GÉNÉRALITÉS
Le conflit, déchaîné sur toute l'Europe par l'impérialisme allemand, a surpris la France en pleine période de développement économique. Notre pays était prêt sans doute, — il le prouve depuis quinze mois, — à donner sans réserve toutes ses ressources, toutes ses énergies, toute sa substance, pour la sauvegarde de son indépendance et de son honneur; mais malgré son tempérament chevaleresque, malgré des conceptions heureuses et des découvertes consi-
dérables dans les arts de la guerre, il vivait avant tout pour les arts de la paix. Cette sécurité dans la paix permit seule la ruée ennemie en deçà de nos frontières, l'héroïque courage de nos troupes ne s'étant pas trouvé soutenu dès l'abord par une organisation suffisante de toute notre puissance industrielle. La guerre actuelle est, en effet, si l'on peut s'exprimer ainsi, autant une guerre industrielle qu'une guerre militaire, et la résistance longue et acharnée de l'Allemagne est due autant aux progrès réalisés depuis un demi-siècle par son industrie qu'à la valeur indéniable de ses armées. Il serait toutefois injuste de méconnaître l'importance de notre propre essor industriel pendant cette même période de cinquante ans.
La métallurgie française, après des périodes difficiles, entrait largement dans la voie des progrès au moment où, gagné au libre-échange par Cobden, Napoléon III signa avec l'Angleterre le traité de commerce du 23 janvier 1860. Ce traité et ceux qui le suivirent nfodifiaient les conditions économiques de l'industrie nationale : l'abaissement des droits de douane ouvrait les portes à la concurrence étrangère et l'on craignit tout d'abord qu'il ne rendît critique la situation de beaucoup de nos établissements. Des transformations d'outillage, l'émulation créée par la lutte écartèrent tout danger et, de fait, n'ayant pas encore à redouter, en dehors de l'Angleterre, une âpre concurrence mondiale, la France connut sous ce régime nouveau une ère de prospérité. En 1867, l'Exposition Universelle de Paris, à laquelle participaient 60000 exposants, — alors que l'Exposition de 1855 en groupait 22 000 et que l'Exposition de Londres en 1862 en réunissait seulement 28000, — témoigna l'importance de l'étape franchie.
La guerre de 1870 troubla temporairement, d'une manière profonde, cette expansion économique. En dehors des répercussions inévitables d'une pareille lutte sur les activités du pays, les conditions si lourdes de la paix nous faisaient perdre la partie du bassin houiller de la Sarre que nous avait laissée le traité de 18 15 et les plus riches des gisements de fer exploités à cette époque dans le bassin de Lorraine.
La France avait subi une défaite; elle n'avait pas été vaincue. Dès le lendemain de la paix, la nation se remit au travail; l'unique but fut de réparer au plus vite toute trace du désastre, de reprendre la marche en avant. La tâche était rude pour l'industrie : à côté de la métallurgie anglaise, rivale la plus redoutable du passé, se dressaient bientôt la métallurgie allemande et la métallurgie américaine, dont la puissance de production s'accroissait sans cesse. Il fallut progressivement recourir à des droits protecteurs (lois de 1881, de 1892 et de 1910); il y eut aussi à franchir des périodes de crise, dont la plus grave fut celle de 1885-1886. Pour montrer dans quelle large mesure les obstacles furent surmontés, il suffit de comparer les productions de nos mines et de nos usines sidérurgiques en 1869 et en 1913 :