CHAPITRE III
Prophéties. — Mirabilis Liber. — Louis XVII séparé de sa mère.
— Toulan informé de tout par les billets de Madame Elisabeth. — Tentative officielle de délivrance. — Maret et Sémonville. — Politique de l'Autriche. — M. de Thugut. — Arrestation des plénipotentiaires. — Exaspération populaire.
— Revers en Vendée. — Reddition de Mayence et.de Valenciennes. — Disette. — Renouvellement du Comité de Salut Public. — Marie-Antoinette, renvoyée devant le Tribunal révolutionnaire, est transférée à la Conciergerie. — Toulan et Michonis. — Le chevalier de Rouge ville. ^Réélection du Conseil de la Commune. — Toulan ni Lepître ne sont réélus.
Le goût du surnaturel est inné parmi les masses. Dans les temps de calamité, on rêve de bonheurs inouïs ; dansles jours d'oppression, de délivrances extraordinaires. Cela convient si bien à ce double sentiment d'espérance d'une part, et d'autre part, d'impuissance où l'on est d'attendre de soi seul la réalisation de cette espérance.
Dans cette année 1793, les esprits crédules, — et ils furent nombreux, — ne manquèrent point à
la tradition. On fit alors circuler une prétendue prophétie, attribuée, sans aucun motif d'ailleurs, à saint Césaire, évêque d'Arles, et confondue ayec beaucoup d'autres visions, dans un recueil intitulé : Mirabilis Liber. Ce grimoire, imprimé au commencement du xvi" siècle, attirait à la Bibliothèque une foule de curieux qui y recherchaient les prédictions pouvant s'appliquer aux principaux événements de la Révolution française. La chose était aisée, car, comme tous les recueils de ce genre, celui-ci était écrit dans un latin bizarre, et avec cette absence de précision, ce vague dans les termes qui est le propre du langage prophétique. Bien des interprétations étaient possibles, de telle sorte que la véritable prophétie venait moins du prophète que de son traducteur.
On rencontrait dans le texte du Mirabilis Liber cette phrase : « Juvenis captivatus qui recuperabit coronain Lilii... fundatus, destruet filios Bruti », qu'on peut ainsi traduire : « Le jeune captif qui recouvrera la couronne du Lis, une fois installé, détruira les fils de Brutus. » On l'expliquait de cette façon : le jeune Louis XYII remontera un jour sur le trône de son père, et alors il anéantira la Révolution et les révolutionnaires.
Cette croyance commençait à se répandre et
bien des gens, effrayés des fureurs de la Révolution, reprenaient espoir dans la pensée du triomphe prédit par saint Césaire diujuvenis captîvatus, lorsque le Comité de Salut Public éprouva le besoin de barrer la route à ce mouvement d'opinion en combattant la prophétie par les moyens violents. Il prit la décision suivante : « Le Comité de Salut Public arrête que le fils de Capet sera séparé de sa mère. »
Et comme les « fils de Brutus » avaient pour eux la loi, à défaut des prophètes, le 3 juillet, l'arrêté fut signifié à la Reine par les municipaux de service. Il était dix heures du soir et l'enfant était couché. Aux premiers mots, la Reine se précipite vers le petit lit et de ses bras fait à son fils un rempart contre ces gens qui viennent le lui ravir. Ils commandent, elle pleure ; ils menacent, elle se révolte. Ils ont recours à la force : — « Mais tuez-moi donc! Tuez-moi donc d'abord! » s'écriet-elle...
Enfi n, au bout d'une heure de ce débat, la force triomphe et l'emporte sur l'amour maternel. Le petit roi est enlevé à sa mère ; il va être confié à Simon. Le Mirabilis Liber n'a servi qu'à causer à Marie- Antoinette une douleur nouvelle et une douleur immense, qu'il n'a point prévue...
Ce n'est pas tout : la Commune, mise en éveil,
fait élever le mur d'enceinte, ajoute des verrous aux portes, place des jalousies aux fenêtres. A peine si la mère peut apercevoir son fils quelques instants, chaque jour, par une petite fente dans les cloisons de la plate-forme de la Tour, ou par une lucarne percée dans Fescalier de la garderobe.
Ce sont ses seuls bonheurs, sa seule consolation dans son infortune. Elle désire y associer ses amis, et, comme parmi eux Toulan est resté au premier rang, elle tient à ce qu'il en soit informé.
« Donnez à Fidèle ce billet de notre part, écrit Madame Elisabeth à Turgy. Dites-lui, ma sœur a voulu que vous le sachiez, que nous voyons tous les jours le petit par la fenêtre de Vescalier de la garde-robe; mais que cela ne ^ vous empêche pas de nous en donner des nouvelles^. »
Bientôt cette recommandation se changera en un ordre contraire. A mesure que Simon torturera le malheureux enfant. Madame Elisabeth voudra épargner à sa sœur ce surcroît de douleur, et c'est elle qui demandera à tous ceux qui les entourent de garder le silence sur les procédés d'éducation du cordonnier, devenu le précepteur