LA RAMBLA
le pied nu, serré de bandes de linge, dans l'espadrille de cordes blanches, aux reins la veste ronde de drap noir ou la blouse courte, bleue, ramagée de dessins blancs, et sur les cheveux courts le bonnet phrygien de laine violette. Le Barcelonais porte, lui, ce bonnet en laine rouge; et avec leurs faces glabres, leur pâleur verte, les yeux enfoncés et leur prohl brusque, au nez heurte et court, ils ont, ma foi, l'air assez galérien, Barcelonais et Catalans.
Sous les platanes, dans un immense gréeillement de friture (le gazouillis de milliers de moineaux se poursuivant dans les branches i, la foule s'écoule grave, indifférente, sans une œillade, sans un sourire, presque triste d'aspect s'il n'y avait, çà et là, la tache amusante d'une jupe rouge de femme du peuple ou la gailé d'un marin en bordée ou d'un uniforme de soldat. Le flot montant des promeneurs prend la droite, le flot descendant suit la gauche, jamais de rencontre; et de chaque C(Mé
de la promenade, les tramways peints de couleur tendre, rose et jaune, blanc et bleu pâle, se succèdent, bondés de voyageurs, avec une rapidité effrayante, une vertigineuse vitesse de courses de chars.
A droite et à gauche, les hautes maisons à six étages, à terrasses, toutes de plâtre, historiées, badigeonnées de fresques en grisailles sur fond jaune paille ou rosâtre, déshonorées de moulures d'un rococo féroce; ce sont des fonda (hôtels) des restauraciôns (restaurants) et, éclatant d'un luxe lourd et criard, surchargés de dorures avec tout le mauvais goût méridional, des peluqiierias (boutiques de coiffures), des confiterias (pâtisseries), des refrescos (limonadiers des villes du iMidi), rien qu'un commerce de luxe et d'inutilités (dix peluqueros se comptant ainsi sur un espace de trente mètres) et alors des théâtres, des théâtres et encore des théâtres, el Principale, el Lyceo, el Romea, el Calalo, el Dorado, Novedades, Tirols, Eden, Alhambra, Union, Al-
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cjzjr et les Folies-Bergère (car ils ont des Folies-Bergère, eux aussi !i
Tous les soirs Barcelone s'éparpille et baille sans applaudir dans vingt-sept théâtres et cafés chantants. Ce peuple ne vit, ne semble vivre que pour el theatro, el confitero et le peliiquero, le gâteau, le coiffeur et le soectacle. Mais de quoi se nourrit-il r .Mystère! Dans toutes mes pérégrinations je n'ai encore vu qu'une boucherie, et dans une ruelle étroite du quartier des casernes et du port.
En revanche il joue éperduraent, passionnément, avec frénésie. Dès sept heures il est aux loteries; portefai.K et soldats de la reine se gargarisent de patois, attroupés devant les listes des numéros gagnants : la loterie de trois millions, tirce le jour de Xoèl (M. le ministre des finances a mis lui-même la main dans le sac..., pour en tirer le gros numéro) révolutionnait encore hier toutes les provinces de toutes les Espagnes ; et dans toutes les boutiques à jouer fonctionnent, du matin au soir,
autorisés par M. le gouverneur (lequel a son pied, selon le mot ici en cours, meitez la part du lion), des jeux de trente et quarante et de louches roulettes, auprès desquels le bonneteau Montmartrois devient un honnête bézigue en plein vent.
Le dimanche, toute la Catalogne se précipite dans ces tripots : blouses et capas, châles à fleurs de paysanne, confections parisiennes de senoras, tout s'y mêle et s'y coudoie; et, en semaine, le sereno (le gardien de nuit des rues espagnoles) s'y rencontre, à l'aube, son trousseau de clefs sonnaillant à la main, avec le laitier venu apporter le lait à la ville. Et M. le gouverneur et M. le ministre lui-même empocheront peut-être le plus clair des économies de la Reyna gubernatora.
Installés sous les platanes de la Rambla, des Castillans en costume national, plus laids que nature et couleur d'amadou, débitent des fruits confits et des nougats exquis. Auprès, des étals de bouquetières embaument :