LA DAME AU CARCAN DE PERLES
A l'Opéra, où l'étrange original de ces portraits a sa loge, au mardi des Français où la dame est assidue, comme aux premières où la badauderie et la vanité parisienne s'étouffent, celles où il faut être vue, parce que sur la scène Rèjane ou Brandès, j'ai toujours retrouvé le mystérieux hausse-col enserrant d'un carcan l'exsangue et contracté visage de vieille reine. Que les épaules fussent découvertes ou voilées, le hausse-col de perles était toujours là, séparant d'un trait lumineux le corps attifé de soies et de broderies de la pauvre tête vernissée et raidie, vraie tète de morte galvanisée et comme ressuscitée de force avec son sourire figé et ses grands yeux hagards.
Autour de la dame, chuchotées sous l'éventail ou contre la soie du chapeau-claque, des calomnies, des niaiseries et des invraisemblances, toutes les légendes et toutes les histoires : des millions et des millions acquis on ne sait comment, très loin, dans de vagues Amériques, mines de pétroles, cochons salés
de Cincinnati ou percement d'isthmes. Des aventures tragiques : des grèves et des révoltes à main armée, les plus graves périls, la dame tombée en otage au pouvoir des mineurs et presque décapitée; selon d'autres enfin, un drame sinistre dans le West-End et un caprice de grande dame oisive, curieuse des bas quartiers de Londres, punie de la plus atroce mésaventure, une aventure de garni, où l'archimillionnaire américaine aurait été un peu assassinée; et tous ces racontars en somme tournant et tournoyant autour de ce mystérieux carcan de perles, cachant certainement là quelque épouvantable cicatrice et faisant surnommer stupidement l'énigmatique yankee :
Notre-Dame des Ècrouelles.
Et pourtant, s'il n'y avait rien sous ce hausse-col de drap d'argent bossue de nacres, si c'était là une fantaisie de vieille femme coquette voulant dissimuler la maigreur d'un cou sexagénaire et si celte tête éternellement posée dans ce cornet de pierres rares, comme
LA DAME AU CAKCAN DE FEULES I03
une tleur coupce dans un verre, n'était qu'une réminiscence des portraits de Clouêt et si la femme si terriblement soupçonnée n'était qu'une obsédée des élégances des Valois à la façon d'une lady Caithness, cette affolée de Marie-Stuart.
Oui, tout cela est possible... Mais alors pourquoi ce lumineux carcan m'emplit-il, quand j'y songe, d'un malaise decauchemar? et pourquoi, parmi tant de sottises débitées, est-ce un anonyme racontar de femme de chambre congédiée ou qui sait? pis, peut-être, une macabre imagination de garçon coiffeur qui nous impressionne et nous fait voir sous le hausse-col de perles une pauvre et maigre nuque de vieille femme et de vieille femme chauve, barrée, comme d'une entaille, d'une large bande de taffetas d'Angleterre.
Samedi. 10 décembre 1893.
LHOMAIK