CHAPITRE IV
Taulan est arrêté le 7 octobre. — Son sang-froid. —Il s'évade.
— Le 8 octobre. — Arrestation de Lepître. — Sainte-Pélagie.
— Procès de la Reine, 14-16 octobre. — Lepître témoin. — Sa déposition. — Arrestation de M^e de Jarjayes. — Condamnation et exécution de Marie-Antoinette (16 octobre).
Le lundi 7 octobre au matin, Toulan marchait dans les rues de Paris, lorsqu'il fut accosté par un groupe de gens. Parmi eux, il reconnut quelques-uns de ses amis. On se mit à causer, et Toulan apprit ainsi qu'à la veille du procès de la Reine, l'attention de la Commune avait été ramenée sur tous ceux qui, à une époque quelconque, avaient semblé donner à la prisonnière des marques de dévouement ou de respect, et qu'afin d'assurer son autorité par le châtiment des coupables, la Commune avait décidé de faire arrêter ces personnes suspectes. Ils ajoutèrent que Toulan était de ce nombre, qu'il avait été tout spécia-
lement désigné, et qu'eux-mêmes se trouvaient en ce moment chargés de le mettre en état d'arrestation.
A ces nouvelles, assez surprenantes même à cette époque, le Gascon ne se troubla pas. Il comprit le danger, et aussitôt il envisagea avec le plus grand sang-froid le moyen d^ échapper.
Ceux qui venaient l'arrêter n'étaient point tous des forcenés; quelques-uns, au fond de leur cœur, ne tenaient que fort peu à accomplir leur mandat, certains même n'y tenaient pas du tout. Il avait en eux des complices inconscients : il résolut de gagner du temps, de voir, d'examiner et de profiter d'un hasard heureux, s'il s'en rencontrait ou s'il en pouvait faire naître.
En conséquence, il feignit une grande soumission à leurs ordres. Il leur dit toutefois qu'ayant été arrêté ainsi à l'improviste, dans la rue, il se trouverait privé des effets qui lui seraient nécessaires, en cas que sa captivité durât quelque temps, et il leur demanda la permission d'aller les prendre chez lui; ils n'avaient qu'à l'accompagner : de la sorte, il serait toujours à leur disposition.
Il ajouta qu'il avait à son bureau des papiers importants, qu'il serait bon qu'on y apposât les scellés, en sa présence, avant de le conduire en
prison. La demande était trop juste, ils y acquiescèrent, et les voilà partis pour la rue du Monceau- Saint- Ger vais...
Chemin faisant, la troupe rencontre Ricard. Aussitôt que Toulan aperçoit son ami, qui est en même temps son employé, il l'invite à l'accompagner. Il pourra être utile, pour ranger les papiers relatifs à leurs affaires et aider à la pose des scellés. Il accepte. Toulan, d'un signe, Fa averti, et Ricard, fin et perspicace comme son chef, a compris.
Ils arrivent au domicile de l'ancien commissaire, et les voilà qui se mettent à fouiller les cartons, à examiner les dossiers, à dresser des procèsverbaux; ils causent tous ensemble, et le bruit va grandissant.
C'est le moment espéré par Toulan. Il feint de vouloir se laver les mains, il passe dans un cabinet voisin, et lâche un robinet d'eau. Tandis que Peau coule de la fontaine, il entrouvre doucement une porte qui donne sur un escalier dérobé, et s'évade le plus tranquillement du monde.
Ricard, au courant du logis, a deviné le mouvement; il s'aperçoit qu'il réussit, il veut couvrir la retraite. Il anime la conversation, il discute, il entame une contestation, au sujet de papiers qu'il veut se faire remettre ; on refuse, il insiste.
L'eau qui coule toujours, le bruit qui s'élève détournent l'attention des commissaires, les trompent, si bien que lorsqu'ils repensent à leur prisonnier, ils ne le voient plus. Ils le cherchent : personne. Toulan est déjà loin\..
Les commissaires n'ont plus qu'à s'en aller : ils se retirent^ penauds. Pas tous, cependant. Il est à peu près certain que quelques-uns d'entre eux facilitèrent la ruse de Toulan, et lui permirent de s'évader. Il existait contre lui des charges trop fortes pour qu'on pût le sauver, si son arrestation était maintenue. Or la Commune commençait dès ce moment à rivaliser avec la Convention sur un point : elle voulait décimer celle-ci à son gré et ne souffrait guère que l'on portât la moindre atteinte à son propre pouvoir, en osant sacrifier
1. Mémoires historiques sur Louis XVII, par Eckard, pp. 427 et suiv. Eckard, d'ordinaire bien informé, place cette arrestation et cette évasion de Toulan immédiatement après la dénonciation des Tison. Il ajoute : « Quoique obligé de se tenir caché, Toulan continua de rendre des services à la famille royale, ainsi qu'on le voit dans les Fragmens de Turgy, mais au mois d'octobre 1793, des avis le forcèi^int à sortir de Paris. » — Eckard tombe là dans une erreur manifeste. On a vu que, même après la dénonciation des Tison, Toulan continua jusquau 7 août ses fonctions de membre de la Commune, sauf le service du Temple. Donc il ne resta pas caché. De plus, lui-même , dans son interrogatoire à Bordeaux, déclare que cette tentative d'arrestation eut lieu au commencement d'octobre, et il ajoute qu'il est parti de Paris le 7 octobre à dix heures du matin, parce qu'on était venu l'arrêter.
quelques-uns de ses membres \ Toulan profita de ces bomies dispositions, passagères d'ailleurs...
Le 7 octobre, peut-être en apprenant ces faits, Lepître, soupant avec sa femme, lui dit :
— Si l'on voulait m'incarcérer, je demanderais que Ton me conduisit à Sainte-Pélagie; j'y trouverais du moins des personnes que je connais, et je ne m'ennuierais pas autant que dans une autre prison...
Le lendemain, à six heures du matin, un membre du comité révolutionnaire se présenta rue Saint-Jacques, et signifia au professeur l'ordre de le suivre à Sainte-Pélagie, — ce qui eut lieu sur-le-champ.
Lepitre se consolait presque de sa mésaventure par la satisfaction de s'être montré si perspicace, quand, arrivé à la prison, il fut mis au secret. Ce n'est point ce qu'il avait rêvé, et cela le déconcerta quelque peu. Toutefois il ne perdit pas complètement courage, et il attendit les événements en préparant sa justification...
Ces diverses mesures avaient été motivées par le procès de la Reine, fixé après maints renvois et maintes hésitations au 14 octobre.
De l'interrogatoire et des débats, on ne men-
i. Quelques Souve?iirs, par Lepître, p. 70.
tionnera ici que ce qui a trait au complot Toulan- Jarjayes; le récit détaillé trouvera sa place ailleurs.
Le manque, sinon de preuves, du moins de pièces, contre la Reine, avait été la cause du retard apporté à sa comparution devant le Tribunal révolutionnaire. Hébert songea à combler cette lacune, et le dimanche 6 octobre, veille du jour où l'on essayait d'arrêter Toulan , il se transporta au Temple, et arracha à la faiblesse et à l'ignorance du petit Louis XVII une série de déclarations, dont les unes, monstrueusement infâmes, étaient fausses et mensongères, et les autres vraies. Celles-ci^ en bonne justice, étaient, en réalité, de nulle importance et insuffisantes pour motiver une condamnation.
On les trouve ainsi formulées dans le procèsverbal de l'interrogatoire : « Il (Louis XVII) nous a déclaré que l'hiver dernier, pendant qu'il habitait l'appartement de ses mère, tante et sœur, un particulier, nommé Dangé, étant de garde auprès d'eux en qualité de commissaire du Conseil, un jour qu'il l'accompagnait à la promenade sur la plate-forme de la tour, il le prit dans ses bras, l'embrassa et lui dit : « Je voudrais bien vous voir à la place de votre père.... »
(( Nous a déclaré pareillement qu'un autre particulier, nommé Toulan, étant aussi de garde à la
tour à la même époque, lesdites femmes l'enfermèrent, lui déclarant, avec sa sœur, dans une des tourelles, pendant une heure et demie, un peu avant que Ton allumât la chandelle, et que, pendant ce temps, il^ s'est entretenu avec lesdites femmes, et qu'il n'entendit pas le sujet de leur conversation; que, dans une autre circonstance, il entendit dire par ledit Toulan à sa mëre et à sa tante que, tous les soirs, il enverrait, aux environs du Temple, un colporteur, à dix heures et demie du soir, pour lui faire crier toutes les nouvelles qui pouvaient les intéresser, que, par suite de cette promesse , il s'aperçut que lesdites femmes, un soir, ne se couchèrent qu'à onze heures passées, et montrèrent de l'humeur de n'avoir point entendu les cris accoutumés dudit colporteur; il a déclaré encore que quatre particuliers nommés Lepître, Bruneau, Toulan et Vincent, pendant la durée de leur service dans les appartements, avaient coutume d'approcher lesdites femmes et de tenir des conversations avec elles à voix basse.... ^ )>
Malgré cette dénonciation, Lepître ne figura point au procès comme accusé; on voulait juger
i. Toulan.
2. Archives nationales. ^"296 no261. Pièce déposée dans l'armoire de fer.
LES SUITES DU COMPLOT. 22i
la Reine seule , et , par une machiavélique prévoyance, on espérait la voir charger par ses anciens complices, qu'on supposait désireux de sauver leur tête en accablant Marie-Antoinette. Lepître ne parut donc devant le Tribunal, ce jourlà, que comme simple témoin. On réservait son procès pour plus tard.
Il avait pris le parti de nier tout, et, comme devant Hébert, quelques mois auparavant, ce procédé lui réussit.
Il déposa avoirvu l'accusée au Temple, lorsqu'il y faisait son service en qualité de commissaire notable de la municipalité provisoire ; mais n'avoir jamais eu d'entretien particulier avec elle, ni lui avoir jamais adressé la parole en l'absence de ses collègues.
— Ne lui avez-vous pas quelquefois parlé politique? lui demanda le président.
— Jamais, répondit-il.
— Ne lui avez-vous pas procuré les moyens de savoir des nouvelles, en envoyant tous les jours un colporteur crier le journal du soir près la tour du Temple?
— Non.
Le président, s'adressant à l'accusée : — Avezvous quelques observations à faire sur la déclaration du témoin ?
L'accusée : — Je n'ai jamais eu de conversation avec le témoin; d'un autre côté, je n'avais pas besoin que l'on engag-eât les colporteurs à venir près de la tour, je les entendais assez tous les jours, lorsqu'ils passaient rue de la Corderie... \
On montra encore à Lepître quelques louis, les portraits en miniature des princesses de Hesse et de Mecklembourg, amies d'enfance de la Reine, en lui demandant s'il les avait vus. Il affecta de ne les point reconnaître, quoique la Reine les lui eût montrés plusieurs fois. Ce fut tout; l'on se contenta de cet interrogatoire de douze minutes, et Lepître fut reconduit à Sainte-Pélagie ^
Bien que Toulan fût absent, son nom revint à plusieurs reprises dans les dépositions de divers témoins.
Hébert se rappela l'incident du chapeau : « Une autre fois il trouva, dans la chambre de Madame Elisabeth, un chapeau qui fut reconnu pour avoir appartenu à Louis Capet. Cette découverte ne lui permit plus de douter qu'il existât, parmi ses collègues, quelques hommes dans le cas de se dégrader au point de servir la tyrannie. Il se rappelle que Toulan était entré un jour avec
1, Histoire parlementaire de la .Révolution française, par Bûchez et Roux, t. XXIV, pp. 376-377.