INTRODUCTION
Dans la grande tragédie politique qui s'ouvrit avec le premier triumvirat et s'acheva aux Ides de mars, Ap. Claudius Pulcher ne joua qu'un rôle d'arrière-plan. Les historiens parlent peu de lui : son jeune frère, le tribun Clodius, tient plus de place dans la chronique de ces temps troublés. Cependant, celui qui était le chef de l'illustre gens Claudia, au moment où sombraient cinq siècles d'histoire, mérite de retenir l'attention. Parce qu'il n'eut ni le génie de César, ni le talent heureux de Pompée, ni la vertu de Caton, parce qu'il fut médiocre, il représente mieux que personne l'aristocratie romaine de la fin de la République. Aussi essaierons-nous de le suivre dans les vicissitudes de sa carrière poUtique, et de fixer quelques traits de sa physionomie morale. Cette tâche nous est rendue possible grâce à Cicéron. C'est par lui, et presque par lui seul, que nous connaissons Appius. Ne nous en plaignons pas : car si l'on peut souhaiter des témoignages plus impartiaux que ceux du grand orateur, on n'en trouverait guère qui soient plus vivants; d'autre part, l'histoire d'Ap. Claudius prendra nécessairement la forme d'une histoire de ses rapports avec Cicéron : et à cela
Il INTRODUCTION
nous gagnerons de voir les caractères des deux hommes s'éclairer l'un par l'autre à nos yeux.
Ce n'est pas là le seul intérêt de cette étude. Si la querelle de Cicéron avec P. Clodius n'a pas été sans influence sur ses relations avec Appius, il s'en faut que leurs rapports ne soient qu'un épisode de la fameuse querelle. Et ils ne présentent peut-être pas moins d'intérêt que cette querelle même : l'histoire en est plus complexe et plus riche au point de vue psychologique, car au lieu d'être l'histoire d'une inimitié continue, c'est celle d'une amitié à plusieurs reprises et de diverses façons compromise; elle est plus variée, car elle embrasse un plus grand nombre d'années, et a pour théâtre Rome d'abord, puis la province de Cilicie ; en elle se résume l'évolution politique de Cicéron depuis son retour d'exil jusqu'à Pharsale; enfin elle nous permet de soupçonner, par maintes vues de détail, ce qu'était la vie d'une province romaine au lo- siècle avant notre ère.
L'histoire des rapports entre Cicéron et Ap. Claudius se divise tout naturellement en deux parties : avant le proconsulat de Cicéron en Cilicie; pendant et après ce proconsulat. Pour la première partie, notre information est singulièrement incomplète. Tant que nos deux personnages sont à Rome, ils n'échangent, naturellement, pas de lettres : les discours prononcés par Cicéron, et les lettres qu'il adresse à ses amis et à son frère absents de Rome sont les seules sources dont nous disposions. Il est très regrettable, en particuher, que nojs ne connaissions les événements de l'année 57, où Appius fut préteur, que par les discours de Cicéron : il est trop souvent impossible de découvrir la vérité sous la partialité du témoignage.
Pour la seconde partie, nous possédons douze lettres
IISTnODUCTlON
écrites par Gicéron à Appius pendant les années 51 et 50 : elles composent, avec une première lettre écrite en 53, le m® livre des Familières. C'est là un témoignage précieux. Pour qu'il fût complet, il faudrait, en premier lieu, que nous ayons dans leur entier toutes les lettres écrites par Cicéron à Appius : or, certains passages, et des plus importants, celui par exemple où étaient énumérées les démarches faites par Gicéron pour aider Appius dans son procès de maiestate, ont été perdus ou supprimés^; dautre part, il paraît certain qu'il y a au moins une lettre tout entière qui ne nous est point parvenue-. Il faudrait, en second lieu, que nous possédions les lettres écrites par Appius à Cicéron : or, aucune ne nous a été conservée.
Nous avons essayé, en appendice, de dresser un tableau général des lettres échangées entre Cicéron et Appius, en restituant, d'après les réponses de Cicéron, le contenu des lettres d'Appius, et en datant les unes et les autres avec autant de précision que possible''. Il entre naturellement dans cet essai une assez forte part de conjecture : il n'a d'autre prétention que de rendre plus clair l'échange des lettres entre Cicéron et Appius, et, partant, plus intelligible la suite des rapports entre ces deux personnages.