LA PHYSIQUE FRANÇAISE EN
Pour apprécier équitablement la contribution de la France aux progrès accomplis en ces cinquante dernières années dans le domaine de la physique, il convient de se rendre compte tout d'abord de l'état où cette science était parvienne dans notre pays vers la fin du second Empire.
La première moitié du xix' siècle avait vu se produire un prodigieux épanouissement de cet arbre que Descartes et Pascal avaient, pour ainsi dire, planté; toutes les branches portèrent alors des fruits magnifiques : chaleur, optique, électricité, étude des propriétés mécaniques des corps, fournirent une riche récolte. La théorie et la pratique se développèrent avec la même vigueur; les applications qui suivirent immédiatement les découvertes désintéressées et qui, comme celles de la puissance motrice de la vapeur et de la télégraphie électrique, apportèrent aux conditions de la vie humaine de profondes modifications, firent comprendre, d'une manière saisissante, même aux plus ignorants, la grandeur et la haute utilité de la Science.
Les recherches expérimentales profitèrent alors largement des travaux mathématiques; le calcul différentiel et intégral, désormais classique, fournit le moyen de développer les conséquences d'une relation acquise par l'étude d'un phénomène ou de formuler une loi générale. Le profit que l'on tirait de l'application du calcul aux résultats obtenus dans le laboratoire conduisit le physicien à préciser ses méthodes; il ne lui convînt plus de se contenter d'expériences qualitatives, il fut amené à instituer des mesures, à obtenir une représentation quantitative, une évaluation numérique qu'il pouvait ensuite soumettre à la puissance du calcul.
Ainsi des faits épars se réunirent et se coordonnèrent; aux hypothèses vagues par lesquelles l'ancienne physique cherchait à grouper et à interpréter ses constatations expérimentales, se substituèrent des théories solides et cohérentes qui se prêtaient aux déductions mathématiques rigoureuses et d'où l'on pouvait tirer de nombreuses conséquences, vérifiables elles-mêmes dans les laboratoires. L'exemple le plus complet de cette heureuse alliance du calcul et de l'expérience précise est sans doute celui que nous offre l'optique de Fresnel, qui reste un modèle difficile mais précieux à imiter et qui, dans sa perfection, est une des plus belles oeuvres offertes par la France au monde intellectuel. On peut parler avec un sentiment d'égale admiration de l'électrodynamique d'Ampère; il n'y a pas exagération à comparer la découverte de ce génial savant à celle de l'attraction universelle par Newton. En établissant la loi élémentaire des attractions et des répulsions des courants électriques, il résolut d'un seul coup tous les problèmes d'électrodynamique et les réduisit à des questions de calcul; la science nouvelle qu'il avait ainsi fondée s'est montrée superbement féconde en merveilleuses applications.
Sadi Carnot, fils du grand Garnot, se place au niveau de ces deux créateurs; mort jeune, il n'eut pas le temps de poursuivre entièrement les conséquences de la théorie qu'il entrevoyait; les papiers qu'il a laissés et qui ont été publiés par son frère, père lui-même de l'éminent Président de la République, prouvent d'une incontestable manière qu'il était sur le chemin par où ses successeurs sont arrivés au
principe de la conservation de l'énergie ; mais il avait tout d'abord établi un autre principe, auquel on a justement donné son nom et qui, plus profond peut-être encore, constitue la seconde pierre fondamentale du vaste édifice de la thermodynamique.
A ces trois noms, il conviendrait de joindre ceux de Laplace, d'Arago, de Biot, de Malus, de César Becquerel, de Fourier, pour faire comprendre pourquoi il est légitime d'affirmer que la ph3'sique française occupa, dans la première moitié du xix* siècle, la place la plus éminente et pourquoi personne alors n'aurait osé contester sa supériorité éclatante.
Mais des succès aussi rapides, des triomphes aussi retentissants sont peut-être nécessairement suivis d'une certaine fatigue. Les champs où se récoltent une moisson abondante ne sont pas indéfiniment exploitables, et leur fécondité s'épuise par une culture trop intensive ; les travailleurs qui viennent encore glaner là où ils sont attirés par l'habitude et par la renommée acquise dans les années précédentes, ne trouvent plus que de médiocres profits et laissent à d'autres plus hardis ou plus libres, parce qu'ils ne sont pas prisonniers de relations qui les maintiennent dans les contrées appauvries, la gloire et le profit que l'on rencontre en allant ensemencer des terrains neufs. Ainsi la physique française qui avait sans contestation commandé le mouvement scientifique mondial sous la Restauration et sous le Gouvernement de Juillet, continua, sous l'Empire, à tenir un rang très honorable, mais on doit, en toute sincérité, convenir qu'elle cessa d'être la seule et la grande initiatrice.
Bien que la science pure ignore les contingences et qu'elle habite des régions qui ne sont que difficilement troublées par les agitations humaines, les cruels événements de 1870 touchèrent trop profondément toutes les intelligences françaises pour qu'un retentissement considérable ne se produisît pas sur l'activité des savants et, par suite, sur la marche de la Science elle-même. Désireux de rendre à leur pays, dans tous les domaines, la situation qu'il avait occupée dans le passé, tous les hommes de cœur se mirent au travail avec une force accrue par le patriotisme, avec une énergie doublée par le désir de rénovation. Le court exposé que l'on va
donner des résultats de leurs efforts permettra sans doute de conclure que les physiciens français ne sont pas loin d'avoir atteint le but qu'ils s'étaient assigné.
Une difficulté particulière se présente à qui veut exposer les progrès accomplis en ces dernières années dans les sciences physiques. Les cadres commodes où l'on disposait autrefois les diverses parties dans lesquelles se divisent ces sciences éclatent de toutes parts, les limites des régions s'effacent et les résultats les plus caractéristiques consistent précisément dans la suppression des barrières qui séparaient naguère encore l'optique de l'électricité, ou la chaleur de l'optique. Classer tant de richesses acquises devient aujourd'hui une œuvre presque irréalisable. Il convient cependant de suivre une méthode, et l'on se résignera ici à conserver, dans la mesure du possible, les habitudes traditionnelles, bien qu'elles correspondent à des idées périmées.