‹ Un conte bleu: comédie-vaudeville en un acteChapitre 4 sur 16 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

LECHEVALTERDEVERSACDELANCEL, LORTAL, CARABY,TIENNETTE, Officiers.

Les dernières répliques de de Lancel et de Jennie se sont dites pendant la musique, et à la fin de la ritournelle, les précédents sont entrés

TiEiNNETTE, entrant la première. Messieurs, je vous annonce le chevalier de Versac ! Caraby, à votre poste !

Lortal et les officiers qui sont entrés avant le chevalier forment la haie pour lui livrer passage.

VERSAC. Ah! me voici! Pardon, mes no- !)les et aimables convives; mon cher comte, votre main; bonjour, major. Quelle revue !. . . nous avons été magnifiques; aussi une foule de femmes charmantes nous inondaient de leurs agaceries... il est bon de vous dire que pour ma part j'ai obtenu...

TJENNETTE, s'approchanL Quoi!... plaîtil?... qu'est-ce que vous avez obtenu?...

VERSAC, à part. Ah! diable! la petite!... ''Ile était là... [A Timnetle.) J'ai olîtenu un coup de soleil ; seriez-vous jalouse de cet astre?... ah! Tienneite!

Air de la Sentinelle.

L'astre du jour quand il est dans son plein. Sur les mortels étend son despotisme ; 11 est brutal envers le genre humain, De tes regards je préfère le prisme.

Ne crains pas le flambeau des cieux.

Autour de toi trop lieureux qui gravite ;

Narguant ce soleil orgueilleux.

Sois ma planète aux tendres feux,

Etje me fais ton satellite.

// embrasse Tiennette.

TiENNETTE. Eh bien, monsieur!

VERSAC, à Tiennette. Je n'avais encore rien pris ce matin...

LORTAL, baisunl la main de Tiennette.

Ni moi non plus !

LANCEE, brusquement et l'air sombre. Eh bien, chevalier... déjeune-t-on ?

VERSAC. Oui ! oui ! à table !

TOUS. Oui, à table!

Ils se placent. Tiennette et Caraby servent.

VERSAC. Ceci est un déjeuner de ma façon... j'ai tué... tout ce que vous allez manger...

LORTAL, avec incrédulité. Quoi! cette hure de sanglier. . .

VERSAC. Oui!

LORTAL. Il n'y en a pas dans le pays !

VERSAC. Il n'y en a pas, c'est-à-dire... non!... il n'y en a pas... c'était un sanglier dépaysé... n'est-ce pas, Caraby?

CARABY. Oui, monsieur, je l'ai vu ! ( ^ part.) Achetée à la halle... huit livres quinze sous. . .

VERSAC. Quant à ce faisan...

CARARY, à part. Trente-cinq sous...

VERSAC. Je l'ai tué à la chasse, il y a trois jours. . . le plus joli coup de fusil. . . il partait contrôle vent...

LORTAL , V interrompant. Il y a trois jours?

VEBSAC. Oui, vers les six heures... six heures et demie du soir...

LORTAr. Je vous ai vu.

VERSAC, surpris. Bah !

LORTAL. Oui, à cheval... vous reveniez sans doute, et vous suiviez un carrosse jonquille, à l'attelage Isabelle. . .

LANCEE, à part, bondissant. Le carrosse de ma femme !

TOUS. Un carrosse!... contez-nous donc cela.

VERSAC. Chut, messieurs!... Je vous en supplie, major, voulez- vous bien vous taire!

LANCEL, à part. C'était lui!

VERSAC. Voilà ce que c'est pourtant que d'être bien taillé, d'avoir l'œil vif et le cœur flamboyant... Dès qu'un baiser résonne dans une ruelle, qu'un amant est surpris se faufilant dans l'ombre... il n'y a qu'un cri, c'est le chevalier de Versac !.. . Je déclare apocryphe le carrosse en question, je ne l'ai point suivi. . .

LORTAL. Ainsi j'aurais menti, moi, un chirurgien major...

VERSAC. Tiens! pourquoi pas?

AiR du Charlatanisme.

Vous avez l'air franc, j'en conviens, Mais la vérité, j'imagine, N'a pas ses plus fermes soutiens Chez les docteurs en médecine.

J'affirme que ee noble corps Possède aussi des fabulistes ; On voit, sans douleurs, sans efforts Mentir les chirurgiens majors.

Comme les chirurgiens-dentistes.

LANCEL, d'un air bourru. Je commence à le croire! Est-ce que Versac a des bonnes fortunes?... laissez-moi donc tranquille!

nous autres Parisiens, nous nous défions des don Juan de Gascogne. Il se vante, il n'a jamais séduit que des soubrettes.

VERSAC. Des soubrettes?...

LANCEE. Certainement!

VERSAC. Ah! c'est votre opinion!... J'ai appris cinq ans à jouer de la guitare pour d'obscures caméristes ou pour des maritornes. . .

LANCEE. Que vous faisiez passer pour des

princesses. . .

VERSAC. Ah! vous le prenez ainsi!... eh bien, oui, j'ai suivi un carrosse... et dans ce carrosse, il y avait une dame. . . Ce carrosse, je l'avais vu à plusieurs reprises passer devant notre hôtel, et avec cette modestie qui m'est naturelle, je m'étais dit : C'est pour moi ! Je le suivis par un magnifique clair de lune à quelques lieues de la ville, vers les villages de Grisolles, Verdun, Poinpignan...

LANCEE. Pompignan?...

VERSAC. Oui!... est-ce que vous connaissez?...

LANCEE. Moi! pas du tout...

VERSAC, vivement. C'était au village de Pompignan... la voiture s'arrêta... devant... devant un château.

TOUS. Un château !

VERSAC, à part. Ça fait son effet. . . {Haut. ) La dame descend rapidement, me lance un regard... un véritable éclair... et en fuyantvers sa demeure, elle laisse tomber... une mitaine que je ramasse.

LORTAL. Monstre de chevalier, va!... Continuez, ça marche parfaitement.

VERSAC, à part. Ça ne m'étonne pas...

tout ça est vrai, excepté la mitaine... A cette heure j'invente... n'allons pas rester court...

LANCEE. Continuez donc!...

VERSAC. Ça l'intéresse?

LANCEE. Beaucoup!

VERSAC. Le lendemain... c'est-à-dire...

oui, le lendemain mon valet me remit un petit billet coquettement plié... n'est-ce pas vrai, Caraby?...

CARABY. Oui, monsieur! {À part.) Le mémoire de son chapelier. . .

LANCEE. Un billet de la dame?

VERSAC. Oui! ça vous semble fort!...

LANCEE. Non, certes!

VERSAC, à part. Voilà le billet passé.

LANCEE. Sur mon âme, l'aventure est pi-

quante... et ce billet, que contenait-il?... vous devez l'avoir. . .

VERSAC. Pardieu ! je le garderai toute ma vie! il fait partie de ma collection, numéro 12,065.

TOUS. Miséricorde!

LANCEE, à part. Le fat!...

VERSAC. Inutile de vous le faire voir, je l'ai retenu par cœur... un style ravissant... le billet finissait ainsi : Attendez-moi chez vous. La dame du château de Pompignan.

LANCEE. Et cett^ dame vint-elle?

VERSAC. Vous êtes bien pressé... J'aime à tenir l'auditoire en suspens... (i i^art.) Il faut vraiment du génie! [Haut.) Elle vint!

LANCEE. Ciel!...

VERSAC. Elle vint! [A part.) Ça l'intéresse. [Haut.) Mais avant d'entrer, la dame, de peur de se compromettre, me fit présenter son éventail par le maroufle que voici.

Il montre Caraby.

' LANCEE. Et cette dame était habillée?...

VERSAC. Robe blanche, rubans bleus.

LORTAL. Et sans doute aimable et jolie?..,.

VERSAC. Eblouissante, ma foi!... une houri... et des formes... Enivré, fasciné, que vous dirai-je, messieurs? je n'étais plus un homme. . . j'avais je ne sais quoi d'olympien. . . je saisis une main...

LANCEE, vivement. Qu'on retira!...

VERSAC, à part. Il me. souffle, bravo!

{Haut y avec une humilité feinte.) J'avoue qu'on la retira.

LANCEE, à part , se rassurant. Je respire!

VERSAC. Mais pour la retirer, la chère créature se leva vivement, si bien... ou plutôt si mal, que son pied heurta un obstacle. . . elle se fit une entorse... très-peu de chose...

LANCEE , à part. Et ne pouvoir lui jeter un démenti!

VERSAC. Heureurement pour elle et pour moi que ce meuble [montrant le canapé) n'était pas loin !

LES OFFICIERS. Ayc, aye, aye!...

LANCEE , à part. Je n'y tiens plus ! mais si j'éclate, je suis ridicule... {On entend au dehors la trompette qui sonne le boute-selle.) Bienheureux signal qui me tire d'embarras... ( Haut. ) Pardon , quelques ordres à donner...

LORTAL. Restez donc. . . vous n'êtes pas indispensable au quartier...

VERSAL. El justement voici le bouquet...

LANCEE. Plus tard, j'apprendrai le reste. [À part.) Oh! je me vengerai! {Haut.) A bientôt. . .

Il sort.

VERSAC. Il s'en va... Eh bien, je ^ous sasure qu'il perd beaucoup...

,. * Lortal, Versac.

MAGASIN THÉÂTRAL

LORTAt. J'en stiis sûr... ça va finir.

VERSAG, à part. Je l'espère bien!

LORTAL. Vous en étiez au canapé!. ..

VERSAG. Oui... je l'y dépose langoureusement et avec cette audace... qu'on a dans ces moment-l i... saisissant ses doigts de rose, j'y imprime plusieurs baisers... Soudain un bruit sinistre se fait entendre...

LORTAL. Ah! bah!

VEHSAC. Une de ces portes, je ne sais plus laquelle, venait de s'ouvrir... et un gentilhomiiie se place devant moi, terrible, l'œil en feu, le visage pâle. .. la dame...

LORTAL. La dame se sauve.

VEHSAC. Elle se sauve! {A part.) Elle me gênait... {Haut.) Je tire mon épée... une passe... deux passes... je suis blessé au bras droit. . .

LORTAL. Et vous ne m'en avez rien dit, à moi, votre chirurgien !

VERSAC. Un rien... j'en recevrais comme ça dix mille sans m'en apercevoir... Mon adversaire voyant couler mon sang... me serra vivement la main droite...

LORTAL. La main blessée...

VERSAC. Non... la gauche... J'avais, s'écria-t il, des droits sur celte femme; vous êtes un brave, je vous les abandonne... vous ne me reverrez plus !

LOiiTAL. Et la dame?

VEBSAC. Je me suis condamné à ne la revoir jamais... {A part.) Ouf! c'était dura trouver, mais je crois que ça me fera honneur... [Haut.) Voilà, messieurs, voilà ma déplorable et véridique histoire.

LAKCEL, qui s'est approché sur la pointe des pieds, et a pris place derrière le chevalier. El tout cela est faux !

11 lui frappe sur l'épaule en prononçant ces derniers mots.

TOUS. DeLancel!

VERSAC. Comment, monsieur!... quand je Taffirme.

LANCEL, froidement. Tout cela est faux, je suis chargé de vous le dire.

VERSAC. Un démenti... savez-vous bien que c'est la préface d'un soufflet ?

LA^CEL. On le tient pour reçu!

VEP.SAC. Un soufflet vaut un coupd'épée; je trouve le prix élevé, mais... enfin...

LANCEL. On l'accepte...

VERSAC. Mais je ne le propose pas...

LAKCEL. C'est vrai, vous l'acceptez... c'est l'autre qui le propose...

vitRSAC. L'autre! quel autre?

LANCEL. Ah ! c'est juste, je ne vous ai pas dit de qui j'étais le fondé de pouvoirs... Je parle au nom d'un mari qui par hasard vous écoutait...

VERSAC Diable! il y avait un mari qui écoutait. ..

LANCEL. Peut-être il nous écoute encore... VERSAC. Vous croyez? Parla?

LANCEL. Non, par ici!

VERSAC. Je voudrais bien le voir. Etqu'at-il entendu ?

LANCEL. Tout , jusqu'à l'épisode de l'entorse ; il en a eu assez !

VERSAC. Je le crois parbleu bien!... Mais comment avez-vous trouvé cet estimable mari ?

LANCEL. C'est lui qui m'a trouvé... Fout exécuter son plan , que je vais vous dire, il avait besoin d'un intermédiaire, mais il répugnait à prendre un ami |)our cela... il aurait fallu le mettre au fait de l'histoire, et il trouve qu'il y a assez de gens qui la savent déjà; tandis qu'en s'adressant à l'un de vos convives, il n'augmentait pas le nombre des initiés. Pour cela, il attendait dans l'escalier le premier de nous que lui enverrait le hasard : c'a été moi !

VERSAC. C'est très-bien vu! ce mari est fort spirituel... et il veut se battre avec moi? LANCEL. C'est selon!... il dit que cela dépend de vous ! Pour l'éviter, il vous suffira de déclarer devant ces messieurs que votre histoire n'était qu'un conte.

VERSAC. Jamais!... Me rétracter quand il me menace... ça serait une lâcheté...

LANCEL. En ce cas, il y a encore un autre moyen.

VERSAC. Encore un?... {Très-haut, et comme pour être entendu du mari.) Décidément, ce mari est fort ingénieux... Voyons ce moyen.

LANCEL. Des preuves ! oh ! la moindre preuve, que vous me montrerez , à moi seul qui suis son envoyé ; sinon , il se bat à outrance contre le calomniateur.

VERSAC. A outrance ?

LANCEL. A outrance , c'est sa propre expression.

VERSAC. Je m'en moque ! Mais cependant il faut de la logique ; quand on se fait tuer, il est bon de savoir pourquoi, ça tranquilhse!... Cette dame, je ne l'ai pas nommée, je ne la connais pas!

LANCEL. Mais vous avez donné tant de détails... le carrosse jonquille, l'attelage Isabelle; on peut aisément deviner,. .

VERSAC, riant. Ah! bravo! ça n'est pas moi qui ai dit ça... {A Lortal.) C'est vous 1... je n'ai rien désigné ; qu'on s'adresse à mcmsieur... je m'en vas L..

LORTAL. Plaît-il?

LANCEL. Ne plaisantons pas, chevalier! je reviendi-ai dans une heure... songez-y : le duel ou le billet de la dame...

VERSA c. Soit! Lortal, vous serez mon témoin... Dans une heure, capitaine!... Caraby, cours chercher mes armes.

ENSEMBLE

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