LA LONG A DE SEDA 2I
célèbre Cas.i Louga et, de l'aiilre, l'église, toute dorée par les siècles el le soleil, des Santos Jiianes, cette place est certainement la plus rutilante et la plus piitoresquement sale de toutes les Espagnes. Un pourtour de hautes maisons rougeâtres, effritées, lézardées, avec, à leurs balcons, toutes les loques poudreuses du Midi, en fait le plus étrange et le plus coloré décor. On ne peut rien imaginer de plus décrépit et de plus romanesquement minable, et dame, dans cet espace, tous les piaillements, toutes les odeurs, tous les relents et toutes les nuances, depuis la vendeuse de saucisses chaudes et de fromages jusqu'à la marchande d'olives et d'oranges à l'éclatant éventaire, de ci de là paré d'un bouquet de tleurs; et des tas de courges, de noix sèches et d'amandes et toutes les gammes du vert végétal, poireaux et piments, salades et choux-llcurs, tout cela jeté à la diable à même des bâches de toile étalées dans la boue ou répandu sur le bois graisseux des vieilles tables. Des régimes
de dattes empiètent sur des pièces de cotonnade, des marinades et des anchois sur l'étalage d'un marchand de nougats; des tartes à la citrouille et des têtes de mouton se côtoient, mêlées à de la vieille ferraille; des orteils nus de commissionnaires, chaussés de crasse, pataugent à même des pommes, des patates, de la vaisselle et des bâtons odorants de touron (le gâteau d'amandes aimé des Espagnols); et là-dessus des gesticulations de mains sèches et noires, des haillons de mendiants, des sandales blanchies â la chaux de paysans, des lapins, de la volaille, des poteries vernissées d'un beau vert de feuille de nénuphar, et dans ce tumulte, cette saleté, cette orgie de cris, d'appels, d'odeurs et de couleurs... une marchande de dattes et de nougats, toute jeune ma foi, brune et bistrée, avec un sourire miystérieux de Joconde. Accroupie au milieu de sa marchandise, les coudes aux genoux, elle a confié sa chevelure délaite, un flot de crins rudes et noirs à sa rnère,
LA LONGA DK SFDA 22 1
une vieille Aragonaise, qui bravement la peigne au peigne fin et, de temps à autre, s'arrête pour en écraser un sur le bout de son ongle et puis, tranquille, continue à lisser les cheveux de sa fille et à lui tuer ses poux.
En France, les dattes et les nougats de la belle pouilleuse ne trouveraient guère amateur, mais en Espagne cela n'eiïraie pas le client, au contraire...
Un peu écœurés, nous entrons dans la Longa. Gauthier n'a rien exagéré. La grande salle est charmante avec ses hautes voûtes aux si fines nervures soutenues par vingt-quatre colonnes en spirale, huit fûts de cocotiers. L'architecte de cette salle s'est certainement souvenu de la végétation orientale; malheureusement, là comme partout, l'édilité fait des, siennes. Toute une équipe de plâtrierssculpteurs est en train de regratter l'intérieur de la Longa sous prétexte de la réparer ! ! ! Colonnes et murailles sont d'un blanc de lait de chaux, d'un blanc aveuglant de nouvelle
mosquée, et ces colonnes et leurs nervures étaient jadis dorées et peintes ; on voit encore du bleu et du carmin, rehaussé de vieil or, aux motifs des voûtes.... Enfin, dernier outrage, aux belles et larges fenêtres à meneaux s'ouvrant toutes grandes sur la cour et sur la place, la même édilité fait poser des vitraux... des vitraux de couleur, bleu, violet, vert, orange, des kiosques d'épiciers de la banlieue parisienne, des vitraux que renierait la plus infime brasserie littéraire de Montmartre, et les ouvriers qui commettent ce crime, juchés sur des échelles dans d'indolentes poses ignorées de nos Pilouilt, psalmodient en chœur je ne sais quelles notes monotones et prenantes, comme une plainte mélancolique et grave, plain-chant d'égiise ou mélopée d'Orient.
Dehors, devant l'église des Santos-Juanes, un charlatanesque attelage fait émeute au milieu de paysans figés : un postillon culotté de peau blanche, en frac de velours bleu ciel à la Française, maîtrise pour la galerie quatre