‹ Un Démoniaque. Espagnes. Histoires du bord de l'eauChapitre 61 sur 62 · L'HOMME DES BERGES · texte numérisé non relu

L'HOMME DES BERGES

L'IIOMMb DES BERGES

Lui est en passe de remplacer, en pleine banlieue moderne, l'inquiétante légende du Moine bourru : le Moine bourru, l'équivoque loup-garou des ruelles en lacet du Paris de Notre-Dame, du poète Gringoirc et du roi Louis-le-Onzième, le spectre encapuchonné de noir dont la menaçante silhouette s'évoquait brusquement dans les culs-dc-sac de l'ile de la Cité, à la tombée de la nuit, celui-là même dont l'osseuse main vengeresse poi-

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gnardait, dans les bouges, les beaux capitaines pâmés sur le sein des bohémiennes et changeait si dextrement les écus en feuilles sèches dans le bahut des maquerelles.

C'est enlinceulé dans une longue blouse bleue de laitier, une Desfoux enfoncée jusqu'aux oreilles sur lesguiches en rouflaquettes, les pieds ballant dans des espadrilles, que surgit, à l'heure trouble des crépuscules, l'anonyme et hideux homme des berges.

Au moment où le soleil mourant traîne ses derniers rayons sur les bois de Saint-Cloud, incendiant à mi-côte, au milieu de ses vignes, les vitres de la gare de Suresnes, du fond des carrières de plâtre où il pionce le jour, à pas cauteleux, l'échiné courbée comme un fauve, l'homme des berges s'amène.

L'air presque d'un flâneur sans la bizarre mobilité de ses yeux, il rôde et muse au bord de l'eau du Point-du-Jour à Billancourt, de Billancourt à Boulogne, s'attardant aux gymnastiques en plein vent et aux guinguettes. Les

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mains dans les poches de son grimpant, en bonhomme, il descend jusqu'à Neuilly, épiant les ivrognes du lundi étalés au revers des talus et regardant longuement, par dessus les petits murs des villas, si le chenil est loin du corps du logis principal et si le chien est enchaîné ou libre.

C'est encore sa silhouette qui se profile, le soir, presque tragique dans sa blouse-suaire, en face l'ile de la Grande-Jatte. C'est lui que, sans l'avoir entendu venir, vous trouvez tout à coup devant vous, marchant à pas feutrés sur le chemin de halage; lui que vous butez subitement du pied, vautré dans les herbes d'un terrain vague et guettant sous ses paupières baissées de faux dormcurle/onc^l'or) de votre chaîne et de votre canne à pomme de lapis.

D'où vient-il, que fait-il r II est anonyme, inconnu, invisible et cependant partout: c'est l'éternel danger des promenades suburbaines! Laitier, déménageur, garçon boucher remer-

cié, maraîcher sans ouvrage. Mystère! Les pierreuses elles-mêmes le redoutent, car il a le surin facile. A Courbevoie, il s'appelle Doré et saigne, entre chien et loup, les vieilles rentières à coups de coquillages. Il se nomme Berlant à Asnières et partage avec maman, quai de Seine, la pile de vieux sacs qui sert de lit aux amants de l'ancienne; il raccroche même avec elle et fait la fête avec les miches à dix sous de la maison.

Si la route est déserte, évitez de lui donner du feu, le soir, à l'heure où les ouvriers deviennent rares ; et dans les endroits suspects, à la tombée de la nuit, supprimez toute occasion d'entretien en éteignant cigare et cigarette.

La vieille dame à pliant et à châle français, qu'on rencontre parfois étendue sur le gazon, à l'angle d'un vieux mur, la tête cachée sous son ombrelle, et qu'on croit endormie à l'abri du soleil, est une des victimes de l'homme des berges. Pour peu qu'on s'approche, la dor-

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meuse a la face tuméfiée et verte, avec des mouches bourdonnant déjà au-dessus et deux pouces enfoncés et marqués dans le cou ; mnis plus de bagues aux doigts, plus de montre au corsage et plusdebroche à son chàle. L'homme des berges a passé parla; pis, le vieux cadavre porte parfois les traces d'une atroce souillure, et le médecin-légiste est appelé pour un rapport. En ce cas, l'homme des berges a paraphé son œuvre; c'est sa signature à lui, cette ignominie en plus.

L'été il dévalise les villas fermées d'Auteuil et de Passy, il habite alors Boulogne et dans Boulogne le quartier des Menus. A la fête de Neuilly il rôde autour des baraques de lutte, où affluent, imprudemment diamantées, les belles demi-mondaines; si les solitaires passent à portée de sa main, gare, mesdames, à vos mignonnes oreilles, il arrachera très bien le lobe rose et la chair saignante avec le joyau de prix.

C'est un fauve! Il s'excite au meurtre sur la

nudité grelottante et gracile des petits gamins qui se baignent; satanique et goguenard, il intervient dans leurs débats et leurs jeux de gosses peureux de l'eau froide, et si le petit Clément, plus frileux que ses deux camarades, hésite à entrer dans le fleuve, rhomme des berges l'empoigne, lui, par la peau du cou, comme un petit chat malade, et avec un gros rire le flanque en pleine Seine. . . Et le gosse noj'é, quand les passants accourent ameutés parles cris, il a disparu, l'homme des berges. Sa blouse est déjà loin, il a rejoint une tapissière de blanchisseur qui passait, et fouette ton cheval, mon poteau ! Un môme de moins, la belle affaire. On en fera un de plus, un des soirs, à la Marie ou la Paula.

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