‹ Un coin du voileChapitre 7 sur 7 · MARIONS JEAN · texte numérisé non relu

MARIONS JEAN

— Oh! char //le / cria-t-elle alors en fondant en larmes ; dear me ! dear me !

Quel choc de bonheur trop fort mes paroles lui avaient-elles porté? Ses larmes ne s'arrêtaient pas ; son visage restait caché sous ses deux mains, — ses deux mains sortant, blanches et toutes petites, des flots de dentelle de sa robe de nuit.

Je me mis à la câliner doucement, sans que, farouche jusque dans ce laisser-aller de son cœur, elle parût seulement s'en apercevoir. Puis, quand elle ne pleura plus, qu'elle eut essuyé ses grands cils perlés encore de larmes, la minute d'expansion vint enfin; son âme aimante s'entr'ouvrit, elle me jeta les bras autour du cou et, m'étouffant, me dit à trois fois :

— Merci, merci, merci.

... Edith, Lilian, Mabel et moi prenions le thé du matin ; les Anglaises répétaient : <( Où donc est Jean ? » Les trois beaux appétits que j'avais devant moi menaçaient de dévorer toutes les rôties, et je me décidai enfin à chercher les absents. De la terrasse où ils n'étaient

pas, je sondais le quai, où je ne les voyais pas davantage, quand Edith m'appela de la véranda où elles riaient toutes trois.

— Madame ! madame ! criait-elle sur son joli ton de chanson, venez vite voir Baby.

Et près de Jean penché vers elle et lui parlant, Baby dans sa robe rouge, le boa blanc au bras, laissant nu son cou de petite aristocrate, sa casquette retenant mal les boucles folles sur sou front, se promenait dans le parc, mystique et recueillie, laissant seulement parfois tomber de ses lèvres de doux noms anglais, ses yeux de cristal levés sur lui.

J'avais bien un peu fait ce couple-là; pendant que les sœurs aînées rayonnaient de joie et de surprise, il me vint en suivant du regard les amoureux un orgueil qu'il faut que j'avoue et dont je devais être, hélas ! durement punie.

Pourquoi raconter leurs jours de joie? Ce fut une joie en sourdine, intense et silencieuse, intimement liée aux douceurs de l'automne qu'on traversait alors ; Fàme nébuleuse de Maud, pareille aux brouillards de septembre sur le fleuve, s'éclairait d'une chaude lumière de

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soleil; Fâme de Jean retrouvait une fraîche floraison printanière comme les feuillages bronzés de Tété redevenaient pâles avant de se flétrir ; et les souffles tièdes des belles aprèsmidi, caressant les deux jeunes gens, semblaient n'être que le courant, devenu tangible, de leur tendresse.

Pourquoi raconter leurs cinq jours de joie sitôt finis !

Un matir, j'entendis des rires fous "ur la terrasse, les voix claires des jeunes fille . et les questions de Jean, intrigué. Gomme je m'approchais, celui-ci m'expliqua :

— C'est une lettre du docteur Islington, et ces demoiselles ne veulent pas me dire ce qu'elle contient.

— Ohl dear me! s'exclamaient les joyeuses filles, à cinquante ans !

— Mais qu'est-ce qu'il y a? demandai-je à mon tour, la curiosité très éveillée par cette gaieté; que vous dit le docteur, mes petites?

Lilian la première retrouva la parole, et prenant la lettre, nous traduisit en médiocre français la prose de son père. Cette hilarante nou-

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velle n"était que celle du mariage de tante Nelly, la vieille fille de Londres, qui portait ses cheveux blancs et sa grosse fortune à unjeune avoué de Sa Majesté.

— A cinquante ans ! répétaient-elles, à cinquante ans !

Quand on en a soixante, ces folies de femmes plus jeunes ne font point rire ; je me mis à les gronder, en m'amusant au fond de leur en'ouement.

L'après-midi, comme Jean fumait, je lui dis, pour causer :

— Et vous ? qu'avez-vous reçu du courrier, ce matin?

Il me parut gêné pour me répondre que, comme chaque jour, on le rappelait à Paris, et qu'il lui faudrait bien finir par s'y rendre. J'allais entamer avec lui la question départ, quand Maud quitta ses sœurs et vint càlinement vers nous, disant sur un ton plein d'une infinie tendresse :

— Jean, voulez-vous venir nous promener? Et dans le regard dont Jean l'enveloppa, où

flottaient de l'ennui, de la pitié, dans ce regard

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métamorphosé en une seconde, je compris tout ce qui ne m'était pas encore venu à Fesprit, que Maud en était maintenant réduite à ses grâces de printemps, à ses charmes prime-sautiers d'oiseau sauvage, que le collier d'or de sa dot avait glissé de ses épaules, et qu'elle se retrouvait, pauvre petite sans-le-sou, devant le fiancé qui l'avait crue riche.

Elle s'avança, plus caressante encore, et dans une insouciance qui me fît mal :

— Dear, venez-vous?

Il la suivit avec une contrainte qui ne put m'échapper. Je les vis encore une fois s'éloigner l'un près de l'autre, et je devinai, malgré mes révoltes, le recul de l'un, la confiance naïve et sans trouble de l'autre. Rien ne paraissait changé en eux, mais j'avais beau me dire : <i. Il aime vraiment », je doutais de Jean.

Un million!...

Fut-ce de l'instinct? Je me penchai aux balustres de la terrasse pour les voir plus longtemps sur les bords delà Seine qu'ils suivaient. Je les regardais de tous mes yeux, comme

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quand on regarde pour une dernière foir^, et je me sentais dans l'âme une tristesse sans fond.

Quand Maud revint, elle avait les yeuxrouges et me dit :

— Vous savez qu'il s'en va? Il faut absolument qu'il parte-, il a reçu une lettre pressante.

Et elle se mit à m'expliquer dans son mauvais français un enchevêtrement de circonstances commerciales, à quoi je n'entendais rien, et qu'avec son esprit rêveur, mais britannique — flamme et fumée, — elle avait tout de suite comprises.

Puis, comme une excuse, elle ajoutait :

— Mais, dans quatre jours, il m'a promis

d'être revenu.

Voyons, dis-je à Jean, c'est vrai que vous allez nous quitter'? Vous ne pouvez pas attendre la fin du mois ou celle du congrès d'Allemagne? Vos affaires patienteraient et vous ne rougiriez pas si vite les yeux de la pauvre Maud.

— Mais non, reprit-il dans un agacement, mais non, cela ne peut pas attendre.

Et tout ce que j'objectais contre ce départ recevait cette réponse lassante : <( Mais non » ;

mais non de ses lèvres, mais non de ses yeux qui ne souriaient plus et qui prenaient des reflets de tristesse. A la fm de ce jour-là, même, tout près du départ, j'y lus un si vrai chagrin, que, toute réjouie, repoussant au loin mes jugements téméraires, rassurée, je pensais en le voyant :

(( Comme il l'aime, lui, le léger, le glisseur, pour qu'une absence de quatre jours le fasse langoureux à ce point! mais comme il Taime! »

Ce soir-là, une vraie veille comme Ton n'en compte que peu dans la vie, veille solennelle, mystérieuse, tragique, où frissonnait la peur du lendemain au milieu de l'ordinaire banalité de l'accoutumance, ce soir-là, comme toujours quand il faisait trop froid dehors, nous nous réunîmes dans le salon. La mandoline de Jean fit les frais, mais la flamme gaie des autres jours s'était éteinte. Les mêmes airs de son répertoire, soit qu'il les jouât autrement, soit qu'il y eût en nous un pressentiment de -tristesse, nous semblaient teintés de mélancolie, et rien ne me parut plus leur ressembler que le visage pâli de Maud tout changé par ce pre-

mier chagrin, et qui essayait encore, sans réussir, des sourires fiévreux.

Elle aussi, la pauvre jolie musique d'adieu, cachait des larmes dans sa chanson.

Je ne savais pourquoi, Jean avait choisi la première heure du lendemain pour partir, c'était donc ce soir même qu'il allait prendre congé de nous. Il vint me remercier de mon hospitalité ; Edith, Lilian et Mabel lui donnèrent tour à tour la camarade poignée de main des Anglais; Maud restait la dernière. Elle s'approcha lentement de son ami; ils se regardèrent d'un très long regard mutuel, et ceci je le jure, bien que ce soit un fait incroyable qui me stupéfia, tandis que l'enfant gardait ses yeux de lac, impassibles, dans ceux de Jean je vis des larmes.

— Au revoir, ma petite Maud, dit-il en écrasant de ses doigts les poignets de la fillette.

— Adieu! fit-elle de sa voix brisée.

— Non, au revoir.

— Adieu! dit encore Maud une seconde fois.

Encore un « à vendredi! » qu'il nous lança.

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et il s'échappa pour aller faire sa malle et se coucher.

Quand je revis Maud le lendemain, ce n'était plus la petite jupe rouge, la blouse blanche, le képi de gamin échevelé. Elle avait choisi une veste gris foncé, serrée à la taille par une ceinture de cuir qui faisait des plis lourds jusqu'à terre; elle avait tordu ses cheveux en chignon, et pour la casquette, mon pauvre mignon boy ne devait plus la remettre.

— Ah! Baby, s'écrièrent ses sœurs toutes prêtes pour le canotage, êtes-vous drôle! Mais master Jean va revenir, ma petite î

Baby baissa ses paupières, ce qui mettait toujours une ombre très profonde sur ses joues et ne répondit pas.

Et ses sœurs :

— Vous ne venez pas avec nous sur l'eau? Alors elle se redressa pour répondre que si;

et ces deux gestes-là, le premier un dérobement de son âme aux curiosités étrangères, le second, mouvement d'avant vers l'agitation physique de la vie de sport, furent toute sa conduite pendant les quatre jours où nous

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attendions l'absent. Elle se mit de nouveau à m'échapper comme autrefois; je m'évertuais à la comprendre, et à peine pouvais-je seulement saisir par hasard les regards étranges de ses yeux de mystère.

Le jeudi soir, veille du retour, quand elle revint d'une très longue promenade faite à cheval dans les jolis vallons de Saint-Wandrille, j'eus une bien triste nouvelle à lui annoncer. Je ne savais comment m'y prendre, m'attendant à l'explosion d'un chagrin trop longtemps comprimé.

— Il ne viendra pas demain, lui dis-je tremblante, j'ai reçu une dépèche, ma pauvre chérie; ses terribles affaires le retiennent encore un jour.

Mais elle soutint le coup sans broncher.

Seulement, l'ombre de ses cils s'abaissa encore,

et l'éclair de ses yeux qui l'aurait trahie, je ne

le vis pas. Que pensait-elle? Que sentait-elle?

Le samedi, ce fut encore une dépèche qui vint au lieu de Jean. Dépèche encore le dimanche, et puis plus rien... rien que Tattente de toute minute, une inquiétude lourde qui se

mit à peser sur ma maison, comme l'accablante électricité qui précède les orages.

Maud, illisible, sereine dans sa souffrance, ne vivait plus que loin de moi, et j'avais un tel respect pour ce désespoir d'enfant, que je me prêtais à ses effarouchements, la laissant libre de tout regard, libre de cacher ses larmes où elle voudrait.

Et puis Forage éclata. Ce fut une lettre de ma vieille amie qui l'apporta après qu'une semaine et demie se fut écoulée depuis le départ de Jean.

« Ne le marions pas encore, disait-elle ; cette petite Anglaise n'est vraiment pas assez riche. Jean n'a pas de fortune personnelle, que feraient-ils? Un ménage pauvre est un pauvre ménage, vous savez; il l'a bien compris et se montre très raisonnable dans l'oubli de cette folie. Nous tâcherons de trouver mieux. »

Oh! cette lettre! la Seine en emporta les morceaux, mais je l'avais gravée pour toujours dans le cœur. Trouver mieux que Maud, Seigneur! mieux que cette exquise ombre de femme, rêve et tendresse, pétrie d'amour et de

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candeur; Maiid! la pauvre petite Maud dont je devais jeter à bas le bonheur en lui révélant que c'était fini!... Ah! c'était bien ainsi, Jean n'était pas digne d'elle.

Je gardai mon secret jusqu'aux extrêmes limites, et quand le docteur Islington m'écrivit que, le congrès étant clos, il reprendrait ses filles le lendemain, je fis venir Maud et lui dis :

— Etes-vous bien forte pour porter un grand chagrin, Maud?

Alors, pour la première fois, elle leva sur moi ses prunelles claires et brûlées de fièvre.

— La mère de Jean ne veut pas, ma pauvre chérie, et votre rêve de bonheur, il faut l'oublier. Vous êtes trop jeune.

Elle secoua tristement sa tête d'enfant devenue soudain jeune fille, et enfin, ce que j'attendais se produisit : les larmes et le confiant abandon de la pauvre petite qui se jeta dans mes bras.

— Je ne suis pas trop jeune, milady, disaitelle dans ses sanglots, c'est parce que je n'ai plus d'argent. Je l'ai bien deviné dès le pre-

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mier jour ; je savais bien qu'il ne reviendrait pas. Oh! mon pauvre Jean!

Gomment la consoler! Elle me] répétait qu'elle lui pardonnait, mais qu'aucun autre n'aurait sa place; et vraiment, elle avait donné là son cœur de telle façon que cela pouvait bien être pour toujours. Jusqu'au lendemain, je reçus seule en secret toutes ses tendresses débordantes d'enfant sans mère.

Le lendemain, suivant ce quai joyeux où le soleil d'automne, un peu plus pâle chaque jour, mettait une lumière embuée, je les reconduisis au chemin de fer joujou qui traîne ses wagons tout le long de la Seine. C'était le matin; un enterrement sonnait en glas, dans le clocher gothique aux trois couronnes ducales. Les grandes sœurs allaient devant, silencieuses, attristées, avec leur imperceptible et gracieux déhanchement d'Anglaises — ayant eu la veille ce seul mot désolé, devant le désespoir de Maud :

— Oh! pauvre Baby! Un si joli aventure de cœur !

A mes côtés, le pas ferme, mystérieusement

résignée, Tenfant marchait, muette comme toujours.

Mais quand le train les emporta, qu'Edith, Lilian et Mabel se furent pelotonnées dans le wagon, elle mit à la portière son pauvre visage mangé de larmes, et, dans un sourire qui me lendit l'àme, me dit absolument comme Jean, autrefois :

— Adieu, tantinette î

Et le glas, au clocher de Féglise, semblait sonner lamentablement dans l'air :

Marions Jean ! Marions Jean !

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