passionnée qui se maîtrise et se possède, c'est cette douceur divine des forts et des violents qui savent ^imer; — et voilà justement ce qui respire sur cette tête de

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cheval. Aussi ne me parlez pas du superbe coursier de Job, qui creuse la terre en se secouant et se remuant^et dont le hennissement sauvage jette partout répouvante ; — voici vraiment un spectacle plus rare et plus merveilleux, — une force indomptable qui se dompte par amour.

Après cela, m'amuserai-je à réfuter ce SoUeysel qu'on vous a cité, et qui reprochait aux sculpteurs de l'antiquité d'avoir toujours représenté les chevaux dans (les postures de rage et de désespoir^ apparemment parce qu'ils n'en voyaient point d'autres, leurs chevaux n'ayant aucune école? Le malheureux en allègue pour preuve qu'ils ont tous la bouche ouverte d'une si étrange manière, que cest la chose du monde la plus horrible^ — ignorant que le mors des anciens avait deux rouelles, placées de chaque côté, entre les barres et la langue, qui empêchait le cheval de serrer entièrement les mâchoires, pour ne pas parler de ces embouchures brisées accompagnées d'annelels qu'ils mâchaient sans cesse, — par où s'expliquent, dans les sculptures antiques de chevaux, ces bouches à demi ou-

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vcrles se jouant avec le mors. — Mais laissons là les étranges assertions de Solleysel ; ce qu'il m'importe bien plus de relever ici, c'est le contraste que présente cette sculpture de Phidias avec la plupart des groupes équestres de nos artistes modernes. Ayant à graver dans le marbre ou à couler dans le bronze l'image d'un capitaine ou d'un roi, ils ne manquent pas de guinder leur héros sur le dos d'un cheval, — et cela parce que apparemment on se représente volontiers les rois et les capitaines à cheval, et que d'ailleurs le personnage est ainsi plus haut placé, s'éloigne de terre, imprime plus de respect. — Mais, du reste, entre le cavalier et sa monture, nul concert, nul accord de lignes ni de mouvements ; ce cheval n'est pas autre chose qu'un second piédestal ou le second étage du soubassement. Je n'exagère rien, je vous défie de me signaler beaucoup d'exceptions. Et, pour sortir des généralités, songez à l'une des œuvres les plus vantées des temps modernes, à l'un des chefs-d'œuvre de la renaissance, à cette fameuse statue équestre du général Bartolomeo Colleone de Bergame,

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qui décore à Venise la place de Féglise Zanipolo. Je ne sais si vous avez lu dans Vasari que la Seigneurie, ayant décidé d'élever ce monument à un général qui lui avait rendu de grands services, en confia Texécution à Andréa Verocchio, le maître du Pérugin et de Léonard, et l'un des sculpteurs d'alors les plus en renom. Puis, se ravisant, par l'effet de quelque intrigue, la Seigneurie, au moment qu'il venait de terminer le modèle de son cheval, lui retira la moitié de la commande et chargea Vellano de Padoue, élève de Donatello, de faire la statue du général. Bizarre fantaisie, n'est-ce pas ? et qui montre quelle idée on se faisait alors d'une statue équestre. Mais, chose plus étonnante! Verocchio lui-même, dans son dépit, n'allégua point à la Seigneurie l'absurdité d'introduire dans les arts la division du travail, qui convient dans rinduslrie, et de dire à deux artistes : a Arrangez-vous à n'avoir chacun que la moitié d'une idée, » comme, parlant à deux ouvriers, on dit à l'un : « Tu feras le ressort de celte montre ; » à l'autre : « Tu en feras la chaîne. » Non, Verocchio

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se fâcha seulement de l'affront et du lort qu'on lui faisait; outré de colère, il brisa la tête et les jambes de son cheval et gagna au pied. Le sénat lui ayant fait dire que, s'il se hasardait à revenir à Venise, il payerait de la tête son insolence, Andréa lui fit répondre qu il n'aurait garde, considérant que les sérénissimes seigneurs ne seraient pas en état de lui remettre sa tête en place une fois coupée : Corne avrebbe sapiito lui fare di quella che egli avea spezzata alsuo cavallo. Cette plaisanterie désarma le courroux du sénat, qui lui donna pleine licence de revenir et lui restitua toute la commande. Mais, en bonne foi, quand la statue de Colleone eût été exécutée par les deux rivaux travaillant sans se concerter, je ne sais si elle y aurait beaucoup perdu ; car, dans celle qui se voit sur la place Zanipolo, on ne trouve ni harmonie, ni unité de pensée, et Ton ne peut s'empêcher de croire que le Verocchio qui fit le cheval ne fut pas le môme qui fit le cavalier. Je n'ai jamais pu le regarder sans une sorte de chagrin, ce cheval trop vanlé. Vous souvicnt-il de celte pelile tète insi-

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gnifiante ajustée a cet énorme corps, à ce ventre lourd, à cette croupe massive, à ces flancs ensevelis sous la graisse? Assurément ce n'est pas la le cheval qu'aimait Xénophon, celui dont on peut dire qu'il a de l'âme. Ce triste destrier souffre de la pléthore et il a l'air morne, languissant, éteint, que donne une digestion pénible accompagnée de somnolence. Nulle action, rien qui annonce la vie, sans compter que la position de ses jambes ne se peut expliquer. Il lève celle de droite de l'avanlmain, en la repliant de mauvaise grâce ; ce qui faisait dire à Cicôgnara que ce cheval à l'air de vouloir descendre de son piédestal ; mais on peut se rassurer là-dessus, les trois autres jambes sont solidement fixées au sol, qu'elles pressent de tout leur poids ; en particulier, la jambe de gauche de derrière, qui devrait accompagner le mouvement, est la plus reculée de toutes, et bien habile qui la détacherait du piédestal. Dira-t-on que ce cheval veut gratter la terre de sa corne? Mais il lèverait moins la jambe et la plierait autrement. Ou bien croira- t-on qu'à la mode du temps, il s'occupe de

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faire la jambette ? Vous savez que c était la coutume, lorsqu'au bout de la passade on opérait la demi-volte, de faire plier au cheval la jambe de la main à laquelle il se trouvait et de la maintenir ainsi troussée jusqu'à ce que le demi-tour fût exécuté; mais rien n'annonce celte manœuvre, et d'ailleurs le cavalier ne donne aucune aide à sa monture, ne la renferme point dans ses jambes, lesquelles se tiennent à distance, et franchement a l'air de penser à tout autre chose que passades et jambettes. Reste à croire que ce bras droit gesticule et que ce cheval, somnambule, déclame dans son sommeil, ou, pour mieux dire, j'imagine qu'il s'est endormi au moment même qu'il s'allait mettre en marche, et qu'on a justement choisi ce temps pour le couler en bronze. Ce qui est hors de doute, c'est que ce mouvement, préparé et devenu désormais impossible, cause au spectateur un malafise indéfinissable que vous avez dû ressentir comme moi. Et maintenant quel désaccord, je vous prie, entre ce quadrupède pléthorique et somnolent et ce farouche cavalier, coiffé de son heaume, roide,

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anguleux, aux formes un peu rudes, hardiment campé sur sa selle à piquer, le dos touchant à peine le troussequin, le bras gauche fièrement ramené en arrière, le visage aquilin, au profil énergique et qui respire le défi et Torgueil du commandement? A coup sûr, ni ce cheval ne peut s'accommoder de ce cavalier, ni ce cavalierde ce cheval, et rimpression qu'on reçoit de celte disconvenance redouble le malaise que causait le mouvement suspendu de cheval...

Vous le dirai-je ? Par moments, je suis tenté de croire que les Grecs seuls, mieux partagés, possédèrent le génie du groupe, la science des accords, le secret de cette harmonie ravissante qui paraît dans tous leurs ouvrages. Regardez ce cheval que vous aimez, madame, ce cheval qui en quelque sorte vous appartient, si du moins, comprendre, c'est posséder, — ce cheval qui manie à courbettes en s'encapuchonnant et s'étudie à parader pour faire honneur à son maître, — et regardez aussi ce cavalier coiffé de son pilos arcadien, drapé dans son manteau aux plis serrés dont la frange pend au

long de sa jambe ; — observez comme leurs poses, leurs altitudes s'accompagnent, comme la tôle du , cavalier, portée en avant et mollement inclinée sur sa poitrine, répond au mouvement onduleux de Tcncolure du cheval, et comme toutes ces lignes forment cette mélodie délicieuse des formes que la sculpture moderne n'a point su reproduire. Et remarquez ensuite que cet accord des lignes et des mouvements n'est que l'emblème du concert des âmes et des pensées. En tous deux, l'homme et le cheval, même aisance, même abandon; nul clfort, une vigueur assurée d'elle-même et qui se complaît à jouer. Sans contredit, le cavalier commande, mais on s'en aperçoit à peine , il agit sur le cheval par des aides insensibles ; uni avec lui comme dans le Centaure le buste humain l'était au quadrupède, il n'est en eux qu'une âme qui agit également dans l'un et dans l'autre, et voilà pourquoi je pense ajouter aux éloges déjà décernés à ce cheval en cerlifiant qu'il n*a que la moitié d'une ûmc, Avais-je moins raison d'avancer que ce qui parait d'humain dans celle tète de cheval n'est pas

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un miracle, mais mi effet naturel dont rarlislc luimôme nous fournit l'explication? C'est dans son union intime avec son maître que ce cheval dépouille tout ce qui en lui tient de Tanimal et que son âme s'ennoblit plus qu'il ne semble appartenir à son espèce. Ou, pour m'exprimer autrement, Téducation qu'a reçue le cavalier, il la transmet à son cheval. Jugez vous-mêmes s'ils n'ont pas Tair d'être sortis de la même école, ou, laissant là, si vous voulez, ce grand jeune homme au pilos d'Arcadic, dont la figure par malheur a été mutilée par le temps, contemplez à rexlrémilé de gauche do la frise ces autres éphèbes montés sur leurs coursiers, qui, galopant, portant au vent, maniant à tous les airs, s'en vont rejoindre cette merveilleuse cavalcade que la perlide Albion s'enorgueillit de posséder dans son palais des Arts... Ce n'est pas d'aujourd'hui que nous la connaissons, celle charmante jeunesse ; dès longtemps Platon, Xénophon, Aristophane, nous ont introduits auprès d'elle, et dernièrement un écrivain français a célébré sa gloire dans un langage si noble, si digne de ce

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im UN CHEVAL DE PHIDIAS.

qu'il voulait louer, qu'il serait difficile d y rien ajouter*. Combien de fois, madame, n'avez-vous pas admiré ces profils si purs et si délicats, ces corps aux proportions exquises où la souplesse le dispute à' la force, ces fronts ouverts que quelque Muse semble avoir purifiés par un baiser, ces bouches finement découpées, ces figures à la fois sérieuses et sereines où une âme généreuse fait incessamment passer sa flamme et son charme... Ce sont bien là ^es adolescents qui s'en allaient dans les gymnases, comme dit le poète, « couronnés de joncs aux fleurs blanches, avec un sage ami de leur âge, respirant Todeur du smilax, du blanc peuplier, jouissant du loisir et du beau printemps, quand l'ormeau murmurait auprès du platane... » Eh bien, madame, cavaliers et chevaux ont je ne sais quel air de famille ; même grâce et môme vigueur, même douceur et même fierté, respirant tous la dignité d'un cœur libre qui n*a d'autre

1 Nous pensons que le chevalier entend parler ici Des jeunes gens de Platon, admirable élude de M. Taine.

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maître que la raison ; cavaliers el chevaux, ils ont tous élé élevés sous le doux ciel de TAltique, parmi les oliviers de TAcadémie et les lauriers-roses du Céphise, en vue de THymette sacré, alors que vivaient Périclés, Aspasieel Socrate; cavaliers et chevaux, ils reçurent tous en partage celte beauté de l'âme que cultivait Téducation athénienne ; chevaux et cavaliers, ils ont tous appris cette musique qui produit, au dire de Platon, l'harmonie des âmes et Tordre immuable de Tunivers.

Pendant la dernière partie de ce discours, la marquise était devenue rêveuse. Tant qu'il avait été question d'étriers et de selles à piquer, elle avait écouté attentivement le chevalier en le regardant avec cet air intelligent et sympathique qui lui donne tant d'attraits dans ses moments de belle humeur. Mais, quand il avait commence à parler d'harmonie et de musique, elle avait baissé les yeux, incliné la tête et s'était mise à déplier et à replier nonchalamment son éventail, d'un air préoccupé et songeur. J'avais déjà souvent remarqué qu'il suffit de certains mots prononcés avec un

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certain accent pour la rendre mélancolique et pensive, — et, en vérité, le chevalier, bien qu'elle ne songeât pas à lui adresser le moindre compliment, paraissait enchanté de Teffet qu'il avait produit. Ce que j'avais aussi remarqué, c'est que Nanni, occupé, comme à son ordinaire, à dessiner des arabesques dans un petit portefeuille qui ne le quitte jamais, s'était souvent interrompu de son travail pour attacher sur la marquise des regards d'une expression singulière, jusqu'à ce que, s'apercevant que je Tobservais, il se hâtât de les détourner en rougissant. Quant à milord, il paraissait très-fier de n'avoir pas dormi et semblait attendre que le chevalier Ten remerciât. Voyant que celui-ci n'en faisait rien:

— Tout cela est bel et bon, dit-il en se levant; mais il n'est pas moins vrai qu'une selle anglaise est une belle chose ; que, pour franchir un fosse, je préférerai toujours un cheval anglais dressé à l'anglaise à un petit cheval barbe osseux, à qui Xénophon aura appris la musique, et j'ajoute qu'à cette heure je déjeunerais plus volontiers d'un

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bifteck anglais accommodé par le cuisinier de rhôtcl d'Angleterre que d'un troisième grand discours sur un cheval estropié à qui il manque les deux jambes de derrière, et monté par un cavalier à qui il ne reste que la moitié de la figure!

Cette boutade tira la marquise de sa rêverie ; elle releva la tête et regarda son oncle en souriant. Le chevalier ne put réprimer un mouvement d'hu- . raeur en voyant rompre ainsi par un propos impertinent le charme qu'il avait jeté sur l'aimable veuve, et celle-ci, Aoyant son air morfondu, recouvra toute sa gaieté et mordit ses belles lèvres pour étouffer un éclat de rire. Puis, se levant, elle prit le bras du docteur, et, s'acheminant avec lui vers les Propylées :

— Eh bien, dit-elle, mon pauvre bon docteur, on vient de vous faire votre leçon. Oh! le plus froid et le plus égoïste des hommes, qui pensez que ce qu'il y a de mieux ici-bas, c'est la force qui s'adore et la beauté qui se contemple ! Faut-il que vous appreniez de la bouche d'un diplomate le bonheur de ne posséder que la moilié d'une âme et de placer

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Taulre en gage chez le prochain? Ces choses-là ne s*éludient pas dans Bochart. Soyez reconnaissant à qui vous les enseigne. Réformez-vous, mon respectable ami ; à Tavenir, ne vous suffisez plus à vousmême, aspirez à vous compléter, et, par-dessus tout, étudiez la musique !

Puis, se retournant de notre côté :

— Messieurs, nous dit-elle, allons déjeuner, et, ce soir, à quatre heures, nous irons chercher sur les bords du Céphise un lieu propice où continuer cette joute oratoire.

Nous descendîmes les derniers, Fabbé et moi. Je m'aperçus que Nanni ne nous suivait pas. Je le fis observer à Tabbé et nous retournâmes sur nos pas. Nous le trouvâmes dans Tenceinte du Parthénon, assis, un crayon à la main, en face d'une des métopes rangées contre la muraille. L'abbé Tappela.

— Que fais-tu là, Nanni? lui dit-il. Viens déjeuner.

— Je n'ai pas le temps, répondit-il. Il faut que je fasse un crayon de ce taureau et de ces deux hommes; vous savez que la marquise m'en a prié.

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— Tu as déjà fait dix copies de ce groupe, repartit l'abbé.

— Deux seulement, dit-il. .Mais la première s'est perdue on ne sait comment; la seconde a été enlevée par le bichon, et la marquise n'a pas voulu le fâcher en la lui reprenant. Hier, elle m'a demandé de la refaire.

l/abbé s'avança vers lui.

— Nanni, mon enfant, lui dit-il, n'obéis jamais aux caprices de qui que ce soil.

L'enfant rougit, et, pour dissimuler son embarras, il affecta de répondre d'un ton dégagé et en souriant :

— Les caprices d'une jolie femme sont sacrés. Mais l'abbé, le regardant d'un air sévère :

— Ne répète jamais ces sottises, lui dit-il d'une voix rude, et viens déjeuner.

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A quatre heures, nous étions rassemblés à la porle de Thôtel à* Angleterre et nous attendions la marquise. Elle ne tarda pas à paraître. Comme, en dépit de la chaleur, elle se sentait en humeur de marcher, elle renvoya les voitures, et nous nous acheminâmes à pied vers les bords du Céphise.

Il est peu de villes, à mon sens, dont les environs puissent le disputer en beauté à ceux d'Athènes. Assurément Fabondance des eaux et la richesse de la végétation ne sont pas pour un paysage un médiocre ornement, — et c'est une belle chose que Brousse, par exemple, la Grenade du Levant, éla -

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géant ses mosquées, ses minarets et ses maisons de toutes couleurs sur le premier penchant de l'Olympe, au-dessous de noires forets de châtaigniers, et commandant une vallée qui s*étend à ses pieds comme une vaste mer de verdure et étale aux regards ses prairies, ses immenses vergers, ses épais hocages, ses chemins montants enfermés de haies vives de quinze pieds de hauteur, et ses collines en pente douce recouvertes d'une luxuriante végétation qu'entretiennent dans une éternelle fraîcheur des sources jaillissantes et des ruisseaux murmurants. Cependant, ce que je prise plus encore que l'éclat et la richesse des ombrages, c'est la grâce des lignes, la variété des teintes et la diversité harmonieuse des formes, et nul paysage à mon gré ne. rassemble plus heureusement ces trois ordres de beautés que la campagne d'Athènes.

Représentez-vous une longue plaine se relevant insensiblement sur les côtés pour rejoindre les montagnes qui lui servent de bordure^ — l'Hymettc à l'est, l'Hymelle aimé des abeilles, avec sa croupe onduleuse et ses flancs coupés de gorges étroites;

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— au nord, la pyramide dentelée du Pentélique, et le Parnès avec ses sapinières et la sauvagerie de SCS fiers contours et de ses profondes crevasses; — à Touest, la longue chaîne de TiEgialeus, courant en ligne droite vers la mer et coupé en face d'Athènes par le défilé de Daphné, où passait la procession d'Eleusis; -— au sud, la mer, ses iles et son encadrement de hauteurs escarpées. Au pied des montagnes s'-élèvent en grand nombre des collines de l'aspect le plus différent, quelques-unes isolées, les autres se reliant entre elles par des cols plus ou moins évidés; dans la direction du Pentélique, l'Anchesme aux pentes gazonnées s'élevant en gradins; plus près d'Athènes, au nord de la ville moderne, cet étrange monticule du Lycabette, énorme roc pointu à double cime, échappé, comme vous le savez, des mains de Minerve dgins la surprise que lui causa la corneille en lui apprenant l'indiscrétion d'Aglaure. Entre Athènes et la mer, rAcropole avec ses superbes rochers nus et rougeâtres taillés au diseau, et ses temples dont le faite et les colonnades se dessinent sur le ciel par-

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dessus les murailles de Thémisfocle el de Cimon, tandis qu'aulour de celte sublime forteresse se déroulent en demi-cercle une suite de collines plus basses, se tournant vers elle pour Tadorcr, comme des nymphes inclinées devant la déesse dont elles se sont faites les suivantes; ici la butte arrondie de Musée se rattachant au Pnyx ; plus à droite, le coteau des Nymphes; sur le devant, l'Aréopage avec ses âpres rochers, ses parois^ à pic, ses flancs disloqués et ses noirs précipices, gouffres consacrés aux Euménides.

Dans les intervalles que laissent entre elles ces éminences, vous ne trouvez nulle part un sol plat et uni ; partout des accidents de teirain, des mamelons, des tertres et des vallons, des enfoncements et des saillies, des ravalements et des ressauts, des méplats admirablement gradués; — tous ces mouvements divers s'accompagnant, se concertant; rien de brusque, rien de heurté, nulle discordance. On dirait un sol autrefois tourmenté par une convulsion volcanique qfui Ta soulevé de toutes parts el dont plus tard le désordre a été

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converti en beauté par les soins d une divinité proteclrice, qui s'est appliquée à infléchir et à rac-~ corder loules ces lignes, à adoucir ces contours, à ragréer ces surfaces, faisant disparaître les balèvres, dissimulant les joints des assises et répandant une merveilleuse harmonie dont on a peine à démêler le secret, sur cette infinie variété d'accidents qui semblent se dérober à toute règle et à toute symétrie. Oui, c'est une main divine qui a creusé, fouillé, pétri, modelé, façonné cette terre sacrée, comme le pouce d'un sculpteur fait une maquette de cire. Et cet accord de tous les détails qui paraît dans cette vaste plaine est renforcé par le concours que lui prêtent les collines et les montagnes qui la coupent et Tencadrent; dans ce grand tableau, rien ne semble avoir été laissé au hasard, tout a son motif et son but comme dans une œuvre d'art, chaque contour en appelle un autre qui lui répond ; toutes ces lignes se cherchent, se poursuivent, se rejoignent, pour se fuir de nouveau, traçant dans leurs caprices des enroulements et des entrelacs pareils aux cercles magiques que des-

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sine sur la mousse des forêls le pied des Grâces dans leurs folâtres ébats. Imaginez-vous ensuite, des deux côtés de cette plaine, de grands terrains nus de toute végétation, comme s'ils repoussaient tout ce qui pourrait voiler la beauté délicate de leurs formes, et, au milieu de ces espaces découverts, sur les deux rives du Céphise, placez un immense bois d'oliviers, long de plusieurs lieues et bordé de riches jardins et de ces belles vignes libres du Midi qu'un destin plus clément n'assujellit pas à la tutelle du triste échalas; représentez-vous cette foret qui, accompagnant le cours de la rivière, se déroule à perte de vue comme un long serpent et charme le regard par ses épais couverts d'une sombre et fraîche verdure. Et puis répandez sur ce paysage sculptural une lumière divine qui en fait valoir tous les détails^ qui en dessine le relief^ qui en caresse amoureusement les contours et quij égalant la variété des teintes à la multiplicité des plans,. inonde les sites les plus rapprochés d'itne splendeur éclatante et étend sur les lointains^ comme une gaze légère, des vapeurs

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us CHEVAL DE PHIDIAS. 171

bleuâtres, rosées ou violettes. Et maintenant, gravissant une hauteur, embrassez d'un coup d'œii ce vaste tableau, regardez, admirez, contemplez; je suis seulement en peine comment vous réussirez à vous détacher de ce spectacle dont la beauté se* renouvelle et se diversifie sans cesse ; car d'instant en inslant les teintes changent, se déplacent, se^ foncent ou s'éclaircissent, un paysage nouveau se crée comme par magie sous vos yeux, — et vous restez éperdu, le souffle suspendu, vous repaissant sans vous lasser de ce spectacle à la fois suave et grandiose, que vous ferez bien d'oublier en quittant la Grèce, sous peine de trouver partout ailleurs la nature ou vulgaire, ou dure, ou monotone, ou discordante, ou recherchée, ou prétentieuse, ou mélodramatique.

La marquise s'était engagée dans une dissertation animée sur les paysages polychromes qui sont propres aux contrées du Midi. Le docteur s'amu^ sait à lui faire des objections, et l'abbé, consulté à tout coup, se contentait d'opiner du bonnet. Je formais l'arrière-garde avec milord; il m'cntrete-

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nait du comte de B..., dont il venait de recevoir une nouvelle lettre qu'il m'avait fait lire.

— Le pauvre homme se meurt de chagrin ! me disait-il, et, s'il voyait en ce moment Taîr heureux

' de la marquise...

— Cependant, lui répondis-je, la marquise a élé fort rêveuse ce matin pendant le discours du chevalier.

— Ces rêveries-là ne signifient rien de bon, reprit-il; c'est de l'ennui que je lui souhaite, mais elle en est à cent lieues ; voyez plutôt de quel air d'animation elle cause en ce moment avec le petit homme que je ne puis souffrir !

— Voulez-vous m'en croire? lui dis-je. Avant peu de jours, le comte sera rappelé d'exil, et vous feriez bien de réserver toute votre pitié pour le gentil garçon qui chemine là devant nous avec ses grands cheveux dorés et sa petite toque de velours noir.

— Vous me leurrez de vaines espérances, me répondit-il. Ce qui est beaucoup plus probable, c est qu'avant huit jours je ferai une terrible scène

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h la marquise. Car je suis Thomme le plus doux, le plus débonnaire et le plus endurant du monde; mais l'ennui, poussé au paroxysme, finit par devenir une passion aussi violente qu'une autre et à laquelle je suis redevable de tous les grands actes d'héroïsme que j'ai faits durant ma vie.

Pendant que milord nfie contait tout ce que l'ennui lui avait fait faire d'héroïque, nous avions traversé la plaine que j'ai essayé de vous décrire, el, laissant à notre gauche Colone, son tertre surmonté de la colonne funéraire d'Ollfried Mûller, et les bocages de l'Académie, nous étions entrés dans le bois. Là, nous nous engageâmes dans ces jolis chemins creux le long desquels courent des canaux d'irrigation pleins d'une eau limpide dérivée du Céphise, qui s'en va répandre partout l'abondance et la fécondité. Des deux côtés de ces jolis chemins régneat des jardins verdoyants et fleuris, où sont réunis l'olivier aux pâles ramées, le figuier qui verse une ombre épaisse et tord dans tous les sens ses grosses branches lustrées, le grenadier dont le délicat feuillage cachait mal ses fruits gonflés et

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iU UN CHEVAL DE PHIDIAS.

mûrissants, le mûrier d'un \erl éclatant, le lérêbinthe aux grappes rouges chéries du becfigue, l*oranger aux feuilles luisantes et jaunâtres. Çà et là des berceaux de fleurs, des rosiers, des cactus, des jasmins encadrés d'une bordure de lavande, — et, s'élançant au travers des vergers, des arcades flottantes de vignes enlacées aux arbres, qui laissaient retomber en festons leurs pampres rougies par l'automne et pliant sous le poids des grappes dorées. Rien de plus riche, de plus plantureux, de plus gai que ces vergers. De détour en détour, nous arrivâmes au bord du Céphise, dont le cours, épuisé par tant de saignées, laissait à sec les trois quarts de son lit. Nous le traversâmes et nous allâmes nous établir à l'entrée de la tonnelle d*un café. Eu face de nous s'étendait une partie du Ut de la rivière, bordé d'arbrisseaux et de grandes touffes de lauriers-roses. Plus loin, un champ planté d^oliviers magnifiques que le soleil déjà déclinant prenait en écharpe et remplissait d'une lumière dorée. A notre droite, une chapelle grecque, entourée de peupliers, de trembles et de frênes;

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plus à droite encore, une roule et un pont, et, au delà du pont, un autre bois d'oliviers profilant leurs cimes évasées sur un ciel de saphir.

Nous nous fîmes servir du café et du raki , et le docteur, qui ne pouvait être heureux à moins, obtint de la marquise la permission de fumer un narghilé. Nanni, assis près d'elle sur une chaise basse, prit sur ses genoux le bichon, qui n'est pas toujours de bonne composition, et se mit à caresser ses longs poils soyeux, tout en considérant tour à tour le Céphise, les oliviers et le ciel.

Au bout de quelques instants :

— Quel lieu frais, agreste et charmant! dit-il de sa voix douce et argentine.

— Est-ce un exorde? lui demanda la marquise; car, si je ne me trompe, votre tour est venu de payer votre écot.

— Oh I dispensez-m'en, dit-il en souriant ; je n'ai lait de discours de ma vie et je craindrais de m'en mal tirer. Tout ce que je voulais dire, c'est que, longtemps avant de visiter la Grèce, je l'avais souvent vue dans mes rêves, ou plutdt j'avais cru la

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voir, car je prêtais à sa beauté certaine régularité un peu sévère qui n'existait que dans mon cerveau. Plus tord, quelques mois avant de m'embarquer pour Athènes, je vis à Munich ces fameuses vues de la Grèce que vous savez, et j'imaginai, sur la foi du peintre, je ne sais quels sites arides, mélancoliques, désolés...

— Et vous avez fini par reconnaître, interrompit la marquise, que la Grèce n'est ni une tragédie française, ni un mélodrame du boulevard. Voilà certes une découverte qui vaut le ramasser.

— Quant à moi, dit le docteur, je m'élais représenté la Grèce comme un pays de coupe-gorges et de brigands, et j'ai fait le tour du Péloponèse sans trouver l'occasion de tirer un pauvre coup de revolver.

— Ni d'utiliser, reprit-elle, les quatre gendarmes qui vous servaient d'escorle... Vous êtes, docteur, du nombre de ces voyageurs qui s'en vont soi-disant à la recherche des aventures et qui ne négligent aucune précaution pour les tenir à dislance. Sojez tranquille, elles ne viendront jamais

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VOUS chercher, étant de ces gens à qui il n'arrive jamais rien.

Le docteur soupira, et, chassant dans Tair un épais nuage de fumée :

— Vous avez raison, madame, dit-il; tirant sans cesse sur moi, il n'est pas étonnant qu'une fois sur cent vous ayez mis dans le blanc. Non, madame, il ne m'est jamais rien arrivé ; je ne puis pas trouver dans ma vie un seul événement, rien qui ressemble de près ou de loin à un drame, ni qui puisse fournir la matière d'un conte bleu, et /ranchemeni, quoi que vous en disiea, cela me désole, car j'avais toujours rêvé de devenir mrhomme intéressant.

-r- En attendant, dit-elle, je serais curieuse de voir la mine que vous feriez à une petite aventure grosse comme le doigt ou comme Ugly, par exemple, qui viendrait déranger votre paresse, pendant que vous contemplez avez béatitude les fumées bleues de votre tombeki.

— Ce qui me console, reprit le docteur, c'est que j'ai énormément d'imagination ; — riez tant

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qu'il VOUS plaira, madame, je sais ce qui en est, et, pour peu que vous me pressiez, je vous fournirai mes preuves. Oui, vraiment, je suis un homme de grande imagination, et il y a des moments où je sens en moi Téloffe d'un héros et où je me représente la brillante carrière que j'aurais fournie «i la destinée...

^ En voilà assez, docteur, je me rends, dit-elle; du moment <[ue vous vous croyez de Téloffe dont on fait les chevaliers errants, il faut vous reconnaître la plus prodigieuse imagination du monde ; toute autre preuve serait superflue; me voilà per^ suadée ; je vous déclare plus poète que notre ami Nanni...

El, disant cela, elle laissa tomber sur Tehfant un regard caressant qui le rendit confus.

— Oh! madame, dit-il en baissant les yeux, si j'ai de Timagination, cela ne suffit pas pour faire de moi un poète, il y faut bien autre chose encore.

— r Comment! dit-elle, l'imagination n'est-elle pas la faculté créatrice, inventive?...

— Mais, vous le voyez, madame, dès ma plus

kndre enfance j'ai cherché à me représenter la Grèce, et, quand je l'ai vue, c'a été pour moi une surprise.

— Je le crois bien, dit-elle, elle n'a jamais élé imaginée que par le bon Dieu qui l'a faite.

— Et ainsi de toute chose, dit-il ; lui seul a cette imagination qui invente; nous autres, nous ne faisons que combiner, et encore nos combinaisons avorlent-elles souvent.

— La belle merveille ! s'écria le docteur ; il est venu le premier, Lui, et il a traité tous les sujets.

La marquise se mit à rire, ef , nous montrant du bout de son éventail le docleur, qui se prélassait paisiblement sur sa chaise en jouant avec le bouquin dambre de son narghilé :

-^ Voilà bien autre chose, messieurs I nous ditelle. A celte heure, notre cher épicurien ne se contente plus de se croire un Beau-Ténébreux; il est un peu chagrin de n*avoir pas fait le mondcj et, pour mettre à Taise son amour-propre, il s'allègue à lui-même qu'il est venu trop tard. La chose était déjà faite. Simple question de temps I On l'a gagné

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de vitesse... Ce qui m'élonne, docteur, ajoutat-èlle, c'est.qu'on ail pu se passer de vous; votre collaboration, vos conseils eussent été précieux... Puis, se retournant vers Nanni, elle lui dit :

— Je ne vous le cache pas, mon enfant (car elle lui parlait volontiers sur un ton maternel) , vous êtes modeste, et il est peu de vos confrères qui goûtassent votre façon de penser; car il est assez de mode parmi les artistes, comme aussi, je pense, parmi les philosophes, à'exaltcr l'art aux dépens de la nature. La plupart d'entre eux parlent de noire pauvre monde comme d'un informe brouillon qu'ils sont chargés de mettre au net et de corriger... Et tenez, ce matin même, ces messieurs ne nous ontils pas prouvé péremptoirement que la nature ne le pouvait disputer à Phidias dans Tart de faire un cheval? Aussi bien, excusez-moi, j'étais presque tentée de les en croire...

— Je n'y contredis point, repartit tranquillement Nanni. Je disais seulement que ce n'est point par l'imagination que nous pouvons nous flallcr de surpasser la nature. Nous avons beau nous cver-

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tuer, le mieux que nous puissions faire dans nos inventions, c'est de nous rencontrer avec elle. Car, de croire l'embellir en la régularisant, pure illusion, vaine chimère! Livrée à elle-même et privée de l'assistance de notre mémoire, notre fantaisie simplifie toul, et ses plus riches productions nous étonnent par leur indigence, leur stérilité; ce ne sont que de fugitives silhouettes ou de vagues et froides abstractions; il y manque ce détail infini qui nous surprend et nous charme dans Tétude du plus subalterne des êtres de la création, et qui, plus nous l'examinons, moins nous le pouvons épuiser.

— Fort bien, Nanni, s* écria milord en le regardant avec tendresse. — Bravo, mon enfant, bien parlé! — et voilà vraiment le premier mot de bon sens que je vous entends dire. Courage, continuez, ma belle nièce ne vous en voudra pas de lui démontrer qu'il n'est pas de statue digne de lui être comparée.

Nanni sourit en rougissant*

— Vous me jelteriez là dans une entreprise...

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dit-il. Vous connaissez le peu de goût de madame la marquise pour les madrigaux, et, quant à moi, je n'y ai nul talent et ne dirai jamais si bien que son miroir... Laissez-moi plutôt vous conter, puisque nous sommes convenus aujourd'hui de ne parler que de chevaux, ce qui m'arriva dans les premiers temps que je maniais le crayon... J*ai toujours élé un peu songeur; mon père, homme de sens, me le reprochait, mais je tenais cela de ma pauvre mère, qui était une grande rêveuse... Entre autres utopies, j'imaginai un jour que, n'étant aucun cheval où je ne découvrisse quelque imperfection, la seule méthode pour en inventer un qui fût sans défaut, était de remonter à Tidée même du cheval et de charger mon crayon de donner à celte idée une figure sensible. Me voilà donc poursuivant sans relâche le cheval absolu; j'en maigrissais; la nuit même, je ne faisais qu'y rêver ; mais je n'avançais guère en ma besogne. A la poursuite d'un fantôme, le moyen de ne pas se peindre dans le vide! Un jour^ jpour me tirer de peine, mon bon génie me fit tomber sous la main les Éléments dliippiatrique de

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Bourgelat, el, en ouvrant le premier volume, j'avisai un chapitre intitulé : Théorie des proportions géométriques du cheval^ dans lequel Bourgelat détermine à priori la beauté géométrique du cheval.

— Un charmant livre I interrompit le chevalier, avec une jolie vignette au frontispice représentant un squelette de cheval, el, à côté, des Amours ailes dans le style de Boucher, qui forment une ronde en pressant sur leur cœur des fémurs et des tibias. Quelques pages plus loin, vous lisez cette définition poétique de la beauté : QtC entendez-vous par le terme de beauté (car Bourgelat a écrit en dialogues comme Platon) ? A quoi Ton répond : ï entends exprimer par le mot de beauté la proportion exacte^ agréable et symétrisée des parties qui forment dans V animal le total extérieur qui nous séduit et qui nous flatte.

— En dépit de la vignette et de ce total qui nous fktte^ reprit Nanni, je bénis le ciel qui avait placé Bourgelat sur mon chemin. Je serrai son livre sur mon c(fcur comme un talisman d'une valeur inestimable et je me mis à Tétudier avec Une ardeur qui ne peut se dirci Je ne pensais qu'à

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Bourgelat, je ne parlais que de Bourgclal, je plaignais du fond de mon âme les malheureux qui ignoraient rexislencc de Bourgelat. Bourgelat était devenu pour moi le premier des hommes; son livre ne me quittait pas, je le couvais des yeux comme Aladin sa lampe enchantée, à Taide de laquelle il évoquait à son gré les esprits; de même, moi, par le moyen du livre magique, je me flattais d'évoquer du séjour des ombres la sublime idée du cheval. J'appris par cœur la théorie géométrale. Je me vois encore le soir, dans le jardin public, prés du grand canal, marmottant entre mes dents quelque sentence du grand homme ; celle-ci, par exemple, que je n'ai point oubliée : Lhorizontale traversant à la deuxième seconde de la seconde prime aura de longueur deux secondes, deux points, et arrivera aux deux extrémités de la tubérosité des maxillaires. — Et, ce disant, je prenais en pitié les chevaux et les cavaliers qui piaffaient et galopaient autour de moi dans les grandes allées du jardin. « Qu'êtes-vous, leur disais-je, au prix du cheval Bourgelat, au prix de l'idée divine du cheval? » Enfin, je m'enfon-

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çai si bien dons ma cliere folie, que j'en perdis rappetil et le sommeil. Mes parents s'en opcrçurcnf, me questionnèrent. Je leur découvris mon secreL Ma mère sourit; mon père ne sourit pas, il haussa les épaules, et, porlant son indexa son fronl, il prononça ce seul mot : Matto ! Mais rien n'élait capable de me rebuter, et, quand je pensai posséder la quintessence de la sublime doctrine, je pris mon crayon d'une main tremblante et je me mis à Tœuvre... Non, jamais alchimiste, recherchant la pierre philosophale, ne ressentit devant son alambic et ses cornues des battemenis de cœur comparables aux miens, alors qu'assis devant mon carton, toutes mes mesures prises, toutes mes horizontales tracées, je crayonnais les premiers couleurs de rimage sainte, de l'image du cheval absolu... Hélas! ô déception I ô misère! le cheval qui m'apparut sur mon papier avait le défaut de celui de Roland,— il élait mort. Répondait-il à l'idée même du cheval? Je ne sais; mais, à coup sûr, ce n'était qu'un fantôme, qu'une ombre... Encore si c'eût été l'ombre d'un vivant? Malheureusement, à

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le \oir, on sentait qu'il n'avait jamais vécu. « Tu as beau faire, lui dis-je, je te ferai bien vivre I » Et je me mis à retoucher mon esquisse; mais je ne tardai pas à m'apercevoir que, pour la corriger, j'appelais à mon aide le souvenir de tel ou tel cheval que j'avais rencontré dans mes promenades ; — et que devenait dès lors Bourgelat, la théorie géométrale et l'idée absolue?... Je déchirai mon premier dessin et je recommençai. J'en fis un second, un troisième ; le résultat était toujours le même... J'étais pour en devenir fou. Par bonheur, un jour que je contemplais mon carton, les coudes sur la table, ma tète dans mes mains, me confessant dans le secret de mon cœur que la plus méchante haridelle qui ait jamais traîné un baquet dans les rues d'une grande ville était cent fois plus intéressante que mon cheval absolu, — tout à coup je sentis une main se poser sur mon épaule. C'était le curé de la paroisse de Saint-Zacharie, grand ami de la maison, lequel, entré sur la pointe des pieds, après avoir à mon insu examiné mes primes et mes secondes, se penchait vers moi pour

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me dire, en essuyant les verres de ses lunettes : « Nanni, apprends ceci de ton curé : un tableau n'est pas un problème de géométrie descriptive. » Pas plus lard que le soir de ce jour-là, mes car* tons et Bourgelat avaient péri dans les flammes. Ef, le lendemain, comme j'étais allé, en compagnie de ma mère, faire une visite à la Zuecca, nous vîmes au retour, courant sur le rivage, un âne blanc d'Alexandrie arrivé depuis peu, qui sç mit à braire en nous regardant. J'obtins de ma mère qu'on fît aborder la gondole, et, débarquant, je m'approchai de Tâne, qui n'était point sauvage, et je me mis à le caresser. « Nanni ! me cria ma mère en riant, tu déroges, mon enfant. San-Marco! flatter un âne de la même main qui doit crayonner le cheval absolu! » Je baisai tendrement le baudet entre les deux oreilles, et, appuyant ma tête sur la sienne : « Mère, m'écriai-je, la nature seule est divine et Bourgelat n'est pas son prophète! »

— Le curé de Saint-Zacharie, fit le docteur, était un homme très-sensé ; au rebours du conseil que Juliette donnait à Jean-Jacques , il vous disait :

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Lascia la matematica^ Nanni, e studia le donne!

— Celle étude, lui dis-je, n'est pas sans dangers : On y perd quelquefois aussi le sommeil, Tappélil...

Il m'arrêta court par un regard terrible; car, en de certains moments, cette charmante lôle prend une expression farouche. Voulez-vous savoir à quoi ressemble Nanni? Vous connaissez sans doute quelques-unes de ces toiles merveilleuses de Jean Bellin, où sont représentés la Madone et l'Enfant Jésus sur un trône recouvert d'un baldaquin; autour d'eux quelques figures de saints debout; à leurs pieds, assis sur les marches du trône, de petits anges faisant de la musique. Jean Bellin est le seul peintre qui ait donné à ses anges des tètes et des visages d'artiste. Parmi ces virtuoses célestes, il en est un qui est le portrait de Nannji C'est celui qui se voit à Venise, à l'Académie des beaux-arts, jouant de la viole d'amour, la tête penchée, la figure un peu tudesque, des trails un peu forts avec une exquise délicatesse d'expression, le regard perdu dans l'espace, et une grande chevelure fauve, semblable à une crinière

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de lion, qui lui tombe sur les sourcils. Voilà Nanni, et vous comprendrez sans peine que, comme le cheval de Xénophon, il puisse tour à tour être doux et terrible à regarder.

Le regard qu'il m'avait lancé signifiait : « Si vous avez deviné que je souffre, avez-vous bien le cœur d'en plaisanter? »

Heureusement, j'avais parlé si bas, que la marquise ne m'avait pas entendu.

— Ainsi, selon vous, lui dit-elle poursuivant le propos enlamé, l'observation fait l'artiste plus que l'imagination.

— Je dirais plutôt, madame, que l'artisle doit employer son imagination pour bien observer ; car c est à cela qu'elle lui servira proprement, et, si elle ne s'en mêle, il n'est pas d'observation possible,

— Je ne vous entends pas bien, dit-elle. Eh quoil cet âne blanc, par exemple, cet âne d'Egypte que vous vîtes à la Zuëcca, pour l'observer et le connaître, ne suffit-il pas d'avoir des yeux et l'habi tude de s'en servir?

~ Je ne le pense pas, dit-il ; car ce que je vois

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de cet âne à un moment donné n'est rien au prix de ce que je dois deviner. Cet âne est un monde, et dans ce monde, comme vous le dira M. Tabbé, tout est soumis à la plus rigoureuse logique. Cette logique ne se voit pas, et, si je n'en surprends le secret, mon âne blanc restera pour moi un mystère. En un mot, pour reproduire dans leur vérilé les œuvres de la nature, il faut démêler sa pensée et ses procédés, et c'est à quoi sert l'imaginalion.

— L*enfant a rai&on, dit docloralement le docteur. L'univers est un vasle raisonnement, et chaque existence est un des syllogismes dont se compose la démonstration.

— Ainsi un âne est un syllogisme? dit-elle. Buffon ne s*élait pas avisé de cette définition.

— Qu'importent les mots ! reprit Nanni en s'animant ; il suffit que la nature est toujours conséquente avec elle-même et que ce qu'elle nous laisse voir de ses œuvres est intimement lié avec ce qui ne s'en voit pas. Et voulez-vous savoir en quoi consiste la supériorité de l'artiste et du penseur? Le vulgaire ne comprend des choses que ce qui s'en

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voit; eux, au contraire, dans ce qui apparaît, reconnaissent le signe mystérieux de ce qui ne se voit pas. Seulement, le philosophe raisonne et Tartiste contemple. Une légende du moyen âge rapporte que, sous le règne de Néron, on vit paraître à Rome deux originaux nommés Phidias et Praxitèle, qui marchaient tout nus dans les rues; L'em- ■ pereur les fit appeler auprès de lui et leur demanda la raison de cette bizarrerie. Ils répondirent qu'ils entendaient témoigner ainsi du privilège qu'ils avaient reçu des dieux de voir les choses dans leur nudité, tandis que le reste des hommes n'en apercevait que les voiles.

Celte théorie n'était pas du goût de la marquise ; c'était, lui semblait-il, attribuer à l'imitation de la nature une importance exagérée. Et elle alléguait les Grecs de l'époque classique, qui avaient, disaitelle, sacrifié la nature à l'idéal. Ce fut moi, je pense, qui luiobjectai Aristote, et sa définition de la poésie, qu'il réduit à une simple imitation. Mais Nanni :

— Vous compromettez ma cause, reprit-il en

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secouant la tête. Ce que je veux dire, cest que peisonne n'étudia jamais la nature avec plus de passion que les grands artistes grecs, ne la reproduisit avec plus de scrupule, ne s'entendit mieux à se servir de son imagination pour la bien observer ; car, je le répète, sans imagination, la connaissance de la nature est néant dans les arts. Et vous le savez bien, madame, l'école de sculpture qui précéda et prépara Phidias, la fameuse école d'Égine dont il se voit dé si beaux ouvrages à la Glypto- Ihèque de Munich, nous étonne par l'exactitude minutieuse avec laquelle elle s'entendait à reproduire les formes et les proportions du corps humain. Mais comparez une statue d'Égine et une statue de Phidias ou de son école, et vous sentirez que Phidias, aussi exact que les Éginèles, a sur eux l'avantage d'avoir complété et fécondé ses observations par sa fantaisie, et d'avoir pu saisir partout les ensembles qui leur échappaient. Oui, sans conli'cdit, les statues éginétiques de Munich nous surprennent par leur vérité ; vous y trouvez tel bras, telle jambe où les muscles sont rendus avec une

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précision remarquable, et cependant, — sans même parler des têtes, auxquelles Onatas et ses élèves, par scrupule sacerdotal, s'abstenaient de donner aucune expression ni aucun caractère, — ces corps si vrais semblent inanimés, comparés à une seule des métopes du Parthénon. Ce n'est pas que Taclion ni le mouvement y manquent; mais l'a méthode d'observer élait incomplète encore, et ces figures sont un composé de détails, tous pris dans la nature, mais que le génie n'a pas su fondre et marier ensemble. Et voilà justement pourquoi elles I • ne nous paraissent pas vivantes, car la vie a pour caractère de si bien subordonner les détails à l'ensemble, qu'elle les fait pour ainsi dire disparaître. Aussi, voyant une belle figure animée, il nous est toujours très-difficile d'analyser sa grâce et son charme.

— Vous en parlez avec tant d'autorité!... dit-elle.

— Oh! madame, moi, Nanni, de Tautorilé!...

dit-il en souriant.. Mais je m'en rapporte à vous. Vous avez vu, n'est-ce pas, les fresques de l'An-

t nunziata à Padoue et les loges du Vatican? Eh

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bien, madame, de Giotto à Raphaël, la différence est la même que d'Onalas à Phidias. Dans ces merveilleuses peintures de TAnnunziata, quelles attitudes heureuses et bien observées! que de vérité dans les corps, dans les visages! quelle tînesse dans les draperies ! Mais Tari suprême de faire concourir tous les détails à un effet d'ensemble, c'est aux loges qu'il faut l'aller chercher !

— Dans ma petite sagesse, répliqua la marquise, j'expliquais tout cela en me disant que Phidias, et Raphaël lui-même, puisque vous en parlez, avaient su concilier avec la recherche de Tidéal la science d'observation qu*ils avaient empruntée à leurs prédécesseurs.

— L'idéal I Tidéall dit-il en riant. C'est un grand mot, mais un peu creux et qui n'est plus guère à mon usage depuis ma mésaventure du cheval absolu. Je suis plus rancunier que M. le docteur; il a pardonné au cheval barbe qui l'a désarçonné; moi je veux mal de mort à qui me joue de méchants tours, et je la garde bonne à Bourgelat, à la géométrie et à l'idéal I

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UN CHEVAL DE PHIDIAS. m

— Ainsi, si nous vous en croyons, reprit la marquise, nous dirons seulement que Phidias et Raphaël, grâce à la supériorité de leur imagination, ont mieux vu la nature qu'Onatas et Giolto, et c'est à cela que se rabattra leur gloire!

— Ce que je craindrais, répondit-il, c'est que, parlant ainsi, nous ne fissions tort, non à l'Athénien et à l'homme d'Urbin, mais a TÉginète et au gardeur de moulons de Vespegnano. Tout se fait par degrés dans l'histoire des arts comme dans celle des empires, et je n'admire pas moins les inilialeurs qui meurent à la besogne et laissent leur œuvre incomplète, que leurs heureux successeurs qui arrondissent le patrimoine dont ils ont hérité. Mon grand-père, madame, était le premier gondolier de Venise, et il amassa, à force de manier l'aviron, de quoi laisser une honnête aisance à ses enfants; mon père, gros marchand, a décuplé la fortune qu'il avait héritée, et assurément il fait meilleure figure dans ce monde. Dirons-nous pour cela qu'il eut plus de génie que le pauvre gondolier?

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— Je VOUS comprends, dit-elle, sansGiollo point de Raphaël, et sans Onatas point de Phidias... Mais, franchement, ajouta-t-elle, je ne puis revenir de mon élonnement que ce soit vous entre nous tous, mon cher Nanni, vous artiste et songe-creux de profession, qui fassiez ici la guerre à Tidéal I

— Pardonnez-moi, madame, s'écria le chevalier. Il vous Ta dit lui-même, il est dans le cas de ces amants éconduits qui médisent de la maîtresse dont ils ont essuyé les cruautés. Mais, prenez-y garde, jeune homme, vous vous attaquez à forte partie ; nier Tidéal, c'est blasphémer; car Tidéal est divin; sans ridéal, que deviennent Tart, la vie?

Il s'échauffait et, pour complaire à la marquise, allait déclamer longtemps sur ce texte ; mais milord l'interrompit en disant :

— Nanni, mon ami, à partir de ce moment, vous avez conquis toute mon estime, et, si vous étiez à portée de mes bras, j'aurais peine à me défendre de vous presser sur mon cœur! Il y a si longtemps que j'entends parler de l'idéal, et je veux mourir si ceux qui en parlent entendent eux-mêmes ce

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qu'ils en disent ! L'idéal I l'idéal ! C'est votre madame de Staël, que je ne puis souffrir, marquise, qui a mis ce mot-là à la mode I Et nos lakistes s'en sont donné à cœur joie après elle,— ainsi que votre fameuse comtesse Hahn-Hahn, dont vous ne voulez plus qu'on vous parle et dont vous admiriez fort autrefois les héroïnes à l'âme infiniment grande et aux mains infiniment petites! L'idéal! vraiment, ceux qui en parlent sont des manières de mélancoliques qui n'ont rien su faire dans ce monde et qui bayent aux corneilles d'un air éploré, mauvais pères au demeurant, mauvais époux, mauvais citoyens, de fâcheux commerce, brise-raisons, chagrins, inutiles aux autres et à eux-mêmes...

— Bon Dieul interrompit Nanni en riant, voilà un avocat et une plaidoirie qui me feront perdre définitivement ma cause devant votre tribunal, madame! Mais, après tout, peut-être nous entendons-nous mieux qu'il ne semble. Cet idéal, qui vous tient si fort au cœur, comment le définissezvous?

— Vraiment, je ne sais, dit-elle, je n'y ai jamais

songé. Jusqu'à présent, je pensais que la chose s'entendait de soi-même, et je ne m'étais point mise en peine de Téclaircir... Mais, voyons, en y rêvant un peu... Si Ton vous disait, par exemple, que l*idéal est une certaine régularité qui ne se rencontre guère dans la nalure...

— Ah! madame, répondit-il, c'est à vous-même que j'en appelle pour décider si la régularité était bien le but suprême où visaient les Grecs... Vous souvient-il de cet encadrement de palmettes et de lis marins qui décorent les montants et le linteau d une porte de rÉrechlhéum et de Fessai d'imitation qu'en ont essayé, il y a peu, d'habiles ouvriers venus d'Italie? Avez-vous oublié que, l'autre jour, comparant l'original et la copie, nous observions dans celle-ci, œuvre fort méritoire, une symétrie portée jusqu'à la perfection, et nous admirions comme, dans ces spirales de feuillages qui entourent les palmettes, chaque feuille, travaillée avec soin, était exactement pareille à toutes les autres; — puis, considérant l'original, vous remarquâtes d'abord que l'artiste grec avait reproduit dans ses

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feuillages toutes ces nervures, ces dentelures, ces filels, ces fibres qui paraissent sur les feuilles des arbres; puis, à votre grand étgnnement, nous nous aperçûmes que chacune de ces feuilles si finement amenuisées, ouvragées avec une si exquise délicatesse, différait des autres par quelque menu détail, si bien que nous retrouvions dans ces branchages sculptés rinfinie diversité et les caprices de la nature. Et les artistes italiens ne laissèrent pas non plus de s'en apercevoir, puisque, reconnaissant leur impuissance à imiter Tinimitable, ils quittèrent la partie et renoncèrent à leur besogne à peine commencée. Les Grecs, madame, savaient que la nature doit son charme à ces jeux de Faccident qui Tempêchent d'être trop régulière, et ils ont eu grand soin d'introduire l'accident dans leurs ouvrages. Vous cilerai-je ces colonnes de proportions différentes et cette alliance hardie des ordres ionique et dorique qu'on admire dans les Propylées, — ou le plan singulier de l'Érechthéum, l'inégalité de niveau des ailes, ces colonnades différant de hauteur, ce portique du nord dont le fronton

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coupe Tordonnance de la frise principale, ces qualre façades dont il n est pas deux pareilles, en un mol, Tabsence plonlaire de loute répétition symétrique ; — et dans le Parthénon lui-même, ces courbes légères, mais sensibles pourtant, qui, partout substituées aux lignes droites, ne laissent pas de surprendre d'abord et de dérouter le regard; — sur toute l'Acropole enfin, le caprice qui présida à la disposition des édifices qui en couronnaient le faîte. — Oh! soyez assurée, madame, que jamais la nature n'a eu des copistes et des imitateurs plus scrupuleux que les Grecs. Et voilà pourquoi leur art fut si riche, si varié, et comment il se put faire, par exemple, que Phidias sculpta un basrelief de qualre cents pieds de long où vous ne pouvez trouver deux figures exactement semblables. Car, pour en revenir à ce cheval, dont nous avons déjà tant parlé aujourd'hui, il ne ressemble de tout point à aucun autre cheval de même race que lui et dressa par la même méthode. Celui qui le précède et qui porte au vent ne ressemble non plus qu'à lui-môme, avec sa tête courte et ses

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jambes dont le canon est cl*une longueur exagérée ; cl dans loule celle cavalcade, sans parler des attitudes qui diffèrent à l'infini^ Ircl animal a la tête plus forte, Taulre Tencolure plus épaisse, celui-ci le poitrail plus avancé, celui-là la croupe plus rebondie ; et semblablement parmi leurs cavaliers, tous de môme race, tous beaux et bien faits, il esl impossible de trouver dqux ligures, deux physionomies ni deux postures identiques. Et voilà ce que ne font pas les artistes, soit sculpteurs, soit peintres ou poêles, qui, sous prétexte de s'élever à ridéal , ne réussissent à enfanter que trois ou quatre lieux communs prétentieux qui reparaissent à chaque pas dans leurs ouvrages. C'est ce que Ton appelle les maniéristes^ engeance commune aux temps de décadence et dont le malheur est de ne pas avoir su s'approprier les procédés de la nature, laquelle n'a point de manière.

Nanni s'était échauffé en parlant, et la marquise prenait plaisir à regarder le jeune artiste ; car le feu de son âme, passant sur son visage, allumait des éclairs dans ses yeux. Mais tout à coup il se

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lut, et, quelque question quon lui adressât, il ne répondait rien, tant il était absorbé en lui-même. Alors, la marquise se tourna vers moi, et, m*ayant prié de lui aller chercher quelques branches d'olivier, quand je les eus apportées, elle commença d'en tresser une couronne, et, ce faisant :

— Nous autres femmes, dit-elle à Nanni, nous valons mieux pour Tallaque que pour la défense. Je renonce à défendre contre vous l'idéal, faites-en ce qu'il vous plaira, bien qu'il m'en coûte d'abandonner ainsi la cause d'un vieil ami. Mais, en revanche, prenant l'offensive, je vous décrète d'hérésie, et de quelle hérésie, grand Dieu I

— Vous m'effrayez, madame, répondit-il en lorgnant du coin de l'œil la couronne que tressaient ces belles mains.

Sans lui répondre, la marquise, s*ûdressanl au chevalier, lui dit quelques mots en anglais, langue que Nanni ne comprend pas; puis elle ajouta :

— Allons, monsieur le chevalier, je vous nomme mon procureur général; remplissez bien votre charge et arrachez-lui l'aveu de sa légèreté et de'sa folie;

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— N'ayez crainte, madame, dit le clicvalier en se rengorgeant.

Et, s'adressant à Nanni :

— Savez-vous de quoi l'on vous accuse? De rien moins que de faire de Phidias un réaliste I Énormilé, je pense, à faire dresser les cheveux ! A vous cette couronne, ou du moins vous aurez quelque chance de l'obtenir si, restant conséquent avec vos principes, vous réussissez pourtant à nous faire voir en quoi, selon vous, Phidias diffère de M. Courbet. Autrement, la hart au cou, un san-benito sur le corps, vous rétracterez vos blasphèmes contre l'idéal !

Nanni demeura un instant pensif, et le chevalier, tenant son silence pour un aveu de défailc, prononçait déjà sa sentence^ quand la marquise, l'interrompant :

— Laissons au défenseur, dit-elle^ le temps de recueillir ses esprits; car encore ne sommes-noUs pas ici au Iribunal de l'inquisition, et nous prétendons procéder régulièrement* Accusé, qu'avez-vous à dire pour votre défense?

— Cet appareil auguste de la justice m'épou-

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vaille, reprit Nanni, et j'ai peine à soutenir les regards terribles que me jellc le chevalier, et votre visage sévère à vous-même, madame. Eh quoi I si de bonne grâce je confessais mes torts et proclamais rinviolable sainteté de l'idéal, n'aùrais-je pas de merci à attendre de vous et ne me donneriezvous pas la couronne pour récompenser ma candeur?

— Point de quartier! point d'accommodement!

répondit-elle. Ingéniez-vous à vous tirer du mauvais pas où votre imprudence vient de vous engager ; sinon, vous partirez d'ici avec votre courte honte, et confus comme un renard qitune poule aurait pris.

— En ce cas, veuillez défendre, madame, au chevalier de me faire de si gros yeux; car, en vérité, il me fait peur, et c'est une règle de la justice, j'imagine, de ne pas intimider la défense.

Puis, s'inclinant devant lui :

— Mon ignorance me fait honte, lui dit-il • Tout à l'heure je confessais ignorer ce que peut être l'idéal ; maintenant, je me trouve dans le même

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UiN CHEVAL DE PHIDIAS. 205

embarras au sujet du réalisme. Vous plairait-il de m'en éclaircir?

-^ Oh! oh! fit le chevalier; un accusé qui interroge son juge I Voilà une singulière aventure !

— Toutefois, je vous conseille de lui répondre, dit la marquise. Autrement, il dirait que vous redoutez ses questions, comme Gorgias faisait celles de Socrale.

— Le réalisme! le réalisme! dit le chevalier; mais cela s'entend de soi. Et, tenez, c'est précisément la maladie do ceux qui méconnaissent ridéal.

— Hélas! dit mélancoliquement Nanni. Je ne sais plus à quel saint me vouer, puisque vous m'expliquez ce que je ne sais pas par ce que j'ignore.

— Je suis accommodant, reprit le chevalier. Si je vous disais que, le réalisme, c'est M. Courbet...

— Je vous répondrais que vous en usez non plus comme Gorgias, mais comme cet Hippias à qui Socrale demandait une définition de la beauté, et qui

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lui répondait tour à lour que, le beau, c est Tor, un beau cheval, une belle femme...

— Ma complaisance sera inépuisable, reprit le chevalier; le réalisme est une imitation servile de la nature.

~ Mille remercîments, dit Nanni; mais prenez pitié de ma simplicité. Le mot servile^ clair pour vous, ne Test point pour mol, et, si vous aviez la charité de vous en expliquer. ••

— Il ne sait que sa Croix de par Dieu, madame! s'écria le chevalier, et, quand je lui aurai répondu que, d'après l'Académie, servile signifie, en termes d*art, qui s'attache à la lettre, il me demandera ce que c'est que la lettre^ et ce sera pour n'en plus finir. Condamnons, condamnons, madame, ou je me démets de mes fonctions.

— Oh! que j'en veux â mon curé de Saint-Zacharie! dit Nanni en soupirant; c'est de lui que je tiens cette déploi*able habitude de ne jamais laisser passer un mot sans le définir, et je reconnais pour mon malheur que ce n'est pas de bonne com^ pagnie. Ce qui m*e*cu6e^ monsieur lé chevalier,

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ajouta-t-il, c'est que nous ne sommes pas ici dans un salon, mais à deux pas des oliviers de T Académie, où reviennent encore, assure-t-on, les ombres de Socrate, de Théodore, du doux Lysis et du complaisant Lâchés, si empressé à répondre, en dépit de sa barbe grise; — et qui sait si ces lieux mêmes où nous sommes, ces rochers qui bordent le Céphise, ces buissons de lauriers-roses, n'ont pas entendu quelque chose des longs devis de ces divins éplucheurs de mots, et si le vent ne leur apporta pas quelques-unes de ces petites questions courtes que goûtait peu Prolagoras !

— Que Socrale m'interroge! répondit sèchement le chevalier avec un sourire entre doux et hagard qui lui est particulier ; mais Nanni n est pas Socrate !

— A Dieu ne plaise! dit Tenfant; car la ciguë ne me lente point, et il est une certaine couronne d'olivier qui serait bien mieux mon fait.

— Encore la faut-il mériter! dit la marquise. Mais, voyons, moi-même, en m'y appliquant, peutêtre vous donncrai-jeceséclaircissemenls que vous

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réclamez. Écoutez-moi bien. Qui vous dirait que le réalisme n'est autre chose que l'art employé à reproduire les vulgarités de la vie, approuveriezvous celte définition ou lui chercheriez-vous encore noise?

— Les vulgarités de la viel murmura-t-il enlrc ses dents.

— Quand je vous le disais! s'écria le chevalier; vous allez voir, madame, qu'il vous demandera ce que c'est que vulgarité et ce que c'est que la vie. Peste soit du curé de Sainl-Zacharie!

Et, de son côté, le docteur de s'écrier :

— Pour Tamour de Dieu, Nanni, n'allez pas demander une définition à une marquise. Ce serait une inconvenance vraiment impardonnable, et soyez sûr que Lysis, discutant avec Aspasie, ne prit jamais celte liberté.

— C'est affaire à vous de plaisanter, répondit-il ; mais songez qu'il y va de mon honneur. Souffrirezvous, madame, que je vous questionne?

— J*y consens, dit-elle, encore que, jusqu'ici, je n'aie reconnu ce droit qu'à mon confesseur.

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— Un vase de terre, madame, est-il vulgaire?

— C'est selon, dil-elle.

— Un simple vase de terre, un pol, si vous voulez, bon tout au plus pour y mettre de T huile et tel que les bonnes ménagères en serrent dans leur dépense.

— Que sais-je? dit-elle. Une urne d'or ou d'albâtre, une urne ciselée est assurément plus noble, et si, dans un tableau représentant un mobilier royal, ou mieux encore le garde-manger de FOlympe, en place d'urnes je trouvais des pots, je déclarerais ces pots très-vulgaires, el je dirais que le peintre est un réaliste. ^

— El un mouton, madame, direz-vous qu'un mouton soit un être vulgaire?

— Une éclanche de mouton lardée de persil n'est point un régal vulgaire ! s'écria milord, qui, pour tromper son ennui, était allé chercher un roseau au bord du Céphise et travaillait gravement à le percer de trous pour en faire un pipeau.

— Un mouton, même sans être lardé de persil^ reprit la marquise, peut avoir l'air assez distingué;

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témoin ceux qu'on voit dans les bergeries de Watteau, enguirlandés de faveurs roses et qui, oubliant de paître, soupirent d'amour comme les brebis de madame Deshoulières... Brebis innocentes j brebis mes amours... Comment dit-elle encore?... Je prends à témoin ces bois^ ces prairies...

— Oh! ce n'est point de ces moutons-là que j'entends parler, dit Nanni, mais d'un gros mouton, bien gras, bien fourré, et je vous demande, madame, lequel vous paraît plus digne de figurer dans un tableau de dévotion, d'un enfant qui pousse devant lui un de ces moutons ou d'un lévile jouant du luth et entonnant des hymnes.

— Ce dernier assurément, répondit-elle.

— Et cependant, reprit-il, ayant à représenter sur la frise du Parthénon les magnificences de la fête des Panathénées et pouvant choisir entre mille épisodes plus dignes, semble-t-il, d'être gravés dans le marbre, Phidias a préféré...

— Oh I je vous vois venir, interrompit-elle, et je sais sur le bout du doigt ce que vous allez nous dire. Eh bien, oui, Phidias s'est plu à sculpter sur

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une métope deux béliers conduits par deux enfanls qui ont Tair de se consulter pour savoir s*ils sont à leur rang dans la procession, tandis qu'à quelques pas devant eux, une prêtresse, se retournant, leur fait signe d'avancer. Et plus loin, sur une autre métope, nous voyons des personnages assez vulgaires de physionomie, des métèques apparemment, portant sur leurs épaules desjarres d'huile, non pas des urnes, mais des pots, de simples pots, — et tout cela se passe à quelques pas des dieux qui, groupés sur le péristyle oriental, assistentau défilé de la procession. Je le veux bien ; mais aussi comme l'artiste a su ennoblir ces détails! Que ces porteurs d'huile aient l'air commun, j'y consens, autant du moins que l'état de dégradation du marbre permet d'en juger. Mais que dites-vous de ces deux enfants conducteurs de béliers? Quelle candeur ravissante! quelle ingénuité! quelle pureté de profil!

— Je ne dis pas non, madame; mais leur situation, convenez-en, n'a rien de sublime, et, quant aux béliers !... J'accorde que Phidias a donné une

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ûme à ses chevaux et qu'il a eu soin de leur enseigner la musique ; — mais ces béliers ressemblent à tous les béliers du monde ; ils n'ont assurément aucune école ; à les regarder, on ne s'aperçoit pas qu'ils aient l'esprit orné et le cœur sensible; ce sont lout simplement de très-gros béliers qui pensent et sentent en béliers. El plus loin, ce taureau qui recule en » redressant la tête, avez-vous jamais vu de face plus bestiale, et serez-vous tentée de croire qu'il sait la musique? Mais Phidias a fait mieux encore. Il a jugé ù propos de représenter sur la frise occidenlale du lômplc ce qu'on pourrait appeler les coulisses de la fête; là, il nous fait assis* ter aux préparatifs et à la toilette des acteurs, et tous les détails en sont d'une familiarité qui ne saurait aller plus loin, et on pourrait facilement les ranger parmi les vulgarités delà vie. D'un côté, quelques jeunes gens essayent leurs chevaux, tel est celui dont nous avons tant parlé aujourd'hui; d'autres brident leurs montures, quelques-uns achèvent de s'habiller en causant avec leurs compagnons; plus loin, un cheval chasse d'un mouvement

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de têle les mouches qui lui piquent les jambes; enfin le sculpteur s'est permis une chose qui cul épouvanté plus d'un réalisle, car enfin, au-dessous du fronton d'un temple, à Textrémité d'une frise représentant la plus sainte, la plus solennelle des fêles, il n'a pas craint de sculpter... Bref, vous savez ce que je veux dire et ce que fait ce jeune homme fièrement campé qui occupe la dernière place à gauche et qui tient ses deux mains levées...

— Il s'apprête à mettre sa chemise, dit le docteur; de ses deux mains, il la tient ouverte, prêt à la passer par-dessus sa tête.

— Nous vous tenons quilte de vos explications, docteur, dit la marquise. Vous feriez mieux de nous aider à nous tirer d'intrigue ; car nous voilà mal en point, et il y a dans ce qu'il dit une apparence de vérité.

— Madame, dit le docteur, du moment qu'il reconnaît une ame à notre cheval, je n'ai pas le droit de me plaindre de lui, — et, après tout, quand Phidias serait un réaliste, où serait le mal?

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su UN CnEYAL DE PHIDIAS.

Elle lui répondit qu'il en parlait à son aise, mais qu'ayant toujours mal parlé du réalisme, elle n'entendait pas avoir à s'en dédire, ce qui sied mal à la dignité d'une femme.

«^ Mais, voyons, poursuivit-elle, de bonne foi, mon cher Nanni, et la main sur la conscience, prétendez-vous enrégimenter Phidias dans la bande de ces artistes amoureux du grotesque et du trivial, l'un desquels n'a pas craint de donner à Diane les traits, la figure et la démarche d'une maritorne?

— Dieu m'en garde! répondit-il. Phidias était plus réaliste que ces gens-là et n'eût point commis de bévue pareille, étant aussi contraire à la nature de faire (le Diane une maritorne que si un peintre de genre', hollandais ou flamand, représentant une servante d'auberge, comme on en voit tant dans leurs tableaux, debout sûr le pas de sa porte, s'avisait de lui donner le port et l'expression de Diane chasseresse; car tout est dans la nature, mais tout y est à sa place... Et tenez, madame, il n'est pas que vous ne connaissiez certaine histoire de Donatello et de son ami Brunelleschi.

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— 11 ne m'en souvient pas, dit-elle.

— Donatello, dans sa jeunesse, fit un crucifix de bois, et, satisfait de son œuvre, la montra à Filippo Brunelleschi pour en avoir son avis ou, pour mieux dire, son approbation. Brunelleschi sourit et ne dit mot. Donatello, insistant pour savoir ce qu'il pensail : « Le crucifix serait beau, lui dit-il enfin, n'était que, par un singulier caprice, ce n'est pas un Christ, mais un villageois, un contadino, que vous avez mis en croix. » Surpris et mortifié, Donatello le mit au défi de mieux faire. Brunelleschi se le tint pour dit et secrètement se mit à l'œuvre; il travailla longtemps, et, se piquant d'honneur, fit de son mieux pour réussir. Quand il eut terminé son crucifix, celui-là même qui se voit aujourd'hui dans la Santa-Croce de Florence, et qui souvent a été pris pour un ouvrage de Michel-Ange, tant le travail en est achevé, — il le cloua contre la muraille de sa chambre, à l'endroit le mieux éclairé* Puis, s'en allant trouver Donatelloj qui ne pensait plus à rien, il le pria à dîner, et, passant avec lui sut" a place du marché, acheta divers comestibles

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no UN CHEVAL DE PHIDIAS.

et quelques flacons de vin, et serra le tout dans un panier qu'il remit à son ami. « J'ai aflaire par ici, lui dit-il; prenez les devants, je ne larderai pas à vous rejoindre. » Donatellose met en route, arrive, ouvre la porte, aperçoit le crucifix qu'en ce moment éclairait un rayon de soleil. Comme frappé de la foudre, il laisse tomber son panier : assiettes, flacons, tout se brise en morceaux, et lui, stupépéfait, éperdu, les bras étendus vers le crucifix dont ses yeux ne peuvent se détacher, il admire, il se pâme, des larmes inondent ses joues, et, cloué sur la place, on eût dit un homme pétrifié, jusqu'à ce que son ami survenant : A te e conceduto fare i Cristi^ lui dit-il en se jetant dans ses bras, e amei coutadini ! — Eh bien, madame, je vous le demande, qui, de Bfunelleschi ou de Donatello, avait été le plus réaliste? J'imagine que c'est le premier, puisque, attentif à se conformer à la réalité des choses, il n'avait eu garde de donner au Sauveur du monde la figure d un ruslrc, pas plus qu'il ne se fût avisé de donner à Perrelte les traits d'une madone ou ù Colas le front et le regard d'un saint Paul. J'aime à

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prendre les mois, madame, dans leur vérilable acception, et c'est pour cela que je ne fais pas de difficulté de proclamer Phidias le plus réaliste de tous les sculpteurs.

— Lui donnerons-nous cause gagnée, monsieur Fabbé, dit la marquise, et renoncerons-nous à la partie?

— A Dieu ne plaise! répondit-il; car ne vous laissez pas prendre, madame, à son grand air d'assurance, et tenez pour certain qu'il sent où le bât le blesse ! Ne voyez- vous pas qu'il s'amuse à nous conter des histoires et à jouer sur les mots pour nous faire prendre le change et déguiser l'embarras de sa position? C'est un joueur de gibecière qui nous montre godenot pendant qu'il escamote la muscade; mais ces beaux tours de passe-passe ne lui serviront de rien, et je le vais prendre la main dans le sac. Et voyez plutôt, madame : ne nous a-t-il pas dit tantôt que l'imagination était nécessaire pour bien observer la nature, ajoutant que cependant elle ne suffisait pas pour faire l'artiste ; d'où il ressort que, de son propre aveu, ce n'est

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218 UN CHEVAL DE nilDIAS.

pas tout pour l'arlisle d'étudier attentivement la nature et de la reproduire avec fidélité ; — et c'est la précisément ce dont nous voulions le forcer de convenir.

— Oh! s'il n'est question que de cela, dit Nanni, cl du moment qu'il ne retourne plus idéale me voilà prêt à en passer par où vous voudrez.

— Ainsi, s'écria le chevalier d'un ton Iriomphanl, vous confessez...?

— Je confesse, interrompit l'enfant, que l'imitation de la nature est non le but de l'art, mais son moyen.

— De grâce, expliquez- vous, dit la marquise, car il en est temps. Ma couronne d'olivier est terminée, il dépend de vous de la mériter.

Nanni devint pensif, et, cachant sa tête dans ses mains :

«— Oh! si je savais parler! dit»-il en soupirant.

-^ S'il ne sait pas parler, dit le docteur, il sait thanler, et il a fait sur le sujet qui nous occupe, madame, un petit poëme en octaves que j*al trouvé un jour traînant sur une table; s'il voulait vous le

réciter, vous apprendriez en moins de rien ce qu'il faut penser des origines de l'art.

— Oh 1 le merveilleux poëme ! dit-elle. Récilez-Ic, Nanni!

— Je ne le sais* pas par cœur, madame, répondit-il en lançant au docteur un regard de reproche, et, d'ailleurs, ces vers-là sont indignes de vousl

— Je vais vous dire, moi, ce que j'en ai retenu, reprit le docteur en entorlillant le long tuyau de son narghilé autour de son bras droit, comme un psylle fait le serpent avec lequel il joue; à vrai dire, je ne vous garantis pas le mot à mot ; mais, si j'y couds quelques dentelles, ce seront des points de Valenciennes où le goût le plus délicat ne trouvera rien à redire.

La marquise témoigna son incrédulité par un mouvement de tète, ce qui n'empêcha pas le docteur de nous régaler de la petite histoire que voici i

— Le quatrième Facardin^ madame, dit-il d'un ton mystérieux, s'en allait à la recherche de la princesse Vcrlugadine la songeuse, quand un jour, traversant une grande plaine bordée de forêts, son

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oreille fut soudain frappée par un confus murmure formé d'une multitude de voix qui n'avaient rien d'humain. Il se dirigea du côté d'où venait le bruit, c est-à-dire vers la lisière des bois, et, à mesure qu'il approchait, les voix devenaient plus fortes et plus discordantes. Tout autre que Facardin aurait pris peur et gagné au pied; mais il n'était pas homme à reculer devant une aventure, si terrible fût-elle, et, ayant continué son chemin, il arriva bientôt dans l'endroit où se faisait cet étrange concert. Ne pensez pas, madame, qu'il y trouvât un orchestre de théâtre, ni des violonistes promenant leur archet sur les cordes de leur violon, des flûtistes soufflant dans Tembouchure de leurs flûtes ti aversiéres , ou des tambours frappant à coups redoublés sur des peaux d'ânes. Non, madame, il ne se voyait autour de lui que des rochers, des buissons, des fleurs, du gazon arrosé de clairs ruis-^ seaux, et une grande forêt touffue qui s'étendait à perte de vue; et, ce qui vous surprendra, Facardin ne tarda pas à s'assurer qu'il n'y avait pas là d'autres musiciens que ces rochers, ces buissons, ces

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UN CllEYAL DE PHIDIAS. 221

ruisseaux, ces arbres et ces fleurs. Mais, en récompensée, madame, il n'était, parmi ces fleurs, parmi CCS arbres, parmi ces ruisseaux, parmi ces buissons et parmi ces rochers, personne qui ne fût plus ou moins musicien. A vrai dire, ces étranges symphonistes n'avaient pas tous également de voix et de méthode; les uns ne possédaient guère qu'une note, qu'ils répétaient sans se lasser, d'autres en savaient deux ou trois, d'autres enfin étaient en état de jouer des fragments d'air assez considérables ; mais tous étaient également empressés à faire montre de leur savoir, et ce qui était désolant, s'èvertuant tous de leur mieux, ils avaient le malheur de ne point s'entendre entre eux; chacun répétait son ariette sans s'inquiéter des vocalises du voisin, et vous pouvez juger du charivari que cela faisait. Il en était même, parmi ces intrépides musiciens, dont l'instrument était faux et qui commettaient sans sourciller les fausses notes les plus déplorables. Mais ce qui étonna le plus Facardin, ce fut de voir, errant dans les airs, quelques milliers de guitares ailées, — je vous parle, madame.

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de guitares qui avaient des ailes, ce qui après tout n*est pas plus extraordinaire que la Jument $onnante, le Chapeau luisant, la Mère aux gaines et TAventure de l'île des Lions, choses que vous admettez assurément sans le moindre scrupule et ne faites pas difficulté de croire de toute ^olre âme. — Et ces guitares ailées, madame, voltigeaient ça et là dans l'espace, condamnées qu'elles étaient, vous pouvez m'en croire, au plus affreux supplice qui se puisse imaginer. En effet, madame, elles étaient ainsi faites que leurs cordes répétaient, malgré qu'elles en eussent, tous les bruits qui se faisaient autour d'elles; et représentez-vouà le désespoir qu'elles éprouvaient à se faire ainsi l'écho de tous ces sons discordants, de toutes ces notes éparses, de tous ces fragments tronqués de mélodies qui n'avaient pas le sens commun. Aussi voyait-on paraître leur souffrance dans les contorsions et les grimaces qui leur échappaient et dans l'air étrange dont elles se démenaient en se promenant dans l'espace. Facardin, qui voulait en avoir le cœur net et auquel les oreilles commcn-

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UN CHEVAL DE niIDIAS, 523

çaîent à tinter de la belle façon, s'approcha do l'une de ces guitares, et, l'arrêtant au passage, lui tira sa révérence et la pria de lui enseigner ce que signifiait ce charivari et à qui elles en avaient de répéter ainsi tout le sot vacarme dont retentissait la forêt. Encore eut-il beaucoup de peine à se faire entendre, tant le bruit était grand ; mais enfin, un grand coup de vent étant venu chasser pour un moment dans une autre direction le tintamarre de celte musique infernale, la guitare trouva moyen de respirer et répondit à Facardin : « Hélas! sei-» gneur chevalier, fut-il jamais supplice pareil au nôtre? Autrefois, nous habitions, mes sœurs et moi, un autre monde situé là-haut, par delà les étoiles, monde bienheureux où retentissaient sans fin de divines harmonies, que nous nous faisions une joie de répéter. Mais, pour une peccadille que commit Tune d'entre nous, le grand maestro nous a précipitées sur ce globule terraqué et nous a condamnées à répéter éternellement les effroyables discordances qu'on y entend de toutes parts. Jugez, je vous prie, de ce qu'ont à souffrir de pauvres

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22i UN CHEVAL DE PniDIAS.

guitares qui, ayant vécu jadis dans un pays de virtuoses, savent par expérience ce que c'est que la musique, et qui, dans les rares moments comme ceux-ci, où un tourbillon de vent fait taire d'aventure ces enragés exécutants, entendent encore venir du ciel jusqu'à elles quelques fragments des harmonies célestes! — Eh quoi! madame, lui dit alors Facardin touché du récit d'une si grande infortune, ne serait-il point de remède à vos maux? Ah! si, d'un coup de cette redoutable épée, mon illustre main pouvait rompre le fatal enchantement dont vous êtes la victime ! Vous n'avez qu'à parler, madame; Facardin s'estimerait trop heureux de rendre le repos à une guitare aussi distinguée par son mérite et par sa naissance que vous me semblez l'êlre! » Et, disant ces mots, il s'apprêtait à dégainer; mais, d'un ton moqueur : « Seigneur chevalier, lui répondit la guitare, remettez dans le fourreau votre inutile flamberge ! Ce n'est pas avec des coups de sabre que vous nous guérirez ; il y faut, croyez-nous, plus de façons. Seul, lé grand Caramoussal a le pouvoir de soulager nos souffran-

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ces, et, quand cet illustre magicien daigne paraître en ces lieux, nous éprouvons pendant quelques instants des délices ineffables qui nous consolent de tous nos maux... » En ce moment, le coup de vent ayant cessé, le vacarme allait recommencer de plus belle ; mais tout à coup Caramoussal parut, accompagné de Cupidon son maître...

— Cupidon ! s'écria la marquise en frappant du pied ; est-il réellement question de Cupidon dans votre poème, Nanni?

— Non, je pense, répondit-il en souriant, pas plus que de Caramoussal et de Facardin.

— Je m'en doutais, reprit-elle ; ce Cupidon est Tune de vos valenciennes, docteur, et sans doute, si je ne vous eusse interrompu, nous allions voir paraître à sa suite des flèches, des CBrquois, des cœurs percés, des lacs, des roses et tout cet attirail h la Pompadour qui fait de vos petits vers, — car vous vous mêlez d'en comptser, — les madrigaux les plus fades, les plus insipides, les plus nauséabonds que jamais ail débités abbé de cour à la toilette d'une Cydalisel

— Que voulez-vous, madame ! répondit le docteur. Quand je vous disais que j'ai un tour romamanesque dans Tespritl Vous le voyez, tout se transforme dans mon imagination en épopée che* valeresque.

— De la chevalerie à la madame GoltinI repritelle. Mais, vraiment, vous choisissez bien votre moment et votre endroit. A deux pas de l'Académie et discourant sur Phidias, nous avons bien affaire de votre Vertugadine la rêveuse t Allons, Nanni, récitez-nous vos vers, et, à l'avenir, ne les laissez pas traîner sur les tables ; car vous voyez à quelles ridicules métamorphoses cela les condamne. Aussi bien je meure si toutes ces fariboles, ces guitares, ce Cupidon et ce Caramoussal m'ont appris quoi que ce soit sur les origines de Tart !

Nanni chercha d'abord des défaites, car il est aussi modeste que timide; puis, voyant que la marquise allait se fâalier, il se décida à la satis^ faire et nous récita son poëme. Je voudrais pouvoir vous le redire, car il fait bien les vers ; mais vous n'attendez pas que je m'en souvienne, et vous mo

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permettrez de vous en résumer la substance en deux mots.

Selon lui, TAmour, qui est aussi le dieu de la musique, vivait de toute éternité au. sein de Thar» monie ; mais, comme il est poussé irrésistiblement par sa propre nature à se* communiquer, il créa le monde, et ce monde, créé par Amour, comme Amour lui-même, ne peut être qu'harmonie. Aussi chacune des existences dont se compose l'univers et qui remplissent Tespace et le temps, exécute une partie dans la vaste symphonie composée par le dieu. Cependant Amour n'avait pu se passer de la Matière pour créer; sans elle, point de monde possible ; or, la Matière, que les anciennes théogonies confondent, non sans raison, avec la Nuit, n'est pas seulement aveugle, elle est encore sourde, insensible à l'harmonie et à la musique, et de soi, par sa pente naturelle, elle tend incessamment à ramener le monde au chaos. Assurément Tharmonie que l'Amour a déposée au sein des choses est immortelle comme lui ; mais la Malière assourdissait et aiïaiblissail plus ou moins toutes ces voix

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228 UN CnEYAL DE PHIDIAS.

dont la résonnance dcvail former Thymno éternel de Tunivers. El le dieu, du haut de son Empyrée, n'entendait monter jusqu'à lui que des accords à demi étouffés qui, par moments, ressemblaient a un confus bégayemenl ou au vagissement d'un enfant dont la langue est encore nouée; souvent aussi les parties récitantes, qui par leur nature sont les plus délicates, n'émettaient plus que des sons vagues et indécis, et l'on n'entendait qu'un accompagnement, d'une riche facture sans doute , mais qui, la mélodie manquant, ne présentait plus aucun sens à l'esprit, comme si, dans une ouverture a grand orchestre, les violons chargés d'exécuter le thème principal venant subitement à se taire, on n entendait plus que le flageolet, le trombone et la grosse caisse. L'Amour, mécontent de son ouvragé, résolut de le corriger, et,jnandant auprès de lui ses démons, qui sont ses ouvriers, comme les cyclopes sont ceux de Vulcain, il leur donna Tordre de fabriquer des lyres d'argent, ainsi faites que leurs cordes attirent pour ainsi dire tous les sons et les répèlent en en centuplant le volume. Les

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démons se mirent aussitôt à l'œuvre et travaillèrent jour et nuit à forger ces lyres, tandis que le dieu, de son côté, se réservait d'en façonner quelquesunes de ses propres mains, et c'est là qu'on vit paraître la différence qui se trouve entre l'ouvrage des démons et celui des dieux. Car les démons, dont rindustrie est admirable, apportèrent tous leurs soins a donner à leurs lyres d'argent une délicatesse et une sensibilité infinies, tellement que les bruits les plus légers et les plus fugitifs étaient répétés par leurs cordes avec une netteté et une sonorité merveilleuses. Puis, leur besogne terminée, par l'ordre du dieu, ils répandirent ces lyres dans tous les coins du monde. Mais qu'arriva-t-il? C'est que, fortement ébranlées et comme étourdies par les sons qui se faisaient entendre dans leur voisinage et les répercutant avec un éclat sans pareil, ces lyres d'argent ne pouvaient percevoir les sons plus lointains qu'apportait le vent, et ainsi chacune d'elles, se faisant l'écho d'une ou deux parties isolées du grand concert, était dans l'impuissance d'en reproduire l'ensemble. Comme

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250 UN CHEVAL DE PIIlDIJlS.

il s'en trouvait de répandues dans tous les coins du monde, la réunion de tous leurs chants formait bien une harmonie où l'Amour se reconnaissait comme dans son œuvre; mais chacune des lyres, perdue dans le petit coin de Tespace où elle avait élé jetée, redisant avec force quelques accords qui ne se reliaient à rien, cherchait en vain un sens dans ces lambeaux épars de mélodie qu'elle répétait machinalement , et les vibrations qui agitaient ces cordes, et dont elle ignorait le but et la liaison, lui causaient un vague malaise et même par instants d'indicibles souffrances. Mais TÂmour, qui ne sau^rait se plaire à voir souffrir ses créatures, appelant à son aide toutes les ressources de son art magique, fabriqua lui-même quelques lyres d*or douées de propriétés merveilleuses ; car ces lyres, façonnées par les mains de l'Amour et possédant en elles l'harmonie infuse, quelles que soient les notes éparscs qui font vibrer leurs cordes, répercutent en même temps toutes celles qui leur répondent à chaque moment de la mélodie, et partant, en quelque place de Funivers qu'elles se trouvent, repro-

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dùîsent rharmonie divine des choses.^ Aussi ces lyres d'or sont-elles la consolation et les délices des lyres d'argent, fabriquées par les démons, auxquelles elles révèlent le sens mélodique de tous les sons qui les viennent frapper; — et, aussitôt que Tune de ces lyres sacrées vient à paraître et fait retentir Tair de ses accords, on voit toutes les autres lyres, volant au-devant d'elles comme des colombes amoureuses, accourir près de cette sœur divine, et, s'empressant autour d'elle ou se plaçant sous le vent de manière que les bouffées de la brise leur apportent ses mélodies enchanteresses, toutes ensemble elles les redisent et pour quelques moments goûtent les ravissements mystérieux d'une existence qui parvient à se comprendre elle-même et 5 sentir en soi la présence d*un dieu; — et de toutes ces voix résulte un concert sublime qui va réjouir l'Amour lui-même sur son trône.

— Eh bien, madame, persisterez-vous à m'appliquer le proverbe : Tradultore^ traditore? s'écria le docteur quand Nanni eut achevé de nous réciter son poëmc. A cela près des lyres, que j'ai changées

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en guitares, instrument que j'aime à la folie, et du dieu Amour, auquel je rendais son nom classique de Cupidon, quel tort ai-jc fait à l'allégorie de notre jeune poète? Convenez même que je l'avais fort habilement amenée, car il n'est pas contestable que ma version est infiniment plus orthodoxe que le telle, sans parler des heureux changements que je me préparais à introduire dans le dénoûment. Estimant, en effet, que c'était assez de lyres ou de guitares comme cela, en place de lyres d'or je personnifiais l'art sous les traits du grand Caramoussal, lequel, un harmonica à la main...

— Suffit, mon bon docteur! interrompit-elle; faites-nous grâce de votre Caramoussal et de son harmonica, et laissez-moi entrer en explication avec notre jeune ami ; car, bien que je me flatte d'avoir pénétré le sens de son allégorie, encore voudrais-je savoir ce que ces lyres d'or et d'argent ont à démêler avec le réalisme, et je lui serais obligée de m'en éclaircir. Voyons si je vous ai bien entendu, continua-t-elle s'adressant à Nanni. Je comprends que, selon vous, l'univers pris dans son

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total qui nous flatte^ pour parler avec Bourgelaf, exécute un grand concert fort agréable ; mais, pour jouir de ce concert, il faudrait avoir des idées d'ensemble, d'un seul coup d'œil apercevoir ce qui se passe à Paris et à Pékin, et d'une seule pensée embrasser tout le cours de l'histoire universelle ; ce serait, par exemple, le vingtième siècle qui sauverait et résoudrait pour les hommes du dix-neuvième les dissonances qui leur égratignent les oreilles. Mais nous autres, pauvres lyres d'argent, c'est-à-dire nous autres, petites âmes vulgaires, le docteur et moi, par exemple, nous n'entendons et ne répétons qu'une pauvre phrase écourlée, quelques notes sans liaison dont nous recherchons vainement le sens, et nous avons grand besoin qu'une belle lyre d'or, c'est-à-dire une grande âme d'artiste, façonnée par TAmour et capable de comprendre l'ensemble des choses, daigne s'approcher de nous et berce nos oreilles et notre cœur par ses délicieuses mélodies.

— Oh ! madame, s'écria Nanni, il en est parmi ces lyres d'or qui ne sont pas des artistes de profession. . .

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— Poinl de complimenls, je vous en conjure. Je ne suis éviderameut qu une pauvre petite lyre d'argent, qui n*a jamais pu apprendre par cœur une mélodie lout entière, et je vous assure que j*ai souvent ressenti de mortelles souffrances quand mille bruils incompréhensibles faisaient vibrer toutes les cordes de mon âme, et quelquefois avec tant de force, que je voyais venir le moment qu'elles finiraient par se briser. Il y a aussi des jours où je répète à perte d'haleine de grands accords plaqués, semblables à certains accompagnements d'opéras italiens, et j'attends avec impatience que la partie récitante fasse son entrée, mais elle n'a gardé; aussi suis-je bien heureuse quand je vois approcher une lyre d'or; moi aussi, je vole au-devant d'elle comme une colombe et je lui crie du plus loin que je l'aperçois : « Viens me faire comprendre le sens du misérable accompagnement que je joue depuis vingt-quatre heures, sans savoir pourquoi! »

— Comprendre n'est pas précisément le mol, madame, reprit Nanni ; l'art n'est pas la philosophie, et les artistes ne sont pas des spéculatifs. Le

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fond de Tart, c'est la passion. Ai-je tort de penser que toute chose a ses affections, lesquelles, agissant sur notre âme, y produisent ces vibrations plus ou moins énergiques, plus ou moins prolongées qu'on appelle des passions? I^es formes, les figures et les mouvements du monde matériel, le ' travail sourd de la végétation, le parfum des fleurs, les jeux de Tombre et de la lumière, les orages et les rassérénemenls du ciel, les vicissitudes des saisons, l'éternelle succession des naissances et des morts au sein de la nature et semblablement le jeu et le drame de^la destinée, les caprices fantasques du hasard et les grands coups de la fatalité, tous les accidents de la vie et de Thistoire, en un mot, les modes infiniment variés des choses agissent sur notre âme, Témeuvent, la remuent et la passionnent. Or, la philosophie nous enseigne que Tordre universel est composé pour ainsi dire de (lésordres particuliers, de même que les dissonances sont nécessaires à toute forte et mâle harmonie, et il s'ensuit que la plupart des hommes, c'est-à-dire l'innombrable qnanlité des âmes qui

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vivent et meurent sans avoir rien pu connaître qu'un détail de l'univers, reproduisent dans leurs passions le désordre apparent des choses dont elles subissent le contact immédiat. Au contraire, les âmes privilégiées, celles qu'Amour a façonnées de ses mains et qu'il a remplies de son esprit, quelle que soit la place que le sort leur assigne ici-bas et si étroit que puisse être l'horizon de leur destinée, témoignent, dans tous leurs sentiments et dans leurs mouvements les plus secrets, de cette harmonie qui est comme leur essence et leur être; l'univers est présent dans chiicune de leurs sensations, il suffit du parfum d'une fleur, du chant d'un oiseau ou du regard d'un enfant pour faire résonner en elles la musique des sphères célestes, et toutes les passions qui les agitent forment entre elles, pour parler le langage de Platon, une espèce de chaîne j ou plutôt un merveilleux concert qui est l'écho du concert sacré de toutes les existences. Aussi ces lyres d'or goûtent-elles d'ineffables délices, inconnues aux autres âmes; mais, étant inspirées de l'Amour, elles tiennent de lui le désir

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de faire partager leurs joies, — ou, pour laisser là nos lyres, puisque comparaison n*e$t pas raison, CCS âmes supérieures éprouvent Tirrésistible besoin de se communiquer, et quelques-unes en ont la force; ce sont là ce que les hommes appellent les grands artistes ; — elles se mettent donc à créer avec des formes et des couleurs, ou avec des mots et des images, un monde où elles versent la passion qui déborde de leur sein, et cet ouvrage de leurs mains communique à tous ceux qui en approchent rinspiration sacrée dont il émane. Mais ce monde créé par les grands artistes n'est point une mise au net ni une refqpte du monde des réalités, car les disciples de TAmour n'ont pas la folie de se piquer d'embellir l'œuvre de leur maître; ils aspirent seulement à rendre visible pour tous dans leurs œuvres Tunivers tel qu'ils Taperçoivent euxmêmes, et ce que Tartiste voit et sent dans la nature, le premier venu parvient à le voir et à le sentir par le moyen de l'art, qui n'est que la nature concentrée. A cette fin, les grands artistes, examinant avec une religieuse attention la nature et la

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vie, s'efforcenl de s'approprier les procédés de la pensée créatrice, et ils étudient particulièrement les signes par lesquels l'âme des choses se manifeste dans le moindre de ses ouvrages, de même que, pour arriver à bien parler, nous éludions avec soin le vocabulaire de notre langue et les règles de sa grammaire; c'est, en effet, au moyen de ces hiéroglyphes sacrés qu'ils se créent un langage pour exprimer celte passion soumise à la loi du rhythme et de l'harmonie que leur inspire la vue du grand tout et que l'Amour, principe vivifiant et moteur du monde, distille pour ainsi dire dans leur âme, comme la mère fait passer son sang dans le cœur de l'enfant qu'elle allaite. Seulement, l'artiste a grand soin que tous ces signes, empruntés 5 la nature, par lesquels il se révèle aux petits et aux ignorants, deviennent facilement intelligibles à tous les esprits, et, à cet effet, il en accuse fortement les traits, il les expose en pleine lumière, il les dégage de tout ce qui pourrait les offusquer ou les obscurcir. Qu'on appelle cela idéaliser la nature^ j'y consens, bien que le mot ne me plaise pasî

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mais il n'en est pas moins certain que la poésie, la sculpture et la peinture se proposent non d'embellir ce qui est, mais de le résumer. C'est ainsi, par exemple, qu'un portrait peint par le Titien ou par Rembrandt est le résumé de toute une vie, et un drame de Shakspeare le résumé du livre des destins; et la seule différence qui soit entre Tart et la nature, c'est que le premier nous présente dans ses œuvres le tout en raccourci. Ce grand magicien évoque ces passions infinies, filles de TAmour, qui sont les puissances secrètes des choses, et les contraint à se révéler aux enfants des hommes par un geste, par un regard, par un mot, par un soupir sorti de leurs entrailles, et l'Amour lui-même, se rendant à ses enchantements, se déclare tout entier dans une seule des pulsations de l'univers.

— A cette heure, je vous entends, lui dit la marquise; le peintre réaliste et Poussin sont aussi exacts Tun que l'autre dans leur imitation de la nature; mais le premier peint des arbres qui ne sont que des arbres, et Poussin des arbres passionnéSj et comme remplis du sentiment qui de l'âme

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des choses a passé dans rame de Poussin, et, si la Vénus de Milo nous semble supérieure en beauté à toutes les femmes de chair cl d*os, ce n*est pas qu à la rigueur on n'en puisse trouver qui la vaillent, mais le mystère de passion que le sculp* teur a répandu dans le cœur de marbre de ses statues lui donne ce je ne sais quoi de surhumain qui nous confond.

— En d'autres termes, dis-je à mon tour, Nanni me paraît penser que les prétendus réalistes et Poussin rendent avec une égale fidélité la nature telle qu'ils la voient ; seulement, les premiers ont le malheur de la regarder avec les yeux du vulgaire, car ils ne sont, à le bien prendre, que des lalents incomplets qui affeclent de convertir en système rimpuissance de leur pinceau et la stérilité de leurs inspirations, — et il y a loin de leurs magots et de leurs poussas à ces casseroles si bien étamées où van Ostade nous fait découvrir toute une vie d'ordre, d'honnête aisance et de douces joies domesliques, c'est-à-dire une des manières les plus assurées d'élre heureux en ce bas monde.

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— Oh ! ne moralisons pas, cela nous mènerait trop loin, dit la marquise. Occupez-vous plutôt, Nanni, de résoudre une difficulté qui m'incommode. Nos lyres d'or répètent toutes le même air, la même hymne glorieuse de l'Amour, et partant je ne vois pas quelle place cela laissera à Toriginalité des artistes.

— L'Amour y a pourvu, répondit-il ; car, oulrç qu'il a donné à chacune de ces lyres un timbre particulier, il a eu soin de les monter sur des modes différents, celle-ci sur le dorien, celle-là sur le phrygien, telle autre sur Tionien ou le lydien, et ainsi l'harmonie de l'univers, en résonnant sur leurs cordes, revêt le caractère particulier de chaque instrument, et voilà pourquoi des œuvres d'un grand artiste s'exhale une certaine pas^ sion déterminée dont la contagion est irrésistible. Ainsi, madame, quand vous avez lu Shakspeare, vous sentez en vous cette ironie suprême qui se joue librement de toutes choses; l'Arioste vous communique ces joies folles de sylphe et de lutin qui ranimaient lui-môme; le Tasse nous plonge

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dans une émotion voluptueuse; Aristophane laisse sur nos lèvres le rire élineelanl d'un Silène qui â bq rivresse dans la coupe d'or des dieux, et Molière nous remplit d'une mâle gaieté môlée d'une certaine amertume bienfaisante qui fortifie le coeur.

Des toiles du Poussin se dégage je ne sais quelle rêverie majestueuse, et Claude Lorrain, dont le pinceau célébra les fêtes de la lumière, enveloppe nos pensées comme nos regards de cette vapeur dorée qui inonde ses paysages. L'admirable morceau de Haydn, que nous exécutâmes hier sur votre piano, vous laissa dans l'âme, disiez- vous, comme une facilité de vivre qui vous charmait, tandis que telle sonate de Beethoven fait naître en vous comme le sentiment du grand apaisement qui suit une lulte et d'un éclatant triomphe remporté sur les contradictions douloureuses dont l'histoire abonde aux époques de tourmentes révolutionnaires ; — si demain nous jouons la symphonie de Mozart que vous savez, vous sentirez des ailes vous pousser, avec lesquelles vous voltigerez

UN CHEVAL DE PHIDIAS. 2i3

sur la surface de la vie, comme la mouette dans ses ébats capricieux rase la surface des flots où, laissant tremper par.inslanls Textrémilé de ses plumes, elle repart soudain vers le ciel en poussant des cris d'allégresse. Et chacune de ces passions, où se retrouve l'universelle harmonie, est une des voix dont se compose le cœur des Idées, conduit et présidé par TAmour.

— Et notre cheval ! dit-elle en souriant, il est bien temps d'y revenir.

— Ah! madame, dit-il, les Grecs, furent passés maîtres dans cet art de déposer une passion au sein d'une œuvre comme une âme qui la fait vivre et de la manifester par les signes les plus parlants et les plus expressifs, en ayant soin d'y subordonner tellement tous les détails, que tout contribue et concoure à fortifier l'effet général. Ainsi procéda le grand sculpteur chargé de sculpter sur la frise du Parthénon Timage de cette magnifique procession qui, le dernier jour de la fête des Panathénées, entrait du Céramique extérieur dans la ville, et, après s'être déroulée lenlemeril dans les rues et sur

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les places, montait à la citadelle pour y déposer aux pieds de Minerve Poliade le nouveau peplos brodé par des mains virginales. Son premier soin fut de se pénétrer de Tesprit de son sujet et d'imprimer à cet immense ouvrage le caractère de Tauguste cérémonie qu'il avait à représenter. C'était une fête que devait reproduire son divin ciseau, et le génie de la fête respire partout dans son œuvre, je veux dire ce calme, cette sérénité que produit l'oubli momentané de tous les labeurs ingrats de la vie journalière, la douce liberté et le joyeux essor d'esprits qui se délassent, qui se détendent, qui, au sortir des tracasseries de l'agora et des luttes orageuses du Pnyx, se donnent du relâche et prennent le temps de respirer et de jouir d'eux-mêmes, en un mot, ce repos réparateur qui, suspendant les fatigues de la pensée et les pour* suites inquiètes du cœur, communique à l'âme une suprême et délicieuse légèreté. Oui, corps et âme, tout est merveilleusement léger dans ce bas-relief incomparable, hormis toutefois ces béliers, ces taureaux, ces métèques, habilement distribués de

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UN CHEVAL DE PHIDIAS. *2i5

place en place par l'artiste, qui connaissait mieux que personne le puissant effet des contrastes. Us sont légers comme le vent, ces chevaux, dont à dessein il emprunta les modèles à la race la plus légère qui soit au monde, chevaux façonnés et assouplis par l'école athénienne et qu'il s'est attaché à alléger encore en supprimant tout harnachement et en redressant leur crinière, qui, retombant, eût risqué d'alourdir leur svelte encolure. Et comme elles sont légères, et pour ainsi dire délivrées de tout incommode fardeau, les âmes qui se révèlent dans le regard et le geste des magistrats, dans la beauté vénérable des vieillards, dans la démarche aisée des jeunes vierges portant leurs patères ou leurs corbeilles, dans l'action libre et dégagée des musiciens jouant de la flûte ou de la lyre, dans les formes délicates des éphèbes et jusque dans leurs tuniques aux plis ondoyants et dans leur manteaux flottant gracieusement dans l'air, enfin dans cette foule innombrable de personnages, tous pénétrés d'un même sentiment, inspirés d'une même pensée, et dont les contours et les figures ont été

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creuses dans le marbre avec une incompréhensible vérilé par quelques traits fugilifs du ciseau le plus délicat et le plus délié qui fut jamais! Et ainsi, sur ce bas-relief colossal, où la nature est rendue avec une fidélité sans pareille, Phidias a retrace la grande procession des Panathénées avec Tintinie variété de ses aspects et de ses épisodes, — et sur ces quatre cents pieds de marbre respire une seule passion qui anime tout, qui remplit tout, qui est comme l'âme de ce grand ouvrage, de même que, dans la vie d*un noble cœur, un seul grand sentiment, comme un souffle insensible, répand partout la mesure, Tunité et l'harmonie I

Nanni avait prononcé celte tirade avec l'accent de l'enthousiasme ; sa voix était devenue vibrante; son front rayonnait, ses grands yeux brillaient d'un feu sombre. Jamais je ne l'avais vu si beau.

Apparemment la marquise en jugeait comme moi ; car elle s'oubliait à regarder cette noble tête inspirée, et, quand, en prononçant ces derniers mots, Nanni releva sur elle ses yeux, qu'il avait

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tenus jusqu'alors fixés au sol, il rencontra son ardent regard fixé sur lui, regard plein d'un doux poison que le cœur du jeune homme but à longs traits. Un trouble délicieux s'éleva en lui, et, pour le dissimuler, il baissa la tête en se penchant sur Ugly, qu'il caressa d'une main fiévreuse. Heureusement pour lui, il ne s'avisa pas de regarder de nouveau la marquise, car cette fois elle n*eût plu§ offert à sa vue qu'un front sévère, un regard glacé et un visage dédaigneux et hautain.

— Je vous comprends, marquise, lui dis-je en moi-même, c'est un hommage d'artiste que vous venez de rendre à la lieautè de cet enfant, et vous lui en voulez d'avoir pu s'imaginer que votre cœur s'était mis de la partie.

Ce petit jeu de scène, qui m'intéressait, me parut avoir échappé à Taltention de nos amis. Le chevalier s'était éloigné de quelques pas pour examiner un buisson de roses, jugeant qu'il était de sa dignité de ne pas écouter Nanni jusqu'au bout; le docteur était occupé à souffler sur les charbons de son narghilé, qui menaçaient de s'éteindre ;

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l'abbé, qui, depuis le commencement de cet entrelien, n'avait donne signe de vie, immobile comme une souche, son chapeau enfoncé sur ses yeux, les bras croisés sur sa poitrine, regardait évidemment ses pensées flotter dans les espaces imaginaires.

Quant à milord, qui venait de terminer son pipeau, il se mit à en tirer d'un air grave quelques sons aigrelets et nasillards qui causèrent à la marquise un tressaillement douloureux. Elle porta vivement ses mains à ses oreilles en s' écriant :

— Grand Dieu ! milord , que le ciel confonde votre musique ! Nous venons d'entendre le souffle de l'univers passant sur les cordes des lyres d'or, et vous prenez ce moment pour nous déchirer les oreilles avec votre infernal pipeau I

Et, Yoyant que, nonobstant ses reproches, il continuait de souffler dans son instrument avec un flegme imperturbable :

— Ah ! ce pipeau ! s'écria-t-elle en se levant de sa chaise, je ne l'entends que trop souvent ; depuis ma naissance, il me poursuit ; il a troublé toutes

les fêtes de ma vie .. Milord! milordl vous ôles sans pitié !

Et, disant cela, saisie d'un trouble inexplicable, elle se sauva dans le jardin, où elle disparut derrière une charmille.

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Le chevalier et le docleur étaient partis à la recherche de la marquise, tandis que milord conlinuait son improvisation musicale à la barbe de l'abbé, qui, assis en face de lui, ne faisait mine d^cnlendre son enragé concert. Je les laissai aux douceurs de ce lôte-à-lêle, et, ni'emparant du bras de Nanni, je l'emmenai du côté du petit pont. 11 me suivit sans résistance, plongé qu'il était dans une rêverie au moins aussi profonde que celle de l'abbé.

J*ai toujours aimé à m'occuper des affaires des autres et j'ai plus d'une fois rempli cahin-caha les

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fonctions de suppléant de la Providence, laquelle, en vérité, laisse beaucoup à faire à ses substituts. Chacun a sa marotte, la mienne est de me piquer de lire couramment dans les cœurs et de déchiffrer les visages à livre ouvert ; je tâte volontiers le pouls aux malades et je me crois beaucoup plus versé dans la science du diagnostic que dans l'histoire du gorgerin des colonnes ioniques. Il y a dans ma figure, je vous Tai déjà dit et je ne crains pas que vous me démentiez, quelque chose qui commande la confiance. Aussi est-il arrivé quelquefois que des cœurs blessés s'ouvraient à moi de leurs peines et se remettaient entre mes mains pour être guéris. Sans mentir, je peux me rendre le témoignage que je n ai jamais tué de clients; je puis même me vanter d'avoir guéri à Rome, l'année dernière, une vieille douairière russe qui se plaignait d'être incomprise, et son canari, qui se mourait de la pépie. Cette double cure m'inspira une grande foi en ma lancette, en mes juleps et en mes magistères, et de cejour je me promis de ne manquer aucune occasion de protiiguer mes soins

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à Thumanité souffrante. Aussi, dès que j'eus été initié à la petite partie de cœur qui se jouait entré Phidias, la marquise, le comte de B... et Nanni, je jurai mes grands dieux que je serais le Deus ex machina du dénoûment. Le comle de B... m'intéressait, et je ne délibérai pas à épouser chaudement sa cause. Grâce à ma sagacité habituelle, j'avais deviné sur-le-champ qu'il était aimé et que la marquise, en vraie coquette, désirant réveiller un peu sa tendresse, qui lui paraissait peut-être trop tranquille, s'était amusée à s'entêter plus que de raison de Phidias et de Nanni pour exciter sa jalousie. Malheureusement, l'événement avait dépassé ses prévisions; à la suite de taquineries et de picoteries trop multipliées, on s'était aigri, on s'était boudé, et ce petit manège avait fini par une brouille en forme. Après la rupture, la niarquise avait cru devoir à sa fierté blessée d'effacer de son cœur le souvenir d'un amant trop susceptible et trop exigeant; mais en vain s'était-elle combattue, sa passion était demeurée maîtresse du champ de bataille; de là ses impatiences, ses accès d'humeur

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et d'irritation; de là certains retours mélancoliques sur le passé, certains soupirs mal étouffés, certains petits trépignements fort expressifs, certains regards qui semblaient dire : « Sœur Anne, ne voyezvous rien venir? » Mais celte âme fière avait tw)p d*énergie pour s'abandonner; elle usait de tous les moyens pour tromper son ennui et pour s'étourdir sur son chagrin; cette lyre d'argent écoutait do toutes ses oreilles le sublime récitatif entonné par les lyres d'or ou par Iharmonica du grand Caramoussal et s'essayait à le faire redire à ses cordes... Inutiles efforts I son cœur soupirait de préférence un petit chant plaintif dont la mélancolie la gagnait, et, dans ces derniers jours, bien qu'elle s'en cachât avec soin, je m'étais convaincu, en dépit des dénégations de l'homme ennuyé, qu'elle était à bout de résistance et que son orgueil, menacé dans ses retranchements, ne songeait plus qu'à faire une retraite honorable.

Dans sa dernière lettre à milord, le comie désespéré et se défiant des talents diplomatiques du digne baronnet, m'avait désigné pour l'avocat

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auquel il commettait le soin de plaider sa cause. Celte marque de confiance m'avait singulièrement flatté et j'étais, bien décidé à ne pas faillir à mon mandat. Une seule chose me chagrinait, — le coup terrible que j^allaia porter à Nanni, Je m'étais décidé à prendre langue au préalable avec lui et à le préparer à son malheur, et, rêvant aux moyens d opérer la cataracte du pauvre enfant et d'amputer ses illusions en le faisant souffrir le moins possible, ^ maudissais le regard qui, faussement interprété par son cœur crédule de poète et d'amoureux, venait de le remplir d'une indicible joie et d'ajouter encore aux difficultés de mon entreprise;

Cheminant donc avec lui du côté du petit pont, je me disais : « Tâchons de lui faire entendre raison, mais usons de ménagements; traitons avec douceur cette pauvre âmè malade, il est des blessures^u'ilnefaut toucher que d'une main légère...» Et, là-dessus, adoucissant le timbré naturellement un peu rude dé ma voix, je lui dis î

— Mon pauvre enfant, vous êtes fou !..*

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Il tressaillit, leva les yeux sur moi, ramena sa tête en arrière d'un air superbe ; puis, la laissant retomber sur sa poitrine, il me retira son bras et continua de marcher sans mot dire.

— Mal débuté! me dis-je. Je n*ai pas le sens commun ; je me promets de le ménager, et j'entame la conversation par un coup de poing...

Je me mis à me creuser la tête pour trouver un nouvel exorde qui fût doux, engageant, insinuant, et je le méditai si bien, que nous arrivâmes au petit pont sans que j'eusse rouvert la bouche ; mais, la, confus de la stérilité de mon génie, je tentai une seconde fois de rompre la glace à tout hasard, et, d'une voix que je m'efforçai de rendre caressante et doucereuse :

— Nanni, lui dis-je, quelle extravagance est la vôtre!...

Vous voyez que je n'étais pas varié dans mon exorde. Encore n'en pus-je dire davantage ; car il m'interrompit vivement en me montrant du doigt un Albanais qui passait avec sa fustanelle blanche 'bien tuyautée, et il me dit :

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— Ou prétend que ces gens-là descendent des Pélasges. Voué pouvez lire là-dessus un gros livre allemand, intitulé je ne sais comment; on le dit très-instructif; l'auteur est parfaitement sûr de son fait, comme le sont tous les savants allemands en général. Ma foi ! Ten croira qui voudra I

Puis, faisant volte-face d'un air dégagé, il s'achemina du côté du café en sifHotant un petit air entre ses dents. Je le suivis en le regardant de travers.

— Ah ! tu ne veux pas m'entendre ! lui disais-je à part moi, et tu te mets en révolte, méchant enfant! Mais ne t'imagine pas que je sois si facile à rebuter ! lu as beau faire, tu finiras par me prêter l'oreille !

Et, me remettant en quête d'un nouvel exorde : « Ah çà! ne saurais-je débuter autrement que par une apostrophe, me disais-je, figure brutale peu goûtée des enfants mulins?» Mais je m'ingéniais en vain; ni l'enlhymème, ni Thypolypose, ni la catachrèsc ne m'étaient propices, et, au moment d'ouvrir la bouche, rien qu'à regarder cette noble

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jeune tête à la fois si fi^e et si ddicate, toute ma rhétorique s'en allait à vau-Feau. Je peinais, je soufflais, je me battais les flancs, je me grattais le front, j'ôtais mon chapeau, je passais ma main dans mes cheveux, je remettais mon chapeau, je frottais l'index de ma main gauche contre la paume de ma main droite, je me pinçais les joues, je taquinais ma barbe grise, et tour à tour je faisais de grandes enjambées aussi imposantes que le mouvement d'éloquence dont j'étais sur le point d'accoucher, ou bien, tortillant des jambes, je faisais de jolis petits pas rapides et pressés coYnme les subtils raisonnements dont j'aurais voulu enlacer ce garçonnet, et tantôt je baissais la tète d'un air grave, tantôt, relevant les yeux, je les promenais à droite et à gauche, je contemplais la rivière , les lauriers-roses, les arbres, le ciel; — tout cela n'y servait de rien, et plus je suais d'ahan, moins je me sentais inspiré. Et lui, je crois, s'apercevait et jouissait intérieurement de mon embarras; il y eut même un moment où je crus voir passer un sourire malin sur ses lèvres, et pour le coup, piqué au vif.

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comme nous arrivions pour la seconde fois près du petit pont, je le frappai bi'usquement sur Tépaule, et, d'une voix assez retenlissante pour allirer Tallention des passants :

— Ah çàl m'écriai*je, qu'espérez-vous?

L*iiUerrogalion ne me réussit guère mieux que

l'aposlrôphe. Le rouge de la colère lui monla au visage, et, me loisant des pieds à la tête :

— A qui en avez-vous? me répondit-il, et qui vous donne le droit de m'interroger?

Mais,<^ette fois, j'étais résolu à ne point lâcher prise, et, m'emparant de nouveau de son bras, je lui dis en baissant la voix :

— Pauvre insensé T tout à Theure lu t'es trahi. Ton âme est venue dans tes yeux, et' le moins! clairvoyant a pu surprendre ton secret. Fuis, je t'en conjure, fuis pendant qu'il en est temps encore. L'air qu'on respire ici t'est fatal. Imprudent ! tu te fais une fêle de là voir, de rapprocher, et chaque jour une goutte de ce poison que distillent ses yeuxiombe sur ta blessure, et tu souffres, tu te consumes^ tu péris. ..

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11 avait changé de contenance; doucement il posa sa main sur ma bouche, et je vis deux larmes jaillir de ses grands yeux bruns et couler lentement^ sur ses joues.

— Je n'espère rien, murmura-t-il tristement, je ne demande rien, je ne désire rien...Maisi si c'est ma fantaisie de souffrir, quel inconvénient y voyez -vous?

Il se tut un moment, puis il reprit en s'animant :

— Oui, je suis un fou, un pauvre fou; ce qui n'empêche pas que tout à l'heure je lui ai plu pendant l'espace d'une seconde, ses yeux me Font marqué, et je vais me nourrir de ce souvenir pendant bien dès jours. Ah ! si vous saviez le bien que m'a fait ce divin regard et les belles choses qui pourraient germer là, ajoula-t-il en se frappant le front, si elle. me regardait plus souvent avec ces yeux-là! Mais, à l'avenir, je saurai me contraindre, je vous promets de m'observer davantage..,

. — Il ne s'agit pas de cela, lui dis-je eit colère, mais de se comporter en homme et de sortir ré-

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solûment d'une situation fausse. Croyez-m'en, le possesseur légitime d'un cœur où vous n'avez rien à prétendre ne tardera pas à revenir, et il y va de votre dignité de ne pas attendre qu'on vous chasse pour lui complaire.

Il fronça le sourcil, et, jetant sur moi des yeux enflammés :

— Eh! qu'il revienne I s'écria-t-il avec emportement, et nous verrons comme il sera reçu. Mais qu'y a-t-il, grand Dieu ! enlre elle et lui? Parlentils la même langue? leurs âmes peuvent-elles s'entendre 7 Et vous la croyez capable...? Ah! c'est à mon tour de vous dire: Sttidia le donne ! C'est une science où vous n'avez pas pris vos degrés.

Mais moi, me plaçant en face de lui et le regardant dans les yeux :

— Eh bien, soiti lui dis-je, je veux, sot enfani, que tu aies raison de croire, d'espérer... Mais as-tu donc oublié celle qui, à cette heure, à Venise, soupire en pensant à toi, celle qui t'aime, qui t'attend, à qui tu as engagé la foi et qui ne sait pas, hélas ! que lu Tas déjà trahie dans ton cœur; celle enfin

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dout tu reçus peut-être une lettre hier encore, pauvre lellre raouillée de larmes gue tu t'es gardé d*ouvrir et qui te brûlerait les mains si tu y touchais?...

Je n'en dis pas davantage, car il était devenu pâle comme la mort, et, voulant Bfte répondre, ses lèvres tremblèrent, il balbutia quelques mots confus ; puis tout à coup, par un effort désespéré, dégageant impétueusement son bras, il réussit à m'échapper et s'enfuit à toutes jambes du côté de la tonnelle.

Je le suivis, sans chercher à le rejoindre ou à le rappeler, et, chemin faisant, je me disais: « Après tout, qu il en ait le cœur brisé, que m'importe! » El je me mis à fredonner une ariette d'opéra-comique. Puis j'ajoulai : « Pourtant, j'y aurais regret ; car c'est un grand cœur, et seulement avec un de ses morceaux on ferait dix cœurs de marquise de giandeur raisonnable. )> En faisant ces réflexions, j'arrivai à rentrée de la tonnelle^ et, avisant, à l'endroit où l'abbé s'était assis, un pelit volume gisant à lerre, j'y reconnus le livre qui ne le quittait pas

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et que j'avais pris jusqu'alors pour un bréviaire. Je le ramassai et je 1* ouvris. Ce prétendu bréviaire, écrit tout entier de sa main, renfermait une copie de quelques extraits du Benjamin major et minor de Richard de Saint-Victor, de la Républiqtie de Platon, du Traité de l existence de Dieu de Fénélon, et de t Éthique de Spinosa.

— Étrange bréviaire! me dis-je, et dans quelle société d'originaux me suis-je faufilé!

Je fourrai le livre dans ma poche et me mis en devoir de rejoindre nos gens, qui, rassemblés sur un terlre, à l'extrémité du jardin, formaient cercle autour de l'abbé, adossé contre un citronnier.

— Mon cher abbé, disait la marquise en lui montrant la couronne qu'elle tenait à la main, ne vou^ lez'vous pas prendre part à ce concours et disputer, vous aussi, ce précieux diadème, dont j'aurais tant de plaisir à parer votre tête?

Et, comme Tabbé marquait par un geste qu'il se jugeait indigne d'un si grand honneur :

— Du moins, poursuivit-elle, ne pourrons-nous

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savoir si vous approuvez tout ce qui s'est dit aujourd'hui au sujet et à propos de notre cheval?

— Vous avez tous parlé d'or, répondit-il; mais parlez demain encore et après-demain, vous n'aurez jamais tout dit.

— Mais ne nous direz-vous pas..,?

— Oui, oui, je vous le répète, vous avez fait merveille, vous avez accommodé de toutes pièces l'écleclisme, vous avez taillé des croupières à l'idéalisme, vous avez serré le bouton au faux réalisme, et que sais-je encore ? Tous avez seulement oublié une chose, une misère, en vérité...

— Quoi? dit-elle.

— Vous êtes comme des gens qui, pénétrant dans un palais, en étudient curieusement l'architecture, les statues, les tableaux, les meubles, etne daignent pas donner une pensée,accorder un regard à la maîtresse de la maison.

— Je ne vous entends pas, dit-elle.

— Parlé-je hébreu? répondit-il. N'est-il pas vrai ue le premier qui a parlé nous a entretenus du

cheval seulement et de rien d'autre? Le second,

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s' apercevant que ce cheval portait un cavalier sur son dos, a disserté sur le cavalier et sur le cheval. Le troisième', s'avisant que ce groupe équestre faisait partie d'une frise, Ta traité comme Tun des détails d*un ensemble. Mais il n'est venu à Tesprit d'aucun de vous que cette frise était la frise d'un temple, que ce temple était le temple de la divine Sagesse ; — et maintenant ai-je tort de vous reprocher d'avoir pensé à tout, hormis à la maltresse de la maison ?

— De tout temps, dit le docteur, ce fut le partage des abbés d'enseigner la galanterie à la fois par leurs préceptes et par leurs exemples.

I/abbé ne parut pas l'entendre, et, ôtant son chapeau, qu'il se mit à tortiller entre ses doigts :

— Parmi les hérésies sans nombre, nous dit-il, qui ont été débitées sur l'histoire de l'art, on a imaginé de faire entre le classicisme et le romantisme la belle distinction que voici : Les classiques, a-t-on dit, ont une façon de concevoir leurs sujets qui leur permet de les réaliser en entier; leurs conceptions et leurs œuvres sont adéquates, ce sont

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(les grandeurs égales qui se couvrent parfaitement; partant) les créations de T art classique présentent à Tesprit un sens complet qui s'entend de lui-même, et, quand nous Tavons saisi, nous sommes satisfaits, il ne nous reste rien à deviner. Au contraire, les conceptions des romantiques sont des quantités imaginaires qui ne sont point réalisables; leur fantaisie, dans ses caprices hardis, s'éprend de certains types indéfinis et chimériques qui dépassent tous les moyens d'expression connus.; aussi ne les peuvent-ils représenter qu'indirectement, par le moyen d'indicalions vagues dont le mystère nous fait rêver et nous pousse à compléter par un effort de notre intelligence cet objet démesuré que l'artiste n'a pu révéler tout entier à nos sens. En d'autres termes, les classiques ont des imaginations si précises, si nettertient définies, qu'elles se peuvent eîcprimer directement et en leur entier au moyen de signes empruntés à la nature, et ainsi leurs œuvres, offrant à nos regards des formes bien dessinées et des contours arrêtés, éveillent en nous des images claires et distinctes

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qui calraent notre esprit en le fixant, — tandis que les romantiques, ne pouvant révéler que par des allusions détournées et des symboles mystérieux les sentiments vagues et profonds qui les agitent, nous laissent à deviner le mot de legrs énigmes et par leurs sous-entendus nous jettent dans une rêverie sans limites et sans fin. Et, là-dessus, ces habiles critiques, se partageant en deux classes selon la pente naturelle de leur humeur, se sont mis, les uns à célébrer la profondeur du romantisme, déclamant avec emphase sur la sentimentalité, sur la rêverie, sur le mysticisme, sur la soif de l'infini, — les autres à préconiser, au contraire, le calme, le repos, la tranquillité que respirent les œuvres des artistes grecs,— ignorant, les premiers, qu'un artiste incapable de donner une forme complète à son idée est un artiste manqué, un impuissant, un misérable avorton, — et les autres qu'un art tranquille est un art exécrable... Justice céleste! Un architecture tranquille, une peinture tranquille, une musique tranquille... Ahl si les Grecs ont fait de l'art tranquille, réduisons en

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26i UN CHEVAL DE PHIDIAS.

poudre toutes leurs œuvres ! car enfin, s'il n'est question que de me tranquilliser, les fumées d'un bon souper ou une bonne pipe chargée d'opium feront bien mieux mon compte que les statues, les poèmes et les» sonates les plus calmes de l'univers!... Attribuer aux marbres de Phidias les vertus des narcotiques I Ceux qui en jugent ainsi sont ces mêmes gens qui ne s'aperçoivent pas que, dans le moindre morceau de la plastique grecque, il y a cent fois plus de mouvement que dans les sculptureSjles plus tourmentées des modernes; ces mouvements leur échappent, parce que l'artiste les a maintenus dans un parfait équilibre. Témoin ces danseuses sculptées sur le fragment de vase récemment déterré à l'Acropole, et qui méritent cet éloge décerné par Socrate à un jeune baladin : « Remarquez cet enfant, il danse avec tout son corps, nulle partie de sa personne ne demeure oisive ; sa tête, son cou, ses mains, tout en lui remue comme ses jambes. » Nos partisans de l'art tranquille soutiendront que ces danseuses sont tranquilles, parce que tous leurs mouvements se combinent dans une par-

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faite harmonie... La vérité est qu elles ne dansent pas, leurs pieds sont des ailes, elles volent comme des oiseaux...

— Le mot de Socrate que vous avez cité, interrompit le docteur, me fait penser à Garrick reprochant à Préville, un jour que celui-ci, dans une promenade à cheval, contrefaisait Thomme aviné, que tout en lui était bien d'un ivrogne, à la réserve de ses jambes, qui semblaient n'avoir bu que de l'eau,

— Malheur, continua l'abbé, malheur à celui que Tart grec laisse tranquille ! 11 est né tranquille, le pauvre hère, et la mort ne lui fera pas événement, car il s'est arrangé à mourir d'avance. Et malheur aussi à celui qui demande aux Muses de le plonger dans d'oisives et languissantes rêveries I Car les passions qu'inspirent un art sain sont des principes d'action; je veux dire qu'elles tiennent de la joie, laquelle n'est pas un repos, mais la suprême activité de l'âme. Loin de respecter notre repos, Sophocle et Phidias excitent en nous des aspirations infinies comme le monde ; mais ils

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exaltent notre force en même temps que nos désirs, et, transformées par leur génie, nos âmes deviennent semblables à des aigles à qui leur cachot, vouant à s'entrouvrir, laisse apercevoir le soleil; à celte vue, ivres de lumière, ils battent Tair de leurs ailes immenses, et, une force inconnue entrant au cœur de ces rois captifs, ils brisent leurs chaînes, s'élancent dans l'espace et montent en tournoyant vers Tastre adoré. Et voilà ce que c'est que la joie, — une aspiration vers le ciel, qui nous rend capable de le conquérir, un amour infini qui embrasse dans une étreinte victorieuse l'objet de ses convoitises, un désir sans limites qui ne renaît sans cesse que pour renouveler les délices de la possession!

— Ls^Utiay murmurai-je entre mes dents, est hominis transitio à minore ad majorem perfectionem. Décidément, il y a du Spinôsa dans votre fait, monsieur Tabbél

Mais la marquise m'imposa silence par un geste impérieux, et l'abbé, qui ne ni'avait pas entendu, continua en ces termes :

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— Une église gothique, disent ces habiles gens, avec ses ogives élancées qui semblent monter à Tescalade du ciel, emporte Tâme dans l'infini; un temple grec nous laisse sur la terre, nous calme, — image de paix et de repos. Or, mes amis, vous savez ce qui en est. Dès la première fois qu'on vous conduisit au Parlhénon, ce n est pas le jrepos que vous y trouvâtes, mais je ne sais quel élancement irrésistible qui vous entraînait au séjour de la divinité. Et cette impression n'est pas produite seulement par la Jégèreté des colonnes progressivement décroissantes et rendues plus sveltes encore par ces cannelures qui, augmentant leur surface, paraissent la diminuer; mai?, vous le savez, toutes ces colonnades, comme les quatrie murs de la eella, s'inclinent légèrement vers l'intérieur; au lieu d'être parallèles, elles semblent partir pour aller se rejoindre dans l'espace et graviter vers un centre placé à une hauteur infinie ;— et voire regard et vos pensées moulent avec elles, et, continuant leur mouvement, s'élancent dans les profondeurs du ciel à la poursuite de ce centre imaginaire.

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Ainsi, par un artifice de son génie, Ictinus, avec ses colonnes de trente-cinq pieds, produit sur vous le même effet que nos gothiques avec leurs piliers gigantesques et leurs triples étages de colonnettes juchées les unes par-dessus les autres... Grand principe de Tart grec : — Dissimuler soigneusement ses intentions et produire les plus grands eifets par les moyens les moins apparents... L'église gothique nous crie, à peine entrés dans sa nef : « Je me propose de Remporter au ciel. » Le temple grec affecte de vous diie : « Je reste ici-bas avec toi^ » et, par une ruse divine, il vous enlève 2( la terre, et il n'est pas de télé de cathédrale qui fasse monter si haut vos pensées, puisque vous voyez où se termine Teffort de Taudacieuse ogive, tandis que nos colonnes doriques gravitent vers un point de lespace qui échappe à nos regards. Et quand je parle d'effort, c^est là le point. Partout dans Téglise gothique vous le sentez, et un effort tourmenté comme une prière qui désespère d'atteindre à Dieu, tant il est haut, — et le grand travail de celte aspiration doulou-

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reuse vous fait ressenlir celle impression d'écrasement dont vous n'avez pu vous défendre à Fribourg, à Cologne ou à Strasbourg. Mais, au Par- Ihénon, nul effort, nulle fatigue; vous montez, montez avec ces aériennes colonnes... « Qu'il est facile d'aller à Dieul » vous dites-vous; — votre cœur se dilate et une joie céleste s'empare de tout votre ôtre... C'est ainsi que, dans rarchitecture de sa maison, se révélait l'âme de la déesse protectrice d'Alhènes ; car cette divine Sagesse, dont Phidias (ixa dans l'ivoire les traits immortels, est le principe et l'intarissable source de cette joie de raison qui exalte toutes les puissances de l'âme. Et, de même que celte auguste souveraine se manifestait dans la structure et l'ordonnance de son temple, tout dans la décoration de ce magnifique édifice annonçait son règne et proclamait son pouvoir. Sur les frontons, Phidias avait fait sculpter par ses élèves (car il n'y a pas d'apparence que son ciseau ait pu suffire à un ouvrage si gigantesque) la naissance de la déesse qI le triomphe qu'elle remporta sur le dieu de la mer. A leur tour, les

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i74 UN CHEVAL DE PHIDIAS.

métopes de la frise extérieure racontaient à tous les yeux les exploits des héros, ses nourrissons et ses confidents, les monstres vaincus et détruits, le courage discijjliné faisant justice de la force brutale, la civilisation naissante, les origines de Tagriculture et de tous les arts de la paix. Ainsi, représentée en personne dans les sculptures en ronde bosse des frontons, elle apparaissait encore, quoique invisible, dans la frise en demi-relief, se manifestant dans les prouesses de ses favoris et par leurs mains ensemençant les guérets, étouffant la barbarie frémissante, promulguant les lois et faisant lever de terre à la fois les moissons et les cités. Mais la déesse, après ayoir fondé son empire dans le monde, ne s'est pas retirée de son peuple, elle n'a pas rompu son pacte avec lui ; elle continue de se révéler à ses enfants, de leur prodiguer ses bienfaits et de les favoriser de ses inspirations ; la sainte magie des prières et des sacrifices la fait descendre de son ciel ; invisible, elle assiste aux cérémonies de son culte, elle les anime et les consacre par sa présence. Aussi la décoration de son

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sanctuaire fût-elle demeurée incomplète si Phidias n*eût représenté sa fête sur la frise de la cella... Ici, il ne s'agissait plus de héros travaillant isolément à propager son règne, mais d'un peuple en* lier qui, dans une religieuse communion d'actes et de pensées, célèbre la gloire de sa divinité et lui offre ses hommages ; aussi celte seconde frise, travaillée en bas-relief, au lieu d'être partagée en métopes représentant des sujets détachés, se composa de parties étroitement liées dont l'ensemble forma pour ainsi dire un seul morceau de sculpture ; — et, comme cette grande scène ne se passait plus dans le ciel,^ ni dans le monde prestigieux des légendes héroïques, mais sur la terre, dans les rues d'Athènes, à l'époque même où vivait le grand sculpteur, il y multiplia les épisodes les plus ordinaft'es et les plus familiers, marquant par là que, si la déesse avait assisté Thésée immolant les Centaures^ volontiers aussi elle reposait ses regards sur deux humbles e;ifants qui^ parés d'inno* cence et de modestie, conduisent une victime à ses autels. Mais notez cecij tout chef-d'œuvre de Fart

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276 UiN CHEVAL DE PHIDIAS.

classique ou romantique, quoi qu'en disent les pédants, est un monde qui a son horizon, ses lointains. Seulement, dans Tart grec, comme dans les paysages de la Grèce, les lointains ne se perdent pas au sein d'une brume grisâtre qui en noie les contours, ils sont baignés d'une vapeur transparente qui tout ensemble les éloigne au regard et dessine toutes leurs formes avec une céleste clarté... Et notre frise aussi a ses lointains lumineux dont les merveilles se révèlent aux regards atten* tifs! Une fêle religieuse — prenez-y garde, Nanni, — est plus qu'une réjouissance nationale en Thonneur d'un dieu. Quand se célèbrent les cérémonies de son culte, la divinité sort de son sanctuaire, pour se répandre sur son peuple ; elle lui communique son esprit, elle se donne à lui en pâture, pour quelques heures du moins «lie le fait vivre de 80 vie et le nourrit de son âme... L'un de vous, je ne sais plus lequel, a remarqué avec quel bonheur Phidias a su, par ses têtes de bélier et par les bonds pesants de ses taureaux, faire ressortir la merveilleuse légèreté de ses chevaux barbes. Mais

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ces chevaux eux-mêmes servent de repoussoir à leurs cavaliers. Moi aussi, je crois retrouver entre eux une certaine harmonie qui témoigne, comme on nous Ta dit, qu'ils furent élevés à la même école. Seulement, cette harmonie n'exclut pas le contraste. La force et la beauté qui jouissent d'ellesmêmes, un cœur énergique mais discipliné, qui se complaît dans l'obéissance, un âme qui a appris la musique, voilà ce qui, joint à une expression délicieuse [de douceur et de tendresse, parait sur ces nobles têtes de chevaux... Mais vraiment le front 4e leurs cavaliers en dit bien plus encore; un souffle mystérieux y a passé, et ce que signifie l'empreinte glorieuse qu'il y laissa, c'est à la religion et à la divinité qu'il le faut demander. Il en est même quelques-uns parmi les acteurs de cette auguste scène en qui le saint mystère s'est entièrement consommé, et la mort elle-même n'y pourra rien ajouter. Rappelez*vous ce personnage au buste nu qui marche à droite de l'un des taureaux. Sa nudité est un symbole; il a dépouillé avec ses vêtements la poussière et les ténèbres de la vie

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terrestre, el, bien que son corps demeure encore parmi les hommes, son âme s'est déjà rejointe aux chœurs des bienheureux. Mais, à des degrés divers, tous cies théores ont senti la divinité descendre dans leur cœur et dans leurs entrailles. Ah ! c'est ici quelque chose de plus grand que î' apaisement et l'allégresse que donne un oubli passager des peines de la vie ! quelque chose de plus grand aussi que les transports tumultueux et désordonnés des bacchanales et que les fureurs prophétiques de l'orgiasmé! Ces bien-aimés de la Sagesse ne rient pas, ils ne sourient pas même ; la félicité parfaite est sérieuse; rien en eux qui sente la fièvre ou le délire ; ils sont graves, recueillis ; la joie que donne la sagesse ravit l'âme sans la troubler. Pour les peindre, j'emprunterai les paroles de Fénelon décrivant les habitants des Champs Élysées : « Une lumière pure et douce se répand autour du corps de ces hommes justes, et les environne de ses rayons comme d'un vêtement. C'est plutôt une gloire céleste qu'une lumière; elle pénètre plus subtilement les corps que les rayons du soleil ne

pénètrent le plus pur cristal ; elle n'éblouit jamais, au contraire elle fortifie les yeux et porte dans le fond de Tâme je ne sais quelle sérénité ; c'est d'elles seule que ces hommes bienheureux sont nourris ; elle sort d'eux et elle y rentre, elle les pénètre et s'incorpore à eux coihme les aliments «'incorporent à nous; ils la voient, ils la sentent, ils la respirent... Je ne sais quoi de divin coule sans cesse au travers de leur cœur, comme un torrent de la divinité môme qni s unit à eux ; ils chantent tous ensemble les louanges des dieux ût ils ne font tous ensemble qu'une seule voix, une seule pensée, un seul cœur; une même félicité fait comme un flux et reflux dans ces âmes unies... » Ah I croyez-moi, mes amiç, personne n'admire plus que moi fra Angelico da Fiesôle et tous les peintres mystiques de la première renaissance, et Je suis souvent demeuré ^n contemplation devant ces saints, couronnés d'un nimbe d*or, qui, les mains jointes, l'âme enlevée au troisième ciel, savourent les délices d'un ravissement ineffable et sublime. Mais ces saints mystiques sont en extase et la lumière qui baigne leur

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front est une auréole. Ce sont des êtres privilégiés que Dieu favorise d'une vision béatifique et dont Ja félicité, qui surpasse mon entendement, me fait sentir que je suis un homme grossier, charnel, incapable d'avoir part à des grâces si miraculeuses. Au contraire, quand j'étudie* quelque fragment de la frise du Parthénon ou que, recueillant tous mes souvenirs, je réussis, comme à cette heure, à évoquer en son entier devant moi cette œuvre immense, quelle qu'en soit la sublimité, je n'en suis point accablé ; trompé par une de ces ruses familières aux grands artistes grecs, je ne vois, dans ces magistrats, ces musiciens, ces vierges, ces adolescents, rien qui me confonde ou m'humilie ; ce sont des êtres humains comme moi, comme moi ils vivent sur la terre, tout en eux est naturel ; aussi n*hésité-je pas à me mêler parmi eux, je prends place dans le cqrtége; perdu dans celte foule, je* monte, moi aussi, à l'Acropole;— mais tout à coup, me surprenant à considérer plus attentivement les piétons et les cavaliers qui m'entourent, j'aperçois en eux quelque chose d'étrange, et je ne tarde pas

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à reconnaître que ces personnages, tout occupés, semble-t-il, à conserver leur rang dans la procession, à tenir en respect les bœufs destinés aux sacrifices, à jouer de la lyre ou à faire caracoler leurs coursiers, ont reçu en dépôt dans leur sein celle félicité que Fénelon nous décrivait tout à Theure ; — aussi différente* de Textase que du délire, celle joie céleste ne fait point vaciller leurs regards et leurs pensées, ni ne les plonge dans l'inaction d'une indolente rêverie; mais, exaltant leur âme sans obscurcir ou troubler leur esprit, elle coule à grands flots dans leurs veines, mêlée à leur sang, dont elle précipite le cours et qu'elle réchauffe de ses ardeurs; elle rayonne sur leur front, elle se révèle par leurs actions les plus insigniGantes, elle se trahit dans leurs mouvements, dans leurs attitudes, dans leurs gestes, dans le parler muet de leur visage, et, s'exhalant de tout leur corps en subtils effluves qui s'insinuent et pénètrent partout, elle répand pour ainsi dire dans tous les cœurs la divinité dont elle émane... Alors, surpris, hors de moi, palpitant d'émotion, j'adore cet art

merveilleux de la Grèce qui. me conduit à Dieu sans égarer mes sens ni violenter ma raison, je le bénis de savoir descendre Jusqu'à moi et s'approprier à ma faiblesse pour me transporter par ses enchantements magiques au séjour des bienheureux, et je m'incline avec une religieuse vénératiou devant le grand sculpteur qui, représentant sur I9 frise d un temple la fêté des Panathénées telle qu'elle avait apparu à son regard inspiré, a gravé dans le marbre l'éternel poème de la Vie divine I

La nuit approchait. De la hauteur où nous étions placés, nous apercevions, à travers une éclaircie de la forêt, THymette, revêtu d'un violet éclatant, qui se détachait sur un fond presque noir. Du Côté du couchant, au*des$U8 des cimes dorées des oliviers, le ciel était d'un beau vert d'émeraude, où flottaient de petits nuages roses. Une brise légère promenait autour de nous les parfums des fleurs et des fruits, et nous respirions à pleins poumons cet air si pur et si vivitiant de l'Altique qui dilate la poitrine et fortifie le cœur.

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— Air sacré I s'écria l'abbé, qui, la tête inclinée, semblait rêver, air suave el léger que les poêles comparaient aux souffles éthérés des éternelles demeures, — toi qui te jouas autour du front des Grâces, dont ces lieux furent le séjour préféré, toi qui versas l'enthousiasme au cœur de Socrate et de Phidias, — toi qu'à son tour vint respirer la religion de la Croix et qui mêlas à sa divine folie quelque chose des sagesses de Platon, — purifie nos cœurs, ranime nos courages, apprendsnous...

En ce moment, le chant chevrotant et nasillard d'un passant fit tressaillir Tabbé, et, nous jetant un regard effaré, il s'interrompit brusquement au milieu de son apostrophe. Je m'approchai de lui, et, lui présentant son bréviaire :

— Cher abbé, lui dis-je, vous qui expliquez Phidias par Spinosa, et qui confondez, je ne sais comment, dans une même admiration, les saints mystiques, Thalie, la plus jeune des Grâces, et YAmor intellectualisa reprenez votre bréviaire, qu'imprudemment vous avez laissé tomber !

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Il me lança un regard féroce, car il n*aime pas qu'on se permette de fouiller dans son âme, et, après avoir fait disparaître dans une de ses poches le livre malencontreux, il remit d'un air bourru son chapeau sur sa tête et Lenfonça sur ses yeux.

Alors, la marquise lui dit :

— Ah I je vous en supplie, monsieur Tabbé, poursuivez votre discours! Vous ne sauriez croire à quel point vous m'intéressiez, et je veux mal de mort à la sotte chanson qui a mis en déroute vos inspirations. Oui, béni soit Tair qu'on respire ici et qui convient également aux artistes et aux abeilles du mont Hymetle, — et puisse-t-il ranimer le feu sacré dans l'âme de la Grèce régénérée! Puissent de nouveaux Phidias...

— Madame, interrompis-je, je ne suis pas un orateur, et, par conséquent, je ne disserterai ni sur les chevaux barbes, ni sur Tidéal, ni sur la musique, ni sur la joie ; mais, payant, si vous le voulez bien, mon écot par procuration, je chargerai quelqu'un d'autre de vous expliquer pourquoi le génie de Phidias et les pompes des Panathénées ne repa-

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UN CHEVAL DE PHIDIAS. t285

raitront pas de sitôt dans ce pays, en dépit du roi Olhon, du beau gazon de sa royale épouse et de lexcellent air qu'on respire ici !

Là-dessus,je lui offris mon bras, qu'elle accepta, et je m'acheminai avec elle vers la petite église qui était de l'autre côté du Céphise. Le reste de la compagnie nous suivit, à Texception de l'abbé, qui, devinant mon dessein, préféra demeurer seul avec ses pensées. Nous entrâmes dans la chapelle ; c'était la première église grecque que la marquise consentait à visiter. Le jour tombait, mais il en restait assez, joint à la lumière des cierges, pour apercevoir encore distinctement un grand tableau représentant la Crucifixion. Vous savez ce qu'est le Christ byzantin. Depuis saint Basile, l'Orient a décidé que le Sauveur du monde était laid, et tout essai d'embellir son image serait condamné comme un sacrilège par les moines du mont Athos. La laideur est sacrée, la beauté est un piège et une invention de Satan. Encore si le Christ de Byzance n'était que laid et difforme I Mais, dans sa figure émaciée, hâve, livide; aux lèvres pâles, aux yeux

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éteints, au teint plombé, il y a je ne sais quoi qui fait frissonner. Ce n'est pas là le Christ tragique et sublime du catholicisme, TAmour couronné d'épines qui, dans les affres de la mort, ouvre ses bras et son cœur au monde qui le maudit et le crucifie I C'est un Christ un peu gnostique, qui n'a jamais complètement vécu, et qui, partant, n% pu connaître complètement la mort. En lui la personne divine s'est toujours tenue à l'écart de la personne humaine; elle l'a regardée tristement souffrir et dépftcir. Il semble qu'une sorte de lugubre fantai&ie ait poussé ce maître du ciel à revêtir un corps terrestre, caprice d'un Dieu blasé, revenu de tout, et qui essaye d'une dernière aventure pour conjurer son immense ennui et ranimer en lui le se^timmt de l'existence. Inutile et vaine tentative I Après, avoir, rêvé quelque temps sous les palmiers de la Judée, du haut de la croix dont les clous, en s'enfonçant dans ses chairs, n'excitaient en son âme qu'une vague el confuse sensation, il a jeté sur le monde un dernier regard d'une suprême mélancolie, et, refermant les yeux, il est rentré

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dans son indifférence et dans les langueurs de son inguérissable sommeil 1

La vue de ce labl^u contrista la marquise; elle en détourna aussitôt ses regards et s'apprêtait à sortir de Téglise; mais je la retins, '

— Ce morne fantôme, lui dis-je, n'est pas le maître de la maison. Venez rendre vos devoirs à la reine de TOrientl . '

Et, la conduisant devant une image de la Vierge, je lui montrai du doigt ce visage triste à la fois et menaçant dont Timpératrice. Hélène, assure-t-on, eut rhonneur de fournir le modèle, — ces grands yeux bridés, ce nez mince et effilé d'une longueur démesurée, cette bouche pincée, ce menton pointu, — figure morose qui respire le jeûne et la macéralion, — avec cela Tair impérieux, hautain, un front sévère et inexorable, des lèvres serrées prêles à lancer l'anathème ou la 'parole superbe du commandement»

La marquise considérait avec une sorte d'effroi cette impératrice de la Ëyzance céleste, et moi, me penchant à son oreille i

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— tribune du Pnyx! Acclamations du peuple au théâtre de Bacchus ! Longues causeries des philosopheis sous les ombrages du Lycée et de l'Académie! Muse de Sophocle et ciseau de Phidias I Culte de ia beauté et des grâces I Sainte liberté du génie I Esprit altique! Santé du corps et de l'âme I Panathénées! Vierges vêtues de voiles blancs! Vainqueur^ couronnés d'oliviers! Sagesse et Joie! Jeunesse divine du monde!... c'en est fait, on ne vous reverra plus. Voilà ce qui vous a remplacés! Voilà le terrible cauchemar qui pèse Sur la Grèce et sur rOrient I — et bien habile qui chassera de l'âme de ces peuples cette douloureuse et redoutable souveraine!

En ce moment, un pope, d'une propreté douteuse et au poil hérissé, s'approcha de nous.

— Voilà Platon, dis-je à la marquise.

— C'est bien mon nom, -me dit-il avec un sourire niais. Qu'y a-t-il pour votre service?

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— Vous n'aimez pas la Grèce, me dit sèchement la marquise quand nous fûmes sortis de Féglise. Comment peut-on désespérer de Favenir d'un peuple qui, pour ne rien dire de plus, a su, en vingt ans, se créer de toutes pièces la plus admirable langue de FEurope! Vous avez voulu vous moquer de ce pauvre prêtre, et moi, pendant quil vous répondait, j'étais tout occupée à comparer votre parole brève et dure aux grâces délicieuses de son langage.

— Moi ! n'aimer pas la Grèce !... m'écriai-je avec indignation. Ahl madame, quel tort vous me faites là! Sachez quej*ai toujours porté dans mon cœur

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cet héroïque et infortuné pays, et que je lui suis plus attaché encore depuis que je Tai vu de près. J*admire les vertus domestiques du peuple grec, j'admire sa merveilleuse intelligence aussi prompte que souple, j'admire son infatigable activité, j admire son patriotisme qui pourrait être proposé en modèle à toutes les nations, j'admire aussi sa foi en ses destinées ; mais j*estime que son avenir, madame, est au prix de l'une de ces grandes révolutions de la conscience qui sont, après tout, les seuls véritables événements de l'histoire; et cette révolulion, j'en épie les moindres indices, j'en cherche du regard à l'horizon les premiers avant-coureurs, j'attends surtout que la voix qui dit à Lazare : « Lèvetoi et marche... »

Je ne pus achever ma pensée ; Nanni était venu se placer à ma droite, et aussitôt la marquise, quittant mon brasj se mit à marcher devant nous d'un pas précipité. Arrivée à la porte du jardin, elle se retourna et cria au docteur :

— Nous souperons ici, monsieur. Veuillez faire mettre le couvert sous la tonnelloi

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— Souper dans celle gargote grecque ! s'écria milord épouvanté. Y songez-vous, madame? Pour le coup, c'est pousser trop loin Tamour de la vérité locale, et, à vous parler franc, du poisson salé, une poignée d'olives et une tranche de khalva ne sont pas du tout mon affaire.

— Vous vous préoccupez toujours des détails, jnilord, répliqua-t-elle avec un peu d'humeur.

—Des détails, madame I dit milord. Vous en parlez à votre aise. J'ai découvert, moi, depuis longtemps, que la vie ne se compose que de cela !

Mais la marquise ne prit pas la peine de lui répondre, et s'élança dans le jardin, pour aller, pensâmes-nous, rejoindre M. l'abbé ; aussi, aucun de nous ne la suivit, car il lui prenait quelquefois faYi* taisie d'avoir des tête-à-têle spéculatifs avec le grand homme.

Milord était consterné; il ne pouvait songer sans frémir au maigre souper qu'il allait faire; mais il eut bientôt de quoi se rassurer, car, au bout de quelques instants, on vit paraître un des domestiques de la marquise, accompagné de deux Albanais

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292 UN CHEViL DE PHIDIAS. -

qui porlaienl une grande corbeille d*où ils tirèrent des poulets froids, un pâté de venaison, du jambon et un panier de vin bouché.

Le docteur, sans plus tarder, fit servir la table. C'était un soin dont il se chargeait volontiers. Pendant ce temps, je pris milord par le bras et nous nous promenâmes en long et en large sur le terre-plein qui s'étendait entre le café et le Céphise. Je lui communiquai mon projet de plaider ce soir même, pendant le souper, la cause du comte de 6..., et je lui garantis le succès. Il secoua la tête d'un air d'incrédulité et me répondit que je ne connaissais pas sa nièce, qu'on n'avait pas si aisément raison de ses caprices , qu'elle lui semblait plus que jamais entêtée de Phidias, qu'il y avait assez paru dans l'expression de bonheur qui avait régné sur son visage pendant sa conversation avec Nanni. Je lui repartis qu'il n'entendait rien aux femmes, et, pour augmenter sa confiance en mes talents, je lui contai la guérison miraculeuse de la douairière et de son canari. Puis nous retournâmes vers la tonnelle, où le chevalier s'escarmou-

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chait contre Nanni et ses lyres d'or ; il avait été visiblement contrarié du succès que les théories du jeune artiste avaient obtenu auprès de la marquise, cl il s'en vengeait, comme à son ordinaire, par des railleries; mais Nanni ne semblait pas y faire attention; sa pensée et son âme étaient ailleurs, et il portait sur son visage un air d'exallation assez étrange. Évidemment son cœur avait été comme grisé par le regard de la marquise. « Terrible sera le réveil ! » me disais -je en le regardant, et je le plaignais du fond de Tâme ; mais je pouvais me rendre la justice d'avoir tout fait pour le désabuser. Pourquoi avait-il rebuté mes avis avec tant de hauteur I

Les apprêts du souper étaient terminés. Le cafedjiy qui, outre Téclairage, la nappe et les assiettes, fournissait le pain, les olives , les anchois à rhuile, les citrons et les fruits du dessert, venait d'apporter un grand bouquet de fleurs qu'il plaça au centre de la table, et, ôtantson fez rouge, dont le mouchet bleu lui tombait au milieu du dos, il nous dit en s'inclinatit : Ta panta inai epi tîs ira-

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pezts; — ce qui signifie à peu près : « Ces messieurs sont servis. )» Hais la marquise et l'abbé n'étaient point revenus ; le docteur et milord, perdant patience, allèrent les chercher au jardin, dont ils battirent inutilement tous les buissons. Le jardin était vide. Où donc pouvait'ètre allée la marquise? Une heure entière s'écoula; la nuit s'épaississait rapidement. Milord s'épuisait en conjectures, et, après avoir couru tous les environs du café, il revint s'asseoir auprès de moi, et, attachant tristement ses yeux sur les lanternes suspendues des deux côtés de la tonnelle, il se mit à maugréer contre l'abbé.

— Ce diable d'homme, disait-il, est capable d'avoir emmené ma nièce à Eleusis. Ils avaient formé le projet d*y passer quelques jours, et vous verrez qu'ils n'auront pu attendre jusqu'à demain pour aller se faire initier aux mystères. Quoi qu'il en faille penser, peste soit des abbés pour qui un souper n'est pas une affaire et qui courent les champs pendant que leur assiette s'ennuie !

Nanni aussi était inquiet, et, se tenant debout à

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l'entrée de la tonnelle, il promenait autour de lui des regards anxieux et tressaillait au moindre bruit. Enfin la marquise parut ; elle avait un air singulier, et je crus démêler sur son visage l'expression de calme d'une âme. forte qui vient de pren* dre quelque grande résolution.

— Eh I grand Dieu ! madame, s'écria milord, nous ferez-vous la grâce de nous dire d'où vous venez? Je pensais que vous fussiez partie pour Eleusis.

— En vérité, milord, répondit-elle, il n'est pas besoin d'aller si loin pour trouver des mystères. Tout est mystère en ce monde, même l'âme d'une marquise.

-Et l'abbé?

— Je ne l'ai point vu, dit-elle. Apparemment, il poursuit sur les bords du Céphise la solution de quelque problème de métaphysique. Mettonsnous seulement à table; vous savez qu'il ne mange que par complaisance, et il nous saura gré de ne pas l'avoir attendu.

Nous venions d'expédier le premier service, quand l'abbé parut à son tour.

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— Béni soyez-vous, monsieur l'abbé! s'écria la marquise en le faisant asseoir auprès d'elle. Je vous attendais impatiemment pour m'exorciser; car uii mauvais esprit est entré en moi, et me voilà abandonnée non-seulement de la joie divine, mais encore des grâces les plus élémentaires en matière de gaieté !

— Je ne suis pas votre médecin , madame , répondit l'abbé avec un sourire ironique. Adressez-vous à celui d'entre nous qui répond de votre santé devant Dieu et devant les hommes I

— Le docteur ? fit-elle d'un ton de pitié. En ce moment, le pauvre homme ne pense qu'à souper. Et qu'y a-t-il entre lui et moi? C'est un de ces cœurs tranquilles contre lesquels vous vous indigniez tout à l'heure. Il est né tranquille, l'art grec le laisse tranquille, et, s'il consent à négliger un instant son assiette, ce sera pour m'entretenir de son insupportable Bochart, de sa vocation manquée de chevalier errant, de ses Numides et de son grand Garamoussal.

— Le Garamoussal serait d'autant moins déplacé

ici, répondit le docteur en différant l'attaque qu it méditait contre une tranche de pâté au lièvre, que vous me paraissez, madame, tout à fait semblable à cette infortunée Mousseline la Sérieuse, qui avait perdu la faculté de rire et qui, voyageant dans son palanquin doré...

— Ce palanquin, interrompit-elle, fût-il relevé d'or en bosse sur tous ses panneaux, que je m'en soucierais comme d'un fétu ! Je suis malade, sérieusement malade , et je serai fort obligée au médecin qui me guérira.

— Vous m' étonnez, madame^ lui dis-je. Tout à l'heure vous respiriez la joie et le bonheur. Serait-ce donc pour avoir contemplé deux minutes cette Vierge byzantine?...

— Je vous prie de croire, me dit-elle, que ce n'est pas la première fois que je la voyais. Bien souvent elle m'est apparue en rêve , et tout à rheure je n'ai pas eu de peine à la reconnaître, de même que Tair de pipeau de milord m'avait incontinent rappelé cette odieuse et lamentable mélodie

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qui vient chaque jour déchirer mes oreilles occupées à écouter les concerts célestes !

— Voilà qui est bien grave, madame! s'écria le docteur en se versant un verre de vin de San-

lorin ; décrivez-nous les symptômes de votre mal, cl nous consulterons.

— Les symptômes de son mal ? Les décrive qui voudrai s'écria milord, qui avait apaisé son premier appétit. Mais la cause, le principe de ce mal, je me charge de vous en instruire. Aussi bien, aujourd'hui, les grands discours sont à la mode ; il n y a personne ici qui n*ait fait le sien, il est juste que je n'en quitte pas ma part. La maladie de ma belle nièce!... elle consiste à être venue dans ce sot pays, dont Fair, si pur et si léger, au dire des poètes et des abbés , porte à la tète et trouble les esprits les plus solides ! Ah ! ce n'est pas elle seulement dont la santé se dérange dans cette vilaine plaine poudreuse... Vous en avez tous dans Taile, mes chers amis ; tous vous avez un petit coup de marteau, et, si vous voulez préserver de la contagion le grain de raison qui vous reste ,

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partez dès demain et gardez-vous de retourner la tête. Mais voyez un peu les insignes folies où peuvent tomber des gens d'esprit comme voys Têles ! — Voici M. le chevalier, que ses talents appelaient à fournir une brillanle carrière dans la diplomatie et qui, refusant tout avancement, s'obstine à tenir pied à boule dans une méchante bicoque et consacre tout son génie à enseigner la musique grecque à son cheval I — Voici un jeune homme (montrant Nanni) qui de sa nature est un brave enfant très-raisonnable, — la preuve en est ce qu'il nous a dit de Tidéal, — et cependant on le voit mettre toute son ambition à devenir une lyre d'or pour avoir le bonheur de répéter les harmonies de l'univers, et le pauvre garçon est seulement en peine s'il les répétera en sol majeur ou en si mineur. — Voilà M. Tabbé, que sa soutane et la gravité naturelle de son humeur semblaient devoir mettre à l'abri de toute espèce d'extravagances; eh bien, ce grave personnage en est venu à retrouver tout le catéchisme dans un morceau de marbre, et il invoque Télher comme il eût fait

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autrefois ïe Père éternel ! Bref, il n'est pas jusqu'à M. le docteur, homme de bon sens s'il en fut, qui commence aussi à s'échauffer l'imagination, à déclamer, à faire des phrases et à se livrer à des simagrées d'enthousiasme qui font pitié! Enfin, voilà réunis ici quatre hommes estimables, tous gens de bien et d'honneur, qui, en une seule journée, se sont mis en tête de faire quatre discours au sujet d'un malheureux cheval à qui, je le répète, il manque les deux jambes de derrière, ce qui , à mon sens , est un défaut capital dans un cheval... El, mes amis, ne croyez pas, de grâce, que je sois un Vandale, un ennemi des arts et de la beauté. — Ce cheval, que vous prônez tant, moi-même, je l'ai loué dans l'occasion ; j'ai remarqué que c'était un cheval de pierre qui vraiment ressemblait beaucoup à un cheval vivant, — et je suis encore le premier à déclarer, bien que je lui en veuille des bavardages que j*ai dû essuyer aujourd'hui, — que ce Phidias était un homme de talent et qu'il y paraît dans cette petite décoration qu'il fit gour amuser les Athéniens,.. Eh ! oui,

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sur mon honneur, j'apprécie les arts comme un autre. Il est telle Vierge de Raphaël qui me semble tout à fait gentille, et un bon paysage ou, mieux encore, un bon portrait bien ressemblant d'une personne que j'aime, me fait plaisir à regarder. Le soir, une jolfe sonate, pas trop longue ou, mieux encore, une petite polka bien dansante me paraît tout à fait propre à charmer les ennuis de la digestion. Un drame de Shakspeare bien joué ou, mieux encore, un joli vaudeville avec des couplets bien chantés me semble une récréation qui en vaut une autre, et je sais, moi, de petites chansons' que je fredonne quand je suis content. Mais j'estime encore plus le bon sens que toutes les sonates et tous les vaudevilles du monde, et je hais les exagérations de toute espèce ; je déteste les prosopopées, les pâmoisons, les roulements d'yeux et les grimaces des dileltanti forcenés; j'ai en horreur Texaltalion, les chimères et le phébus ; l'art étant un amusement, je m'indigne contre ceux qui en font une affaire ; je maudis les Ictinus et les Phidias qui vous ont brouillé la cervelle, et à qui je

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dois d'avoir déjà passé plus de neuf mois dans une petite ville très-ennuyeuse, où Ton avale du soleil et de la poussière à mourir; je maudis cet air sacré, léger comme Téther, si c'est à lui que vous devez d'avoir Tesprit à Tenvers, et j'envoie à tous les diables les chevaux qui savent la musique, les danseuses qui dansent avec la tête, les lyres d'or, les guitares ailées, les colonnes de trente-cinq pieds qui montent au ciel, les désirs infinis, le poème de la joie divine, la lumière qui s'incorpore aux bienheureux et tous ces galimatias et ces amphigouris qui ont chassé de la tête de ma belle nièce le peu de bon sens que la nature lui avait donné, et qui finiraient. Dieu me pardonne! par m'ensorceler moi-même si je n'y mettais bon ordre !

A ces mots, milord prit en main son pipeau, et, l'approchant de ses lèvres, il se metlait en devoir d'en jouer; mais la marquise implora sa merci par un geste et un regard si pathétiques, qu'il lui fit grâce de son concert.

— Madame, lui dit-il, cette petite musique-là

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serait bonne pour vous exorciser, vous et vos amis; mais, puisqu'elle vous agace les nerfs, je consens à vous épargner. Seulement, je vous en préviens^ la première fois qu'on se permettra de m'inflîger d'interminables dissertations sur Tidéal et sur les beaux-arts, je me servirai sans scrupule, de ce joli petit instrument pour nous mettre hors d'insulte, mes oreilles et moi !

— Ah I milord, s'écria le docteur, vous êtes un médecin trop brutal, et vos médicaments pourraient bien ne servir qu'à rengréger le mal de notre chère Mousseline la Sérieuse, dont la guérison me paraît douteuse, puisque votre bel accès de colère n'a pas réussi à la dérider.

— Plût à Dieu I dit alors la marquise d'un ton mélancolique, plût à Dieu que milord eût raison et que je fusse folle comme il le croit ! Mais savezvous ce qui m'arrive? Je me croyais douée d'une faculté d'exaltalion qui malheureusement m'a été refusée. Je ne suis pas venue au monde, comme certaine héroïne de Shakspeare, au moment qu'une étoile dansait au ciel. La conjonction qui

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présida à ma naissance me condamnait à être une bonne petite femme très-ordinaire et me vouait par arrêt divin aux cailletages, aux futilités, aux cliiffonneries, à toutes les banalités du sentiment et à ces ennuis de convention qu'on appelle les plaisirs du grand monde. Par malheur, j'en ai appelé; je me suis crue très-supérieure à ma destinée, j*ai résolu de devenir coûte que coûte une belle âme, et j'y ai pris tant de peine, que j'ai réussi à me faire illusion. On peut, à la rigueur, tout ce qu'on veut. D'une grenouillère, Louis XIV a fait Marly. Par intervalles, j'enflais si fort ma petite âme, qu'elle me semblait la plus grande âme de l'univers, et, comme je m'entends au jardinage, à force de soins, j*y faisais pousser en serre chaude des plantes exotiques dont les parfums me mettaient en joie. La reine de Grèce n'est-elle pas parvenue à se procurer une pelouse? Seulement, il lui en a coûté gros, et je vous assure que mes petits travaux d'horticulture m'ont aussi jetée dans des frais considérables d'établissement et d'entretien. Le bonheur que je rêvais, c'était un enthou-

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siasme sans intermittence, une belle fièvre continue, une vie consacrée au culte des grandes choses et où les nobles sentiments qu'elles inspirent se seraient succédé dans mon âme sans interruption. Hélas I c'est là que mon étoile m'attendait. Je n'ai point goûté de joies, depuis que je me connais, dont je n'aie payé la rançon, et, toutes les fois que j'ai savouré les plaisirs délicieux de l'admiration, mon mauvais génie, pour me punir, a condamné ma pauvre belle âme à de longues heures de sécheresse et de mortel ennui. Quand j'étais petite, je ne pouvais aller au bal sans en rapporter la migraine ; je ne laissais pas pour cela d'aller au bal, mais je ne laissais pas non plus de m'en repentir le lendemain. Eh bien , mes chers amis, je n'ai jamais fait de partie de plaisir dans le monde de l'idéal sans expier ces jouissances passagères par une sorte de migraine du cœur dont je vous souhaite de ne jamais connaitre les cruelles sensations.Toutefois,j'ai du caractère, je me suis entêtée, et vraiment, après être arrivée dans ce pays, j'ai pu croire un moment que j'avais conjuré les

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influences de mon mauvais astre, tant les merveilles de l'art antique avaient jeté mon âme dans un état extraordinaire. Hélas! mes souffrances s'accrurent aussi en proportion de mes plaisirs. Vous n'en avez rien su, je vous ai soigneusement dissimulé ce qui se passait en moi. C'était une gageure que ma vanité était intéressée à soutenir. Mais, aujourd'hui, vous m'avez fait faire une telle débauche d'enthousiasme, et je l'expie si cruellement, que le cœur me vient sur les lèvres, et je ne puis vous celer plus longtemps mon secret. Sachez donc, mes chers amis, que, de l'humeur dont le bon Dieu m'a faite, après avoir été ravie en extase par une statue de Phidias, je me sens prise subitement d'une fatigue douloureuse et d'un dégoût amer de toutes choses ; dans cet état, quand j'essaye d'évoquer devant moi le souvenir du chefd'œuvre qui m'avait charmée, je n'en puis apercevoir qu'une triste et ridicule caricature ; la vie elle-même m'apparait sous les traits durs et grimaçants d'une mégère qui me menace de ses vengeances, et, l'autre jour, je conçus un tel dépit

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des chagrins que me causait Fart, que je pris plaisir à voir Ugly déchirer à belles dents la superbe copie qu'avait faite notre ami Nanni de ce bienheureux dont Tabbé nous décrivait tantôt la merveilleuse beauté. Ne croyez pas non plus, mes amis, que, le soir, après avoir joué une symphonie de Mozart ou de Haydn, je sente toujours des ailes me pousser; le plus souvent, à peine le piano estil fermé; que j'entends résonner à mes oreilles les premières notes d'un méchant petit air parfaitement semblable à cet air de pipeau dont nous a régalés milord. Enfin, s'il faut tout dire, j'ai éprouvé aujourd'hui un plaisir infini à vous entendre discourir sur notre cheval ; mais, au moment que je m'y attendais le moins, une mélancolie profonde s'est emparée de moi, et tout à l'heure, dans un petit coin du jardin où vous n'avez pas su me dénicher, rentrant en moi-même, je trouvais à mon âme cet aspect dé désordre et d'abandon qu'offre une salle de bal au lendemain d'une fête, avec ses décorations fanées et ses guirlandes flétries, et je comparais tristement mes pensées à des Pierrots et

à des Colombines qui, sortant le matin du bal de rOpéra, le teint débiffé, les paupières alourdies, épuisés de fatigue, enroués de poussière, contemplent d'un air stupide les premiers rayons du soleil, qui se raille de leur sotte tournure et de leur grotesque accoutrement!

Pendant que la marquise parlait, j'avais lancé plus d une fois à milord des regards triomphants qui signifiaient :« Que pensez-vous à celte -heure de ma perspicacité? » Je ne sais s'il y fit grande attention, car il était tout occupé à se demander où la marquise en voulait venir, et il allait s'en informer; mais, craignant qu'il ne gâtât tout par quelque maladresse, je me hâtai de prendre la parole, et j'adressai à la marquise une harangue admirablement habile et merveilleusement éloquente, qui ne pouvait manquer de produire le plus grand effet. Je parlai, en homme d'expérience, de la vie, du bonheur, des illusions, des déceptions, de l'art de se consoler, et je terminai mon discours en disant :

—Vos souffrances, madame, vous font honneur.

Vous êtes une de ces âmes complètes qui ont be-

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soin de contrastes dans la vie, et qui, comme les aimants, possèdent deux pôles opposés. Vous aimez passionnément Tart, et vous avez raison; mais il n'a pas le droit d'absorber toutes vos pensées et toute votre existence ; vous èles plus que personne susceptible d'enthousiasme ; mais ne savezvous pas que Teilthousiasme, comme tous les sentiments excessifs, est de peu de durée, et qu'après avoir éprouvé de fortes émotions, le cœur de l'homme ressent un besoin impérieux de repos? Votre tort n'est donc pas de ne pouvoir demeurer dans un état extraordinaire qui, de nécessité, est passager et fugitif, mais bien de vouloir forcer votre nature pour vous y maintenir et de ne pas savoir faire à chaque chose sa part dans votre vie. Madame, j'aime autant les contes de fée que noire ami le docteur, et, si vous me permettez de vous en citer un où il n'est question ni de Caramoussal, ni des Facardins, rappelez-vous la surprenante histoire du Dormeur éveillé^ que je me permets d'admirer presque autant que VIliade ou qu'un bas-relief de Phidias. Vous savez quelles impres-

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sions ressentit Âbou-Hassan quand il eut été transporté tout endormi au palais de Haroun-al-Raschid, et que, s'étant éveillé à la pointe du jour dans son grand lit de brocart rouge constellé de perles 6t de diamants, il aperçut sur son chevet un bonnet de calife et qu'il vit les émirs, les officiers de la cour et le grand vizir lui-même, vêtue d'habits de cérémonie, le genou en terre, le front contre le tapis de pied, lui rendre leurs respects comme au commandeur des croyants et au vicaire du maître des deux mondes, tandis que les jeunes dames du palais lui donnaient le bonjour par un concert de flûtes douces, de hautbois et de théorbes. Abou- Hassan, madame, fit bien d'abord quelque difficulté d'agréer tous ces hommages*; mais enfin, vaincu par les déclarations expresses des ministres et des courtisans qui Tentouraient et qui tous lui décernaient le titre auguste de calife^ il se décida à accepter son nouveau rôle de commandeur des croyants, et, suivi de toute sa cour, il passa d'un air majestueux dans un salon magnifique éclairé de sept lustres d^or à sept branches^ où se pres-^

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saient, autour d'une lable couverte de sepl plats d'or, sept troupes de musiciennes toutes plus belles les unes que les autres. Là, s'étant assis sur un trône, il fit un repas exquis que lui servirent de " leurs blanches raains Cou-d*albâtre, Bouche-de-corail, Face-de-lune, Éclat-du-soleil, Plaisir-des-yeux, Délices-du-cœur et Canne-à-sucre. Puis, quand il eut satisfait son appétit, il s'achemina vers un autre salon plus magnifique encore, il s'entretint agréablement avec Chaîne-des-cœurs et Tourmentde-râme, jusqu'à ce qu'étant entré dans une pièce dont la splendeur effaçait tout, et dans laquelle toutes les richesses de la terre avaient été étalées pour le plaisir des yeux, enivré des vapeurs d'encens qui parfumaient Tair autour de lui, buvant un vin délicieux dans une coupe d'or que lui . remplissait en souriant Étoile-du-malin, il fut véritablement enlevé en extase par la chanson que lui chanta^ en s'accompagnant du luth, l'adorable Bouquet-de-perles. Mais, en ce moment, où il était comme rassasié de délices, une petite poudre nar* cotique que le véritable Haroun-al-tlaschild fit jeter

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312 UN GlIEYAL DE PUIDIÂS.

dans son verre, Tendormît subitement, et aussitôt, dépouillé de ses vêtements royaux, ce calife d'un jour, redevenu Abou-Hassan, fut transporté dans son humble logis, qu'il eût mieux fait, pour son bonheur, de ne jamais quitter. Vous savez ce qui se passa à son réveil et le transport de fureur où il entra lorsque, s' étant écrié : « Bouquet-de-perles, Étoile-du-matin, Bouche^e-corail, venez à moi! » personne ne répondit à son appel, hormis sa pauvre vieille mère, qui n'en pouvait mais de son aventure. Eh bien, madame, si, en quittant le palais du calife et son rôle emprunté de commandeur des croyants, le pauvre Abou-Hassan se fût réveillé dans une jolie maison chère à son cœur, ornée par les mains de l'Amour, où, à défaut de tentures de brocart et de lustres d'or, il eût retrouvé tous ces colifichets, toutes ces babioles à chacune desquelles se rattachent de douces pensées et de tendres souvenirs; — si, à défaut du grand vizir Giafar s'inclinant le front contre terre et lui présentant ses salamalecs, il eût entendu une voix caressante lui crier : « Abou-Hassan, vous avez été

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longtemps absent ; ma chère âme, je vous attendais; béni soit Dieu qui vous rend à ma tendresse ! » — si enfin, pour lui tenir lieu de Tourment-del'âme et de Bouquet-de-perles, un visage moins beau peut-être, mais plus aimé, eût salué son réveil par un de ces sourires que Tamour seul sait former sur les lèvres, — ah! croyez-moi, madame, Abou-Hassan eût pris facilement son parti de s'éveiller de son rêve, facilement Abou-Hassan eût consenti à n'avoir été calife que Tespa^^ d'un jour, volontiers Abou-Hassan fût redevenu Abou- Hassan, — et, parlant, n'eût pas battu sa mère, qui lui protestait qu'il n'était ni le commandeur des croyants, ni le vicaire en terre du maître des deux mondes; il n'eût point tenté de souffleter ses voisins accourus pour protéger la pauvre femme contre ses emportements ; il n'eût point été chargé par eux de chaînes et de menottes; il n'eût point été conduit à l'hôpital des fous, et n'eût point reçu chaque jour^ durant trois semaines, cinquante coups de nerf de bœuf sur les épaules et sur le dos. Cette histoire, madame, comme toutes

celles des conteurs arabes, renferme un sens profond qu'il n'est pas besoin de vous interpréter. Aussi je me contenterai de voUs dire : Si j'avais l'honneur d'être une marquise douée d'une trèsriche fantaisie et passionnée pour les plaisirs de l'esprit et pour les jouissances de Tart, je voudrais m'assurer qu'au retour de mes excursions dans le monde de l'idéal, et en m'éveillant des rêves divins de la poésie, je me retrouverai dans un logis agréable où mon imagination, rendue plus délicate et plus douillette par son séjour dans l'Empyrée, ne trouvera rien qui la chagrine ou l'offusque. — A cette fin, je voudrais avoir un ami qui ne me ressemblât pas trop, mais qui, sans avoir mes goûts ni la portée sublime de mon intelligence, fût un homme de sens et d'esprit, connaissant à fond, non la musique, mais l'art de vivre, aussi précieux que tous les autres arts^ et possédant cette poésie du cœur dont le charme, se répandant partout, embellit tous les petits détails de l'existence. — Je voudrais que cet ami ne m'empêchât pas de prendre au gré de mes caprices mon essor vers le ciel^

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et de me jouer parmi les nuages, mais qu'il m'attendît patiemment pour m' offrir, au retour, un bras ferme et dévoué, et préserver mes petits pieds ailés, faits pour voler plus que pour marcher, de- buter contre les cailloux des chemins de la terre. — Je voudrais encore qu'aux heures où la vie ne s'offrirait plus à mes regards fatigués comme une vierge parée de Téclàtanle beauté d'une statue de Phidias, cet ami l'évoquât devant moi sous les traits d'une bonne personne médiocre, mais bienveillante et agréable à regarder, — et que, dans les moments où je n'entendrais plus résonner les harmonies des lyres d'or, il me jouât un petit air de flageolet pour couvrir les bruits discordants de ce bas monde ; c'est une jolie chose qu'un petit air de flageolet quand l'instrument est touché par des doigts habiles et par des lèvres que l'amour inspire. — Et ainsi, sans renoncer aux fôles de la poésie et de l'art, je me laisserais réconcilier avec la vie, et je deviendrais tolérante pour elle; car, sachez-le, madame, la joie divine n'est que la moitié du bonheur possible ici-bas, et c'est la tolérance

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qui fait le reste. Voilà, madame, ce que j'imaginerais si j'étais la marquise que je dis, et j'ajoute que, si le sort m'avait servie à souhait, si j'avais eu le bonheur de rencontrer un tel ami, si j'avais le bonheur plus grand encore d'en être aimée éperdûment...

— Ohl pour le coup, me dit la marquise d'un ton superbe, vous prenez là des libertés de directeur qui m'étonnent un peu.

— Ne grondez pas ce cher et digne homme, qui a mille fois i*aison! s'écria milord. Oui, marquise, il existe, cet excellent ami...

— Ne me parlez pas de lui, interrompit-elle d'une voix brève ; un excellent ami ne prend pas la mouche pour des vétilles comme il Fa fait et surtout n'a pas la constance de bouder si longtemps. Cet excellent ami est aujourd'hui à Paris, où il a entièrement oublié l'existence de son excellente amie...

— Eh! ne savez- vous pas aussi bien que moi, madame, que l'infortuné n'a pas eu le courage d'aller plus loin que Venise, qu'il y attend son sort,

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qu'il VOUS aime plus que jamais... Ah! tenez, je vais vous lire la touchante lettre que j*ai reçue do lui aujourd'hui même...

— Doucement, répondit-elle en s'emparant de la lettre que milord se disposait à lire à haute voix , si ce poulet est aussi touchant que vous le dites, ce n'est pas une matière à approfondir aussi publiquement. J'espère seulement que le style en est humble et soumis, et qu^on y tient le langage de la contrition et du repentir ; car, en vérité, on a beaucoup à se faire pardonner...

— On ne peut pousser plus loin la soumission, repartit milord ; jimagine que ce pauvre comte en passera par où vous voudrez ; je le crois capable de se résigner à étudier Mousa et Dtdomi, et, pour peu que vous Ten priiez, il se mettra, lui aussi, à vous faire des discours, et, au lieu de converser comme les honnêtes gens, il n'ouvrira la bouche que pour s*écrier : « Madame, au moment de prendre la parole pour célébrer... » ou bien : « C'est, madame, une tâche bien lourde que vous imposez à ma faiblesse... »

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En disant ces mots, milord se leva de sa chaise, et, s'approchant de la marquise, qui était assise au haut de la lable, il plia à moitié le genou devant elle :

— Vous savez, madame, lui dit-il d'un ton pathétique, les soins que je pris toujours de votre bonheur, l'empressement avec lequel je me conformai toute ma vie à vos moindres désirs, la fidèle compagnie que je vous ai tenue dans la bonne et dans la mauvaise fortune... En retour de ce dévouement et de cette affection dont vous ne pouvez mettre en doute la sincérité, accordez-moi une grâce, la première peut-être que je vous aie jamais demandée...

— Si votre prière est raisonnable..., dit-elle.

— Jugez-en vous-même, madame. Je suis au comble de la joie de vous voir revenue à de meilleurs senlimefits pour notre pauvre ami ; mais je connais les inconstances de voire humeur, et je vous supplie, avant que le vent ait sauté, de me dicter ou d'écrire vous-même quelques lignes destinées à calmer les cuisants chagrins du pauvre exilé et à lui rendre l'espoir d'être un jour rappelé auprès devons...

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La marquise se fit beaucoup prier; mais milord la sollicita avec tant d'instances, qu'elle finit par se rendre, et, ayant fait apporter par le cafedji du papier, 'de Tencre et une plume, elle dicta tout haut à milord Je billet suivant :

« Mon cher comte, mes amis, pour me complaire, m'ont fait aujourd'hui Ae grands discours sur un groupe équestre qui est fort de mon goût ; mais aucun d'eux n'a eu l'esprit de deviner la raison de ce caprice. Sachez que ce cavalier, avec sa tête portée en avant et son attitude penchée, me rappelle Tair de tête habituel d'un ingrat qui m'a brusquement faussé compagnie pour aller manger des sorbets sous les arcades des Procuraties. Cette ressemblance me parait frappante et m'a fait perdre du temps à l'Acropole. Quant à la figure, elle est assez mutilée pour que je la puisse arranger à ma fantaisie. Je lui ai donné les traits d*un excellent homme très-susceptible, qui se brouille avec ses amis pour des misères... Revenez vite parmi nous, homme ombrageux et prompt à la colère ; la société des aimables rose-croix qui m'entourent ne

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suffit plus à mon bonheur. Mais gardez d'apprendre le grec : on m'a expliqué très-savamment que les contrastes sont nécessaires au bonheur comme à Fart, et qu'il est bon d'avoir, comme les aimants, son pôle négatif. Préparez-vous ^ me pardonner mes folies, et rapportez nous vos préjugés, vos ignorances et surtout votre gaieté. En même temps, vous me rapporterez la mienne, qui s'en est allée avec vous. »

Après avoir dicté ce billet, la marquise, prenant la plume des mains de milord, apposa sa signature au bas de cette pièce d'importance, et ajouta une petite apostille que milord eut l'indiscrétion de me faire lire le lendemain avant de jeter la lettre à la poste. Elle était ainsi conçue :

« En vérité, peut-on vous pardonner de vous ôtre monté la tète au sujet de notre invention des deux carnets? Vous êtes comme un paysan qui prendrait ombrage lui-môme de Tépouvantail dressé dans son champ pour en écarter les moineaux. Et puis rappelez-vous qu'au dire d'un sage, les grandes passions sont au-dessus de la jalousie. A l'ave-

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nîr, soyez plus raisonnable, ou l'on se brouillera sérieusement avec vous. »

Pendant que la marquise traçait rapidement ces mots, le chevalier, dont la figure peignait depuis un moment la plus vive contrariété, se tourna vers le docteur et lui dit à voix basse : « Cette femme n'a ni queue ni tète. » Mais il avait trop d*amourpropre pour trahir ouvertement son dépit, et, composant son visage, il se hâta de féliciter la marquise dun acte de clémence qui faisait le plus grand honneur à sa générosité. Et de Nanni, qu'en dirai-je? Dès l'instant que la marquise avait commencé ses confessions, on n'avait pas aperçu le visage du pauvre enfant ; car, nous tournant le dos et portant ses regards du côté de l'entrée de la tonnelle, il était demeuré immobile et silencieux. Enfin il se leva brusquement et fit volte-face. Je frémis en le considérant. Son visage était pâle comme la mort, ses lèvres étaient agitées d'un mouvement convulsif. Je ne sais quelle folie il allait dire, mais ses yeux rencontrèrent le regard sombre et presque menaçant de l'abbé attaché sur

lui. Ce regard lui rendit la force de se contenir, et, faisant un suprême effort sur lui-même, il s'écria avec une gaieté amère :

— Pour ce qui est de moi, madame, je ne crois pas aux compromis. Entre la lyre et le flageolet, il faut choisir; ces deux instruments ne s'accordent pas plus ensemble que les fêtes de la poésie avec les sots contentements du vulgaire. Quand on a eu la gloire d'être calife, madame, ne fût-ce que vingt-quatre heures, il faut vivre sur ses souvenirs et sur Fespérance de reconquérir un jour un état si glorieux; — il n'y a que les petites âmes qui^ prennent facilement leur parti de redevenir des Abou-Hassan. Mais, s'il ne s'agit que d'être heureux, alors chassons loin de nous toute ambition et cherchons la paix et le repos dans la médiocrité de l'âme et de la pensée; car, ainsi que vous le dira la romance que je vais avoir l'honneur de vous chanter, pour apprendre la recette du bonheur, c'est aux ânes et aux corbeaux qu'il se faut adresser.

A ces mots, il sortit en courant de la tonnelle

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et reparut bientôt tenant à la main une guitare qu il se mit à accorder et dont^il s'accompagna pour nous chanter sa chanson. Le sujet n'en était pas gai. Il s'agissait de trois pauvres fous, dont le premier était un chevalier, le second un poète, et le troisième un amoureux, qui, montés sur des ânes, se rencontraient dans la clairière d'un bois, au pied d'une haute montagne, et: mettaient pied à terre pour se raconter leurs aventures. Le chevalier avait consacré son épée au service des petits et des opprimés; mais le monde l'avait méconnu, méprisé, abreuvé d'outrages, et il s'en allait chercher un refuge au sommet de la montagne, pour y, jouir, disait-il, de l'entretien des tempêtes, « car les vents du ciel ont le cœur plus tendre que les hommes. » Le poète, de son côté, se vantait d'avoir deviné les secrets des dieux, qui s'étaient vengés en répandant sur son esprit la nuit d'une lugubre folie; il avait le froid de la mort dans la tête et comme un charbon ardent dans les entrailles, et il s'en allait sur la montagne pour s'y coucher sur le dos, jusqu'à ce qu'un manteau de neige 6t de glace^

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enveloppant sa poitrine, y eût éteint le feu qui la dévorait. Enfin, l'amoureux disait :

« — Frères, je suis encore plus malheureux que vous. J'errais dans les sentiers de la vie, quand un jour le Ciel me fit rencontrer un trésor. El ce trésor était un cœur de femme.

« Ce cœur était pur et brillant comme un dia^ mant ; il resplendissait de mille feux qui échauffaient mon âme et éclairaient la nuit de mes pensées.

« Je me tenais immobile devant lui, et, agenouillé comme un dévot en prières, je lui demandais pour toute aumône de me permettre de le regarder. .

c< Un jour pourtant, je devins plus hardi; je voulus saisir entre mes mains ce divin diamant ; mais à peine Teus-je touché, qu'il se brisa en mille morceaux.

« Et maintenant, je m'en vais, moi aussi, sur la montagne, pour voir si, en touchant du doigt le firmament, je ne pourrai pas réduire en poussière toutes les planètes et les étoiles.

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« Et, tandis que les trois fous parlaient ainsi, les trois ânes tondaient un chardon.

« — Dieu! que nous avons Tàme mélancolique!

disaient-ils tous trois. Ce monde est mal fait, on ne peut s'y retourner sans souffrir.

« — Il y a peut-être quelque part de longs prés verts qui n'en finissent pas et des ânesses belles comme TAmour.

« — Mais tenons ferme, car ce chardon est exquis, et la sagesse est d*avaler les épines sans s'étrangler.

« Une heure après, la clairière était vide, et le silence de la forêt n'était rompu que par deux voix rauques qui sortaient d'un nid.

« C'était un corbeau et sa corbine; c'était une corbine et son corbeau. Ils mangeaient d'un même appétit deux grosses noix, et, en mangeant, le corbeau disait :

> « — Nous nou5 sommes toujours aimés.

« — El nous nous aimerons toujours, répondait la corbine. »

Quand Nanni eut cessé de chanter, il resta debout, promenant ses doigts à l'aventure sur les

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cordes de la guitare, Tœil enflammé, prêt à se trahir et à laisser déborder sur ses lèvres la folie qui bouillonnait dans son sein. Mais Tabbé, le regardant fixement :

— Votre chanson, Nanni, n'a pas le sens commun, lui dit-il d'un ton sec et sévère, et vous n'entendez rien à l'histoire naturelle. Ce n'est pas des corbeaux, mais des rossignols, qu'il faut vanter les éternelles amours.

— Cela rentre dans ma théorie, lui dis-je ; car, sur chaque couple de rossignols, il n*y a qu'un des époux qui chante.

Nanni se rassit. Pour la sieconde fQi3» le regard do l'abbé l'avait rendu à lui-même et avait dissipé la méchante ivresse dont les fumées troublaient son cerveau. Je m'éloignai quelques instants pour aller régler les comptes avec le cafedji. A mon retour, je retrouvai toutes mes cigales conversant paisiblement sur l'avenir de la Grèce* La lune s'était levée, on éteignait les lanternes, pour mieuiL jouir de ses douces clartés. A la fayeur de cette lampe céleste, dont les rayons, perçant la feuillée,

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semaient des diamants autour de nous, la marquise, assise au fond de la tonnelle, m'apparaissait comme un gracieux et charmant fantôme; J'ombre des feuilles, remuée par les soupirs de la brise, flottait sur sa robe blanche; ses magnifiques cheveux I un peu dérangés, laissaient pendre de longues boucles soyeuses qui se jouaient sur son épaule droite, et son cou mince et délicat ondulait comme un roseau bercé par lèvent. Namii jetait sur elle à la dérobée de longs regards éperdus, où perçait la tristesse d'un éternel adieu, tandis que le chevalier attachait des yeux de faune en colère sur ses jolis pied^ qui s'amusaient à agacer Ugly, accroupi devant elle. Milord avait un air épanoui et radieux qui faisait plaisir à voir* Le docteur ricunait et goguenardait en fumant son inépuisable narghilé, et Tabbé, à son ordinaire, parlait sentences, tout en observant Nanni, comme un médecin fait un fou qu'il cherche à tenir en respect* Ite parlaient tous avec animation de la Grèce et de son avenir, et cependant chacun deux avait Tesprit préoccupé de tout autres pensées ; mais leurs es-

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pérances, leurs joies, leur dépit, leurs désirs, leur douleur, ne se révélaient ni dans leur ton, ni dans leur langage. Par moments, Tenfant reprenait la guitare et en tirait quelques accords; puis on recommençait à causer; à la voix aiguë du chevalier qui ne quittait pas la chanterelle et aux notes flûtées de la marquise, répondait le joyeux baryton du docteur, que dominait de temps en temps la grosse basse étouffée de F abbé, et par intervalles montait dans Tair, comme une fusée, un éclat de rire étincelant du pauvre Nanni, dont la gaieté forcée me serrait le cœur.

Cependant, par Teffet des fumées des vins de Chypre et de Marsala, auxquelles je résiste assez mal, une sorte d'engourdissement voisin du sommeil s empara peu à peu de mon esprit, et, fermant les yeux, je finis par tomber dans une rêverie vague qui remplit mon cerveau de visions bizarres et incohérentes. Je vis d'abord la procession des Panathénées défiler devant moi, jusqu'à ce que, la Panagia apparaissant tout à coup dans les airs, les vierges, les musiciens, les éphèbes couronnés d'o-

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livier pâlirent, s'effacèrent et s'évanouirent dans l'espace, et une voix retentit qui disait : « Le dieu Pau est mort. » Quelques instants après, un satyre aux oreilles pointues s'approcha de moi et me dit en ricanant : « Pan n'est pas mort, il n'est qu'endormi, ej, quand il se réveillera, c'en sera fait de la Panagia. »Puis je ne vis plus rien que Nanni prosterné aux pieds de la marquise, qui le chassait de sa présence par un geste impérieux et méprisant. Tout à coup, la cariatide que j'avais contemplée le malin à l'Érechtée vint se placer entre la marquise et Nanni, et, tendant les bras à l'enfant : «Moi seule, je suis digne de ton amour, lui dit-elle ; viens à moi, je te consolerai. »

En ce moment, je rouvris les yeux, et je vis, à deux pas de moi, la marquise et milord qui m'observaient curieusement, tandis qu'un peu plus loin le docteur me montrait du doigt au chevalier et à l'abbé, et paraissait les égayer à mes dépens.

— Eh bien, vous êtes poli, me dit la marquise, et c*est contentement de voir comme vous vous em* ployez à distraire par les charmes de votre conver-

55a UN CHKVÀL DE PHIDIAS.

sation une pauvre femme qui se plaint d'avoir des vapeurs!

— Pendant voire sommeil, s'écria le docteur, nous avons fait de la besogne. Nous venons de résoudre mathématiquement le problème de la régénération de la Grèce. ^

— C'est bien à vous, répondisse en promenant mes yeux autour de moi ; mais où est Tcnfimt?

— 11 est parti, me dit la marquise, après vous avoir mis dans l'équipage que voici.

Je m'aperçus alors que j'avais ime couronne d'olivier sur la tête, et que, dans chacune de mes mains, je tenais Tun des Imnçons du pipeau de milord.

— Comme j'allais décerner la couronne à qui de droit, reprit-elle, Nanni a déclaré se retirer du concours, et m'a priée de m'en remettre à lui du soin de désigner le vainqueur. J'y ai consenti, et aussitôt il vous a couronné, déclarant qu'il pensait se faire ainsi l'inlerprètc de mes sentiments, et que, bien que vous n'eussiez rien dit du cheval,

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l^N CHEVAL DE PHIDIAS 331

VOUS étiez, de tous les orateurs de la journée, celui à qui j'avais le plus d'obligation, puisque vous m*aviez enseigné la théorie de la médiocrité d*âme et du bonheur. Puis, s'emparant du pipeau de milord, il Ta brisé en deux morceaux (ju'il vous a mis dans les mains eri's'écriant: « Honneur à celui dont la sagesse réussit à triompher de tous les désaccords de la vie, et que ce pipeau soit le signe et le trophée de sa victoire! » Là-dessus, me demandant si j'avais des commissions pour Venise, il est parti sans attendre ma réponse, et, comme nous le rappelions, il s'est mis à courir, et il court encore.

En parlant ainsi, la marquise, en dépit de Tenjouement qu'elle affectait, avait un peu d'émotion dans la voix ; je lui en sus gré comme d'une marque de commisération pour les maux qu'avaient causés ses beaux yeux et ses caprices. Mais elle reprit tout son dalme pour dire à l'abbé :

— Voyez cet enfant avant son départ pour Venise, mon cher abbé, et ne lui épargnez pas vos

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55^ UN GUEVAL DE PlIIDUS.

conseils, car il a un tour d'esprit romanesque qui lui fera du tort.

tf^frit venait de sonner. Nous nous mimes en route, pour retourner à Athènes. La lune inondait la campagne d'une vapeur argentée; Tair était d'une douceur charmante^ et ppr instants nous sentions passer sur po^ fronts (M)q(ime4ine caresse les petites boufTées d'un vent tiède. Cependant la marquise éprouvait une sorte de frissonnement jfort singulier, et, se plaignant d avoir froid, elle prit le bras de milord et le pria de hâter le pas. L'abbè et moi, nous restâmes un peu en arrière. Le mou* vement de la marche réveilla peu à peu mes sens assoupis, et je devins fort expansif. En dépit des sympathies que je ressentais pour les chagrins de Nanni, j'étais si fier de la perspicacité dont j'avais fait preuve dans toute cette affaire et de Téloquence avec laquelle j'avais plaidé la cau^e de mon noble client, que je nç,p»s:nfte, tenir de m'en ouvrir à l'abbé. Je me mis djjne à lui vanter la faculté que je possédais de, -pénétrer les secrets des âmes.; de prime abord, j'avais deviné le caractère de la mar-

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quise tel que tantôt elle Tavait décrit elle-même; j'avais deviné aussi, en dépit des apparences, qu'elle aimait le comte et qu'elle avait pris plaisir à lui causer un peu de jalousie; j'avais deviné son chagrin après la brouillerie, la peine qu'elle s'était donnée pour le surmonter, la raison secrète des inégalités d'humeur qu'elle avait fait paraître; j'avais deviné également ce qui lui plaisait si fort dans le cavalier du Parthénon, les consolations qu'elle allait chercher auprès de lui ; enfin je contai à Tabbé, pensant l'étonner beaucoup, la petite scène muette qui s'était passée entre la marquise et Nanni, ce regard faussement interprété, les folles illusions de l'enfant et la colère de la marquise, le parti que j'en avais su tirer, l'habileté insidieuse de mon discours... Que vous dirai-je encore? Après m'avoir endormi, les fumées du vin de Chypre surexcitaient mes esprits, et je ne tarissais pas sur mes louanges... L'abbé ne me répondait mot, sinon qu'il murmurait par intervalles entre SCS dents : « Voilà qui est admirable ! . . . Voilà qui est surprenant!... Voyez un peu l'habile homme!... »

A la fin, ses exclaiiiations ironiques m^impatienlèrent, et je lui dis brusqueijnent :

— Ma foi ! monsieur le «péculalif, c'est affaire à vous de vous gajtisser de peux qui se diargent de faire votre métier ! Car enfin vous répondez un peu, j'imagine, de Fâme et du bonheur de la belle marquise.Mais, du haut des nuages où vous avez établi votre séjour, vous ne daignez pas-abaisser un regard sur les misérables intérêts qui se débattent ici-ba$...

Il se mit à rire du bout des lèvres, et, me prenant par le bras :

— Mon cher monsieur, me dit-il d'un ton saccadé, si je me moque un peu de vos poudres de perlimpinpin, je vous tiens pour le plus honnête homme du monde, et je ne crains pas de confier à votre discrétion la pelite histoire que voici; — assurément vous ne m'en voudrez pas de vous^onfirmer par cette confidence dans la haute idée que voujs avez conçue de voire merveilleuse sagacité*.* Vous savez qu en sortant de la chapelle, la marquise vint me trouver au jardin, où j'étais resté

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seul, occupé à chevaucher sur mes nuages. Aussir tôt que je la vis venir, je marchai à sa rencontre, el, quand je fus à deux pas d'elle, je lui dis en la regardant fixement :

« — Vous Taimez, madame ; vos regards tout à rheure vous ont trahie...

« Elle pâlit, et, baissant les yeux :

« — Comme on réussit à se tromper soi-même!

me répondit-elle en souriant tristement; jusqu'aujourd^hui, je croyais avoir pour lui un cœur de mère-grand... Et cependant j'avais parfois le sentiment confus du danger qui me menaçait; de là ces accès d'irrilation que vous m'avez souvent reprochés, ces rudesses que je témoignais subitement au pauvre enfant... et, le croirez- vous? ce que j'allais chercher le matin à l'Acropole, c'était une resgemWance vague avec unami que je priais de m'ai« der à combattre ma folie... Mais le calme rentrait bientôt dans mon âme; je riais de mes terreurs imaginaires... Je vous le dis sur ma conscience, mon père : c est tantôt, en le regardant, qu'il s'est passé je ne sais quoi dans mon cœur... Oui, à cette

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heure, je reconnais que le danger est sérieux. Ne me grondez pas, mon père, mais assistez-moi de vos conseils.

ft — Depuis longtemps, lui dis-je, je suis attentif à ce qui se passe en vous ; si je ne vous ai pas avertie plus tôt, c'est que vous m'auriez sûrement répondu que je rêvais, et je n'aime pas à perdre mes paroles...

a Là-dessus, nous nous mimes à arpenter les allées du jardin, et vous devinerez sans peine, vous si subtil et si pénétrant, sur quoi roula notre entretien, quand je vous apprendrai que, vingt minutes plus tard, la marquise me dit en poussant un profond soupir :

« — Oui, vous avez raison, il n y faut plus songer, ce serait un roman compliqué d'une trahison...

« En ce moment, nous nous aperçûmes qu'on était à notre recherche, et nous nous réfugiâmes dans un petit pavillon, situé au bout du jardin, où Ton n'eût pas l'idée de nous relancer. Nous y restâmes

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fort longleraps, causant à \oix basse, el la marquise finit par me dire :

a — 4insi, vous êtes, mon père, pour les remèdes violents... Faire revenir au plus tôt l'ami, tandis que lui...

« — Je le connais, reparlis-je; en le ménageant, nous irriterions son mal; les âmes fortes supportent mieux les grands coups, parce qu'elles les jugent plus dignes de leur ,courage. Et vous aussi, madame, vous êtes une âme forte ; les traitements violents vous conviennent...

« — Ma forcé, me dit-elle en prenant mes mains entrQ les siennes, me vient de ce que vous m^avez appris à ne pas croire à la fatalité des passions...

« — Des passions de tête surtout! lui répondisje en souriant.

« Nous restâmes quelques instants à nous regarder; puis elle reprit :

« — Ce que vous nous avez dit aujourd'hui m'a fait du bien ; je me sens au cœur une vaillance inaccoutumée; il faut en profiter... Demain j peutêtre ne serais-je plus capable du grand effort que

TOUS m^imposez... Mais laissez-moi me recueillir' pendant quelques minutes, et promenez-vous autour dç ce pavillon. Seulement, que j'entende le bi'uit de vospâs...

c( Et maintenant, mon très-cher monsieur, est-il besoin de vous en dire davantage, et ce petit récit ne prouve-t-il pas suffisamment que je suis un homme de la lune et un assez vilain égoïste, et que vous êtes, vous, un philanthrope aussi habile dans vos expédients que perspicace dans vos conjectui*es!

Là-dessus, comme nous venions d'entrer dans la ville, ce diable d'homme me lira une profonde révérence, et, enfilant une ruelle, disparut bientôt à mes regards. Je demeurai, je le confesse, abasourdi et quelque peu mortifié de la petite révélation qu'il venait de me faire.

— Bahl me dîs-je enfin pour me consoler, je n'en garderai pas moins dans l'esprit de milord tous les honneurs de l'aventure ! . . .

Puib', me frappant le front :

— Ahl il me reste une chose à faire ! pensai-je; je m*en vais aller de ce pas consoler le pauvre en-

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fant. Personne du moins ne songe en ce montent a me ravir la gloire de celle bonne action !

Je m'acheminai vers le quartier où logeait Nannr, cl de loin, levant les yeux sur la fenêlre de sa chambre, j'y aperçus de la lumière. Je me dirigeai vers rentrée de la maison; mais quelqu'un qui venait dans, le sens opposé et qui rasait les murailles, me gagnant de vitesse, arriva à la porte avant moi, et là, se retournant, me cria d'une voix rude :

— Ah çà! que venez-vous faire ici?

C'était l'abbé, comme vous pensez bien, lequel, sans attendre de réponse, monta rapidement l'escalier.

Je le suivis, et, entrant sans frapper, nous trouvâmes Nanni occupé à faire ses malles. Il ne parut pas m'apercevoir; mais, s' avançant d'un pas chancelant à la rencontre de l'abbé, il se jeta dans ses bras en fondant en larmes.

L'abbé s'assit dans un fauteuil; Tenfant s'agenouilla devant lui^ la lète collée sur ses genoux et laissa son pauvre cœur se dégonfler en longs san glols. Je voulus me rapprocher, mais l'abbé me

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renvoya par un geste impérieux. Il demeura quelques instants dans le silence, se contentant d'enrouler autour de ses doigts les longs cheveux dorés de Nanni. Puis il commença de lui parler à voix si basse, que je ne pus entendre un mot.

Debout devant une table ronde, je me mis, pour passer le temps, à examiner un portrait sur émail qui me tomba sous la main. Ce portrait, qui ne m'était pas inconnu, m'avait suggéré depuis longtemps l'idée que Nanni avait laissé à Venise une fiancée, et certaines explications embarrassées du jeune homme m'avaient confirmé dans cette conjecture... Rien de plus frais, de plus gracieux, de plus délicieusement poétique que la belle enfant peinte sur cet émail. Une virginale candeur respirait sur son beau front penché, et ses grands yeux châtains laissaient échapper un regard un peu pensif, qui semblait dire : « Devine-moi, j'en vaux la peine. »

L'abbé me fit signe de lui apporter ce portrait, et, le lui ayant remis, j'allai m'asseoir au fond de la chambre. Je remarquai qu'à plusieurs reprises

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il l'approcha des lèvres de Nanni; deux fois je vis le pauvre garçon détourner la tête, la troisième fois il ne recula pas et sa bouche effleura Témail. Cependant Tabbè ne cessait pas de Tentretenir à voix basse. Que pouvait-il lui dire? Quelle éloquence était capable de consoler un si grand désespoir?... Ce qui est certain, c'est qu'au moment où une horloge voisine sonnait deux heures, Nanni releva la tête, et, sur ce visage inondé de larmes, je crus apercevoir — ô miracle ! — comme la première aurore d'un sourire.

Alors, m'élançant vers eux, je m'écriai :

— De grâce, étrange abbé! comment vous y êtes-vous pris pour consoler cet enfant? Lui avezvous cité Spinosa ou l'Évangile? Lui avez- vous parlé de la Vierge des Panathénées ou de celle qu'on adore à Rome?

Il me regarda d'un air ironique.

— Que vous importe, me répondit-il froidement, et de quoi vous mettez-vous en peine?

Puis, se ravisant, il me dit en attachant sur moi ses yeux d'aigle ou de lion :

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— Puisqu'il est dit que nous ne pouvons parler aujourd'hui que de chevaux, je lui vantais le sort de ces nobles coursiers^ consacrés aux autels, qui paissaient librement dans Tenclos d'un temple, et, par la fierté de leur maintien, semblaient dire : a Un dieu seul est notre maître !»

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