II DÉDICACE
quelques-uns des problèmes essentiels de la vie moaie à notre époque, Tuisse cette entière sincérité' y qui ta séduit sans doute ^ toi Titre le plus loyal et le plus vrai que je connaisse ^ plaider en faveur de cette œuvre auprès des lecteurs qù effaroucheraient certaines audaces de peinture et certaines cruautés £ analyse! Quel que soit bailleurs le verdict de T opinion sur ce diagnostic minutieux J! une maladie de tâme que f ai appelé Un Crime d'amour, ce roman gardera^ pour moi^ un grand mérite : il iaura plu €t il mavTra permis de me dire, mon cher Gaston, une fois encore, ton fidèle ami de toujours,
Paul BOURGET*
P^s, a Février z886.
Se petit salon était éclairé d'une lumière ' douce par les trois lampes — de hautes lampes posées dans des vases du Japon, et garnies de globes sur lesquels s'appliquaient des abai-jour souples de nuance bleu pâte. Une tapisserie cachait la porte. Une autre tapisserie à grands personnages revêtait deux tnurs. Des rideaux à masses épaisses, d'un
rouge très sombre, tirés en ce moment, drapaient les deux fenêtres. Cette pièce ainsi close avait une physionomie d étroite intimité qu'augmentait la profusion des petits objets épars sur les meubles : des photographies disposées dans des cadres, des boîtes de laque, des étuis anciens, quelques statuettes de saxe, des livres brochés dans ces gaines de vieille étoffe dont la mode commençait en cette année 1883. ^ ^'^^ ^^^ coins une plante verte tordait son feuillage. Un piano ouvert montrait tout ^»prps la blancheur de ses touches. Un paravent anglais avec des verres de couleur et une tablette pour poser la tasse de thé, le livre ou louvrage, se pliait contre un des côtés de la cheminée 3 le feu brûlait avec un crépitement paisible qu'accompagnait le bruit de la théière caressée par la flamme de sa lampe, sur la table basse destinée à cet usage. L'ameublement de ce salon un peu encombré offrait ce caractère composite propre à notre âge, avec cette singularité que tout y semblait presque trop neuf. On eût deviné, du premier coup d'œil, à de menus indices, que cet aspect parisien avait été cherché volontairement. Des objets, de-ci de-là, faisaient contraste $ r'é-
UN CKIME D^AMOUR. )
raient, par exemple, les petites cuillers d'argent, de forme démodée ; c étaient, sur un des murs, deux copies , d'ailleurs excellentes, de petits tableaux religieux auxquels se rattachaient certainement des souvenirs d'enfance, et qui ne pouvaient venir que d'une vieille maison de province. Les photographies de même, par la tenue et l'aspect des parents ou des amis qu elles représentaient, témoignaient de relations toutes provinciales. Cette impression de contraste eût encore été rendue plus sensible à celui qjii eût visité les autres pièces et retrouvé partout la trace évidente que les personnes installées là n'habitaient Paris que depuis un temps assez court. — Ce minuscule salon appartenait à un minuscule hôtel situé au n^ 3 bis de la rue de La Rochefoucauld.
Ce bas de rue, qui tombe d'une pente très raide sur la rue Saint-Lazare, renferme plusieurs maisons particulières d'une grande diversité de constructions, et quelques habitations privées qu'entourent des jardins. L'hôtel où se trouvait le petit salon fut construit par un financier célèbre, pour une actrice, sous le premier empire, à l'époque où lame de la Tour des Dames abritait plusieurs princes et princesses de la rampe. Trop
exigu pour convenir à une famille très riche, trop incommode par certaines insufiisances d'installation pour des locataires accoutumés aux minuties du comfort anglais, il devait avoir séduit complètement des gens habitués à une vie à demi campagnarde, par Tattrait du (( chez soi, » et aussi par le calme de cette fin de rue, que les voitures affrontent rarement à cause de la difficulté de la montée. Durant ce soir de novembre, ce petit salon, quoique ses croisées donnassent sur la cour et cette cour elle-même sur la rue, ne laissait parvenir du dehors qu'une rumeur indistincte et lointaine, coupée de quelques coups de bise. La nuit, si Ton en jugeait par les sifflements de cette bise, devait être froide. C'est du moins ce qu'exprima, en se levant, une des trois personnes réunies dans le salon, un homme assez jeune, qui soupira, en reposant sur le plateau à thé sa tasse vide et regardant la pendule :
— « Dix heures... Il faut que j'aille vraiment chez les Malhoure ce soir } Ah ! quel désastre d'avoir une femme raisonnable et qui s'occupe de votre avenir! Ne te marie jamais, Armand...
Écoutez ce vent... J'étais si bien ici avec vous. Voyons, Hélène, continua-t-il, en s'appuyant sur
le dos du fauteuil dans lequel «a femme était assise^ qu'arrivera-t-il si je manrue à cette soirée ?
— « Que nous aurons été malhonnêtes avec des gens très aimables et qui ont toujours été parfaits pour nous depuis un an que nous sommes à Paris^ » répondit la jeune femme ; elle avança vers le feu ses pieds longs^ joliment chaussés de souliers vernis et de bas mauves de la nuance de sa robe. « Si je n'avais pas ma névralgie ! . . . ajouta-t-elle en portant ses doigts à sa tempe. Tu leur diras toutes mes excuses. Allons^ mon pauvre Alfred , du courage. . . » Elle se leva et tendit la main à son mari qui l'attira pour lui donner un baiser. Une visible souffrance se peignit sur le beau visage d'Hélène pendant la minute qu il lui fallut subir cette caresse. Ainsi debout^ avec sa robe de nuance mauve tpute garnie de dentelles, l'opposition était plus frappante encore entre Félégance de toute sa personne et la gaucherie de celui dont elle portait le nom. Elle était grande, fine et souple. La délicatesse avec laquelle sa main s'attachait à son bras que la manche de la robe découvrait à moitié, la plénitude de ce bras sur
UN CRIME d'aMOUK
lequel brillait l'or d'un bracelet, la rondeur de sa taille mince, la grâce de son buste jeune, tout révélait en elle l'épanouissement d'une beauté du corps qui s'harmonisait à la beauté de sa tête. Ses cheveux châtains, de nuance claire, simplement séparés au milieu par une raie, cachaient à demi un front presque trop haut — signe probable que l'exaltation prédominait en elle sur le jugement. Elle avait des yeux bruns dans un teint de blonde, de ces yeux qui deviennent couleur de noisette ou noirs, suivant que la prunelle se contracte ou se dilate, et tout, dans ce visage, dénonçait la passion, l'énergie et la fierté, depuis la ligne un peu trop forte de Tovale qui indiquait la forte construction du bas de la tête jusqu'à la bouche, d'un dessin très ferme, et depuis le menton digne d*une médaille antique jusqu'au nez presque droit, relié au front par une noble attache. Le caractère à la fois si pur et si vivant de cette beauté justifiait sans peine la ferveur empreinte sur le visage de son mari, tandis qu'il embrassait sa femme, de même que l'évidente aversion de la jeune femme s'expliquait par l'ingrate physionomie de son maître et seigneur. Ce n'étaient pas deux créa-
tures de même race. Alfred Chazel offrait le type accompli d'un Français de la classe moyenne, qui a dû travailler trop assidûment, préparer trop d'examens, passer trop d'heures sur des papiers ou devant un tableau, à l'âge où le corps se développe. Quoiqu'il eût trente-deux ans à peine, les signes d'un commencement d'usure physique abondaient en lui. Il avait les cheveux rares, le teint comme appauvri, les épaules à la fois larges et osseuses, et quelque chose d'anguleux dans ses gestes, comme une gaucherie de tout le corps. On devinait, à voir et sa haute taille, et la grosseur de ses os, et la grandeur de sa main, une disproportion entre le tempérament premier qui avait dû être très robuste et l'éducation qui avait dû être très déprimante. Chazel portait un lorgnon, toujours mal posé, qu'il faisait tomber sans cesse, parce qu'il était maladroit de ses longues mains maigres, ainsi que l'attestait le nœud de sa cravate blanche de soirée, si mal enroulée autour de son col déjà froissé. iMais quand ce lorgnon tombait, le bleu de ses prunelles se montrait mieux, un bleu si candide, si frais, si enfantin qu'il eût été difEcile aux plus malveillants d'attribuer la fatigue de cet homme à d'au-
trcs excès que des excès de pensée. Le sourire demeuré très jeune et qui découvrait des dents très blanches sous la barbe blonde, qu'Alfred portait entière, s'accordait avec cette franchise enfantine du regard. Et de fait, la vie de Chazel s'était écoulée ainsi, entre un travail absorbant, continu, et une absoliie inexpérience de ce qui n'était pas « son affaire », comme il disait. Fils d'un modeste professeur de chimie et petit-fils d'un paysan, ayant hérité de son père laptitude pour les sciences et de son grand-père la ténacité, Alfred était entré, à force d'énergie et avec des facultés moyennes, un des premiers à cette École polytechnique, dont beaucoup de bons esprits estiment qu'avec ses examens surchargés et précoces, elle exerce une meurtrière influence sur le développement de la jeunesse bourgeoise de notre pays. A vingt-deux ans, Chazel en sortait le douzième, et trois ans plus tard le premier de l'Ecole des ponts et chaussées. Envoyé à Bourges, il s'éprenait de M^^* de Vaivre, à qui son père, marié en secondes noces, donnait une doc très faible. La mort inattendue de M. de Vaivre d'abord, puis de sa seconde femme et de leur enfant, enrichissait soudain le ieune ménage.
Nommé à Paris Tannée précédente au service de la ville^ l'ingénieur se trouvait avoir réalisé au centuple les plus ambideuses espérances de sa jeunesse. La fortune de sa femme montait à neuf cent mille firancs environ^ aux revenus desquels se joignaient les dix mille francs de son propre traitement et les petites rentes laissées par son père. Mais cette aisance^ au lieu d'engourdir l'acdvité. du jeune homme^ la surexcitait, par l'ambition de compenser en honneurs l'inégalité de position entre lui et sa femme. 11 s'était donc remis, avec une ardeur nouvelle, à des travaux de mathématiques. L'entrée à flnstitut brillait à l'horizon de ses rêves comme une sorte d'apothéose finale d'une desdnée dont il rapportait modestement le bonheur à cette sage maxime de son père : « Suivre la grand'route. » Ajoutez à cela qu'un fils lui était né dans lequel il retrouvait déjà une image de son propre caractère 5 et comment ne pas comprendre que cet homme pût se féliciter chaque jour d'avoir pris la vie, comme il avait fait, avec une obéissance endère à toutes les condidons moyennes de la classe sociale ou il était né ?
Ces diverses réflexions traversèrent-elles la
lO UN CRIME d'amour.
pensée du troisième personnage, de ce'ui qu'Alfred Chazel avait appelé Armand, tandis qu'il regardait ce tableau conjugal à travers la fumée d'une cigarette russe qu'il venait d'allumer, — licence qui révélait le degré de son intimité dans la maison. Le même contraste qui séparait Alfred d'Hélène le séparait aussi d'Armand. Ce dernier paraissait dès l'abord plus jeune que son âge, quoiqu'il eût, lui aussi, trente-deux ans passés. Si l'habit mal porté d'Alfred découvrait mieux la maigreur et le deséquilibre de son corps, la redingote du baron de Querne — c'était le nom de famille d'Armand — s'ajustait sur des épaules et un torse d'homme pedt mais robuste, évidemment entraîné par l'escrime, l'équitation, la paume et toutes les habitudes de sport que les jeunes gens des classes riches ont contractées à l'imitation des Anglais, depuis que les carrières politiques : la diplomatie, le conseil d'état , la cour des comptes, leur sont interdites par leurs opinions réelles ou affectées. Les discrets bijoux dont le jeune baron était paré, la finesse de ses mains et de ses pieds, tout, dans sa tenue, depuis sa cravate et son col jusqu'aux boucles de ses cheveux noirs, et au tour de sa moustache
effilée stT une lèvre un peu dédaigneuse, révélait cette profonde recherche de la toilette qui suppose les longs loisirs d'une vie oisive. Mais ce qui sauvait M. de Querne de la banalité habi^ tuelle aux hommes visiblement occupés des misères de la mode masculine, c'était, dans un visage d'ordinaire immobile, un regard d'une inquiétude et d'une acuité particulières. Ce regard, qui n'avait rien d'un jeune homme, démentait le reste de la personne, au point de donner un caractère d'étrangeté à celui qui regardait ainsi, quoique le désir d'échapper aux remarques et d'être avant tout correct présidât évidemment à cette mise. De même que Chazel semblait être demeuré tout jeune de cœur à travers les défaillances du tempérament, celui-ci paraissait, rien qu'à l'expression de ses yeux, — des yeux très noirs, — avoir subi une précoce vieillesse d'âme et d'esprit à travers l'énergie conservée de sa machine physique. Le visage était un peu long et un peu bistré, comme de quelqu'un chez qui la bile doit prédominer un jour, le front sans une ride, le nez très fin; une légère fossette frappait le menton carré. Il eût été impossible d'assigner à cet homme une
profession ou même une occupation quelconques^ et cependant il y avait dans son êure quelque chose de supérieur qui semblait inconciliable avec le vide d'une existence absolument oisive, comme aussi des plis de mélancolie autour de la bouche qui éloignaient Tidée d'une vie toute de plaisir. Cependant il continuait de fumer avec un calme parfait, tout en montrant, à chaque fois qu'il renvoyait la fumée, des dents petites et serrées, celles d'en bas plantées d'une façon irrégulière, ce qui est, prétend-on, un indice probable de férocité. Il regardait Chazel embrasser sa femme sur la tempe, tandis qu'elle baissait, elle, ses paupières sans oser regarder Armand, et cependant, si ses yeux avaient rencontré les yeux noirs du jeune homme, ce n'est pas une douleur dont elle eût surpris la trace, mais un indéfinissable mélange d'ironie et de curiosité.
— « Oui, dit Alfred, en répondant ainsi au muet reproche que le visage d'Hélène semblait lui adresser, c'est de mauvais goût d'aimer sa femme en public, mais Armand me pardonne.
Allons, adieu, fit-il en tendant la main à son ami. Je ne serai pas absent plus d'une heure. Je te retrouverai, n'est-ce pas ?. . . »
Le jeune baron et M"' Chazel restaient donc seuls. Ils se turent pendant quelques minutes, gardant tous les deux la position dans laquelle Alfred les avait laissés, elle debout, mais cette fois les yeux levés sur Armand, et ce dernier répondant par un sourire à ce regard, tandis qu'il continuait de s'envelopper d'un nuage de fumée. Elle aspirait la légère âcreté de cette fumée en ouvrant à demi sa bouche fraîche. Sous les fenêtres un bruit de voiture se fit entendre. C'était le roulement du fiacre qui emportait Chazel. Lentement, Hélène s'avança jusqu'au fauteuil où se tenait Armand; d'un joli geste elle prit la cigarette qu'elle jeta dans le feu, puis elle s'agenouilla devant le jeune homme, lui entoura la tête de ses bras, et, cherchant ses lèvres, lui donna un baiser; on eût dit qu'elle voulait détruire tout de suite l'impression pénible que l'attitude de son mari avait pu laisser à celui qu'elle aimait, et elle disait, avec un ton clair dans la voix, dont la gaieté trahissait une libre expansion après une longue contrainte :
— « Bonjour, Armand, est-ce que tu m'aimes aujourd'hui }
— « Et vous-même, interrogea-t-il, est-ce
que vous m'aimez? » Il caressait de la main la joue de la jeune femme qui s'était abandonnée à tcnre, et, la tête posée sur les genoux de son ami, le regardait comme avec une fièvre d'extase.
— « Ah ! coquet, reprit-elle, je n ai pas besoin de vous le dire pour que vous le croyiez.
— « Non, répliqua-t-il, je sais que vous m'aimez... beaucoup... quoique pas assez pour aller jusqu'au bout de ce sentiment. » L'accent avec lequel il prononça cette phrase était empreint d'une ironie qui en faisait visiblement une épigramme. C'était une allusion à des griefs souvent formulés. Hélène accueillit pourtant cette parole moqueuse avec le sourire d'une femme qui a sa réponse toute prête.
— « Vous aurez donc toujours la même défiance, » dit-elle, et, quoiqu'elle fût bien heureuse, ses yeux le montraient assez, un reflet de mélancolie passa dans ces doux yeux quand elle ajouta : « Vous ne pouvez donc pas croire à mon sentiment sans cette dernière preuve?...
— « Une preuve, dit Armand, vous appelez cela une preuve ! mais le don absolu de la personne n'est pas une preuve d'amour, c'est l'amour lui-même.. • C'est vrai, continua-t-il d'un air plus
UN CRIME d'amour. If
sombre, tant que tu refuseras d être à moi tout entière, je douterai. .. pas de ta sincérité, je crois que tu crois m'aimer, mais de la vérité de cet amour... Trop souvent on s'imagine avoir des sentiments que Ton n a pas. Ah ! si tu m'aimais^ comme tu le dis, comme tu le penses, est-ce que tu te disputerais, comme tu fais? Est-ce que tu me refuserais ce rendez-vous que je t'ai demandé plus de vingt fois? Mais tu me l'accorderais pour toi autant que pour moi...
— « Armand... » elle commença ainsi, puis elle s'arrêta, rougissante. Elle s'était levée et marchait dans la pièce sans regarder son ami, les bras écartés du corps avec le revers de ses mains posé sur ses hanches, comme il lui arrivait dans les minutes d'extrême préoccupation. Depuis qu'elle avait commencé d'aimer, et qu'elle avait avoué son sentiment à M. de Querne, elle savait bien qu'il lui faudrait un jour renoncer k son beau rêve d'une tendresse demeurée pure quoique défendue. Oui, elle savait qu'il lui faudrait se donner tout entière après avoir donné son coeur, et devenir la maîtresse de celui à qui elle avait permis de lui dire : Je t'aime. Elle le savait, et elle avait trouvé la force de prolonger sa*
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défense jusqu'à ce jour, non par coquetterie, — aucune femme n était plus incapable de spéculer sur le désir inassouvi d'un homme afin d aviver sa passion, — mais par la permanence en elle du sentiment du devoir. Quelle est la femme mariée qui n a pas caressé cette chimère d*une conciliation entre l'infidélité du cœur et la foi jurée à son mari? Lerenoncementaux délices de lamourcomplet lui semble d'abord une expiation suffisante. Elle s'engage dans l'adultère en croyant qu'elle ne passera pas une certaine limite, et elle s'y tient en effet, ou plus ou moins longtemps, selon le caractère de l'homme qu'elle aime. Mais la logique inflexible qui gouverne la vie reprend ses droits. L'âme et le corps ne se séparent pas, et l'amour n'admet d'autre loi que lui-même. Oui, l'heure fatale avait sonné pour Hélène, elle le sentait. Depuis deux semaines combien de fois avait-elle eu cette horrible discussion avec Armand qui en venait toujours à exiger cette dernière marque d'amour? Elle comprenait que de chacune de ces scènes elle sortait amoindrie aux yeux de cet homme. Encore quelques-unes et il aurait tout à fait perdu la foi dans le sentiment quelle éprouvait pour lui, sentiment absolu, ir«
raisonné 5 car elle l'aimait, comme les femmes seules sont capables d* aimer, d'un de ces amours qui ont presque un caractère d'ensorcellement, et qui sont faits d'un besoin irrésistible de donner le bonheur à l'être qu'on aime ainsi. Elle l'aimait, et elle aimait l'aimer. Une souffrance dans ces yeux chéris lui était physiquement intolérable, et intolérable une déHance, la trace du reploiement de cette âme en arrière. Elle s'était rendu compte de tout cela, elle avait regardé en face la nécessité de la faute, et elle avait décidé d'offrir d'elle-même à son « aimé » , ainsi qu'elle l'appelait toujours dans ses lettres, parce qu'ami était trop froid, et que le mot d'amant lui empourprait le cœur de honte, — oui, de lui offrir cette suprême preuve de tendresse qu'il lui demandait, et voici qu'au moment de consentir, elle ne pouvait plus. Sa volonté défaillait à la dernière minute. Allait* elle recommencer ce qu'elle nommait, quand elle y songeait, un haïssable marchandage ? Ah ! que n'était-elle libre, — libre, c'est-à-dire sans devoirs envers son enfant, le seul être qu'elle ne pût pas sacrifier à celui qu elle aimait, — libre d'o6rir à cet homme non pas un rendez-vous clandestin, mais la fuite ensemble, un entier sacrifice
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de toute sa vie. Toutes ces idées allaient et venaient dans sa pauvre tête, tandis qu'elle-même allait et venait dans la chambre. Elle regarda de nouveau son ami. Elle crut voir s'altérer les traits de ce visage qu elle idolâtrait.
— « Armand, reprit-elle, ne soyez pas triste. Je consens à tout ce que vous voulez, jj
Ces paroles, dites avec une voix profonde, celle d'une femme qui descend jusque dans le dernier repli de son cœur, parurent étonner le jeune homme plus encore qu'elles ne le touchaient. Il enveloppa Hélène de son singulier regard. Si la pauvre femme avait eu la force de l'observer, elle n'aurait pas rencontré dans ces yeux aigus cette émotion divine qui absout la faute de la maîtresse par la félicité de l'amant. C'était bien le même regard, méprisant et curieux à la fois, dont il avait contemplé tout à l'heure le groupe formé par Alfred et par Hélène. Mais cette dernière était trop confuse de ce qu'elle venait de dire pour garder le sang-froid d'une observation quelconque. Puis, comme elle était revenue se blottir aux genoux d'Armand et qu elle se pressait contre sa poitrine, une expression nouvelle se peignit sur la physionomie du
jeune homme^ celle du désir presque enivré. Il sentait contre lui la beauté de ce corps si souple^ il tenait dans ses bras ses épaules charmantes qu il connaissait pour les avoir vues au bal^ il buvait cet indéfinissable arôme qui flotte autour de chaque femme^ et il appuyait sa bouche sur ces paupières qu'il sentait palpiter sous son baiser.
— « Du moins seras-tu heureux ? » lui demanda-t-clle avec une sorte d'angoisse, entre deux caresses.
— « Quelle question ? Mais tu ne t'es donc jamais regardée, » fit-il, et il commença de lui vanter toutes les délicatesses de son visage, « tu n'as donc jamais regardé tes yeux », — et il y traînait de nouveau ses lèvres, — « ta joue si rose, » — et il la flattait de la main, — « tes fins cheveux, » — et il les respirait comme une fleur, -7- a ta bouche aimée, n — et il y posait la sienne. — A cette adoration de sa beauté qu'eût-elle répondu ? Elle s'y prêtait avec un sourire à demi égaré, abandonnée à ces caresses et à ces paroles comme à une musique. Cela faisait vibrer quelque chose de si intime et de si vague à la fois dans son être, qu'elle sortait de
ces étreintes à demi brisée , comme morte. Ce n'était pas la première fois qu*elle se laissait aller ainsi à la douceur des baisers d'Armand. Mais si doux^ si enivrants que fussent ces baisers, auxquels il lui était impossible de résister^ à chaque fois elle avait trouvé la force de se dérober à des caresses plus hardies. Non ^ jamais^ jamais elle n aurait consenti^ même si le danger d'une surprise n eût pas existé^ à succomber ainsi dans le petit salon ^ où les portraits de sa mère^ de son mari^ de son fils^ lui rappelaient ce qu elle était pourtant disposée à immoler. — Ah ! pas comme cela ! Et encore à cette minute, quand eflle vit sur le visage d'Armand une certaine expression qu elle redoutait tant, elle trouva le courage de s échapper, et, assise de nouveau sur un autre fauteuil, prenant de ses mains qui frémissaient un éventail qu'elle ouvrit et referma, elle reprit :
— « Je serai à toi demain, si tu le veux. »
Armand parut se réveiller du passage d'ivresse où il venait de rouler. Il la regarda et elle eue de nouveau la sensation dont elle avait déjà tant souffert, celle d'un voile subitement tendu entre elle et lui. Qu'avait-elle dit cependant qui pût
lui déplaire ? Elle pensa qu'il était blessé de ce qu'elle l'avait fui 5 car, prononcer la phrase qu'elle venait de prononcer, n'était-ce pas se don ner à lui d'avance, et comment lui en aurait-il voulu de désirer que leur bonheur eût un autre cadre que celui de sa vie de tous les jours?
— Mais il lui avait déjà répondu par cette question :
— a Où veux-tu que je te retrouve?... Chez moi?... Je peux renvoyer mon domestique toute l'après-midi.
— a Oh ! non, répliqua-t-elle vivement, pas chez vous... » Elle venait d'avoir la vision que d'autres femmes étaient venues chez Armand, ces autres femmes qu'une maîtresse nouvelle trouve toujours entre elle et celui qu'elle aime, comme la menace d'une comparaison funeste, comme une flétrissure anticipée de ses propres caresse^, puisque l'amour est toujours pareil à lui-même dans ses formes extérieures... Du moins, songeait-elle, que ce ne soit point parmi les mêmes meubles.
— c< Voulez-vous, interrogeait Armand, que je demande à un de mes amis de me prêter son appartement ?... »
32 UN CKIME d'amour.
Elle secoua la tête comme tout à Theure. Elle entendait à l'avance la conversation des deux hommes. Elle était femme^ et, jusqu'ici honnête femme. Elle comprenait trop que sa façon d*en« visager son propre amour ne ressemblait guère à celle qu'aurait l'ami inconnu auquel s'adresserait Armand. La passion^ à ses yeux à elle, sanctifiait tout, même les pires égarements 5 spiritualisaic tout, même les plus ardentes voluptés. Mais lui, cet homme inconnu, que verrait-il là, qu'une aventure galante sur laquelle il plaisanterait ? Un frisson la secoua, elle regarda de nouveau Armand. Âh ! que les pensées de son aimé lui eussent fait horreur si elle avait pu les lire ! De Querne n'en était pas à sa première intrigue de ce genre, il s'en fallait de beaucoup 5 et il ne croyait pas qu'elle en fût, elle, à sa première faiblesse. Elle lui avait bien dit qu'il était son premier amour, et c'était vrai. Mais quelle preuve donner de la vérité de ces serments-là ? Ce jeune homme avait trop menti lui-même et on lui avait trop menti pour que la défiance ne fût pas le plus naturel de ses sentiments. Il n'avait provoqué cette odieuse discussion sur le lieu de leur rendez*vous qu afin d'étudier dans les réponses d'Hélène U
UN CRIME D AMOUR. 2f
trace des expériences amoureuses qu elle avait traversées^ et la seule curiosité le faisait insister sur ce sujet qui en ce moment étouffait de honte la jeune femme. Le scrupule qu'elle montrait de ne pas lui appartenir chez elle^ lui semblait un calcul de volupté; celui de ne pas lui appartenir chez lui, un calcul de prudence. Quand elle refusa d'aller dans l'appartement d'un ami : a Elle a peur que je ne prenne un confident, se dit-il, mais que veut-elle? »
— «Si je meublais un pedt appartement?...»
fit-il. Elle secoua la tête, quoique c'eût été là son rêve secret; mais elle avait peur, si elle acceptait, qu'il ne vît là un désir de gagner du temps, et puis la nécessité, si leurs rendez-vous se donnaient toujours dans la même place, de subir l'attention des gens de cette maison, Tidée d'être la dame voilée dont on épie l'arrivée!... — Elle aurait pourtant consenti à cette combinaison, quoiqu'il s'y mêlât aussi une question d'argent dépensé, qui lui faisait horreur, si elle n'avait pas eu un autre sentiment encore, le seul qu'elle dit tout haut, en secouant sa tête à laquelle montait la fièvre :
— a Ne me juge pas mal, Armand, com-
prends-moi plutôt. Je voudrais être à toi dans un endroit dont rien ne resterait ensuite... Vois-tu, cet appartement que tu meublerais pour moi, si jamais tu cessais de m'aimer, que deviendrait-il ? Vois, îe ne peux pas en supporter Tidce, même maintenant. Ami, ne me fais pas tort, comprends-moi un peu. »
Elle parlait ainsi, mettant à nu le côté profondément romanesque de sa nature et aussi la plaie secrète de son cœur. Quoiqu'elle ne se rendît pas un compte exact du caractère d'Armand, — caractère affreux de sécheresse .sous des dehors tendres, car chez cet homme le divorce était absolu entre l'imagination et le cœur, — • elle s'apercevait trop qu'il était tourné à mal interpréter les moindres signes. Elle voyait que la défiance naissait en lui avec une soudaineté presque maladive. Elle avait bien compris qu'il doutait d'elle, mais elle avait cru que ce doute venait uniquement de ses refus de lui appartenir. C'était pour cela qu'elle consentait à lui donner cette dernière preuve : « Il ne doutera plus, i> songeait-elle, et cette idée seule lui faisait chaud à tout le cœur. Pourvu qu'il n'allât point lui imputera crime ses réponses?... Elle se leva pour
un CRIME OAMUUR. 2^
aller à lui^ et appuyée sur le dos de son fauteuil, elle lui entoura le front de ses mains : c Ah ! dit-elle avec un soupir, si je pouvais savoir ce qui se passe là?... C'est un si petit espace, et c'est dans ce petit espace que sont tout mon bonheur et tout mon malheur.
— a Si tu pouvais y lire, répondit le jeune homme, tu n'y verrais que ton image,
— . a J'y lirai demain, dit-elle finement.
— a Demain , reprit-il avec un sourire , mais l'endroit de notre rendez-vous } Il ne reste plus que l'appartement meublé ou l'hôtel... m
L'appartement meublé 1... L'hôtel!... Ces mots firent tressaillir Hélène. Toutes les hontes de Tadultère lui paraissaient contenues dans leurs syllabes. C'était la montée en fiacre avec le sourire narquois du cocher, c'était l'entrée dans une de ces maisons dont le seuil a vu passer tant de femmes furtives et palpitantes ; c'était, comme cadre à son divin sentiment, des meubles ay&nt servi peut-être à des scènes semblables. Oui, mais c'était aussi quelque chose d'anonyme, d'impersonnel, d'à jamais étrc:nger. Et puisque tout était souillure, cette souillure-là était la moindre. Elle était trop sûre de la déli
caresse d'Armand pour penser qu il pût la conduire dans un endroit où il fur allé avec d'autres. Elle aurait à supporter un dégoût personnel, mais rien qui touchât Tessence même de son sentiment. Ce fut donc avec une résolution courageuse qu'elle répondit à son ami :
— a Aurez-vous le temps de trouver dans une matinée ?
— ce Oui, dit-il après un instant de réflexion, je songe à une maison très convenable où un de mes amis anglais descendait toujours...
Voyons, continua-t-il, je vous enverrai entre dix et onze heures des livres et un billet. Je vous y donnerai l'adresse de la maison et le numéro de l'appartement comme si vous m'aviez demandé cette adresse pour une de vos amies de province. Que cela ne vous empêche pas de brûler le billet tout de suite... Vous viendrez à l'heure que vous pourrez, je passerai toute l'après-midi à vous attendre, et, si vous ne venez pas, je ne serai pas fâché, je croirai que vous n'avez pas pu... »
Elle redoutait avec un mélange de douleur et de ravissement, — de douleur, car il allait tant lui en coûter de tenir sa promesse j de ravisse-
ment, car tout le soin qu'il prenait de lui marquer ces détails au lieu de Féclairer sur le cœur de cet homme , lui paraissait un signe de son amour, et leur causerie se prolongeait dans le calme salon, devant le feu qui achevait de mourir jusqu'au moment où Tarrêt d'une voiture devant la porte annonça le retour d'Alfred.
— « Adieu, mon amour... » fît Hélène en prenant la main d'Armand et la lui baisant, comme cela lui arrivait quelquefois, par douce calincriej et déjà elle tenait un ouvrage commencé quand Chazel entra. Il regarda tout de suite sa femme, en disant joyeusement : « Ouf!... »
de son loyal et bon regard. Comme Armand le connaissait, ce regard qui n'avait pas changé depuis les jours de leur enfance, lorsqu'ils étaient tous les deux à l'institution Vanaboste, d'où ils suivaient les cours du lycée Henri IV! La pension se trouvait située là-bas, derrière le Panthéon, au coin de la rue du Puits-qui-Parle, aujourd'hui rue Amyot. Ce ne fut cependant pas le remords de tromper l'homme qu'il avait connu tout enfant qui causa soudain un malaise à de Querne. Ce fut de penser qu'Hélène trompait cet être si confiant. L'égoïsme masculin
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a de ces monstrueuses naïvetés. Un séducteur qui entraîne une femme, méprise cette femme de lui céder et oublie de se mépriser de la séduire. Alfred cependant avait pris les mains d'Hélène : a Je me suis consciencieusement ennuyé ce soir, que me donneras-tu en récompense?... » demanda-t-il. Comme ce tutoiement lui faisait mal, à elle ! Comme elle aurait voulu crier à ce mari sans soupçons : « Ne voyez-vous pas que j'en aime un autre ? Laissezmoi m'en aller. . . Je ne veux plus vous mentir. • . » Mais, à deux chambres de là, un petit lit déployait ses rideaux blancs sous lesquels dormait son fils, son petit Henri. Pourquoi l'image de cette tête aux cheveux bouclés se trouvait-elle être trop faible pour l'arrêter sur le fatal chemin de l'adultère, et assez forte pour l'empêcher de suivre sa passion jusqu'au bout ? Elle entrevit cet e^ifant, tandis que son mari lui parlait. Elle ne songea pas à mépriser Armand de ce qu'il s'était fait aimer d'elle quoiqu'elle fût la femme d'un ami. Elle se méprisa elle-même de ne pas l'aimer assez, puisqu'elle n'aimait pas les souffrances dont il était la cause, et, soutenue par l'idée qu elle faisait cela pour lui, elle eut comme un
UN CRIMI d'amour. 2Ç
mouvement d'orgueil à tendre son front au baiser de son mari et à dire gracieusement : « Voilà bien les hommes^ il faut les payer^ et tout de suice^ pour faire leur devoir I m
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|l était onze heures et demie lorsque Armand de Querne quitta la maison de la rue de La Rochefoucauld. Le vent avait balayé tous les nuages et le ciel était plein d'étoiles. « La belle nuit! se dit Armand^ je marcherai ijusque chez moi. » La course était longue^ car ïi habitait dans le haut des Champs- Elysées y rue Lincoln. Il avait là^ au second, dans une aile en retour sur un jardin^ un appartement qu'il s'était amusé autrefois à meubler d'une manière curieuse et recherchée, avec toutes sortes d/^ bibelots anciens. Mais depuis combien de temps ne lui arrivait-il plus de passer la soirée ians ce home ?. .. Il suivait le trottoir de la rue
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St-Lazare, qui, après avoir commencé tout étroite et mince, s'élargit tout d'un coup comme un fleuve grossi d'affluents, à partir de la place de la Trinité, lorsqu'elle a reçu coup sur coup le flot de passants et de voitures charrié par les rues de Chateaudun, de la Chaussée-d*Antin et de Londres. Les fiacres roulaient, les omnibus détalaient, la foule ondu\ait. Parfois une fille se détachait d'un angle de porte, et, avec des paroles obscènes, abordait le jeune homme qui récartait doucement de la main. Était-ce le contraste entre l'intimité du petit salon et Tinfamie grouillante du trottoir ? Armand se sentait moP tellement triste. Il ne pouvait s'empêcher de revoir en pensée le visage d'Alfred et celui d'Hélène, tout près l'un de l'autre. Etait-il jaloux, cependant ? Non. Des images d'enfance lui revenaient, comme tout à l'heure, mais plus précises encore, qui lui montraient Chazel vêtu de l'uniforme des « Vanaboste», — une petite veste analogue à celle des Barbistes. Ils allaient toujours ensemble dans les rangs. Pauvre Chazel, il n'était pas riche ! Le directeur de la pension Tavan pris comme boursier, dans le but d*cn faire un élève-réclame, une machine à gagner
UN CKIME D AMOUR. )).
des prix de concours. Que de fois Armand avait payé pour lui au petit guichet où le concierge vendait aux élèves des confitures, des débris de marrons glacés, des éclairs, et des crèmes parisiennes — tablettes de chocolat garnies à Tintérieur d'une liqueur épaisse et trop sucrée ! Ils avaient fait toutes leurs classes ensemble depuis la quatrième, ensemble traversé les mauvais jours de la Commune, quand, revenus tous deux de leur province après le siège, ils s'étaient trouvés bloqués à Paris. Alfred était ensuite entré à l'École polytechnique. Était-il assez risi- We sous ce costume militaire, embarrassé de son épée, ne sachant comment poser son chapeau sur sa tête, toujours balafré de coups de rasoir maladroits, lorsqu'il venait les mercredis et les dimanches rendre visite à son ancien camarade, qui avait déjà passé la Seine et commencé de mener l'existence d'un jeune homme riche et sans métier ! . . . Tandis qu'Alfred était à FÉcole des ponts, Armand voyageait. Il avait fait le tour du monde en compagnie d'un peintre amateur. A son retour il ne trouvait plus son ami à Paris. Les lettres entre eux devenaient rares. Auraientils su dire pourquoi ? Armand peut-être. Il n'y
avait plus un point commun entre sa vie et celle d'Alfred. Ce dernier avait épousé M^^* de Vaivre. Us étaient venus à Paris pour un petit voyage, et Armand se rappelait bien avoir été surpris délicieusement de la distinction d'Hélène qu'il s'était attendu à trouver gauche, prétentieuse et mal fagotée. Mais à cette époque il était occupé d'une autre femme, de la petite Aline, une fille entretenue pour laquelle il avait éprouvé le seul vrai sentiment dont il fût capable : une jalousie douloureuse et mélangée au délire des sens. Plus tard, quelqu'un lui avait parlé d'Hélène Chazel en lui racontant sur elle de vilaines histoires... Mais qui donc ? Un autre camarade, élevé comme Alfred et lui, à la pension Vanaboste, le gros Lucien Rieume, et dans un de ces déjeuners en tête à tête, où l'ouverture du coeur accompagne habituellement celle des huîtres entre deux compagnons de collège 5 et Lucien avait beaucoup bavardé, cordial, indiscret, intolé^ rable, disant pêle-mêle ce qu'il savait sur tous les amis d'autrefois. Armand l'entendait encore qui, penché un peu en avant, l'œil allumé, la lèvre humide, ricanait : a Ce pauvre Chazel, il avait une tête à ça!... il paraît que sa femme lui en fait
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porter. . . on ma die le nom du Monsieur. . . Marades, Tarades, attends.,, de Varades... un officier d'artillerie... C'était la fable de Bourges, mon cher... il ne sortait pas de la maison... 9 Un malheur du caractère d'Armand voulait qu'il ne pût résister à la tentation de la méfiance. Lorsqu'on lui affirmait le mal, il en gardait une impression ineffaçable. Il n'y croyait pas tout à fait, et cependant il y croyait assez pour que le soupçon, et un soupçon agissant, s'installât en lui. Quand, voilà dix mois, les Chazel étaient ve nus s établir à Paris et quand Armand avait commencé de s'intéresser à Hélène, peut-être les scrupules de Tamitié ancienne auraient-ils été plus forts que son caprice de curiosité, si la phrase du gros Rieume ne s'était dressée devant son souvenir. Il s'était dit : a Vraiment, ce serait trop bête. .. » — mot criminel et qui sert aux hommes à se justifier de tant de lâchetés. Hélène n'avait pas tardé à lui montrer une sorte de passion qu'il avait attribuée à l'exaltadon naturelle de la femme de province, oc Je suis le premier Parisien qui lui fait la cour », s'était-il dit encore, et comme elle avait une grâce charmante des gestes, une expression si douce du visage, quelque
chose de si délicat tout ensemble et de si noble dans toute sa personne, il s'était complu à finir son éducation d'élégance, tout en songeant qu'elle serait une délicieuse maîtresse. Mais elle se refusait depuis des jours et des jours à devenir réellement cette maîtresse^ et cette résistance lavait piqué au jeu. Il s'était acharné à la réduire, en se souvenant de l'oflicier et en se disant que l'ofEcier n'avait pas été le seul. Quelques conversations adroites avec Alfred lui avaient appris qu'à un moment Varades avait bien été le commensal de la maison 3 n'était-il pas de la même promotion de polytechniciens qu'Alfred ? Armand n'avait plus eu de doutes, et il avait vu, dans les refus d'Hélène de lui appartenir^ une simple coquetterie. Or, semblable sur ce point à tous les hommes qui ont en eux l'étrange morale des séducteurs, de Querne considérait la coquetterie chez la femme comme la justification des pires procédés. Enfin ce long siège aboutissait au résultat convoité. M"™* Chazel lui avait accordé un rendez-vous pour le lendemain. Encore vingt-quatre heures et il aurait une nouvelle maîtresse, aussi désirable, aussi jolie que celles dont le souvenir flattait le plus l'amour-propre
de sa mémoire. Pourquoi donc, au lieu decre heureux j se sencaic-il si morcellement triste ? Etait-ce le remords de sa trahison envers son ami ? Son ami? Est-ce qu'Alfred était vraiment son ami? Ouij cela était convenu entre eux et aux yeux des autres. Mais un ami, c est un homme qui vous connaît et que Ton connaît, à qui Ion montre son cœur et qui vous montre le sien.
Est-ce que jamais il irait conter une de ses espérances, une de ses joies, une de ses tristesses à cette machine à calcul qui s'appelait Chazel? Est-ce que ce dernier lui avait jamais fait une confidence? Tant mieux d'ailleurs, car elles devaient être d'une fière niaiserie, les idées de ce bon élève qui semblait prendre la vie comme une besogne de collège prolongée. C'était le collège qui continuait à les lier l'un à l'autre, et les souvenirs d'enfance. Leur enfance?. . . Armand, qui tournait la rue Royale et gagnait les Champs- Elysées, se rappela soudain le défilé de la pension Vanaboste, le jeudi, et la promenade trois par trois, sous la surveillance d'un pauvre diable de maître d'études qui cherchait à se dissimuler parmi les groupes pour avoir l'air d'un passant comme les autres et non pas d'un chien de cour
chargé de garder un troupeau d*élève&. Et quel troupeau! La plupart avait le teint pâli^ les yeux creusés^ un appauvrissement énervé de tout rêtre qui disait de secrètes débauches. Que d'ignominies et de bassesses dans ce monde où les plus âgés avaient dix-neuf ans^ oh. les plus jeunes en avaient huit! Entre les murs de la prison^ comme entre les murs du grand lycée où ils se rendaient deux fois par jour^ il n'était question que d'infâmes amours entre ces grands et ces petits. Parmi ces amours contre nature^ les unes étaient franchement sensuelles et avaient pour théâtres tous les coins déserts de la maison^ depuis les dortoirs jusqu'à Tinfirmerie. Et parmi les jeunes Français internés dans des collèges semblables^ combien participaient à cette luxure 3 et les autres se salissaient Timagination en la repoussant ! Il y avait aussi entre ces collégiens des liaisons exaltées et chastes. La lecture d'une certaine églogue de Virgile, d'un dialogue de Platon ^ de quelques sonnets de Shakespeare montaient la tête aux plus littéralres^ et Alfred Chazel avait un jour reçu^ étant en troisième^ une pièce de vers écrite par un rhétori* cien de Henri IV^ qui commençait par ce vers
UN CRIMB d'amour. '{Ç
prodigieux donc ils avaient ri comme des fous :
Alheà, mon pâle Alfred, mon timé, mes délices......
— « Ah ! rhorrible, rhorrible endroit ! » songea le jeune homme en se souvenant de ce mélange de turpitudes et de puérilités. Alfred et lui avaient été du petit nombre de ceux que la contagion n'avaient pas atteints. Mais le plus grand avantage de ce dégoût avait été^ pour lui du moins^ de le conduire tout jeune à la poursuite des filles^ et son initiation aux plaisirs naturels avait eu lieu dans la plus basse prostitution, ce Et ce sont tous ces souvenirs de jeunesse que je respecterais^ se dit Armand. Parce que nous avons été compagnons de bagne^ qu est-ce que je lui dois? »
Non^ cent fois non^ ce n était pas à cause d'Alfred qu il se sentait si triste^ tout en hâtant le pas et repoussant avec une demi-brutalité cette fois les mendiantes d'amour qui l'abordaient de leurs phrases^ toujours les mêmes. Ah ! cette invincible tristesse^ il la connsdssait trop bien. Elle était venue trop sou vent le mordre à la place malade de son coeur^ depuis que les trente mille francs de r^nte possédés à sa majorité lui avaient
permis de vivre à sâ fantaisie^ et cette fantaisie s*était tournée aussitôt du côté des expériences sentimentales. Cette tristesse-là, cuisante et sèche, il lavait subie, même tout jeune, chaque fois quil s'était trouvé à la veille d'un premier rendez-vous d'amour avec une maîtresse nouvelle, fut-cela plus désirée. C'était comme une appréhension angoissée, une sourde, une obscure agonie de rame. Les premiers temps, il avait tour à tour attribué cet étrange phénomène à la timidité physique, au remords de n'être pas digne des sentiments qu'il pouvait inspirer, à des nostalgies de pureté. Il savait aujourd'hui le vrai mot de ces détresses momentanées, crises plus aiguës de la grande détresse qui faisait le fond morne de sa vie. C'était, hélas! la certitude, plus présente, plus saisissable, de l'impuissance d'aimer. Il se demandait à cette minute : « Suis-je vraiment amoureux dHélène? » Il ramassait tout son sens intime sur lui-même, — comme un médecin qui cherche avec ses doigts It point douloureux d'un membre malade. MaissCi^pointd'amcur^ qui lui eût fait un si délicieux mal à rencontrer, Armand ne le rencontrait pas. « Non, se répondait-il avec une mélancolie affreuse^
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mais avec courage, — car, à travers d'horribles défauts, il avait l'énergie d'oser se connaître; — non, je ne suis pas amoureux d'Hélène. Je la désire parce qu elle est belle ; je lui ai fait la cour parce que je m'ennuie; je me suis piqué au jeu parce qu'elle s'est refusée. De l'amour-propre et de la sensualité, avec le bagout du romanesque, voilà le fonds et le tréfonds. A quoi bon alors? A quoi bon? Pourquoi recommencer mon aventure avec M""* de Rugle?... » Et toutes les intrigues dans lesquelles l'avait précipité le goût dépravé de la séduction, qui avait été le vice fatal de sa jeunesse, lui revenaient à la fois dans le souvenir, avec la monotonie de leurs plaisirs, l'amertume de leur rupture, le vide écœurant de leur durée. A quoi bon celle-ci? à quoi bon celle-là?... A quoi bon, l'autre année, s'être amusé à se faire aimer de Juliette, l'insti* tutrice des enfants d'une maison où il était reçu? A quoi bon cette comédie jouée à la petite Maud, la jolie Anglaise rencontrée aux eaux? « J'ai rêvé d'être un homme à bonnes fortunes, un don Juanet. C'est à croire que le sort nous punit de nos mauvais rêves de jeunesse en les réalisant. J'ai eu des aventures de quoi flatter mon imbé-
elle vanité, quelle misère!... » De toutes ces femmes dont il distinguait en pensée et les visages et les baisers, il n y en avaic pas une qui l'eût rendu heureux, fût-ce un seul jour, et, bizarre anomalie d'un cœur malade, il n'y en avaic pas une qui ne Feût fait souffrir par quelque côté. Grâce à quel désordre moral écait-il voué à ce continuel désastre intime : subir toutes les tortures de lamour, la jalousie du présent, Tintolérable nausée du passé, la vision amère des perfidies de Tavenir, et jamais, jamais autre chose que de l'ivresse physique, sans cette extase de l'âme qui existait cependant, car il en avait vu avec tant d'envie la céleste expression sur le visage de quelques-unes de ses maîtresses? — Une surtout se représentait à lui, une dont la conquête n'était point pour flatter sa fatuité, car ce n'était qu'une fille, cette Aline, morte de la poitrine dans l'automne de 1880. Il la revoyait avec ses yeux creusés, sa joue mince , et le mélange de candeur native et de corruption qui était en elle. Il la revoyait soignant une petite sœur qu'elle avait prise avec elle, une enfant de quatre ans. Quelle bonhomie attendrissante dans le vice et quelle innocence dans l'infamie! Oui^
Aline raimaic^ quoi qu'elle eût crois ou quatre autres amants en même temps que lui. Son plaisir était d'emmener cette créature, jolie et perdue^ à la campagne, pour jouir des enfantines poussées de paysannerie qui la faisaient cueillir des fleurs, écouter les oiseaux, s'appuyer à son bras comme si elle n'eût jamais exercé son hideux métier de galanterie. La mystérieuse chose que la mémoire I II était à la veille de son premier rendez-vous avec Hélène, et voici qu'il s'attendrissait sur la pauvre Aline, qu il l'évoquait telle qu'il l'avait si souvent retrouvée dans son appartement de la rue de Moscou, telle qu'il l'avait aimée ou presque aimée à de certains moments, — un soir d'été, par exemple, qu'elle était assise à l'arrière d'un bateau manoeuvré sur la Seine par quatre rameurs de leur connaissance. Oui, elle était assise dans une robe claire, qui le regardait par-dessus les têtes tour à tour penchées et relevées des jeunes gens.
Un silence tombait sur le fleuve. Une ligne orangée traînait au bord du ciel. Quelle inexprimable émotion lui avait noyé l'âme à sentir le temps qui passait, l'eau qui frémissait, l'être qui vivait, et la lumière qui mourait !•••
Il montait son escalier parmi ces pensées.
Pourquoi cet incomplet fatal de toutes ses passions? Pourquoi était-il incapable d'arriver à cet absolu de tendresse qu'il concevait, qu'il entrevoyait, vers lequel il s'élançait à chaque nouvelle aventure?... Puis rien!... Que de chances réunies sur sa tête cependant, et tandis que son domestique le débarrassait de son pardessus et qu'il passait dans le salon où il lisait souvent le soir avant de se coucher, il énumérait mentalement ces chances : une fortune qui lui permettait de suivre ses caprices sans trop compter, un titre authentique et ancien, de quoi tenir dans le monde le rang qui lui plaisait, une robustesse de santé qui n'avait pas souvenir d'une semaine de maladie, le goût des choses de l'intelligence, juste de quoi ^'occuper sans se tourmenter, car, absolument dépourvu d'ambition personnelle, il n'avait pas cessé de s'intéresser en dilettante aux curiosités de la littérature et de l'art. Avec cela il avait pour le lendemain un rende^vous avec une femme charmante, qu'il désirait, et le feu des sens ne s'était pas amord en lui par les désordres de sa vie... Pourquoi fallait-il que la perception d'une indéfinissable insuffisance de
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sa nature lé rendît si triste à cette minute même? Il passa un veston de chambre^ renvoya son domestique et s'installa au coin du feu dans son salon. Il évoqua de nouveau Hélène avec une précision de souvenir qui la lui rendit présente depuis ses bas mauves jusqu'au petit signe qu'elle avait là^ au coin de la bouche^ à droite. Hé bien! il ne Taimait pas^ il ne Faimerait jamais. S'il avait espéré sentir par elle^ enfin , ce sursaut suprême du coeur qui lui échappait sans cesse^ il pouvait se dire que cette espérance avortait comme les autres. — Comme les autres!... Et il éprouva le désir de se convaincre qu'il en avait été ainsi^ toujours. Il alla ouvrir un coffret où se trouvaient empilés six ou sept cahiers de grandeurs iifférentes. Les uns étaient formés de feuilles de papier écolier. Il y en avait deux sur papier du Japon. C'étaient^ ces cahiers^ des journaux de sa vie pris et repris à des époques inégales. Il s'y rencontrait des pages griffonnées sur le pupitre de la salle d études à la pension, des pages noircies à bord de bateaux^ dans des chambres d'hôtel, dans ce salon même. Il prit ces cahiers et commença de les feuilleter, y retrouvant im moi ancien tout pareil au moi
d'aujourd'hui par la précoce misanthropie, les fougues subites et passagères de sensualité, Tanalyse meurtrière, la nostalgie impuissante d'une macccbsible douceur, la langueur oisive et Tinoapacité de sentir jamais pleinement quoi que ce fut, être ou idées. Le tout avait fait de lui une espèce d'enfant du siècle à la date de 1883 mais sans élégie, un nihiliste à bonnes fortunes et sans déclamations... Voici quelques-uns des morceaux sur lesquels s'attardaient ses yeux, maintenant mornes et ternes, et qui eussent brisé le cœur d'Hélène, si, douée du pouvoir magique de seconde vue, elle y avait retrouvé cette torpeur de tristesse que même le don de sa personne, après le don de toute son âme, était inhabile à secouer.
Paris, mai 1871
Journées atroces. Vanaboste vient nous dire hier à une heure qu'il faut nous préparer à quitter la pension, que les élèves de Sainte-Barbe sont déjà partis avec leur directeur. Le Panthéon est rempli de poudre et va sauter. Depuis le madn la fusillade se rapprochait, lentement.
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lentement. Étrange bruit 1 C'était comme si Ton eût secoué sur la ville des millions de noix dans quelque drap gigantesque. Du grenier, Alfred et moi, nous avions passé la matinée à voir se tordre sur le ciel les flammes de Tincendie. U était tout triste, et moi, gai atrocement, d'une gaieté nerveuse qui me forçait à dire des paradoxes outrageants, — était-ce des paradoxes? — à propos les belles théories de notre professeur de philosophie, la semaine dernière. O ironie du sort! sa dernière leçon roulait sur le progrès !
Nous faisons nos paquets en hâte pour partir, quand un des maîtres arrive, affolé, par la pedte porte de la rue Tournefort qu'il verrouille à l'intérieur. Il nous raconte que les fédérés ne laissent passer personne sur leurs barricades. Il a pu lui-même revenir à grand'peîne. Nous voilà loin de ce garde national bon enfant, qui nous disait, aux portes du lycée, lundi : « Criez : vive la Commune, enfants, vous êtes libres... » Vanaboste était blanc comme mon papier en écoutant ces nouvelles. Le pion eut Tidée de faire étendre des matelas au milieu de la cour. Si le Panthéon saute, nous nous effondrerons plus doucement... Nous sommes demeurés environ
deux heures dans cette angoisse^ les quatorze élèves que nous étions^ les deux maîtres et le directeur. Alfred et moi, nous causions dans un coin^ bizarre contradiction^ presque tranquilles. Malgré la fusillade toujours plus proche et les balles qui claquaient contre les murs à cent pas peut-être, nous n'avions ni l'un ni l'autre la sensation du réel; le danger nous paraissait quelque chose de lointain, de vague, presque d'abstrait. Et nous causions, de quoi? de notre enfance. Il a été heureux, me disait-il, même id 3 pour une fois je lui ai vidé mon cœur et montré ce que je pensais du lupanar scolaire où l'égoïsme de mon tuteur m'a fait grandir. Après tout, j'aime encore mieux ce bagne que sa maison.
A travers ce bavardage inutile, la fusillade se rapproche. Le Panthéon ne saute pas... Soudain un grand cri d'un d'entre nous qui descend de l'étage supérieur où il s'est mis à la fenêtre au risque de recevoir une balle: « Les chasseurs sont au bout de la rue. . . » C'a été la minute la plus angoissante. Mon coeur battait à se rompre, l'avais la gorge serrée dans l'attente de ce qui allait 3e passer. . . Le danger indéterminé m'avait laissé calme. Le fait précis, brutal et présent me
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faisait mal... Quelques coups de fusii éclatent tout près, puis de furieux appels de crosse ébranlent la porte. Le même pion qui avait montré du sang-froid en imaginant la précaution des matelas se précipite à temps pour relever les fusils braqués de deux chasseurs noirs de poudre, les yeux brûlants de fureur et qui nous auraient tiré dessus au hasard, dans le tas, si l'autre n avait pas été là. Un lieutenant arrive, petit, en bottes jaunes, la jugulaire au menton , le pistolet au poing. Vanaboste lui parle, nous sommes sauvés* Tout cela, c'était hier. Aujourd*hui nous revoici en étude, symbole de notre vie enfantine au milieu de ce tumulte de l'action. Je feuillette un bouquin de philosophie spiritualiste avec les délices du mépris, et après avoir lu des phrases officielles sur Dieu, lame immortelle, l'adoucissement des mœurs, la liberté morale^ la raison intuitive, je ferme les yeux et je vois la place du Panthéon durant la nuit d'hier: les mores couchés, avec leurs pieds nus parce qu'on leur a volé leurs souliers, le crâne défoncé parce qu on a fini de les mieux tuer à coups de crosse, les flaques de s;^ng qui gluaient sous nos semelles, d'autres flammes d'incendie dans le ciel au loin, et sur le
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trottoir, couchés à même la paille et dormant^ comme des bêtes fatiguées, les petits chasseurs qui ont pris le quartier. — Homo homini lupior lupîs.
Dieppe, juillet 1874
La fille ressemble à la mère. Elle n'a que douze ans, et déjà je saisis la coquetterie, les oeillades, l'éveil de la femme en présence de rhomme ; et cela finira comme pour la mère : un mariage de convenance, de premières étourderies, un premier amant, puis une série, jusqu'à quelque jeune baron de Querne, auquel on essaiera de faire croire qu'on n a jamais aimé que lui, — et qui le croira peut-être, plus bête ou plus intelligent que moi.
Oui, plus intelligent; car, en amour, la grande affaire est d'avoir le plus d'émotion possible; et la vraie duperie, c'est de se paralyser le cœur à force de lucidité. Entre le Valmont des Liaisons — mon cher Valmont — et la présidente, qui a été dupe? Elle qui a senti, ou lui qui a calculé.^ Entre Elvire et don Juan, qui ne comprend qu'Elvire est la seule enviable, puisqu'elle a pu se griser de tendresse, et lui^ non? Je sais tout cela.
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mais le démon intérieur est le plus fort, et j'ai bien soin, aussitôt que je fais la cour à une femme de me procurer sur elle tous les renseignements qui peuvent me rendre incapable de Taimer... A mon âge, est-ce que je ne devrais pas écrire sur ce cahier : — ô sort divin de m*avoir fait rencontrer si vite la femme idéale, unique, Tâme-sœur, etc.. (Il y faudrait de la musique de Gounod). — Pas précisément, monsieur de Querne, mais une personne d'expérience qui a eu cinq ou six amants, qui a gardé assez de goût pour appeler sentiment ce qui est de la belle et bonne sensation et de la plus brutale, — une personne de tact et qui s'est donné beaucoup de mal pour vous persuader que vous l'avez séduite... — Du diable si je lui en veux, par exemple, de cette charmante hypocrisie!,.. Et puis, à quoi bon en vouloir à qui que ce soit, de quoi que ce soit.^ Chaque créature humaine est une petite montre prétentieuse, qui s'imagine, en voyant aller ses aiguilles, que c'est elle la cause de ce mouvement. Sottise et van. té!... Il y a un mince rouage intérieur qui gouverne le tout, et ce rouage veut que M*"®*** soit ure catin sentimentale, sa Hlle une future drôlesse, et
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moi un débauché sans gaîcé qui me dessèche rame à constater tout cela^ au lieu de jouir de ce que Ton me donne.
Paris, 22 mai 1877
Soirée de folie hier soir et de débauche, mais d'une débauche gaie et bien portante qui est sans doute la vérité. Il n'y a plus qu elle qui ne me laisse pas de rancoeurs.
Je vais chez le peintre Duret avec ce mauvais sujet de René W... qui s'arrête d'abord rue de la Tour-d'Auvergne pour demander Marie, une grande brune. — « J'ai une Marie ici, dit la concierge, mais c'est une grande blonde, rousse même, » et à la fenêtre du premier, je vois en effet une tête d'un blond chaud, une robe d'un bleu clair et vif, et un teint maquillé, rose d'un rose extravagant de poupée. Dans mes heures noires, l'ai-je assez connu le charme avilissant et consolateur de ces beautés fardées, de ces corps tués, de ces yeux cerclés, de tout ce mensonge !
Chez Duret, trouvé Léonie, le modèle^ qui lui a posé sa Valila du Salon dernier : une tête un peu fatiguée, le nez fin et busqué, les yeux noirs d'un noir luisant^ le menton très accentué^
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avec quelque chose dans le profil de légèrement masculin^ le masculin absurde des femn.es de théâtre qui jouent les travestis, la figure longue. Mais cela, c'est le squelette de la tête. Les moustaches légères sont passées au noir, la mouche de la joue soulignée au noir, les yeux agrandis encore par le noir, le teint tout poudré, et la poudre mêlée au rose pâle du sang donne à cette femme un je ne sais quoi de fou et de fi-elaté qui s'achève par la nacre brillante des dents, toutes papillotantes d'un éclat de perles fausses mouillées.
La toilette achève la femme. Cest, autour du cou, une étoflfe de gaze noire, un chapeau garni de gaze et de fleurs, une étoffe de robe chinée et frisée, avec une énorme rose rouge éclatant sur le sein gauche : « C'est une femme de luxe », dit René par ironie, et c'est vrai qu'avec ce bout d'étoffe, cette gaze et cette fleur, elle a l'air d'une créature qui ne vit que de superflu. Je lui fais la cour, je lui plais, et je ne suis sorti de chez elle que ce matin.. .
O charme des sens, lorsque la surcharge de la pensée ne vient pas gâter l'ivresse animale! O charnue des prostituées, vues ainsi comme les
dispensatrices du plaisir sans le trouble du cœur! Ne pax> se demander si Ton aime, si Ton est aimé, ni comment, ne pas comparer sa sensation à un type idéal de sentiment que Ton aperçoit, que Ton pressent, que Ton ne sentira jamais !... — J écris ces lignes, et déjà voici que ma jouissance est évaporée... J'écris ces lignes, et cependant, sur une terrasse solitaire, devant un paysage d'arbres et d'eaux, qu'une femme apparût qui eût les yeux de mon ancien rêve, — ces yeux que je connais sans les avoir jamais rencontrés, — qu'elle me jurât que cette vie na été qu'un mauvais sommeil!... Et il faudrait quelle pût tout me dire et que ce tout me la rendît plus chère; — alors j'aimerais !
Paris, juin iS79
Déjeuners, dîners. Dîners, déjeuners. Soirées, rendez-vous. Rendez-vous, soirées. — Ah! que ma vie est vide ! Je ne fais rien de ce que j'aime 5 non, mais que j'aime. Car je n'aime rien.
Devant Têtre vivant, rien dans le cœur que de la pitié pour lui qui souffre, s'il souffre, — qui souffrira, puisqu'il subit le mal d'être.
Si la mort, l'inévitable mort n'était, ni physi-
UN CiUlME d'amour. fÇ
quement douloureuse dans le passage de la vie à elle, ni, pour Timaginadon, effrayante par son lendemain, ah! comme j'irais à elle, dont la pensée m*a tant gâté la vie !
On dure, pourquoi? On pense, pourquoi?
Pourquoi, à table, entre deux verres de vin fin et des épaules nues, Timage du tombeau me vient-elle sans cesse, et Tinsoluble question sur le sens de cette farce meurtrière qui est la nature, le monde, la vie ?
Je songe aux délices de lamour partagé, rêve absurde que la civilisation vient greffer sur le simple besoin d'accouplement. Ah ! un sentiment simple qui appliquât ma sensibilité tout entière contre un autre être, comme un papier mouillé contre une vitre!
Et toute cette philosophie déclamatoire pour avoir revu hier, aux Français, M™* de Rugle, et que cette vue ne m'ait pas donné ça d'émotion. Que dit la logique? Ne pas se forcer à s'attendrir quand on se constate sec, et tourner sur les talons en sifflant la polonaise de Chopin qu'elle me jouait parfois le soir avec tant d'intentions et de poétisme. — Il ne reste que cela de ce sentiment.
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Paris, janvier z88i
Je constate que je suis devenu horriblement, férocement égoïste, et c'est aujourd'hui que les manifestations extérieures de cet égoïsme me choquent, tandis que je m'y abandonnais sans scrupule autrefois, dans un temps où je valais pourtant mieux qu'aujourd'hui par mon rêve sur moi-même.
Philosopher sur soi sans mensonge soulage comme de vomir sa bile. Je cherche l'histoire de mon caractère depuis mon enfance. Je vois mon imagination excessive et qui a détruit ma sensibilité en faisant toujours se dresser entre moi et la réalité une idée façonnée d'avance. Je m'attendais à sentir d'une certaine manière, — et puis ce n'était jamais cela. Cette même imagination, assombrie par les mauvais traitements de mon oncle, s'est tournée aussi en défiance. J'ai toujours redouté tous les êtres. La privation de mon père et de ma mère a empêché que ce défaut premier ne fut corrigé. La vie de collège et la littérature moderne m'ont souillé la pensée avant que je n'eusse vécu. Ctîte même littéra-
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turc ma détaché de la religion à quinze ans.
L*impiété m*a séduit comme une élégance, ô honte! Les massacres de la Commune m'ont révélé le fond de Thomme, et les intrigues des années suivantes le fond de la politique. J'avais besoin de me rattacher à quelque grande idée^ mais laquelle? J avais mesuré tout jeune la misère d'une existence d'artiste. Il y faut du génie ou bien ne pas s'en mêler. Être le cinquantième parmi les écrivains ou les musiciens, merci. Ma fortune m'exemptait du métier. Entrer dans quelque conseil d'État, aux affaires étrangères, dans un bureau, et pourquoi? Il n'y a déjà que trop de fonctionnaires. Me marier? L'idée d'enchaîner ma vie ne m'a jamais tenté. J'aurais fait comme B*** qui a pris le train, le jour de ses noces, pour ne pas revenir.
Alors quoi? Alors rien... Je ne suis pas même vieux de cœur, je suis avorté. Mes aventures sentimentales, poursuivies malgré tout, parce que les femmes sont encore ce qui m'est le moins indiffèrent, m'ont convaincu, hélas! qu'il n'est pas de baisers qui ne ressemblent à des baisers déjà donnés et reçus. Tout cela est si court, si superficiel, si vain. Ah! que je serais
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désespéré de penser à moi-même^ à ce moi que je ne pourrai jamais renoncer tout à fait, — si j'y pensais souvent. Qu'est-ce autre chose que la damnadon des mystiques : le non-amour f...
C'étaient là quelques pages entre beaucoup d'autres, et cette abominable monographie d'une maladie secrète de l'âme se prolongeait dans des centaines de confidences pareilles. Souvent la date du jour était simplement écrite avec deux ou trois faits : monté à cheval, fait des visites, passé au club, théâtre le soir, ou soirée, ou bal, et puis un seul mot comme refrain : Spleen. En tête du dernier de ces cahiers, et quand Armand l'eut refermé, il put lire la liste dressée de toutes ses années depuis 1860, et après chaque date, il avait griffonné : Supplice , et à la fin cette phrase: « Je n'avais pas demandé la vie. Si j'ai commis des fautes et d'affreuses, j'ai connu des souffrances à pouvoir, les ayant mises les uner et les autres en regard, dire à l'inconcevabld puissance qui m'a créé, qui me soudent, si une telle puissance a un cœur : Ayez pidé de moi. »
Le jeune homme repoussa de la main ce cas
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de papiers où il retrouvait une si fidèle image de son aridité morale d'aujourd'hui. Lentement^ il te mit à marcher dans la pièce. Il y reconnaissait partout les mêmes traces de son nihilisme intime. La bibliothèque basse contenait peu de livres^ ceux qu'il goûtait encore^ des romans de desséchante analyse : les Liaisons dangereuses^ (Adolphe y les c4ffinitésy des moralistes dune misanthropie aiguë et retournée sur elle-même, comme Chamfort, des mémoires. Les photographies éparses sur les murs lui rappelaient ses voyages, ces inutiles voyages durant lesquels il n'avait pas trompé Tennui. Sur la cheminée, entre doux portraits d'amis morts, il maintenait une carte énigmadque où se trouvaient représentées deux femmes, la tête de l'une appuyée sur lepaule de Fautre. C'était le souvenir, présent et comme vivant, d'une horrible histoire, celle de la plus amère infidélité qu'il eût subie. Il avait eu le cynisme ou la coquetterie d'en rire jadis avec les deux héroïnes, mais il en avait ri la mort dans le cœur... Il eut, à la vue de tous ces objets, témoins de son existence, un si complet sendment de sa misère sentimentale qu'il tordit ses maC^s en disant tout haut : a Quelle vie! mon
Dieu, quelle vie ! » C'était grâce à des passages semblables que sa bouche et ses yeux gardaient cette expression de silencieuse mélancolie à laquelle il avait dû peut-être Tamour d'Hélène. C'est par la pitié que les plus nobles femmes se laissent prendre. Mais ces crises ne duraient jamais chez Armand. Les muscles étaient chez lui plus forts que les nerfs. Il reprit ses journaux, les jeta plutôt qu'il ne les rangea dans le coffret : a Voilà, songea-t-il, une intelligente occupation pour une veille de rendez- vous .. . » Sa pensée se retourna aussitôt vers Hélène. Le charme de distinction qui était en elle revint à son souvenir et l'attendrit soudain démesurément : « Pourquoi suis-je entré dans sa vie, dit-il, puisque je ne l'aime pas? Il y a onze petits mois, elle ne me connaissait pas, elle était si tranquille... Userait temps encore d'agir en honnête homme. » La tentation le prit de faire ce qu'il avait fait une fois déjà : renoncer avant qu'il n'y eût rien d'irréparable à une aventure où il risquait de prendre un cœur sans donner le sien, a Elle m'aime peut-être 33, se dit-il, et il s'assit à sa table, il prépara même une feuille de papier pour lui écrire. Puis, se renversant sur son fauteuil, il
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songea. Le souvenir de Varades lobséda tout cTun coup, et celui de la sérénité avec laquelle Hélène avait menti la veille à son mari : « Naïf rnfant, dit-il tout haut en se parlant à lui-même, SI ce n'était pas moi, ce serait un autre.,. Une femme galante qui rencontre un libertin, les deux font la paire... » Use mit à rire nerveusement et se rappela de quel immense mépris Tavait couvert autrefois la personne à laquelle il avait renoncé par scrupule. C'était la seule ennemie qu'il eût gardée parmi toutes celles don: il s'était occupé... La pendule sonna. « Deux heures, fit-il, et je dois me lever tôt pour aller jusque chez cette bonne M""* Palmyre retenir un de ses petits appartements comme au temps de M"* de Rugle. Je serai fatigué... On regrettera M. de Varades. » — Une demi-heure plus tard, il était couché, il dormait la tête sur son bras, du sommeil de petit enfant qu'il avait conservé, malgré la vie. Ainsi le représentait un dessin de son père, suspendu sur un des murs de sa chambre à coucher. Ah! si le mort et la morte dont il était le fils avaient pu le voir, lauraientib condamné.^* L'auraient-ils plaint.^*
ni
Il était environ dix heures et demie du marin lorsqu'on remit à M"^* Chazel un périt paquet de la part de M. le baron de Querne. Le paquet contenait deux livres, — deux romans nouveaux, — et une lettre, pareille à toutes les lettres qu'un homme du monde peut écrire à une femme dont il estFami. Mais le post-scriptum serra le cœur d'Hélène comme avec une main. Il était ainsi rédigé : « Si votre amie de province se décide à venir à Paris, le meilleur des appartements meublés que j'aie vus est rue de Stockholm, i6. L'appartement est au second étage à droite. » Oui, Hélène fut saisie
d'un tremblement intérieur en lisant ces simples lignes. A mesure que son action se rapprochait d'elle, cette action qui allait séparer pour toujours son passé de son avenir, la fièvre qui la rongeait depuis la veille augmentait encore. Elle venait de sortir du bain, et, enveloppée d'une robe de chambre toute Manche, elle s'était tapie au coin du feu sur une chaise basse, les pieds nus dans des mules, la taille libre dans la souple étoffe, la grosse natte de ses cheveux enroulée autour de son cou. Elle frissonnait dans cette robe ouatée, et, la lettre d'Armand entre ses doigts, elle regardait tantôt ce papier dont le seul contact la bouleversait, tantôt la chambre, — asile qu'elle préférait encore au petit salon, pour s'y retirer dans un domaine bien à elle. Lors de l'installation à Paris, elle avait été si heureuse d'obtenir cette chambre à part! Elle avait connu, durant tant de nuits, le supplice de dormir auprès d'un homme qu'elle n'aimait pas et, si le sommeil pris côte à côte, presque souffle à souffle, fait le délice des passions heureuses, l'aversion physique en revanche s'accroît par cette intimité, jusqu'à devenir une espèce de haine animale. Les mouvements d'Alfred, le bruit de sa respiration.
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Texistence seule de son corps rirricaient^ (ui faisaient mal^ dans les heures qu elle passait ainsi auprès de lui, alors que le silence pesait sur leur repos et qu'elle veillait, frémissante et révoltée. En demandant cette séparation de chambres, elle n'avait certes pas prévu que la solitude de son lit lui servirait un jour d'armes contre le partage matériel, cette affreuse rançon de l'adultère que les femmes prudentes acceptent conmie une sécurité. Rarement celles qui trompent leur mari font lit à part. Elles préfèrent ne pas avoir à emporter auprès de leur amant le souci de surveillances peu conciliables avec l'entier plaisir. Mais Hélène n'était pas capable de ces calculs. Le trait le plus charmant de son caractère était une spontanéité qui pouvait Tentraîner dans des périls très grands, mais qui du moins la préserverait toujours de la réflexion dans la faute, — cette vilenie plus avilissante que tout le reste. En ce moment même et sur la chaise basse où elle s était accroupie^ elle ne pensait pas aux conséquences de son acte prochain^ elle ne raisonnait pas, elle sentait. La présence de la lettre d'Armand lui infligeait une émotion trop forte. A peine si elle écoutait le
bruit que faisait en jouant auprès de son lit son petit garçon. Uenfant secouait ses boucles blondes, s'exclamait, courait. Il avait mis deux chaises à côté Tune de Tautre, et il se glissait entre elles en s'imaginant qu'il était lui-même un train de chemin de fer engagé dans un tunnel. Depuis quelle aimait Armand, Hélène éprouvait devant son petit Henri des tristesses étranges qu'elle se reprochait comme un manque de tendresse, et qu'elle attribuait au remords. En réalité, sa douleur était de retrouver dans son fils l'étonnante ressemblance avec son mari. Jusque dans ses jeux, l'enfant rappelait les conversations du père, qui, par principe, ne lui donnait comme livres que des ouvrages de science, et puis il avait les yeux d'Alfred Chazel, sa maladresse à se servir de ses mains, et de sa mère seulement le front et la bouche. Elle le gâtait d'autant plus qu'elle se rendait compte de ce qu'elle lui avait pris pour le donner à un autre! — L'enfant continuait de jouer et regardait parfois du côté de sa mère. Celle-ci, à une minute, poussa ur grand soupir, froissa le papier qu'elle tenait à la main et le lança dans le feu. Ce billet venais de lui têre insupportable. Elle se disait bien que c'était
plus prudent de la parc de son ami de ]*ii avoir écrit sur ce ton de politesse étrangère , mais il est des prudences qui glacent, et, dans Tétat d'é nervement où elle se trouvait, Hélène aurait eu besoin d'une de ces lettres dont chaque phrase pose sur le cœur de celle qui la lit comme une invisible et caressante bouche. Le papier froissé, lettre et enveloppe, roula dans le feu, etTenfant quitta les deux chaises avec lesquelles il jouait, pour venir auprès de sa mère et voir le papier qui brûlait.
— ce Que regardes-tu là, mon mignon? lui dit Hélène.
— a Les religieuses, maman», répondit- il.
C'est ainsi qu'il appelait ces points lumineux qui courent sur le noir d'un papier consumé par la flamme. Ces points lui représentaient des nonnes, éperdues à travers le cloître incendié.
a Comme elles se pressent, disait-il, comme elles ont peur! • . . Oh ! celle-là, maman, vois cellelà«.. Le couvent croule... Elles sont toutes mortes... » M™' Chazel se sentit incapable de supporter cette gaieté. Tout Fodieux de sa situation morale venait de lui être rendu palpable pir ce pedc fait insignifiant : son fils faisant un jouet de
la lettre où son amant lui fixait leur premier rendez-vous. Elle aurait tant voulu que sa vie d'intérieur, dont elle accomplirait jusqu'au bout les obligations maternelles, fût distincte de l'autre, de la vie de passion où elle s'engageait, entraînée par quelque chose de plus fort que sa raison, de si obscur pour elle-même et de si réel cependant. Fallait-il donc que cette distinction lut tout à fait impossible, puisque, dès le premier jour, tout se mêlait de ce qu elle aurait voulu séparé?
— « Va jouer auprès de Miette, dit elle à son fils, j'ai un peu de migraine... »
Miette était la bonne du petit garçon. Une femme de chambre, une cuisinière et un domestique mâle complétaient tout le personnel de la maison. Miette, venue de province avec ses maîtres, s'occupait d'Henri depuis sa première enfance. Elle lui chantait le soir, pour l'endormir, des cantiques dont un surtout le charmait et l'épouvantait: « Venez, divin Messie... » — « Qu'est-ce que le Messie.^ » demandait-il à sa bonne, et celle-ci répondait: « C'est l'Antéchrist... » — « Quand viendra- t-il.î^ » interrogeait l'enfant. — « A la fin du monde. » — u Dans combien d'années? » — « Sept. » disait
la bonne. — « Alors j'aurai douze ans, » calculait Henri. Cette étonnante prédiction l'avait frappé la veille au point qu'au seul nom de sa bonne il commença de la raconter à sa mère. A toute autre minute cette confidence l'eût amusée, mais il avait, tout en parlant, un regard, dans ses prunelles d'un gris clair, que la jeune femme connaissait trop bien : « N*aie pas peur, dit-elle, puisque tu es sage, et va jouer. » Le petit garçon jeta un coup d'œil sur le feu où le résidu noir marquait seul la place du couvent incendié, sur les chaises dont les dossiers n'étaient olus les murs d'un profond tunnel, sur sa mère, afin de savoir s'il ne pourrait pas rester. Inconsciemment il fut touché de la tristesse répandue sur ce visage. Par une de ces intuitions presque animales qui sont propres aux enfants trop sensibles, il devina que sa présence était pour sa mère une contrariété. Il lui baisa la main, puis tout d'un coup fondit en larmes :
— « Qu'as-tu, mon ange, qu'as -tu? dit Hélène en le pressant dans ses bras et le couvrant de baisers.
— « J'ai cru que vous et jz fâchée conti.t moi, » fit-il. Puis, réchauffé par les caresses, il
dit: « Je m'en vais, maman, je serai sage...
— « Est-ce que les enfants ont des pressentiments? se demanda Hélène demeurée seule. On dirait que celui-là se rend compte qu'il se passe quelque chose d'extraordinaire... » Et, les coudes sur ses genoux, le menton sur ses mains fermées, elle retomba dans Tétat de fièvre qui l'avait tenue éveillée toute la nuit. La meurtrissure nacrée qui cernait ses yeux révélait trop cette insomnie. A son lever, elle s'était regardée dans la glace et elle s'était dit; « Je ne suis pas jolie... je ne lui plairai pas... » Ce qui l'avait rongée, ce n'étaient ni des raisonnements de pruderie, ni des réflexions de morale. C'était une sorte de langueur ardente. Elle voyait Armand en pensée, et comme une ondée de sang lui affluait au cœur, plus chaude, sa gorge se serrait un peu, et sa volonté défaillait. Ce n'était pas seulement sa première intrigue, au sens où le monde prend ce terme, c'était son premier amour . Hélène Chazel, lorsqu'elle était encore M"^ de Vaivre, avait subi l'une des plus douloureuses épreuves qui puissent peser sur une jeunesse» Elle avait été persécutée par une bellemère, qui la haïssait en croyant seulement la
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bien élever et la corriger. L'espèce de château que les de Vaivre habitaient, à quatre kilomètres de Bourges, avait été pour la petite fille une prison. Le père, homme faible et qui nourrissait une innocente manie, celle dune collection archéologique, patiemment, complaisamment ramassée, navait jamais soupçonné le drame muet, joué entre la belle-mère et la bcUe-fille, douze années durant. M*"*^ de Vaivre aimait son mari, et, sans le bien comprendre elle-même, elle était jalouse de la morte, de cette première femme dont elle retrouvait la grâce ressuscitée dans les traits de Fenfant, dans ses sourires, dans ses gestes. Rien n'est dangereux comme un mauvais sentiment de l'existence duquel nous ne nous rendons pas bien compte. Nous trouvons pour le satisfaire toutes sortes dexcuses, qui nous permettent d'assouvir notre haine sans cesser de nous estimer. C'est ainsi que M"*® de Vaivre, s'étant chargée de l'éducation d'Hélène, fit de toute leçon, de tout avertissement un moyeu de torture. Cette femme, jolie et fine mais sèche, très soucieuse du décorum, à cause des longs séjours qu'elle avait faits à Paris auprès de son père, député officiel sous la monarchie
de Juillet était, avec cela, dévote, dune dévotion minutieuse, et méchante par instinct, comme toutes les personnes qui se sont habituées à ne jamais admettre la juste sensibilité d'autrui. Quand Alfred Chazel s'était lié avec M. de Vaivre, grâce à leur goût commun pour les fouilles et les antiquités, elle avait vu avec joie qu il s'éprenait d'Hélène. Cela lui faisait un plaisir secret de marier sa belle fille à un homme sans fortune, et, comme la dot était très petite, de la condamner à une existence médiocre, pour des années. La mort, qui ne compte pas plus avec nos mauvais calculs qu'avec nos bonnes intentions, s'était chargée de faire avorter l'odieux espoir de cette femme , dans lequel la pauvre Hélène n'avait pas vu plus clair que M. de Vaivre lui-même. Ce que la jeune fille comprit, le jour où Chazel la demanda en mariage, c'est qu'elle allait être libre de la tyrannie de sa marâtre. Elle apercevait nettement ce à quoi elle échappait. Quant au mariage et à ses réalités physiques, qu'en eût-elle su? Elle se trouvait donc, au sortir de l'église, dans une situation morale très périlleuse. Son enfance, passée ainsi dans une oppression continue, avait
développé à lexcès chez elle le goût du romanesque, ce pouvoir de se façonner à l'avance une image de la vie à laquelle on compare ensuite la vérité. Son mariage futur lui était apparu, à travers la joie de sa délivrance, comme un paradis de délices. Le malheur voulut qu'Alfred Chazel fût un de ces hommes qui, avec toutes les bontés, toutes les délicatesses même au fond du cœur, ignorent pour toujours la nature de la femme. L'accomplissement du mariage fut pour Hélène quelque chose d'aussi odieux qu'inattendu, comme un tribut payé à une maladroite brutalité. Il en résulta qu*elie reçut les caresses de son mari avec une répugnance mal dissimulée, qui rendit plus timide encore cet homme, déjà timide par nature et gauchement passionné, comme le sont souvent ceux qui n'ont pas amorti dans des liaisons faciles la fougue première de leur jeunesse. Alfred eut une peur secrète de montrer sa tendresse à sa femme, il lui cacha l'intensité d'un amour qui l'eût peut-être touchée, si elle avait pu le voir. Le divorce moral entre deux époux a presque toujours le divorce physiologique pour cause première et cachée. Si la volupté partagée est le plus grand agent de fusion
des caractères, la possession torturante qu'un homme exerce sur une femme demeure le principe assuré d'une invincible antipathie. Il arriva dans le ménage Chazel, comme dans tous les ménages semblables, que cette antipathie première s'accrut de semaine en semaine, par cette raison que deux êtres condamnés à vivre côte à côte se donnent sans cesse des motifs de s'aimer plus ou de se haïr davantage. Tous les menus événements de la vie ne les rendent-ils plus présents l'un à l'autre à chaque minute.^ Les divergences de goûts, d'idées, d'habitudes qui séparaient Alfred d'Hélène, eussent fourni à cette dernière, si elle avait aimé son mari, des 'prétextes à une tendre éducation. Elle n'y trouva, ne l'aimant pas, que des raisons pour se détacher de lui plus encore.
Alfred Chazel était, en effet, un fils du peuple, et, malgré l'affinement intellectuel de deux générations, l'origine paysanne reparaissait en lui à des gaucheries de gestes et d'attitudes. Il n'était pas commun, ec en même temps il manquait de manières. Hélène, au contraire, était d'une famille noble, et la surveillance continue de sa belle-mère avait développé à l'extrême en
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elle le sens des petits soins de détail sur sa personne ev autour d'elle. La façon de manger de son mari la choquait^ sa façon d'aller^ de venir, de s'asseoir, une certaine lenteur qu il avait à saisir tout ce qui était le côté matériel de la vie. Lorsqu'il fallait accomplir un mouvement rapide et précis, dans une promenade, à table^ dans un magasin, il demeurait une seconde, la bouche un peu béante, l'air effaré, comme un paysan qui traverse une gare de grande ville. Alfred d'ailleurs aimait à dire qu'il était un homme abstrait, que le monde extérieur n'existait point pour lui; et c'était vrai, car deux influenc.es avaient contribué à le déraciner de ce monde extérieur : le passage subit de sa famille d'une classe sociale dans une autre, la nature de ses études mathématiques. Sa femme n'avait jamais pu obtenir de lui que le cordon de son lorgnon ne fût pas cassé, puis noué en plusieurs endroits, que le col de son pardessus fût baissé, la soie de son chapeau lissée, sa cravate nouée convenablement. L'incurie particulière aux hommes de pensée était visible sur toute sa personne. On eût fait rougir Hélène d'indignation et de honte, si on lui avait dit le rôle joué par ces
misères dans son antipathie conjugale. Mais la vie du cœur n est-elle pas, comme la vie physique, une addition d'infiniment petits? D'ailleurs ces faits minuscules, et qui formaient masse par leur total, symbolisaient une cause essentielle de dissociation entre les deux époux, la différence absolue entre leurs deux esprits. L'instruction d'Hélène avait été peu solide, elle n'avait pas été munie de la somme de connaissances positives qui seule tient en équilibre l'intense développement de la rêverie. Aussi toutes ses lectures de jeune fille et de jeune fenmie s'étaientelles tournées du côté des œuvres d'imagination pour lesquelles Alfred professait le mépris naïf du savant dont la culture littéraire est presque nulle. Il lui paraissait prodigieux, et il le disait ingénument, que, dans le siècle de la chimie, de la vapeur et de l'électricité, des êtres intelligents s'employassent à composer de pareilles billevesées. Cela faisait qu'en conversation le mari et la femme n'avaient d'opinion commune sur rien. Alfred sentait bien, entre Hélène et lui, se creuser un abîme de plus en plus infranchissable, et il en souffrait, mais comme d'un malheur incompréhensible, a Que lui manque-t-il pour
être heureuse? » se demandait-il, et il dressait en pensée, méthodiquement, la liste des conditions de bonheur qui se trouvaient réalisées autour de sa femme. « Nous avons de la fortune, un enfant charmant; elle a voulu habiter Paris, nous y sommes 3 je lui laisse toute sa liberté; j*ai en elle la plus absolue confiance 3 je lui fais honneur par ma position; tout nous sourit, nous flatte, — et elle n'est pas heureuse! »
Non, Hélène n'avait pas été heureuse, et, par ce matin d une journée d'hiver qui devait être pour elle une date inoubliable, elle sentait tout son passé de mélancolie refluer sur elle. Mille scènes se représentaient, et elle comprenait, qu'à travers toutes, elle s'était acheminée vers cette heure où allait commencer, croyait-elle, sa véritable vie. Bien souvent, à Bourges et tandis qu'elle suivait avec son mari la promenade de Seraucourt, elle s'était demandé si jamais, jamais elle ne connaîtrait le bonheur, le chaud rayonnement en elle d'une lumière qui éclaircirait les froides ténèbres où elle languissait. Son mari l'entretenait de ses projets, de sa vie à TÉcole, de ses camarades, avec ce calme qu'il mettait à toutes choses, ayant pour principe qu'il faut prendre l'existence par son
bon côté, se soumettre, accepter. Ces discours la terrassaient de tristesse. Elle soupirait vaguement après un infini d*émotion qu elle concevait comme possible, et dont elle trouvait la trace, le reflet dans quelques phrases des romans qu'elle lisait, quand il y était question d'amour. De tous les sentiments de la vie, c'était le seul qu'elle ne connut pas. Elle avait été fille, et elle avait chéri son père, mais son affection avait été cruellement déçue. Elle avait été sœur, mais la petite Adèle, la fille du second mariage de M. de Vaivre, ressemblait à sa mère, et Hélène n'avait jamais pu s'attacher à elle entièrement. Elle avait eu des amies, mais il lui avait toujours semblé que ces amies ne sentaient pas comme elle, et jamais elle n'avait osé leur parler de ce qui lui était le plus intime, le plus cher au cœur. Elle aurait été pieuse, si la vue de la piété de sa belle-mère ne lui avait donné une aversion pour des pratiques religieuses qui pouvaient servir, elle le voyait trop, à justifier les pires égoïsmes. Elle était mère, et elle aimait son fils 3 mais, comme pour sa petite sœur autrefois, une ressemblance l'arrêtait dans ce sentiment. Le petit Henri lui rappelait par trop Alfired h de certaines minutes. C'est
alors, et quand elle avait constaté la banqueroute de sa première jeunesse, que son imagination lui figurait l'aurore d'un sentiment réparateur, et ce mystérieux sentiment, qu^ pouvait-il être, sinon celui qu'elle ne connaissait pas, et dont tout célébrait la douceur, la puissance, la félicité? ce Mais non, se disait-elle, aimer est un crime quand on nest pas libre... » Elle se rappelait alors des conversations entendues aux a jours » de ses amies de Bourges, et comme on parlait de la fenrnie d'un médecin qui s'était enfuie avec un jeune conseiller de préfecture. Et puis elle rencontrait des hommes qui ressemblaient si peu à l'image qu'elle se formait de celui qu'elle eût pu aimer! Elle se souvenait de la douloureuse surprise que lui avait causée précisément ce M. de Varades dont on avait parlé à de Querne. Elle avait cru à la vérité de sa sympathie. Il venait chez elle. Ensemble ils faisaient un peu de musique. N'avait-il pas esssayé de lui faire violence un soir qu'ils étaient seuls à la maison? Elle n'avait rien dit à son mari, de peur d'un scandale et d'un duel ; mais elle n'avait plus jamais reçu seule le jeune oflîcier. Elle ne se doutait pas qu'il s'en était vengé en disant
qu elle avait été sa maîtresse. Par quelles familiarités avait elle provoqué l'audace de ce don Juan de garnison? Elle n'était cependant pas coquette. Ce qui naissait en elle devant un inconnu, c'était bien plutôt l'appréhension d'un froissement que le désir de plaire. Elle n'avait pas été coquette davantage avec Armand de Querne. S'il y avait un homme dont elle ne se fût pas approchée avec le désir de le séduire, c'était assurément celui-là. Son mari le lui avait tant vanté: « Quand nous étions au collège, Armand et moi... Armand me disait... Armand m'a écrit. . . » Hélène avait prévu quelque autre Alfred plus prétentieux. Elle s'était dit qu'il lui faudrait un jour subir dans son intérieur, si jamais elle quittait la province, la présence de cet ami, qui serait un juge hostile, et qui provoquerait entre elle et son mari des difficultés nouvelles. S'ils étaient séparés l'un de l'autre par tant de causes, sa propre réserve et la bonté d'Alfred faisaient que du moins cette séparation n'éclatait pas en scènes et en disputes. Qu'allait-il advenir de rintrusion de ce camarade d'enfance dans leur ménage, — elle se le demandait presque avec anxiété lors de son premier voyage à Paris?
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Cette rapide entrevue avec M. de Querne avait modifié la nuance de ces craintes. Il était venu prendre les Chazel à leur hôtel, et ils avaient dîné tous les trois dans un restaurant du boulevard. Hélène avait été surprise de l'aspect extérieur d'Armand et du contraste qu'il présentait avec la négligence d'Alfred 3 mais aussi les questions du jeune homme, sa façon aiguë de regarder, l'ironie dont étaient teintées ses moindres paroles, avec cela une indéfinissable nuance de mépris à l'égard d'Alfred, qu'une finesse de femme devait remarquer, l'avaient désorientée en lui donnant un petit frisson de défiance. Elle aurait souhaité ne jamais revoir cet homme.
Elle n'avait pu s'empêcher de dire à son mari cette antipathie, et il avait répondu : « Il a l'air comme cela, mais il est si bon, et puis il a été si malheureux... » Et il racontait à sa femme l'enfance d'Armand, l'égoïsme de son tuteur, ses tristesses d'adolescent, et il le plaignait d'autres souffrances mystérieuses: « Il a mal pris la vie. Il était riche. Il n'a pas employé ses belles facultés... Il ne m'en a rien dit, mais j'ai toujours cru qu'il avait traversé quelque grande passion... » Hélène eût été bien étonnée
si on lui avait révélé que la sorte d'angoisse, avec laquelle sa pensée s'arrêtait sur l'intimité probable de cet inquiétant personnage, enfermait le genre de souci qui précède souvent l'amour.
L'installation à Paris avait eu lieu, Armand avait commencé de venir les voir, d'abord dans lear appartement meublé, puis dans le petit hôtel de la rue de La Rochefoucauld. C'était lui qui le leur avait trouvé, lui qui s'offrit complaisamment à l'aider pour les mille courses que nécessitait la mise en état de ce nouveau logis. Dans le tête-à-tête constant de ces courses, soit qu'ils se retrouvassent chez un marchand, soit qu'ils fissent ensemble une promenade à pied de fournisseurs en fournisseurs, soit qu'ils sortissent en voiture, comme il arriva bientôt, Hélène apprenait à connaître toutes les charmantes qualités extérieures d'Armand. Au rebours des hommes tous occupés de science ou d'avancement, qui se rencontraient chez son mari, celui-ci paraissait n'attacher aux mérites acquis, aux connaissances positives, qu'une importance secondaire. Les questions de sentiment Tintéressaient seules. Chez les divers hommes qu'elle avait pu voir, Hélène avait constaté la même idée sur l'amour^
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à savoir que c'est une chose de jeunesse, reléguée au second plan, et que les personnes raisonnables ne doivent jamais mettre en balance avec des intérêts de famille ou de carrière. Les discussions qu'elle eut avec Armand lui révélèrent quelqu'un qui avait beaucoup réfléchi aux rapports des deux sexes lun avec l'autre. Il avait cette imagination du cœur que les femmes confondent si aisément avec la sensibilité vraie, et cette expérience de la vie amoureuse qui fait le prestige des libertins auprès des plus honnêtes. L'expression de mélancolie qui lui était familière semblait dire que cette expérience avait été payée de cruelles déceptions. Ce furent ces douleurs inconnues qui achevèrent Toeuvre de séduction commencée par Tétonnement craintif, et continuée par l'admiration de la provinciale devant le Parisien 3 car la supériorité d'entente de la vie qui distinguait le jeune homme correspondait chez Hélène à trop d'aspirations comprimées pour qu'elle y demeurât indifférente. C'était lui dont elle retrouvait le goût épars sur les murs de son petit salon, lui qui avait choisi et fait placer cette vieille tapisserie dans cet angle, lui qui entre plusieurs meubles avait choisi
celui-ci, entre plusieurs écofies celle-là. Cette admiration attendrie qui la faisait se dire à ellemême : a Quel bonheur ce serait de le consoler de tout ce qu'il a souffert, » avait abouti bientôt à une espérance, celle que sa présence lui fût déjà réellement une douceur, car il s'occupait d elle avec une visible sympathie. A plusieurs reprises, elle l'avait entendu lui dire : a J étais invité ce soir chez madame..., mais je me suis dégagé pour passer la soirée avec vous. » Un jour, elle s'était avoué à elle-même qu'elle Taimait, à l'occasion d'un de ces événements insignifiants qui sont dans la nuit du cœur comme de petites lumières montrant un immense gouffre. Armand, qui devait venir dîner rue de La Rochefoucauld, s'était excusé par un billet où il se disait souffrant. Elle avait envoyé Alfred chez lui, et Alfred n'avait trouvé personne rue Lincoln. A la douleur que la jeune femme ressendt, elle reconnut l'étendue de l'intérêt qu'elle portait à M. de Querne, et, pour son malheur, elle reconnaissait cela dans un moment où elle devait douter, sur un de ces tout pedts chagrins qui sont de grands désastres en amour, que son sendmentfût partagé. Au lieu de com-
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battre cet amour, comme elle eut fait si elle se fût crue aimée, elle se disait: « Pourquoi a-t-il manqué à sa promesse? Avec qui a-t-il passé sa soirée ? » Quand elle le revit, il lui parla avec un peu de dureté; elle laissa voir son visage bouleversé. Il lui prit la main doucement, elle fondit en larmes. A partir de cette heure, elle ne fut plus capable de cacher le trouble que la seule vue d'Armand lui inspirait. Elle commença d'entrer dans cette période où Tâme se trouve sans cesse partagée entre la vue de la pire infortune et de Textrême félicité. Comment raisonner alors? Armand, qui connaissait trop bien les étapes de l'amour pour ne pas s'apercevoir des progrès qu'il faisait dans le cœur d'Hélène, eut cette habileté de lui montrer qu'il doutait de son sentiment pour lui et qu'il était malheureux de ce doute. Il l'amena ainsi tour à tour à lui dire qu'elle l'aimait, à se laisser prendre les mains, les bras, la taille, à prêter sa joue, ses yeux, sa bouche, à des baisers. Rien n'était plus contraire que ces familiarités progressives aux idées qu'Hélène se faisait sur la manière dont une femme doit se conduire vis à vis d'un homme qu'elle aime.
Elle considérait, comme toutes les créatures
vraiment loyales, que tromper un peu équivaut, moralement, à tromper tout à fait. Mais elle cédait à la moindre souffrance exprimée par les yeux du jeune homme avec une faiblesse qu'elle se reprochait à chaque fois, pour retomber encore. — « Ah! ne souffie pas, qu'importe si je me perds?... » c'était la traduction des regards de la pauvre femme, la parole qu'elle prononçait tout bas. Elle n'avait pas mend quand elle lui avait posé cette question douloureuse: — « Du moins seras-tu heureux.^ » Et à quelques heures de cette minute où elle serait à lui entièrement, c'était cette espérance et cette incertitude qui surnageaient par-dessus tout le reste : «Ah! songeait-elle, pourvu que je voie dans ses yeux cette lueur!... Je deviendrai ensuite ce que je pourrai... Qu'importe! si je lui ai donné cela.^... »
Elle en était à ce point de sa rêverie lorsqu'un baiser la fit tressaillir. Alfred venait d'entrer afin de lui souhaiter le bonjour. Sorti avant huit heures, il ne l'avait pas vue encore, et la trouvant si jolie dans la robe de molle étoffe qui dessinait ses gracieuses épaules, son buste, et la ligne de ses jambes terminée par ses pieds nus^
blancs et veinés de bleu dans leurs mules noires^ il n'avait pu se retenir de s'approcher d'elle et de lui voler un baiser sur la place douce de son cou^ entre l'oreille et la nuque. Ce lui fut une telle surprise au sortir de l'univers d'idées où elle venait de s'absorber, qu'elle jeta un petit cri.
— « Paresseuse, frileuse, peureuse, dit Chazel qui essaya de plaisanter pour dissiper l'expression de colère que sa caresse venait de provoquer sur ce charmant visage. Sais-tu quelle heure il est.^^ Midi moins le quart... Tu ne seras jamais prête pour le déjeuner... Que lis-tu? continua-t-il en prenant les deux volumes envoyés par M. de Queme, qui traînaient sur la petite table... encore des romans... mais ils ne sont pas coupés. Qu'as-tu donc fait tout le matin }
— « J'ai rangé des papiers et réglé des comptes. » Que sa bouche en avait proféré de ces petits mensonges, et pas un qui ne lui coûtât un cruel effort, même les plus légers, les plus innocents ! — « Veux-tu sonner Julie, reprit-elle, je vais me coiffer et je suis prête dans dix minutes.
— « Je ne te gêne pas en restant, dit-il.
— « Pas trop... pour le moment, » répliqua- ^eUe^ et déjà elle étavt dans son cabinet de toi-
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letce. Elle avait passé un mince peignoir de batiste, et elle déployait ses beaux cheveux châtains quelle peignait elle-même. Alfred, demeuré debout, s'appuyait contre un des battants de la porte et lisait un journal qu il avait ûré de sa poche. Le froissement seul du papier agaçait les nerfs d'Hélène parce qu'il lui rappelait la présence de cet homme, et que cette présence, à ce moment, lui paraissait une profanation, Âh ! si Armand eût été là, au lieu de l'autre, qu elle eût trouvé de charme à Tassocier ainsi à la portion coquette des soins mystérieux de sa beauté! Mais de celui qu elles n aiment pas, cette familiarité déplaît tellement aux femmes, que même les filles en souffrent. La pudeur, chez toutes, vertueuses ou non, commence ou finit l'amour.
Alfred n avait jamais compris cela. Il était toujours amoureux d'Hélène; et ces entrées subites dans son intimité lui procuraient un bonheur muet, tout composé de désirs craintifs, de furtives contemplations. Par-dessus son journal ouvert, il regardait les mains blanches aller et venir parmi les souples cheveux, la forme gracieuse des bras que les larges manches, rabattues à de certains mouvements, laissaient à découvert.
Comnie il aurait voulu les manier, ces cheveux qu elle lui refusait toujours ! Et elle aussi regardait ses cheveux avec bonheur, malgré la souffrance que son mari lui causait en restant là, car elle constatait qu'ils étaient aussi longs, aussi ondulés qu a répoque où elle était une jeune fille. Chaque fois qu'elle donnait des soins à sa beauté maintenant, elle s'étudiait avec une enfantine inquiétude, épiant les moindres plis sur ses tempes, autour de ses lèvres, autour de son cou, se demandant si elle était assez jolie encore pour enivrer celui qu'elle aimait, et elle se souriait dans la glace en tordant ses cheveux, et, comme elle se penchait un peu, elle vit, dans un coin de cette même glace, le visage de son mari reflété, avec un éclair dans les yeux, — cette rapide lueur de désir qu'elle connaissait et haïssait trop. Elle eut un frisson, comme si elle se fut réveillée exposée nue sur une place publique, elle rougit violemment et elle dit : « Je ne sais pas pourquoi Julie n est pas là, sonne encore, je te prie, et laisse-moi... » Elle se leva, ferma la porte en repoussant Alfred, et, restée seule, sentit les larmes lui venir.
— « Ah! se disait-elle, je l'aime m?" Est-ce
que ces misères ne devraient pas m'être douces, puisque je les souffre pour lui!... » Elle pensait ainsi, à la table du déjeuner, vêtue maintenant d'une robe de couleur sombre, et les pieds chaussés de bottines, — ces bottines avec lesquelles elle devait marcher tout à Fheure, — dans bien peu de temps, car le cartel appendu au mur marquait midi trente-cinq, — pour aller du côté de cette rue de Stockholm qu elle ne connaissait même pas de nom avant le billet de son ami... Où était-ce ?.. . Quelle physionomie aurait la maison?... Ses veines, à cette seule idée, lui paraissaient rouler une liqueur enivrante et brûlante. Rester en place était pour elle unsupplice, etquant à manger, elle ne le pouvait pas. Il lui semblait que sa gorge était si serrée que même un morceau depain n'y passerait pas. Le petitHenricausaitavec son père, et, comme à deux ou trois questions de ce dernier elle n'avait même pas répondu :
— (( Que tu es singulière aujourd'hui, es-tu souffrante ?
— « Moi, fit-elle, mais je suis très gaie, très en train, » et elle se mit à rire et à parler très haut : — (( Aurait-il des soupçons, se demandaitelle^ mais qu'importe ?
— « Que fàis-tu cette après-midi? interrogea encore Alfred machinalement.
— <c Est-ce que vous m'emmenez avec vous, maman ? dit Henri.
— « Non, mon mignon, répliqua-t-elle en évitant de répondre à son mari, tu iras aux Champs-Elysées et je te dirai bonjour en passant, peut-être. — Est-ce qu il fait beau aujourd'hui? » continua-t-elle, quoiqu'elle eût dès le matin regardé le ciel et le pavé avec une inquiétude impatiente... Et sur la réponse affirmative d'Alfred : « Tu pourras prendre la voiture, dit-elle, j'irai à pied, cela me fera du bien. » Ils avaient un coupé au mois dont ils se servaient alternativement, lui pour ses courses d'affaires, elle pour ses visites.
— « Enfin ! . . . » soupi^-a-t-eile, quand elle fut seule dans le petit salon, Alfred parti pour son bureau, Henri pour sa promenade; et les angoisses de sa matinée aboutirent à une décente délicieuse. Déjà dans ce salon, rempli du souvenir d'Armand, elle était toute à son amour. Sa liberté reconquise la comblait d'une joie celle que la vision de Tavenir ne pouvait plus se former devant son esprit. Elle évoqua en pensée le re-
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gard de son ami, elle y alluma cet éclair de félicité qui était comme l'étoile vers laquelle son être se soulevait : « Je lui sacrifie tout, songea-t-elle en revenant pour une minute sur les impressions de cette pénible matinée, mais plus je lui sacrifie, plus il sentira combien je l'aime. Mais que je l'aime !... que je l'aime !. .. » répétait-elle tout haut avec exaltation. Elle regarda sa montre : « Il est une heure passée. Il doit m'attendre depuis midi. Quelle surprise si j'arrive si tôt!... Car il ne m'espère pas tout de suite. .. » Et vite, elle courut prendre son chapeau, — au fond de sa poche une voilette plus épaisse pour mettre sur son visage dans le fiacre. Il le lui avait recommandé hier. Et déjà elle descendait la rue Saint-Lazare, comme une somnambule, «ans rien oser regarder autour d'elle. Il lui semblait que chacun voyait à sa tournure, à son pas, où elle se rendait, et son exaltation avait cédé la place à une sorte d'épouvante, mais une épouvante résolue, comme celle d'un homme de cœur qui marche à son premier duel, lorsqu'elle osa héler un cocher sur la place de la Trinité,
— « Rue de Stockholm, dit-elle.
— « Quel numéro ? fit l'homme.
— « Je VOUS arrêterai, » reprit-elle. Descendre du fiacre devant la maison, venait subitement de lui apparaître comme impossible. Ses mains tremblaient lorsqu'elle noua sa double voilette dans la voiture qui commença de rouler, pesante et lente. Du moins il lui semblait que chaque tour de roue durait une minute. Elle regardait défiler les boutiques de la rue Saint-Lazare, puis la cour de la gare, et la vue d'un voyageur qui payait son cocher, la fit chercher avec angoisse dans son manchon. Si elle avait oublié sa bourse?. • Non, elle avait quarante fi-ancs en petites pièces de dix francs. Tant pis, elle en donnerait une à Thomme, car d'attendre de la monnaie sur le trottoir, elle ne le pourrait pas. Toutes ces émotions lui faisaient mal à ressentir. Elle aurait voulu fixer son imagination sur son amant, — son amant... car elle allait être sa maîtresse. — Comme le son de voix de ses amies de Bourges se faisait méprisant autrefois pour prononcer ces syllabes quand il s'agissait de quelque femme compromise ! — Puis Témotion nerveuse était plus forte. « Pourvu qu'il ne devine pas ce que cela m'aura coûté ! Ah ! que mes pusillanimes craintes ne lui gâtent pas son
bonheur !» — La voiture cependant avait gravi le commencement de la pente de la rue de Rome, elle tournait le long du mur d'un jardin d'hôtel qui fait le coin de la rue de Stockholm^ et le cocher se penchait sur son siège pour demander à Hélène où il devait arrêter : « Ici, » dit-elle, et elle descendit, plaça la petite pièce d or dans la main de Thomme, en lui disant : « Gardez, gardez... » Elle eut peur aussitôt qu'il ne devinât pourquoi elle n'attendait pas la jxu>nnaie et elle s'arrêta, occupée à contempler, sans la lire, une affiche sur la muraille, jusqu'à ce qu'elle eût entendu le roulement du fiacre qui s'éloignait. Elle suivit le trottoir, releva la tête avec un battement du cœur qui la rendait comme folle : le 8, le lo, encore deux numéros... et c'était la maison désignée dans le billet. Elle entra sous la porte cochère sans rien voir. Elle passa devant le concierge en croyant que ses jambes ne la soutiendraient pas. Ses pieds défaillaient sur les marches du tapis. Encore un effort, et voici la porte de l'appartement du second étage.
Elle s'appuya contre cette porte close. Aucun bruit ne se faisait entendre dans l'escalier. Aucun bruit ne montait de la rue. Elle pouvait écouter
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les battements de son cceur^ et^ au lieu de sonner^ elle demeurait là. Elle voulait reprendre un peu de calme avant de paraître devant Armand.
Pourquoi était-elle venue ici.î^ Pour le rendre heureux... A quoi bon lui montrer alors combien elle avait souffert ? Son cœur battait moins vite, elle se forçait à sourire, et fidée du bonheur quelle allait donner était déjà pour elle un bonheur plus grand que ne venait de fêtre son agonie . Elle se décida enfin à sonner. Le tintement fut suivi d'un bruit de pas, la clef tourna sur la serrure, et elle s'abattit sur la poitrine d'Armand qui l'entraîna tout de suite dans un petit salon meublé en bleu. Des flammes brillaient dans la cheminée. Du premier regard, Hélène vit qu'il n'y avait pas de lit dans cette pièce. Elle avait tant redouté cette vue dès l'entrée, qu'elle éprouva pour Armand une reconnaissance infinie d'avoir choisi leur lieu de rendez- vous de manière à lui épargner ce premier choc. Lui, cependant, avait dénoué ses deux voilettes, défait son chapeau, l'avait forcée de s'asseoir sur un fauteuil au coin du feu, et, agenouillé devant elle, l'étreignait presque avec folie en répétant : « Ah ! mon amour, que tu es
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adorable d'être venue ! . . . » et il la regardait, avec des yeux que la joie du désir certain de son assouvissement rendait bien tendres. La joie du désir seulement, car, en la voyant lui sourire, de ce sourire aisé auquel elle avait forcé son visage pour ne pas lui déplaire, il venait de se dire que ce n était pas la première fois qu elle arrivait à quelque rendez-vous semblable, et une affreuse dualité s'était établie chez lui entre sa pensée et ses sensations. « Elle a un caprice poui^Lnoi, songeait-il, profitons-en 5 mais pourquoi toutes les femmes ont-elles la manie de vous raconter que vous êtes leur premier amant? » Il lui défaisait sous ses baisers les mèches de ses cheveux quelle rajustait sur son front avec sa main. « N'aie pas peur, lui dit-il, j ai pensé à tout, » et il la conduisit à travers la chambre à coucher jusqu^à la porte d'un petit cabinet de toilette sur la table duquel se trouvaient disposées les pièces de son nécessaire de voyage : « Tu pourras te repeigner, dit-il.
— « Oh ! dit-elle, en rougissant, vous me faites honte... »
En ce moment, il lavait conduite dans la chambre à coucher et comme il lui enlevait la
jaquette qu'elle portait sur son corsage , un petit objet roula sur le tapis. C'était un peigne de poche, en écaille blonde, qu'Hélène avait pris, avant de sortir, comme elle faisait souvent et sans réflexion : « Elle y avait pensé aussi, » songea-t-il, puis avec une supplication tendre :
— « Sois à moi, » lui demanda-t-il.
— « Mais je suis à toi, » répondit-elle. Un demi-jour régnait dans cette chambre à coucher, car il avait détaché les rideaux de la fenêtre, et aussi ceux du lit, de ce lit qu elle eut la force de regarder pour la première fois. Comme elle aurait voulu lui demander de la laisser seule ! . . . Et elle tourna les yeux vers lui. Il avait commencé de défaire les boutons de son corsage, et elle allait lui dire : « Va-t'en... » lorsqu'elle vit dans ses yeux à lui cette expression de félicité qu'elle avait tant rêvée, et elle le laissa faire, avec cette divine faiblesse dont si peu d'hommes comprennent la sublime flatterie. Si la femme qui aime veut être aimée autant qu'elle aime, lui faut-il donc emprunter un peu de leur manège aux créatures sans vraie sensibilité pour qui leui personne n'est qu'un instrument de règne et qui se
donnent afin de mieux posséder ? Hélène ne se doutait pas^ tandis qu'Armand^ ivre de sa beauté, l'emportait dans ses bras après avoir réchaufTé ses pieds de baisers et tout défait de sa parure depuis ses bracelets jusqu'aux épingles de ses cheveux ; non, Hélène ne se doutait pas que, même à cette minute, cet homme venait de trouver dans cette absolue soumission à ses désirs qui avait tant coûté à la pauvre femme, de quoi ne pas croire en elle.
— « Es-tu heureux.*^ » lui demandait- elle couchée sur son cœur, une heure plus tard, ^abandonnant à la volupté languissante qui suit les caresses, « dis, es-tu heureux .î^ moi, vois-tu, je suis si heureuse !... » Et c'était vrai, car, pour la première fois, elle venait de sentir, sous les caresses de cet homme qu'elle aimait si profondément, une émotion inconnue s'éveiller en «lie.
— « Oh ! bien heureux, » répondit Armand, «t il mentait, car en repassant par la réflexion tous les menus incidents de ce premier rendezvous : l'entrée avec un sourire, le peigne apporté, la complaisance à se laisser dévêtir, la sensibilité brûlante de sa maîtresse *l se disait de nouveau
qu'il n'était certes pas le premier amant d'Hélène. Et puis, il la méprisait secrètement de ne s'être pas disputée en détail. L'évidente absence de remords de cette femme lui semblait la preuve qu'elle n'avait aucune espèce de sens moral. Il ne se disait pas que, si elle avait montré des remords, il l'aurait traitée d'hypocrite, et cependant elle lui parlait. « Vois-tu, soupirait-elle, dès que je t'ai vu, je t'ai aimé... J'ai senti que tu n'avais pas eu ta part de bonheur ici-bas, et j'ai rêvé de te la donner, de tout effacer de tes peines. .. Il y a un pli sur ton front que je ne peux pas supporter... Quand tu me demandais d'être à toi, et que je disais non, je voyais ce pli, entre tes sourcils, là, disait-elle en baisant la place, et puis, quand je t'ai dit oui, le pli n'y était plus. — Voilà pourquoi je suis ici et fière d'y être, car je suis si fière de t'aimer ! . . .
— « Comme c'est étrange, songeait Armand, qu'aucune femme n'ait assez de conscience pour se dire : Je fais une vilenie, je mens, je trahis, cela m'amuse, mais c'est une vilenie. La nappe de la communion et le drap du lit d'une chambre meublée, — ce leur est tout un. — Va, mon ange, chante ta romance, » et il lui ferma
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la bouche avec des baisers, « Ah ! songeait-ii encore, elle est bien jolie. Si elle avait l'esprit de se taire, seulement I »
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A soirée qui suivie cette irréparable journée de fièvre, d'angoisse et de félicité se passa pour Hélène dans une nostalgie torturante et délicieuse. Regretter son bonheur n'est-ce pas encore y penser ? Pourquoi avait-elle demandé à son amant de ne pas venir rue de La Rochefoucautd, ce soir ? Là-bas, près de lui, elle avait eu l'idée que de le retrouver dans son intérieur, à si peu d'heures d'intervalle, lui serait une souffrance. Maintenant, elle se disait, travaillant au crochet, après le dîner, dans le petit salon, et assise sur le fauteuil où Armand s'asseyait d'ordinaire, — oui, elle se disait avec mélancolie que ce serait bien doux
si elle l'avait là, tout auprès d elle. De sa main quelquefois elle frôlerait la main de son ami. Elle respirerait le faible arôme du parfum dont elle lui avait demandé de se servir, le même que le sien propre. En imagination, elle comprenait cette jouissance cuisante à la fois et caressante pour une âme de femme, — entendre la bouche qui vous a dit : « Je t'aime », entre deux baisers, l'après-m'idî, vous dire : « Madame 35 et et Vous », si bien que la phrase la plus insignifiante vous fait sentir le charme du mystère où vous êtes liée. Et les doigts fins d'Hélène continuaient à manier agilement le crochet d'écaillé, tandis qu'Alfred feuilletait un livre sans parler... Elle avait eu, à son retour, une minute amère, celle où, retrouvant son fils, elle avait dû laisser le petit Henri lui donner des baisers — qu'elle ne lui avait pas rendus. Elle s'était contentée de Tétreindre, d'appuyer sa joue contre celle de l'enfant, et là, elle avait senti qu'elle l'aimait autant, qu'elle l'aimait plus encore. Ces émotions de tous ordres avaient laissé leur trace sur son visage, qui, rosé d'ordinaire, était, ce soir-là, étrangement pâle, mais de cette pâleur fondue , enveloppée, que laisse
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après elle la complète volupté. Un halo de lassitude flottait autour des yeux, une morbidesse autour du sourire, quelque chose de souple et d'alangui autour de toute sa personne et cet air « aimée » lui communiquait une séduction qui lui aurait fait peur, si elle avait pris le soin d'observer Alfred. Ce dernier ne la perdait pas du regard, tandis qu'elle penchait sur son ouvrage sa (fte si tendrement fatiguée. Vêtue de blanc comme d'habitude, le bistre vague de ses pauoières se voyait mieux parce qu'elle les tenait baissées, en apparence sur sa laine, en réalité sur les visions auxquelles son âme se réchauffait, Alfred songeait avec ravissement qu'elle était pourtant sa femme, — sa femme... Il était plus épris d'elle que jamais. Seulement, depuis que leur installation à Paris avait séparé leurs chambres, il se sentait, chaque fois qu'il souhaitait ses caresses, saisi d'une émotion qu'il avait peine à vaincre. Il fallait demander à son Hélène de rester auprès d'elle, ou bien entrer dans sa chambre quand elle était couchée. Cette nécessité d'agir, jointe au tourment du désir physique, est, pour certains hommes, si douloureuse que des jeunes gens timides ont un battement
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de cœur presque intolérable, même en franchie sant le seuil des maisons où il se vend du plaisir tout préparé. Alfred, durant toute cette soirée, et quoiqu'il fût convaincu de la soumission d'Hélène, subit cette émotion qui ne va pas sans douceur, car elle rend plus perceptible Tacuité du désir. Il la regardait, et la phrase qu il se préparait d'avance à lui dire lui faisait défaillir le cœur II se taisait avec une obstination telle que la pauvre femme avait presque oublié son existence lorsqu'elle se leva pour monter dans sa chambre et lui tendit son front en disant : ce A demain.
— ce Hé quoi ! à demain ?... m répondit-il en essayant de faire descendre son baiser sur les yeux et plus bas encore. Elle frissonna, le repoussa brusquement et le regarda. C'était bien au fond des yeux de son mari ce même éclair du désir qu'elle avait surpris le matin, reflété dans la glace de sa toilette, tandis qu'elle peignait ses cheveux, pour les abandonner aux mains de l'autre... Ce lui fut un brusque réveil de ses songes de toute la soirée. La sensation palpable du partage physique . était là, dans toute sa hideur, et, comme Alfred se rapprochait d'elle
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avec un sourire en lui disant : « Ma petite Hélène... » elle passa vite de l'autre côté d'un fauteuil, et, séparé de lui, elle répondit: «Est-ce que vous ne voyez pas que je suis tout à fait souffrante, ce soir?... ^j Elle était si pâle, avec un tel cercle de fatigue autour des yeux, qu Alfred en fut ému. « Cest la fin de ma migraine , continua -t- elle en se touchant la tempe, une bonne nuit et il n y paraîtra plus. Allons, à demain... » Elle eut un sourire, fit un geste gracieux de la main et sortit du salon. Alfred demeuré seul l'entendait aller et venir dans la pièce voisine qui était sa chambre à elle. Il occupait, lui, une chambre à Tétage au-dessus, qui donnait sur son cabinet de travail, a Comme sa santé se dérange, » songeait-il avec tendresse.
— « Non, jamais, jamais... » disait Hélène se parlant à haute voix, quand la femme de chambre l'eut quittée, et, sautant à bas de son lit, elle donna un tour de clef à chacune des deux portes. Alfred, qui demeurait dans le salon, assis devant le feu, entendit le bruit de cette clef tournant sur le pêne : a Elle a donc peur de moi ? o se demanda-t-il avec une singulière
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tristesse, et, pendant ce temps, Hélène, étendue dans son lit, se redisait à mi-voix : « Jamais, jamais plus je ne serai à cet homme... » La réalité de sa situation venait de s'imposer à elle avec une évidence affreuse. Elle prévoyait la lutte quotidienne, la dispute de sa personne nuit par nuit, heure par heure. Si ce que Ton appelle la haute vie, avec des sorties: de chaque soir, avec les facilités d'isolement d'un vaste hôtel, avec les plaisirs et les devoirs sociaux, permet à deux époux qui ne s'entendent guère de vivre à la fois lun à côté de lautre et séparés, il n'en va pas ainsi dans la bourgeoisie aisée. Le tête-àtête conjugal y est la règle, les sorties mondaines l'exception, le mari et la femme se rencontrent à chaque instant et dans tous les détails de Texistence. — « Mon Dieu, comment faire ? »
se dit Hélène, puis, courageusement : « Je trouverai. . . Il me sera si doux de lutter pour lui !.. .» Son âme s'exalta sous la pression de cette pensée, et soudain elle retrouva sur ses lèvres le goût des baisers d'Armand. Toutes les circonstances de leur entrevue se représentèrent, depuis l'angoisse de l'arrivée jusqu'à celle du départ... Ah ! quel adieu ! quelle dernière catesse don-
née sur le seuil de la porte et avant de rentrer dans la vie !.. . Puis^ quelle marche à travers la rue, toute brutalisée par le tumulte des passants, des voitures, des trains ! Armand était resté seul dans le petit appartement, qu avait-il pensé en présence du lit qu'elle avait voulu refaire elle-même, par une singulière pudeur, et elle disait avec sa grâce tendre : ce Je vais être reconnaissante à ma belle -mère de ce quelle m a forcée à me servir toute seule, étant petite?... » Elle savait, par ouï-dire, que les hommes méprisent d'ordinaire les femmes quand ils n'ont plus rien à obtenir d'elles. Mais son Armand ne ressemblait pas aux autres, puisqu'il lui avait prodigué ses plus caressants baisers après leur commune extase. « J'étais là, songeait-elle, c'est quand je n'y ai plus été qu'il m'a jugée... Jugée?... Comment?...
j*ai trompé pour lui, mais j'ai trompé...» Elle le revoyait alors si tendrement passionné qu elle s endormit avec un sourire sur cette image et sur cette idée : « Je le reverrai demain soir. »
C'est au théâtre des Variétés qu'ils devaient passer ensemble cette seconde soirée dont Jes heures furent pour Hélène douces entre les douces^ les seules vraiment ravissantes de ces tristes
amours. Aussitôt réveillée, elle avait écrit à son amant une interminable lettre, et, à la minute où elle allait l'envoyer, elle avait reçu du jeune homme, infidèle pour une fois à ses principes, un petit billet presque câlin. L'émotion nerveuse de la veille avait perdu chez elle son acuité. Il lui en restait une plus vive susceptibilité du cœur, de quoi jouir des choses désirées avec plus de frémissement intime. Le hasard voulut qu Alfred déjeunât hors de la maison, et, grâce à cette absence, les impressions cruelles de la veille ne $e renouvelèrent point. Aussi, quand elle arriva devant la porte de la petite baignoire du théâtre, était-elle dans cet état délicieux de Tâme où Ion a en soi comme une voix qui chante. En ces moments-là tout fait caresse, comme en d autres, tout fait blessure... 11 était neuf heures. Hélène se trouvait donc, debout, dans le couloir, et candis que l'ouvreuse la débarrassait de son manteau, elle n osait pas demander si déjà une personne était dans la loge. La porte s'ouvrit, son coeur battit, et elle aperçut Armand qui se levait pour la saluer. Comme elle Taima de les avoir devancés, elle et son mari ! Une fois assise, et après quelques minutes, elle se hasarda enfin à le regarder.
Il lui parut vaguement pâli^ et elle s'en inquiéta un peu^ mais il avait ses yeux des bons jours, ceux qui lui réchauffaient toute Tâme^ et non pas les autres, ceux dont le mystère lepouvantait. Quelle pièce jouait-t-on sur la scène?... Elle entendait la musique de Torchestre, les voix des acteurs, les applaudissements 5 maisFintérêtdela comédie était pour elle de savoir si Alfred sortirait de la loge au prochain entr'acte. La toile tomba. Son heureux destin voulut qu il y eut dans la salle une famille de leur connaissance. Son mari parût pour saluer ces dames. Elle était seule avec son aimé, — seule, — et, tournée vers lui, elle lui demandait :
— ce Est-ce que tu m'aimes, aujourd'hui? »
Armand ne répondit pas, mais, sous le prétexte de ramasser sa lorgnette tombée à terre, il se baissa et lui prie le pied avec la main. A travers la soie, elle sendt cette étreinte qui la fit rougir et battre des paupières, comme incapable de supporter Témotion qui Tenvahissait. Par un geste rapide, elle saisit un bouquet, composé d'un brin de fougère et d'un peu de muguet, que le jeune baron 'lortait à sa boutonnière, et elle glissa ion larcin dans son corsage. . . Alfred revmt,
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la toiltr se leva de nouveau, les scènes succédèrent aux scènes, les actes aux actes, elle ne savait rien d'autre sinon qu'elle était presque trop heureuse, et quand, le spectacle fini, Armand lui donna le bras pour regagner une voiture, elle s'appuya sur ce bras avec cette fusion absolue des mouvements, signe d'amour complet plus certain que tous les autres. Comme elle aurait voulu que ce fut lui qui prît place à côté d'elle I Mais déjà il s'éloignait, elle le suivit d'un long regard à travers la foule. Puis la voiture se dégagea de l'embarras des alentours du théâtre. « Adieu, mon amour, » dit-elle en pensée, tandis que son mari lui prenait la main et lui disait tout haut :
— a Tu es mieux, ce soir }
— a Oui, fit-elle en dégageant ses doigts, mais c'est l'excitation du spectacle. J'ai tant besoin de repos... Voilà plus de cinq nuits que je ne dors pas. ^
Chazel comprit trop bien ce que signifiait cette réponse. Il demeurait muet dans le coin de la voiture. Hélène se taisait aussi. Mais un projet avait déjà mûri dans sa tête. Dès le lendemain, elle irait, conduite par Alfred lui-même, chez leur médecin dont c'était le jour de consultation. Elle
UN CRIME d'amour. III
entrerait seule dans le cabinet du docteur^ à qui elle raconterait n'importe quels symptômes ; puis elle dirait que le médecin lui interdit^ jusqu'à nouvel ordre, tout rapport intime avec son mari. Elle connaissait trop la sorte de pudeur timide qui domine Alfred pour ne pas savoir qu'il la plaindrait sans chercher à deviner le mystère de souf^ firance dont elle s'envelopperait. Soutenue par ce projet qui lui aurait tant répugné, s'il n'avait dû assurer la sécurité de son bonheur, avec quelles délices elle se laissa envahir par sommeil, — un de ces sommeils où il semble que l'on dorme avec de La clarté dans ses songes ! . .. Nous dormons et quelque chose veille en nous, une portion heureuse de notre esprit qui ne cesse pas de sentir le bonheur que nous retrouverons demain sur notre oreiller. Ne savons-nous pas que nous apprendrons ce bonheur à nouveau rien qu'en ouvrant nos yeux ?
Mais ni ce lendemain matin-là, ni les matins qui suivirent, durant ces quelques semaines de première ivresse qu'elle traversa, Hélène n'ouvrait les yeux tout de suite, lorsqu'elle se réveillait. Pendant plusieurs minutes, elle gardait ses paupières fermées afin que l'image d'Armand lui
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revînt bien nette, bien complète, avant îol^q autre impression. Si le jour qui allait s'écouler était un jour ordinaire, c'est-à-dire sans visite fixée à la rue de Stockholm, elle se levait paresseusement. L'idée du rendez-vous n'étant pas là pour lui donner la fièvre, elle pouvait penser à son ami sans anxiété. La veille, avant de se coucher, elle lui avait commencé une lettre qu'elle terminait, sitôt levée, afin que le bonsoir et le bonjour se rencontrassent sur le même coin de papier, — symbole visible de la continuité de sa tendresse. Tantôt elle trouvait le moyen de faire porter cette lettre, tantôt elle la gardait sur elle, pliée en deux, sous son corsage, afin de la remettre elle-même. D'Armand elle n'attendait aucune réponse. Il lui avait expliqué pour quelles raisons de prudence il ne lui écrivait pas, et elle n'avait pas vu dans cette prudence le manque d'entraînement, le calcul politique de l'homme à bonnes fortunes qui prévoit les brouilles prochaines et ne veut laisser aucune arme entre les mains de sa future ennemie. Elle fermaii cette lettre avec un cachet où elle avait fait graver un serpent, en forme de S, parce que c'était par une S que commençait le nota de la rue.
asile de ses meilleures minutes. Le rire avec lequel Armand avait accueilli cet enfantillage Favait bien un peu peinée, mais elle s'était dit : « Les hommes n'ont pas la même façon d'aimer que nous. » Elle vaquait alors, sa chère besogne terminée, à tous les soins de son ménage, gaie et ne trouvant aucune tâche pénible. Elle était accompagnée dans tout son travail par cette phrase qu'elle se répétait tout bas : a II m'aime, il m'aime... n Elle s'occupait surtout de son fils, qu'elle embrassait maintenant sans remords :
a Non, cher petit, je ne t'ai rien pris, » lui disait-elle dans son cœur, et grâce au pouvoir de sophisme particulier aux passions heureuses, elle en arrivait à penser de même à l'endroit de son mari. Elle n'avait jamais fait que l'estimer, et elle l'estimait comme auparavant. Depuis que le prétexte d'un ordre du médecin l'avait affranchie de toute tentative odieuse de la part d'Alfred, elle étendait jusqu'à lui, ingénument, la joie dont elle avait l'âme comblée. Elle ne lui adressait plus aucune de ces réponses amères où se trahit, à propos des moindres détails, l'inconsciente rancune de la femme contre l'homme à qui elle appartient, et qui n'a pas su s'en faire aimer.
Enonçait-il à table, comme autrefois, une idée qui ne fût pas la sienne, lui échappait-il un geste gauche, une maladroite interrogation, — elle n avait pas en elle de quoi s'en irriter, toutes ses facultés se trouvant employées à calculer Theurc où Armand se trouverait auprès d'elle, et à se peindre le bonheur qu elle en éprouverait. Cette heure sonnait, Armand était là. Elle se sentait si pleinement contente qu'elle ne songeait plus à l'observer. Il lui disait qu'il l'aimait, il le lui prouvait en lui sacrifiant sa vie mondaine, les théâtres, le club, et passant avec elle jusqu'à deux ou trois soirées par semaine. Quel intérêt aurait- il eu à lui mentir, et comment ne pas s'abandonner à cette divine félicité }
Quand arrivait le matin du jour choisi pour un de leurs rendez-vous, elle n'avait pas la force de surveiller sa maison. L'attente du bonheur la poignait, si forte qu'elle confinait à la souflfiance. C'étaient, ces matins-là, comme la première fois, de longues rêveries, prostrée et fiévreuse au coin du feu, et une angoisse par le trop sentir qui se détendait en délices lorsqu'elle était rendue au petit appartement de la rue de Stockholm, toujours le même ; car, ayant dû, au troisième
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de leur rendez-vous, en prendre un autre, quoique dans la même maison, elle avait supplié Armand de revenir à l'ancien, à celui qui avait été le témoin de sa première ivresse. Il avait fallu, pour cela, louer le logement, non plus à la journée, mais au mois. Armand s'en était d'abord défendu, soi-disant par raison 5 en réalité, c'est qu'il savait par expérience combien un lieu de rendez-vous mobile et changé à chaque fois facilite les ruptures, et puis, — quoiqu'il fut généreux et riche, il trouvait, sans trop se l'avouer, que la différence était un peu forte, entre les vingt-cinq francs que M™* Palmyre demandait pour une après-midi et les quatre cents que représentait une locadon mensuelle. Il avait cédé néanmoins, précisément parce qu'il y avait là un petit intérêt d'argent, et qu'il se trouvait mesquin d'y avoir seulement pensé. « Pour les six mois que ça durera... » s'était-il dit. Mais que la confiante Hélène avait été ravie de cette concession ! Qu'elle avait eu tôt fait de transformer l'appartement banal en un domaine personnel où elle avait apporté toutes sortes de mignons objets de femme, des mules où glisser tes pieds nus, une dentelle à jeter sur ses épaules
Il6 UN CRIME d'amour.
frissonnantes, quelques étoffes à draper sur la table et le dos des fauteuils, un cadre où poser une photographie d'Armand. Elle ne s'était pas doutée que chacun de ces menus soins avait eu le double effet d'inquiéter de Querne sur la difficulté des séparations futures, et de lui prouver qu'il avait affaire à une personne expérimentée. Pareille à toutes les femmes romanesques, Hélène s'occupait de la délicatesse des voluptés communes à elle et à son ami, comme d'un souci de sentiment. Ce qui rend une femme de cet ordre parfaitement inintelligible à un libertin, c'est qu'il s'est habitué, lui, à séparer les choses du plaisir des choses du cœur, et à goûter ce plaisir dans des conditions avilissantes ; au lieu que la femme romanesque et qui aime, n'ayant connu le plaisir qu'associé à la plus noble exaltation, reporte sur ses jouissances le culte qu'elle a pour ses émotions morales. Hélène abordait avec une piété amoureuse, presque avec une idolâtrie mystique, le monde des caresses folles et des embrassements. Cette piété s'attachait à Thomme qui lui avait appris à aimer, comme à un être au-dessus de toute discussion. Armand avait beau, après les premiers jours d'un abandon produit par la
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nouveauté de la possession physique, multiplier les traits de son égoïsme, sa maîtresse trouvait le moyen de l'en chérir davantage. S'il arrivait en retard à leur rendez-vous de la rue de Stockholm, elle était si fière de Tavoir emporté à la joute intime des tendresses, qu elle lui en était presque reconnaissante. Si, au dernier moment, et pour sa seule commodité, il changeait Theure de ce rendez-vous, la douce femme éprouvait un plaisir encore à se sentir traitée par son maître adoré comme une esclave, comme une chose à lui, et dont il disposait au gré de son caprice. Était-ce payer trop cher Textase qu'elle ressentait à monter Tescalier de la maison, — ah ! qu elle se souciait peu d'être regardée maintenant ! — à entendre dans la serrure le grincement de la clef, sa clef, — car elle en avait une à elle ; — à se promener dans ces trois pièces où résidait toute sa vie passionnée, et surtout à tenir Armand auprès d'elle, là, tout auprès?... Le soir tombait, les objets autour d eux effaçaient leurs contours, elle était couchée entre ses bras, elle écoutait la rumeur lointaine de la ville, le fracas du chemin de fer voisin, et, sous leurs fenêtres, des rondes de petites filles qui allaient chantant :
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« Il était une bergère. . . » Elle donnait alors à son aimé des baisers d'une tendresse telle quil lui demandait presque avec sollicitude : ce Qu'astu ?... » — ce Mais je t'ai. ...» répondait-elle. Ah ! pourquoi, pourquoi la passion n'est-elle pas contagieuse ? Et quelle monstrueuse chose qu'entre deux amants l'un puisse tant sentir et l'autre si peu !
Si peu ! Et cependant le jeune homme, dans ces fins de rendez-vous, se laissait aller à parler à sa maîtresse comme s'il l'eût aimée à la folie. Était-ce pour tromper avec des discours la sécheresse réelle de son cœur? Etait-ce que la vibration de ses nerfs émus s'achevait en des phrases aussi tendres qu'il letait peu lui-même? Mentait-il ou ne mentait-il pas? S'il avait eu moins de pouvoir d'analyse, il se fût cru amoureux d'Hélène, car il était envahi auprès d'elle par des passages du plus violent désir. Mais il savait qu'une fois loin de sa présence, il n'éprouverait plus qu'une courbature morale, une lassitude infinie, le sentiâient de Ta quoi bon, et, pour tout dire, une reprise de cette torpeur de soa âme que la fièvre des sens galvanisait sans la dissiper. Hélène, elle, buvait chaque parote
sorrie de la bouche d'Armand à ces minutes-là, comme une liqueur qui lui permettrait de traverser avec ivresse l'espace qui la séparerait du prochain rendez- vous. . . Ce fut pourtant au cours d'une de ces causeries sur l'oreiller, lui accoudé sur son bras, elle couchée contre sa poitrine et le contemplant, que fut prononcée la première phrase de désenchantement, celle après quoi elle commença de voir son Armand, non plus à travers le mirage de son rêve, mais tel qu'il était, avec Teffrayante, la mortelle aridité de son âme.
— « Ah ! comme je voudrais avoir un enfant de toi, » lui avait-elle murmuré au milieu d'une de ces contemplations, a un enfant qui eût ces yeux, » et elle leva la main pour toucher les paupières de son ami, « qui eût cette bouche, »
et elle la frôla de ses doigts, a Comme je Taimerais !
— a Je ne le souhaite pas, répondit Armand, je serais trop triste de le voir embrassant comme son père un autre que moi.
— ce Mais cène serait pas!... s'écria-t-ellc.
— « Il faudrait bien, reprit-il.
— ce Je partirais avec toi, fît-elle^ et j y seraii
forcée. Comment Alfred me garderait-il, mairi'tenant que je ne suis plus jamais à lui?...
Tandis qu elle prononçait cette phrase, il la regardait, tout en songeant: « Elle aussi!... Quel étrange besoin les pousse toutes à raconter qu'elles n'appartiennent plus à leur mari?... » Et malgré lui, il eut son mauvais sourire, — le sourire avec lequel il avait accueilli d'autres confidences analogues faites par d'autres bouches, et ce sourire avait toujours suffi pour que les femmes qui se l'étaient attiré n'y revinssent pas. Elles ont tant de facilité à changer de mensonge ! . . . Mais Hélène, qui ne mentait pas, ne put supporter ni ce sourire ni le regard qui raccompagnait. N'était-ce pas pour ne plus les voir qu'elle s'était donnée à son aimé? C'était la première fois depuis lors qu'elle rencontrait la défiance dont elle avait tant souffert dans le début de sa liaison avec Armand, et, loyale comme elle était, si brave et si droite, elle insista :
— « Tu ne me crois pas capable d'appartenir à deux hommes à la fois?... dis que non, mon cher amour, que tu n'as pas cette opinion de moi... Du jour où je suis devenue ta maîtresse^ je n'ai plus été la femme d'Alfred»
— « Je ne suis pas jaloux, fit le jeune homme, je sais que tu m'aimes.
"T* « Dis que tu n'es pas jaloux parce que tu es sur que je ne suis qu'à toi.
— « Si tu le veux, je le dirai, » fit-il, un peu impatienté de son insistance, et surtout très peu soucieux des perspectives de paternité, de fuite et de drame que le soudain discours d'Hélène venait d'ouvrir devant lui 5 et une telle ironie était empreinte dans ses paroles que la malheureuse femme s'interrompit. « Il ne me croit pas, » songeait-elle, « il ne me croit pas!... »
En rentrant chez elle, ce soir-là, Hélène se sentit triste à mourir. Elle se retira dans sa chambre et se coucha dans son lit au lieu de descendre à table, sous prétexte d'un malaise. Elle pleura beaucoup. Elle apercevait vaguement^ à travers sa douleur, quelle différence existait entre son amour à elle et l'amour d'Armand.
« Ah! se disait-elle, de quoi m'a-t-il jugée capable?... Il ne m'aime pas... » — Et, .reprise par la crainte atroce dont elle avait souffert le soir même du jour où elle s'était donnée à lui, elle se disait encore : « Il a raioon . . Ce que Je Êds «st H mal. . . Mais il devrait comprendre que
c'est pour lui et m'en excuser... » Et elle pressait son front sur ses oreillers, tombée subitement, comme il arrive aux âmes très passionnées, de Fextrême félicité dans l'extrême angoisse. Cette première impression fut très vive, mais elle ne dura pas. A la réflexion, Hélène compara son chagrin au motif qui lavait provoqué. La vue de la disproportion entre Teffet et la cause sufl[it à la calmer, d'autant plus que les yeux d'Armand, lorsqu'ils se rencontrèrent de nouveau, exprimaient cette ardeur du désir au feu de laquelle son cœur à elle s'épanouissait toujours. Le jeune homme avait bien compris la souffrance causée à sa maîtresse par son doute, et il s'était dit: « Pourquoi la tourmenter? Elle me ment afin de me plaire davantage et je lui en veux de son mensonge! C'est trop injuste... i» Ce raisonnement, qui flattait en secret son amour-propre, eut pour résultat de l'attendrir à regard d'Hélène. Mais quand la période de la lucidité a commencé pour un cœur qui aime, elle ne se clôt pas si vite, et, quelques joars après cette première secousse, Hélène dut en subir une seconde. Cette fois-là, son amant et elle s'étaient retrouvés, comme il leur arrivait
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quelquefois, afin de marcher ensemble, dans une des ailées du jardin des Plantes. Hélène aimait beaucoup ce provincial et paisible parc avec SCS beaux arbres qui lui rappelaient ceux de la terrasse de rArchevêché, à Bourges. Elle aimait surtout la place où elle attendait Armand, la mince et longue terrasse dont le parapet longe la rue Geoffroy-Sain t-Hilaire. Elle s'asseyait sur un banc d'où elle pouvait suivre les aiguilles dune grande horloge placée contre un des pavillons intérieurs de Thôpital de la Pitié. La triste cour de cette maison de douleurs, avec ses arbres taillés et défeuillés, avec le grillage sombre de ses fenêtres, avec la nuance vieillie et délabrée de ses pierres, lui plaisait comme un contraste à l'intimité heureuse et jeune de son cher roman d'amour. Elle éprouvait un engourdissement délicieux à ramener sa pensée sur elle-même, tandis que les grands omnibus dévalaient lourdement dans la rue basse, presque sous ses pieds. Des enfants jouaient dans le massif du labyrinthe et leurs cris venaient jusqu'à elle, la faisant se ressouvenir de lointaines impressions effacées par les années. Enfin, elle apercevait Armand au bout de la terrasse, et elle se levait
pour aller à lui, plus jolie, elle le sentait au regard de son ami, grâce à l'opposition de sa toilette avec rhutnble paysage, de son teint rosé avec la noirceur du feuiUage des cèdres. Ils marchaient alors dans la portion calme du jardin, celle qui est réservée aux plantes, près des arbres deux fois séculaires, qui appuient leurs vieux troncs, plâtrés comme des murs, sur des supports de fer. Que le ciel d'hiver fût bleuâtre ou voilé de brume, pour elle, quand Armand se trouvait là, c'était toujours soleil... Ils erraient donc l'un auprès de l'autre dans une des allées de ce vaste jardin par une morne après-midi du commencement de février, et Hélène racontait à son ami l'histoire de la femme d'un des collègues d'Alfred que le mari venait de renvoyer après avoir découvert qu* elle avait deux amants à la fois.
— a Les autres, fit le jeune homme avec son mauvais rire, les ont successivement... la différence est mince...
— (( Les autres, dit Hélène, qui retrouva soudain son émotion triste de la semaine passée^ vous ne croyez pas cela de toutes les fenimes?,..
— « Mais je n^ai pas mauvaise opinion a elles,
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répliqua-t-il, je crois qu'elles sont faibles et les hommes menteurs. Elles trouvent beaucoup d'hommes pour leur jurer qu'ils les aiment, et elles les croient une fois sur dix... Cela fait un joli compte à la (in.
•* — (( Alors vous pensez qu'il n'existe pas de femme qui n'ait eu qu'un seul amour?
— « Peu, fit Armand, mais qu'importe, ajouta-t-il avec gaieté; à chaque nouvelle aventure, elles s'imaginent qu'elles n'ont jamais aimé auparavant, et c'est à demi vrai, — comme toutes les vérités, — elles n'ont pas tout à fait aimé de la même manière... »
Une question vint aux lèvres d'Hélène. Elle voulut demander « Et moi? Que penses-tu?
Crois- tu que j'aie aimé avant toi? Crois-tu que j'aimerai après toi? » Elle n'osa pas. Une fois de plus elle avait eu l'impression cruelle de ce qu'il y avait d'inconnu dans le caractère de son amant. Non, ce n'était pas d'elle qu'il doutait, — pas d'elle plus que d'une autre. Cet homme ne croyait en aucune femme. Mais comment aimer sans( roire? Ya-t-il donc une sorte de tendresse possible sans confiance? Elle ne se répondait pas k elle-même sur ces points trop douloureux, mais
elle se plongeait dans une involontaire analysai de ses rapports avec Armand, et voici que, tout d'un coup, la lumière se faisait en elle sur bien des détails qu elle n'avait pas interprétés. Songéant aux côtés défiants qui l'épouvantaient dans cet homme, elle comprenait d'une manière rétrospective certains silences avec lesquels il avait accueilli ses expansions. Elle se le rappelait, l'écoutant parler, elle, de sa vie de province et de sa solitude morale. « Je me gardais à toi d'avance et sans te connaître, » avait-elle dit. Il n'avait pas répondu. Il ne l'avait pas crue. Elle l'avait, une autre fois, entretenu de l'avenir et de la joie qu'elle ressentait à songer que, jeunes tous les deux, ils avaient tant d'années à s'aimer. Il n'avait pas répondu. Il ne l'avait pas crue. Quand elle lui disait que, n'était son fils, elle serait parde loin, bien loin, afin de lui consacrer toute sa vie, uniquement. Il se taisait, il ne la croyait pas. Ah ! l'incroyance, l'horrible incroyance ! Elle la rencontrait maintenant jusque dans un passé tout récent, mais où elle ne l'avait pas soupçonnée!... Ou bien non, se trompait-elle? Était-ce qu'Armand avait cru en elle tant qu'il l'aimait, et recommençait-il de
ne plus y croire à présent qu'il l'aimait moins? L'aimait-il moins?... Elle n'admettait pas une minute qu'il ne l'eût pas aimée dans les premiers temps de leur liaison? C'était un honnête homme et non pas un criminel d'amour. Il ne lui eût pas demandé d'être à lui s'il n'y eût été entraîné par toutes les forces de la passion. Alors, elle revenait pour expliquer l'incroyance d'Armand, sur le passé du jeune homme, sur ses déceptions mystérieuses dont lui avait parlé autrefois son mari. « Une femme lui aura gâté le cœur, n se disait-elle. A cette idée, elle souffrait d'une souffrance différente. Elle plaignait Armand davantage, et elle était jalouse, d'une obscure et vague jalousie. Puis elle se demandait: ce Mon amour aura-t-il jamais la force de lui rendre la foi qu'il a perdue? » Absorbée qu'elle était dans ces pensées, dont elle n'exprimait rien à l'homme qui en faisait l'objet, elle n'étudiait plus l'impression qu'elle-même produisait sur son ami. Lorsque Armand venait dîner rue de La Rochefoucauld, et qu'ils restaient tous les trois, lui^. Alfred et elle, à passer la soirée dans le petit salon, elle roulait dans des abîmes de silence. Alfred . en sa qualité de mathématicien^ adorait
flS 7N CRIME d'aMOUH.
tes discussions abstraites, et il exposait des théories sociales , polidques ou économiques» au jeune baron qui Fécoutait avec un visible ennui peint sur son visage. Il venait une minute où Hélène, sortie de sa rêverie, le regardait. Elle voyait l'expression de cet ennui, elle n'en comprenait pas la cause futile et directe. Elle se disait: « Il n'est pas heureux auprès de moi, » et tout de suite, plus simplement encore: « Il nest pas heureux... » elle qui s'était donnée à lui pour effacer un pli de mélancolie sur ce front, elle dont les pensées, dont les sentiments n'avaient qu'un but: son bonheur!... D'autres fois, Armand arrivait, et au premier regard elle devinait que, loin d'elle, il avait traversé des passages de tristesse... Alors elle se sentait toute paralysée. Elle tremblait de lui parler, de dire un mot qui, venu de sa bouche, lui déplairait. Un malaise indéfinissable s'emparait d'elle, une peur de montrer son âme à celui qu'elle aimait, d'autant plus douloureuse qu'elle s'était livrée avec tant de délices durant les premiers jours au charme de sentir tout haut devant lui, etce malaiseraccompagnaitmaintenant jusque dans ses rendes-vous de la rue de Stockholm.
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Ce nest pas qu'elle dût trouver dans le oetit appartement son ami moins fou de sa beauté^ moins passionné qu'aux jours qui avaient suivi l'abandon complet. Mais ses baisers maintenant et la sorte de frénésie avec laquelle il Tétreignait lui faisaient peur. Elle redoutait Timpréssion du contraste entre cette extase que procurait à son amant la possession physique et l'évidente fatigue d'âme qu il lui montrait dans leurs rencontres presque quotidiennes. On eût dit que le jeune homme essayait de s'électriser le cœur au désir de sa personne. Quand Hélène aperçut cette cruelle vérité, l'enchantement des heures de rendez-vous cessa tout d'un coup. Tantôt elle les désirait, ces rendez-vous, avec la plus sombre ardeur, afin d'entendre du moins la voix de son aimé lui prodiguer de ces phrases d'ivresse qui avaient été, au début de leur liaison, Tadorable musique dont elle s'était grisée. Puis elle les redoutait, ces mêmes rendez-vous, et leurs caresses où les sens avaient peut-être plus de place que le cœur.
— « Ah ! mon Armand^ avait-elle osé lui dire, tu amies r^ieux ma personne que tu ne m'aimes^ moi.
«— « Mais est-ce que tu ne te donnes pas à
moi en me donnant ta personne? » avaic-ii répondu. Mon Dieu! comme elle aurait voulu lui demander: « Et toi? Te donnes-tu à moi entièrement?... » Elle s*écait arrêté sur cette question. Pourquoi l'interroger? Est-ce quelle ne savait pas qu'il la câlinerait avec ces mignardises douces des mots qui ne révèlent pas le fond du cœur? Cette vivante énigme d'un caractère d'homme, posée ainsi devant elle^ pour son malheur ou son bonheur, arriverait-elle à en déchiffrer le sens? Coeur cruel, ne lui livrerait-il jamais son secret? Des baisers peuvent pourtant être plus tendres que celui qui les donne, de doux regards cacher une âme comme des voiles, et elle avait si soif de vérité!.,. Mais toute cette inquiétude morale qui la rongeait, d'où venait-elle? Il n'y avait eu, entre eux, en apparence, aucun événement, et déjà elle s'était demandé tour à tour: « M'aime-t-il autant qu'aux premiers jours?... Maime-t-il?... M'a-t-il jamais aimée?... Peut-il aimer?... » Et à chaque moment elle se heurtait contre quelque pedt fait qui augmentait son doute. Elle rencontrait sans cesse cette défiance qui l'avilissait^ cette ironie qui la meurtrissait, cette sécheresse de cccur qui
la désespérait. Arrivait-il à Paris quelques-uns de leurs amis de Bourges^ et Alfred avait-il dit à de Querne :
— « Ne viens pas demain soir, tu t*ennuierais trop, nous avons des connaissances de province...
— • « Lorsque je dois vous gêner, disait le lendemain le jeune homme à Hélène, pourquoi ne me prévenez-vous pas vous-même, au lieu de me faire prévenir par votre mari?
— « Me gêner? interrogeait-elle.
— « Hé! pourquoi me mentir^ Vous avez eu là-bas quelques coquetteries dont vous rougissez ici... Vous ne voulez pas que je constate votre familiarité avec celui-ci ou celui-là... Mais qu'estce que cela peut me faire, puisque vous ne me connaissiez pas?... Ce qui méfait, c'est de vous voir me mentir... »
Mentir! toujours mentir !... Ce mot revenait dans les conversations d'Armand, — infatigablemtiit ; elle le lisait dans ses yeux, dans ses gestes, dans ses pensées. Se trouvait-elle obligée, à la dernière minute, de manquer à un de leurs rendez-vous de la rue de Stockholm, elle cTevinait qu'il ne croyait pas à son excuse... Mais, un
homme qui esc ainsi^ non^ cet homme-là ne peut pas aimer.
-— « Ah ! Aime-moi, aime-moi. . . » murmurait-elle fiévreusement en se rapprochant de lui, lorsqu'elle avait traversé une de ces crises d angoisse où elle avait senti le cœur de son amant si peu à elle !
— « Mais je t'aime... » répliquait-il, sans comprendre l'agonie dont cet appel était un suprême soupir. Elle comprenait, elle, que le même mot n'avait pas la même signification pour elle et pour lui; et toute la tragédie intime dont elle était la taciturne et douloureuse héroïne, s'éclairait d'un jour affreux. Comme un prisonnier que ses vainqueurs ont lié durant son sommeil à un cadavre, et qui se réveille enchaîné à cet horrible compagnon, elle se retrouvait, cœur vivant, cœur facile à Tamour, au bonheur, à la vie, attachée à une sorte de cadavre de cœur, glacé, immobile, — tué ! Quand cette évidence lui apparaissait, vite elle se rejetait en irrière. Tout ce qu elle avait cru réel était si menteur, ce qu'elle avait cru plein était si vide, — mais elle ne vou lait pas se l'avouer. Elle traitait de chimères ces presque inexprimables observations, par lesquelles
UN CRIME d'aMOUK. T^)
une âme torturée en pénètre une autrJ dans son fond dernier. Elle aimait Armand, et elle voulait Faimer. Toute sa vie maintenant n'était-elle pas jouée sur cette carte ? Il y avait quatre mois seulement qu'elle était sa maîtresse. Hé quoi !
quatre mois si courts ! Cest une chose horrible qu'en si peu de temps on puisse parvenir, sans drame visible, de la plus sublime espérance, celle de réparer toutes les injustices d'une destinée d'homme, à la plus amère conviction d'impuissance, — Quatre mois à peine, et il n'était pas heureux, et elle n'était pas heureuse. Ne remonterait-elle pas cette pente où elle se sentait rouler?... ElleentrevoyaitTavenir avec une angoisse invincible. Ah ! si c'était vrai qu'il ne pût aimer, que deviendrait-elle? Aujourd'hui, elle n'existait que par lui, elle ne pouvait exister autrement. Et lui ne semblait pas se douter de la crise de douleur qu'elle traversait I . . . C'était sa faute à elle, pourquoi ne lui montrait-elle pas toute son âme? Cela encore, elle ne le pouvait pas. Le pourrait-elle jamais ?. . . Et elle murmurait, quand sa peine lui faisait trop de mal : « Étrange être, pourquoi t'ai-je aimé?... Et cependant ye ne peux pas non plus le regretter ! »
UN CRIMC d'amour. I|f
LFRED Chazel avait bien senti qu'un irame mystérieux s'accomplissait dans son ménage. Il Tavait senti, vaguement d*abord. On n'a pas assez remarqué combien la nature particulière d^imagination, développée par les habitudes de l'esprit, gagne la sensibilité même et la modifie. Alfired avait une intelligence toute mathématique, très habile aux raisonnements abstraits, très inhabile à la vision du réel. Il ne connaissait pas plus le caractère de sa fen.me après plusieurs années de mariage que le jour où il était devenu amoureux d'elle, à une visite chez M. de Vaivre. Mais ce n'était pas seulement l'âme d'Hélène, avec ses profondeurs, se$
complications, ses singularités, qu'il ignorait, c'était toute la vie. Comme il avait accepté les principes de conduite de la classe moyenne à laquelle il appartenait, il en avait accepté le^ idées ; et il faut dire, à l'éloge de la petite bourgeoisie française de province, que les mœurs en sont relativement très pures. Les hommes ont bien dans leur jeunesse des plaisirs de bas étage. Mais les femmes mariées qui font parler d'elles sont aussitôt montrées au doigt de telle manière que le nombre en est très rare. Alfred en était demeuré, sur ce point, aux impressions reçues dans sa famille, — impressions qu'aucune expérience n'était venue corriger, car il en est des hommes très chastes comme des très honnêtes femmes; personne ne leur fait de ces confidences qui éclairent le fond malpropre de la vie, la grossièreté cachée sous la phraséologie sentimentale, l'égoïsme sensuel dissimulé sous l'hypocrisie des prétentions. L'idée de soupçonner Hélène d'avoir un amant ne pouvait pas plus lui venir que l'idée de la soupçonner dun vol ou d'un faux^ à plus forte raison l'idée qu'elle eût comme amant de Querne, son camarade d'enfance. Il avait pour ce dernier un sentimem
d amitié d'autant plus intense qu il s'y mélangeait quelque chose d admiratif. Quand ils étudiaient sur le même banc de la pension, il le regardait, et rélégance des façons d'Armand, sa beauté, son esprit, sa nuance de supériorité sociale le frappaient d'une sorte de fétichisme. Lui si modeste, si laborieux, si voisin du peuple, il avait vaguement considéré son ami comme un être d'une espèce un peu différente, et quand la vue très nette d'une différence de cet ordre ne produit ni la haine ni l'envie, elle enfante une ferveur presque aveugle. Jamais Chazel n'avait jugé de Querne. Il avait tellement pris l'habitude de l'admettre tel qu'il était, qu'il ne se demandait même pas quelle amitié Armand lui donnait en retour de la sienne. Lorsqu'ils avaient été séparés et que le jeune baron répondait à peine deux pages griffonnées en hâte à d'interminables lettres de son vieux compagnon, ce dernier se disait : « Armand m'aime beaucoup, mais cela l'ennuie d'écrire... c'est trop naturel, il est si aimable, on le recherche trop... » et c'était toute la plainte de cet excellent cœur qu'un rien de sympathie abusait toujours. A chaque visire qu'il faisait à Paris, il retrouvait chez Armand le même
accueil : une poignée de main, une invitation à déjeuner, à dîner, au théâtre. Ces marquer d'une camaraderie indifférente à la fois et cordiale, lui paraissaient des preuves d'une fidèle tendresse. N'ayant pas observé Armand plus qu'il ne devait, une fois marié, observer sa femme, il ne pouvait pas mesurer la profondeur de l'abîme qui, dannée en année, se creusait entre lui et son camarade de classe. Il ne savait pas reconnaître ces signes visibles d'une radicale indifférence : les mutismes absolus du jeune baron sur lui-même, ses regards de distraction durant leurs causeries. Tandis qu'Alfred lui détaillait, par exemple, les débuts de son sentiment pour M^*® de Vaivre, les innocentes privautés de sa furtive cour, ses espérances, Armand fumait un cigare et songeait aux amours qui avaient traversé sa propre vie, parmi toutes les recherches d'élégance et de corruption qui font de la femme de plaisir, à Paris, quelque chose de si complexe, un extrême atteint dans l'art de raffiner la volupté. Il voyait à l'avance la jeune fille, aimée de son ami, comme une créature gauche et peu désirable, qui aurait des mains un peu rouges, des robes mal faites et des bas
blanâ\ Pareil à tous les hommes en qui la source de ca sensibilité n'est pas jaillissante et riche, il trouvait, dans les misères des petits faits extérieurs, des prétextes à dégoûts, et il méprisait involontairement Chazel de ne pas être dégoûté comme lui. Ce mépris était même si continu qu'il l'empêchait de prendre au sérieux toute la vie de ce bon élève, de ce prix d'excellence social, ainsi qu'il l'appelait dans sa pensée. L'étonnement que lui avait causé la distinction d'Hélène lui avait fait seulement se dire tout bas : « Il n'y a vraiment que ces coquebins pour dénicher des femmes pareilles.... » Alfred, lui, avait tremblé de savoir le jugement de son ami préféré sur sa iemme, et il avait été ravi de voir quelle lui plaisait. L'assiduité d'Armand dans son intérieur, lors de l'installation à Paris, lui avait procuré une joie profonde. Il aimait mieux encore son ami parce qu'il appréciait celle qu'il aimait tant, et il aimait mieux cette dernière de ce qu elle appréciait son ami. Il disait à sa femme ingénument : <x Je savais bien qu'il te plairait. Avec ses allures de scepticisme, il est si tendre... » Et il racontait qu'aux temps de leur première jeunesse, le père Chazel avait eu besoin
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de dix mille francs pour payer lei3 dettes d'un frère, et qu'Armand les avait prêtés aussitôt. Dans les premiers mois, Hélène écoutait ces éloges les yeux brillants, lame heureuse; elle y trouvait des raisons d'aimer davantage celui qu elle aimait. Depuis qu'elle était la maîtresse du jeune homme, ces mêmes éloges rembrunissaient son visage, comme ils froissaient son amour. La confiance du mari n'abaissait-elle pas Tamant ? Si la sensibilité ingénue d'Alfred reconnaissait, à ce signe comme à tant d autres, une métamorphose du caractère de sa femme, il était incapable d'en deviner la cause secrète. Précisément cette sensibilité trop délicate lui rendait intolérable de penser avec suite aux mauvais instincts, aux vilaines actions, aux trahisons. Il y a de la dureté de cœur dans toute défiance. Admettre le mal torturait Chazel, et il se forçait k n'y point penser.
Qu'avait Hélène cependant ? Car elle n'était plus la même. Il avait commencé par la croire sérieusement malade, après la visite au médecin qui s'était passée ainsi que l'avait prévu Hélène. Il lavait accompagnée, et attendue dans le salon du célèbre praticien, un ami d'Armand^ puis il
avait eu la pudeur de ne lui demander aucun détail. Il était de ces gens qui entourent d'un culte l'être féminin, et pour qui les choses du sexe sont reléguées dans un inaccessible mystère, de ces hommes qui n'ont jamais regardé une nudité entière. Conciliera qui voudra la prétention def femmes à la délicatesse et le profond mépris que la plupart ressentent pour ces hommes-là, tandis que les plus pures ont un coin de faiblesse en elles pour le mauvais sujet, pour celui qui a tout vu et tout fait, — tout ? Elles ne savent quoi, et elles en rêvent. . . Quoiqu'il fût très amoureux d Hélène, au sens physique du mot, Alfred avait trouvé une sorte de plaisir à immoler aux exigences d*une santé si chère, des plaisirs qu elle n'avait jamais partagés; mais, n'ayant guère de points de comparaison, il en était venu à ne pas rêver davantage. Oui, ce renoncement lui était doux, — doux et cependant inutile, puisque la physionomie d'Hélène s'assombrissait chaque jour, et que, visiblement, elle souffrait. Quand Alfred la voyait s'absorber dans des silences indéfinis, quand il constatait l'amincissement et la pâleur de ces joues qu'il avait connues si pleines et si roses, il se fondait en des pi dés inexprimées.
Puis il se demandait : « Qu'a-t-elle? Si elle était gravement menacée et si elle n osait pas me le dire pour ne pas m'inquiéter?... » Le résultat de ces réflexions fut qu'il se hasarda, par naïveté, par confiance, à faire exactement la même démarche que lui eût dictée le soupçon.
Hélène avait cru devoir lui parler, à plusieurs reprises, de nouvelles visites chez le docteur, afin d'éviter de nouvelles tentatives de rapprochement. « Hé bien, se dit Chazel, j'irai chez le médecin, » et, par une après-midi de cette fin d'hiver, il se retrouvait, seul cette fois, dans le salon d attente, une pièce meublée comme un musée, avec la prodigalité de bibelots particulière aux installations modernes. Les portes-fenêtres ouvraient sur le jardin de l'hôtel ancien dont le rez-de-chaussée était occupé par le docteur Louvet. Ce dernier appartenait à cette généra^tion de savants hommes du monde, qui vont à l'hôpital le matin , reçoivent leurs clients l'après-midi et trouvent le moyen d'avoir de l'esprit, conime des oisifs, dans un salon, à dix heures du soir. Aussi ont-ils l'intelligence de préparer aux longues attentes de leurs belles malades un décor où elles retrouvent un peu de ce
qu elles ont laissé au logis et une face des choses semblable à celle dont elles sont coutumières, Alfred se sentait involontairement mal à son aise dans cette vaste pièce qui semblait plutôt faite, avec ses tapisseries^ ses boiseries, ses tableaux^, pour des réceptions de grand seigneur que pour des séances de la souffrance humaine. Il éprouva une impression de soulagement en entrant dans le cabinet du docteur où il n'y avait que des livres, contraste habilement cherché par Louvet, metteur en scène aussi habile qu'il était bon diagnosciqueur. C'était un homme jeune encore, très blond, avec un visage qui rappelait un peu le type traditionnel des Valois et des yeux noirs d'une singulière pénétration. Il était petit et pâle, et, quand il mettait le doigt contre sa tempe, geste familier que reproduisait un beau pastd exécuté par Nitris et pendu dans le cabinet, il offrait un singulier mélange d'extrême finesse et d'attitude volontaire qui en imposait surtout aux femmes,
— « Comment va madame Chazel.^ demanda^ t-il avec le ton poli et détaché qu'il affectait toujours.
— « Mais, docteur, fît Alfred, c'est juste-
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ment sur sa santé que je viens vous consulter.. •
— « Et pourquoi n'est-elle pas venue ellemême? interrogea le médecin.
— « Elle ne sait même pas ma démarche, reprit le mari, elle m'inquiète tant. Vous connaissez son état de dépérissement. . . vous l'avez vue plusieurs fois ces temps-ci... »
Le docteur Louvet écoutait, dans la pose de son portrait, et les paupières à demi closes. Quoiqu'il fût profondément maître de lui, comme un homme habitué à recevoir les confidences quotidiennes de tant de personnes, dépouillées de l'hypocrisie par la présence du danger, il ne sut pas retenir, en écoutant la phrase de Chazel, un mouvement de ses paupières. Si rapide que fût ce mouvement et le regard qui l'accompagnait, il ne put échapper au pauvre Alfred dont toutes les forces d'attention étaient concentrées à cette minute sur le visage du médecin. Pourquoi ce regard lui donna-t-il un petit frisson, et la tentation de demander : « Quand avez-vous vu ma femme }..,)) Mais c'était une question impossible à poser. D'ailleurs le médecin répondait déjà : « Lorsque M'"® Chazel m'a fait l'honneur de me consulter pour la dernière fois, — et ce Siot
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disait tour et ne disait rien, — elle ma paru souffrir surtout du système nerveux... » Et il entra dans un long déve'oppement sur la délicatesse de lorganisme des femmes, insistant Bur le contraste entre l'existence à laquelle sa cliente était habituée en province et la vie de Paris. Si peu observateur que fût Alfred, son habitude de raisonner avec précision le forçait à reconnaître le vague de ce discours, et il demanda un peu étourdiment :
— ft Et vous n'avez aucune observation à faire au mari?
— « Aucune, répondit Louvet avec un demifourire, sinon de gâter beaucoup notre chère malade et de ne la contrarier que le moins possible... »
Le cœur d'Alfred se serra dans sa poitrine, et, tandis que le domestique en livrée, qui faisait le service de l'antichambre chez le médecin à la mode, l'aidait à remettre son pardessus, il était mordu déjà par cette pensée : « Hélène m'a menti, ce n'est pas le docteur qui lui a commandé de vivre séparée de moi... Elle m'a pris en horreur... mais que luiai-je fait?... »>
Que lui avait-il fait ? Une mélancolie profonde
s'empara de lui à partir de cette visite chez Louvet, dont il se garda bien de parler. A quoi bon ajouter une peine à celles que ressentait Hélène? Car elle souffrait, il le voyait, mais pourquoi? Ingénument il s'étudiait à chercher ses torts envers elle. Ce qui lefïrayait le plus c'est qu'il sentait, comme palpable, tout Imconnu du caractère de sa femme. Cest une des plus cruelles tristesses qui puissent atteindre un mari amoureux. Quand elle était auprès de lui, en tête à tête, tirant les points de sa tapisserie, il la regardait et se demandait à quoi elle pensait .. à quoi? Toute sa supériorité d'instruction ne lui servait à rien devant cette créature tadcumc dont la seule présence le troublait si obscurément. Le désir de sa personne, désir dont il était incapable de réclamer la satisfaction comme un droit, le paralysait d une sorte de souffrance nerveuse qui, jointe à la timidité naturelle et à Tinquiétude sur le mystère de cette pâleur croissante, aboutissait à une véritable torture. Et alors, quand, au milieu de ces silences, Armand arrivait, une comparaison s établissait invinciblement, ihez Alfred, entre laisance de son ami et sa propre gêne et surtout entre la difficulté qu^il
avait, lui, à causer avec Hélène et labondance de paroles qui venait au baron de Querne. Hélène aussi paraissait faire k même comparaison, car en présence d'Armand, elle prenait d'abord un intérêt à ce qui se disait. Ces visites causaient un malaise à Chazel, il éprouvait la vague impression qu'il était de trop dans sa propre maison. U avait plusieurs fois remarqué, lorsque c'était lui qui rompait le tête-à-tête entre Armand et sa femme, que la conversation tombait tout d'un coup à son arrivée^ il le reconnaissait à l'éclat des yeux d'Hélène. C'est alors qu'il se livrait, pour ne pas céder à la contrariété ressentie, aux dissertations d'un ordre abstrait. Il voyait que son ancien camarade était devenu Tami de sa femme plus qu'il n'était le sien propre, il en souffrait, il se reprochait d'en souffrir, et, par le seul fait qu'il se le reprochait, il y pensait. Il s'habituait ainsi à unir continuellement l'idée de son ami k Tidée de sa femme. Mais lorsque nous nous représentons à la fois l'image de deux personnes vivantes, nous ne tardons pas à nous les représenter agissant l'une sur l'autre, et, malgré lui, Alfred en arrivait à soBger aux rapports qui unissaient Armand à Hélène. Il avait procédé, pour
savoir là câuse de la souffrance de sa femme, par élimination, étudiant d'instinct les données qu'il avait sur elle comme un problème, et, chaque fois quil s'appesantissait sur ce mystère, il aboudssait toujours à une pensée qu il chassait et qui revenait. A d autres minutes, il se demandait si elle n'avait pas confié le modf de sa douleur à de Querne, il était sur le point d'interroger son ami, puis il ne le faisait pas. « Ce ne serait point délicat, songeait-il ; si elle ne me dit rien, c'est qu elle a ses raisons pour cela. » Un jour cependant, il la voyait si pâle, si abattue, qu'il eut le courage de lui dire, à elle : « Tu souffres, Hélène, est-ce que tu trouveras un meilleur ami que moi à qui confier tes peines, quelles qu'elles soient ?
— ce Mais je n ai pas de peines, » avait-elle répondu, et elle mentait encore. Pourquoi ses yeux alors s'étaient-ils remplis de cette humidité qui révèle les larmes contenues? Ahl c'est que la douceur tendre de son mari lui était un supplice dans son supplice, quand ce n'eût été que par le contraste avec les sécheresses d'un autre homme, celui dont le souvenir passait alors dans ton cœur. Pourquoi le même souvenir passaic-41
au même moment dans l'imagination d'Alfred?
Seulement elle retenait, elle, ce souvenir devant sa pensée, et lui, il le repoussait. ^ Hélène se disait-il, est une honnête femme. Armand est un honnête homme. De quel droit leur ferais-je l'affront de les soupçonner? Il s'intéresse à elle... ne l'ai-je pas désiré? Elle s'^est attachée à lui... pourquoi non? Est-ce qu'il n'y a pas d'honnête amitiépossibleentre un homme et une femme?... » C'étaient là les raisonnements habituels par lesquels Alfred cherchait à étouffer la vipère naissante du soupçon. Mais plus il faisait ces raisonnements , plus ce soupçon grandissait, parcfc qu'en raisonnant sur sa défiance, il y songeait et par suite la rendait plus présente à son esprit. Il débattait ces idées en lui-même, par une après-midi de ce mois de février, qu'il revenait à pied de la gare d'Orléans, où une affaire de service l'avait entraîné. Le temps était beau, il flottait sur Paris le pâle et frais azur des jours attiédis de l'hiver, et Alfred entra dans le jardin des Plantes, quoique ce lui fût un détour, afin de jouir un peu de sa promenade. Au détour d'une des grandes allé''^ de ce jardin, son cœur battit plus vite, il venait d'aoercevoir, marchant avec
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lenteur sous les arbres dépouillés^ et causant ensemble d'une manière absorbée^ une femme qui avait la tournure d'Hélène^ et un homme qui avait u tournure d'Armand... Oui, c'était bien eux... Il reconnaissait si bien la démarche aisée de sa femme et cette autre démarche, un peu traînante, qui lui rappelait tant de promenades dans une cour de collège, pas très loin de cette place. Mais pourquoi une souffrance aiguë le saisissait-elle à cette rencontre? Qu'y avait-il de plus naturel que cette promenade d'Hélène avec Alfred, de plus naturel et de plus innocent?
Est-ce que des gens qui veulent faire le mal s'en viennent ainsi dans un jardin public? Us ne se donnaient même point le bras... Oui... Mais pourquoi Hélène, au déjeuner, n'avait-elle pas dit qu elle allait se promener avec Armand? Ne savait-elle pas qu'il trouverait cela tout simple? Se cacher de lui? Pcjrquoi? « Je vais aller à eux, pensa-t-il, je les aborderai, je verrai bien si elle se trouble... Mais non, j'aurais lair de les avoir suivis. . . Peut-être se sont-ils rencontrée par hasard?... Si je les suivais maintenant?... » L'idée de cet espionnage lui souleva le coeur... Ils marchaient toujours devant lui, dans œttft
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vaste allée qui va le long des enclos des bisons f c des fosses des ours. Les arbres gigantesques courbaient au-dessus d'eux leurs branches nues dont la noirceur se détachait sur le ciel bleu^ tristement. Chazel sendt ses jambes trembler sous lui et il se laissa tomber sur un banc. Il se disait bien qu'il devait ou prendre cette rencontre comme la chose la plus naturelle^ et^ dans ce cas, c'était puéril de ne pas aborder sa femme et son ami, — ou bien.r. c'était justement cette seconde hypothèse dont la subite poussée dans son esprit le paralysait. «Tout cela, disait-il s'expliquera en rentrant... » Quelques minutes s'écoulèrent dans cette angoisse et cette irrésolution. Le couple disparut du côté de la petite colline qui mène au labyrinthe. Chazel fut presque heureux de cette disparition. Elle lui fournissait un prétexte pour ne pas agir tout de suite. Le fait est qu'il sortit du jardin par la porte opposée en se disant, pour justifier l'iticapacité de vouloir dont il venait d'être victime, que c'était encore le plu? sûr moyen de savoir à quoi s'en tenir. Si Hélène, le soir, lui parlait de cette promenade, c'est que la promenade était, comme il le croyait, l'innocence même. Sinon... Mais
quelles idées lui venaient encore dans la tête? La secousse avait été si force qu'au lieu de rentrer il se promena une partie de l'après-midi. Maintenant l'approche de la minute où il reverrait sa femme était la chose qu'il désirait à la fois et qu'il redoutait le plus. Il fut sur le point de revenir en arrière, de rentrer dans le jardin... C'était trop tard. Il monta sur le pont d'un des bateaux qui descendent la Seine, et là, mêlé au peuple des petits bourgeois, il regardait l'eau se briser contre les arches, déferler sur les quais, dont il examinait machinalement la construction, il suivait du regard les vastes chalans avec la petite maisonnette propre et peinte qui est à leur centre. L'air devenait aigre, il ne s'en aperçut qu'à Auteuil. Il descendit sous le viaduc, dans le fracas de fête foraine qui amène là, toutes les après-midi, une si étrange tribu de filles et de souteneurs. Il revint à pied, en longeant l'interminable parapet. Son angoisse était si forte qu'il ne se rappelait pas avoir éprouvé rien d'analogue. Son cœur lui faisait mal, au-dessous du sein, à gauche, à croire que la respiration allait lui manquer. La nuit tombait tout à fait, U nuit d'hiver dont la venue est si triste. L'^go-
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nie de la lumière s y fait si cruellement pareille à Tagonie de la pensée I Le voici enfin devant sa rue^ dans sa cour^ devant sa porte.. . Il ne demanda pas si sa femme était rentrée, mais il monta droit à sa chambre et frappa discrètement. La voix claire d'Hélène dit : « Entrez. » Ilétait devant elle, il la regarda aux pieds involontairement. Elle avait encore ses bottines de la promenadeavec ce rien de poussière qui révèle qu'une fenmie a marché. Ah ! quileut voulu la questionner! Mais d'instinct il comprenait ce qui fait l'impuissance de toutes les jalousies : à quoi bon engager avec celle de qui l'on se défie une discussion qui roule sur cette défiance même? Elle neladétruirapasen disant : non, puisqu'on ne croit pas en elle.
— « D'où viens- tu si tard? » demanda Hélène paisiblement — Non, jamais une créature capable de mensonge n'a eu ces beaux yeux et ce beau sourire...
— « Devine. . . » fit-il avec plus de calme , sans doute elle allait lui raconter elle-même sa promenade, et comme elle se taisait : « D'Auteuil... j'ai marché parce que je ne me sentais pas bien. . • Et toi?... » interrogea-t-il avec une anxiété redevenue affreuse.
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— « J'ai fait des courses... » répondit- elle. Ah! pourquoi n eut-il pas le courage de lui dire qu elle venait de mendr? Il se rassit^ avec la pointe aiguë enfoncée encore plus avant dans son cœur. Elle laissa tomber la conversation et reprit son livre.
— et LafTreux roman que m*a prêté là M. de Querne, dit-elle. . . c'est l'histoire d'une femme qui trompe son amant et qui le trompe tout en l'aimant. Les écrivains ne savent plus qu'inventer aujourd'hui... »
Ses yeux brillaient en prononçant cette phrase. Elle avait dit ce mot: «amant» avec une intonation qui fit mal à Alfred. Elle semblait mettre dans ces deux syllabes une profondeur mystérieuse. Ah ! il eût donné son sang à cette minute pour qu'elle lui pariât de sa promenade ! Après tout^ e lie n'avait peut-être attaché à sa réponse aucune importance. Mais ni alors, ni pendant le dîner, ni pendant la soirée qui suivit, elle n'en souffla un mot. Vers dix heures, Armand arriva, en habit ; il allait dans le monde ensuite. Elle l'accueillit par ces mots : « Vous vous portez bien, depuis hier?...» Ah! menteuse! menteuse!... Alfsed s'était assis au coin d'une table sous prétexte
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de papiers à examiner, et par instants il les regardait causer, eux, les deux êtres qu'il ain?ait le plus au monde. Etait-il possible qu'un mystère criminel les unît, et aux dépens de lui qu'ils auraient trahi? Cet Armand qu'il avait vu jouer en costume de collégien — c eût été son frère qu'il ne l'eût pas chéri davantage... Quelle noblesse sur ce front! Quelle grâce dans ces gestes... Ec cet homme serait un scélérat, car tromper un ami comme lui c'était de la scélératesse. . . Et elle? avec son profil de médaille, quelle pudique et fière réserve! Non, c'était lui, Alfred, qui s'afFoiait. Une promenade dans un jardin, quoi de plus innocent? Peut-être, — car il la savait charitable, et Armand aussi, — oui, peut-être allaient-ils tous les deux à une visite chez des pauvres. Mais pourquoi ce silence? pourquoi ce mensonge? Et pourquoi se taisait-il lui-même ? A cela il n'eût pas su répondre, sinon que parler était au-dessus de ses forces, comme tout à l'heure agir. Et Armand et Hélène causaient doucement. Il écoutait leurs voix prononcer des paroles indifférentes, et tous les soupçons vagues, toutei les défiances comprimées lui revenaient à la fois dans l'âme.
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ORSQU 'Alfred Chazel eut dit à Hélène le bonsoir habituel et, qu'il fut resté seul, il se prit à souffrir avec une intensité dont lui-même ne se serait jamais cru capable. Il ny avait plus à discuter le fait, maintenant. Sa femme lui avait menti. Cette seule évidence le terrassait. Il Ten tendait dire de cette voix dont il connaissait les moindres inflexions: « Conunent vous portez-vous, depuis hier?... » Ces trois syllabes résonnaient dans son oreille et jusqu'au fond de son cœur, implacablement. Il venait de perdre, pour ne la retrouver jamais, plus jamais, la foi
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entière dans cette vok douce^ dans ces yeux aimés. Il n y a pas de petites insincérités, et qui a menti une fois peut mentir toujours. La vision de cette loi de nature, cette même vision qui avait empêché Armand de croire à Hélène, torturait Alfred à cette minute. Menteuse!... Menteuse!... Quand il en arrivait à se prononcer ce mot, il jetait un halètement de douleur, allant et venant autour de son cabinet de travail où il s'était retiré, comme il faisait souvent le soir. Sur un des murs se déployait un long tableau noirci, tout bariolé de formules d'algèbre. Entre les deux fenêtres se dressait une table en bois blanc, ménagée pour écrire debout. Une autre table basse, destinée à la correspondance, une bibliothèque remplie de hauts volumes de mathématiques, les portraits gravés de Lagrange» de Fresnel, de Cauchy et de Laplace, un divan de cuir et un tapis, achevaient le mobilier de cette pièce dont l'abstrait, le paisible aspect offrait un contraste étrange avec le visage bouleversé de celui qui s'y promenait à ce moment; et ce contraste symbolisait trop bien le drame qui se jouait dans l'existence de cet homme, né pour l'étude, les longues, les lentes réflexions^
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le travail heureux^ et contraint d'^i par la soudaine révélation qu'il venait de sul
Oui, la nécessité d'agir était là,^Jfeivitable. Demeurer sur le soupçon qui rassassinait à cette heure, il ne le pouvait pas, ni moralement, sans perdre sa propre estime, — ni physiquement, cela lui faisait trop de mal. Comme il relevait sa tête par un mouvement désespéré, ses yeux rencontrèrent le tableau 5 il aperçut les signes de ses calculs, tracés à la craie avec cette égalité absolue des lettres, cette absence de pleins et de déliés qui donnaient à son écriture une physionomie d'incomparable lucidité. Cette vue subite changea le cours de sa douleur: « Raisonnons, » dit-il à haute voix, et involontairement il retrouva, pour les mettre au service de sa passion, toutes les habitudes de méthode contractées par
- son esprit: « Oui, reprit-il, raisonnons... » Il s*assit au coin de son feu dans un fauteuil, et le
; front appuyé sur ses mains, il assembla toutes ses idées, qui ne tardèrent pas à prendre la forme du dilemme suivant: « De deux choses l'une, ou bien cette promenade et ce mensonge s'ex-
- pliquent par un petit motif innocent, visite de charité^ hasard d'une rencontre, et ils ne mea
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ont point parlé par une fausse crainte de nie déplaire j — ou bien cette promenade et ce mensonge signifient qu'il y a un mystère entre Hélène et Armand 5 disons le mot, qu'ils s'aiment. . . Il n'y a pas moyen de sordr de cette alternative. Dans le premier cas, j'aurais à gronder Hélène de me croire si enfantinement jaloux; — dans le second cas... » Ici son imagination s'arrêtait, prise au dépourvu. Il n'avait en lui aucune prévision anticipée d'une telle sorte de malheur. Les règles pratiques reçues et acceptées dans sa 'jeunesse et sur lesquelles était fondée toute sa vie ne répondaient pas à cette cruelle hypothèse. D'autre part, il n'avait, pour déterminer sa volonté, ni la crainte de lopinion qui sert de guide à presque tous les maris en une semblable crise, — ni le sursaut de l'image physique, cette obsédante, cette intolérable image qui affole un jaloux en lui montrant l'union des sexes, l'abandon de la chair, l'irrémissible souillure. Qu'Hélène et Armand s'aimassent, cela ne signifiait pas une seule minute pour Chazel qu elle fut la maîtresse du jeune homme. Cela signifiait qu'elle lui avait donné son coeur. Mais aK,. s quel était son devoir, à lui^ le mari? A défaut de
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principes adoptés par avance, il se laissa entraîner à la manie des théories absolues et idéales propre aux mathématiciens... « Mon devoir, si je deviens un obstacle à son bonheur, est de me sacrifier. Il faudra la laisser libre, tout quitter...» Il pensa aussitôt à son fils; il vit les gestes menus, le joli visage, les yeux clairs de cet enfant qu'il avait déjà façonné à sa ressemblance: « Ah ! se disait-il, je n'ai pas le droit de l'abandonner... Mais le prendre avec moi? Le priver de sa mère?... » Le tragique de cette possibilité désorienta de nouveau son esprit, et, pareil à un nageui peureux qui s'est aventuré trop loin de quelques brasses, il revint bien vite à la place où il avait pied, là où son raisonnement posait tout près des faits. « Je perds la tête, gémit-il, la question est celle-ci: laîme-t-elle? ne laimet-elle pas?... » , ^
Il s était levé de nouveau, et il marchait, d'un pas plus précipité qu'auparavant. « Comment savoir? Comment? Comment?...» se demandaitil, et rémotion de l'incertitude lui devint insupportable à un tel degré qu'il se dit : « Finissonsen... Je vais avoir une explication avec Hélène, — et tout de suite... » Il regarda la pendule
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qui marquait minuit. Il était dans cette agonie depuis une heure. Il sortit de son cabinet^ la lampe à la main. L étroit escalier de bois, que garnissait un tapis rouge, était vide et de bruit et de lumière. Tous les domestiques étaient couchés. Il descendit les marches de cet escalier en s'appuyant à la rampe, les jambes tremblantes, la bouche sèche, la gorge serrée. Il était devant la porte de la chambre de sa femme. Il frappa deux coups légers du revers de sa main... Pas de réponse. . . Il fit tourner la poignée de cuivre et appuya. La porte était fermée à double tour, et la clef mise en dedans. « Elle dort, » se ditil... L action de descendre les marches de Tescalier, puis de peser sur la porte, avait usé le mouvement de fièvre produit par l'excès de l'incertitude. Au lieu de frapper à nouveau, il s'arrêta immobile. « Elle dort, se répétait-il 5 si je la réveille, que lui dirai-je? » Il se tenait debout, contre le mur, la lampe posée à terre, et il écoutait. La rumeur du Paris nocturne arrivait seule jusqu'à lui, et il songeait. Il voyait d'avance la manière dont Hélène le recevrait: elle serait couchée dans son lit, sa natte enroulée autour de sa tête, à son cou et à ses poignets frisMn-
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neraic là dentelle de sa fine chemise de nuit. Alfired subit, à cette pensée, un frémissement d'émotion amoureuse qui lui rendit la timidité dont Taccablait toujours le désir de la personne de sa femme, et il continuait à imaginer la scène, cf Que lui dirai-je?... Tu m'as menti. — Que répondra-t-elle?... « Il entrevit les innombrables prétextes qu'Hélène pouvait donner pouf expliquer sa promenade. « Je lui demanderai:
Aimes-tu Armand?... » Il se sentit incapable d'articuler cette phrase, comme cela, de luimême, le premier. D'ailleurs à quoi cette question pouvait-elle aboutir.^ Si ce n'était pas vrai qu'elle fût éprise d'Armand, il lui infligerait une peine inutile et qui aggraverait encore leur divorce intime. Si c'était vrai?... Mais elle ne l'avouerait pas. Elle avait bien menti tout à l'heure. Que lui coûterait un mensonge de plus?
L'irrésolution fut la plus forte. Il remonta dans son cabinet de travail sans avoir fait une nouvelle tentative. Il eut quelques minutes d'accalmie, comme il arrive après les crises aiguës. Il était une heure du matin: a Je vais dormir, se dit-il. A mon réveil, il sera temps
de prendre un paru! » Comme d'ordinaire, il rangea quelques papiers, couvrit soigneusement le feu par crainte d'un incendie, et il alla se mettre au lit, presque tranquille. Mais, à peine couché, Tangoisse recommença, plus torturante. L'allée du jardin des Plantes étendit de nouveau sa voûte de branches nues sous laquelle Hélène et Armand passaient. Que se disaient-ils? La voix connue prononça de nouveau les fatales syllabes : « Depuis hier. » Ah ! Menteuse ! Menteuse!... Et encore une fois la nécessité d'agir s'imposa, inévitable, à cette nature toute spéculative. Ses pensées se distribuèrent encore en groupes de deux: « Ou bien ils s'aiment, ou bien ils ne s'aiment pas... S'ils ne s'aiment pas?... S'ils s'aiment?... Comment le savoir? Par elle? Par lui? » L'idée d'une explication avec de Querne se présenta brusquement, et comme cette idée, tout en satisfaisant le besoin d'agir, reculait laction de plusieurs heures, Alfred se mit à ramasser en esprit tous les arguments qui militaient pour elle. Cette explication ne comportait aucun des inconvénients qui devaient suivre l'entretien avec Hélène. Si Armand et elle ne s'aimaient point, tout demeurait en letat^
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puisqu elle ignorait le doute de son mari et sa démarche. S'ils s'aimaient, il arracherait plutôt cet aveu à la loyauté de son ami. Ce dernier du moins ne lui avait pas menti. Pouvait-il rcp .')ndre autrement qu'il n'avait fait à la phrase d'Hélène, cette phrase si simple et si terrible pour lui, Alfred: « Comment vous portez-vous depuis hier?... » C'était défendre au jeune homme de parler que de l'accueillir par ces mots... Et puis, il y a des soupçons qu'un ami n'a pas le droit de taire à un ami. S'il apprenait, lui, Alfred, qu'Armand avait gardé, à son sujet, une insultante défiance sur le cœur, et sans la dire, n'en serait-il pas blessé profondément? Ne considérerait-il pas un tel silence comme un affront gratuit? Hé bien! 11 n'infligerait pas cet afiront à de Querne. Il irait à lui la main ouverte, le cœur ouvert, il lui montrerait sa peine. Cette démarche avait encore pour elle de comporter des résultats pratiques. Il pouvait demander à son ami de venir moins souvent rue de La Rochefoucauld 11 pouvait, s'U se trompait dans sa défiance et si Armand avait reçu la confidence de la vraie cause du chagrin d'Hélène, en parler cette foisj au cours de la conversation, ec sans
indélicatesse... Durant toute cette longue nuit, il tourna et retourna ce projet, qui finit pas s'imposer à sa volonté. Vers la matin, il s'endormit du sommeil obscur et brisant qui suit les trop grandes déperditions de force nerveuse. A son réveil, il se retrouva en face de sa délibération de la veille; il prévit, s'il n'agissait pas, une journée pire que cette horrible nuit, et dès, neuf heures, il sonnait à la porte d'Armand, non sans un frisson de tout son cœur, mais avec décision. Ces âmes abstraites, et à qui l'action répugne tant, sont capables d'énergie, pourvu que cette énergie soit soutenue par le raisonnement, de même que les âmes passionnées puisent leur force dans l'impulsion aveugle, et les âmes très sèches dans la vue claire de l'intérêt.
Des jours et des jours avaient passé depuis que Chazel n'était pas venu dans l'appartement de la rue Lincoln. Le valet de chambre qui répondit à son coup de sonnette, vieux serviteur de la famille de Querne, était le même qui venait, autrefois, à la pension, chercher Armand afin de le conduire en vacances. Les quelques mots que cet homme prononça, en demandani:
des nouvelles de l'ancien camarade de son maître
UN CKIIIE d'amour. iSj
avec la familiarité de jadis^ eurent une réelle douceur pour Alfred. Il subit un réveil de souvenirs qui fut pour lui comme Téquivaienc d'une impression d amitié. « Monsieur le baron est dans son bain, continuait le domestique, mais si Monsieur Alfred veut entrer au salon, » et il en ouvrait la porte avec empressement, « lire les journaux, » et il les tendait, et il s'agenouillait devant le feu pour y mettre une bûche nouvelle, et il demandait : « Monsieur Alfred prendra ie thé avec Monsieur le baron?... » Ces pré/enances insignifiantes attendrirent Alfred 5 il y retrouva, comme rendue palpable, l'mtimitt où il avait vécu avec Armand. La physionomie de la pièce augmenta encore cette première impression. Il la connaissait trop bien cette pièce, il Tavait vue se faire année par année, et les meubles s'ajouter aux meubles. A chaque visite, il constatait quelques menus changements. « Tiens, c'est nouveau, cela?... » disait-il à son ami qui lui expliquait le caractère commode ou rare de sa récente acquisition. Il s'approcha de la bibliothèque basse, et reconnut au dos de leur reliure quelques livres qui devaient être des prix de collège. Il en retira un et vit la marque de Fins-
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titution Vanaboste, imprimée en or sur le chagrin vert. Il remit le volume en place et la cour de la pension ressuscita devant son esprit. Que d'heures délicieuses passées à tourner dans cet étroit préau, avec Armand, — un Armand qui ressemblait, malgré les années, à FArmand d'aujourd'hui; et, pour s'en convaincre, il vint contempler un profil de son ami exécuté par Bastien- Lepage dans la manière fine et précise des portraits de ce maître. Du portrait, Alfred passa aux photographies éparses sur la cheminée; les camarades, morts ou vivants, qu'elles représentaient, il les avait connus, lui aussi... Ah! des moindres objets de cette pièce une voix s'échappait, pour protester en faveur de l'amitié qui les unissait, de Querne et lui. Après les déchirements de sa nuit, cette atmosphère d'affection certaine agissait puissamment sur le cœur d'Alfred et lui procurait une détente. « Comme j'ai bien fait de venir, » se dit-il, en s'abandonnant sur un fauteuil, et regardant le feu dont les flammes vives prenaient un éclat Joyeux j a je lui dirai tout, bien simplement, à quoi bon ruser? Et j'ai bonne confiance que coût s'expliquera. »
UN CKfME D AMOUR. 169
Il en était à ce point de ses réflexions, lorsqu'il sentit une main se poser sur son épaule, celle d'Armand, qui venait d'entrer. Mais l'absorption d'Alfred étaic trop forte pour que le bruit de la porte Teût dérangé. Le jeune baron portait une charmante veste du matin en soie noire piquée, un pantalon clair, des petits souliers vernis, et tout autour de lui flottait Todeur fraîche d'une eau de toilette qu'Alfred reconnut soudain. Ce même arôme délicat, sa femme le répandait autour d'elle aux heures d\i matin, quand die se promenait dans ces robes lâches qui marquaient mieux la souplesse des lignes de son corps. Qu'Hélène et Armand fissent usage du même parfum, cela suflîsait, avec la disposition d'âme où se trouvait Alfred, pour que l'apaisement des souvenirs d'enfance cédât de nouveau la place à cet indéfinissable, à ce vague et torturant soupçon de la veille et de toute la nuit. Il regarda son ami, mais ce dernier semblait uniquement préoccupé des préparatifs de son déjeuner. Le valet de chambre avait roulé auprès du feu une petite table mobile, disposé la théière d'argent, la tasse, les tartines de pain grillé^ du beurre et du miel.
le
iJO UN CMMB D AMOUR.
. — « Une autre tasse pour M. Chazel^ die Armand.
— <( Monsieur Alfred a déjà refusé^ fit le domestique.
— « Tu permets alors, » reprit Armand sur un ton de gaieté.
Il s'assit et versa le thé trop noir dans la tasse^ puis Teau chaude, en calculant la proportion, comme si son ami neût pas été là. Était-ce l'attitude dun homme qui a un secret à cacher? a Non, se disait Alfred, s'il y avait un mystère entre Hélène et lui, ma visite le troublerait, il chercherait à savoir... » puis, tout haut : « Tu n'es pas étonné de me voir si matin? » demandat-il, avec cette incapacité de dissimulation propre au personnes de très bonne foi, et qui les fait, comme involontairement, prolonger au dehors et par des paroles leurs réflexions intimes.
— a Je suppose que tu as quelque petit set^ vice à me demander, répondit l'autre, et je suis coût prêt... » puis en lui-même: « Ce pauvre Alfred est aussi par trop naïf. S'il veut savoir pourquoi je ne suis pas étonné, c'est que je devrais l'être, m' attendre à une question de sa part, et sur quoi, sinon sur Hélène? Elle ne vou-
lait pas me croire quand je lui affirmais qu*il devenait jaloux... Hé bien! nous mentirons de notre mieux, puisque c'est le devoir envert elle... » et il beurrait une tartine, non sans une certaine mélancolie à cause de cette nécessité de mentir, car il avait gardé la fierté de Tamourpropre qui survit si souvent à la véritable, celle des sentiments.
— « Oui, » reprit Alfiredavec un son de voix dont la gravité révélait jusqu'à quel degré cet entretien lui tenait au cœur, « tu es mon ami... mon ami... Oui, je le crois, je le sais... » On eût dit qu'il se questionnait lui-même afin de mieux s'assurer de sa propre sincérité. Il répéta encore : « Je le crois, » en regardant Armand comme il n'avait jamais osé le regarder de sa vie. Ses yeux n'exprimaient plus cette timidité gauche qui faisait que dans toute discussion Alfi-ed se trouvait battu d'avance, même quand il avait cent fois raison. « Et c'est parce que tu es mon ami, continua-t-il, que je viens à toi aujourd'hui. Armand, tu vois en moi le plus malheureux des hommes... » L'autre releva sa tête, qu'il avait baissée sous le regard de son ami^ -z^ comme pour se verser encore du thé
quoique sa tasse fût plus d'à moitié pleine. Il vit bien en face Thomme loyal dont il avait fait si bon marché, en pensée, dans cette même pièce, la veille du premier rendez-vous. Chazel avait laissé tomber son lorgnon. Ses prunelles claires montraient jusqu'au fond de son âme. Il s'y lisait une souffrance affreuse et si véritable qu'elle rendait touchante et tragique cette situation qu'Armand eût jugée très ridicule à toute autre minute, celle d'un mari trompé qui souffre du soupçon de la tromperie en présence de celui-là même qui l'a trompé. Non, c'était de la douleur humaine toute simple et nue, de cette douleur vraie qui vous prend aux entrailles, comme le cri d'un passant écrasé par une voiture, au coin d'une rue. Armand sentit brusquement cette sympathie d'humanité, puis aussitôt un malaise intérieur à l'idée qu'il était^ lui, la cause de cette visible douleur, et il écoutait Alfred qui continuait de parler :
— « Je vais te dire des choses qu'on ne dit pas, mais il faut que tu m'entendes... Je suis très maliieureux, mon ami, et pour des raisons bien vulgaires. Ah ! il n'y a rien de romanesque dans mon histoire. Cela tient en une ligne :
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J'aime ma femme et ma femme ne m'aime pas. . . Comment et combien je Faime, tu ne peux pas le comprendre^ non^ pas même toi. Je suis un timide^ un gauche^ je le sais^ je lai toujours su. Tout jeune homme, je m'étais dessiné dans mes rêves une figure idéale de femme... Je Tappelais ma madone... mais c'est insensé de ce que je te raconte là... Laisse-moi dire. C'était elle qui me consolait des autres, de celles qui me traitaient toutes avec dédain, c'était elle que j'aimais. Quand j'ai vu Hélène, je lui ai trouvé la ressemblance de cette chimère que je n'avais jamais rencontrée... Ne souris pas... Comprends- moi un peu... Je l'ai épousée... Les premiers temps je sentais bien qu'elle n'était pas très heureuse. Je me disais : le temps arrangera tout. Le temps n'a rien arrangé. Le martyre que ça été pour moi de la voir ennuyée, lassée, triste et de n'y rien pouvoir, ah ! personne ne le saura jamais ! Surtout depuis que nous vivons à Paris, je la vois qui s'abîme dans une tristesse encore plus grande, son pauvre visage qui maigrit, ses yeux qui se creusent. Elle souffre, elle dépérit devant moi, chaque jour un peu davantage, et je n*jr peux rien et je n'en connais pas la cause. Com-
prends-tu cette torture : voir une femme <ju on aime comme je Taime s'en aller heure par heure^ là, tout auprès, et ne pas même savoir pourquoi? »
Il s'était levé en prononçant ces paroles. A mesure que les phrases lui venaient, elles emportaient le plan du discours qu il avait préparé dans le trajet de la rue de La Rochefoucauld à la rue Lincoln. Il s était laissé aller à sentir tout haut. Il passa la main sur ses yeux et reprit : « Je m'égare... Pourquoi est-ce que je te dis toutes ces choses ? Je suis venu pour te demander si tu sais ce qu'elle a. • . » Et il s'arrêta devant Armand qui se leva aussi. Ce dernier cherchait lui-même à deviner où tendait la sortie de son ancien canarade. Il se rendait compte que, dans un entretien de ce genre, l'affaire importante est de ne rien apprendre à son interlocuteur de ce qu'il peut ignorer. A la question brusque d'Alfred, il répondit par la plus vague des formules :
— « Mais comment le $aurais-je plus que toi?
— « Armand, fit l'autre en se rapprochant et lui mettant les mains sur les épaules, ne me mens pas, je peux tout entendre, je suis prêt à tout... Oui, si Hélène aimait quelqu'un, je m'effacerais^
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je m'en irais. Je prendrais mon fils et je la laisserais refaire sa vie... Un mari qui se venge.?... Que je méprise cela!... Ou il n'aime pas et de quoi se venge-t-il? dune blessure d amourpropre ? Quelle misère ! . . . Ou bien il aime, et il n a qu à faire le bonheur de la femme qu il aime, au prix du sien propre. . . Ah ! je n'ai pas les idée» du monde!... Réponds-moi, Armand, est-ce qu Hélène aime quelqu'un ?
— « Je te dirai encore une fois : comment le saurais-je?
— « Ah ! s'écria Chazel en prenant le bras de son ami et le lui serrant de toutes ses forces, qui le saura, si ce n'est toi? Est-ce que tu me croisaveugle au point de n'avoir pas vu que tu devenais son confident le plus intime ? Si elle ne t'enoretient pas d elle, de sa vie, de ses sentiments^ qu'est-ce que vous vous dites dans vos intermi*nables causeries.? Pourquoi vous taisez-vous quand j'arrive, si vous ne parlez pas de choses que vous ne voulez pas que j'entende ? Pourquoi vous cachez-vous de moi.? continua-t-il avec violence.
— « Nous nous cachons de toi?... fit Armand.
— « Tais-toi, reprit Alfired en lui mettant la main sur la bouche, ne mens pas. Je ne peut
plus supporter le mensonge. Il me faut la vérité, quelle qu elle soit... Je vous ai vus hier au Jardin des Plantes, dans la grande allce... J*y étais... Je vous ai vus... Vous marchiez ensemble, et le soir, elle t'a dit : Comment allez-vous depuis hier? Vous ne vous cachez pas de moi?... répète-le maintenant... Ah ! pourquoi m'avez-voas menti tous les deux ?
— « Tu as raison, répondit Armand, nous aurions dû t'en parler tout de suite, et voilà comment les choses les plus innocentes prennent des apparences de mystère ! ...» Et tout en affectant le calme le plus absolu^ il se disait : « Hélène est sauvée... » Logique sur ce point avec son éternelle défiance, il convenait avec sa maîtresse, à chaque rendez-vous, d'une explication commune à donner en cas de surprise, et à haute voix : « M™® Chazel revenait d'une visite de charké, je l'ai rencontrée dans le jardin et nous nous sommes promenés un peu ensemble, parce que le temps était beau. Elle m'a prié de ne t'en rien dire parce que tu la gronderais de s'en aile; ainsi dans les quartiers perdus. » Et c'était vrai qu'Alfred^ demeuré en cela provincial, parUit souvent des dangers qu'une femme pouvait courir seule
dans les coins écartés de Paris. « Tu as un moyen de savoir si je te mens, ajouta de Querne. Prends une voiture, rentre chez toi, interroge madame Chazei, je n'aurai pas le temps de la prévenir, n'est-ce pas ? Tu verras bien si elle te fait la même réponse.
— « Pour qui me prends-tu? dit Alfred, j'ai horreur de ces moyens d'espion, j'ai déjà trop honte de te parler comme je fais... Armand, ditil, en s'avançant vers son ami, donne-moi ta parole d'honneur qu'Hélène et toi vous ne vous aimez pas.
— « Madame Chazei et moi! s'écria de Querne, mais je te donne ma parole d honneur qu'il n y a jamais eu entre nous un seul mot prononcé qui ne fût de la simple, de l'honnête amitié. A mon tour, je te demanderai : Pour qui me prends-tu?... » Et en lui-même, avec une nausée intime de tout son orgueil, il ajoutait : « Quelles lâchetés une femme peut faire commetrre à un homme !
— « Alors, c'est moi qui te demande pardon, reprii Alfred, car je vous ai soupçonnés. Ah ! je ne te fais pas injure, je n'ai jamais cru qu'il y eut rien de mal entre vous. Non, je vous estime
trop tous les deux. Mais j'ai cru qu elle pouvait 8 être prise d'un sentiment pour toi, et toi pour elle. Elle est charmante, et toi, Armand... mais tu as tout ce que je n'ai pas! Tu es beau, élégant, spirituel. Et moi, je n'ai que cela, » fit-il ^vec un geste navré, en se frappant la poitrine à la place du cœur. « Mon Dieu ! ce que j'aurais souffert, si c'avait été vrai!... Pense donc, vous perdre tous les deux, elle et toi, elle qui est toute ma vie et toi que j'ai tant aimé!... Tu ne sais pas, Armand, combien je suis ton ami, va, laisse-moi une fois te le dire. A nos âges, ces protestations sont ridicules... Mais qu'est-ce que cela me fait, le ridicule ? Avec mon père et avant Hélène tu es, vois-tu, la personne que j'ai le le plus chérie. Je suis de la race des terre-neuve, il me faut quelqu'un à qui me dévouer. Toute ma jeunesse tu as été pour moi ce quelqu'un.
J'aurais voulu, quand nous étions enfants, que tu eusses un sacrifice à me demander, quelque chose de bien difficile, de presque impossible à exécuter. Tu étais pour moi comme un fi-èrc plus heureux. Je ne jalousais pas toutes tes supériorités, j'en étais fier... Quand je me suis marié, tu n'ai pas pu venir à Bourges, hé bien ! le croiras-tu ?. . .
UN CRIME D AMOUK. I79
Mon cœur battait quand je t'ai présente ma femme à Paris; si elle t'avait déplu^ j'aurais été tout triste... Songe à cela^ mon ami^ mon cher ami^ » et il lui serrait les mains^ « et tu m'excu* seras de t'avoir dit ce que j'ai pu te dire de pénible^ de blessant... Toi et elle^ vous perdre tous les deux!... Âh! je me serais en allé... Amour^ amitié, j'aurais tout sacrifié à votre bonheur... Mais j'en serais mort ! . . . »
Il se laissa tomber sur le fauceuil, comme épuisé par les émotions qu'il venait de subir. Son visage décomposé révélait trop l'excès de sa peine et Armand éprouvait, à regarder ce spectacle de douleur et de faiblesse, une inexprimable émotion. A force de vérité d ame, Alfred venait de rétablir entre eux la vérité de la situation. Les maris ne font si souvent rire, comme dit le proverbe, qu'à cause de la vanité déçue qui est au fond de presque toutes leurs rancunes, ou de la vanité triomphante qui est au fond de leurs sécurités. Mais Alfred en face d'Armand, c'était une confiance en face d'une trahison, un amour sérieux, prêt aux plus tragiques sacrifices, en face d'une fantaisie dépravée d'amour-propre et de sens, qui n'avait reculé devant aucun scrupule. Et
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Armand se taisait. UafFection et Festime d* Alfred le souffletaient comme avec une main. Ah ! qu'il aurait voulu dire à cet homme : « Oui, je t'ai menti, je t'ai pris ta femme. J'avais pour excuse d'ignorer combien tu l'aimais et combien tu m'aimais. Choisis maintenant la réparation qu'il te plaira d'exiger, je te l'accorderai. Finissonsen. » Oui, mais Hélène ? Le secret d'un adultère n'appartient pas à une seule personne. Au devoir envers Alfred s'opposait un autre devoir, d'honneur aussi, et contracté librement, et il se taisait, tout petit garço/i devant cette honnêteté qui souffrait et pleurait devant lui, — abusée, c'est possible, — naïve, c'est certain. Mais un homme qui vous confie son portefeuille et à qui vous volez les billets de banque enfermés dans une des poches est un abusé aussi, un naïf. Seulement vous êtes, vous, un voleur. Quelles que fussent les supériorités d'Armand sur Alfred, il se trouvait, par le seul fait de sa trahison et de la bonne foi de son ami, dans cet état d'humiliation intolérable à route créature un peu haute 3 ce fut une impression de quelques minutes, mais bien imère.
— « Ne fais pas attention à cette plainte, re-
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prit Alfred^ c esc la détente des nerfs. . . Je ne sais vraiment pas pourquoi je suis ainsi^ puisque) ai trouvé chez toi la certitude dont j'avais besoin.,, ah! merci!... » et il s'élança pour embrasser son ami comme un frère embrasse son frère* Armand sentit^ sous ce baiser^ le sang lui monter au visage.
— « Allons, fit-il tout confus, calme-toi...
— (( Mais je suis calme, dit Alfred, tu as été si bon, tu m'as écouté avec tant de cœur. Hélas ! ajouta-t-il douloureusement, pourquoi faut-U que je ne puisse pas avoir avec Hélène une explication comme celle que je viens d'avoir avec toi ? Devant elle je me sens si gêné, si comprimé!...
— « C'est qu'aussi, répondit Armand qui entrevoyait la possibilité d'éviter à sa maîtresse une scène cruelle, tu t exagère des riens... Veux-tu que je te dise mon opinion sur madame Chazel? Et cette opinion, tous mes entretiens avec elle lont confirmée. Ce dont elle souffre, c'est du changement de vie. L'air de Paris, les habitudes de Paris, les gens de Paris, tout l'énervé... Elle a besoin de grands ménagements. Crois-moi, épargne-lui toute discussion... Sois doux pour elle.
lS% UN CMME d'amour.
— « Tu as raison, » dit Alfred qui se sou vin i d'avoir entendu presque les mêmes paroles dans la bouche du docteur, et cette coïncidence achevait de le tranquilliser momentanément. Il secoua la tête et laissa tomber ce mot dont Armand n'eut pas envie de sourire : « Je suis un égoïste, je ne vois que ma douleur. . . Mais Hélène a confiance en toi. Tu vois que je ne suis plus jaloux... Parle-lui de moi, dis-lui combien je Taime, à quel point je ne veux que son bonheur... Explique-lui tout, elle te croira. Mon Dieu ! pour un passage de tendresse dans ses yeux quand elle me regarde^ mais je donnerais toute ma vie... i»
UN CRIME d'amour. iS^
UAND Alfred Chazel eut quitté le salon de la rue Lincoln, Armand, de- ^ meure seul, ressentit le besoin d'y voir clair en lui-même. La visite de son ami d'enfance lui avait infligé une étrange impression de malaise, qu'il ne put secouer ni durant cette fin de matinée, ni durant l'après-midi, tout entière dépensée à faire des courses. Il s'était affranchi, par un petit mot et une excuse imagmaire, du rendezvous fixé la veille avec Hélène, et dans sa chambre, comme dans le fiacre qui le voiturait de quartiers en quartiers, il eut le courage de s'interroger avec fi^anchise. Il trompait avec du mouvement physique l'indéfinissable et intolérable tristesse
dont la scène qu'il avait traversée laccablait toujours. Il alla de fournisseurs en fournisseurs, payant des notes arriérées, posant des cartes dans des maisons où il n avait pas mis le pied depuis des mois, et sans cesse il en revenait à cet examen du fond de sa conscience : pourquoi se trouvait-il secoué à ce degré d'un événement naturel, qu'il était si aisé de prévoir, et qui, somme toute, n'aboutissait à aucune conséquence désascreuse?... Mais non, il ne pouvait songer à Chazel sans qu'une blessure saignât en lui, cuisante. Son amour-propre avait été frappé en sa plus intime profondeur. Lui qui, depuis leur commune adolescence, traitait Alfred en pensée comme un être inférieur, lui qui avait pris sa femme à ce malheureux sans le moindre remords, il venait subitement d être écrasé de générosité par cet homme, dédaigné jusqu'à l'outrage. Il n'y avait pas à se révolter, à se raidir là contre. Encre eux deux, c'était lui, Armand, qui jouait le vilain rôle, et il en souffrait par les portions basses de son être, par cet orgueil d'être le premier qui, dès leur enfance, se manifestait à travers les plus minimes détails. Entraient-ils au restaurant, s'engageaient-ils dans une partie de campagne ? C'était
UN CRIME d'amour. l8f
Armand qui voulait payer^ comme il voulait l'emporter à tous les jeux^ avoir des prix aux distributions. La vanité Favait empêché de prendre une carrière. La vanité encore l'avait tourné du côté des aventures féminines. Aussi était-il humilié jusque dans les moelles. Mais son malaise dérivait en même temps d'une cause plus noble. La corde de la pitié avait vibré en lui au soupir de l'affreuse plainte entendue pendant une heure. Chez Armand de Querne, la sécheresse d'âme n'était pas foncière. Elle provenait de ce qu'en lui l'émotion traversait toujours le cerveau avant d'arriver au cœur. Par une déformation intime qui se retrouve dans tous les amours de tête, il fallait qu'il se donnât des raisons pour sentir de telle ou telle manière. L'impuissance d'aimer, dont il était la victime, provenait de cette disposition particulière. Il n'avait jamais pu croire à la vérité du cœur d'aucune femme, et, par suite, il s'était toujours donné des raisons de n'en aimer entièrement aucune. Cette sorte de nature est la plus misérable de toutes, car elle mène ceux qu'elle domine aux pires actes d'égoïsme, sans leur rssurer la sérénité glacée et inconsciente des vrais égoïstes. C'est ainsi que ce jeune homme
avait pu devenir l'aman t d'Hélène sans un scrupule^ et marcher sur Famitié aussi paisiblement que sur le tapis de la chambre de leurs rendezvous, — et cependant la souffrance d'Alfred venait de le remuer jusque dans ses dernières fibres. Ah ! c'est qu'il ne discutait pas la sincérité de cette souffrance, il l'avait touchée ainsi qu'un objet, et, comme il y croyait, il la sentait. Du même coup et pour la première fois, il apercevait la portée réelle de sa conduite. S'il avait soupçonné seulement la profondeur de l'amour de Chazel pour Hélène ! S'il avait su de quelle ardeur d'amitié cet homme le chérissait, lui, Armand! Mais voilà, on se fait sur une personne des idées qu'on ne vérifie plus. On se dit : cet homme n'est rien. On ne tient pas plus compte de son existence que de celle d'une bête ou d'une plante Et puis on se trouve face à face avec un cœur qui palpite et qu'on a frappé, un bonheur qui était vivant et qu'on a tué. — Quel malentendu au fond de nos fautes, et combien d'entre elles ne sont que des méconnaissances d'autrui^ mais irréparables !
Armand de Querne promena ces idées tout le jour, et, à leur extrémité, ce qu'il rencontrait
d'une façon continue, c'était, par-dessous tout le reste, Timage d'Hélène, et encore d'Hélène. Pour quï avait-il trompé la confiance d'Alfred ? Pour Hélène. A qui avait-il sacrifié si allègrement ses souvenirs d'enfance et de jeunesse.^ A Hélène. Dans Tintérêt de qui venait-il de donner cette honteuse parole d'honneur.^ Dans l'intérêt d'Hélène. Or, le jeune homme en était arrivé, dans ses sentiments pour sa maîtresse, à la minute où la moindre contrariété s'exagère jusqu'à devenir insupportable ; que dire d'une humiliation pareille ? Il ne s'était pas trompé en reconnaissant, à la veille même du premier rendez-vous, qu'il ne pourrait jamais l'aimer. Il avait traversé d'abord une période assez douce de plaisir enivré, durant laquelle il s'était abandonné au charme de posséder une délicieuse maîtresse, aussi caressante qu'elle était jolie, aussi soumise qu'elle était passionnée. Mais à cette époque même, il ne se faisait pas d'illusions sur le caractère du sentiment qu'elle lui inspirait et sur sa durée. Quant aux démonstrations de tendresse auxquelles se livrait Hélène, il y voyait un étalage de romanesque explicable par un long séjour en province parmi de mauvais livres et d'absurdes rêves. « C'est
une madame Bovary, » se disait-il, et avec ce simple mot il avait réponse à tout. Une fois que la maladie de l'incroyance s'est attaquée à un cœur tourmenté, chaque détail nouveau lui sert d'aliment. Les transports d'Hélène et ses mélancolies, ses paroles et ses silences avaient servi d'armes contre elle. S'abandonnait-elle à ses impressions avec la fougue d'une âme profondément remuée? Il la jugeait mal : c'était une libertine et rien de plus. S'enveloppait-elle dans une tristesse réservée ? Il la jugeait mal : elle voulait produire de l'effet, prendre une attitude. Elle l'interrogeait sur lui-même et sa vie? Quelle tyrannie!... Elle se taisait? Quelle hypocrisie!... Avec cela et par une apparente inconséquence, comme en a la bonté facile des indifférents, soucieux de s'épargner les heurts inutiles, Armand s'était prêté aux exigences de la passion d'Hélène. Il avait; pour éviter de menues contrariétés, abandonné beaucoup de ses habitudes. Il refusait les dîners après les dîners, remettait les visites après les visites, distançait ses apparitions au cercle de la rue Royale, où il se montrait jadis presque chaque jour. « On ne vous voit plus. . . — Je vous croyais en voyage... — Mauvais sujet.
quel bonheur nous cachez-vous donc?... » C'est par de telles phrases que l'accueillaient presque toutes les personnes qu'il rencontrait sur un coin de trottoir, au seuil d'un restaurant, dans un couloir de théâtre. Ces phrases l'avaient d'abord fait sourire. Elles lui donnaient maintenant un vague regret de son existence d'autrefois. A mesure que l'accoutumance émoussait pour lui le plaisir de la possession d'Hélène, il se surprenait à rappeler avec nostalgie les insipides distractions de sa liberté, qu'il devait, aussitôt reprises, considérer de nouveau comme d'odieuses corvées.
Toutes ces impressions de nuances diverses aboutissaient à lui rendre lourdes ses relations avec Hélène, bien avant la scène dont le cruel souvenir le persécutait à présent. . . Mais cette scène une fois traversée, pouvait-il conserver ses rapports actuels avec sa maîtresse?
Non, mille fois non. Il ne le pouvait pas. Pour lui-même d'abord : « Ma foi, se disait-il, je veux bien me mépriser jusqu'à un certain point, mais pas au delà. Tant qu'il ne m'en avait pas parlé. . . » Il s'arrêta sur cette idée, puis tout haut, avec un mauvais rire : « Ah ! ah ! tant qu'il ne m'en avait pas parlé, c'était exactement la même chose...
Oui, maïs je ne le sentais pas comme maintenant. J'en ai assez de tout ce mensonge...
Pouah I pouah ! . . . » fît-ii encore, et il avait dans la bouche une amertume physique, presque une nausée réelle à la pensée de tromper encore Alfred après cette démarche quel'autre avait faite si loyalement, si tendrement. — « Et puis, songeait-il, je ne le peux pas pour elle. Quand une jalousie est éveillée, elle ne se rendort jamais tout à fait. Alfred finirait par tout comprendre. Il suivrait sa femme ou la ferait suivre... Voyezvous cela? une surprise, un scandale, et cette malheureuse Hélène perdant du coup sa situation^ son enfant, une partie de sa fortune sans doute^ le tout pour être contrainte de vivre avec moi qui ne Taime pas... et qu'elle n aime pas... » Afin de donner de la force au projet de rupture définitive qui déjà s*esquissait dans sa tête, il se complut à considérer cette dernière idée. Non, Hélène ne Faimaitpas. Elle croyait Taimer, conmie elle avait vraisemblablement cru aimer Varades, et Jes autres; car il devait y en avoir eu d autres, en vertu de l'axiome qu'on n'est jamais ni la première ni la seconde aventure d'une femme. « Si nous rompons, ce sera une scène de larmes à subir^ ellitt
aura quelques semaines de mélancolie^ de quoi dire à son prochain amant, en levant les yeux au ciel : Comme j'ai souffert, mon aimé ! . . . ou bien à sa meilleure amie : Oh ! les hommes ! les hommes I ... » Il eut un moment de vilaine gaieté, puis ses réflexions recommencèrent : « Les singuliers animaux que les femmes ! Voilà un garçon qui a du cœur, de la naïveté, de la foi, comme elles disent; il sait aimer, c'est encore un de leurs mots, et il faut que sa femme le trompe, pour qui ? Pour un cynique comme moi, qui suis exactement le contraire. Et si ce n'avait pas été moi, c'aurait été quelqu'un de pire. C'est humiliant pour la vanité, mais rafraîchissant pour la conscience... Oui, c'aurait été un autre... » Et, à quelques minutes de là : « Le beau raisonnement d'ailleurs pour me justifier ! Si on l'appliquait à l'assassinat.^ Si je ne vous tue pas aujourd'hui, vous mourrez tôt ou tard de quelque autre façon. La vérité, c'est que l'adultère est une grande saleté. Pouah! pouah!...» Il rentrait chez lui en repassant et repassant ces tristes conclusions. Quand il fut de nouveau dans son salon et devant le fauteuil où Alfred s'était assis le matin, il se sentit plus incapable encore de
continuer à être l'amant d'Hélène, — non, pas deux jours, pas un jour de plus. « Il faut en finir et rompre, et tout de suite, » disait-il à voix haute. Il s'assit à sa table pour écrire à Hélène, mais un billet qui lui demandait seulement un rendez-vous, car, de briser par lettre et de lui laisser à elle une telle arme entre les mains, c'était folie. S'en aller sans la revoir, comme cela lui était arrivé avec plus d'une maîtresse ? Dans la circonstance c'était impossible : il aurait dû renoncer aussi à jamais revoir Alfred. Il fallait donc se résigner à une rupture par scène. Le tout était de choisir l'endroit. Chez elle? Et si elle allait avoir une crise de nerfs et que l'on vînt?... Rue de Stockholm ? Mais si elle se jetait entre ses bras, et si la fièvre des sens le faisait la reprendre pour la quitter ensuite, comme un manant, après l'avoir possédée ? Non encore : « Ici, est, malgré tout, préférable, se dit-il, le domestique à la porte, c'est assez pour que je ne lui cède pas... Et si elle a une attaque de nerfs, j'ai ma petite pharmacie de voyage... » et il griffonna un billet de forme absolument correcte. Au cas où Alfred aurait surpris cette missive, il n'y aurait trouvé que l'offre très naturelle, avec un
UN CRIME d'amour. I9)
degré un peu exceptionnel d'intimité, de montrer à Hélène des albums pour le choix d'un costume de bal travesti. Il prétextait, afin de justifier le rendez-vous donné chez lui, la grandeur des albums et la diflîculté de les transporter. Quand il eut envoyé cette lettre, une mélancolie s'empara de lui. Une subite vision lui montrait d'avance la joie qu'éprouverait Hélène au reçu de ce billet. Les deux fois qu'elle était venue dans l'appartement de la rue Lincoln, c'avait été pour elle une fête du cœur. Quelle déception l'y attendait le lendemain ! « Allons, allons, se dit Armand, de l'énergie. Dans un petit mois je serai à Londres pour la Saison. A mon retour, ils prendront leurs vacances hors de Paris. Cette vilaine histoire aura fini mieux que beaucoup d'autres... Pauvre Alfred!... Il est toujours temps d'agir en honnête homme... » Il se le disait, et notre misérable cœur est si ingénieux à se piper lui-même, qu'en se le disant, il le croyait.
Il était un peu plus de deux heures de l'aprèsmidi, le lendemain, lorsque Hélène Chazel entra dans ce même salon de la rue Lincoln où «on mari avait parlé la veille, et son amant
pensé, d'une manière qui lui eût terrassé l'âme de désespoir si elle avait pu connaître et ces paroles et ces pensées ; mais elle ne savait qu'une chose, sa profonde joie de revoir son ami après un si long temps. Ces quarante-huit heures venaient de lui paraître interminables. Elle avait bien eu, en passant devant le domestique, un petit mouvement d'émotion nerveuse, quoiqu'elle eût son voile sur le visage et que cet homme ne dût vraisemblablement jamais connaître son nom.
La joie du revoir était la plus forte, — la joie et aussi l'anxiété. Depuis qu elle avait perdu la cer titude enivrée des premiers temps de leur amour, elle ne se séparait jamais d'Armand sans se demander : comment le retrouverai-je?... Et encore maintenant, tandis qu'il la débarrassait de son manchon et de son manteau, elle était à la fois ravie et inquiète. Elle enleva sa voilette et alors seulement elle lui dit : « Bonjour, » en posant sa tête sur l'épaule du jeune homme et le regar^ dantj il lui suffit de ce regard pour discerner dans sa physionomie les signes avant-coureurs de la conversation qui se préparait. Il ne lui avait rien dit, et déjà elle savait qu'il ne l'avait point fait venir pour lui montrer des albums^ que ïexr
UN CRIME D AMOUR. IÇf
cuse de la veille pour ne pas la voir était mensongère, qu'un événement grave s'était produit. .. Mais lequel? Lors de leur promenade au Jardin des Plantes, — il y avait de cela juste deux jours, — il avait été plus câlin, plus tendre, moins refermé que d'habitude. Elle avait presque osé sentir tout haut devant lui. Un soudain passage avait de nouveau brouillé l'intimité entre eux.. Qu'allait-il dire } Il l'avait forcée de s'asseoir sans lui avoir donné d'autre caresse que de flatter ses cheveux avec la main, et il commençait de lui parler, lui racontant la visite d'Alfred la veille, le début de leur explication, la rencontre au Jardin des Plantes. « Vous m'avez tant reproché d'être trop prudent. Vous voyez si je me trompais en vous aflSrmant qu'il devenait jaloux. Que vous a-t-il dit, le soir.^
— « Rien, » fît-elle. Quoique cette naissance de la jalousie chez Alfred et l'évidence de son mensonge à elle fussent des faits d'une conséquence bien grave pour sa sécurité, ce qui lui importait en ce moment, c'était de savoir comment son amant avait défendu son amour^ — leur amour, et elle demanda; « Que lui ayezvous dit vous-même?
— (V Si j avais été seul en jeu, reprit Armand, vous comprenez bien que je n'aurais pas rusé devant cette loyauté. En définitive, je Fai outragé, il a droit à toutes les réparations et j'aurais éprouvé un grand soulagement à les lui offrir toutes... mais il s'agissait de vous, et je lui ai donné ma parole qu'entre vous et moi il n'y avait jamais eu que des rapports d'amitié... » Il s'arrêta une minute, puis, avec une visible irritation : « Comme ce n'a jamais été notre habitude ni à lui ni à moi, d'avoir deux de ces paroles-là, une vraie et une fausse, il m'a cru, et pour le moment, il est calmé... » Elle l'écoutait et le regardait, tandis que lui-même regardait le feu, les coudes sur ses genoux, le menton sur les mains. Elle se demandait: «Si nous étions acculés à cette extrémité, m'aimerait-il assez pour partir avec moi, pour me donner toute sa vie et accepter toute la mienne? Mais où veut-il en venir?... » Elle se taisait, absorbée dans l'attente de ce qui allait suivre et qu'elle ne prévoyait pas encore. Il se servit, lui, de sa dernière phrase pour continuer, il répéta: « Il est calmé... pour le moment, » et il souligna ces trois mots.
« Mais nos reladons vont être rendues bien diffi-
aies... Voyez-vous, pour un homme qui ne se défie pas, tout ce qui devrait faire preuve contre, fait preuve pour... Quand on se défie, c'est le contraire qui arrive... Ai-je raison? » Il était gêné du silence qu'elle continuait à garder.
Appuyée sur le dos de son fauteuil, les mains allongées sur les deux bras de ce fauteuil, la bouche entr ouverte, comme haletante, elle épiait sur le visage de son amant un passage d'émotion tendre. Elle n'y lisait que la sécheresse de la réflexion avec laquelle on établit les données d'une affaire. Sa voix surtout, cette voix dont elle connaissait les moindres nuances, cette voix qui se coulait toujours dans les moindres replis de son cœur, — ah ! cette voix avait une dureté cruelle, presque métallique. Allons, encore un épisode à joindre à la longue histoire de son martyre, ce supplice d'être enchaîné à une âme morte où ce qui la faisait se tordre de douleur n'éveillait même pas une vibration. Pourtant à cette demande: « Ai je raison? » elle répondit d'un voix étouffée d'inquiétude:
— « C'est possible... vous vous y connaissez mieux que moi, y> puis, avec un effort: « Et quelle conclusion en tirez-vous? »
iq8 un crime d'amour. ^
— « Promettez-moi d abord, répondit Ajmand.. que vous ne prendrez pas mal ee que je vais vous dire. . . Soyez persuadée que je n'aurai jamais rien en vue que votre intérêt... Vous n'en doutez pas?... » Pourquoi Hélène, à ces simples mots, baissa-t-elle la tête, comme si elle avait lu distinctement sur cette bouche les fatales paroles de la rupture? Pourquoi fut elle sur le point de crier, comme la condamnée de la Terreur: monsieur le bourreau, encore un moment? Ah! pourquoi le cœur qui aime possède-t-il cette seconde vue qui redouble les malheurs en les devançant?
— « Il faut, reprenait le jeune homme, supporter une séparation de quelque temps, jusqu'à ce que les soupçons d'Alfred soient endormis... Quatre ou cinq mois, six peut-être, pas davantage... Je vous facihterai tout, en m'en allant de Paris moi-même, quoique cela me gêne beaucoup en ce moment... Mais votre repos d'abord, n'est-ce pas?... 3) Il continuait. Elle ne l'écoutait plus. Ce qu elle voyait devant elle, ce n^écaic pas le danger. Qu'est-ce que cela lui faisait, le danger? Il n'y avait qu'un malheur pour elle, celui de ne pas voir Armand. Il parlait de quatre ou cinq mois de séparation, six peut-être, cotDme
il eût parlé de la beauté du jour, d'une pièce nouvelle, d'une visite à rendre. Cela lui paraissait tout simple, à lui, de ne plus être dans la ville où elle était, de perdre l'habitude si douce de leurs entrevues quotidiennes^ Non, non, cet homme ne Taimait pas.
— « Et vous m'annoncez cette nouvelle comme cela, tranquillement, dit-elle, et si vous ne m'aimiez plus après cette absence, que deviendraisje? Que me resterait il?...
— « Je vous en supplie, » répondit Armand impatienté, parce qu'il sentait la conduite de leur entretien lui échapper, « ne mêlons pas les questions. Il s'agit en ce moment de la jalousie de votre mari et de votre sûreté... Une absence est-elle nécessaire, oui ou non? Tout est là.
— « Et si je vous proposais un autre moyen?
interroge a- t-elle. Mon mari est jaloux, soit. Ma sûreté est compromise, soit. Alors, emmenezmoi avec vous. J'aime mieux tout perdre et vous garder... >^ Et elle le dévorait des yeux en prononçant ces phrases. Il était bien obligé de montrer le fond de son cœur cette fois. Elle était dans un de ces passages où l'on joue le tout pour le tout, afin de savoir, — ouij savoir la
véncé, la tenir, letreindre, la palper comme un corps, fallût-il en mourir ! . . .
■— « Vous savez mieux que moi, répondit-il, que je ne peux pas faire cela, et pourquoi? Vous oubliez votre enfant. On prend une femme à un mari, mais une mère à un fils, jamais !
— « Ah ! s'écria-t-elle, pourquoi ne me ditesvous pas que vous ne m'aimez plus? Pourquoi ces phrases, ces ménagements ? Est-ce que vous croyez que je n'ai pas le courage de regarder la réalité en face, quelle quelle soit?.,. Jetelejure, Armand, tu serais moins cruel de me le dire tout de suite... Armand, dis que tu ne m'aimes plus, je le comprendrai, je, ne t'en voudrai pas, je m'en irai toute seule avec ma douleur... Une douleur causée par toi, ce sera encore quelque chose de toi, — mais ne me laisse oas dans cette horrible incertitude, mais ne me parle pas de t'en aller loin de moi avec cette froideur, cette indifférence, si tu m'aimes... Mon Dieu! que je souffre ! . . . » L'émotion tirait sa bouche de côté, son souffle devenait court, et des larmes jaillirent de ses yeux, de grosses et lourdes larmes, qui roulèrent sur sa joue une par une, en y laissant comme des raies.
— « Nous y voici, » se disait Armand, et ces larmes, au lieu de l'attendrir, l'énervaient jusqu'à la colère. Il ne sympathisait pas avec cette souffrance, comme avec celle d'Alfred, peut-être à cause de la différence des sexes qui veut que la peine de la femme ne nous soit pas toujours intelligible comme la peine d'un homme, notre semblable; parfois aussi l'impression de lâcheté que nous ressentons à faire souffrir une maîtresse, en nous abaissant à nos propres yeux, nous irrite au point d'empêcher l'attendrissement. Il s'était levé, il marchait dans la chambre et songeait: « Pourquoi ne pas en finir tout de suite? u Et tout haut: <( Je ne sais vraiment pas ce qui vous fait pleurer... Dans ce que je vous ai dit, il n'y avait lien qui ne respirât la plus profonde affection pour vous... » Comment n eût-elle pas remarqué qu'il ne se servait déjà plus du mot: amour? a Mais puisque vous exigez que je vous parle bien franchement, je vous obéirai... Non, ce n'est pas seulement pour vous que je vous demande cette séparation, c'est aussi pour moi... Il y a aujourd'hui entre nous deux, Hélène, une barrière qu'un homme d'honneur ne peut pas franchir.
-^ « Laquelle? » répondit Hélène, qui trouva la force de relever son pâle visage taché de pleurs.
— « La confiance absolue d'un autre homme, répliqua-t-il brusquement. En venant ici, à cette place, Alfred ne m'a pas seulemeut parlé de sa jalousie, il m'a montré une es^time, une amitié que je renonce à vous décrire... Il me soupçonnait et il est venu à moi le cœur ouvert. Pas une petitesse dans ce cœur, pas une amertume...
Mais une beauté de sentiment, une droiture, une sincérité d'amitié... Non, Hélène, je ne peux plus tromper cet homme-là, je me mépriserais trop...
— « Hé bien! et moi? » s'écria-t-elle en se levant à son tour. Cet éloge de son mari par son amant achevait de la bouleverser, et la colère la gagnait, a Est-ce que je n'ai pas marché sur tout cela, pour venir à vous? Est-ce que vous croyez que j'étais née pour trahir et pour mentir? Estce que vous avez hésité une seconde à me demander de tromper cet honnête homme, cet ami confiant quand vous aviez envie de moi: ... Ahl vous n'en avez pas eu honte pour moi et vous en avez honte pour vous!... Je vous défends de
parler d'honneur, de foi parjurée, d'amitié trahie, vous n'en avez pas le droit, puisque c'est vous, vous, entendez-vous bien, sur qui tout retombe. Est-ce que c'est vous qui m'avez suppliée d'être à vous? Répondez à votre tour, oui ou non?
— « Je vous demande bien pardon, reprit Armand. Rétablissons les faits. Nous nous sommes aimés. Vous n'étiez pas une jeune fille, que je sache. Je n'étais pas un adolescent. Nous ne débutions pas dans la vie, nous étions deux personnes d'expérience, n'est-il pas vrai? Nous savions où nous allions. Je vous devais de ne pas vous compromettre. Ai-je parlé de vous à âme qui vive? Je vous devais de ne pas troubler votre repos. Je le trouble et je m'efface. Quant à ma conscience, permettez-moi d*être le seul juge de ce qu'elle me commande et de ce qu elle me défend.
— « Et dans six mois, répliqua Hélène, votre conscience sera plus accom:7iodante? Allons, soyez logique et franc. Ce n'est pas une séparation momentanée que vous voulez, c'est une rupture,, . Que je vous l'entende dire du moins^ puisque vous voulez qu'on vous estime.
304 UN CRIME d'aMOUK.
— « Oui, » répondit avec brutalité le jeune homme que la subite révolte de cette femme, d'ordinaire si douce, si soumise, exaspérait.
— « Ainsi, vous vous croyiez quitte de tout devoir en vers moi,., continua-t-elle... Vous me laissiez comme cela, toute seule... Vous pardez, vous m'auriez écrit cinq ou six lettres, puis rien!... Vous vous seriez dit ces belles phrases: nous savions où nous allions... elle n était pas une jeune fille... nous étions deux personnes d'expérience. — Je serais curieuse, ajouta-t-elle avec rironie douloureuse que donne la fureur croissante, de savoir au juste ce que vous entendez par là?
— « A quoi bon? fit-il.
— a Je veux savoir, reprit-elle avec véhémence ; j'ai bien le droit de connaître au moins ce que vous pensez de moi.
— a Vous arriverez à me faire vous dire des phrases que vous regretterez, répliqua-t-ilj mais a votre tour, répondez-moi. Est-ce que vous croyez que je ne connais pas votre vie?
— « Ma vie? interrogea Hélène comme écrasée d'une stupeur que le jeune homme prie oour répouvante de cette subite révéladon.
UN CRIME D AMOUR. ÂOf
— a Voulez-vous des faits? reprit-il plus âprement, vous les aurez : avez-vous oublié votre liaison avec M. de Varades?
— ce Ah ! s'écria-t-elle, mais c'est une infamie ! . . . M . de Varades ! ...» Et elle se passa les mains sur le front avec égarement. « Dites que vous n'avez pas cru cela, je vous en supplie... Mon amour^ dis que tu n*as pas eu cette idée de moi... Oh! dis-le, dis-le, dis-ie.
— a Je l'ai cru, » répondit-il, le cœur fermé à ce cri de sa maîtresse par la sèche et méchante jalousie du passé dont une triste anomalie de sa nature Tavaic toujours fait un peu souffrir auprès d'elle, bien qu'il ne l'aimât point.
— « Alors, » dit Hélène que cette réponse venait de glacer, « si vous l'avez cru, pourquoi ne m'en avez-vous jamais parlé .'^ Si cette pensée vous a dominé quand vous m'avez demandé d'être à vous, si vous avez jugé que vous aviez moins de responsabilité envers moi, à cause de cela, pourquoi n'avez- vous pas douté? Est-ce que vous en étiez sûr? Est-ce que vous l'aviez vu?... Est-ce que je n'avais pas une chance pour que ce ne fut pas vrai, — une chance, une seule chance? Mais savez- vous que c'est un crime que
de prendre tout le cœur d'une femme, et de garder sur son cœur à soi de ces idées-là?
— «Hé! répliqua-t-il en haussant les épaules, vous m'auriez trouvé parfaitement ridicule si je n avais pas été votre amant. Je l'ai été, et, encore une fois, nous n'avons rien à nous reprocher, ni vous à moi, ni moi à vous, d'ailleurs. Votre passé n'était qu'à vous et je n'avais pas à en demander compte, pas plus que de votre avenir... Quant au présent, je vous connais assez pour être sûr que vous n'êtes pas femme à prendre deux amants à la fois...
— « C'est bien de l'honneur, » fit-elle d'une voix presque éteinte. Elle était pâle comme une morte. L'égoïsme et l'insensibilité de celui qu'elle aimait la paralysaient d'une horreur telle que les larmes ne lui venaient plus. Elle n'éprouvait qu'un désir, celui de s'en aller de cet homme, de ne plus voir ces yeux, cette bouche, — cette bouche qu'elle avait tant aimée et qui lui avait tant menti, toujours menu, puisque, dès le premier jour, il avait cru cela et sans preuves! — Machinalement elle reprit son manteau, son manchon, elle noua son voile.
— « Adieu, » dit-elle ; il lui eût été impos-
sible^ en ce moment, de prolonger cet entretien, tant l'indignation la suffoquait. Il nessaya pas de la retenir, il lui dit aussi: « Adieu. » Elle sortit de la chambre, et il laccompagna, sans que ni elle ni lui prononçassent une parole, jusqu'à la porte de lappartement. Cette porte une fois refermée, il revint dans le salon où il ne restait, de la tragique scène qui s y était jouée, d'autre trace que le dérangement du fauteuil repoussé par Hélène, quand elle s'était levée. « Tout s'est mieux passé que je ne croyais, se dit-il. Quand on peut les clouer au mur avec un petit fait!... Allons, cest fini... » Et il répéta tout haut: « C'est fini, » avec cette étrange impression de soulagement à la fois et de détresse qui accompagne les ruptures d'amour. « Elle était bien jolie, songea-t-il, maintenant prenons garde à la vengeance... Mais quoL^* Elle n'a pas un billet où je la tutoie... Je vais avoir le soin de retirer tous les menus objets qu'elle a chez M™* Palmyre. Je les lui ferai remettre plus tard, quand nous en serons à la période où elle me dira : Vous m'avez fait bien souffrir, avec la lettre de mon successeur dans son corsage, entre la chemisette et la peau. .. » Il s'assit de nouveau
devant le feu dont il tira quelques étincelles. « Ah ! dit-il encore, rarrière-goût de la vie est trop amer!... »
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A vengeance! C était bien à cela que songeait la malheureuse Hélène, en s'en revenant de la rue Lincoln. Le coup subit qu'elle venait de recevoir avait été trop fort pour laisser place en elle à un autre sentiment que celui de la douleur la plus continue, la plus écrasante. A la table du dîner, le soir, puis la nuit, retirée seule dans sa chambre, toute lumière éteinte, et ne dormant pas, puis le jour qui suivit cette nuit, et les autres nuits ec les autres jours, pendant deux semaines, ce qu'elle apercevait, sans relâche, avec la même évidence atroce et ininterrompue, c'était le fait brutal, enfin saisi dans son indiscutable réalité:
210 UN CRIME D*AMOUll.
son amant ne l'avait jamais aimée!... — Pas une minute? — Non^ pas une minute, puisqu'en la possédant pour la première fois, il avait cru posséder Tancienne maîtresse de M. de Varades, et peut-être d'autres? Les sourires, les silences, les sécheresses, les défiances d'Armand, elle se les expliquait aujourd'hui, et tout son être se révoltait contre une si meurtrière injustice, quand elle comparait ce qu'elle avait donné à ce qu'elle avait reçu. Hé quoi! Les délicatesses tendres de ses rêves, la noble folie de son cher amour, Tidolâtrie de ses extases, la sincérité des sacrifices accomplis sans regrets, sans remords, pour rendre heureux celui qu'elle aimait, — tout cela s'en était allé vers un mensonge, dans le vide, aussi vainement que les feuilles poussées par le vent le long des allées du vieux jardin où ils s'étaient promenés ensemble, — inutilement, comme les poussières qu'un rais de soleil faisait danser, au bord de la fenêtre du peut appartement, durant les après-midi passées à s'aimer. — Passées à s'aimer? Oui, elle avait aimé, profondément, follement aimé, pour rien, hélas! pour st voir jugée comme une femme qui passe d'une aventure à une autre, qui a dégrafé sa robe pour
celui-ci, pour celui-là, qui collectionne des sensations, ainsi que d'autres des éventails ou des bibelots. Ah! cette injustice, elle ne pouvait pas la supporter! Être privée de voir Armand, — car au lendemain de cette explication si tragique pour elle, Alfred avait reçu un mot de son ami, lui annonçant une absence momentanée et nécessitée par des affaires d'intérêt, — oui, être privée d'Armand était un souffrance, mais, contre cette souffirance elle avait une arme: le mépris que lui inspirait la misère de cœur de son amant, l'implacable égoïsme de Tliomme mis à découvert par le dernier entretien. L'iniquité de ce même être qu elle avait tant chéri, comment jamais y accoutumer son cœur? Il se -serait séparé d'elle brusquement, indignement, mais en reconnaissant combien elle laimait, elle n aurait pas souffert ce qu'elle souffrait. Le martyre, l'intolérable martyre était là, dans cette impuissance de son amour à se faire non point partager, mais seulement comprendre. Elle était comme un condamné à mort qui veut bien mourir, mais pour qui le pire supphce est de ne pas crier avant de mourir: je suis innocent. Lui avait-il assez fait sentir Tarit »gant outrage de son honneur d'hom-
me, car cétalt au nom de cet honneur qu'il l'avait sacrifiée ! Ah! s'il l'eût aimée, qu'il aurait fait bon marché de cet honneur, comme elle avait fait, elle, bon marché du sien; mais comment Feût-il aimée, puisque, dès la première heure, il l'avait jugée une menteuse? Elle arrivait, lui disant: je me suis gardée à toi, et il songeait: après M. de Varades! Toutes les preuves de sa tendresse, — les lui avait-elles prodiguées! — étaient venues se briser contre cette invincible conviction, et cependant cette tendresse était si vraie, mon Dieu ! vraie comme sa vie qui n'avait commencé que du jour où elle l'avait connu; et elle entendait sa voix: « Nous étions deux personnes d'expérience... Est-ce que vous croyez que je ne connais pas votre vie?... » Ah! l'injustice, la hideuse injustice! Elle s'ensanglantait le cœur à cette pensée. Elle allait, venait, en proie à une fièvre continue, et ne trouvant pas plus de repos pour sa pauvre tête brûlante que pour son pauvre cœur saignant, et tout se mélangeait en elle: le désespoir d'un bonheur à jamais perdu, le regret poignant de son aimé absent, la fureur d'avoir été méconnue dans le plus véridique, le plus noble de ses sen-
ciments. Se repentir d'avoir appartenu à ce cruel Armand, avant cette heure de sa déception suprême, elle ne le pouvait pas. L'amour, le sublime amour l'avait précipitée à cet acte, sublime comme lui. Le sublime amour!... «Non, s'écriait- elle maintenant, Tinsensé, l'aveugle amour! » — Et indéfiniment, elle se promenait dans sa chambre, de long en large, comme une bête en cage, et toujours, comme à un imbrisable mur, elle se heurtait à cette idée : « A quoi bon avoir aimé ainsi, à quoi bon? Ah! mensonge, mensonge, mensonge!,.. »
Ce qui achevait de l'irriter, dans la mortelle crise qu elle traversait, c'était la sollicitude tendre et inopportune de son mari. Comme il ne soupçonnait rien du drame qui se jouait en cette âme malade, il lui arrivait de lui dire, croyant lui montrer une perspective agréable: « Nous ferons un voyage aussitôt que je serai Hbre. Peut-être Armand viendra-t-il avec nous... » Ou bien encore: « Je m'étonne de n'avoir pas des nouvelles d'Armand. Est-ce qu'il ne t'a pas écrit?
— « Non, » répondait-elle. Alfred se reprochait maintenant l'explication qu'il avait eue avec son ami, persuadé que ce dernier était parti en
voyage seulement pour épargner sa jalousie. Il pensait à la mélancolie de sa femme, il se l'expliquait de moins en moins, et il se disait qu'il Tavait privée d'une de ses rares distractions. Elle, au contraire, éprouvait un profond sentiment d'amour-propre irrité à rencontrer ainsi la confiance de son mari, qui contrastait par trop avec rhorrible méfiance de son amant. Et puis ces projets de voyage en commun, évoqués par Alfred, n écaient-ce pas ceux-là mêmes qu'elle avait caressés autrefois ? Ils lui montraient avec trop de précision ce qui aurait pu être: ces mois d'été dont elle avait, par avance, imaginé l'intime fête. Ils auraient vécu ensemble au bord de la mer, dans un de ces villages de Normandie dont les arbres verdoient jusqu'au bord des vagues bleues. Peut-être auraient-ils vu ensemble quelques-unes de ces villes d'Italie dont le nom seul semble envelopper une promesse de bonheur dans la lumière... Puis rien que la glaçante solitude, rien que l'abandon! Il ne lui avait pas écrit un billet depuis leur rupture, une ligne de pitié! Mais pourquoi aurait-il eu pitié d'elle? Sans doute il la croyait déjà consolée, aux bras d'un autre peut-être. Pourquoi non? U l'avait
UN CRIME D AMOUR. 2If
bien jugée capable d'avoir eu Varades avant lui. Deux amants^ trois amants^ dix amants^ — que fait le chiffre quand il y en a plus d'un?
De journée en journée, cette cuisante douleur de l'injustice devenait plus cuisante en elle, et cette douleur aboutissait à une idée morbide et folle, la seule pourtant qui satisfit un peu la rage de désespoir qu'elle avait au cœur. Oui, elle concevait dans ces heures d'angoisse, la criminelle pensée, puisqu'elle avait été jugée capable d'affreuses actions, de les commettre en effet, de ressembler à l'image qu'Armand s'était faite d'elle, à cette femme facile et galante qu'il avait cru posséder. La vie morale, comme la vie physique, a ses fièvres de suicide, ses frénésies de perdition. Il y a des minutes où il nous faut à tout prix abdiquer notre personne intérieure, l'assassiner, devenir un autre être. C'est l'injustice surtout qui produit de ces crises, mystérieuses mais si nécessaires, si naturelles, que même les enfants y sont soumis, comme les animaux. Etre battu sans l'avoir mérité ne rend-il pas mauvais les meilleurs? Plus Hélène se sentait irréparablemer-t méconnue, plus une attraction effrayante la poussait à devenir justement le
2l6 UN CRIME d'amour.
^ontiaire de ce qu elle était autrefois. Un vertige s'emparait d'elle, et comme un délire d'abaissement. « C'est être trop dupe, se disait-elle, que d'avoir du cœur... » Cet appétit de la destruction, qui entre en jeu chez toutes les créatures^ en même temps que le sens de l'amour, se retournait sur elle-même. Elle se prenait à s*attaquer à sa nature intime, systématiquement, comme certains hommes se grisent, dans des circonstances analogues, verre à verre, malgré les dégoûts, et pour ainsi dire par devoir. Elle commença de manifester, dans l'ordinaire de la vie, de singuliers phénomènes de gaieté nerveuse. Elle qui, jusque-là, détestait les conversations légères, elle affecta de tenir des discours remplis des plus directes allusions aux choses de lamour. Elle fit venir, pour les avoir sur sa table, les ouvrages dont elle avait entendu parler ces dernières années, comme étant les plus audacieux. Elle fut saisie comme d'une furie de plaisir, et, chaque soir, c'était une partie de théâtre où elle entraînait Alfred, et elle parlait de ses intentions de retourner dans leur monde, et elle s'occupait avec une activité surprenante du déguisement qu'elle porterait à un bal costumé chez les
Malhoure, ce bal pour lequel Armand avait dû lui choisir une toilette. Sa voix était comme montée d'un ton, elle riait d*un rire plus sonore, et à chacune des démonstrations de cette douloureuse gaieté, Alfred se sentait malgré lui envahir par une inquiétude indéfinissable, tant elle avait dans les yeux cet éclat extraordinaire, dans les gestes ces saccades nerveuses, dans la parole ces brusqueries qui font craindre que la femme capable de regarder, de gesticuler, de causer ainsi, ne soit subitement prise d*un accès de démence et qu'elle ne commette une action extravagante et irréparable.
Elle fut plus étrange encore au matin du jour où elle devait se rendre à ce bal des Malhoure. C'était, depuis sa brouille avec Armand, la première fois qu'elle allait dans une soirée. Elle ne descendit paspour le déjeuner. Alfred, assis à la table carrée, avec le couvert de sa femme mis en face de lui et son fils à sa droite, mangeait sans parler, en proie à la détresse grandissante que lui infligeait la douloureuse bizarrerie des allures d'Hé-ène. Cette dernière ne semblait plus se douter de l'existence du petit garçon : « Bonjour, mon enfant... Bonsoir, mon enfant... » et c était
2l8 UN CRIME d'amour.
presque tout. Elle, mère si tendre d'habitude, on eût dit que Tinstinct maternel était paralysé en elle, et c'était momentanément vrai. L'idée fixe produit sur le cœur le même effet qu'un point brillant et immobile sur nos yeux, elle hypnotise letre qu'elle domine et circonscrit sa sensibilité à un tout petit cercle de sensations. Il était impossible à la malheureuse femme de sentir quoi que ce fût au sujet de son fils, parce qu'il lui était, dans son état d'aliénation lucide, impossible de sentir la réalité de l'existence de ce fils. Le pedt garçon était hissé sur sa chaise haute, ce matin-là, ayant sur son visage cette expression à la fois triste et désorientée d'un enfant qui souffre et qui ne comprend pas pourquoi il souffre. Une profondeur d'indéfinie douleur était dans ses yeux, et rien qu'à voir comme il mangeait, du bout des dents, son père se rendait compte qu'une peine cachée tourmentait cette tête bouclée, et il lui dit :
— « Est-ce que tu n'as pas été sage, ce matin^ que tu es si triste?
— « Si, j'ai été très sage^ » fit Henri, et il se tut ; puis subitement : « Papa, qu'est-ce que c'est qu'un préjudice ?
— « C'est un tort que l'on fait à quelqu'un injustement. Mais pourquoi me demandes- tu cela?
— « Parce que Miette a dit l'autre jour qu'on avait porté préjudice à son cousin auprès de leur oncle. » Ce mot entendu pour la première fois, et à demi compris, avait frappé son imagination d enfant, et il continua : « Est-ce qu'on pourrait me porter préjudice auprès de toi ou auprès de maman ?
— « Quelles idées vas-tu te mettre dans l'esprit? » répliqua le père. Il venait de sentir que son fils lui-même s'apercevait du changement J'humeur de sa mère. Il le regarda, et il ressentit cette envie de pleurer qui saisit les hommes demeurés veufs en face de leur enfant orphelin, — pauvre petit qui a perdu le plus grand des biens d'ici-bas, qui ne le soupçonne point, et qui, cependant, pressent et devine l'irrémédiable infortune. Le père et le fils gardèrent le silence, et voici que, par la porte de la salle à manger demeurée ouverte, une voix arriva, celle d'Hélène qui achevait de donner un ordre à une ouvrière : « Pour neuf heures alors, bien exactement...» Elle s'occupait de sa toilette
de baL Elle n'était pas là où son regard, où son sourire auraient mis un tel rayon de joie, et Alfred songea au désastre à la fois incompréhensible et invincible qui les avait tou6 amenés là, lui, leur fils et elle, — elle surtout. Mon Dieu ! qu avait-elle ?
Il y songeait encore, bien des heures plus tard, dans le coupé qui les emportait tous les deux vers la rue du Bac où demeuraient les Malhoure. Elle était dans le coin de la voiture, ses cheveux poudrés, deux mouches au coin de sa joue amincie et .pâlie. Cette poudre et ces mouches, et le rien de noir qu'elle avait posé autour de ses yeux où éclatait la flamme de la fièvre, donnaient à sa beauté quelque chose de dangereux, d'inquiétant, de plus inaccessible que jamais à Thomme qui se tenait à côté d'elle et la regardait sans oser lui parler. Son cou sortait, mobile et gracieux, de la fourrure qui cachait son déguisement de bouquetière Louis XV. Elle avait des bas de soie rose, des soulier^ de satin rose, une jupe à fleurs, et, dans son âme, ce mortel mélange de frénésie et de désespoir d une femme qui se perdrait avec délices, pour rien, pour ccre perdue et que ce fût à jamais 1 Elle
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regardait, à travers les fenêtres du coupé dont elle avait baissé la vitre pour aspirer un peu de Tair vif de la nuit, les maisons défiler, et le tableau de Paris après le travail du jour. Aux rezde-chaussée, les boutiques flamboyaient. Des cafés ouvraient leurs portes à des consommateurs. Le vent faisait courir un frisson sur des flammes de gaz qui dessinaient des annonces de théâtres. Le long des boulevards, comme sur Tavenue de rOpéra, comme dans la rue des Tuileries, une foule remuait. Que cherchait cette foule .^ Le plaisir, et rien que le plaisir. Elle avait, elle, poursuivi un idéal qui s'était trouvé si menteur ! Il était temps de vivre comme les autres. L'amu sèment d'une femme, c'est la coquetterie, c'est les intrigues. Elle serait coquette. Elle aurait des amants. Oui, des amants. Elle se répétait ces mots en pensée avec une fureur singulière, car le visage de l'homme qu'elle avait aimé venait de reparaître devant sa mémoire, et avec lui la palpitation du cœur avait recommencé, insoutenable. Ah ! entre ce visage et elle, entre ce souvenir et son cœur elle mettrait d'autres visages, d'autres souvenirs ! Comme il s'était joué d'elle, cependant!.,. Elle sentait pour lui, maintenant^
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à certaines minutes, une véritable haine. Par une espèce de cristallisation à rebours, elle multipliait autour de Tidée d'Armand quelle portait dans son esprit, les raisons de rancune, et elle le calomniait, pour elle-même, avec acharnement.
Est-ce que toute sa conduite avec elle ne portait pas la marque d'un calcul abominable et quotidien ? Quand il Tavait suppliée de lui appartenir, sous le prétexte qu'il ne croirait pas à son amour sans cette preuve, c'est qu'il ne voulait pas échouer où un autre avait réussi ? Était-ce vrai seulement qu'Alfred fut jaloux? C'était là sans doute un prétexte inventé pour la rupture. Et ce nom de Varades, Tavait-il assez gardé en lui pour ne le jet^r à la face de sa maîtresse qu'au dernier moment et sans lui laisser le loisir de se justifier. Elle aurait dû parler, chercher d'anciennes lettres, trouver quelque témoignage... Pourquoi faire ? Est-ce qu'il l'aurait crue une seconde ? Et se meurtrissant de nouveau à cette pointe empoisonnée de rinjustice, elle détestait tous les hommes dans cet honmie, elle enviait celles qui se jouent de cette race odieuse, les coquines qui prennent les devants dans ce duel de la défiance et qui trahissent les premières. Comme elle au**
raitvoulu être une d'elles, avoir réellement eu dix aventures avant celle d'Armand et pouvoir le lui dire, et s'avilir, et l'avilir, et tout souiller en elle, autour d'elle, et son âme et son corps, d'une souillure qu'aucune eau ne laverait ! . . . Elle subissait dans cette voiture une de ces tempêtes de sentiments comme il lui en fallait traverser plusieurs le jour et surtout la nuit, — car elle n'avait pas dormi deux heures sur vingt-quatre durant ces trois semaines. C'était comme une marée d'amertume qui montait en elle, et le tournoiement de ses idées se faisait si rapide que toute notion des choses ambiantes s'effaçait de sa conscience ; et elle ne sortait de ce songe que si un détail inévitable la forçait d'agir, comme à l'arrêt du coupé la main d'Alfred lui secouant le bras et sa voix lui disant : « Nous sommes arrivés. » La stupeur du sursaut d'un réveil passa dans ses yeux, et elle reconnut la porte des Malhoure.
La maison était au fond d'une cour, un de ces anciens hôtels comme il s'en trouve encore dans cette parde du faubourg Saint-Germain, avec des échappées par derrière sur de vastes étendues de jardin, tandis que, par devant, c'est la rue
étroite, populeuse, bruyante. L'hôtel était loué par étages, et les Malhoure occupaient le second. Les hautes fenêtres brillaient, et les ombres Jes couples s'y dessinaient en silhouettes mouvantes, noires sur les vitres lumineuses. Le père Malhoure, comme on l'appelait familièrement, était un professeur de l'Ecole polytechnique, membre de l'Institut et assez riche du fait de son père, le célèbre inventeur. Il avait trois filles à marier et recevait tous les mercredis. Deux fois par an il donnait une sauterie costumée. Ces soirs-là c'était un branle-bas général dans l'appartement. Toutes les chambres étaient livrées à la fête, même le cabinet de travail du savant, et, quoique ce fussent des pièces hautes et larges, elles suffisaient à peine au nombre des invités. On venait beaucoup chez les Malhoure : c'était d'abord un centre de réunion pour les anciens élèves du grand professeur, séparés par la (rie j on y intriguait aussi derrière les portes avec des personnages importants de l'Académie des sciences 5 enfin on s'y amusait, à cause de la jeunesse des trois demoiselles et de la bonhomie du père, don: l'aspect, légendaire à l'Ecole, était à lui seul un élément de gaieté. Il était énorme et
court, avec des yeux perdus derrière des lunettes bleues, un collier de barbe d'un blanc verdâtre, des habits d'une coupe extraordinaire et un dodelinement continuel de la tête. Ainsi bâti, le vieil homme avait été jadis, prétendait-on, un vert-galant, un chaud-de-la-pince, disaient les élèves en bouffonnant. A vingt-deux ans il avait découvert un théorème qui portait son nom, et multiplié depuis lors les mémoires après les mémoires. Quand, fatigué de quatorze heures de travail, il sortait, le soir, il lui arrivait de suivre les jeunes ouvrières du quartier de l'Observatoire où il habitait alors. Il accumulait, pour les séduire, les offres engageantes 3 mais il était si laid, si laid, qu'elles lui riaient au nez, impudemment 5 le savant regardait autour de lui pour s'assurer qu'on ne l'entendait pas, et, comme suprême argument, il murmurait : « Je suis Malhoure, l'auteur du théorème...» Avec le mariage, il était devenu un peu dévot, mais il ét..it resté très gai, surtout quand il avait trouvé dans la journée quelque formule bien élégante. C'était sans doute le cas, ce soir-là, car il se tenait sur le pas de la porte, recevant les invités avec son plus cordial sourire, quoiqu'il ne recon-
nût pas une personne sur dix ; il n'avait aucune mémoire des visages. Auprès de lui bougonnait son ami indme^ le professeur Moreau^ un maigre ec long calculateur^ pessimiste autant que le père xMalhoure était optimiste. Au moment où M""® Chazel arrivait sur le palier, et tandis qu'elle laissait sa fourrure aux mains du domestique^ les deux savants parlaient d'une dame qui venait de passer, aussi outrageusement décolletée que flétrie, et le père Malhoure disait a son ami : « La géométrie ne vieillit pas, elle... le carré de l'hypoténuse est toujours jeune...
— « Quant à moi, répondit Moreau, je voie bien si une femme est borgne ou bossue, si elle marche droit ou si elle boite. Mais la difierence qu il y a entre la laideur ou la beauté, je n ai jamais pu m'en faire une idée... »
Le piano jouait un quadrille, le brouhaha du bal remplissait lappartement, Malhoure serrait les deux mains à Chazel qu'il prenait pour un autre, en l'appelant : « Mon cher, mon très cher Arthur. . . » Hélène regardait les savants, donc elle venait de surprendre l'entretien, avec une étrange envie. Ceux-là du moins ne connaîtraient jamais cette torture continue et fixe qui rend in-
capable d'une pensée étrangère, d'une étude, d'une lecture, d'une conversation ! — M is déjà elle était aux mains de M"*® Malhoure et de ses trois filles, quatre personnes aussi déraisonnables les unes que les autres, et dont l'unique affaire était de se divertir. La mère était costumée en Catherine de Médicis, et les trois filles en bohémienne, en laitière et en paysanne cauchoise. Ces costumes sentaient le travail ait à la maison d'après des gravures de journaux illustrés, avec des étoffes de hasard, et il en était de même des toilettes portées par les amies de ces dames. Les hommes, de leur côté, semblaient gênés dans rhabit noir. Plusieurs avaient la mine de gens qui devront se lever le lendemain marin de bonne heure, et qui supputent que chaque appel du piano leur enlève un peu de leur sommeil.
Les propos qui volaient dans l'atmosphère chaude étonnaient par le contraste. Des bouts de phrases frivoles alternaient avec des bouts de conversarions à idées : « Ne me parlez pas de ces nouvelles théories sur l'espace à plus de trois dimensions... — Mademoiselle, avez-vous beaucoup dansé cet hiver.^.. — Ah! le génie de Cauchy, sa puissance d'analyse ! . . . — Maman, est-ce que tu me
permettras de rester pour le cotillon?... » Alfred Chazel était tombé sur un de ses anciens camarades et il lui communiquait un projet, caressé depuis longtemps, d'une algèbre nouvelle, celle de Tordre, — et Hélène, assaillie par les effusions des dames Malhoure, se disait que ce n était guère la peine de s'être mise en frais de toilette. Grâce à l'éducation donnée par sa belle-mère et aussi à ses causeries avec M. de Querne, elle avait acquis des idées assez exactes sur la société- Elle comprenait la différence qui sépare les réunions, véritablement mondaines, de ces espèces de carnavals de la bourgeoisie pareils à celui où elle se trouvait. Néanmoins, comme elle était délicieuse dans son costume bleu pâle et rose clair, comme elle lisait le triomphe de sa beauté dans le regard envieux de plusieurs femmes et dans le regard admiratif des hommes, elle s'abandonna de parti-pris à cette sensation du succès, si grisante pour l'amour-propre féminin, même lorsque c'est un succès qu'on méprise; et elle se mit à danser toutes les danses, afin d'user par l'activité physique la torture intérieure, et elle s'interrompait seulement pour aller jusqu'au buffet boire deux
doigts de Champagne. Ce vin lui mettait un peu de mousse légère et pétillante dans sa tête, si fetiguée d'avoir trop pensé.
Elle était ainsi debout auprès de la table du buffet, s'éventant d'une main et tenant de l'autre la coupe où blondissaient les dernières gouttes de cette boisson dont elle aimait le vague énervement 5 son cavalier, un jeune homme insignifiant et assez correct, tout fier de l'avoir promenée à son bras, essayait de causer; il lui parlait de la pièce nouvelle, une comédie bourgeoise, dont M. de Querne s'était cruellement moqué un soir, et Hélène répondait en vantant cette oeuvre qu'elle avait trouvée jadis détestable sur la foi de son amant. Elle se voyait, rien qu'au nom des acteurs et au titre de la pièce, dans une loge auprès de lui, et une flamme courait dans son sang, lorsqu'elle entendit soudain auprès d'elle une voix qui mit le comble à son émotion... cette voix?, . — mais c'était celle de M. de Varades, de l'homme qui avait exercé une si fatale influence sur la destinée de son amour, la voix de celui dont Armand lui avait jeté le nom au visage, comme une insulte, dans leur explication de rupture. Par quel mystère cruel
du sort TofEcier se trouvait-il là, presque à deux pas d'elle, qui causait sans paraître la voir? Si elle avait pu réfléchir une minute, elle aurait jugé la présence de cet ancien élève du père Malhoure, aussi naturelle que la sienne propre. N'était-elle pas à ce bal comme la femme d'un ancien condisciple de Varades ? Elle aurait songé aussi, que vivant depuis des mois et des mois à l'écart du monde de son mari, elle ignorait les mutations des camarades d'Alfired. Mais dans rétat de surexcitation morbide où elle se trouvait, cette rencontre soudaine la frappa d'une sorte de stupeur presque épouvantée, qui céda aussitôt la place à un nouveau passage de sa douleur intime, de cette affolante douleur qui lui donnait envie de crier à l'injustice comme on crie : « au feu ! » et : « au meurtre ! » Sans plus Étire attention à ce que lui disait son cavalier, elle regardait Varades avec une curiosité dévorante, comme si elle ne l'eût pas connu depuis des années. C'était un joli garçon, à la taille mince et tout en muscles. L'opposition de couleur entre ses cheveux devenus presque blancs et sa moustache demeurée très noire, donnait à sa tête fine une physionomie singulière. Un front bas, un
UN CRIME D*AHOUR. 2)1
nez busqué, des yeux un peu trop petits et rapprochés, Féclat d'un regard où se lisaient à la fois la bravoure et Teffronterie, rappelaient vaguement dans ce visage le profil de l'oiseau de proie. Les raideurs d'uniforme que prenait sur cet officier Thabit de soirée, porté militairement^ achevaient d'en faire, dans cette assemblée oîi prédominait la race fatiguée des hommes d'étude et de bureau, quelqu'un à part et qu'il fallait remarquer. Depuis l'audacieuse tentative de Bourges, Hélène n'avait jamais vu cet inquiétant personnage venir vers elle sans ressentir un obscur malaise , tant elle devinait en lui un ennemi capable de tout. Maintenant, voici qu'en proie à une ulcération affolante, elle aurait voulu, au contraire, que cet homme s'approchât d'elle, qu'il lui fît la cour comme autrefois. — Oui, qu'il lui fît la cour, et elle ne serait pas, comme autrefois, naïve et niaise. La malheureuse, l'insensée, elle allait jusqu'à regretter sa conduite d'alors! Elle avait été une femme loyale, à quoi cela lui avait-il servi? A en arriver à cette heure où il ne lui restait pks rien au monde qu'une inguérissable plaie, là, dans la partie la plus sensible de son cœur. Elle but quelques gouttes de cham*
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pagne encore, pour s'étourdir, et Varades, quelle ne quittait pas des yeux, se tourna de son côté. La voyait-il pour la première fois ou bien avait-il affecté de ne point la remarquer? Il s'inclina et vint la saluer avec cette expression à la fois ironique, respectueuse et glacée par laquelle il l'abordait à Bourges, et au lieu d*y répondre, comme alors, par une froideur égale, elle eut un éclair dans les yeux, un sourire sur la bouche 5 elle lui tendit la main, et, tout de suite, après les premières formules de politesse:
— ce Vous êtes de passage à Paris? demandât-elle.
— c( Non, Madame, à demeure, répondit-il, voilà quatre mois que j'ai été nommé professeur à lÉcole de guerre.
— c< Quatre mois, et vous n'êtes pas venu nous voir? fit-elle sur un ton coquet de reproche.
— ce Mais j'ai eu de vos nouvelles... » répliqua le jeune homme, et en lui-même: « Comme Paris Ta changée!,.. » Il la détestait profondément, d'abord parce qu'elle lui avait infligé une blessure d'amour-propre, et puis à cause de l'infamie dont il s'était rendu coupable envers elle. 11 s'était vanté d'avoir été son amant, avec dé-
tails a l'appui, et ce n'était pas vrai, et il ne lui pardonnait pas, à elle, le tort irréparable qu'il lui avait fait. Ah! si cette calomnie-là était comme les autres qui se formulent tout haut et qu'on peut étreindre! Mais non, elle court d'oreille à oreille et de bouche en bouche, jusqu'à ce qu'elle arrive à un homme qui eût aimé cette femme, et dont le cœur s'arrête, soudain paralysé par cette atroce incertitude : « A-t-elle cela dans son passé?... » Le jeune officier, il faut le dire à sa louange, n'y avait pas vu si loin. Il avait cédé à la hideuse rancune de la vanité masculine, et ce fut encore cette vanité qui, devant l'accueil inattendu d'Hélène, lui fît prononcer tout bas un «Tiens?... » interrogatif, et recommencer aussitôt la comédie d'amour jouée autrefois. Une valse résonnait, celle de Fausty car la seconde des demoiselles Malhoure était au piano, et celle-là, l'artiste de la famille, aimait que l'on dansât sur des motifs de maîtres, tandis que l'aînée et la dernière, qui se piquaient d'être des Parisiennes renforcées, raffolaient de la musique caCaille, des airs d'opérettes et de cafés-concerts.
— (( Me ferez-vous Thonneur, Madame, de
m accorder cette valse? demanda Varades à Hélène.
— (( Étais-je ou nétais-je pas engagée? dit celle-ci ? Tant pis ! ... Je vous rends votre liberté, » ajouta-t-elle en s'adressanc au jeune homme qui Tavait accompagnée au buffet, mais qui, par timidité, n'osa rappeler la promesse qu elle lui avait faite de danser aveclui, et déjà elle tournait dans le grand salon, entre les bras de Varades.
Elle tournait, plus jolie encore avec le rose de la fièvre qui lui colorait les joues et leur donnait une nuance pareille à celle de ses bas, de sa jupe et de son corsage. Les deux mouches du coin de sa joue, ses yeux noirs et ses cheveux poudrés, la revêtaient d'une grâce souveraine qui remuait dans le cœur du jeune homme, et à côté de lamour-propre, d'anciens désirs. Il lui parlait tout en dansant. Elle Técoutait, contraste étrange, avec Timage d'Armand devant sa pensée. « S'il me voyait, se disait-elle, il n'aurait plus de doutes, il triompherait... hé bien! qu'est-ce que ce^a me fait?... » Ce singulier besoin d'agir exactement à rebours de son être intime qui, léger tt superficiel, se nomme le dépit, s'exaltait dans cette âme malade jusqu'à l'égarement, et
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elle écoutait avec un sourire de complaisance les discours que lui tenait Varades. Ce dernier, assez habile pour deviner qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire dans l'esprit de M"*^ Chazel, et trop désireux d'une revanche pour ne pas profiter de l'occasion, d'où qu elle vînt, s'était remis à lui parler de ses sentiments. Il lui peignait en termes passionnés son désespoir à Bourges quand il lui avait déplu, ses vains efforts pour se consoler, et qu'il n'avait pas voulu se marier à cause d'elle ; il lui laissait entendre qu'elle était la seule femme qu'il eût aimée, et qu'il avait demandé une nomination à Paris uniquement pour la retrouver. Jamais il n'avait osé lui en dire autant à l'époque de leurs premières relations, et avant son assaut brutal. Mais à tous ces mensonges, pris et repris durant cette première valse, puis dans les contredanses qui suivirent et dans les repos du cotillon qu'ils dansèrent ensemble, elle répondait par ces petites interjections de doute qui encouragent aux aveux Elle avait comme un délire de coquetterie , elle appliquait à ce flirt d'une soirée la fièvre qui la dévorait. Aussi, quelques heures plus tard, loflicier, revenu dans le petit logement qu'il
habitait rue Saint- Dominique, — une suite de chambres dont deux seulement étaient meublées, et les autres remplies d'uniformes, d'armes et de grandes bottes, — se jurait, en se déshabillant, de mener cette affaire, tambour battanr. De son grand-père, qui avait servi sous l'empereur. Varades tenait cette maxime, qu'il faut toujours tout oser avec les femmes, dans toutes les circonstances. Aussi quand il posa sa tête sur son oreiller avant de s'endormir, sa résolution étaitelle prise d'essayer d'avoir M"*® Chazel, n'importe où, fût-ce sur le canapé de son salon^ au risque de l'entrée dun domestique. — « Et cette fois elle n'échappera pas!... Elle est toujours k la maison, m'a-t-elle dit, de deux heures à quatre. — A demain, m ajouta-t-il, et il ferma ses yeux sur ce doux espoir de réparer l'ancien outrage. Oh ! la pauvre, la pauvre Hélène, tandis que cet homme, au-devant de l'audace duquel la folie de l'injustice subie l'avait jetée, s'endormait sur ce dangereux projet, elle veillait, elle, en proie à ces souvenirs dont chacun la précipitait vers quelque action de démence. Son mari avait eu la malheureuse idée de lui dire, en rentrant: rue de La Rochefoucauld, au sortir de la
soirée des Malhoure: — « Je croyais que Varades '■'était si antipathique, et tu nas guère dansé qu'avec lui...
— (( Est-ce que tu en est jaloux? avait-elle demandé brusquement.
— « Non, avait-il répondu, mâts comment peut-on changer ainsi d'humeur envers les personnes ?
— « Je suis comme il me plaît d'être... >► avait-elle répliqué. On lui aurait défendu de se jeter à l'eau, à cette seconde-là, que, par rage de contradiction et pour soulager ses nerfs, elle aurait couru à la Seine. Rentrée dans sa chambre, elle se sentit si malheureuse qu elle ne se déshabilla même pas. Jusqu'au matin, elle se promena, vêtue de son costume de bal, et le vin de Champagne qu'elle avait bu, Tétourdissement de la fête, le fonds de désespoir sur lequel son âme vivait depuis tant d'heures, tout se réunissait pour confondre sa raison. « Oui, se disait-elle à de certaines minutes, c'est celui-là qu'il faut prendre, et non pas un autre. . . pour le moment,» ajoutait-elle avec cette outrance dans l'imagination du mal qui soulage un peu le cœur durant les minutes noires, « et quand je l'aurai fait.
3^8 UN CRIME d'aMOCK.
quand je serai bien bas^ dans la boue^ alors j'oublierai peut-erre, et puis ce sera fini, fini, fini... j> Er quand son àme reculait devant Faberration de ce monstrueux projet, afin de reprendre goûc à cette honte vers laquelle Ten traînait un vertige, elle se représentait Armand, elle le voyait avec ses yeux, son sourire, elle entendait sa voix : « Est-ce que vous croyez que je ne connais pas votre vie.^... » — a Ah! » faisait-elle alors, comme une bête blessée qui jetie un cri, et elle s étendait sur son lit avec ce tournoiement sous son front malade, qu'elle ne pouvait pas supporter.
Elle eut, au matin, une heure d'un lourd sommeil, traversé de cauchemars. Vers neuf heures, elle se leva et dut vaquer aux soins de la maison, comme elle faisait, paresseusement et son àme errante ailleurs. Une extrême fatigue lavait envahie et comme une mollesse d'agonie. Après le déjeuner elle remonta dans sa chambre, et, malgré elle, ses mains ouvrirent le coflTret qui contenait les lettres d'Armand. Il n'y en avait pas quinze, elle les compta, et les plus longues étaient de deux pages. Elle les relut, comme cela lui arrivait presque chaque jour, et leur sèche-
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resse lui apparut, pire encore que les autres fois. Toutes les pharases de ces billets pouvaient être citées sans compromettre celle à qui les billets étaient adressés ; pas une donc qui eût été tracée dans un moment d'abandon et pour déverser un trop-plein du cœur. Elle avait cru jadis qu'il lui écrivait ainsi par respect de son repos, et elle lui en avait été reconnaissante. — Naïve, naïve! il lui écrivait ainsi parce qu'il ne l'aimait point, parce qu'il ne l'avait jamais aimée, et pourquoi Feût-il aimée, la jugeant comme il faisait ? A ses yeux, qu était-elle ? Une femme comme toutes les autres ! De quoi ne la croyait-il pas capable? Peut-être de se servir de ses lettres contre lui?... Son âme saignait de nouveau à toutes ses places. Ah! Comment guérir ? Comment guérir?... et comme elle se posait cette question pour la centième fois, le domestique entra, lui demandant si elle voulait recevoir M. de Varades. L'officier s'était tenu parole et n'avait pas tardé d'un jour à profiter de la permission qu elle lui avait donnée de la venir voir.
— « Faites entrer au salon, » dit-elle; brusquement le souvenir de l'injustice d'Armand se réveilla plus aigu, et la crise de douleur qu elle
venait de traverser aboutit à un de ces passages de fureur où elle ne savait réellement plus ce qu'elle faisait. Elle alla dans son cabinet de toilette. Avec un peu d'eau, elle effaça la trace de ses larmes, car, dans les moments où elle reprenait un par un les détails de sa misère, elle pleurait sans presque s'en apercevoir, et, comme aliénée à force de chagrin, elle descendit dans le petit salon.
— « Que c'est gentil à vous d'être venu me tenir compagnie ! » dit-elle en tendant la main au jeune homme. Volontairement, elle le fit asseoir dans le fauteuil en face d'elle, celui où s'asseyait d'ordinaire M. de Querne. Lui avait-il assez menti à cette place ! L'avait-il assez méconnue ! Il lui semblait qu'elle s'en vengeait, à cette minute, par cette profanation de leurs communs souvenirs. Elle prit place elle-même sur la chaise longue posée obliquement contre la cheminée où brûlait un reste de feu. Elle regardait Varades avec des yeux qui ne le voyaient pas, mais lui, tout en commençant de causer, l'observait, avec beaucoup d'attention. L'égarement évident qu'elle montrait, la rapidité presque incohérente de ses paroles, le je ne sais quoi
d'énervé qui se manifestait par ses rires, ses gestes, ses mouvements de tête, tout dénonçait une femme à moitié hors d'elle-même. Varades s'était dit la veille, pour expliquer sa coquetterie au bal des Malhoure : « Elle veut rendre quelqu'un jaloux. » Puis il n'avait trouvé personne qui eût auprès d'elle une physionomie d'amant blessé. Dans le demi-jour du petit salon, il se disait : « C'est elle qui est jalouse et qui a envie de se venger...» Et insensiblement, il faisait glisser la conversation sur la même pente que la veille, il lui parlait de nouveau de ses désespoirs et de ses mélancolies. Elle l'écoutalt sans presque lui répondre, avec Tidée de l'indignation qu'éprouverait Armand malgré tout, s'il la voyait à cette minute. Varades, cependant, se raisonnait: « Qu'est-ce que je risque } D'être mis à la porte, encore une fois, comme à Bourges?.,. » — Et décidé à profiter du trouble ou il la voyait, il se leva pour venir s'asseoir sur la chaise longue, à côté d'elle, en lui disant :
--- (( Ah ! je vous ai bien aimée ! . . . »
Elle se tourna vers lui avec cette expression de délire, qu'il prenait pour la rage d'un dépit, et iJ. la saisit dans ses bras. Fût-ce la sorte d'a-
berration momentanée qui nous fait accomplir à de certaines minutes des actes où, plus tard, nous ne nous reconnaissons pas ? Fût-ce la domination d une volonté froide et fixe sur une volonté malade? Pour quelle part entra dans cette faiblesse la frénésie de rabaissement, la folie de sa propre perte qui avait hanté cette pauvre âme, la veille encore? Toujours est-il qu'elle ne se défendit pas coiitre l'étreinte du jeune homme. Il fut plus hardi et elle lui appartint complètement. Oui, dans ce même salon où elle avait eu horreur jadis de se donner à celui qu'elle aimait, hélas ! elle se laissa prendre par celui qu'elle n'aimait pas, et ce dernier fut à la fois stupéfié de l'aisance de sa victoire et de finsensibilité de cadavre rencontrée chez cette maîtresse inattendue, à laquelle il ne pensait même pas vingt-quatre heures auparavant...
... Varades était parti depuis longtemps, le soir tombait. Hélène restait toujours à la même place assise sur le même coin de chaise longue, comn-.e morte. L'énormité de l'événement qui venait de s'accomplir avait soudain dissipé l'hallucination dans laquelle la douleur la faisait vivre depuis ces quelques semaines. Hé quoi! elle
était la maîtresse de M. de Varades, elle, Hélène Chazel!... Non, ce n'était pas vrai, puisquelle aimai t Armand ! . . . Où était-elle ? . . . Qu'avait-elle fait ? . . . Poussée par quelle folie ?. , . Et à travers la suprême horreur qui s'empara d'elle à se retrouver vivante et que tout fût vrai, une idée subite lui monta dans l'esprit, celle de revoir Armand. Pourquoi? Elle n'eût pas pu le dire précisément, mais ce désir venait de fondre sur elle, irrésistible ;ellesentair qu'il fallait que ce fut, et non pas demain, non pas ce soir, — toutde suite. Il fallait qu'elle lui parlât, dût-elle s'enfuir de sa maison pour le retrouver où il serait. Mais à tout prix, elle le verrait. Était-il revenu à Paris? Elle allait bien le savoir. En dix minutes elle eut passé une robe de ville, un chapeau, demandé un fiacre , et grelottante de fièvre dans un coin de ce fiacre, — comme tout était changé depuis le jour où une voiture semblable l'emportait à son rendez-vous 1 — elle se dirigeait vers la rue Lincoln.
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E fiacre s'en allait pesamment le long des rues, et, à chaque minute, Hélène se disait: « Vais- je le revoir? » Elle regardait maintenant en face l'idée irrésistible dont la seule apparition Tavait précipitée à chercher Armand tout de suite, à peine au sortir de son horrible délire. Il falla'r quelle pût crier à cet homme qu'il Tavait perdue. Oui, il le fallait, et qu'il la crût enfin et qu'il comprît l'infamie de sa conduite. Elle dirait à son ancien amant: « Je suis la maîtresse de M. de Varades, et c'est vous qui en êtes la cause, vous, votre injustice et votre abandon... » Et comment cet homme ferait-il pour ne pas la croire quand elle lui dirait
ensuite : « Avant de vous connaître, j'étais pure... » Cette preuve indiscutable de la vérité de son sentiment, cette preuve tant désirée, elle la tenait, elle ne la lâcherait pas. Sa sincérité présente ne serait-elle pas la garantie de sa sincérité passée? Si elle avouait la faute d'aujourd'hui, quel motif de pudeur, d'hypocrisie ou d'intérêt pouvait lui faire nier celle d'hier? Cet étrange raisonnement lui paraissait emporter avec lui une sorte d'évidence à laquelle Armand n'échapperait pas. Il la croirait donc, et ce serait là sa vengeance. « Mais comment me recevra-c-il? Et que m'importe? Je lui cracherai à la face ma misère et ma honte, et qu'il en est responsable... » Son âme malade trouvait dans Taudace de ce projet une détente. Elle haïssait Armand à cette heure, elle tremblait qu'il ne fût absent, qu'il ne lui échapprr « Plus vite, » dit-elle au cocher à diverses reprises. Arriverait-elle jamais assez tôt? Elle reconnaissait les moindres détails du chemin, — ce chemin parcouru, avec quelle allégîesse du cœur la dernière fois qu'elle s'était rendue chez lui! Et la scène qu'elle avait dà subir se représentait à son esprit, plus vive et plus affreuse encore. Durant cette scène l'indi--
gnation Tavait étouffée. Elle n'avait rien eu à répondre. Il ne l'aurait pas crue alors ^ mais maintenant il la croirait. Elle lui montrerait ce qu'avait été le drame de son existence depuis des mois. Elle mettrait enfin à nu toutes les plaies cachées de son cœur. Elle lui ferait toucher du doigt cette œuvre de mort accomplie par lui^ et elle s'en irait^ lui laissant du moins^ s'il avait quelque honneur encore, ce remords hideux, cette flèche empoisonnée dans la conscience. Puis elle pensait: « Dans quel état le trouverai-je.î^ Qu'a-t-il fait depuis notre rupture?... » Enfin la voiture s'arrêta au coin de la rue Lincoln et des Champs-Elysées. En deux minutes, Hélène avait gagné la porte de la maison d'Armand. Comme sa voix tremblait en demandant au concierge : a M de Querne est-il chez lui? » Comme la réponse afllîrmative la bouleversa tout entière, quoi qu'elle en eût! Elle hésita, malgré la résolution prise, une seconde^ puis elle gravit l'escalier d'un pied délibéré. Sa main pressa le timbre sans hésitation. Le pas du domestique se fit entendre. La porte s'ouvrit. Il n'y avait plus moyen de reculer.
Qu'avait fait Armand durant cette période
OÙ elle agonisait de désespoir? Si elle l'avait su, même devant cette porte ouverte, peut-être le dégoût laurait-il retenue et tirée en arrière. Elle aurait fui avec horreur le seuil de cet appartement où elle venait défendre non pas sa personne, non pas son bonheur, mais la vérité de son amour ancien, comme on défend la mémoire d'un more. Dans son billet à Chazel, le jeune homme n'avait pas menti. Un voyage de dix jours lavait conduit dans une propriété qu'il possédait près de Nantes, — la famille de Querne était originaire de cette ville, — et il y était demeuré à régler quelques affaires de fermages. Puis il était revenu à Paris, persuadé que la rupture était définitive, puisque Hélène n'avait, durant ces dix jours, hasardé aucune tentative de rapprochement. Par une contradiction de sa nature, trop habituelle chez lui pour qu'il s'en étonnât, ces premiers moments avaient été mélancoliques. Il était de ceux qui s'attendrissent sur le souvenir après être demeurés presque indifférents à la réalité, de ceux qui deviennent amoureux des femmes qu'ils abandonnent, comme ils regrettent les endroits où ils s'ennuyaient lorsqu'ils y vivaient, — race
inquiète qui ne connaît du présent que ses lassitudes et pour qui le passé revêt un charme unique et attendrissant, de cela seul qu'il est le passé! Armand n'avait jamais aimé la pauvre Hélène; il s'applaudissait de leur rupture comme d'une action à la fois très raisonnable, eu égard à ses propres intérêts, et profondément digne, puisqu'il répondait à la générosité d'Alfred par une générosité pareille; mais ni la raison d'intérêt ni celle de dignité n'empêchaient qu'il ne pensât, avec une émotion pénible, à cette maîtresse délicate et si douce, qui, au demeurant, ne lui avait jamais menti que pour lui plaire davantage. Certes, il doutait moins que jamais qu'elle n'eût eu, à Bourges, cette première intrigue avec Varades dont lui avait parlé Lucien Rieume. Quel indice plus évident que la manière dont elle avait accueilli cette accusation? Tout de suite elle avait baissé la tête, et elle s'était comme effondrée sous l'outrage. Mais eûtil eu deux, trois quatre prédécesseurs, de quel droit se fût-il indigné contre elle? N'avait-elle pas, durant leur liaison, déployé toute la loyauté dont sont capables ces sortes d'amours? Avaitelle eu, avec qu; que ce fût, même un passage
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de coquetterie? L'avait-elle rendu jaloux, fut-ce une heure, de cette jalousie que les femmes du mo^de, plus coquines en cela que les coquines, nhésitent pas à infliger à un amant, pour le plus futile motif de vanité, pour plaire à un homme, célèbre à un titre quelconque , ou simplement qu une autre femme a distingué? Non. Hélène avait été parfaite avec lui. Cette constatation lui plaisait à la fois et le tourmentait, car, si elle flattait son amour-propre, elle lui rendait aussi plus présent le charme évanoui de cet amour, dont il n avait pas su jouir alors qu'il en redoutait les obligations. Mais, plus que cette gracieuse tendresse, ce qu'il regrettait d'Hélène, c'était sa personne physique. Depuis qu'il était devenu son amant, il lui était resté, contre tous ses principes, entièrement fidèle, et cette fidélité redoublait en lui la précision de la mémoire des sens. Il revoyait en pensée la chambre à coucher de la rue de Stockholm, et sur Toreiller cette tête fine, avec ses yeux chargés d'une mystérieuse volupté. De menus détails à peine observés lui revenaient : une certaine façon qu'elle avait de pencher sur lui son joli visage, l'arôme qui flottait autour de ses baisers et leur saveur spéciale. Une nostalgie
le saisissait alors, contre laquelle il employa l'infaillible remède dont il était coutumier. Son premier soin, aussitôt revenu à Paris, fut de se plonger dans un libertinage continu et systématique. Il lui fallait mettre, entre Hélène et lui^ des formes de corps qui pussent donner à ses sens une pâture de beauté, des gorges à y mouler des coupes, des chutes d'épaules dignes des statues, des hanches souples, des jambes fines et d'habiles caresses. Ces instruments d'oubli abondent dans les hautes maisons de plaisir. Le jeune homme en usa, cette fois comme les autres, jusqu'à l'abus, si bien qu'à l'heure où Hélène sonnait à la porte de la rue Lincoln, elle lui était devenue presque aussi étrangère que s'il ne l'avait jamais connue. Il feuilletait un livre, couché plutôt qu'assis sur un fauteuil, et il attendait l'instant de s'habiller, afin de rejoindre au cercle quelques compagnons de dîner. Il se trouvait dans cet état de lassitude heureuse que le plaisir sans cœur procure toujours aux'hommes assez sages pour ne demander à la femme que la jouissance d'une beauté palpable. Hélène et cette aventure de ces derniers mois reculaient pour lui vers un lointain que chaque jour ren-
drait plus inaccessible. Cétait un chapitre à joindre aux autres dans ce triste roman de gaianterie à travers lequel sa sensibilité s était usée sans se dépenser. Déjà, en y songeant, il ne sentait plus en son cœur qu'un point malade. Il souffrait d'avoir à ce degré méconnu Chazel, mais une satisfaction de conscience adoucissait cette souffrarxe. N'avait-il pas immolé à la confiance de son ami, et sans hé iccr, tous les plaisirs que pouvait encore lui procurer sa liaison? Aussi éprouva-t-il la plus désagréable des surprises, lorsque son domestique lui ayant annoncé qu'une dame demandait à lui parler, il vit entrer Hélène. Elle ne s'était pas donné la peine de mettre un voile. Il aperçut du coup son visage amaigri, ses yeux cernés, son regard brillant et fixe, sa bouche amère. Machinalement il poussa vers elle un fauteuil, qu'elle refusa :
— « Ce n'est pas la peine, fit- elle, ce que j'ai à vous dire ne sera pas bien long... Je ne vous prendrai pas beaucoup de temps...
— (( Allons, songea-t-il, encore une scène... Ce sera la dernière... » L'absence complète de désirs physiques, résultat de ses débauches des
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derniers jours ^ le rendait singulièrement dur et sec. Il songea qu'il était un grand maladroit de ne pas avoir condamné sa porte et il décida aussitôt de n'entrer dans aucune explication et d'employer la politesse la plus banale comme bâton de longueur. — Il lui dit, comme s'il n'y eût jamais eu entre eux que des relations les plus officielles: « Je suis tout confus, j'aurais dû aller vous voir dès mon retour, et puis vingt misérables détails m'ont retenu... vous savez, à la veille d'un départ... Je compte être à Londres vers la fin du mois...
— « Ne vous mettez pas en firais d'excuses, interrompit Hélène qui haussa les épaules, à quoi bon? Pourquoi seriez- vous venu? Pour ne pas me compromettre? Je vous dispense de cette délicatesse... Pour me répéter que vous ne m'aimez pas, que vous ne m'avez jamais aimée, et me regarder souffrir? Vous n'êtes pas un monstre. .. Tout ce que vous aviez à me dire, vous me l'avîz dit. N'ayez pas peur, ajouta-t-elle avec un sourire énervé, ce n'est pas pour reprendre notre conversation de l'autre jour que je suis ici. . »
Elle s'arrêta comme si les mots qu elle allait prononcer lui brûlaient déjà les lèvres, ces lèvres
desséchées par tant de nuits fiévreuses. Elle avait parlé d'un ton si âpre et si sérieux en même temps, que le jeune homme en ressentit une angoisse. En la revoyant, il s'était attendu à une scène de supplication, à Fardent appel d'une maîtresse abandonnée qui implore une journée seulement de Fancien bonheur, et la solennité de Faccent d'Hélène annonçait une révélation sans prière, sans espérance, d'une nouvelle qui lui paraissait à elle d'une importance tragique.
Allait-elle lui dire qu'elle était enceinte .î^ Ou bien, dans une heure d'égarement, avait-elle tout avoué à son mari? Elle se taisait, ce fut à son tour d'être impatient.
— a Parlez, fit-il, je vous écoute.
— a Dans cette dernière conversation^ qu'encore une fois je ne veux pas reprendre, continuac-elle, vous m^avez dit que vous connaissiez ma vie. Vous avez même précisé en prononçant un nom, celui de M. de Varades... Vous ayez prétendu que cet homme avait été mon amant.
— « Je vous ai dit qu'on me Favait dit, soulig©a-t-il
— « Et que vous le croyicz.^^ interrogea-t-elle.
— « Conune on croit ces choies-ià, reprit*il^
UN CRIME d'aMOJR. 2ff
VOUS m^avez mal compris ou je me suis mal expliqué, bien mal, » et il pensait: « Elle va me tirer de sa poche quelque lettre attestant le profond respect du Varades... » Il se souvint d'avoir écrit à d'anciennes maîtresses des lettres pareilles, pour être montrées à qui de droit. « La sotte discussion, soupira-t-il tout bas, mais comment l'éviter?...
— ce Hé bien, répliqua-t-elle avec une énergie singulière, si Ton vous dit cela maintenant, voui pourrez le croire et répondre que vous le savei d'une source certaine... » Et le regardanr d'un air de triomphe à la fois ec de désespoir, elle ajouta: c Je suis la maîtresse de M. de Varades, entendez-vous?... » Et elle répéta : « Je suis la maîtresse de M. de Varades... »
Armand l' écoutait dire et redire cette phrase où elle se déshonorait elle-même, et ce fut en lui une impression plus pénible que douloureuse. Cela lui apparut comme quelque chose d'insensé tout ensemble et de lamentable quelle vînt lui raconter ainsi la reprise de ses amours avec son premier amant , — poussée par quel appétit malsain de drame et d émotion? D'autre part, il n'avait pas eu, à Tépoque de ses pre-
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miers soupçons, une assurance absolue, indiscutable, sur le caractère coupable des rapports d'Hélène et de Varades, et elle venait, se dénoncer à lui, maintenant, d'une façon si brutale qu il ne put se défendre d'une crispation de basse jalousie 3 il répondit avec une brusquerie involontaire :
— (( Vous êtes 'parfaitement libre, qu'est-ce que vous voulez que cela me fasse?..- à moins, ajouta-t-il avec cruauté, que je ne puisse vous êcre utile?...
— «' Ne faites pas d'esprit, reprit-elle avec plus de violence encore, vous me devez de m'écouter, c est bien le moins qu'on écoute une femme qu'on a perdue... Car vous m'avez perdue... Oui, c'est vous, et je veux que vous le sachiez. Ah ! vous avez cru que je mentais, que je me parais pour vous plaire, quand je vous disais que je n'avais jamais eu d'amant avant vous 5 me croirez-vous maintenant que je vous dis dans la même phrase que je suis la maîtresse de M. de Varades aujourd'hui et que je ne l'ai pas été autrefois?... Je l'ai retrouvé, je me suis donnée à lui... Ne me demandez pas pourquoi, mais c'est fait. . . Vous voyez que je ne cherche
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pas à jouer de rôle^ que je n ai pas peur de votre mépris, que je ne viens pas îenouer avec vous... mais aussi vrai que j'ai tout avili, tout souillé en moi, — quand je me suis cî^nnée à vous, j'étais si pure ! Je n'avais rien, rien sur ma conscience!... Je m'étais gardée pour vous uniquement, comme si j'avais su que je devais vous rencontrer un jour!... Ah! C'est cela que je veux que vous sachiez. . . Une femme qui s'accuse comme je fais n'a plus rien à ménager, n'est-ce pas} Pourquoi vous mentirais-je maintenant?
Dites, pourquoi.^... Il faudra bien que vous me croyiez, et vous vous direz: J'étais son premier amour, elle ne s'était pas disputée parce qu elle m'aimait... elle m'aimait comme on rêve d'être aimé, avec tout son cœur, avec tout son être, et non seulement dans le présent, mais dans le passé 3 et de cette femme qui m'aimait ainsi voilà ce que j'ai fait : une créature qui ne croit plus à rien, qui ne respecte plus rien, qui a pri.« un nouvel amant par caprice, qui en prendra un second, un troisième, une femme perdue... Oui, encore une fois, c'est vous qui m'avez perdue et je veux, je veux que vous le sachiez, et ce sera ma vengeance, que vous ne puissiez plus en
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douter... Perdue! perdue! vous m'avez perdue, vous, vous, vous!... »
Elle avait jeté toutes ces paroles d'une voix haletante, en se rapprochant d'Armand à mesure, avec son visage convulsé de fureur^ et il y avait dans le ton de sa voix, dans ses regards, dans toute sa personne bouleversée, cette force terrassante de la vérité contre laquelle le doute essaie vainement de se dresser. L'espèce d'affreuse, de déshonorante preuve de sa pureté d'autrefois appuyée sur l'aveu cynique de son infamie présente devenait irréfutable, grâce à levidente exaltation qui la possédait et qui ne lui permettait pas de rien cacher de ses pensées. Mais ce qui rendit ce raisonnement plus décisif encore pour l'homme qui écoutait cette misérable confession avec un mélange de stupeur et J'épouvante, ce fut le subit passage d'émotion qui s'accomplit en elle après qu'elle eut parlé. La fureur, assouvie par ce frénétique discours^ céda soudain la place au désespoir. Elle regarda tout d'un coup Armand avec des yeux OjI l'éclair de l'indignation se noyait dans les larmes, et jetant un cri, elle s'affaissa sur le plancher. Là, étendue de son long, elle commença de gémir.
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Ce fut un sanglot lent et continu, la plainte uniforme et sourde d'une bête qui râle. Cela montait, montait vers Armand, et cette suprême plainte ramassait en elle Fécho de toutes les plaintes qu'elle avait étouffées, de tous les soupirs qui s'étaient arrêtés au bord de son cœur. C'était une agonie de tant de jours exhalée dans un appel dernier. Si Armand avait subi, au contact de la souffrance d'Alfred, une irrésistible sensadon d'humanité douloureuse, combien cette sensation sabattait sur lui, plus forte maintenant, au contact de la souffrance de cette femme couchée à terre! Le lien frêle et puissant qui l'avait uni à cet être ainsi vaincu, cet invincible lien de la volupté partagée, l'attachait de nouveau à elle, subitement. Il croyait l'avoir oubliée, mais sous la double influence d'une inconsciente jalousie et d'une pitié physique, voici qu'il retrouvait en lui pour elle des sentiments dont il ne se jugeait plus capable. Un entraînement passionné le fît se précipiter à genoux, et il essavait de la relever comme si elle eût été encore sa maîtresse... « Hélène, disait-il, reviens à toi... par pitié pour moi, ne pleure pas ainsi... relève-toi... » Elle obéit, et lentement, elle
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tourna vers lui ses yeux fondus, sa bouche ouverte. Une expression d'ineffable reconnaissance passa sur ce douloureux visage. II Tassit sur un fauteuil, puis il se mit à ses pieds pour essuyer ses larmes, et alors elle put parler de nouveau : — a Ah ! disait-elle, tout est fini, fini ! Ah ! jamais plus!... Tu ne sais pas, Armand, comme je t'ai aimé, comme je t'aime... Ah! pourquoi ai-je fait ce que j'ai fait?... Vois-tu, j'ai été comme folle. . . Je ne savais rien, je ne savais que t' aimer... Tu étais toute ma vie, toute ma foi, tout ce que j'avais de bon et de noble... Et là, brusquement, tout m'a manqué! .. J'ai tant souffert! Je t'entendais toujours me dire ces affreuses paroles. C'était comme un couteau qui se retournait dans mon cœur à chaque minute... J'ai voulu t'oublier, m'oublier, tout détruire... Malheureuse! qu'ai- je fait?... Pourquoi nesuis-je pas venue te supplier de me reprendre, de croire en moi? J aurais trouvé des mots qui t'auraient convaincu... Maintenant, c'est la fin de tout... Ne me touche pas, je me fais horreur... » Et elle se dégageait, elle le repoussait. II devina qu'elle venait de voir l'autre, son nouvel amant, puis avec fureur: a Non! bourreau, bourreau!
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cest ta faute... Oui, c'est toi qui mas jetée là. Est-ce que tu avais le droit de me traiter ainsi? Réponds. Quels étaient mes torts ? Quana t*avals-je menti? Pourquoi as-tu douté de moi?... Non, mon ami. C'est toi qui es si bon, si doux, toi que faime tant... Pardon! pardonne-moi... la douleur me tue!... »
Elle se lamentait ainsi, trahissant par le va-etvient de ses phrases tour à cour maudissantes et tendres l'incohérence des sentiments dont la tempête la secouait. Puis elle eut une détente de cette frénésie, elle dit : « Laissez-moi pleurer un peu. Cela me soulage. Ne me parlez pas...
Tout à rheure... v et il la quitta. Devant cette explosion de désespoir, comme il se trouvait impuissant ! Il se mit à marcher de long en large dans la chambre, qu'envahissait la mélancolie du crépuscule, et le sanglot d'Hélène s'était fait tout humble maintenant, tout bas, presque pareil à celui d'une petite fille. Au lieu de la révolte frénétique du commencement, c'était un long soupir, sans cesse interrompu et repris sans cesse, qui achevait de bouleverser le jeune homme. Il ne tentait plus de la consoler et il ne tentait pas davantage de combattre la
cruelle évidence qui venait de s'installer en lui, pour n en jamais sortir. La pitié pour cette agonie, le frisson d'horreur devant une ineffaçable souillure et la vue de Tatroce injustice qu'il avait commise se mélangeaient pour le torturer. Mais par-dessus tout, ce qui Taccablait, ce qui mettait sur son cœur un poids quil sentait dès lors insoulevable, c'était l'impression de la terrible responsabilité qu'il avait dans la perte de cette femme. Hé quoi ! c'était pour l'avoir connu, pour l'avoir aimé, que la malheureuse en était descendue là ! L'instinct d'Hélène ne l'avait pas trompée. Il ne pouvais plus douter. Il la croyait, et sur tous les points. Il croyait qu'elle l'avait véritablement aimé. Il croyait qu'avant leur rencontre, elle était pure. Il croyait que le délire d'un inique abandon l'avait égarée Jusqu'à la jeter aux bras d'un autre, et qu'il en était, lui, Armand, la cause, la seule cause ! Il continuait de marcher, et à chaque fois qu'il se retournait pour revenir sur ses pas, il apercevait, encre les deux fenêtres lugubrement éclairées, cette forme affaissée > ce visage qui se détachait sur le f^and d'ombre, si pâle ! Qu'était devenue son indifférence d'avant l'entrée d'Hélène? Et sa puistanct
de négation, qu'en avait-il fait ?• On ne discute pas avec un ràle de mort, et il avait assisté à la mort d'une âme C'était trop vrai qu elle ne demandait rien, qu'elle ne voulait rien, sinon qu'il vît son cœur à nu; il l'avait vu, il le voyait et le sang qui coulait de la blessure infligée par lui. Combien de temps demeurèrent-ils ainsi, sans se parler, lui marchant toujours et elle toujours pleurant ? Il finit par se rapprocher et il lui prit la main, avec un frémissement à sentir cette main toute molle, humide et froide, qu'il souleva pour la porter à ses lèvres, et il y laissa tomber des larmes, les premières qu'il eût versées depuis des années. Du fond de l'abîme de désespoir où elle gisait, elle trouva encore une pitié pour ces larmes de son bourreau. EUc dit : « Ne pleure pas, » et, l'attirant à elle, passionnément, elle couvrit son visage de baisers. Il sentit des lèvres brûlantes courir sur ses yeux, son front, sa bouche. Puis elle se détacha xle lui. Elle se releva Elle venait encore une fois de voir l'autre.
— « Ah, s'écria-t-elle avec déchirement,. je ne peux même plus te consoler... Adieu, adieu, dit-elle encore, et, cette fois, c'est l'adieu, pour
toujours. » Elle passa les mains sur les cheveux du jeune homme, sur ses traits, comme pour se convaincre de la réalité de l'existence de cette figure qu elle avait tant chérie, et elle s'échappa en courant du côté de la porte.
— a Où vas-tu? lui demanda-t-il.
— « Je te fuis, » dit-elle avec égarement, et déjà elle était hors de la chambre. La porte de l'appartement s'était refermée sur elle qu'il n'avait pas trouvé lenergie de la suivre. Il restait debout, à la place où elle l'avait laissé, comme s'il eût été frappé d'un coup de paralysie. Une terreur affreuse fit soudain courir un frisson glacé par tout son corps... Si Hélène, dans le délire de son désespoir, s'était échappée de chez lui pour aller se tuer? Durant une seconde il eut devant les yeux cette horrible hallucination : l'ombre d'un quai, la grande nappe obscure et mouvance du fleuve, et un corps de femme roulé par cette eau glacée. A son tour, il s'élança. Il descendit l'escalier quatre marches par quatre marches. Une femme était sur le trottoir, qui s'en allait vers les Champs-Elysées. Il se précipita. Ce n'était pas elle. Il gagna l'avenue^ pleine d'un fourmillement de passants et de voi-
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tures. Comment la retrouver dans cette foule ? Comment deviner de quel côté la malheureuse s était enfuie? Une bruine tombait. Il héla vainement plusieurs voitures, et seulement au rondpoint il put en arrêter une. Il donna au cocher Fadr^ssc de la rue de La Rochefoucauld et le long du chemin, il connut, lui aussi, une angoisse poussée jusqu'à la folie. Mais déjà il était au bas de la rue, et devant le petit hôtel. Ce fut avec un tremblement de tout son cœur qu'il tira la sonnette de la porte et qu'il demanda au domestique si M™* Chazel était rentrée. Sur la réponse affirmative de cet homme^ il faillit tomber à terre par l'excès de son émotion. Et tout de suite, car le jeu des passions nous fait sans cesse nous heurter à ces mille riens de l'existence, il se trouva comme sot devant cet homme qui s effaçait pour le laisser passer. Comment supporter la présence d'Hélène à cette minute, et surtout celle d'Alfred.^ Il balbutia une phrase, prétextant une course oubliée et disant qu'il reviendrait dans la soirée. Il se rejeta dans son fiacre : « La pensée de son fils l'aura sauvée ! . . . se dit-il, d\\ moins je ne suis pas un meur* trier I »
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u E LQU ES jours apres cette scène^ Armand envoyait à Chazel une lettre datée de Londres où il s'excusait de n'avoir pu serrer la main à ses amis avant son départ définitif. Remettre les pieds dans le petit hôtel de la rue de La Rochefoucauld^ revoir les deux êtres dont il avait brisé la vie^ sans que ni l'un ni l'autre eussent trouvé pour lui autre chose que des paroles de confiance ou de pardon^ assister de nouveau à ces agonies morales dont chaque soupir lui retentissait jusqu'au fond de l'âme d'une manière intolérable, cet effort avait été au-dessus de son énergie actuelle. U s'était dit, en pensanr
d'une part aux mélancolies probables d'Alfred, à Hélène de l'autre et à la vie qu eUe allait mener, dans cette banqueroute de toutes les pudeurs et de tous les sentiments : « Cela est horrible, mais je n'y peux rien. Il faut oublier... » Et pour mettre des pedts faits entre son chagrin et lui, suivant une de ses maximes favorites, il avait hâté son voyage en Angleterre. Durant les années de sa jeunesse, cruellement désœuvrée et vide, il avait de son mieux trompé l'ennui par un vagabondage cosmopolite. Il s'était fait ainsi à travers l'Europe trois ou quatre centres de société. A Londres surtout, il avait une vie toute préparée : un appartement dans Bolton-Street à côté de Piccadilly, deux clubs où trouver l'hospitalité, vingt maisons où être reçu conmie un ami. Mais cette année-là, quand il se fut installé, comme d'habitude, dans les trois chambres meublées qui lui étaient réservées^ il se sentit incapable de s'engager tout de suite parmi le tourbillon du monde. Il se dit : ce Je porterai mes cartes dans quelques jours... » Les quelques jours se passèrent et sa répugnance fut la même à revoir des personnes connues. Il laissa une semaine s'écouler ainsi, deux semaines, croit
semaines, et il continuait d'éprouver jne invincible aversion pour toute causerie et pour coûte réunion, pour toute chose et pour tout être. Il en vint à ne se promener que le soir, afin d'évi^» ter plus sûrement la face humaine. S'il sortait en plein jour, c'était pour prendre une de ces voitures à deux roues dont le cocher est juché haut par derrière, et dont le cheval trotte si vite. Sans but, indéfiniment, il se faisait conduire à travers les interminables rues de l'énorme ville. Les petites maisons noires succédaient aux petites maisons noires, de loin en loin s'ouvraient des squares avec une grille et des arbres pauvres, une place avec quelque statue aux teintes salies, un parc démesuré avec des gazons broutés par des troupeaux. Sur la monstrueuse fourmilière s'étendait la voûte d'un ciel de suie ; quelquefois un brouillard jaune noyait tout ce ciel, d'autres fois la brume crevait en une pluie battante, ou bien c'était un vague et froid azur où semblait flotter de la poussière de charbon. Un peuple se pressait dans ces rues, mais Armand ne reconnaissait pas un visage, et il allait ainsi des heures entières, seul avec sa pensée, comme il se réveillait, comme il s'habillait, conmie il
mangeait, — avec cette pensée toujours présente, et toujours pareille à elle-même.
Que lui montrait-elle donc, cette torturante et fixe pensée ? Sans cesse et sans cesse Hélène, et la confession affreuse de leur dernière entrevue se représentait en tous ses détails, et il voyait Faction, qu'elle avait avouée en des termes si implacablement précis et nets. Elle s'évoquait devant lui, entre les bras de Varades ; car il se disait qu'après cette première crise de désespoir elle y serait retombée, et la vision lui infligeait un sentiment qu'il comparait de nouveau à un poids sur son cœur qui l'écrasait de tristesse. Ce morne poids s'y était abattu, le jour où elle s'était lamentée si tragiquement dans le salon de la rue Lincoln. Et comme alors il éprouvait une oppression intolérable à se savoir la cause de la misère de cette femme. Sans doute, après cette intrigue avec Varades, elle en aurait d'autres. Est-ce qu'on s'arrête jamais sur cette pente glissante, qui va du second amant au dixième?
Quand on a perdu l'habitude et la force de s'honorer soi-même, principe unique de toute dignité, quelle digue opposer au flot envahissant des tentations et des curiosités.^ Hélène 4aiû
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belle^ on la courtiserait. Ces chutes successives s'accomplissaient là, sous ses yeux, par avance, et il ne pouvait rien pour les empêcher, et c'était lui, comme elle l'avait crié à travers ses larmes, lui qui Tavait perdue. Devant l'image de la vie de cette femme, il se trouvait placé comme devant un être auquel il aurait de ses mains versé du poison. La mortelle décomposition de la face, la froide sueur, les effrayantes convulsions, comment les empêcher, lorsque la funeste drogue roule dans le sang ? Ce venin de l'adultère, dont il avait infecté cette créature, accomplirait son oeuvre de destruction. Quelle excuse avait-il d avoir fait cela.'^ Aucune, puisqu'il Favait prise sans l'aimer. Oui, si seulement il l'avait aimée, s'il lui avait rendu un peu de bonheur en échange du don de sa personne ! Mais à l'abaissement inévitable de la faute il avait joint cet autre principe d'abaissement, la plus cruelle désillusion. D'une enfant riche d'espérances, égarée par une recherche généreuse de ce qu'il y a de plus haut dans le sentiment, qu'avait-il fait? Une désabusée en quête d'oubli. Com^nent serait-elle dans une année, et puis dans une autre et une autre année? Il se répétait la phrase célè-
bre : « c4ll the perf urnes of oArabia will no: swee-^ un this Unie hand... Tous les parfums de TArabie ne laveront pas cette petite main.. » Et il pliait sous le poids du remords, — si lourd, ah ! si cruellement lourd qu'il ne pouvait plus rien éprouver que cet accablant, ce continu écrasement sous ridée de l'action commise.
« L'absurde machine que l'homme, songeait-il, et la méprisable faiblesse que cette angoisse ! Pour que ce remords fût justifié, il faudrait que je fusse coupable, c'est-à-dire responsable et libre. Est-ce que la liberté n'est pas un vain mot, et par suite le bien et le mal, la vertu et le ^ce.\.. » U avait dans sa jeunesse beaucoup pensé à ces questions et admis comme exacts les principaux arguments modernes contre le libre arbitre. Il s'étudiait à détruire, en se les appliquant à lui-même, le malaise moral dont il était atteint : « Qui suis-je ? reprenait-il, le produit d'une certaine hérédité, placé dans de certains milieux. Les circonstances une fois données, je devais sentir comme j'ai senti, penser comme j'ai pensé, vouloir comme j'ai voulu... » Et il décomposait sa propre personne en ses éléments, ainsi que cela lui était arrivé trop souvent dans
ses périodes d'Hamlétisme, comme il appelait ses crises de paralysie intime à force d'analyse. Il reconnaissait dans l'absence de la vie de famille l'origine première de son égoïsme 5 il se rendait compte que le collège avait sali trop tôt son imagination, la vue des tueries de la guerre civile éveillé trop tôt sa misanthropie. Il se voyait perdant sa foi religieuse par de précoces lectures, se désintéressant de toute ambition faute d'une cause à laquelle il crût, et parce qu'il était assez riche pour vi/re hors de métier. Puis il regardait se dérouler la longue, l'inutile et fatale série de ses expériences amoureuses jusqu'à l'heure où il avait rencontré M""® Chazel. « Comment Taurais-je jugée autrement que je ne l'ai jugée? continua-t-il. Elle s'est quasi jetée à ma tête. Pouvais-je comprendre que c'était la folie d'une nature romanesque, déraisonnable, mais sincère ? J'ai cru qu'elle était une femme comme les autres. Je l'ai cru et je devais le croire... » Il s'enfonçait ce mot de nécessité : ce je devais » dans le cœur, comme un levier avec lequel il soulèverait le poids de son remords, et le poids était là, toujours. Il avait beau lutter; quelque chose en lui de plus fort que lui-même le con-
traignait a se considérée comme lauceur de la perte de cette femme. Il s'évertuait alors à inventer un autre procédé d'allégement. Il revenait en imagination vers toutes les étapes de leur commune aventure, et, sur ce chemin de perdition, il allait recherchant les carrefours, les moments où il aurait pu s'engager et l'engager sur une autre route. Durant les premières semaines du séjour des Chazel à Paris, pourquoi, se promenant avec Hélène, avait-il eu le soin de se donner auprès d'elle une attitude sentimentale } Afin de parler à sa rêverie, et de l'induire en curiosité. Aurait-il pu s'en empêcher } « Non, répondait -il avec colère, la séduction est dans ma nature;, comme la chasse dans la nature du lévrier... » Un instant était venu où il avait constaté qu'Hélène commençait à l'aimer. Aurait-il pu s'effacer de sa vie, alors ? Oui, s'il avait cru être son premier amour. Mais est-ce qu'on s'ordonne de croire ceci ou cela, de penser d'une manière ou bien d'une autre ? Que n'eût-il pas donné aujourd'hui pour juger Hélène commeilfkisait alors, et cela était impossible, conune il avait été impossible qu'il la jugeât durant cette période, comme aujourd'hui ! La veille de leur premier
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rendez-vous, il se revoyait hésitant, sur le point de lui écrire une lettre de vérité, afin de rompre avant la minute irréparable. Mais pouvait-il empêcher que telle ou telle image ne vînt assiéger sa pensée et retenir sa plume ? Pendant les quelques mois de leur liaison, il ne lavait pas aimée, et, par sa sécheresse, il lavait martyrisée. Est-ce que Témotion se commande, et la tendresse ? S'il avait rompu avec elle brutalement, c était là encore un effet de la puissance des images sur la volonté humaine. La vision du chagrin de son ami avait été plus forte en lui que la vision du chagrin de sa maîtresse. Il saisissait, comme à la loupe, le mécanisme intérieur dont ses actes avaient été le signe visible, l'aboutissement dernier ; il s'abîmait dans cette contemplation minutieuse de son passé... N'importe! le poids de son remords était toujours là. Il parvenait à convaincre son esprit, et cette conviction ne soulageait pas son cœur. C'était sa conscience, comme dit le langage vulgaire, qui le suppliciait. Mais la conscience, qu'est-ce d'autre qu'une illusion } Une pierre lancée et qui se sentirait rouler sans même savoir qu'une main Ta lancée, se croirait, elle aussi, la cause de son mouvement.
Sa conscience lui reprocherait l'écrasement des brins d'herbe sur son passage. Le remords naîtrait en elle. « Si j'avais un fantôme devant les yeux, par suite d'une hallucination, concluait Armand, en prendrais -je la foi aux revenants?... Je me dirais que je vois un fantôme, une forme vaine, que l'état de mes organes m'inflige cette obsession, et ce serait tout. Souffrons de notre fantôme, s'il le faut, mais n y croyons pas. »
Soit, le bien, le mal, le remords, la conscience, la liberté, — autant d'apparences sans réalité, d'ombres sans corps! Mais une réalité indiscutable, c'était la perte d'une âme, et qu'une redoutable destinée eût fait de lui Tinstrument de cette perte. Une âme perdue?... Il y a donc une vie et une mort des âmes, quelque chose qui les nourrit et quelque chose qui les détruit, comme une damnation et comme un salut spirituels. Il pensait alors à l'âme d'Hélène avant ce désastre final, et tous les épisodes de leur commun passé lui revenant à la fois, il les interprétait et les comprenait. Maintenant qu'il savait la vérité sur elle et combien il l'avait mal jugée, les moindres faits de ce passé revêtaient une signification inattendue. Les passages de silence de sa
triste amie, ses mélancolies, ses efTuslons, se représentaient à lui tour à tour, et chaque souvenir lui révélait à la fois et sa propre ingratitude et la force du sentiment qu'il avait inspiré. Que cette *me de femme était vivante alors ! Qu elle était doble même dans la faute ! Quelle richesse dans cette sensibilité! Quelle plénitude dans ces émotions ! Quelle profondeur dans ce chagrin, et quel magnifique élan vers un inaccessible bonheur ! Et aujourd'hui, sur cette même âme, quelle souillure ineffaçable !... Ses réflexions se portaient sur Alfred, il se rappelait son dernier entretien avec cet homme indignement trompé.
Celui-là aussi possédait une âme vivante d'où jaillissaient, comme des sources bienfaisantes, la tendresse et la loyauté, toutes les puissances de croire et d'aimer. Armand ramenait alors sa pensée sur lui-même : « Ah ! c'est moi, disait-il, moi dont Tâme est morte ! ... » Il remontait le cours de sa jeunesse. Il se voyait jeune et incapable de dévouer son activité à une foi idéale, libertin et incapable de fixer son cœur dans un sentiment, — impuissant, lui, à sedonner, à croire, à aimer ! Il repassait la liste fatale que sa vanité de séducteur avait dressée, au moins autant que
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sa curioaité de débauché. Il recherchait le nom et le visage des femmes qui s'étaient données à lui, depuis celles qui lui avaient appartenu dans des chambres infâmes où les glaces de Talcôve et du plafond multiplient la blancheur des nudités, jusqu'à celles qu'il avait possédées pudiquement et qui réclamaient autour des caresses lombre des rideaux baissés. Qu'avait-il fait des unes et des autres, des passionnées et des vénales, des romanesques et des dépravées, de la petite Aline et de Juliette, de M*"* de Rugle et d'Hélène? Des instruments de sensation, et rien de plus. Se souvenait-il d'une seule à laquelle il eût été bon, secourable, et qui valût mieux aprèî l'avoir connu ? Aux prostituées, il avait fait com mettre un acte de prostitution entre ^nille autres. Les adultères avaient menti une fois encore, à cause de lui. Son âme netait pas sevlevienc morte, elle avait répandu autour d'elle Ip contagion de sa mort intime. Avec son intelligence aiguë, avec son imagination rare, avec tous les outils de supériorité que la fortune lui Avai^ mis aux mains, quelle besogne accomplissair-iî aepuis sa jeunesse ? Et tout cela pour finir par /'assassinat moral d'une femme qui avait cru en lui 1 . . • Le
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poids augmentait de lourdeur alors, et il se débattait de nouveau. « La vie et la mort de lame ! Des mots! des mots!... Une légère altération cérébrale, et lame est changée... Au microscope, on découvrirait la petite disposition de cellules qui veut que je naie jamais aimé... Mais pourquoi, ajoutait-il, cette âme vit-elle par certaines idées et meurt-elle par d'autres ? Pourquoi } Je n'en sais rien; il y a tant d'autres choses que je ne sais pas. Je parle du cerveau. Qu'est-ce que le cerveau.^ C'est de la matière. Et qu'est-ce que la matière ?.,. On ne connaît rien, on ne comprend rien. A quoi bon demander : Pourquoi ceci, et pourquoi cela } Il n'y a qu'une seule question : Pourquoi tout? Et la seule chose que nous sachions véritablement, c'est que nous ne saurons jamais la réponse à cette question -là... » Il apercevait le gouffre de mystère, l'abîme d'inconnaissable que la science constate à la base de toute pensée et de toute existence. Par-dessous le problème de sa destinée particulière, il touchait au problème de toute destinée, et sa douleur morale était si intense qu'il éprouvait la tentation d'interpréter dans un sens consolateur ce mystère oîi il se sentait noyé. Pourquoi le mot
de cette énigme de la vie, indéchiffrable par la raison, de Taveu même de cette raison, ne seraitil pas un mot sauveur, un mot qui réparerai:
l'universelle détresse d'ici-bas, qui rendrait la vie aux âmes mortes, comme son âme, la paix profonde aux consciences bourrelées, comme sa conscience? Pourquoi n'y aurait -il pas un cœur pareil à notre cœur et capable de nous plaindre au centre de cette nature, qui nous a produits cependant, nous, avec notre façon amère ou tendre de sentir, nous, avec notre appétit d'idéal et nos défaillances, avec notre grandeur et notre bassesse?... « Mais alors, songeait-ilj Dieu existerait!... Je pourrais me jeter à genoux à cette heure où je souffre, et dire : Notre Père qui êtes aux cieux... Notre Père!... » Quand le jeune homme en arrivait à ce point de son raisonnement, les larmes lui montaient aux yeux. Lui qui n'avait connu ni son père ni sa mère, cette seule phrase de la sublime oraison lui causait une émotion inexprimable. . . Puis il se raidissait aussitôt. Des idées lui venaient, plus fortes que cette mystique effusion. Il discutait contre son coeur avec son Cbprit, et son esprit l'emportait toujours. Les objections contre Dieu, tirées de
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Texistence du mal, prenaient corps devant lui. Comment concilier une bonté de père avetxette loi de réversibilité qui veut que les fautes des uns retombent sans cesse sur les autres } Entre Hélène et lui, lequel était coupable .î^ Lui... Lequel des deux avait commis un crime d amour? Lui, en séduisant cette femme sans Faimer, uniquement pour satisfaire un caprice d'orgueil, d'ennui et de sensualité. . . Qui était puni? Hélène. Entre cette dernière et Alfred, qui était coupable? Hélène. Qui souffrait? Alfred. Ainsi le péché de chacun, s'il y a péché, porte son fruit empoisonné dans l'âme d'un autre, et la même solidarité gouverne tous les rapports des hommes entre eux. Les fils expient pour les pères, les justes pour les méchants, les innocents pour les coupables ! Ah ! comment croire, en présence de cette transmission ininterrompue de misères, à l'existence d'un principe de jusdce et de bonté dans cet obscur au delà des jours? « Non, se disait Armand, de même que les fautes sont produites par les nécessités combinées de<i circonstances et des tempéraments, les conséquences des sictes sont distribuées au hasard, — du moins ici-bas... » L'effusion mystique reprenait
alors: «Ici-bas? Y aurait-il donc un autre monde donc celui-ci ne serait que la figure ou la préparation? Mais comment aucun lien entre celui-ci et l'autre ? Comment aucun secours, aux heures de détresse ? Ah ! s'il était un père céleste, toute souffrance ne serait-elle pas pour lui une prière?... » A travers le tumulte de tant d'idées contradictoires, cet honmie malheureux apercevait le grand, Tunique problème de la vie humaine, et que la religion seule résout, celui de savoir s'il y a par delà nos jours bornés, nos sensations courtes ^ nos actions passagères, quelque chose qui ne passe pas et qui puisse contenter notre faim et notre soif d'infini.
Armand devait peut-être redevenir religieux un jour; à l'heure présente il ne l'était pas, et il se répondait à lui-même : « S'il n'y a rien, pourquoi ces affreux remords ? S'il y a quelque chose, pourquoi ne puis-je ni le concevoir avec mon esprit, ni le ressentir avec mon cœur ? Comment finir cette intolérable angoisse ? Comment soulever ce poids dont j étouffe?... »
Les faits principaux de ces mornes journées furent quelques lettres d'Alfred, toutes remplies d affection et de plaintes sur la santéi de sa fenune.
la tristesse de son intérieur^, les inquiétudes de l'avenir Ainsi Hélène continuait d'être malheureuse, ce Ah ! songeait Armand, il est possible que ces mots, le bien et le mal, l'âme et Dieu, n'aient aucune espèce de sens. Voilà des milliers d'années que les philosophes disputent à leur sujet, sans conclure; que les religions se succèdent et s'écroulent. J'ai mesuré l'impuissance de la raison, et je n'ai pas la foi. Mais il n'y a besoin ai de raison ni de foi pour savoir qu'il existe de la misère humaine et que nous devons tout faire pour n'être pas la cause de cette misère...»
Que nous devons .\.. Comme si nous étions libres! Mais libres ou non, laissons-nous aller à sentir cette misère et à la plaindre ! Quand le jeune homme s'engageait sur ce chemin nouveau de la pitié, il éprouvait, non pas un soulagement absolu de son remords, mais une sorte de tendresse désespérée qui lui humectait enfin le cœur. Il se représentait Hélène dans son passé, tel que ses confidences le lui avaient révélé, toute petite fille, et il la plaignait de sa triste enfance et de sa jeunesse opprimée. Il la plaignait de son mariage et du divorce moral qui l'avait . séparée d'Alfred. Il la plaignait de lavoir
connu, lui, Armand, des paroles qu'il lui avait dites et auxquelles elle avait cru, des baisers qu'il lui avait demandés et quelle lui avait donnés. Mais de cette seconde chute surtout, de cette frénésie qui 1 avait jetée aux bras de Varades, il la plaignait, passionnément, et de toutes les fautes auxquelles cette première faute Tentraînerait. Il la plaignait detre née, de respirer, de subir une inéluctable fatalité. Il la sentait vivante maintenant, plus qu'aux jours où il lavait à lui, perdue d'émotions sur sa poitrine. Par une sorte d'étrange transposition d'âme, il souffrait les douleurs de la maîtresse dont il n'avait pu partager les joies. Il habitait en pensée ce cœur malade et l'impression de pitié devenait si forte, si pleine, qu'elle débordait de lui sur toute la vie. Le soir, lorsqu'il se promenait à pied le long des rues et qu'il arrivait aux sinistres carrefours de Haymarket et de Regent's Street, la vue des filles des divers pays qui erraient là par tous les temps le remuait jusqu'au fond de l'âme. Elles marchaient dans leurs toilettes sombres, et interpellaient les passants en toiate espèce d'idiomes. 11 y avait là de grandes et lourdes Allemandes, de fines Franj^aisef^ct des
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Anglaises reconnaissables à leurs visages restés souvent candides. La plupart étaient vieilles, avec des lueurs féroces dans le regard. Quelles lamentables aventures, criminelles peut-être^ avaient jeté ces étrangères loin de leur patrie sous un ciel toujours brouillé, sur le pavé de ces rues implacablement traversées par TafFairement du négoce ? Et les jeunes, au profil d'ange, — car il y en avait ainsi, — quelle mélancolie de les voir qui poussaient la porte des marchands de liqueurs et buvaient d'un trait de grands verres d'eau-de-vie ! Elles sortaient, avec un peu de rose aux commettes, et recommençaient leur pèlerinage d'infamie, réchauffées par cette gorgée d'alcool contre le rude climat, les ondées subites, l'acre brouillard. Armand les regardait aller, venir, aborder celui-ci, injurier celui-là, causer entre elles, et c'était tout un peuple de ces damnées qui se pressait dans ces rues. Oui, des damnées, car rien ne les sauverait, non plus que les prostituées du luxe, qui vont à la chasse de l'homme avec des diamants et des chevaux, non plus que les adultères, victimes de la recherche des sensations nouvelles. Rien ne les jauverait, car il n'y a rien qui sauve I Cependant il aiTi-
vait au jeune homme de passer devant des temples et de se souvenir que des milliers de créatures croient à un sauveur. « Mais si je n'y crois pas, se demandait-il, est-ce ma faute ? Le vrai sauveur serait celui qui sauverait même les incrédules, même les renégats, même les révoltés, même ceux qui ne se repentent pas, — puisque ce sont les plus à plaindre!... — Non, il n'y a pas de rédemption, et le Christ est mort vainement... » Il apercevait alors la vie comme Tceuvre d'une nécessité aveugle et destructrice, d'une force mauvaise qui pousse les êtres à se perdre les uns les autres. La prostitution en bas, Tadultère en haut, voilà ce qu a produit le plus noble des sentiments humains, l'amour. La civilisadon lui apparaissait comme uneimmenseorgieoù les mets sont plus nombreux, les vins plus chauds, les convives en plus grande foule ; mais le pain du rachat, sur quel plat mystique le trouveront les affamés de pardon? Cependant l'orgie ronfle et gronde, les femmes offrent le fruit de leur bouche rouge, un hymne colossal d'allégresse enveloppe les enivrements, de seconde en seconde un des assistanis roule sous la table, foudroyé par la mort qui prend ses victimes au
hasard 5 il est remplacé par un autre, et si vite qu'on ne remarque même pas cette disparition, et c'est la joie qui passe sur tous ces fronts, qui rit dans tous ces yeux. La joie ? pourvu qu'on ne pense pas à sa propre détresse, et encore avec du courage on supporte ses misères, à soi 3 mais la misère d'un autre, où trouver le courage de la supporter quand on Ta soi-même causée? Et subitement les visions s'effaçaient, et les théories, et les rêveries, pour laisser la place à la seule image d'Hélène agonisante, ou bien d'Hélène dépravée, et de ces deux images, Armand n'aurait su dire laquelle torturait le plus sa pensée.
— « Est-ce que je l'aimerais, se demandait-il un matin en se levant, et ce que je prends pour du remords* serait-il simplement de l'amour.^ » 11 lui fut impossible de répondre à cette question. Quand on aime, on conçoit le bonheur par la femme qu'on aime, et comment imaginer une seule minute de bonheur par Hélène, maintenant? Il pouvait revenir à Paris, tenter de renouer avec elle, l'enlever, l'emmener dans un pays où tout serait étranger, où ils oublieraient ! Il sentait que les pires folies, commises pour elle^ n'effacerait rien de son angoisse présente.
Une laimait donc pas. Mais alors, pourquoi ce cruel battement du cœur à la seule idée de Faction où le désespoir Tavait entraînée ? Pourquoi cette anxiété continuelle qui le faisait s'arrêter, les mains tremblantes, devant les lettres de Chazel, avant de les. ouvrir, comme s'il allait y lire Tannonce de quelque aventure nouvelle, enfin découverte par ce malheureux homme ? Pourquoi ne pouvait-il ni prendre un livre, ni s'asseoir à table, ni sortir, ni entrer, sans que le spectre de cette femme fût auprès de lui? Une l'avait pas tuée, pourtant, il n'avait pas versé ce sang avec ses mains... Pourquoi cet infatigable retour vers leurs relations communes, avec cette réflexion éternelle, pour fond désespéré : « Si j'avais su? » S'il avait su le prix de ce qu elle lui donnait quand elle le lui donnait, s'il avait senti comme il sentait à l'époque où elle venait s'abattre si tendrement, si sincèrement sur son cœur, s'il avait eu dans le cœur pour elle ce qu'il y avait maintenant, alors... alors, il l'aurait aimée... Il l'aurait aimée ! . .. Cette impuissance de parvenir à l'émotion pleine, le martyre de Tégoïsme dont il avait été la victime, ses sécheresses, ses rancœurs stériles, son rongement d'esprit dans la solitude et
la détresse, toutes ces misères morales auraient pris fin, s'il avait eu le cœur plus simple, s'il avait compris, s'il avait cru ! Il croyait en elle maintenant, et c'était trop tard. Il la comprenait quand elle avait cessé d'être pure. Il l'aimait quand elle avait subi la souillure des caresses d'un autre. Il découvrait qu'il avait passé à côté du bonheur, quand le palais enchanté qu'il avait traversé sans le voir lui était ferme pour toujours. Il se prenait à la chérir, comme une morte à laquelle il ne pourrait plus jamais parler,, , Mais une morte demeure à l'abri des souillures, et Hélène.^ — « Tous les parfums de l'Arabie... » répétait-il en se trottant la main comme la reine sanglante. Le poids était de nouveau sur son cœur.,. Comment jamais l'ôter.^... Si cependant ce remords n'était qu*un mirage nourri par l'absence ! Quand les enfants ont peur d'une forme vague dans la nuit, quel remède emploie leur père ? Il les mène à l'objet de leur épouvante, et de toucher cet objet guérit cette panique. S'il essayait, lui aussi, de et remède ? S'il revoyait Hélène et mesurait de ses yeux le mal qu'il lui avait fait ? « Il n'y a plus que ce procédé à tenter, » S€ dit-il un jour, et il se décida brusquement à re-
gagner Paris. Il avait passé plus de six semaines à se manger ainsi le cœur.
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UEL charmant et coquet Paris d'été Armand traversa pour aller de la rue Lincoln à la rue de La Rochefoucauld au lendemain de son retour ! Il était deux heures; un rien de brise frissonnait dans les feuilles vertes des arbres des Champs-Elysées, les voitures roulaient gaiement. C'était une de ces lumières qui rendent jolies toutes les femmes^ mais il avait les ténèbres en lui. Ses souvenirs se levaient des pavés pour lui faire une mélancolique escorte, et en particulier ceux de la nuit froide d'hiver où il avait passé à pied par cette même avenue, la veille de leur premier rendezvous. Il ne s'était pas écoulé une année entière
depuis lors. Comme le temps est rapide, et qu'il emporte avec lui de chances de bonheur ! Certes, il était triste à mourir, cette nuit-là, mais pas de la même tristesse qu'aujourd'hui, et cependant il reconnaissait que cette tristesse d'aujourd'hui valait mieux que celle d'alors. Il n'agirait plus comme il avait agi. Son remords l'avait donc purifié en le torturant? Il y a donc une source d'ennoblissement dans la douleur.'^ Mais à quoi bon cette noblesse si elle ne sert qu'à montrer quel criminel usage nous avons fait de nos puissances ? — Il passa devant le marché de la Madeleine, et respira, dans le vent tiède, l'arôme des bouquets et des plantes. Il se rappela que l'hiver dernier, il apportait des violettes à sa maîtresse. Elle mettait chaque fois une de ces violettes entre les feuillets d'un de ses livres préférés. Il y en avait un qui était tout rempli de ces tendres reliques, un qu'elle lui avait prêté un jour, avec ces mots écrits de sa main sur la première page: « Prendre garde à mes petites fleurs... » Signe enfantin et adorable du souci de tendresse qu'elle attachait aux moindres détails de leur commun roman ! Cette tendresse passionnée qu'il lui avait inspirée ^ au'en avait-il fait si*
non un moyen de perdition?... Enfin, il était devant la porte du peut hôtel. Il sonna, et à peine entrait-il dans 1 étroite cour , qu'une voix joyeuse s'écria: « Monsieur de Quernel...
Monsieur de Quernel... » et le petit Henri Chazel, qui se préparait à sortir avec sa bonne, courut vers lui afin de lui faire fête. Cet accueil de Tenfant redoubla encore la mélancolie de ce retour. Armand souffrit de rencontrer un éclair d'affection dans les yeux du fils de la femme qu'il avait torturée et de l'homme qu'il avait trahi, et il demanda :
— « Ton père est à la maison ?
— « Il est sorti, répliqua Henri, mais maman y est. Elle a été bien malade pendant votre voyage...
— « Et maintenant .\ . .
— « Elle va mieux, » fit le petit garçon...
Déjà sa bonne Tentraînait, et de Querne pénétrait dans 1 étroit vestibule, il gravissait Tescalier de bois garni d'un tapis rouge qui menait au salon d'Hélène. La face des choses n'avait pas bougé, de ces choses qui l'avaient vu si allègrement projeter et commettre ce crime d'amour dont il subissait depuis deux mois Taffreuse expia/^ion!
Cet escalier de la maison d'un ami d'enfance, comme son pied avait été léger à en franchir les marches basses, pour s'en aller outrager cet ami ! Où nos pas nous conduisent-ils, à notre insu ? Il fut introduit dans le salon où il avait donné tant de baisers à sa maîtresse, comme un voleur, aussitôt le maître du logis parti. Pourquoi ces actions lavaient-elles laissé indifférent à cette époque, et pourquoi la place malade de sa sensibilité en saignait-elle aujourd'hui si cruellement.^ Le domestique avait jeté son nom en ouvrant la porte. Hélène, qui était assise auprès de la fenêtre et qui travaillait, releva la tête en posant son ouvrage sur ses genoux. Il vit son visage, encore plus amaigri qu'au jour de leur dernière entrevue, et ses traits se décomposer, comme si elle allait se trouver mal. D'un coup, il aperçue l'œuvre de ravage accomplie par le chagrin : les yeux s'étaient creusés, la bouche s'était tirée, le menton aminci, et, détail qui le toucha plus que tout le reste, la robe grise, une robe qu'il lui connaissait de l'été dernier, faisait à la place des épaules des plis qui attestaient le dépérissement de tout ce pauvre corps. Elle ne lui die pas une parole, et lui aussi demeura une minute
UN CRIME D AMOUR. igf
sans parler. Machinalement, il chercha des yeux le fauteuil bas qu'il roulait autrefois près d'elle pour mieux causer. Ce fauteuil avait disparu, ainsi que la chaise longue, posée jadis en travers au coin de la cheminée. Ils avaient eu tant de soirées d'intimité ensemble, assis, elle sur cette chaise longue, lui sur ce fauteuil!... C'était sans doute afin d'oublier ces scènes de tendresse que la femme abandonnée avait exilé ces meubles de sa pièce intime. — S'il avait su la vraie raison de ce changement! — Il se mit sur une chaise à côté d'elle, et, lui prenant la main, il lui dit : — a Je suis venu vous demander de me pardonner. . . » Elle retira cette petite main dont il avait pu sentir le tremblement presque convulsif. Elle le regardait avec des yeux d'une profondeur singulière. Le point noir de la pupille se dilatait étrangement. Puis, d'une voix abaissée, presque éteinte, elle répondit :
— « Je n'ai pas à vous pardonner... Si vous m'avez rendue malheureuse, ce n'a jamais été votre faute... Ah! continua-t-elle, j'ai bien changé... j'ai été malade, très malade, mais j'ai voulu vivre, pour mon fils... et pour vous aussi, pour que vous n'eussiez pas cela sur la con»*
cience... Durant tant de nuits passées dans la fièvre, j'ai tant pensé à vous ! . . . Non, ce n'était pas votre faute si vous ne pouviez pas me croire. . . Mon Dieu! je vous ai tant plaint!... »
Il écoutait avec une reconnaissance infinie ces mots de charité sortir d'une bouche à laquelle son injustice avait arraché tant de sanglots. Pour une minute ce pardon qui lui venait de sa victime fondait en tendresse le poids des remords dont il avait tant cherché l'allégement, mais en vain, et il lui dit, avec un accent de profonde émotion :
— ce Comme je vous ai fait souffrir !
— a Ne vous le reprochez pas, » dit-elle avec cette angélique douceur qui lui causait une si singulière impression de tristesse à la fois et de consolation, — de tristesse, car cette douceur était le signe d'une telle brisure; de consolation, car ce baume de pitié s'insinuait jusqu'aux plus secrets replis de son cœur blessé : « Oui, continua-t-elle en secouant la tête, c'est cette souffrance qui m'a sauvée, c'est par elle que j'ai jugé ma vie... Quand nous nous sommes quittés comme vous savez, je suis revenue ici presque folle, j'ai dû prendre le lit pour bien des jours, et sans cesse je trouvais les yeux de l'homme que
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j'avais trompé fixés sur moi avec tant de dévouement et de tristesse ! . . . Par ce que je souffrais, j'ai compris ce que j'avais fait souffrir et le mal que j'avais répandu autour de moi. La honte où j'avais roulé m'est apparue, et, devant la mort, je me suis juré de tout essayer pour redevenir une honnête femme. . . » Elle s'arrêta, il vit distinctement quelle voulait lui parler de l'autre, lui dire que cet homme n'avait plus été reçu chez elle 5 mais son silence après cette dernière phrase n'était-il pas assez éloquent? Et elle reprit: « Et puis, ça été pour vous encore... Vous donner ce remords de m' avoir perdue... Ah! l'égarement de l'injustice a pu seul me pousser à cette indigne vengeance. Mais je vous avais vu pleurer... Je songeais: Il me reviendra un jour, s'il souffre, et s'il ne souffre pas, pourquoi le faire souffrir .>... Mais non, il me reviendra et je lui dirai qu'il vive en paix... Il n'y a plus rien dans mon existence que mon devoir envers mon fils et envers son père, et, il faut que vous le sachiez, je n'ai trouvé la force de cette résolution que dans ce qui me restait de ma tendresse pour vous... Mais j'ai peut-être le droit de vous demander une promesse en échange de ce que je vous ai
donné... » Elle ajouta d'une voix profonde:
« Par souvenir de moi, caf il faudra que nous ne nous voyons plus^ dites que jamais vous ne marcherez sur un cœur, que vous respecterez le sentiment partout où vous le rencontrerez... » Il se taisait. Ces dernières paroles, en lui révélant la transformation accomplie dans cette âme par son martyre, le rassuraient sur l'inquiétude horrible de ces cruelles semaines de Londres. Après avoir aperçu tout ce que peut multiplier de ruines l'égoïste et défiante injustice, il sentait la suprême bienfaisance de la pitié.
C'était pour avoir eu pitié des remords de son amant, pitié de l'amour de son mari, pitié de l'avenir de son fils qu'Hélène s'était arrêtée sur le fatal chemin. C'était par la pitié qu'elle effaçait tout de leur triste et sombre passé. C'était par la pitié pour son mari et pour son fils encore qu'elle trouverait peut-être le moyen de vivre une vie de réparation, pourvu que luimême Armand eût pitié d'elle et qu'il ly aiaât. — Ainsi le principe de salut qu'il n^avait pu obtenir de l'impuissante raison et que les dogmes de la foi ne lui avaient pas donné, puisqu'il n'y croyait pas, il le rencontrait dans cette vertu de la
charité qui se passe de toutes les démonstrations et de toutes les révélations, — mais n est-elle pas la révélation permanente et suprême? — Et il éprouva qu'une chose venait de naître en lui, avec laquelle il pourrait toujours trouver des raisons de vivre et d'agir: la religion de la souffrance humaine.
Paris. — Octobre 188$ — Janvier 18S6.