‹ Un client sérieuxChapitre 15 sur 63 · MAR RER · texte numérisé non relu

MAR RER

Vous reconnaissez avoir frappé le plaignant ? À LAGOUPILLE | nn : | Non M'sieu. Je lui ai mis un marron, voilà nn LE PRÉSIDENT 1e À propos de quoi ?

Un | LAGOUPILLE

Il m'avait pris par le bras pour me faire sortir ‘de …

force, alors je lui ai mis un marron.

i. LE PRÉSIDENT or Vous ne nous aviez pas dit ça, Monsieur Alfred? : ALFRED ne Un Mais, Monsieur le Président, il fallait bien ‘que je | l’expulse; il ne voulait pas s’en aller.

. | : LE PRÉSIDENT | Il fallait envoyer chercher les agents | de la force publique. Vous n’aviez pas le droit de vous faire :

justice vous-même. Taiséz-vous ! — Maître, vous avez la parole.

BARBEMOLLE, se lève

Plaise au Tribunal adopter mes conclusions, renvoyer mon client des fins de la poursuite et con-

damner la partie civile aux dépens.

Messieurs,

S’il en était de la véritable vertu commeil en est de

la femme de César, elle ne serait pas soupçonnée et je ne connaïtrais pas l'honneur — compliqué, de tant d’amertume! — d’avoir à la défendre aujourd’hui devant vous. Certes, depuis bientôt trente ans, qu'apôtre du Dieu de vérité, je combats pour la bonne cause et emprunte mon éloquence (si j'ose user d’un pareil terme), aux seuls élans de mes convictions, j ai pénétré plus d’une fois les méandres

. de l'âme humaine! A cette heure (Fxant du regard M. Alfred), j'en touche du doigt les marécages !.. Je n’abuserai pas de vos instants. Nul plus que moi n’en connaît le prix; puis, j'ai hâte de “- frapper le caillou (M. Alfred épouvanté met son chapeau sur la tête) d’où va jaillir la lumière.

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L'HUISSIER, à Afrd co Votre chapeau! ES Fe ns BARBEMOLLE J'aborderai donc immédiatement et sans autre préambule la discussion des griefs qui nous em nent à cette barre. M. Lagoupille est po de ’ l'État.

: Moi ? Je suis lampiste! ! . À ;

| L’'HUISSIER Chut! chut!

BARBEMOLLE

Il appartient à l’une de ces grandes administra= tions que l’Europe entière nous envie — : : au Minis tère des affaires étrangères!! où il doit d'occuper un poste de confiance, non à de misérables intri- jé gues, mais à ses mérites personnels! Ah! c est que resté veuf après quinze mois de mariage, avec cinq ‘enfants au berceau, il s’est imposé la mission, non 7 seulement de donner la becquée quotidienne : à ces petites bouches affamées, mais encore de de 5)

d'exemple, à ces défenseurs de demain, l'amour du

bien, le culte du travail, la fidélité au devoir et aux institutions libérales qui nous régissent!

Ce qu’est la vie de cet homme?

Demandez-le donc à l’aurore! Demandez-le au pesant soleil de midi! Demandez-le au crépuscule du soir, qui depuis tant d'années, chaque jour, voient perler la sueur à ce front éternellement courbé sur la tâche !!! « Mais, direz-vous, quel couronnement, à des journées si noblement remplies ? Sans doute, ce chevalier du devoir, les yeux gorgés de volupté, puise dans les obscénités du vaudeville et de l’opérette, la détente qu'implore à grands cris la lassitude de son cerveau ? Les glaces du pandemonium où règne en souveraine Terpsichore (j'ai nommé le Moulin de la Galette), se renvoient de reflets en reflets, les chorégraphiques ébats de cet inlassable travailleur ? »

Point !.…

Il se rend au café!!! À ce café du Pied qui remue, si humble en sa tranquillité, qu’on le croirait échappé à un dizain de l’auteur du Passant et de Severo Torellr.

LAGOUPILLE, bas

Victor Hugo.

BARBEMOLLE

Rappelez-vous la définition touchante que vous en

a donnée, il ya un instant (désignant M. Alfred), le sous-gargottier, empoisonneur public : « Maison 0 é bien notée; rien que des habitués ; de braves gens qui ’

viennent, le soir, y faire leur petite partie. » Là, saturé

d'alcool et de bière, demande-t-il aux fumées de

l'ivresse, l'oubli des misères de la veille et des soucis du lendemain ? Dai Non! Il prend : Une tasse de café !!! Une, vous à entendez bien ? Une seule ! Et ça, Monsieur Alfred, | vous ne le nierez pas; c'est vous-même qui l'avez dit! À € N'importe! votre client est un pilier de bras- | serie! »y m’objectait tout à l'heure, avec une partialité que je suis le premier à excuser, comme il sera le premier à le reconnaître, l'honorable organe du Ministère Public. - | : Moi ?.. Je n'ai pas soufflé mot de cela. Je ne sais : pas ce que vous voulez dire. . |

BARBEMOLLE ie

Le tribunal me saura gré de ne relever que d'un

sourire cette dénégation imprévue.

Cr De

LE SUBSTITUT Je vous somme de vous expliquer.

BARBEMOLLE Je continue:

LE SUBSTITUT

Pas avant d’être entré dans des éclaircissements

que je suis en droit d’exiger de vous.

BARBEMOLLE

Le président m’a donné la parole; ce n’est pas vous, Monsieur le substitut, qui m'empêcherez de

m’en servir.

LE PRÉSIDENT

Voyons, messieurs! Je suis désolé! Monsieur le

substitut, je vous en prie! Maître! de grâce...

LE SUBSTITUT L’incident.…

LE PRÉSIDENT, qui en a assez L'incident est clos!

BARBEMOLLE

Ilaura éclairé, du moins, la religion du magistrat . chargé de présider cette audience. A lui de distinguer entre l’acharnement dont l'accusation fait

preuve, et l'esprit de conciliation dont la défense . est animée. : | Me

Je poursuis. | ;

Mon client, dites-vous, est un pilier de brasserie? : (Muette exaspération du substitut.) J'y consens. Mais à qui la faute ?

Au gouvernement, Messieurs; je ne crains | 4 pas de le proclamer! Nous avons des salles de je travail, Dieu merci! Nous avons des bibliothèques! ‘ Or, vous en défendez l'entrée, vous en interdisez l’accès, aux heures où le pauvre, précisément, serait à même d'en franchir le seuil! Et vous reprochez à Lagoupille d’aller chercher pour y. : ‘assouvir son amour passionné de l'étude, l’atmosphère pestiférée d’un estaminet de quinzième ordre? Dérision! Dérision amère! À ce café du Pied qui remue où il ne vient pas pour boire, 04 ; ne vient pas non plus pour jouer! IL VIENT Pour LIRE

LES JOURNAUX! TOUS LES JOURNAUX, SANS EXCEPTION! : Les débats l’ont établi, et cela encore, Monsieur Alfred, vous qui niez tout, vous qui 1 niez toujours, vous ne le nierez pas, j'espère. | du

J'ai fini! | … Et voilà l’homme qu’on fait asseoir sur ce banc à

d’ignominie? l’homme que de misérables rancunes voudraient livrer à vos rigueurs ? Je livre moi à vos dégoüts la bassesse de tels calculs.

Je persiste avec confiance dans mes conclusions.

Il se rasseoïit.

LE PRÉSIDENT

La parole est au ministère public.

LE SUBSTITUT, qui dpuis un instant déjà élait plongé dans la lecture de l’Officiel que lui avait apporté l'huissier vers la fin de la plaidoirie

Ça y est!

LE PRÉSIDENT Quoi ?

Je suis révoqué.

LE PRÉSIDENT Révoqué!

LE SUBSTITUT

Lisez vous-même.

LE PRÉSIDENT, après avoir lu

C'est ma foi vrai. D'ailleurs, ça n’a rien qui me surprenne. Vous savez ce que je vous ai dit. Mes cohdoléances sincères.

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