WALEWSKI
feste de la politique à double face qui a perdu l'Empire, et qui, dans l'espoir de plaire à tout le monde, finissait par rallier tout le monde contre elle. Le gouvernement, qui ne voulait pas d'une responsabilité compromettante, n'hésitait pas à donner une large publicité à des vues sectaires et à des affirmations calomnieuses. Pour ce qui regardait les attaques dont la famille d'Orléans avait été l'objet, le duc d'Aumale les réfuta avec une spirituelle vigueur dans sa Lettre sur l' Histoire de
Cftnet.
France. Il avait trop raison pour que le gouvernement ne se sentît pas atteint dans la personne du prince Napoléon. Le tribunal correctionnel vengea l'honneur du prince démagogue, en condamnant le libraire qui avait publié la brochure à un an de prison, l'imprimeur à six mois, et tous les deux à cinq mille francs d'amende.
La discussion de l'adresse provoqua des débats orageux au Corps législatif. Kolb-Bernard, Plichon et Keller protestèrent contre la révolution en Italie. Ils défendaient à la fois les droits de l'Eglise et les véritables intérêts de la France. Jules Favre demanda l'abrogation de la loi de sûreté générale, la liberté de la presse et la sincérité du suffrage universel par le respect de la loi, que violait la candidature officielle. Emile Ollivier supplia l'empereur « d'être l'initiateur courageux et volontaire d'un grand peuple à la liberté ». Le marquis de Pierre trouva le Corps législatif peu honoré d'être autorisé à émettre des avis qu'on n'était pas obligé de suivre. Darimon démontra l'impossibilité de contrôler efficacement un budget voté par ministère ; Devinck critiqua l'état financier, qu'il trouvait inquiétant, à cause de dépenses excessives; Ernest Picard, le régime auquel étaient soumises les villes de Paris et de Lyon. Chacun de ces discours aboutissait à un amendement dont le sort n'était pas douteux, mais dont la proposition, faite en vertu d'un droit reconnu par le gouvernement, s'adressait en réalité au pays. Billault et Baroche répondirent au nom du gouvernement, et le président lui-même, Morny, intervint, à cause de l'impression produite par plusieurs orateurs. Les amendements furent repoussés, et 215 voix contre 13 adoptèrent l'adresse. Les cinq s'étaient abstenus. La signification du vote n'en était que plus grande, et les opposants se trouvaient parmi les anciens amis. On s'en émut à juste titre dans les sphères gouvernementales.
La translation des restes de l'empereur Napoléon !«•■, de la chapelle Saint-Jérôme au tombeau monumental élevé dans la crypte du dôme, donna lieu à une grande cérémonie, dans laquelle on ne négligea rien pour rappeler les gloires de l'Empire. Cette précaution paraissait, à cause de la disposition des esprits, plus nécessaire que jamais.
Le droit de pétition était resté intact. On pouvait, soit individuellement, soit collectivement, soulever les questions les plus graves et les plus délicates. Le Sénat entendait les rapports auxquels elles donnaient lieu, mais personne ne se faisait illusion sur le résultat : les rapporteurs accomplissaient une formalité. Le respect qu'ils affectaient pour « cette
L'KMPIRE LIBÉRAL. 83
voix d'un peuple libre > n'allait pas jusqu'à l'écouter. Aussi bien, il suffisait à la plupart des pétitionnaires que la question soulevée donnât lieu à une discussion. La publicité est quelquefois le maintien du droit et le commencement de la justice.
Le Corps législatif vota des lois exemptant du timbre les suppléments des journaux, modifiant la loi sur la caisse des retraites et rentes viagères, appelant cent mille homme sous les armes, et donnant la liberté la plus complète pour l'importation et l'exportation des céréales. Le budget fut voté sans modification, par 242 voix contre 5. A la suite de l'abrogation de l'article 33 du décret du 17 février 1852, portant suppression de plein droit de tout journal condamné pour délit ou contravention, Jules Favre demanda, dans l'intérêt de la presse, dont il montra le rôle nécessaire pour un peuple et pour son gouvernement, une plus grande liberté. Le pouvoir n'y était pas moins intéressé que le pays. Billault déclara que l'empereur « avait donné à la France tout ce qu'elle pouvait attendre de libertés ». Peut-être trouvait-il qu'il était allé trop loin. Il ne fallait pas qu'il fût obligé de s'en repentir. La session fut terminée par le vote d'un million pour la reconstruction de l'Opéra.
En ce moment disparut, de la scène du monde, un homme qui venait d'y jouer un rôle considérable. Le comte de Cavour avait rêvé l'unité de l'Italie par la dynastie de Savoie, qu'il jugeait seule capable d'accomplir, à son profit, ce rêve de tant de patriotes. Il poursuivit cette œuvre, qui, de tout temps, avait été jugée impossible, avec une incomparable ténacité et une habileté consommée. Les traités de 18 15 avaient organisé l'Italie, en établissant ou en confirmant des divisions que la nature avait faites, que les événements avaient affermies, et que des droits anciens rendaient respectables. Pour répondre aux ambitions révolutionnaires, il fallait, de tous ces États, faire un seul État, sous la forme républicaine. Cavour modifia le programme, et poursuivit l'unité en plaçant à la tête de ce corps de nouvelle formation, le roi de Piémont. Il vit l'empereur, flatta ses vieilles aspirations, entretint peut-être les appréhensions qu'avait fait naître la tentative d'Orsini, lui offrit un grand rôle à jouer, deux provinces à faire entrer dans l'unité française, et une gloire certaine à conquérir. Si des scrupules se produisirent, il eut l'habileté de les faire taire, et il engagea ainsi l'empereur et la France dans une aventure qui eut pour tous deux les conséquences les plus redoutables. Il mourut au moment où l'œuvre d'iniquité était accomplie, mais non encore organisée. La France y
avait gagné trois départements, mais elle avait rendu possible la spoliation du Saint-Siège et de princes contre lesquels elle ne pouvait articuler aucun grief. Elle avait fait une unité qui devait en préparer une autre, et, en provoquant les défiances de certains États, en excitant l'appétit de certains autres, en donnant satisfaction aux intérêts et aux passions